LA LAITIÈRE ET LB POT AU LAIT
Rue Saint-Nicodème, 328, — deux déplus cela fait 330, — il y a une maison illustrée de plusieurs tableaux.
Le premier étage est occupé par une sage-femme, reçue par ia Faculté de Paris, et élève de madame Commandeur. Celte sage-femme prend des pensionnaires à des prix bien modérés. — Son tableau représente un enfant dans un carré de choux.
Au second étage madame de Saint-Roch, surnommée madame Confiance, connue par trente ans de succès, rapproche les deux sexes au moyen d'une publicité bien entendue, et serre, à prix fixe, les doux liens du mariage. Son tableau est une miniature mythologique qui montre aux yeux un dieu d'Hymen couleur de chair sur un fond bleu.
Au troisième étage, deux tableaux : l'un vous offre l'image d'un soldat français aux prises avec plusieurs Arabes et leurs coursiers : On demande un remplaçant! M. Berthelot, agent de recrutement. — L'autre étale à vos regards un paysage, traversé par une route qui monte en perspective et à outr?ince. Sur cette route chemine une colossale voiture au dos de la-* quelle est écrit : Berthellemot, déménagements pour Paris et la campagne,
QuantàBerthelleminot, il demeure aux environs de la Bourse, au siège de la compagnie le Pactole, exploitation des gisements aurifères de la Californie, (Actions de 2 fr. 50 c, divisées par coupons de dix sous.)
C'est Berthellemot qui a inventé la fameuse formule : « 328, deux de plus cela fait 330. » Une senft]^|^|^Jftée suffit à la
gloire d*un homme. C'est plus simple, plus fort, plus naïvement sublime que « Prodige de la chimie! > C'est comparable à « plus de filasse! »
M Bertbelleminotde Beaurepas, cet industriel, triple comme Hécate, ce chevalier de TAigle jaune de Souabe, était en tête à tête avec Lasthénie Ragon, devenue madame de Salnt-Roch. Ces deux modèles de tendresse et de constance délibéraient sur la question de savoir s*il n'était pas opportun de faire peindre un quatrième tableau, allégorisant le placement des cuisinières. C*est là un métier honorable et lucratif. Madame de Saint-Roch pouvait y employer les heures que lui laissaient ses labeurs matrimoniaux.
— Ma bonne amie, lui disait le sage Berthelleminot, tu ne placeras personne, de même que tu ne maries âme qui vive, malgré tes trente ans de succès... mais tu auras un registre et tu feras déposer,
— Tu es mon guide et mon mentor, Aristide, répondait Lasthénie. — Il faut que le ciel soit injuste» puisque tu n*es pas eDcore millionnaire.
Berthelleminot eut un sourire orgueilleux.
— Hé hé! fit-il, — hé hé hél cela viendra, Bibite, cela viendra... et après tout, quand on n*a jamais subi une seule condamnation correctionnelle, on n'a pas à se plaindre de l'Être suprême.
— Les temps deviendront moins durs, dit Lasthénie; — que je fasse seul ment un pauvre mariage, ils viendront tous à la queue leuleu...
— - Ton bureau ne pourra plus les contenir!
— C'est évident... H n'y a que le premier mariage qui coûte!
— Et puis, reprit Berthelleminot, dont le sourire était décidément gaillard, — si je ne suis pas millionnaire, j'ai fait du moins quelques petits bénéfices...
— Vraiment, mon Louloute?
— Oui, mon Bibi... ça va... ça va !... Les actions de 2 fr. 60 c, divisées en coupons de dix sous, commencent à rouler... c'est à la portée des aisances les plus gênées.,, j'ai là quelque chose...
— Quoi donc?
Berthelleminot tira de sa poche trois billets de cinq cents francs.
Lasthénie ne put retenir un cri de joie.
— C'est de l'argent gagné, Bibite, dit Tentrepreneur. ,
Lastbéùie eroyait rêver. De Fargent gagné! de TargeDl gaeot IdansTun des fantastiques' commerces de son Aristide f c*^9û( incroyable à ce point qu'elle doutait après avoir w.
— Quinze cents francs! murmura-t-elte avec une douce lèmotlon. — n ne faut pas les dépenser, Louloutel II faut 1^ placer.., non! ça court des risquesl... il faut les mçttre dans ma paillasse.
— Laisser dormir des capitaux! s'écria Bertbelleminot, — que tu appartiens bien à ton sexe, Lasthéniel.., Ces quinze cents francs, J'en ai remploi... J'achète ce soir cent cinquante rames de papier que je divise en petits carrés grands comme la main, sur lesquels Je fais imprimer la liste des ^mis de U prudence.'» Mes cent cinquante rames me donnent soixantedouze mille feuilles.... J*ai soixante-quatre bulletins dans chaque feuille, ci : ouatre millions six cent huit mille bulletins bien établis, lisibles et pouvant servir au vote... Je les vend^i un franc le mille... c'est pour rien... Je touche quatre mille six cent huit francs, et Je te dQnne hi|it francs, Bibite, pour ta toilette...
— Merci, Louloutel
— Attends donc!... Avec mes quatre mille six cents francs J'achète un terrain à la barrière du Combat, et Je fais bâtir un superbe café chantant, où la schoppe de deux sous coûtera cinquante centimes. J'ai les garçons gratis, J'ai les chanteurs pour rien, et J'espère même qu'ils me feront quelques petits cadeaux; les chanteuses m'offriront des appointements, comme c'est l'usage. Il n'y a pas de café chantant à la barrière du Combat, Bibite... Cinq cents francs de bon tous les soirs... au bout de la saison d'été, nous avon^ une cinquantaine de mille francs de côté.
— Es-tu sûr, Louloute?
— Attends donc!... Je rafle d'uti seul coup tous les œufs de la capitale; Je les centralise dans quatre-vingt-seize bu* reaux, deux par quartier, -^ et comme les amatçurs ne peuvent s'en procurer que chez moi, ie double le prix, J'écoule ^ je réalise pour ne pas me faire écnarper comme accapareur... ceci est une entreprise de transition... En quatre Jours, le tour est fait et J'ai cent mille francs dans ma caisse.
— Quel talent! quel talent! souuirait Lasthénie.
-— Attendez donc... Je mets un habit neuf, je me rends chei le ministre de l'intérieur, et je lui dis : Je viens proposer une affaire à Votre Eî^çellepçe. — Prenez dont la pajlne de vous
asseoir, monsieur Berlhellemînot de Beaurepas. — Ne faîtes pas attention... Puisque le palais des Tuileries ne sert plus qu*à exposer les artistes vivants... voulez-vous me le vendre?
— Comment, Louloute, s'écria Lasthénie, le palais des Tuileries?...
— Attends donc!... je l'achèterais, bien entendu, à tm^pérament... Cent mille francs comptant, puisque je les ai, le reste de mois en mois... Et je te promets que je ne serai pas embarrassé pour les paiements... Le Louvre serait une très mauvaise opération... Mais les Tuileries!... Ah! ah 1 j'ai tout le plan dans ma tête, vois-tu... J'exploite les arbres des bosquets... Pas de frais de charroi ! des pieds superbes ! je débite les statues. Je suis sûr que le jardin, bien entretenu, donnerait, lui seul, cent mille écus de légumes!... Quant au château, je t' installe à l'état- major avec tes bureaux et les miens... J'établis une maison de santé au pavillon de Marsan, un hôtel garni au pavillon de Flore, et sous l'horloge une table d'bôte à deux louis par tête, sans le vin... Dans le vestibule, je place des boutiques de brosses à dents et de savon de Windsor... Dans la cour, deux rangées de baraques d'un style élégant étalent tous ces riens charmants qui font le commerce de Paris . des encriers syphoïdes, des gants k dix-neuf sous, des caleçons de bains, des poisLeperdriel et des gravures croquantes.:. L'entrée du jardin reste publique, moyennant une légère rétribution... — Il y a là, Bibite, de tels éléments de succès que je ne crois pas exagérer en portant à un million cinq cent mille francs les bénéfices delà première année.
— Tu plaisantes!... fit Lasthénie naïvement.
— Une fois possesseur de ces quinze cent mille francs, reprit l'entrepreneur qui grandissait d une coudée à chaque phrase, — j'élargis un peu le cercle de mes opérations... On peut faire quelque chose avec les Champs-Elysées dont l'exposition estbonne... Que dirais-tu, Bibiti», d'une cité, d'une cité nouvelle, fondée au lieu où fut jadis le bois de Boulogne, et , qui porterait le nom de BerthelleminotdebLaurepasville?
— Dame!...
— Eh eh! on y verrait la rue Lasthénie !...
— £t la rue Aristide!:., 0 mon ami, tout cela est trop beau!
— Soyez persuadée, ma chère, répliqua sévèrement l'entrepreneur, que quand je dis une chose... Mais les femmes sont toutes ainsi... Il faut avoir ésrard à la faiblesse de leur intclli-
geoce... En tout cas, a]outa-Ml avec protection et doncenr, nous avons les premiers fonds... Unissons la prudence à Taudace et nous verrons bien t
Il tapa sur son gousset contenant les trois billets de cinq cents francs, de cet air qu'avaient les bons chevaliers en touchant leur épée.
— Voilà le point de départi s*écria-t-il, — le premier degré de l'échelle... Dès ce soir, nous allons faire manœuvrer ça I...
Un bruyant coup de sonnette lui coupa la parole.
— C'est pour le bureau de remplacement, dit Lasthénie. Berthelleminot s'élança derrière ses cartons et ouvrit un
énorme registre.
Mazurke et Yaume entrèrent.
— Monsieur vient pour un remplaçant? demanda Berthelleminot.
— Oui, répondit Mazurke.
— Laissez-nous, madame I prononça royalement Tentrepreneur.
Lasthénie, qui avait reconnu le beau capitaine de la soirée Beau joyeux, obéit à regret. Le dieu d'Hymen se serait évidemment illustré en mariant un cavalier comme celui-là.
— Monsieur, reprit Berthelleminot en feuilletant son registre, -^ j'ai l'honneur de vous faire observer tout d'abord que nos prix ont dû monter légèrement à cause des éventualités de guerre européenne... L'affaire d'Italie, monsieur, est une
grosse affaire... les conscrits se vendent chers et pour
deux mille quatre cents francs, on n'a pas...
— Tant mieux, interrompit Mazurke, je viens vous en vendre un.
Taume gardait un silence modeste.
La physionomie de Berthelleminot changea.
— Désolé, monsieur, dit-il, nous sommes au plein.
— Voyons, insista Mazurke, — je ne vous le vendrai pas cher.
— Mais, monsieur, se récria l'entrepreneur, — au csa même où il me conviendrait d'acheter un homme, de quel droit me le vendriez-vous?
— Oh I fit Yaume, — ne vous înconvénientez pas de ça... M. Philippe sait bien ce qu'il fait.
— Begar,dez-moi ce gaillard-là, reprit Mazurke.
— Pas grand... dit l'entrepreneur qui mit son binocle pardessus ses lunettes, —lourd... épais... mal bàli..>
•*^ Censément!... oiurmura Taume, — pas l'embarras I... 'J'ambitionnerais assez de lui taper dessus, à celui-là I
— Quinze cents francs, au lieu de deux mille quatre cents! dit Mazurka.
— Payables P...
— Comptant... et je vous laisse mon bomme.
— Monsieur, répliqua Berthelleminot en se levant, — je ne fais pas de ces affaires^là.
Mais il n'aurait pas dû se lever, ce cbevalier de TÂigle jaune. Quand Mazurke le vit debouti il prit tout à coup un air étonné. Puis il planta sans façon ses deux mains sur les épaules de l'entrepreneur et le regarda bien en face.
— Monsieur?... monsieur!... balbutiait Berthelleminot, scandalisé de cet examen.
Mazurke fit un pas en arriére.
— Yaume! s'écria-t-il, —pille-moi ce coquin-là... Pille! pille?
Yaume ne fit qu'un saut, tant l'exercice commandé rentrait dans ses idées. Il saisit Tentrepreneur à la gorge, le terrassa et lui mit le pied sur la poitrine.
Puis il leva son gros poing et demanda :
— Faut-il Tabîmer censé tout à fait, monsieur Philippe ?