‹ Le jeu de la mortChapitre 35 sur 40 · SUITE DE LÀ LAITIÈRE ET DU POT AU LAIT · texte numérisé non relu

SUITE DE LÀ LAITIÈRE ET DU POT AU LAIT

H. Berthelleminot de Beaurepas, chevalier de l'Aigle jaune de Souabe, crut sa dernière heure venue.

Le poing de Yaume était carré comme celui de son illustre compatriote Bertrand Duguesclin.

— Ne frappe pas encore, dit Mazurke.

— Comme vous voudrez, monsieur Philippe, répondit Yaume avec chagrin, — quoique j'aurais ambitionné de l'arranger pour la chose du mal bâti qu'il a dit tout à l'heure.

— Vous ne me reconnaissez pas? demanda Mazurke à l'entrepreneur.

— Non... balbutia ce dernier; — je n'ai pas ravantage... . L'idée ne lui venait même pas qu'il pût avoir affaire à des

voleurs.

Quoiqu'il n*eût jamais subi une seule condamnation correc- , tionnelle, il savait bien qu'il avait laissé çà et là par le monde des souvenirs féconds en coups de canne et autres manifestalions.

— Regardez-moi en face, reprit Mazurke.

lis U l£U D& LÀ MORT

«-» VolûBtteH, cber moasieor... Àhl... eh boi4our ci(^c1,.. Fy suis! veua êtes M. Anatole '..•• Quelque Arthur qu*il avait joué sout jambe, cet Anatole* En prononçant ces mots, il essaya de se relever.

— Méfiance 1 dit Yaume; — si vous bougez, je t*assomm.e!

— Vous avez donc oublié ÏAr^oncmtA et les forêts de la Talachie? demanda Mazurke.

Ma foi I c'était tout au plus si BertbellemÎQOt s'en souvenait n avait tant travaillé depuis lors.

— Attendez donc... balbutia-t-il ; — vous êtes..,

— le suis un bomme qui vous connaît parfaitement, mon brave! interrompit Mazurke; qu'avez-vous fait de M. Lucîçn Gréhu de la Saulays qui partit avec vous pour GranviUe à la place du jeune Tiennet Blône ?...

— Ab diable!... fit l'entrepreneur, —Je n'ai plus tout cela bieA présent... Voyez-vous, voici : une tempête horrible sillonna les flots. Le ^ciel était d'une couleur cuivrée, et les éclats sinistres 4e la foudre se mêlaient aux mugissements du vent.. I^ous relâchâmes à Douvres... Je laissai mes messager^ à Tauberge et Je crois... Je crois que j'allai | Londres. ••

— Avec les fonds de Tentreprise?

— La tempête, monsieur I ...

— Làcbe-le, dit Mazurke à Taume.

Taume obéit avec une r6pupance visible*

-^ Quand Je pense, grommelait Mazurke, que c*est ce coquinlà qui m'a fait faire la campagne de Hongrie!... J'avais cher* cbé partout... Je me dis un beau jour : pe4it-être que Lucien est encore en Valachie. Atout le moins y trouverai-je sa trace.,. Et voilà qu'il n*y est jamais aQé!

—Voyant ça, dit Yaume, et pour vous avoir motivé sans raison une courte au-4elà des frontières et douaaes, faut-il le rarranger?

•^ Non, répliqua Mazurke qui souriait presque; — je crois que désormais Lucien n'échappera pas longtemps à mes recherches...

-^ C'est qu*il y ^ du temps tout de même que vous dite$ ça, monsieur Philippe! interrompit Yaume.

— £( d'ailleurs, poursuivit Mazurke, -^ Je lui dois quelque chose ^ ce yieux coquin, pouip l'occasion qu'il m'a «tonnée d^ faire le coup de fusil en compi^nie de ces braves Hongrws!... C'est le bon moment de ma vie... Sabre en main, au galop,-d6 la poudre dans l'air, d^ v^illantit «i^rs decri^^ i^, devant

LE JEU DlB U MOM 179

des Autrichiens ou des Russes... En avaûl, moirtteu! fcn atanll

— Arrrcbel ajouta Yaume, — y ayant été pareillement mot de même dans la troupe, mais de ligne et non pas les liti5sardS| et en France, non pas en Hongrie.

Bertbelleminot trouvait tout cela chàrâiaût, ptaHi (pîtl 8d voyait délivré de ses terribles craintes. Mazurke reprit gaîment :

— Allons, vieux coquin, je vous pardonne...

— Le fond fait passer la forme, pensa Berthellemînot.

— Mais le temps presse, ajouta Mazurke, donnez-moi mes quinze cents francs, et en route!

— Comment! s'écria BerlMleminot, qui pSBt;— vos quinze cents francs?

— Oui, pour mon conscrit...

— Mais je n*ai pas besoin...

— Vous discutez, je crois !..•

— Assurément, monsieur. Je fais plus, ]e.M Uazurke fronça le sourcil.

— Attention! ïaume, dit-il.

Taume cracba dans ses mains.

— Pille!... prononça doucement Hazurle.

Oh ! le pauvre pot au lait ! les trois billets de cinq céfntsTràllts qui devaient fournir quatre millions six cent buît mille bulletins à un franc le mille, puis acheter un terrain à la barrière du Combat, — puis monopoliser tous les oeufs de la capitale» — puis donner enfin aux Tuileries une destination utile et la« crative.

Oh ! le pauvre pot au lait qui se cassait!

De l'argent gagné! trois mille coupons d*actions à cinquante centimes.

Hélas! mon Dieu! à quoi tient notre desfméel ' Bertbelleminot de Beaurepas fit sa soumission au moment précis où Yaume le saisissait de nouveau par le cou. Il tira de sa poche les précieux billets et les tendit à Uazurke en lui disant :

— Vous ne savez pas, monsieur, \ous ne pouvez pas savoir tout le mal que vous faites, à moi en particulier etàlindustrift de notre pays en général... Je cède à la force.

— A la bonne heurel répliqua Mazurke. Ce garçon-là esta vous.

— Censément, approuva Yaume.

— Je vous l'emprunte pour ce soir, reprit m||gpJ^fe.rfJ|»l»

demain 11 reviendra... Il aime à bien manger, à mieux dormiri et boit comme une tanche !

— Ah dame! fit Yaume en souriant avec modestie. Berthelleminot aurait voulu avoir une machine infernale pour

exterminer ces deux êtres odieux.

— Je ne nourris pas mes remplaçants, dit-il. Yaume lui fit un signe de tête amical.

— Si ça vous inconvêniente de m'avoir à votre table, insinua-t-il, vous me paierez le traiteur trois fois par jour...

— Au plaisir de vous revoir, monsieur Berthelleminot de Beaurepas, dit Mazurke.

— A l'avantage, et bien des pardons pour vous avoir arrangé, ajouta Yaume; — je ne vous en veux pas!

Us sortirent.

Berthelleminot vomit contre eux des imprécations dignes d*Euriplde.

Dans la rue Mazurke dit à Yaume :

— Demain, tu apporteras les quinze cents francs à ce coquin... moi je vais gagner dix ou quinze mille francs pour mon affaire... Ecoute-moi bien, maintenant... Si tu ne me revois pas avant la nuit, tu sauras que je suis au théâtre de Diane... Toi, à sept heures, tu te rendras à ce même théâtre... Tu guetteras l'arrivée d'un jeune homme blond, jolie figure... Au faii, tu l'as vu àWlesbaden!

— Le frère de la petite blonde qui ava^t des cloches bleues dans les cheveux?

— Justement.

— V'ià qu'est bon I

— Tu l'empêcheras d'entrer au théâtre.

— Ça se peut bien... mais s'il veut passer malgré moiP I — Tu es plus fort que lui.

' -— Censé... alors, dans le cas d'entêtement de sa part, on peut le piller un petit peu?

— Le piller et le houspiller! pourvu que tu ne lui casses rien... La chose certaine, c'est qu'il ne faut pas qu'il entre au théâtre.'

— Il n'entrera pas, monsieur Philippe.

— A ce soir!

Yaume se dirigea vers l'hôtel Bristol. Mazurke se fit conduire à ce tripot, où le pauvre docteur Gabriel avait contracté, la veille, sa dette d'honneur.

il pensait, Mazurke, qu'il lui faudrait bkn une demi-heure

Drgrr^eubyLjOOglL

LE JEU DE LA MORT i81

pour gagner ses quinze mille francs. Quanta Tidëede perdre, allons donc t n'était-il pas Fenfant chéri de la Veine, cette fantasque déesse des joueurs I

Dans la maison de madame de Marans, la pauvre Lucienne était tout seule. Sa mère était partie; son frère ne revenait pas.

Clémence sa compagne, son amie, celle qui lui aurait donné du courage dans la peine amère qui l'accablait, Qémence était loin de Paris.

Lucienne pleurait, la tète entre ses deux mains.

L'orage menaçant avait éclaté. Tout était, dans la maison, trouble et mystère. Lucienne ne savait pas encore où descendrait le malheur de sa famille, mais elle sentait tout ce qu'elle aimait glisser sur la pente funeste.

Sa mëret sa mère bien-aimée, Lucienne la devinait perdue.

— Personnel murmurait-elle, l'enfant faible et désespérée,

— personne pour nous défendre ou nous protéger!

Sa pensée allait à sou Mazurke; mais, en ce moment de lourde douleur, elle avait la conscience du peu de fonds qu'il fallait faire sur ce pauvre roman de son amour.

Mazurke était un inconnu. — Ces rêves charmants qu'elle avait faits, c'était la veille ou dans la matinée de ce jour.

11 y avait de cela quelques heures seulement, — un siècle,

— les minutes qui séparent le dernier sourire du premier sanglot!

Elle pleurait, essayant vainemept d'envoyer à Dieu sa prière distraite.

Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement et Clémence s'élança dans la chambre.

Lucienne poussa un cri de Joie. — Puis elle recula étonnée.

Clémence était pâle et bien changée. Sa rObe et son mantelct noirs se chargeaient de poussière.

— D'où viens-tu? demanda Lucienne.

— Du château .. J'ai fait dix lieues à cheval en deux heures... mon cheval est tombé au-delà de Châtillon... je n'ai pu le relever... DeChâtillon jusqu'ici j'ai couru...

Le château des Loiutier était situé entre Guignes et Melun.

— C'est pour nous que tu as fait cela! dit Lucienne, recon^ naissante. Merci! merci, ma petite Clémence!... mais pourquoi venir â cheval ?

— Parce que Je me suis échappée.

— Echappée! r- t >

— Oui, le n*al pWfs d'asile, Liicienne.- Ilûut qoetume cacbes dans ta chambre.

— Tout ce que j'ai est à toi, ma Clèmeoee... ttsJs.».

— On ma fait partir de Paris ce matin, avant le jour, interrompit Clémence, qui venait de tomber sur un siège, brisée par la fatigue et peut-être par l'émotion ; — - j'étais gardée comme une prisonnière. Tu ne sais pas ? cette nuit, pendant que nous partions, M. André Lointier écoutait...

— Ton père î

— Je te dis qu'il n'est pas mon père! répliqua Démence dont la pâleur augmenta. — M. André Lointier nra faH partir, parce qu'il sait bien désormais que je veux vous défendre toi et la mère...

— Oh! ma pauvre Clémence! s'écria Lucienne rendue au sentiment de sa propre détresse, — nous avons grand besoin d'être défendues!

— Je le sais... aussi, me voilà î

Lucienne se Jeta dans ses bras. Elles restèrent un Instant serrées Tune contre l'autre, confondant leurs larmes et leurs baisers.

— We voilà libre, reprit Clémence, — que ta mèTe le veuille ou non, je suis sa fille... je la défendrai, fût-ce malgré elle!..

— Ma mère ne saura pas... dit Lucienne, je te Cacherai. Personne ne le verra.

Les yeux humides de Clémence eurent un sourire. .

— C'est cela, murmura-t-elle comme on répond atix naïvetés des enfants; ~ tu me cacheras, ma Lucienne.,, et personne ne me verra.

Puis elle reprit en cliangeant de ton.

— Mais Tl ne s'agît pas de moi... me votlà reposée... Ta pleurais quand Je suis venue... Dis-moi ce qui s'est passé aujourd'hui; dis-moi tout et bien vite, car Je me sens prête à combattre... et je ne voudrais pas arriver trop tardl

CLÉMENCE LaiNTIMl

Elles étaient toutes deux, Lucienne et Ctémence, dans fa petite chambre au lit blanc, serrées l'une contre l'autre; Clémence hardie et vaillante, Lucienne oppressée par la conscience du malheur de sa famille.

Malheur inconnu, mais qu'elle devinait mortel.

Il y a quelque chose d'étrange dans cette loroe nouvelle qui était sur le visage pâli de Clémence. C'était la fièvre peut-être,

iS IfiU U LÀ MORT 1^

car 868 beaux yeux t'éiitMwaieiit él*an cMdè sombra ^ sa Joue brûlait.

EHe Vavait p«fol ^foponeé k ROti de Gabrld^ Bl «e iioni-^à lui rempiiss;»! Vêmt, d'autant nîeux cpi'elte Ty gardait oat)tlf« EUe aiffi^ ^^aaatoMiémfl&t et malgré «He.

— - Je vais te dire tout ce que je sais, commença Lucienne ; — et mon Dieul ma pauvre Glémeace, quand J'y songe, je ne sais rien, ainon ^e noua aoipines ècraisèes squs un terrible I malheur. !

« D'abord, Gabrt^ a été pris k la eonsorlpiien^. » --^ Ah! «nterronifiit Clèmenee, -^ mats il est fils da feuve...

Lueieima coi»rba la tête.

— Oui... dit-elle, —mais... que^ais^je mol!... ifton pauvve esprit s'y perd I... il parait 4tueto fila de veuve ne sont plus exemptés... ou peut-être... Oh! Clémence! Clémence! s'interrompit-elle en éclatant en sanglots, —je ne sais pas!... je ne sais pas!... Dieu nous abandonne!

Clémence la soutenait dans ses bras cmnme ««e mère.

^ IMsHaaoi tout! répètait'^le , — dis-moi tout!... et bien fkelv.. car il y a en moi une voix qui m criée la temps presse!

^ Eh bien ! paursiuvît Lucienne, j'étais aUée ce matin visiter mes ancienoes maltresses de pension, parce que j*avaisdé|à besoin de ne ^réftéehir.... J'avais peur... Je souffrais...

f Quand je «uia ravenue, la «Miison était déserte.

n £b passant dasa te duaahte ée ma mère^ j'ai vu la secrê'* taire Dttvart.

< Et tout y était en désordre comme si la main d*un malfaiteur... »

LuaieiMie s'âmto, indéeiae et les yeux doHés aa sol

Le san(^ nonta «ux J^mesde C)^nei»ee> qui appuya ses deœc mains sur sa poitrine.

*^ Gabriel avait perd» au jeu la miitdemièpew.. nurwura-telle.

— Mon Dieu! mon Dieul s'écria Ludemie; -^ moi aussi, j'ai an cette cmMe. . . Je t« dis 4|ua nous aonmes condamnées !

Clémence se redressa.

— J'aime ton frère, dit-eNe, tandis qso ses yeux brMlaient d*tin éclat ext«aordiiiaive; ^ innooeat m eoupiable, }« Faime... Je l'atmerais déshonoré ai» yeux de taas».. Et |6 suis bien malbaureesA, moi ^ussi, Lttoîennel

— Ma sœur! ma sœur chérie i... murmura ûeUe^ei qui cacha sa tête dans le sein de Clémence; que Dieu te récompense!

— Continue... Je ne t'interromprai plus.

» Je suis entrée dans le Jardin, poursuivit Lucienne... Tai TU quelque chose contre la charmille, à l'endroit où nous causons le matin et le soir... Je me suis approchée... c'était ma mérel*.. ma pauvre mère, Clémence!... évanouie et couchée sur le dable.

— Que s'est-il donc passé?

— Le sais-Je?... je l'ai rappelée à la vie.«. toute seule et sans secours, car quelque chose me disait de ne point méier les domestiques ou les étrangers à ce mystère... Elle a été bien longtemps à recouvrer ses sens... et quand elle s'est retrouvée sur le canapé du salon, si tu savais comme ses pauvres yeui étaient égarés et brûlants!

• Elle a regardé tout autour delà chambre.

« Puis elle a dit :

« —Où est-il?

« Elle m'a vue.

« Ses paupières se sontnnouillées.

« — Oh ! loi ! m'a-t-elle dit en me pressant conTulsivement contre son cœur, — je ne t'ai pas assez aimée .. pauvre enfant qui mourras de notre mort!... Tout pour lui, tout!... je ne songeais qu'à lui qui était mon orgueil et ma folie...

« Je te dis ses propres paroles, Clémence, s'interrompit Lucienne, je n*ai pas tout compris... mais je me souviens.

«Mamère a été dix minutes environ anéantie et comme morte.

« Je la suppliais d'avoir confiance en moi et de me dire sa peine.

« Elle me répondait toujours :

« — Nous sommes perdus, pauvre enfant!... toi comme nous, hélas!... nous sommes perdus sans ressource!

« Je me suis mise à genoux.

« Tu sais comme elle est pieuse. Elle s'est agenouillée près dç moi. Ses mains se sont jointes, et par trois fois elle a dit: Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!...

« Ce n'était pas une prière, Lucienne; c'était le cri do désespoir.

« Elle s'est relevée violemment.

« — Écoute ! a-t-elle murmuré parmi les sanglots qui l'étouffaient, ton frère m'a tuée... Dis-lui que je lui pardonne I

« Et comme cinq heures ont sonné à la pendule, elle a tressailli tout à COUD.

« — L'heure du suprême effort! a-t-elle dît en essuyant ses larmes; —dis-lui que je vais réparer sa faute, fût-ce au prix de ma vie en ce monde et de mon salut dans Taotre... Dis-lui qu'il ne me reverra plus .. Qu'avant de mourir je le rachèterai... qu'il pourra vivre de son orgueil... et qu'on ne saura pas...

« — Mère! oh! mère! lui disaîs-je, — et moi! et moi!

« — Et toi, mon enfant chèriel et toi!... Je t'aime ! je t'aime ! oh! je t'aime bien, va!... Adieu pour toujours!

« J'ai voulu la retenir.

« Elle s'est échappée en m'ordonnant de rester.

« Et moi, je lui ai obéi, le cœur étreint, la mort dans l'àme.

« Oùesi-elle,à présent, ma mère! ma pauvre bonne mère!... »

Clémence écoutait sans mot dire> l'œil fixe et l'esprit tendu.

Elle ne répondit point.

Pendant une minute ou deux, le silence ne fut interrompu que par les plaintes de Lucienne.

Au bout de ce temps, Clémence dit :

— Penses-tu qu'il t'aime, ce capitaine Hazurke? Lucienne la regarda à travers ses larmes.

— Réponds! dît Clémence avec une sorte de rudesse; — c'est le dernier espoir!... Il me faut un homme... et Albert n'oserait pas peut-être... T*aime-t-il?

— Oui, répliqua Lucienne tout bas, — - je le crois... je le sens.

— Oî» demeure-it-il?

— Place Vendôme, hôtel Bristol-

— Veux-tu venir avec moi chez lui?

— Oh!... lit Lucienne.

— Tu as raison... Tu es trop faible et trop brisée... ]*irai seule.

— Toi! Clémence!

— Prie Dieu pour nous tous, ma Lucienne... Peut-être qu'un Jour, ta mère m'aimera...

Elle baisa Lucienne au front et parMt, son voile sur le visage, avec la poussière de la route à ses vêtements. Lucienne leva ses deux mains vers le ciel et pria.

Taume venait de rentrer, lorsque Clémence sonna à la porte de Mazurke.

U n'avait encore chanté que trente-deux couplets de la bal-

186 LK JEU pE U KORT

lade Titrilse : Ofumàft çuittis à^chez «k>« fin* U aBa oavtir ëD comniençaat le trente-troisième couplet.

— M. Mazurke, dit Clémence.

¥aume la regarda et fut médiocremeat prévenu ea faveur de cette demoiselle charmante, il est vrai, mais dont lé costume était dans un désordre complet.

— Censé, rèpUqua-t-il, — M. Mazurke c^est pas son vrai nom de tout de bon... M. Philippe n'y est pas ici pour le moment d'à présent.

— Est-ce bien sûr? demanda Cléméùcë.

Yaume la regarda de travers.

— Pas l'embarras, grommela-t-il, malgré que jè ne voudrais pas insolenter une personne qu'est pdssiblemeht Une ancienne à M. Philippe, faut pas non plus iné sùssépëctër de vouloir tromper, la belle enfant I... Tous feriez mieux de vous épousseter un petit peu...

Clémence ehirâ, saisissant ce prétexte aiix cheveux.

— Vous avez raison, dit-elle. -* Oonnez-inoi uiiô brosse. Yaume alla chercher uàe brosse.

— Ça fait censément comme chez soi! jgroihmela-l-ii. —Joli brin, quoique ça^ avec uii peu de toilette qu'on lui mettrait sur le dos, s1l fallait aller à la promenade avec...

Quand il revint, tlémenee avait ôt^ son chapeau. Elle arrangeait sa belle chevelure en désordre devant la glace. —Vous gênez pas! pensaYaùme.—Fâùt-il brosser Madame?

— S'il vous plaît, répondit Clémence.

Yaume commença aussitôt son ofôce de femme de cbài&bre. ^ Je vais attendre votre n|iîlrè| dit la jeune fille quand il eut fini.

— Ça se peut bien, répliqua Yaumé*

— Và-t-il rentrer bientôt?

-Non.

— Savez- vous où je le trouverais?

-Oui.

— Voulez-vous me le dire?

Yaume se grâita l' oreille.

— Censé, répliqua-t-il, — Vous tùè plaisez àssèi... Irapport à vous être fait birossèr et astiquer côminë ça par moi Wù& façon, à première vue... mais je ne sais pas si je dois...

— Écoutez! Interroinpii Cléipeace ; ^ votre maître^ s'il ne me voit pas avant une heure, s'en repentira jusqu'aa dernier jour de sa vie f

us JBU m LA MORT 187

— Ah bah! filïaume; c'est lOBg, çal... Eh Ueo, ça se peut tout de même... Savez-veus où esi le théâtre de Diane ? •

— Boulevard du Tenaple.

-^ Oui, à sept heures M. Philips y sera*

h étaôt six heures et demie.

Clémence s'assit au secrétaire de Mazurke et, saisissant une feuille de papier^ elle traça rapidement ces «ittek^ues mots.

< J'aurai peut-être besoin d*un défenseur ce ^oir. Je suis à Paris malgré M. André Lointier et à l'insu de mon oncle. ^ Depiûs sept bfiures au théâtre de Diane.

« G. Lu »

Elle mit sur l'adresse le nom de M. Albert. Puis elle tira sa bourse et glissa un louis dans la main do Yaume en disant : •

— Remettez ce mot à un garçon de l'hôtel... et qu'il soit porté tout de suite.

— Oh ! oh! fit l'ancien pâtour alors qu'elle était déjà partie, j'ai fait comme Ton dit une er-reur!... vingt francs!... Ce n'est pas une ancienne..» c'est une personne de distinction... Je vais aller houspiller le petit frère de la demoiselle, au cas qu'il voudrait entrer malgré moi ousque ça lui est défendu par M. Philippe I

Il aimait cette pensée, ce bon Yaume !

Bept heures sonnantes, il arriva devant le péristyle modeste du théâtre de Diane.

Les petites places étaient déjà entrées.

Quant aux grandes, on pouvait penser qu'elles seraient bien occupées ce jour-là, car il y avait uue douzaine d'équipages sur la chaussée.

Douze équipages au théâtre de Diane ! Était-ce pour voir la sensible Zoé, la fière Cymodocée, Grièche et Fofolle?

Yaume n'était pas là deimis dix minutes, qu'il vit arriver Msffiurke^ à pied, pâle, défait et la tête basse.

Mazurke vint droit à lui.

— J'ai perdu les quinze cents francs du vieux coquin» dit-il d'un air soucieux, — je ne sais pas ce que je vins faire... Toi> empêche toujours notre jeune homme d'entrer. ..

— Convenu, monsieur Philippe I

— Heureusement que j'avais loué mes places avant d'aller au jeu... Mais ces diables de claqCieurs que je ne pourrai pas payeri...

^ J'ai un louis sur moi, dit Taume.

' —Mon pauvre garçon, reprit Mazurice en secouant la tète, je crois que je vais me faire casser les reins ce soir ! ...

~ Faut pas, monsieur Philippe !... faut pas!... Dites donc!. . j'allais oublier de tous parler de ça... il y a une jeune demoiselle qui...

— Je me moque bien des demoiselles ! interrompit Mazurke.

— Pas moi... Mais des goûts et des couleurs, comme Ton dit... Cette demoiselle-là, pour vous finir...

Mazurke le saisit par les épaules et le planta devant lui comme un écran.

Le marcbe-pied d*une voiture. élégante venait de s'abaisser sur la chaussée, vis-à-vis du théâtre de Diane.

M. Fargeau, madame la marquise Cliva de Beaujoyeux, madame Paoli et Guérineul traversaient l'asphalte pour gagner le théâtre.

Oliva riait à gorge déployée, et Mazurke l'entendit qui disait à Paoli :

— Une cabale adorable!... Cinquante drôles à trente sous... des filles aux troisièmes loges... et nous aux premières... Vous allez voir, ma chère! vous allez voir, quand je donnerai le signal!...

Page 1