TROIS LOGES
Avant d'aller à la maison de jeu perdre les quinze eent^ francs qui auraient fait de M. Aristide fierthelleminot de fteaurepas, entrepreneur, un des plus grands capitalistes de TËurope, Mazurke s'était fait conduire au théâtre de Diane. C'était vers quatre heures et demie. 11 vit sortir du contrôle un domestique à la livrée de Beaujoyeux.
Ce domestique avait loué au nom de la marquise trois loges contiguês. Mazurke se fit donner la position exacte de ces loges. 11 loua les six places de balcon placées au devant, et neuf places d'orchestre formant un carré immédiatement au-dessous.
Après quoi il demanda où se réunissait la claque.
On lui répondit naturellement qu'il n'y avait pas de claque au théâtre de Diane. Mais pour cinq francs un choriste lui donna Tadresse d'un café borgne de la rue des Fossés-du- Temple oti il devait trouver son affaire.
Le plan de Mazurke était bien simple :
D'abord fournir les dix mille francs du dépôt, quitte à s'occuper plus tard des dettes de M. le docteur Gabriel et de son
LE JBU DE LA MOnT 18^
remplaçant ; ensuite débaucher la cabale que la marquise avait , sans nul doute achetée.
Avec cela et l'obstacle mis à l'entrée de Gabriel, la machination Fargeau tombait d elle-même.
Seulement, il fallait de l'argent.
£t au lieu de gagner ses quinze mille francs, Mazurke avait perdu les trois billets de banque du vieux coquin, comme il appelait irrévérencieusement Aristide Bertbelleminot de Beaurepas, chevalier de TAigle-Jaune de Souabe.
Il revenait les mains vides.
Le bout de conversation qu'il entendait, caché derrière la vaste carrure de notre bon Yaume, ne dut pas diminuer le regret qu'il avait.
— Une cabale adorable! disait madame la marquise de Beaujoyeux.
Mazurke vit entrer successivement la majeure partie des hôtes des salons agréables : Pervenche et Sensitive, M. Godanchet (l'habit bleu), qui voulait voir abîmer une femme avant de ramener le châle-tapis, les cinq demoiselles et le garçon à Limoges ; Romblon-Ballon, tout en nankin, Guérineul, des étudiants, madame de Cerceil et Rose, sa nièce, la radieuse ; — Azinzourt, Poitiers et Grécy, — madame de la Rue avec ses irois pupilles, enfin lebanetrarrière-ban.
L'ancien Menand jeune lui-même venait pour faire nombre, le cœur plein de bons sentiments à Tégard de la pie borgne et boiteuse qu'il avait laissée au logis.
A peine l'eussiez-vous remarqué, tant ces natures simples tiennent peu de place dans la vie, si toute sa personne n'eût exhalé les sévères parfums de l'échalotte.
Telle le divin Virgile nous montre Vénus se révélant aux mortels par ces douces senteurs d'ambroisie que laisse partout son passage.
Mazurke ne savait trop à quel saint se vouer.
Notez que c'est toujours là le rôle de ce pauvre Mazurke, qui est bien le plus empêché de tous les héros de rmnani
il entra.
La salle était comble, sauf les quinze places qu'il avait louées.
Il ramena son chapeau sur ses yeux et s*en alla s'asseoir au balcon devant la loge de madame de Beaujoyeux.
A peine était-il assis qu'une ouvreuse vint à lui :
£tes-vous le capitaine Mazurke ? lui dit-elle.
190 LE lED DB LA MOET
•— Non, féponidft Mattirke.
— C'est qu'il y a une jeune et jolie dame..*
— AudiaWe!...
L'ouvreuse retourna vers Glértienee Lointier qui se cncbatl derrière son voile, à l'angle même de la 1^ îDceupée par Fargeau, et lui dit :
— Ce monsieur-là est un bnHil.
Clémence rèloîgfia du feste et resta en ôbsertatioA.
Bien qu'elle n'eût jamais va Mafeurke» elle était certaine et ne se point tromper.
Il faut se souvenir que Clémence Lointier n'était point là pour la cabale dont elle if;noratt l'existence. Elle ignorait aussi le double rôle que jouait la mère de Lucienne, bien qu'elle eftt devitié vaguement où pouvait aller le mystère de ses absence^ nocturnes.
Clémence était là «miquement pour parler à Mâzurke et trouver un défenseur vaillant qui pdkt sauvegarder la famtHe attaquée; .
Elle attendit.
Mazurke regarda la salle. Il avait peur Tous les visages lui semblaient cruels. — Aux troisièmes loges, il reeetinat ces filles apostées qui étaient là pour InsuHer.
Partout il croyait voir tes gens de la cabale, — les ttemmes à trente sotis, — qui allaient assassiner une pauvre femme.
La mère de Lucienne, cette femme!
Un cœur d'élite dont il ne savait point l'histoire, mais qu'il entrevoyait sublime dans ce danger de toutes les nuits, bravé par amour maternel.
Mazurke était tout prêt à se faire tuer pour cette femme.
Mais se faire tuer ne sert à rien.
Les gens des trois loges qui étaient derrière lui riaient indécemment et causaient tout haut.
On jouait un vaudeville pleureur où Cymodoeée causait bien des chagrins à Ida, la mélancotique, qui était sauvée par Fofolle et par le trop tendre Zoé.
Les trois loges semblaient ne pas même savoir que la toile était levée.
Mazurke écoutait, le. chapeau sur la tête, ce qui est 4e bon 4on au théâtre de Diane, et ne bougeait pas plus qu*tm terme.
— Ah çà! disait-on derrière lui, si tout est fini à dix heures, on pourra s'en aller danger?
— Et jouer? ajouta Guérineul.
— Maïs certainement, mais certainement, répondait la marqmse ; et je vous promets que tout sera uni avant dix heures..* Regardez-moi ces demoiselles en haut... elles mangent déjà leurs pommes.
Les trois loges éclatèrent de rire.
Mazurke eut froid dans le sang.
— Voyons, messieurs! qui se charge de donner le signal? -^ Moi... moil... s'écrièrent les étudiants aventureux.
— Sacrebleurel... bien des pardons, mesdames, dit Guérioenl; — je suis sur le devant de la loge... ça m'appartient.
— Va pour Moiisigny! fît le chœur.
Quand le silence se rétablit, Mazurke entendit dans le fond d'une loge son ami Romblon-Ballon qui faisait :
— PoU-ouhî pouhl pheuh î... pheuhl... pouhl Pervenche disait :
— Qtielle lîttérâturel
Elle songeait à sa pièce d^ l'Odéon, si malement sifflée par an public pervers.
SensUive lui chantait à Voreille :
— Te voir, le soir, ma blanche Pervenche, au frais, après le gras repas!... T'en tendre, ma tendre 1 Avoir l'espoir, douce une de f^mme...
— Allons I la paix! gronda le bas-bleu que ses souvenirs de /Odéon rendaient inabordable.
Et les nièces de babiller) et ces danies de ricaner comme on 'ait entre grands personnages quand on se sent dans des latitudes inférieures !
La toile tomba sur le mariage heureux de Zoé avec Ida, qui avait enfin déjoué leà perfidies de Cymodocée tampon, grâce à Fofolle.
Cléfnence aliait s'ébranler pour joindre Mazurke, lors^e' ^.elui-ci se leva et se tourna vers la loge de madame la marquise de Beaujoyeux.
Il ôtà son chapeau et rejeta ses cheveux en arrière.
La lumière du lustre tombait en plein sur son beaH visage.
Clémence eut un mouvement d'admiration.
— Il doit être bon et brave! se dît-elle.
tJne rumeur s'était élevée à la fois dans les trois loges. Tout le monde avait reconnu Mazurke.
Les nièces étaient enchantées et se disaient :
— ^oiià le l)eau capitaine qui va houS aider î ^ ,
Guérineul se reculait instinctivement, parce qu'il se sentail trop près de Mazurke.
Romblon, du fond de sa loge, faisait pou-ouh ! et se deman dait d*o(i diable il revenait, celui-là! M. Baptiste lui avait si bien dit qu'on l'avait assommé derrière le Gros-Caillou.
La marquise Oliva était pâle comme au moment où le capitaine avait passé pour la première fois le seuil de sa maison.
Pourquoi était-il là ? 11 venait défendre Lovely au moment précis où elle était attaquée. L'amour est ainsi. 11 lui semblait, à Oliva, que si Tiennet Blône eût été en péril, fût-ce au bout de l'univers, son cœur le lui aurait dit, et qu'elle se serait élancée.
Il Taimait donc, cette femme odieuse ! il l'aimait donc avec passion, comme Oliva l'aimait, lui!
La haine grandissait en elle, mais l'abattement la prenait. En face de lui, elle n'osait plus.
Mais vraiment, en somme, il ne s'agissait guère ici de petites luttes entre amoureuses ; les intérêts engagés étaient plus graves. Il y avait des hommes d'affaires dans le complot.
M. Fargeau n'était séparé de Romblon-Ballon que par la cloison à hauteur d'appui de sa loge. Le trouble du gros homme ne lui avait nullemeut échappé.
Et, s'il faut le dire, la venue de Tiennet ne déplaisait point trop à M. Fargeau, qui, une fois la partie engagée, conûant qu'il était en son habileté à escamoter la coupe, aimait assez à Jouer gros jeu.
11 se pencha vers Ballon et lui dit :
— Vous le croyiez bien mort, n'est-ce pas?
Ballon poussa un pheuhl plein d'épouvante et regarda cet homme qui répondait ainsi aux plus intimes mystères de sa
— Ah ! fit-il, — Ah I diable I vous êtes monsieur Fargeau?
— Votre Baptiste l'a manqué!... murmura Fargeau au lieu de répondre; et nous sommes bien près d'être perdus!
Aomblon s'agitait en ce moment sous le regard de Mazurke qui était toujours debout au-devant de la loge.
— Je puis vous apprendre, poursuivit doucement Fargeau, SI toutefois vous l'ignorez, que cet homme-là sait parfaitement le petit service que vous lui avez rendu hier au soir...
— Vous pensez?... ah diable!... Pou-ouh!... Par le fait, il me regarde avec des yeu)^!... Papa aurait bien trouva ub moyeo*^
LE JEU DB lA MORT 193
— n y a un moyen tout simple, mon cher monsieur fiomblon, interrompit Fargeau.
— Un moyen ?...
— Cet homme est un combattant hongrois... il a franchi la barrière sans passeport... et le commissaire de police est justement dans sa loge, là-bas; vis-à-vis de nous.
— Âh I diable 1 fit Romblon dans un mouvement de joie ; — le commissaire !
Ce mot fut prononcé trop haut. Mazurke l'entendit et tourna la tête vivement pour jeter un regard vers la loge indiquée où se tenait en effet le commissaire.
Quand Mazurke reprit sa position, il avait un sourire à la lèvre.
— Parlez plus bas, dit Fargeau à Romblon, — et ne vous réjouissez pas si vite... Pour nous autres, dont les affaires doivent être désormais vidées sous trente-six heures, le moyen est bon ; en fai^nt arrêter cet homme, nous nous débarrassons do lui pour quelques jours, et cela suffit... mais pour vous le moyen ne vaut pas le diable !
— Pou ouhl... pourquoi cela?
— Parce que cet homme en prison ne s'en trouvera que plus près du parquet pour dire que vous l'avez voulu faire assassiner.
— Oh ! oh ! pheuh ! parlez plus bas vous-même I
— Soyez tranquille... et répondez-moi tout net.... Avezvous des hommes dans la cabale organisée par la marquise ?
— Oui... quelques-uns.
— Les voyez-vous d'ici?
— J'en vois un... deux... j'en vois trois! dit Romblon, qui avait mis le binocle à l'œil.
— Sont-ils meilleurs que vos assommeurs d'hier ?
— Comment!... vous voudriez ?
— Je veux vous sauver parce que j'espère me servir de vous, monsieur Romblon... Écoutez-moi bien... Cet homme est là pour la Lovely... La Lovely a un autre nom ... Savez-vous cela?
— Pheuh î...
— Vous ne le savez pas... peu importe... Elle a deux autres noms... Si cet homme la connaît sous ses trois noms, nous chercherons tout à l'heure un joint pour le toucher... si cet homme ignore le mystère, le joint est tout trouvé.
— Vous croyez, monsieur Fargeau?
— J'en suis sûr... Dans ce dernier cas, c'est-à-dire s'il ne tait ri«Q, Il va la reconnaître tout à coup et s'initier brusque-
194 LE iEU DE U MORT
ment ù un roman plein d'émotion... Il va s*élancer dehors pour rattmdra à la«oni6'.. La rae des Fos6ôs-du<*TefflpU est déserte...
— Ab diable ! monsieur, ab diable 1 fit Bomblon ; <-* à neuf heures et demie du «eirl... .
— Voyez, monsieur ttomblonl... ça vous regarde! dit Fargeau, qui reprit sa position et braqua indolemment sa lorgnette sur la galerie.
Mazurke, en ce moment, s*inclina avec grâce sur le rebord de la loge, et offrit ses hommages aux dames.
11 envoya même à Romblon un salut souriant oii le gros homme crut voir bien des choses.
La marquise était glacée. *- Bien qu'il n'y eût rien jusqu'alors qui pût faire devifier au commun des hôtes des trois loges la gravité de la situation, une sorte de gène pesait sur toutes les poitrines.
Mazurke seul avait l'air d'être parfaitement à son aise.
-"Eh bienl dit*il eq s'adressant à Guérineul, c'est donc nous qui allons donner le signal, monsieur de Monsigny?
— Vous en êtes, capitaine? s'écrièrent les nièces folles.
— Comment donc, si j'en suis, mesdames! répliqua Mazurke gafment, -^ on a oublié de me réserver un rôle dans la comédie, mais je vous jure bien que je vais m'en faire un tout seul!
-^Charmant! charmant! firent ces dames et demoiselles; — ab! nous allons bien nous divertir I...
NEUF PLACES D'OEGHESTRE .
C'était vraiment une cabale organisée dans la perfection, et tout à fait digne de la haine d'une femme. On n'en voit pas tous les jours de pareilles en de pauvres lieux comme le théâtre de Diane^
La marquise avait mis Romblon à contribution et bien d'autres encore,
A tous les étages de la salle, on voyait des iBgures impatientes et moqueuses. U y avait un bon quart du public dans le complot.
La marquise toute seule, sLsec Romblon et M. Fargeau, comprit le sens caché des paroles de Mazurke.
Guérineul tendit sa main aux doigts jaunis par te cigare.
«•^Gbi^ienl sacrebleurel dit-il» je sui$ content de voui
voir avec nous... vous atfez Voir comment t^a va marcher quand je vais lever mon foulard... «*est le signal convenu. «
— Ahl ah l... fit Mazurke; — nous allons voir ça| Clèmétice etàittôùjôurs immobile à la même place. Elle «*;h
vàii plus même la pensée de joindre )iazurke> lant elle sesh lait qu'il devançait ràvertls^emenU
D ailleurs elle, suivait de Voeil les mouvements de l'homme qui Hait pour elle M. André Loinlier, et qu'elle avait^appelé si longtemps son père. Elle savait, car elle le connaissait, qu'il lie sortirait pas de iêettéloge &ans tenter quelque tortueux méfait, t .
Elle ne craignait que lui pour Maiurke dont elle était dé* sormais ralliée.
•— Eh bien 1 monsieur de Monsigny, reprit Mazurke toujours avec la même aisance, -^ puisque vous êtes chargé de donner !e signal, penchez-vous de mon côté, je vous prie, j'ai une bonne plaisanterie à vous suggérer.
— Ohl dites-la tout haut, monsieur le capitaine! supplié^ rentles nièces.
— Ahçà! murmura Paoli à Toreille de la marquise ; -*je n'aime pas son air à ce bel homme i
La marquise était comme iasciuée- Elle ne répondit point,
— Soyez tranquille, mesdames, répliqua Mazurke aux jeu^^ nés filles ; — vous saurez tout.
— C'est une surprise?
— Oui... c'est une petite surprise.
Guérineul tendit la tête en avant.
— Encore! dit Mazurke.
Guérineul sortit à moitié de \sk loge.
— Encore ! .
— Nom de bleu! je tomberais.
— C'est égal.
— Comment ! c'est égal I
— Encore!...
Et comme Guérineul hésitait, Mazurke l'attira en riant et le fit passer sans effort apparent de la loge dans la galerie. Les nièces riaient de confiance.
Guérineul ne savait trop s'il devait se fâcher. Mazurke lui frappa sur l'épaule en bon camarade.
— Maintenant, mon cher monsieur de Monsigny, >eprit*il» ayez la bonté de regarder au dessous de nous.
(Guérineul Obéit«
■» — Que voyez-vous? demanda Mazurka.
— Je vois un orchestre bien garni, répliqua Monsfgny, qui était juste assez spirituel pour comprendre que s'il ne se fôcbait pas tout rouge, il fallait entrer gaillardement dans la plaisanterie, — sauf neuf stalles vides.
— Ces stalles sont à moi, mon cher monsieur de Honsigny, dit Maiurke.
— Ah! ah! fit Guérineul; — j*en suis bien enchanté pour vous, monsieur le capitaine.
— A présent, reprit Mazurke, si vous n*ètes pas à bout de complaisance, veuillez lever les yeux et regarder la petite loge qui nous fait face.
— C'est la loge de la police, je croîs.
— Précisément... Un de vos amis vient de me la faire remarquer sans le vouloir... Vous pouvez vous relever et vous asseoir là, près de moi, mon cher monsieur de Monsigny.
~ Nom de bleu ! s'écria Guérineul en riant, vous m'en donnez la permission?
— Oui, répliqua Mazurke qui baissa la voix, je vous en donne la permission.
(xuérineul le regarda. Les yeux de Mazurke étaient fixes et froids. Guérineul détourna la vue.
— Ah çàl q e font-ils donc là tous les deux? se demandaient les nièces.
Mazurke leur adressa un petit signe de tètn plein de malignes promesses.
La surprise, elles n'en doutaient pas, allait être triomphante.
— Hongrie! patrie! disait Sensitive; — cet homme est comme un dieu, morbleu! J'ai tous les éléments d'un chant magyare qui aurait un succès fou ; mais je ne peux pas trouver de rime à Kossuth...
— Bismuth... lui souffia M. Godanchet, chimiste à Limoges.
— Mon cher monsieur de Monsigny, poursuivit Mazurke, il faut que vos amis puissent croire que nous causons tous deux de bonne amitié...
-Mais...
- Faites-moi, je vous prie, le plaisir de vous taire... et souriez un peu, si cela ne vous contrarie pas.
Guérineul croyait être sous Fempire d'un cauchemar. Il était brave, et cependant il se sentait trembler rien qu'à l'idée d'affronter la colère de cet homme,
LE J2y DE LA MORt 197
— Souriez donc! reprit Mazurke, doHt les sourcils se froncèrent légèrement.
Guérîneul sourit.
— A la bonne heure!... Il faut vous dire, d'abord, mon cher Monsigny... ou plutôt mon cher monsieur de Guérineul...
— Ah I... fit celui-ci en tressaillant; — vous êtes le diable, vous!...
— Non... je suis seulement un de vos pays.
— Et vous vous appelez?...
— Tienne! Blône.
Guérineul fit un bond sur sa banquette.
Le boxeur à la poitrine crevée, les six arabes fusillés et le major autrichien empaillé passèrent devant ses yeux éblouis comme une fantasmagorie.
— Sacrebleurel murmura-t-il; — ah ! nom de nom de nom!
— Souriez encore un peu, continua Mazurke, afin qu*on ne 8*inquiète pas là, derrière nous... — Bien! — Voyez-vous, il est très certain que je suis en position d*être arrêté par ce brave homme qui est en face de nous... comme vous êtes, vous, cher monsieur, en passe d*être lancé, tête première, dans l'orchestre.
— Gomment! comment!...
Mazurke avait la bonhomie peinte sur le visage.
— C*est dans cette prévision, acheva -t- il doucement, —que j*ai loué ces neuf places en bas...
— Ah!... ah !... fit Guérineul étouffé.
— J'aurais pu n'en louer que quatre, dit encore Mazurke, mais on peut se tromper d'un pied ou deux, et jeter maladroitement son homme sur un innocent... ce qui est toujours fâcheux... Souriez, je vous prie, monsieur de Guérineul, et n*ayez pas peur, car, en définitive, rien ne vous est plus facile que d'éviter le saut périlleux!., il s'agit seulement de rester là, près de moi, toujours souriant... de ne pas échanger un seul mot avec les trois loges... et d'attendre ma volonté pour faire ce fameux signal...
— Et si je ne voulais pas, moi! nom de nom! se récria Guérineul, dont le sang s'échauffait.
Mazurke ne fit en apparence que lui toucher le bras. La figure de Guérineul devint livide.
— Vous m'assassineriez devant huit cents personnes ! grommela-t-il.
— > Je vous étranglerais comme un chien, mon cher mon-
sieur... mais pour Dieut souriez un peu ou tout va se gâter I
Le pauvre Gaértoeiil it ttoe gnmaoe qili v<)ul&it être un sourire.
Les nièces disaient :
— Oratoie ils s'eatMident totA ébok t èoitft allons en voir de belles!
MaKurke se tul« ^ Chiérineul resta immobile auprès 4e hii, comme un enfant qu'écrase le voisinage d'nn pédagogue sévère.
Mazurke attendait, comtn«tout le monde désormais, le lever du rideau.
Et tout en attendant, il rêvait, ne pouvant s'arracher à la pensée de cette femme, ^ la ttière de Lucienne, — et au labeur étrange qu'elle avôit entrepris.
Quel cotirage II entrevoyait derrière ce masque que la pa«h vre mère avait attaché sur son visage \ Que de dovleurs mystérieuses t Quel déveàment et quel dangers t
8on esprit se perdait à vouloir pénétrer tous les détails du secret deviné.
Et aussi â chercher le wmé inconnu q«i pouvait relier cette femme, selon lui si grande et si noble^ aux machidations des Ri>mbloh, dés fargeâu et des 6uéHneuh
Pas une seule fois la vérité n'essaya de se faire jour, c^ar, au milieu des choses de la vie, on repousse volontiers ces combinaisons qui sértibleiil tottcher au roman.
1^ pouHant la vie réelle va si souvept au-de^ des fictions les plus hardies !
Mazurke était là, seul contre tous ; la loi le menaçait ad lieu de le protégei*; ilh signe de cet homme ic[U'il teffait là, écrasé sous le poids de 6a Volonté souveraine, pouvait le perdre. — Mais il ne songeait pas à sa situation^
Il était sûr de son pouvoir»
Qe ({U'il craignait, c'était rentrée du fils de cette pauvre femme, c*était le scandale qui allait peut-être briser ce noble cœur.;.
Au moment où le Hdéàu se levait pour l'intermède de chant, un silence profond se fit dans la salle.
Une cabale bien troussée a sa solennité comme toute exèco^ tion mortelle.
Le drame, pour n'être plus tout entier sur les planches, n*en devient que plus intéressant.
Leis rires cessèrent dans les trois logest
On entendit courir, le long des galeries, le fameux :
— Chu-u-ut!
Les geti6 qn\ veulent nbsohmHmt etteadiHÉ )
Mazurka avait quitté sa place pour se mettre «ntre les lofe» et Guérineul.
~ Âtiention! dit Fargeatt à i'ordHe dé BomMoa i *<*• regafdez-îe bien !
ir ti'y etlt pm hùÊOftL de bien tegahler.
À l'entrée de Lovely, qui fut saluée par quelques applaudissetDents fidètes, Mazurka se dressa eoiHâe ub resdori, puis il retomba lourdement sur là banquette.
Ses deux mains s'appuf èrent contre soi» cœuri tandis qu*un cri étouffé s'échappa de sa poitrine :
— Berthô!...Berthe!..*
^ Il ne savait rien t murmura Fargeau ; U va voutoir lui par^ ler.i. Yoyei vds hommes i
Rombton ouvrit sans bruit ta porte de la lof e et se glissa dans le couloir.
Une seale personne remarfua ce monvemeat : ce fut Clémence.
Lovely s'était avancée sur le devant de la scène, pâle comme une morte, mais toujours si belle que les yeux de la marquise s'allumèrent au féu de sa haineuse Jalousie.
Elle eût voulu, en ce moment, devancer le signal et faire pleuvoir sur sa rivale le déluge des outrages préparés.
Pauvre Berthel c'était comme si on eût frappé un cadavre.
Elle venait de subir, derrière ce rideau levé maintenant, ie plus eruel de tous les martyres.
En quittant pour la première fois sa maison, après avoir lu la lettre de mademoiselle 6rièche> elle s'était rendue en toute hâte au théâtre. Grièche l'y attendait.
GHèche^ d'tmlinaire si bieiiveillanie, iious dirions presque si respectueuse, avait changé d'aititade. Elle dit à Lovely sans autre ménagement ;
— Je veux mon argent.
' Si vous me l'aviez dit dans Votre lettre, répondit Berthè, je vous TaHrais apporté.
Grièche secoua ia léteet grommela :
^ Si u'esi comme ^a, tant mieux, je n'aurai rien à dire... mais si 1 on m'a conté la vérité, ma noble madame de Marans» gare à vous!
•^ Qui vous a Irévélé ee secret? demanda Berthe^
200 LB JEO DK LA MOBT
— Quelqu'un qui Ta voulu, ma noble dame... allez me che^ cber mon argent.
Bertbe remonta dans sa voiture.
Nous savons ce qui l'attendait au logis.
Son secrétaire ouvert, le dépôt enlevé 1
Puis ce dernier coup, donné par la propre main de son ilsl
Ce Alt Lucienne qui la rappela à la vie. — Elle eut ridée de mourir, tant Fablme était profond et le salut Impossible!
Ob ! tous les coups de Fargeau avaient, cette fois, touché le but 1
Mais sa double existence était connue. En mourant, elle laissait l'infamie derrière elle.
Ses enfants! ses enfants bien-aimés! Pour eux, le courage lui revint, et le courage cbez elle était sublime. La longue douleur de sa vie l'avait fortifiée au lieu de Talanguir. — C'était la femme dans toute Ja vaillance de son dévoùment; c'était la mère qui ne pouvait flécbir que morte.
Elle retourna au tbéâtre et demanda le directeur. — Cet bomme ne vivait guère que par elle, — il lui refusa secours : c'est la règle.
Elle descendit au foyer où l'attendait Griècbe.
L'beure du spectacle approchait.
— Mon argent, dit la duègne.
Beribe chancelait sous le poids de sa honte, car tous les acteurs étaient là rassemblés.'
— Donnez-moi jusqu'à demain... dit-elle d'une voix brisée.
La duègne était la meilleure femme du monde ; mais cet argent, c'était le pain de sa ûlle. — Et elle aussi aimait passionnément son enfant.
Elle était iière, cette pauvre Griècbe. Pour certaines gens, le pain, c'est l'honneur, parce que la misère appelle l'infamie.
D'une bonne femme comme Griècbe, dans tel cas donné, il n*y a point de compassion à espérer.
Ni pitié, ni délai, ni trêve. Elles sont Impitoyables.
— Ah ! s'écria-t-elle, d'autant plus irritée qu'elle avait eu plus de confiance, — ce qu'on m'a dit est donc la vérité!... Tu m'as volé mes pauvres dix mille francs, misérable!... et tu vas mêle payer!...
Les artistes s'ameutaient. Griècbe était folle de fureur. ~ Au milieu du cercle curieux et hostile, fierihe se tenait, debout, les yeux mouillés, le front livide ; ses mains se joignaient
glacées. Elle ne devait jamais tant souffrir, même à sa dernière heure.