‹ Le jeu de la mortChapitre 37 sur 40 · MARTYRE · texte numérisé non relu

MARTYRE

Elle n'avait jamais fait de mal à ses camarades, cette pauvre belle Lovely, bien au contraire. Mais pourquoi était-elle si aimée du public? Pourquoi tant de fleurs pour elle, chaque soir, et lant de couronnes ?

De toutes les joies de ce bas monde, le succès est la Joie la plus brillante et la plus enivrante. Mais savez-vous ce que le succès engendre de haines sourdes et de colères envenimées? — Ils sont là tout à Tentour, un peuple d'impuissants et d'en* vieux!

Une nuée de chauves-souris que la lumière blesse et aveugle!

Ils sont là, faisant ombre autour de toute renommée, niant révidence du jour, regardant les fleurs qui tombent et disant : chardons 1 écoutant le tonnerre des bravos et grommelant: moquerie!

Ils sont là, orgueilleux, stupides, enragés, soit que le hasard leur ait mis une plume d'oie dans la main, soit qu'ils barbouillent la toile, soit qu'ils déclament ou qu'ils chantent.

Orois de la critique! Janin, opulent esprit, style radieux, pensée prodigue ! Banville, amant heureux de la poésie, chère plume qui sculpte la phrase comme le ciseau antique taillait le marbre de Parosi Gautier, pinceau qui dore et qui réchauffe comme le soleil I Rolle, raison exquise. Minos assis au seuil de rËlysée littéraire ! vous tous qui jugez souverainement et sans appel, vous tous qui êtes bienveillants parce que vous êtes forts, si jamais le socialisme met ses pieds crottés dans le domaine de l'art, vous serez détrônés. Etque.de flel viendra tacher le velours illustre de vos sièges! que de fiel rentré, fermenté, aigri ! Le citoyen de Cymodocée Tampon guillotinera la gloire de Rachel ; l'ami de Fofolle enverra Déjazet à Bobino ; Zoé demandera la tête de Frederick Lemaître.

Et Pervenche, la femme libre! Narcisse Baldaquin! et Balaneiel! et Robinel!

Ils attendent, soyez sûrs, la grande révolution qui doit décidément niveler le champ artistique et raccourcir les géants à ce point qu'on verra un petit peu les nabots.

Et en attendant, ils grincent, ils ragent, ils aiguisent leurs dents. S'ils trouvent à mordre par fortune, quelle curée I

Pauvre belle Lovely! Elle allait payer cher ces triomphes

sot |«ft 4f:U OB 14 MOUT

qui ne la touchaient point, mais qui faisaient tant de Js^ux autour d'elle !

Encore une fois, pourquoi avait-elle ces grands yeux pensifs et doux, puisque Cymodocée Tampon fie potitatt éteindre la ft-ange roqge qui bordait ses paupières? Pourquoi le sensiWe toë ne/aisait-W plus û^avant-scenes Repais qu'elle était entrée au théâtre de Diane ?

Pourquoi sa voix merveilleuse empllssait-èlle la salle o*i se perdaient les glapissements pointus d'Ma?

Pourquoi se mêt^iit-eUe dêtre tine grande artiste et une aéerable femme?

Est-ce que ces choses-là se pardonnent?

Les dames avaient mis de c6ié leurs crocfrcts ; ïoé m regardait plus la glace que rf^n œil.

Paoli avait eu raison de dire que si une lois (îemoiselle Gfiéèhe se mettait à crier, on l'entendrait de la Madeleine à la Bastille.

Elle possédait une voljc, celle Grîècheî

— Voyez-vous, disait-elle, les ^ux p^yings sur ses bancëes et en approchant son visage de celui de Lovely ; — je lui aurais donné le bon Dieu sans confession à ce bel oiseau-là I... C'est que je la respectais, ma parole!

— Vrai, ça, appuya Cymodocée ; -* elle «n avatt plein la bouche!

— C'est bon, risqua Zoé ; -- à présent, elle en aura plehi te dos.

Grièche lui jeta une œiîtade furietrse,

— Toi, quart d'homme, dtt-eftc, — si ttt la «otftiens, Je vas Varrangerî

Zoé n'était pas si chevalier que cela, fi tie se battait ni <;ontre les hommes, ni contre les femmes. Les poules lui faisaient

peur.

I— Soutenir tjne vdeusel se récria-t-îl en dessinant une pirouette ; — vous ne me connaissez pas, maman Gridjeroarl

— Dieu merci, reprit Ida, l'amoureuse, perscnne id ne la soutiendra... nous sommes d'honnêtes femmesl nous autresl

— Ça va sans dire, ajouta Çymodocée.

Et FofoUe conclut :

— Dame... quand on cache de même son adresse, 0 y a da louche, bien sûr !

— C'est vrai! c'est vrail s*écria Grièche; Il faut que j'aie perdu Fesprit... cette créature-là m'avait ensorcelée... Quand

je pense que je lui ai confié ^argent d« ma fille sans même connaître gon adresse!... Mais qu'en as-ttt fait de mon pauvre argent, poursuivit-elle avec un redoublement de violence et m se retournant cooire Lovely — qu*^ as-tu fait?... qu*^ as-tu fait?...

Lovely n'avait pas encore anvêH la bouiske. EUe était U immobile et comme insensible au milieu de ce groupe d'insuUeurs. Ses bras restaient croisés sur sa poitrine; ses yeux étaient sans larmes.

La pâleur livide de son front et la ligne sowbre qui se creusait sous sa paupière disaient seules sa souffrance.

Sa souffrance était horrible. Mais ce n'était pas Tips^ilte qui lui décrirait le cœur.

Grièche et tous ces êtres, mâles ou femelles, ameutés autour d'elle, c'était la parUe malériieUe et grossière de son supplice.

Gabriel ! Gabriel 1 l'enfani adoré ! Lucienne! ceux qu'elle ne voulait plus revoir!

Dieu qui s'était servi, pour la frapper, de la mm de son fils!

Obi la pauvre âme torturée ! La pauvre Hrèrel...

-- Réponds doae ! glapissait Grièohe, qH'asHu fdi( d^ mon argent?

*^ On me l'a pris... murmura Lovely.

Il y eut dans le cercle un rire d'incrédulîié,

-^ On te l'a pris! s'écria la duègne dont la colère montait ; — ah 1 on te Ta pris!... Et tu crois que je me puerai de çai.i.

— C'est drôle, fit observer Cymodocée Tampon avec l'autorité que lui donnait sa position sociale, •<— tous les escrocs, ça a les mêmes rengaines... Ils ne sortent pas de là : on pu Va pris !

— Ah! si! repartit Fofolle, ils disett eBeof9 \jô Vaipêrdu... La duègne secoua le bras de Lovely.

Le sang lui venait aux yeux et ses lèvres tremblaient.

— Écoute, reprit-elle, — c'est à ma #Ue ces dix mille francs... Si tu veux me les rendre je ne te ferai pas de mal.

— Je vous les rendrai, madame...

— Tais-toi!... ne me pousse pas... je deviens folle!... Misérable i misérable! Sais-4u ce que e*est qu'une |ftune fille qui n'a pas de pain?...

— Âh ! dame! fit Ida l'ingénue,— fautUen manger!... c'est la nature qui le commande.

— Sais-lu qu'elle est honnête, ma fille ?... Les dames se pincèrent la bouche.

~ Un ange ! dit Zoé à demi-voix, — pure et candide comme la fleur des champs...

— Tiens! liens! misérable! gronda la duègne dont les doigts se grispèrent sur le bras de Lovely ; — tu es cause qu'on insulte ma fille!... Oh! j'ai envie de te tuer!

C'est vrai. Ces vieilles femmes, la rage les enivre tout de suite.

— Si vous saviez, — dit Lovely dont la voix éclata en un sanglot désespéré,— si vous saviez comme je voudrais mourir I

— Meurs si tu veux! râla la duègne, mais pas avant de m*avoir payée!

— Âh çà! muripura Fofolle, qui était bonne fille au fond, ça devient de la tigresse !

— Allons, allons, maman! appuya leColbrun du théâtre, — faisons-nous une raison.

Il n'en fallait pas davantage pour porter à son dernier paroxysme la fureur de la duègne.

— Vous voyez bien que vous la soutenez ! s*écria-t-elle avec des inflexions de voix extravagantes; parce qu'elle est belle et que je suis vieille... parce qu'elle gagne cinq ou six cents francs par mois et que je joue la comédie pour un morceau de pain secl... Jour de Dieu! quand vous vous mettriez tous contre moi, ça ne m'empêcherait pas de lui arracher les yeux, à cette noble dame!... madame de Marans... qui a un docteur pour fils!.. . et une demoiselle habillée de satin!... du satin acheté avec l'argent de ma fille I... Ah! coquine! coquine!

Elle écumait.

Ses cheveux gris s'étaient dénoués et tombaient en mèches raîdes sur ses épaules.

Elle avait l'air d'une furie.

Lovely ne bougeait pas et ne répondait plus.

Grièche, étouffée par la rage, essaya de trouver de nouvelles injures. Mais sa voix la trahit. Alors, exaspérée et folle, elle fit un mouvement pour se jeter sur J^ovely.

Cymodocée et Ida la saisirent à bras-le-corps.

Ce n'était point pour protéger la pauvre Berthe.

Mais fierthe était habillée et coiffée avec des fleurs dans ses cheveux, toute prête pour l'imermède.

La discipline théâtrale est rigoureuse comme la discipline militaire.

—Son entrée! s'exclama Cymodocée ; ne la frappe pas maintenant... tu vas lui faire manquer son entrée 1

— Et Tamende! ajouta Ida; — voyons, sois sage, maman Grièche.

Maman Grièche ne se possédait plus. Cependant ses bras tombèrent. La raison d'état fut plus forte que sa rage.

Mais sa rage n'y perdait rien.

Elle écarta ses camarades d'un geste froid, presque tragique, et fit elle-même un pas en arrière.

— Je n*ai plus de quoi payer l'amende, dit-elle en affectant ce ton calme des gens que la fureur affole; — soyons sage!... Et puis, pourquoi la frapper, cette femme-là?... Les coups no nous font pas de mal à nous autres... J'ai mieux que cela à vous>offrir, madame de Marans... — Vc^ez-vous, s'interrompit-elie d'un accent vraiment effrayant, vous me paierez, fûtce avec votre sang!... J'irai à votre joli hôtel de la rue du Regard... je m'installerai sur la porte... et à tous ceux qui passeront, je dirai : C'est ici que deiîieure la noble madame de Marans, autrement nommée la Lovely, qui vole l'argent des pauvres...

Berthe eut un tressaillement faible, mais elle garda le silence.

— Ida! s'écria Zoé à l'autre bout du foyer, veux-tu répéter la scène du baiser?

— Oui, Gaêtano, oui, répliqua Tamoureusè, — mais ne m'embrasse pas pour de bon, parce que tes lèvres déteignent.

Zoé s'approcha tortueusement. — Ida fit semblant de se diriger à tâtons dans la nuit.

ZOÉ — C'est bien ici!... Le sycomore à droite... à gauche la madone... Grisetda va venir...

IDA. — Je tremble... Voici la madone et le sycomore ?

ZOÉ. — J'entends des pas...

IDA. — 11 m'a semblé qu'un bruit léger...

ZOÉ. — Griselda!

IDA. — Gaëtano!

ZOÉ. — Oh! merci, merci d'être venue! merci, Griselda! merci pour moi qui t'aime! merci pour toi que je veux faire heureuse! merci à toi ! merci à Dieu! merci à la vierge Marie!... Griselda! Griselda! merci à la nuit qui nous protège! merci à Tastre nocturne qui a guidé tes pas jusqu'ici !... Que sais-je! la joie emplit mon àme et je délire !... merci pour ce bonheur ! merci pour ce transport! merci à ta sainte mère qui t'a faite

'si beHc!... Ta mère, GrîseMa! oh! ta mère!... Metci à ton père! ohl ton pèrel... Griselda! ion noble père!..l

POFOLLE {à demî-poix). — Merci à ta nourrice et à tes frères de lait!...

LE COLBWJN (de même). — Merci à ta tantef... oh! Griselda, ta tante!

¥OF0LlE{demênic)>''E\ï bien des choses à ta tnarrsiii^!... oh ! ta marraine, Griselda !

ZOÉ {continuant), — Merci à TéAoile bleue qui nou^ sonrrit au ciel... Merci àla nature entière... Merci! merci! merci!

LE COLBBUN. — Quelle scie !

IDA. — Si le cruel Oloferno surprenjiît ce rendex-vqnns.

ZOÉ. —Oloferno! le lâche et l'infâme! le traître et le misérable! Oloferno le menteur! Oloferno le félon!... Mon ^taive est prêt... qu il vienne!

LA CONCIERGE [entrant), -^YX^ le grog de mamzellç Ida, au rhum.

LE COLBRUN (imitant Zoé), Merci à vous portière, qai apportez ce timide breuvage!... merci au limopadier qui Ta préparé!... merci à votre conjoint! merci au chat qui fait votre orgueil! merci à Tail qui vous parfume!... merci, portière! merci I merci! oh! merci! merci!...

Ida but son grog et Zoé s'en alla bouder dans un coin.

La voix de Grièche se faisait entendre de nouveau.

— J'attendrai tes enfants au passage, disait-elle, — ton 01s et ta fille... Tu les aimes bien, n'est-ce pas?... Oh! je leur apprendrai ce que c'est que leur mère... Upe femme qui monte sur les planches... et une voleuse!...

On eût dit jusqu'alors que les coups de Grièche frappàieot une statue de marbre.

* Mais, à ce dernier trait, la Lovely passa la main $ur son front et ses jambes chancelèrent.

— Pitié! murmura-t-elle.

Grièche éclata de rire.

-— Pitié! répéta-t-elle — Dites donc, vous aufresî elle demande pitié! elle ne veut pas que ses enfants sachent ses histoires, la madame de Marans.

Berthe joignit ses* mains tremblantes.

— Oh ! — murmura-t-elle, tandis qu'une laripe Jailjissaît enfin de ses yeux ardents, ?— oh! mes enfants !... oh! mes enfantsl...

— Eh Lien I parbleu ! s'écria Fofolle, — si j'avais dix miBe

LE JEU DE iA MORT 207

francs, mol, je te les flanquerais à la figure, vieille Grièchet

— Vn peu d'or, ud peu de boue ! soupira Ida qui achevait son groir.

Grlèche allait peut-être s'attendrir, car le dernier cri de Bertbe s'èfâH échappé de son àme, déchirant coeume une plainte d'agonie, mais cette malencontreuse diversion lui rendit toute sa colère.

Elle attira Lovely jusqu'au milieu du foyer.

— Ça vous ennuie! dit-elle en s' adressant à ses camarades; •— utte pauvre vieiUe femme qui perd le pain de son enfantt... la belle affaire I... L'enfant peut apprendre à cancaner comme Fo folle, n'est-ce pasi^... On gagne sa vie à ce métier-là... ou bien elle peut s'entendre avec les ouvreuses comme mademoiselle Ida... Mais je ne veux pas, moi, se reprit la duègne avec un grand mouvement d'énergie ; — je ne veux pas ; ma fille est pure : pour la garder pure, je prendrais le sang de cette femme-là jusqu'à la dernière goutte... Vous ne savez pas |ont... ses ^fants à elle vont dans le grand monde.^. J'irai, moi aussi... peut-être me refusei^4-on l'entrée des salons; mai^, de la porte de Tanticbambre, je crierai : M. de Ifaràns est le fils de laLovely la chanteuse I Mademoiselle de Marans est la fille de la Lovely la voleuse I

Ou sonna pour l'intermède.

Berthe tressaillit et sa redressa*

— Je vous demande vingt-quatre heures pour vous payer, dil-elle d'un toh firoid et bref.

Et comme la duègne ouvrait la bouche pour répliquer, Berthe appuya sa main sur son épaule et prononça un mot à son oreille.

La duègne recula.

— Vous ferea cela! rourmura^t^elle d'une voix étrange; — vousi... oh! Lovely... j'ai peut-être été trop dure avec vous... mais c'est que ma fille...

Berthe l'écarta du geste et se dirigea vers la scène. Grièche fit un mouvement comme pour la suivre.

— Après tout, dit-elle en se ravisant, —j'aime mieux qée ce soit elle que ma fille... Pauvre femme... ah! pauvre femmel...

Les crochets allaient leur train. Zoé se mirait. Le Golbrun causait avec le chien d'Ida. Fofolle chantait une scie, AHàmore, Je traître, se fourrait du charbon dans les sourcils.

La duègne toute seule pensait encore à Lo\ely.

LA HOMANCB DU 8AULB

—Gomme elle est pâle ce soir! se disaient les dilettanti du théâtre de Diane.

Car Lovely avait attiré au théâtre de Diane, — si loin des latitudes choisies où )a religion musicale a ses autels, des di- K'ttanti, devrais dilettanti.

Aussi bien, ce Paris a des yeux de lynx et aucun diamant ne r/y peut cacher longtemps.

— Gomme elle est pâle notre dival on dirait qu'elle souffre I

L'orchestre, maigre et insuffisant, essaya ces mesures larges et plaintives où Rossini prélude au chant d'Ophélia.

Le cœur de Mazurke bondissait dans sa poitrine. Du premier coup d*œil, il avait reconnu Berthe.

Mille pensées se croisaient et se choquaient en lui.

G'était Berthe! Berthe! —Dieu l'avait guidé jusque-là en quelque sorte par la main pour (a protéger, pour la sauver.

Oh ! comme il remerciait Dieu ardemment au fond de son âme S

G'était Berthe! cette mère héroïque dont il avait admiré le dévôùment sans savoir, admiré et deviné, comme on devine les énigmes les plus inextricables, dès qu'elles touchent à un être aimé.

G'était Berthe, cette mère martyre qui se mourait à la peine, pour faire ses enfants heureux.

Oh! sa sœur! sa sœur adorée!

La première note qui tomba de la bouche de Berthe lui emplit le cœur.

Il ne bougea plus. — Il était pâle comme elle. — Et sa vaUlaiite force fléchissait sous l'émotion qui le domptait.

£n ce moment, Guérineui aurait pu donner le signal des sifflets ; Mazurke n'aurait pu l'en empêcher, car il ne le voyait pas* Il ifvait tout oublié. Mais si Guérineui avait donné le signal, Mazurke l'eût assommé sur place.

Les trois loges attendaient et commençaient à s'étonner, car la chanteuse avait presque achevé le premier couplet de la romance du Saule.

Au parterre, aux galeries, au paradis, les exécuteurs apostés attendaient aussi.

Un silence complet régnait dans la salle.

Au milieu de ce silence, la voix de Lovely montait pure, large, magnifique d'émoi et de tristesse, comme la pensée du maître.

On dit que le peuple n*alme pas la grande musique. On ment ou Ton se trompe. Quand la grande musique arrive au cœur du peuple, ce sont des effets violents et soudains qui ne £e produisent point dans un autre auditoire. A écouter Malibran, il y avait au cintre des larmes brûlantes, qui tombaient sans bruit, tandis que Famphithéâtre écorchait les exclamations italiennes et que le balcon trépignait de confiance.

Seulement, il faut au peuple certaines interprétations claires et sympathiques. Il ne comprend pas toutes les réputations* Là où il ne trouve que Tart, il ne s*échauffe pas volontiers. Par-dessus Tart, il demande du cœur.

Le peuple du théâtre de Diane n'était certes pas le peuple des cintres de TOpéra. — Cinq sous la place. C'était le public sans façon et sans peur du boulevard du crime, ce public passionné, amoureux, fougueux, ce public qui crierait : Panem et circenses! s*il savait le latin.

Nous ne pouvons pas prétendre que ce public-là, en thèse générale, ne préfère un bon gros mélodrame à toute sorte de musique.

£t cependant la voix de Lovely disant la romance du Saule le tenait captif, ce public, et comme écrasé. Pas un bruit, pas un souffle, il écoutait, il souffrait ce mal enivrant et divin qu'on gagne au contact du génie.

Elle était si belle, cette femme! et son àme vibrait si doucement dans son chant!

Tout ce que la tristesse a de poésie suave, tout ce que la dernière heure a de pieux et de résigné, on réprouvait, on le sentait.

Ce n'était plus une cantatrice, oh ! non, car sa voix se noyait dans de vraies larmes. C'était la mourante disant son adieu doux et grave, c'était l'espoir perdu, la jeunesse et la beauté penchées au seuil froid de la tombe, * et implorant comme UDvTefuge le suprême sommeil.

U y avait dans une loge de face dont la grille étidt à demi relevée, un homme tout seul.

Cet homme avait un bandeau sur les yeux.

Ses deux mains pressaient sa poitrine, et des larmes coulaient le long de ses joues.

Cet homme était M. Raymond Lointier, le pauvre aveugle; cet homme était Lucien.

De sorte que Bertbe avait là autour d'elle tous ceux qui l'aimaîent.

Elle ne le savait pas. Elle souffrait jusqu'à mourir^ sê cro^nt délaissée par les hommes et abandonnée de Dieu.

Lucien était plongé dans une véritable extase, toute pleine die délices. Ce qu'il ressentait, il ne faut pas essayer de récrire^ car le cœur ne dit pas tous ses secrets, et il est de ces «lys^ tiques ardeurs que la plume ne rend pas, même à demi.

11 était venu là comme il y yenait bien souvent, en cachette» attiré par une force inconnue à laquelle il ne savait point résister. Â cette même place, il avait pleuré déjà de ioufinmâe et de joie...

La femme qui chantait n'était pas aveugle, mi le lui avait dit. Donc, ce n'était pas Berthe. -^ Mais elle lui rappelait Berthe; mais c'était bien Berthe que sa fièvre lui rendit.

Il vivait durant quelques minutes dans le passé. Sa jeunesse renaissait» ressuscitant le bonheur et lui ramenant tous ses souvenirs chéris.

Oh ! qu'elle était aimée, cette Berthe, qui se mourant dans l'abandon et dans |a solitud.e l

Tiennet, son frère I Lucien, son amant, son mari derani Dieul...

Un murmure doux cpurut dans la salle.

Le premier couplet de la romapce du Saule était ad^vè.

Quelques applaudissements se firent ent^ndre*

Mazurke respira c^mme un homme qui s'éveille.

Les^nièces disaient :

— * Mais on l'applauditl... et personne ne siffîeU*. Est-ce 4ae ça va passer en chansons 1

Paoli toucha le bras de la marquise.

— Eh biwil dit-elle, votre M. de Monaigny?..,

Qlivs^ se tourna vers Guérineul. Son regard rencontra celsi de Mazurke. ËUe baissa les yeux comme une jeune fille; seé tempes battirent et son front se couvrit de rougeur»

— Oh 1 oht pensa la Milanaise, je ne suis pas amoureuse^ moi!... Et j'ai juré que cette Lovely aurait de mes nouvelles;.. Quand je devrais donner moi-mêmç le signal..

La pauvre Lovely pjk avait eu déj^ de ses nouveUesl C'était Eaoli qui» sur les indications de H. f argeau,. avait i^né l'adresse de la maison de Marans à la vieille Grièche, en lui inSi> pirant des inquiétudes sur les dix mille francs confiéii. G était Paoli qui avait presque dicté la lettre où Grièche intimait à madame de Marans l'ordre de se rendre au foyer du théâtre de Diane. £t sa tâche n'avait pas été aisée, car Griécbc était ai^*

e^tliméë à âhner Lovely comme son enfam, Mt m la respectant comme un être supérieur.

Mais ^and H s'agit û% mal fstre, le diftble vient en aide à ses créatures. Rien ne leur résiste. — Et puis, cette pauvre Gfîèefoe aimait si sincèrement ses dix mille francs t

Lovely entamait le second couplet de la romance.

tucîeu abaissa un peu h grille de sa loge pour mieux entendre et afin que les barreaux ne pussent lui enlever au passage la millième partie de ces sons qui le mettaient dans Te ciel. — Paoli Taperçut et se prit à sourire.

Si Mazurte n'eût pas été tout entier à Berthe dans ce moment, s*il eût pu saisir le regard et le sourire de la Milanaise, qtie de douleurs évitées ? .

Mais Berthe chantait ; dans cette salle emplie, il n'y avait pour lui que Berthe.

Une autre personne était là, dans Tombre, qui ressentait, bien qu'à un degré moindre, les mêmes émotions q\xe itfazurke. C'était Clémence Lointier, cachée derrière la dentelle épaisse de son voile noir, et appuyée contre 1^ loge de M. FargeaUi à Tangle du couloir conduisant aux stalles de balcon.

Clémence ignorait toute cette longue histoire bretonne qui revivait eu ee moment dans les souvenirs de Mazurke. Elle ne savait même pas le nom du château de Ceuii. Mais il y avait des mystères dans le préseut encore plus que «dans le passé. En recoi^uissànt sous le nom de Lovely, au théâtre de Diane, là mère de Gabriel et de Lucienne, elle devinait une partie des secrets du présenL

Elle sentait désormais ce qui faisait la force de M. André Lointier contre la famille de Marans.

 ce moiûenti il y eut en elle quelque chose d'étrange. La figure pâle et souffrante d'Albert se montrait, de l'autre côté de la salie, dans le couloir du balcon. Albert parcourait des yeux les galeries et les loges, Clémence le vit et tressaillit.

—Elle savait pourtant qu'Albert devait venir, puisque c'éiait elle-même qui l'avait appelé. « *

Mais H y a d'inexplicables pressentiments. La vue d'Albert lui causa une sensation pénible et pleine de frayeur. Elle se demanda de quel droit elle avait jeté cet homn^ dans la bataille engagée. C'était un étranger pour ceux que le péril menaçait, c'était un étranger aussi pour elle, iiiie u-avuil pus ce «iuil failail pour le V^^^^^q^^^^

Albert l'aimait d'amour; — tout au plus pouyait-elle Tdmer comme une sœur aime son frère.

À cette heure où Albert, accouru sur son ordre, la cbercbait sans pouvoir la découvrir, elle le regarda autrement et mieux qu'elle ne l'avait jamais regardé. Cette tristesse qui était sur le visage du jeune homme, elle lui donna une signification. C'était vraiment comme un stigmate de malheur et comme une menace de mort prochaine.

Clémence le vit ainsi.

El sous ces lumières, et parmi cette foule, elle eut le frisson qui court le long des veines, dans la solitude nocturne, alors qu'on pense aux morts.

Folie! Albert était jeune, fort, obscur. Sa situation trop humble lui épargnait du moins la haine et l'envie : Albert n'avait pas d'ennemis.

Clémence se disait cela ; mais sous la riche chevelure notre d'Albert il lui semblait voir un front livide, des yeux creusés...

Que sais-je ! elle avait la fièvre, cette pauvre fille I A travers le frac élégant d'Albert elle voyait une blessure ouverte et du sang!...

Elle se cacha tout au fond du couloir, ne voulant pas qu'Al« bert l'aperçût. Elle avait l'esprit frappé. Elle se disait : non, non, je ne veux pas le mêler à toutes ces ténébreuses intrijTues... Si jel'aimais, j'aurais le droit... mais je ne l'aime pas...

Comme elle se renfonçait ainsi dans l'ombre du couloir, la porte de la loge où se tenait M. Fargeau s'entr'ouvrit, et la grosse face de Romblon-Ballon apparut plus rouge et plus brillante de sueur que jamais.

— Eh bien?... dit Fargeau à demi-voix.

— Eh bien!... répiiqua Ballon; — pououhl... ah diable I... bon! bon !... les escaliers sont raides à ces petits thé4tres de deux sous... Pouh I. . l'affaire est dans le sac...

— Expliquez-vous.

— Mauvaise, la rue des Fossés!... pouoahU.. Je les ai mis au coin de \i Tour, 'et je leur ai dit : Vous verrez venir un beau... un fashionable parla rue d'Angoulêmc.,. U attendra â la porte de derrière... Une femme yéiui' de noir, avec un voîle (le dentelles sur la figure, sortira... U fa^hkmâbitïla suivra.,. C'est là l'ordre et la marche.. Quand il passera devant la rue de la Tour, un renfoncement sur la tèL(- ti un coii|i de eouteJti dans le dos...

— Tous D*ayez pa» prononcé le nom de la Lovely ?

— Non...

— Cest bien.

Fargeau repoussa la porte de sa loge sur le nez de Bomblon, qui fit : Pou-ouhl pou-ou-ouh! pouhl

Clémence s'était dressée sur la pointe des pieds. Elle avait fait tout €6 qu'elle avait pu pour entendre cette conversation, qui avait lieu à voix basse. Mais un seul mot était parvenu jusqu'à son oreille : le nom de la Lovely.

Cette circonstance la confirma dans le dessein qu'elle avait de pénétrer à tout prix auprès de madame de Marans avant la sortie du théâtre...

M. Fargeau, lui,- avait repris sa position au fond de sa loge. La conduite de Mazurke ne lui avait échappé en aucune façon; mais il attendait.

Il attendait la venue du jeune docteur Gabriel, convoqué à cette fête.

Et que lui importait le cabale, si Gabriel venait.

Pour l'assassinat moral que ce bon M. Fargeau voulait commettre, la cabale était comme le poison où l'on trempe le couteau. — À la rigueur le couteau peut tuer sans poison.

Il attendait. Gabriel tardait, il est vrai; mais jusqu'au dernier moment, il pouvait venir.

Pourquoi la troisième lettre de Fargeau aurait-elle manqué son effet, après le beau succès des deux premières?

De toutes ces passions qui s'agitaient autour de lui/ Ma-, zurke ne s'inquiétait point. 11 avait oublié l'ouvreuse et la jeune demoiselle qui voulait lui parler; il ne connaissait pas Albert; il n'avait pas vu Lucien ; il ne songeait plus à Fargeau.

Le mouvement de Romblon lui avait échappé.

Ces loges qui étaient derrière lui comme ,des machines de guerre chargées jusqu'à la gueule, cette cabale savamment organisée, tout cela disparaissait et s'eftaçait.

Peu lui eût importé en ce moment l'entrée de Gabriel lui* même.

Pardieu! il aurait embrassé Gabriel; il lui eût dit : A genoux, enfant, à genoux! ta mère est une sainte I...

Sa joie grandissait.

C'était une de ces allégresses puissantes, profondes, cornmunicatives, qu'éprouvent seulement les cœurs naïfs et forts comme était celui de Mazurke.

11 écoulait ; il regardait. Cette douleur poignante qui étail

214 tB lEU DE LA MOBT

dans la voix et sur lé visage de Beiihe le faîMit |ileurer d à la fois sourire.

Ob ! qu'elle avait souffert 1 mais comme elle allait être beurcuseî...

Son âme débordait; il avait peine à contenir les crte de boobeur qui voulaient jaillir de sa poitrine... U ne se connaissait plus... .

Quand Lovely cessa de chanter, les mille têtes de Ja eaà^h se tournèrent vers les trois loges, attendant le signal. Mazurke s'éveilla de son rêve enchanté.

— Allons! monsieur de Monsigny î dirent... les nièces. Maiurke regarda Guértneul qui ^vait de la sueur »uK tempes. Guérineul regarda les neuf stalles vide» de Forcb^sire,

— Allons! monsieur de Monsigny 1 s'écria Paoli qui n'avait gardé d*ouWier son humlMatlon de la Veiàle.

Mazurke lui frappa sur l'épaule.

— Allons I monsieur de Monsigny! dlt-fl à sob tour avec une gafté soudaine ; applaudissez !

Il joignit l'exemple au précepte.

Paoli saisit le foulard d'un étudianlet leva la m^n pour IV

giler.

— Applaudissez! répéta Mazurke qui serra le bras du malheureux Guérineul.

Guérineul applaudit.

Et Makurke, dressant sa haute taille devant les trois logés, dit encore :

— Applaudissez I

Le foulard glissa entre les doigts de Paolié

Et chacun, dans les loges, baissant leé yeux devaot eet œil flamboyant, hommes^ femmes, jeune fille, chaeun dompté par une force irrésistible, battit des mains en frémissant.

—Criez bravo I dit Mazurke dont la mâle tète rayonnaîl à contre-jour.

On cria bravo.

Et la oabâié qui était ptjéé peurftiire te que faisaient les trois loges, la leabde d'applaudir ^vec frénésie, entraînant k public charmé.

Le théâtre tremblait du parterre aux cintres.

Une ovation folle ! un triomphe inouil

Et une pluie de fleurs tombant sur la scène tandis que le rideau descendait tentement.

LE lEU DE LA MORT SIS

La LèTely, pta9 ptte çpà^mùt &Kn1e, diifl|^ d6 costume dans sa loge.

Elle demandait à Dieu du courage, car elle a- en était q[u*aux premières gouttes de son calice d'amertene.

PÇRFPIBS DE TAUUE

Pendant que ces cliosen se passaient au théâtre de Diane, Yaume se promenait dignement sur le bouiOYard, où son coutume de groom faongrols lisisak Tadmif ation des marchand^ de Coco et négociants en contre-marques.

La laçade de cet établissement national où Cymodocée Tampon, Ida, Fofolle et Zoé conservent les saintes traditions da l'art Idiot, a'e^ pas assez large pour qu'un ^mi f^ictionQaire ne puisse la garder. Yaume était bien sûr de ne pas atanquefr sénbomoM.

On se souvient qu*il avait pour mission de s'oppo^r ^ rentrée de M. le docteur Gailriel.

Tayme n*était pas un aigle, mais il avait de la prudeitce, et sa naïveté n'allait point jusqu'à méconnaître l'existence des sergents de ville.

-^ Censé, se disait-il en m&sUsai sa garde. Je préférerai^ autant que M. Philippe m'ettssé-|e ehai^é d'une ouvrage différente que celle qu'il m'a cuiquée, comme Ton dit. Le jeune ^mœe de qui je dois insister pour qu'il i*este à la porte peut prendre la mouche et se vexer de la susceptibilité de son &ge... Auquel cas lui faire du chagrin est forcé... (Ktoi donc 1 dans des endroits que je sais bien, en lui casserait ses quatre pattes indifféremment que ça n'importerait pas... aais ici... il y a de la ofaandelle de tous eèté&.,. et ça sent le violon, cette l^oire-làl

Il se gratta Toreille.

—Ah damel ah dame ! reprît-il;^ ah dame; je ae suis point sentent L.. nais e^est tout 4e même, puisque M. Philippe l'adft.

Deux sergents viHe passaient : Taume 1^ regarda d'un air aimsèle et fredonna le%oixante-quatorziènie couplet de la fameuse chanson vîtriâse.

A là différence d*Ajax qui disait à Jupiter : donne-moi du jour et sois contre moi I

Yaume eût prié le maître de TOlympe d'éteindre un peu le gaz.

Un fiacre s'arrêta stnr là chaussée : un jeune homme sauta

sans toucher le marchepied et s'élança vers la foçade da théâtre de Diane.

Yaume se planta devant la porte.

C'était bien Gabriel qui arrivait, la figure bouleversée, les habits en désordre, les cheveux épars.

Une troisième lettre anonyme Favait convoqué au théâtre. On lui promettait qu*il verrait là d'étranges choses. —Et le nom de sa mère était dans la lettre.

Au moment où Gabriel passait devant Yaume, celui-ci Tarréta sans façon.

— Tiens t tiens ! s'écriart-il , — v*là qu*est cocasse, par exemple 1 Est-ce que vous m'auriez censément reconnu, vous?

Gabriel voulut se dégager, mais Yaume vous avait un bon poignet!

11 iàut avouer, cependant, que le pauvre pÂtour ne savait pas du tout comment prolonger la scène. «

Heureusement un bruit de sabots se fit entendre sur l'asphalte. C'était le cocher du fiacre que Gabriel dans son trouble avait oublié de payer.

— Arrétez-le 1 criait-iK

Comme certains gentilshommes leur en font journellement de toutes les couleurs à ces pauvres cochers de fiacres, ils soni portés à voir partout des escrocs.

Le nôtre hurlait en hâtant sa course de ses gros pieds ensabotés:

— Arrêtez le filou! le voleur!

Et toute la séquelle qui flâne aux abords des théâtres de faire foule aussitôt.

— Un bourgeois qu'abattu son épouse! disaient les uns.

— Une femme qui vient d'accoucher de cinq jumeaux, disaient les autres.

— Le feu à TOpéra-Comiquel

Et allez ! quinze cents personnes qui se bousculent. Des montres volées en quantité, des foulards changeant de poches, et quelques jeunes filles péchant dans la bagarre une eonuaùtance honnête t m

Yaume, lui, riait dans sa barbe. U avait son affaire.

Au centre du groupe, Gabriel se démenait, tenu d'un côté par Yaume, de l'autre par le cocher.

Il ne demandait qu'à payer le malheureux, mais ses deux mains étaient prisonnières.

— Ah ! voleur ! ah ! coquin ! ah ! filou I disait le cocher.

•^ n psraft, marne Palurel, haranguait madame Hulot sur le trottoir opposé, il paraît que c'est uo Polonais qui a voulu enlever la demoiselle de Thorloger d'en face.

— £b bienl marne Hulot, répliquait madame Paturel, on m'avait dit que c était un pompier...

— Tâche I interrompit madame Ghauvelin, c'est deux polytechniques qui ont eu des raisons ensemble pour la marchande de bouquets des Folies...

M. Flécheux, Torgueil du passage Vendôme, s'approcha la tabatière ouverte.

— En souhaitez-vous, mesdames ?

Ces dames en souhaitaient.

— Il paraîtrait, dit M. Flécheux, que le cintre des Délassements-Comiques s'est écroulé... et qu'il y a cent cinquante personnes d'écrasées... 11 fait plus doux qu'hier, pas vrai, ce soir P.. .

Un sergent de ville s'était fait jour jusqu'au centre de la bagarre.

Gabrier ouvrait la bouche pour s'expliquer ; le cocher jurait: Yaume prit une pose parlementaire pour prononcer le discours suivant :

— Mon commissaire, dit-il, si vous ambitionnez censé de savoir la vérité vraie, je vais vous en communiquer.

— Mais, voulut dire Gabriel...

— La paix, filou ! gronda le cocher.

—^Donnez -nous le silence, reprit Yaume à cause du respec que l'on doit à Tuniforme des Français, qu'est porté avec hon neur ici présent, par Fautorité... Y a donc censément, mon commissaire, qu'étant sur les lieux à y faire mon devoir de ma i)lace, j'ai entendu des cris et vu une personne qui s'en sauvait avec empressement pour s'évader en détalant.

— C'est vrai I c'est vrai, appuya-t-on à la ronde.

— Mais... voulut encore dire Gabriel...

— Tais ton bec, filou I commanda la foule.

— Filou, poursuivit Yaume, — c'est À la loi de décimer si l'invective est juste et convenable... Y a donc, censé, mon commissaire, que, dans le doute de ses desseins et voyant sa mauvaise mihe, je lui ai posé la main dessus... qu'il m'a dit alors en roulant des yeux de tigresse : Lâche-moi, propre à rien, ou je t'effondrel

^ Oh!..» protesta le pauvre Gabriel.

C'était en effet un affreux mensonge, et ()ui h\t ikthé dans la vie jusqu'alors si pure de Yaume le pàtouf . Mais la foule cria : .

— Filou, tais ton bec !

•^ Après ? dit le sergent de ville aVec la fierté d*un tribunal tout entier*

— Après? Censé censément des propos dégoûtants c(u'il a tenus, sauf respeot.*» Des s*, des b... que ]e u*ose pas répéter, sacliant les usages de là bonne coinpagnle... Dieu merci! qu'il en a dit!...

Perfide pi^lour I

— Au poste ! prononça Tautorlté.

On laissa le cocLer et le sergent de ville traîner Gabriel vers le |»osie.

Y:mme sVsqniva, bien sûr désormais que M. le docteur Gab iel ireiitrtraH pas de si tôt au théâtre de Diane.

.Madame Paturel, madame Hulot, madame Chauvelinet M.Flérhenx. orgutil du passage Vendôme, étaient allés ver^ les quatre point cai'dinai'X pour annoncer aux populations comme quoi le Cii que-National était tombé sur le Théâire^Historique-

Ils avaient applaudi tous ! Roitibtôn-Bàllon avait applaudi, le bon M. Fargeau avait applaudi. El Guérineul donc! Et Menand jeune!

Tous, tous ! Pervenche et Seftsitive, ces datnes et leurs mères, les êtiidiantà et M. Godanchet, fabricant de produits* chimiques à Limoges.

I^ous croyotis que là belle Paoli elle-même avait rapproché ses deux mains gantées de blanc.

C'était dîne avanie dans les fermes*

Et les gens apostés pour Id cabale tournaient maintenant vers les trois loges des regards d uHelligence qui voulaient dire:

— Hein 1 comme nous avons bien compris que vous aviei changé d'avis l comme nous avons battu des mains! comnu nous avons gagné notre argent I

Dans l'histoire des cabales, ces cbangéments subits sont s! fréquents!

Une cabale dirigée contre une femme est ordinairement une machine de guerre, montée pour amener une capitulation.

Une fois la capitulation obtenue, la machine de guerre devient un instrument de triomphe...

LE JEU DE LA MORT ^t9

Les trois loges enrageaient. C^est à peine si ïw i*y rcodait compte de cet étrange résultat.

Mazurke, le sourire aux lôvreti salua graciemmeot la marquise et dit:

— Merci, mesdames.»* On n'est paa plut bienveillantei et plus charmantes... Je vais aller porter k madame Lovtly vos précieuses félicitations.

Il mit son cliapeau sur sa tête, tourna le dos al ta retira* Fargeau et Romblon échangèrent un regarda

— Pou-ouh ! fit la gros bompi#| -^ s'il passe au coin de la rue délateur.

— Il y va... dit Fargeau.

— Tonnerre de Landerneau I a'éoria Guéri&aui en reotram dans sa loge; — quel homme I quel bomme !

Tout le monde avait besoin de t/^mher sur quelqu'un.

Les tantes, les nièces, les étudiants, Pervenche, Sensitiva, l'habit bleu Godandiet, etc., prirent ce malheureiut Guérineul pour victime et Tac^^ablèrent de reproches.

C'était lui qui était la cause de touti lui^ la poUr^^n qui s'était laissé dominer comme un enfant.

— J'aurais voulu vous y voir, vous 1 disait le Guérineul ; — et quand il vous a dit d*applaudir, n'avez-vous pas obéi ?

• Seul, Menand jeune, gardant Jusqu'au bout la mansuétude de ses mœurs, ne dit pas une parole offensante, ne fit pas un geste moqueur. Cette ame-là, oh 1 cette àme-là, cherchaa-efe une pareille 1

Après le départ de Mazurka i la parquiaa acnriilait a'ttre éveillée tout à coup.

M. Fargeau s*approcha d^elIe.

Jusqu'à la dernière seconde, M. Fargeau avait am>ér6 l'arrivée de Gabriel. Cette comédie ai sapérieurement arrangée avait donc raté complètement! Malgré sa philosophie i ce boa H. Fargeau laissa percer un petit peu d'sunertuma lorsqu'il dit en se penchant à foreille de la marquise :

— £h bien l belle dame, nous en sommes pour nos frais! ~ Elle ne va pas reparaître? demanda Oliva.

— Non... Et s'il faut vous le dire, Je vous croyais plus de vigueur... plus de...

— C'est vrai!... c'est vrai!... s'écria Oliva; —j'ai été lâche... je u'âi pas osé... 11 me tenait là. vaincue sous son regard... mais cette femme! ohl cette femme l si voua saviez comme Je la babi... .y .u y^^v....

-*- Désormais, belle dame, cela m*est à peu près égal, répliqua Fargeau.

— Mais êles-vous bien sûr qu'elle ne reparaîtra pas? dit Paoli qui semblait vouloir flatter la colère de la marquise.

Oh! fit cette dernière dont les dents se serraient convulsivement, si elle reparaît, malheur à elle !

— Pourvu que le capitaine ne vienne pas souffler sur tout ce beau courroux! prononça encore Fargeau à demi-voix et d'un accent plus railleur.

— Chère bonne, dit Paoli, tout ce qui vous intéresse m'intéresse; je vais aller voir au foyer si la Lovely a fini sa soirée... Âttendez-moi.

Elle sortit, laissantes trois loges maussades et tourmentées par cette mauvaise humeur qui suit toute défaite.

Au bout de dix minutes elle revint.

Un sourire méchant et cruel errait * autour de ses jolies lèvres.

— Eh bien ! firent toutes ces dames et demoiselles, à qui le sourire de Paoli rendait Tespoir de inal faire.

— Elle est partie, répondit la Milanaise. Cliva baissa la tête.

— Et nous allons partir aussi, mesdames, s'il vous plaît, ajouta Paoli, en arrangeant sur ses épaules le crêpe de Chine fameux, *- partir tout de suite.

Il y avait du triomphe dans Faccent de cette charmante femme.

— Pourquoi partir de suite? demandèrent les nièces. Paoli prit la main de la marquise.

— Chère bonne, murmura-t-elle , — nous avons notre revanche toute prête.

— Que dites-vous?

— J'ai appris bien des choses en dix minutes... La Lovely est à nous!...

— Commuât cela?... s'écria la marquise dont les yeux brillèrent.

— Venez! venez ! je vous expliquerai tout en chemin... Les trois loges déménagèrent bruyamment et en un clin d'oeil. Paoli s'était penchée en passant et avait dit quelques mots à

l'oreille de Fargeau.

Ce dernier perdit tout à coup son air d'indiflférence qu'il affectait depuis son entrée au théâtre. Il tressaillit violemment ^l devint pâle, comme à Finsrant où M. Bapmte lui avait àk

pour 1â première fois que Raymond Laintier était amoureux fou de la Lovely, et que la Lovely était madame de Marans* Il fit signe à Romblon de rester.

GÉMlkROSITâ I>B V. fkïkBEkV

Menand Jeune avait suivi sa société y mais il avait eu Tadresse de glisser sous sa redingote un des petits bancs que l'ouvreuse avait loués aux dames. Menand jeune emporta ce meuble afin d'orner sa demeure.

Il était ancien notaire, et malgré sa délicatesse éprouvée, il aimait à prendre toute espèce d'objets. — Si jamais il s'introduit dans le sein de vos familles, veillez sur lu! sans faire semblant de rien.

Ce n'est pas perversité de sa part, c'est besoin d'aequérirun mobilier.

Il /aiïles tasses, soucoupes, petits couteaux, cure-det)ts, boîtes, plumes, crayons, grattoirs, magots de la Chine. 11 aime les sous qui traînent sur les cheminées. On Ta vu dévisser des pommes de cuivre dans les escaliers et emporter des bouteilles vides.

Mais chacun a ses faiblesses, mon Dieul et de si légers d^ fauts ne terniront jamais un grand caractère.

Au moment où les habitués des salons agréables de madame la marquise de Beaujoyeux quittaient leurs trois loges, il y avait déjà longtemps que Clémence s'était esquivée, afin de se rendre auprès de madame de Marans.

Albert l'avait aperçue seulement comme eUe partait, et il s'était élancé sur ses pas.

Sous le péristyle, Albert reconnut M. Raymond Lointier qui regagnait sa voiture, soutenu par un domestique de Fbôtel. il enfonça son chapeau sur ses yeux et hâta sa course.

Le domestique ne vit ni Albert ni Clémence, qui avait un peu d'avance sur Albert.

Celui-ci, comme presque tous les jeunes gens dans sa posi« tion, s'habillait avec une recherche sévère, il n'outrait point la mode comme nos seigneurs du trottoir Tortoni, mais il la suivait. C'était un élégant, parce que c'était un malheureux. Les riches seuls et les forts ont le droit insolent de négliger leur mise.

Par hasard, ce soir-là, grâce au tailleur qui avait remplacé ses habits couverts de boue, Mazurke pouvait passer, lui aussi, pour un élégant.

33S Li JEU OB U MOBT

aémencf, dul avait pri$ i$^ te^nsei^mwu au cûntri^, tourna Tapgle des boulevard^ et i*^gagça en çoyrant dan^ ta rue des Fossés-du-TempIe.

Albert la suivit de près.

Il la vit entrer 6hM là coneiêrge do ttètt#e de Diane.

11 attendit deva»t la porte.

le sort d'Albert était fi^é dès (^ mi^ipânt

Trois hommes arrâiés à TanglQ de la rw» da la Tour faisaient faction et se dissimulaient de leur ml^UK dans r^pfonceme^ d'une porte coab^ra* C*éVlieiiil le$ |iomme« df» Aomblon- Wallon.

Ils valaient beaucoup mieux que |ea trois pbilpaopbaa, char« gés d*assommer Mazurke derrière le Gros-Caiilou.

Le boulevard da Temple ofDrç, ep ce ^eor^^, tout oe qu'il y a de plus excellent dans la capitale.

la Gitô ne vaut plus pap; 1$ rivera de THôtel-Pieu s'est gâté; la rue Mouffetard çst odieuse, mais l^opn^tç, C'^t le boui* leyard^du Templf qui a détrôné Ig rue au^ fèveç,

Et vraiment, çaa i^QU» garçoUÇ U'avaiiçpt n| air pi agl^il au9 abords du Palais-de-Justice. Au boulevard du Grime, ils soQl i merveille, De bopp^ guIngUi^Uê^? ^ taudis o4 l'on fait la poule, le temple à ciuquapjte p^^ et le ç^al §aiUt-Mar|in toM près. Trouve; mieu$!

Bomblon-Ballou avait dpppé à ses trois hommes le s|gnale-r ment de Mazurka e( celui de madame Lovely, On p'avait rieu à démêler avec cette denù^re, maiç eUe di^vaM aeryir 4 lair^ recoupattre ]Wa?u|i§.

— Attention! grommela le chef des trois bpmm^s, -^ voil^ le fashiopat^lalr*- HaUop npua gvaît 1^1^ dit qu'il tournerait la rue d'AUgoulême pour va4r ^ l^ repoputre de aa partiauUère... La particuli^ra a upe robe d§ «oie PPUT^ et up vpite ppir brodé aurlapgur§.,, l^éfiancei

La concierge du théâtre de Diane répondait au^ questions de Clémepçe ;

rr- La qhanteu§e?,., madame I^vjely, pasf yw?.., gJle vient de aortir... ëî^ apait boQ traip? mam'aeûeî.tf mais ^ Youa

courez, vou§ pourras biep |aretrçuyer§ur fce boplçvard oj| elfe va prendre sop fiaerç.

Clémence n'en demanda pas davantage.

ISlle reprit aa ÇOUr§e,

Albert, au |ieii 4e Vappej^, %^ mit k la poufaulYT^

Clémence passa devant les trois hommes et pe laa ^i^ÇUt

MORT St29

poîflt. tiB cri pouffé §e fit ent^re derrière elle, Elle se retourna sans cesser de courir.

Elle crut voir la figure pâle ^Albert. — Albert chancelait, puis tombait.

Mais elle était bien sàre de l'avoir laissé dans la salle,

La fatigue et la fièvre lui donnaient décidément d'étranges visions à cette pauvre Clémence.

Un assassinat derrière les tliéâtres, i vingt pas de h porte ouverte d'un marchand de vins!...

Quelle folie!...

Albert pe poussa pas un autre cri.

Le couteau du chef lui avait piqué le cœur,

Les trois estaflers s'éclipsèrent. Ils avaient gagpé leur argent.

En sortant du théâtre, Romblon-Jallon et Fargeau purent savoir, par ia rumeur publique, (ju'uii homme avait été assassiné au coin de la rue de la Tour^

— Et le malheureux est mort sur le coup? demanda M* Fargeau avec intérêt.

— Sur le coup ! lui fut-il répondu,

— Pou-hou 1 fit Romblon ; — ah dïMe ! voilà une histoire !.,.

Ouand Clémence arriva devant les flaçrps, I<oveIy ^tait d^à partie.

Romblon et Fargeau longèrent les boulevards et descendirent la rue Saint-Martin.

On avait mené le pauvre docteur Gahrl^ jttSqu'am^ portes des Arts-et-Métiers.

Au moment où Romblon-Ballon et Fargeau passaient, il y avait encore foule devant le corps^de-f arde. Tfaume était parmi les curieux et regardait les résultats de sa perfidie sans r^ mords.

—M. Philippe, pensait-il, m'avait mis là pour pas qu'il entre I... Fallait censé pas qu'il ^ye eptrél

Les yeux de Romblon tombèrent sur Gabriel qui sç débattait devant le poste.

— Ah diable! fitril { ^ bon |.,. Pouhl.., M-c^ m ee n'est pas le petit docteur?

^ Quel docteur? demanda fargeau avec distraction. Mais il aperçut Gabriel, à son tour, et s'arrêta brusquement. Depuis le théâtre 4e Kafl^» H ft'«?«tt Jm PTOiwiM* une parole; il réfléchissait.

3S4 tE JEU DE U MORT

. Dans un drame comme le nôtre^ où les fils de Tintrigue se brouillent et se nouent tout aatarellement, ce serait peine inutile que de jouer à cache-cache avec rintelligence du lecteur. Nous ne faisons jamais de mystère à plaisir, et parmi la foulé des événements qui s'entassent, nous dédaignons les premiers secrets du métier.

Fargeau songeait aux dernières paroles de madame Paoli.

Madame Paoli lui avait dit à Toreille en quittant la loge :

— Grièche a fait un bruit d'enfer... Lovely est perdue. Elle va venir me chercher jusque chez la marquise pour mettre les pouces et accepter ce qu'elle refusait si insolemment hier.

Ce pauvre M. Fargeau n'avait en vérité pas bonne chance.

Ce que Lovely refusait hier, c'était une entrevue avecM. Raymond Lointier l'aveugle.

Tout ce beau travail de M. Fargeau allait donc aboutir en définitive à ceci : jeter Berthe dans les bras de Lucien l

On conçoit que les réflexions de M. Fargeau ne devaient pas être gaies.

Mais c'est dans ces moments de terrible embarras que les hommes forts trouvent des ressources et rétablissent d'autorité leur partie aux trois quarts perdue.

La vue du petit docteur Gabriel ramena un rayon d'espoir dans rame de ce pauvre bon M. Fargeau.

— U faut le tirer de là, cet enfant! dit-il.

— Bon! s'écria Ballon; — pou-ouh!... il ne nous gêne pas dans ce poste.

•— C'est quelque malentendu...

— Après?...

— Réclamons-le.

*-Pou-ou-ouhl... fit Romblon avec étonnement,— pourquoi faire?

— Un sentiment de générosité... commença pathétiquement Fargeau.

— Bon!... interrompit Ballon; — ah diable!... le pauvre Hongrois... Vous êtes donc généreux, vous?...

M. Fargeau haussa les épaules.

— Citoyen, dit-il au chef du poste, — ce jeune homme est mon voisin... il appartient à une famille honorable...

— Vraiment!... grommela le guerrier français, eh bien, il n'en a pas l'air...

^ C'est M. le docteur Gabriel de Marans.

— Ah! bah! un docteur ça?...

LB lit ME LA MOn? ^tZS

-^Pou-hout... poAitivemeiitl prononça de loin lIoiDblon- Banon.

Le chef du poste regarda de son cAtë, et Taspect d*un bomme si vaste, complètement vètn de nanliin, lui donna beaucoup de confiance.

— Pourquoine paie4<il pas ses ceorses? dit-H encore pourtant.

— Il y a certainement ici quelque fâcheuse erreur... plaida Fargeau.

— Positivement! appuya Ballon. -*- Âh diable!... un malentendu...

— Voyons, dit le chef du poste, ~ le réclamez-vods?

— Avec le plus grand plaisir...

— Alors donnez-moi vos noms... qu*il paie... et qu'il s*en aille!

Prétendre que chaque membre de la force armée est plus poli que feu M. de Goislin, ce serait peut-être de l'exagération.

Ces citoyens ont des formes à eux. Us sont si peu habitués à voir un galant homme en face.

Quand ils vous disent : va-t*enl il faut s'en aller et les remercier au fond du cœur.

M. Fargeau, M. Romblon, qui étaient deux coquins, récla- Hiaient ici le docteur Gabriel de Marans, pauvre petit fou, coupable assurément, et bien coupable, mais dont le cœur restait honnêie. — Ainsi va le monde.

Us s'éloignèrent tou^ les trois, suivis de Yaume, qui n'eut pas honte d'aggraver ses torts par la curiosité la plus indiscrète.

Gabriel se confondit en remerçîments et voulut s'élancer de nouveau dans la direction du théâtre de Diane.

11 était bien loin de se douter, le pauvret, que la première lettre sans signature, le prétendu billet de Mazurke et la troisième missive qui le convoquait au théâtre de Diane, étaient tous les trois l'œuvre de cet homme obligeant et secourable, M. André Loiutier, son voisin !

Celui-ci l'arrêta d'un geste paternel.

— Où allez-vous? dit-U.

— En un lieu où je devrais être déjà depuis longtemps, monsieur.

— Je respecte vos secrets, mon jeune ami, reprit largiau, et la question que je viens de vous faire m'est inspirée seulement par un fait que je dois vous soumettre... sans chercher

228 ys j^ 01 LA mmr

?i^mmvm^ k (en 4eviner la portée^^ Clf ^r ufi (mmpe s*est présenté chez moi... Il se trompait de porte... Je ne m*ea ^|f^ aperçu q^'apr^ l^aucou)| 4e paroles é^aPK^,.t Q^t ^Qv^me se. croyait cbe^ vous et v^r^^it yo^s MH)uyjer poiir Y^V^ «Mr^ (m des choses extrêmement importantes pour vous se pa§§^6fi( (î0 ^iir che^ ipî|daipa la i||j»rqpi$tf dj^ 3f|iyi^^«.,

Romblon écoutait et se demandait où son digne tamara^^ m voulait veQîr.

Yaume écoutait aussi.

Fargeau parlait avec un 0^90 ^mj^fras.

il n'avait pas eu le temps de dresser convenablemepi ^ batterlfis.

Ce qu'il voulait, c'était la pri^seiijce iq Qaf^n^l (^ la mai^ quise; c'était la rencontre du fils et de J;^pQfère«.'«-^Q d*em. pécher Berthe de se réunir à Lucien.

Il esp^r^it retrouver dans les saloir Ç^joyçu^ eetf» oeca* sion de mprteji sf^andale q^'it Hvai^ i^i^râi^ m Vi^ï^^ iM Diane.

Gabriel passa la main sur sçy) frppt»

— Ou s'y p^r^I murwurHili ~ >^WS (^ *v^ ife|r«PW» et anonymes...

— Vous comprei^es^ }?m qiju; cç que j^ vous ^p dif!?- ip^rrompit M. Fargeai;.

•— Jftonsjewr, interrompit Qabriel à ^on tour, r-r je voijs remercie... je profiterai de votr^ ^yejrtigsç^iepl,,. mais il &ul (l'al)ord que j'aille de ce côté.,,

Il montrait le boulevard.

Fargeau ne pouvait pas lui dire : Par là il n^y a plus rien*

Gabriel poursuivit :

— Je reviendrai ensuite çhe^ç ip^dame |9 m^rqv[\^ ç|e Beaijfc* joyeux.

On échangea des poigné^s ^e ms^ipet Gabriel partit» Yaume, q^i avait tout entendu, mais qui trouvait ('eQtretieo peu intéressant, alluma i^ne pipe §t siç i^it ^ fll^qer.

— Ce petit homme est amoureux ^q m pUe, ^H f^rg^au à Romblon.

— Alors, je ne m'étonne plus si voqs \*^y^ik ré^l|i#^ . — Je ne veux pas qj|'ij l'épw?^'

— Bon I s'écria le gros hommie; — mais pourquoi lui avez* vous raconté cette histoire?

Au lieu de répondre, Fargeau ^'arrêt^ a^ Qiilieu de la ruf •

— Mon cher monsiçur l^i^bii^n, ^M\ en I14 pf#h|uatl*

LE JEU DE Ih MOUT 997

main, — tous avez yos entrées particulières ebe| iQfi^aïae 1^ marquise de Beaujoyeux, n'est-ce pas?

— Bein? fil Ballon. - Pou-ouhl

— S'il y a indiscrétion...

— Du tout!... Ah diable! Ç^ me coûlp |e§ ypai^ 4e I;^ tète, seulement, et papa n'aurait pas souGTertf

— Voulez-vous me rendre un service?

— Je ne sais pas... Quel service?

— Quand ce petit homme viendra chez )a rp^rquj^tî, ppuveavous le faire entrer sans qu*on le voie?

— Parbleu! dit Rombion, — si ce n*e§} que C4, j'ai ma clef du second escalier... mais...

Roroblon hésita et ce fut presque à voix ))asse qu'jl acheva :

— Est-ce que vous n'avez pas ^ssez d^ )}Qn|[rois f Fargeau haussa les éppules.

— C'est tout bonnement pour ()u*il arrivç m ^a)PP ^P^ 6tf^ annoncé, répliqua-t-il. Le Hongrois ^\^\{ m^ épé^ s^^pen^W sur notre tète, tandis c[ue cet enfant es| uf^ p$ùgp.9Lr4 flaQfi uotrf main.

— Ah diable t

— Est-ce dit?

— C'est dit.

0^ Alors, montons en voiture! s*écria Fargeau, ««^ g^ fi^ueU^ cocher... La soirée n'est pas pejrdil^tr.

Nous l'avons dit, elles ne sppt p^ p^épl^apteç ea^ pauvrai enfanis ; seulement, cpRiiKie )es ^fi^Q^ fialgnonp/es ÇjOipf^Qcent à pousser au bout de leurs pattes de velours, elles aiment è ègratigner un peu.

' A part Oliva de Beaujoveu^ çt pa^d^ PaQlit \^ ii^U Milanaise, ces dames et ces demoiselles p'^v^içnt vu À^^S l'affaire du théâtre de Diane qu'une espièglerie \m pjBii for^^^^ rr un éreintement, pour employer le (^rmp, ^eç ^pUi^li^*

La blonde Cerçeil et isg piôcç ^dorablfii \é% if^ 4#«Q«iseIles de la Rue, mademoiselle dePpi(iers^ m^Kll^QiailÛ^49<i^M^ mademoiselle d'Azincourt, toutes ces ravissantes hoiitis q dansaient dans les rêves de l'habit l)leu QL Q^^n^liet, ehiroiste à Limoges, médaille d'argent), lû\d^ ee% pècher^ses souriantes, sojez>en bien çertaips, ^m^ap^ été #fle«pàrèesde voir leur vie facile tpurper au draRi^. pP l^ur ^^^^ promis o«

Digitize^J by VjOOQIC

spectacle séduisant : Une femme très belle buinîliée. Elles étaient parties pleines de curiosité et d*espoir.

Mais elles ne savaient pas ce qu'il y avait d'borrible derrière le comique de cette farce.

Nous en disons autant des étudiants cossus et autres Jeunes badauds qui émaillaient les salons Beaujoyeux.

Seulement tout ce monde était piqué au jeu. La fameuse très beJe qu'on voulait bumilier, avait récolté un triompbe. On était vaincu. Il fallait se dédommager.

Et Paoli offrait une occasion superbe !

Les salons Beaujoyeux étaient armés en guerre. On ne dansait pas, on ne jouait pas. L'babit bleu faisait trêve à ses naïvetés limousines et donnait peut-être une pensée au cb&le< apis, au cinq écbarpes de barége et au garçon abandonné. Pervenche refoulait un cent d'alexandrins formidables qu'elle avait perpétrés dans la journée ; Sensitive cherchait kje faime une autre rime qiïamour extrême ou mon bien suprême, El e ne trouvait que crème, et cela lui mettait du malheur au cœui .

Guérineul, oh! qu'il était déchu 1 s'il s'était avisé de junr seulement nom d*un chien, ce soir on l'eût flanqué dans la rue.

Il le sentait, il avait presque envie d'aller en briller une au café Molière.

Madame la marquise ne prenait même pas la peine de dissimuler sa préoccupation.

Paoli seule avait un air parfaitement dégagé. C'était, pour le moment, un personnage important que cette Paoli. Elle allait jouerje rôle d'exécuteur en chef.

On entendit le tintement de- la sonnette et un silence profond se fit.

Paoli se leva.

— Je vais aller la recevoir, dit-elle.

Oliva tremblait de tous ses membres. Elle ouvrit son flacon et en aspira fortement les sels.

La porte extérieure s'ouvrit.

Un colloque s'engagea dans Fanticbambre entre Paoli et la nouvelle venue. Tous ceux qui étaient dans le salon pouvaient entendre.

— C'est bien elle 1 murmura Oliva dont Tèmotion était au comble^; je reconnais sa voixl...

Et ce n*éuit pas madame la marquise qui reconnaissait la voix de Lovely, la chanteuse, c'était la petite servante Olivette,

LB JEU ra Là MOUT 22^

qui reconnaissait la voix de mademoiselle Berthe Crèhu de la Saulays, son ancienne maîtresse.

Pas n'est besoin d'ajouter un mot pour expliquer la situation de cette femme. Elle aimait passionnément, malg^ré sa volonté, malgré son intérêt. Elle aimait de cet amour tyrannique et entêté qui résiste à tous raisonnements et se moque de tous remèdes : amour de courtisane, parbleu 1 maladie d'amour.

— Et sa rivale était là. — Du moins, elle croyait que cette femme était sa rivale.

La femme qui, vingt ans auparavant, Tavait empêchée d'être heureuse.

La femme qui lui avait gâté sa vie; la femme qui l'avait fait monter si haut, selon le monde où elle vivait et descendre si bas, selon sa consiience.

Car, le jour où l'on aime, on retrouve sa conscience.

Elle avait été servante.

Et sa maîtresse était là.

Sa maîtresse allait entrer chez elle, — dans ce salon tendu de soie, plus brillant sans nul doute que le grand salon du Ceuil.

Sa maîtresse allait entrer chez elle pour recevoir un coup dt' poignard au cœur.

Elle n'avait pas pitié, madame la marquise, oh! non, car sa haine était de vingt ans, une haine de soubrette damnée, une haine venimeuse, une haine vile et implacable, — mais elle avait peur.

Peur de cette femme brisée qu'on allait martyriser sous ses yeux. •

Si cette femme la reconnaissait f...

Savez-vous ? celte frayeur que l'on a double l'émotion ; l'émotion, c'est le plaisir. Le plaisir grandit quand on y mêle un peu de souffrance.

Telles âmes perdues se comportent comme^els sens blasés.

Une fois, le marquis de Sades se pendit* pour connaître le fin fond de l'extase.

Olivette souffrait juste ce qu'il fallait pour savourer en plein la coupé de la vengeance.

Certes, cela valait bien mieux que l'ignoble cabale des sifflets, des injures, des outrages grossiers, avec cela on n'atteint pas le cœur.

La honte, la honte poignante. Yoilà une arme qui tuel

Et voyez comme tout arrive bien quand la chance s'en mêle!

Pendant i(ue Paoll causait dans Tantichambre, Romblon- Ballon et Fargeao entrèrent par la porte du boudoir. Fargeao dit à roreille de la marquise :

— Le Jeune homme va venir...

Le sein d'OIiva bondit. A la bonne heure! Elle était belle ainsi! et heureuse!

tiennei n'était pas là, eette fois, pour défendre Berthe.

Oliva s'enfonça dans sa bergère comme la belle ligresse qui ramasse ses membres avant de s'élancer sur sa proie.

Paoli disait dans Tantichambre :

— Entrez, madame, entrez.

— Je ne veux parler qu'à vous seule, madame, répondait la nouvelle venue dont la voix défaillait et tremblait.

— Eh bien! chère dame, reprenait Paoli dont on devinait le perfide sourire, — il n'y a personne au salon... entres.

Ce mensonge donna beaucoup de gaîté aux nièces.

A vrai dire, tout le monde trépignait d'impatience.

La porte s'ouvrit.

La Milanaise poussa Berthe plutôt qu'elle ne l'introduisit.

Berthe, à la vue de tout ce monde, laissa échapper un cri faible, et fit un mouvement pour s'enfuir. La porte était refermée derrière elle.

Chose étrange 1 dès ce premier moment, tout le plaisir que s'était promis rassemblée s'évanouit. Étudiants et nièces éprouvèrent, au lieu de la joie espiègle qu'ils attendaient, un sentiment pénible.

A travers le voile baissé de la pauvre femme, on voyait une si navrante souffrance l . Ell# demeura immobile à côté du seuil.

— Madame la marquise, dit Paoli cérémonieusement. J'ai l'honneur de vous présenter madame Lovely du théâtre de Diane, qui a sans doute besoin d'argent, puisqu'elle s'est souvenue de moi...

Les nièces essayèrent de sourire. EHes avaient le cœur gros. La marquise détournait les yeux. Fargeau s'était éclipsé, d'abord pour n'être point reconnu par sa voisine, ensuite pour attendre Gabriel et lui faciliter l'entrée. Paoli sentait que sa voix tombait sans écho.

Elle s'étonnait; sa verve s'en allait.

— Madame la marquise, dit-elle encore pourtant, continuant ce rôl.e qui déjà n'avait plus de succès, — madame la marquise p'exeusera si Je me suis permis de éomier mon adresse cbei

elle... Je tenais à lui faire voir que ces yertus ferotcbes s*hu« fliaBisent toujeors... car maéame Lovely vient pour Dotr« affaire...

Bertbe gardait le silêttce et M bougeait pas.

L'acte de Paoli devenait odieux, au point de dègoftter Fas** semblée, qui, pourtant, D*avait pohH de superflu en fait de délleatesse.

Les nièces ehuehotaient.

Les étudiants s'éloignaient.

Romblon pensait:

— Ab! diable! EHe est befte eoftme tout, eelle-ti... pououb 1... Si Oliva ne me coûtait pas les yeux de la tète...

— Tonnerre de Landemeau! se disait Guérineul; Jene l'ai . pas reconnue au théâtre, moi... mais du diable si ce n'est pas ma cousine Bertbe!... Quel embrouHlamiui, nom de nom 40 nom! quel embrouillamini t

La marquise diercbait une réplique et n*en trouvait pas.

JBIle avait compté sur son public pour animer la scène.

Paoli restait abasourdie. .

— £b bien! dit Romblon au milieu du silence et de la meilleure foi du monde, —Oliva... pou-ouh!... madame Lovely ne serait peut-être pas fâchée de se rafraîchir?

Rose de Gerceit alla chercher un siège et l'offrit à madame Lovely.

* Lès étudiants se rapprochèrent.

Une minute encore et madame Lovely allait avoir une cour.

Le sang monta aux joues d'Oliva.

— Madame Lovely, dit-elle avec une intention de sarcasme qui ne porta pas, — est sans doute pressée d'en terminer avec vous, chère bonne... On n'est pas collet monté ici comme au foyer du thé&tre de Diane... . Faites votre affaire.

Berthe releva son voile.

Nul ne s^attendait à ce mouvement, et il y eut un murmure d'admiration dans le salon.

Car la douleur donnait comme un cachet divin à la souveraine beauté de cette femme.

Dans ses yeux qui gardaient des traces de larmes, il n*y avait ni frayeur ni bravade.

Le regard d'Oliva se baissa devant le sien.

Elle fit un pas vers le centre du salon*

— \ous m'avez fait du mal dans le premier moment, madame, dit-elle, çq s'adressant à Paoli, — mais je me suis

f39 LE JEU DE LA MORT

souvenue que mon sacrifice élall accompU... Je n*ai plus peur de la raillerie.... et ce que je souffre est si bien écrit sur mon visage, qu^au lieu de me raiUer, voyez, je crois qu'on a pitié de moi.

Elle se tourna vers la marquise.

— Je ne vous connais pas, madame, reprit-elle; — on m*àvait tendu un piège chez vous, à ce qu*il paraît... ceux qui pensent à mourir ne gardent point de rancune.. .Je vous pardonne, madame.

Puis, promenant son regard sur rassemblée, elle ajouta encore, sans amertume, et presque en souriant :

— Si c'était un spectacle qu'on vous avait promis, vous voilà déçus, n'est-ce pas!... peut-être \eniez-vous voir ce qu'il en coûtait à la fierté d'une femme pour tomber... Il en coûte la vie, et ce n'est rien, allez f ... Jeunes filles, il y a une larme dans vos yeux... Merci !... pour cette larme, je vous dois mon bistoire*.. Je suis mère; il me faut dix mille francs pour racheter Tavenir de mon fils... Je donne mon honneur pour sauver Je sien... La Lovely va se vendre et mourir... Mon fils, qui a un autre nom, ne saura même pas ce qu*est devenue sa mère... il pourra regarder chacun en face, mon fils, mon pauvre enfant que je ne verrai plus!...

Presque toutes les jeunes filles pleuraient. La Lovely mit son bras sur l'épaule de Paoli.

— Venez, madame, dit-elle ; — je suis prête.

La Milanaise jeta un dernier regard vers Oliva qui, à cette heure, luttait peut-être contre un sentiment de compassion. — Oliva lui fit signe de sortir. Elle obéit.

Lovely baissa son voile et franchit le seuil.

Il y avait dans le salon une sorte de stupeur.

Une minute s'écoula.

Au bout de ce temps, la porte du boudoir s*ouvrit avec fracas, et Gabriel de Marans s^élança dans le salon.

Fargeau le suivait.

— Où est-elle? s'écria le jeune docteur dont les traits exprimaient une véritable folie; —où est-elle ?....

Fargeau ne répéta point la question, mais son regard, après avoir fait le tour de la chambre, interrogea la marquise, qui répondit à voix basse :

— Partiel...

Fargeau fit un geste de dépit furieux.

Gabriel secouait ses cheveux blonds inondés de sueur.

LE I2U DE LA MORT 3o3

—Où est-elle? répétait-il; je sais qu'elle est venue!... je le sais!

La même idée naissait dans tous les esprits. Ce fut Rose de Gerceil qui l'exprima.

— Voire mère?... murmura-t-elle.

Gabriel recula comme si on l'eût frappé au visage.

— Elle est donc venue! prononça-tril avec effort. Puis il ajouta d*un air sombre :

— Ma mère !... qui a dit cela?... cette femme D*est pas ma mère!...

Personne n'avait vu la porte principale -tourner lentement sur ses gonds, parce que l'attention de tous était concentrée sur Gabriel.

C'était comme la suite de ce drame triste jusqu'à Tangoisse, , dont la pauvre Lovely avait dit la première scène.

A ce moment, une voix grave s'éleva près du seuil. Elle dit:

— Celui qui renie sa mère est un lâche! Tout le monde tressaillit.

Oliva poussa un cri en prononçant le nom de Tiennet Blône. Fargeau et Romblon faillirent tomber à la renverse. Ds avaient reconnu Mazurke.

RENIER SA IIÈRB!

M. Fargeau ne pouvait en croire ses yeux. Quant à Romblon- Ballon, il se demandait bien sérieusement si cet bomme-lâ était le diable.

Qui donc avait-on tué à sa place au coin de la rue de la Tour?

Pauvre Albert! pauvre vie obscure et triste! pauvre mort I égorgé contre une borne et jeté à la Morgue où personne ne viendra le chercher!...

Personne, ni mère ni ami !

Il était mort pour un autre. Et peut-être etït-il accepté cette fin d'un cœur content, le pauvre Albert, si seulement Clémence se fût retournée, si seulement elle eût fait un pas en arrière pour relever sa tête qui touchait le pavé, pour verser cette larme qu'on accorde à toute mort prématurée, pour dire au moins à ceux qui allaient le mettre en terre, pour dire :

— 11 s'appelait Albert!...

Hélas I une croix sans nom, un lit dans la tombe commune^ et l'oubli plus lourd que la terre du dernier asile !... A la vue de Tiennet Blône, le peu de pitié qui s'était fait jour

S84 te JEU DE LA WOKT

par hasard dans le cœur d'Oliva s*évanouit bien vite. Elle regretta d'avoir laissé échapper sa prétendue rivale. Elle eût voulu maintenant l'avoir pour la jeter en proie à ia folie de cet enfant furieux.

A présent, elle comprenait le plan de Fargeau. G*eftt ètè là une vengeance terrible et complète.

Mais ce Tienneti quel démon l'avertissait donc? comment venait-il partout ott passait Berthe?

Oliva mettait cela sur le compte de l'amour.

Dans Tespèce, comme on dit au palais, le démon était censément notre ami Yaume qui avait rencontré Mazurke en re* gagnant le boulevard, r- histoire de flâner, — et qui lui avah conté Tentretien de Fargeau et de Gabriel.

— Je l'aurais bien imposé d'entrer encore au spectacle, le petit failli médecin, monsieur Philippe, dit Yaume avec fatuité, — mais j'avais acquis la certitude que je me doutais bien que c'était fini... V'ià donc qu'est bon!... Alors, le maigréckïn (M. Fargeau) lui dit, dit-il, faut vous y rendre dans les appartements de madame la marquise de Beaujoyeux, si toutefois TOtts ambitionnes de savoir des choses qui vont vous étonner! Que le gros en jaune (Eomblon) faisait pendant ça comme ça: Pou-ouh! pououhl.... Censé comme un coucou malade.... Alors, le failli merle 4e petit fnédecip leuz-ydit: En vous remerciant, bien obligé, excusez!... alors...

Mais Maiurke était déjà loin.

— Pas l'embarras! grommela faume un peu piqué. Il n'écoute jamais que le commencement, M. Philippe!... Alors, je i^as refiÂfier.

Mazurke sauta dans un remise et se fit conduire rue de FAncienne-€omédie.

Décidément, les habitués des salons Beaujoyeux devaient avoir du drame ce soir-ià. Mais ce n'était plus ce drame qui énerve : l'agonie d'une femme^ ce drame sans consolation, ce deuil alfreux; c'était maintenant le drame pimpant avec l'acteur favori.

Vive Dieu! Mazurke entrait en scène, le magnifique soldat dont toutes les nièces raffolaient; il entrait eu scène par un coup de thélitre.

11 y eut un mouvement tout autour du salon. Rose de Cerceil rougit, l'enchanteresse; Azincourt, Crécy, Poitiers, montrèrent leurs dents blanches en un sourire charmant. Pervenche montra ses dents jaunes en un vilain sourire,

LB lEU DE LA MORT 235

— Hongrie! Patrie! murmura Sensitive; ça se cbanteraft au café-concert.

Guérineul soncet aux nwif plaeeg tldQS et à la cabriole qu'il «Tait feilli faire.

Pour des notlfii dlfférenU el à des degrés inégaux, RombloA, Fargeau et nadame la marquise Oliva de Beaujoyeux semblaient frappés violemment.

Mais c'était le Jeone deelettrOabrid qui avait refu de cette entrée soudaine la cbec le plus rude.

Il paiit, puis tout son sang inonda son visage.

Puis encore un sourire étranfe éclaira ses traits, décomposés par la rage.

Ceux qui avaient spéeulé odieusement sur le désespoir de cet enfent ne s'étalent point trompés. Sa vie était dans l'orgueil. Ce qui le rendait fou à cette beure, c'était l'orgueil déçu.

Ihns une seule Journée, lui, M. de Marans, il avait appris tant de bontés qu'il ne s^ souvenait plus d'avoir commis un crime.

Il n'était pas gentilhomme! il était bâtard! st mère était une femme perdue 1

Obi certes, on devient fou peur moins que cela. Mais quand on a l'âme d'un bomme, on songe à sa mère d'abord, pour douter, — ensuite au bonheur perdu, — et cette idée puérile; Je m suis f as gentilhomme! si elle vient par basard, ne vient que la dernière.

Au fond de ces ^bfmes oti s'écroulent parfois la joie et l'bonneur d'une famille, qui pourrait s^attendre à trouver debout cette pauvre faiblesse des gens beureux: la vanité P

Gabriel était un enfant. Les poètes ont si bien divagué en parlant de cet âge qu'on bésite à dire la vérké toute simple, ils ont célébré en vers de toute mesure la bonté, la générosité, la candeur, etc., de la VINGTIÈME AMMÉEi Les poètes sont aveugles ou menteurs. La vingtième année est l'âge de fer* gueil et de la faiblesse.

L'orgueil uni à la force est presque une vertu.

L'orgueil uni â la faiblesse^ c'est lemalbeur eu le crime.

A vingt ans, l'bomme le meilleur, l'bomme qui sera un saint ou un béros, est en danger de devenir un misérable.

A vingt ans, la femme c^t une femme. A vingt ans, Tbomme est un Mre sans nom, qui nue, qui se forme, qui fatigue; un être à la fois débile et fanfaron, égoïste s<Hiveninement ; -^ua être capable de tout ce (|Ui est mal, sdUveneK^veus-en !

Digitiïed by VjOOQ le

236 LB iVi DE LA MORT

Vingt ans» c'est la crise*

Dans cette crise, il peut y a?oir de la poésie, des rêves brillants, des opéras, des féeries;— mais du cœur, pas un atome.

Le c^eu'r sommeille durant ces jours de fièvre cérébrale. Le jour où Ton devient moins poète, on estbomme, c'est-à-dire, bon, brave, fort.

Ce sourire qui naissait ^r le visage bouleversé de Grabriel, à la vue de Mazurke, c'était comme le suprême épanouissement de sa rage. 11 trouvait son adversaire; il était content.

— Ahl c'est vous» monsieur le capitaine?... dit-il en prenant tout à coup ce ton froid qui annonce ou précède Tinsulte; — nous avons ensemble plus d'un compte à régler.

11 fit un pas vers Mazurke qui lui épargna la moitié du cbemin.

— Je ne sais pas si nous avons ensemble des comptes à régler, monsieur Gabriel, répliqua ce dernier dont le regard dominait Fargeau, Bomblon, Guérineul et les autres cabaleurs du théâtre de Diane, — mais je sais que vous êtes la dupe d'une comédie infâme, ce qui me fait pitié... je sais en outre que vous venez de prononcer des paroles indignes, ce qui me fàcbe, monsieur Gabriel.

Ceci fut dit rondement et d'un accent presque paternel.

— £n vérité I... ricana le petit docteur; cela vous fait pitié, monsieur le capitaine!., cela vous fâcbe!...C'est désolant, sur non honneur!

~ Gabriel, commença Hazurke, qui adoucit encore sa voix, —vous êtes un enfant...

Yoilà le mot qui les exaspère I

— Pardieu! monsieur, interrompit le jeune docteur, dont les dents, plus blanches que celles de Rose Cerceil, grinçaient et se choquaient, —vous n'avez pas besoin de m'insulier, je vous jure!

•— Yous êtes un enfant, répéta Mâzurke, et si vous n'étiei pas un enfant, il faudrait vous juger bien sévèrement.

— Qu'est-ce à dire?

— Je sais ce que vous avez fait, monsieur Gabriel. —Vous savez?

Fargeau se demanda si le capitaine n'avait pas, lui aussi, des rapports avec l'homme aux lunettes bleues. H était seul à comprendre le sens exact des paroles échangées.

— Je sais toutl prononça Mazurke lentement.

Ces choses avaient pour les habitués des salons Beaiiiioyettx

tout l'intérêt d'un imbroglio dramatique et plein de mystères. On écoutait. Nul ne songeait à remarquer ce qu'il y avait de bizarre et de peu convenable dans l'action de ces deux hommes qui venaient là dans une maison étrangère échanger à haute voix des explications, et peut-être des provocations.

Mazurke semblait le maître.

Bien que le commun des invités ignorât le pouvoir qu'avait Mazurke sur Romblou, Fargeau, madame la marquise» etc., personne ne s'étonnait.

On écoutait comme au spectacle.

Pendant que Gabriel cherchait une réponse, Mazurke poursuivit.

— Si vous n'étiez pas un enfant, croyez-vous que je vous pardonnerais d'avoir renié votre mère ?

— Me pardonner !... répéta Gabriel en relevant la tête avec arrogance.

Mazurke passa la main sur son front. — Evidemment un douloureux souvenir était en lui.

— Renier sa mère ! murmura-t-il comme en se parlant à lui-même,— c'est là un crime que je croyais impossible 1... Un jour, moi, j'ai vu une mère qui détournait les yeux de son enfant et qui lui disait : Tu n'es pas mon fils !... -

Mazurke frémit de tout son corps, car cette mère c'était la sienne.

— L'enfant souffrit comme on ne souffre pas deux fois en sa vie, poursuivit-il d'une voix profonde et changée, •— comme on ne souffre pas pour mourir...

— Quand une mère est coupable, dit Gabriel; -*- qusmd elle déshonore un nom noble.

— Tais-toi! de par le ciel, tais-toi! s'écria Mazurke.

— Quand une mère oublie ses devoirs, au point...

— Tais-toi, te dis-jel... Ta mère est la plus pure de toutes les femmes.

Gabriel, qui gardaH son sourire sarcastique, fronça le sour* cil tout à coup et fixa ses yeux hardis sur Mazurke.

•— Yous la connaissez donc bien, vous!... prononça*t-ii d'une voix sourde.

— Si je la connais!

Les poings de Gabriel se crispèrent. Une idée venait de luire dans le chaos de son esprit.

— Vous êtes son amant!..i vous êtes son amant!... dit-il par deux fois.

238 LE IBU m LA MORT

— Ob!.«. 8*écria Mazurke en reculant avec horreur.

— Vous êtes son amant I répéta Gabriel avec un cri extrava* gi«t; el voyet, liouta-t-il en se tournant vers rassemblée stupéfaite, voyei oomoe un gentilbonune traite famant de sa mère !

Sa main se leva.

Mamrke TabattH avant qu'idle eftt éitteurè sa joue. Gabriel, ivre et affolé» se dressa sur ses pieds pour lui cracber au visage.

Mazurke lui colla sa main puissante sur b boudie. GiU)riel trépignait, écumait, criait.

— Misère ! disait Mazurke en le contenant sans effort: — nitèreei infamie!.». Il parle de Tamaat de sa mère! Obi Dieu lui devait un autre fils l.*«

Il n>av«it pas un front qui ne fût pâle.

C'était un combat à mort qui se préparait

La marquise haletait et défaillait.

Elle enviait passionnément, au fond du cœur, le 6ort de cette femme ineultëe par son enfant, insultée et reniée!

Car il l'aimait, lui, cette femme ; Cliva traduisait en amour ehacune des paroles, cbaoune des actions de Mazurke.

11 l'aimait, il l'aimait 1 ce n'était plus un secfet. Le fils, luiilème, ne l'avait-il pas deviné?

Oh! pour être aimée ainsi, que n'aurait-elle pas donné, Oliva, jalouse et vaincue ! ^ .&

^ Lâche I... rftlait Gabriel qui chancelait sous la main de Mazurke; — il faut que l'un de nous deux meure t. ..

^ U fiîut que Je défende ta mère contre toi, n'est-ce pas, Gabriel de Marans!... murmurait Mazurke qui avait à la lèvre un amer sourire^

•— U faut que tu défendes ta maîtresse contre son fils déshonorél.*» Tu te doutes bien que je ne suis pas venu ici les mains vides... Je ne savais pas le nom de l'infâme... Mais je savais qu'il émit ici.,, fit j'ai des épées en bas dans ma voiture. i

— Des épées!... répétèrent les femmes effrayées. -«Tu ne veux pas)... dit encore Gabriel.

— Si fait... je veux bien, répliqua Mazurke, dont le calme augmentait à mesure que la fureur de Gabriel devenait plus Mie.

— Viens donc ! s'écria ce dernier avec un édat de voix. H s'élança vers la porte*

— Messieurs!... messieurs, s'écrièrent toutea les femmes, empècbe24es de sortir! uy u y^..v.^..

L& JEU DE U MOaT

Quelques-lins S'ébrânîèfetit.

Mazurka les arrêta du regard.

— kWei avec eux, àu moins, insistèrent les Jeunes filles ; -^ empêchez un malheur!

Mazurke était suf le sëull.

Il dit à ceux qui l'approchaient :

— Je vous défends de me ôui^eî £t il disparut.

ou ilAZURK* A DE l'ESHHT

Personne n*osa désobéir à Mazttrkè.

Et d'ailleurs, chose singulière, ce n'était pas pcHtf ^ibriel que les femmes avaient peur. L'intérêt aurait dâ se porter scr ce malheureux enfant, qui était le plus faible et qui était désee* péré.

Le contraire arrivait.

Sans savoir, et malgré téâ âppsirences, Filistinet fèminiD donnait le beau rôle à Mazurke.

Bose Gerceii exprima Topinion commune en murmarMt a

— Si ce petit fou allait le blesser 1...

Gabriel descendit l'e^caHer en qnelqties enJâmbéeSé

Mazurke le rejoignit sous le vestibule.

Ils montèrent ensemble dans la voiture de Gabriel.

— Quai des Auguslins, dit Ce dernier AU eocSier* 11 tira sa montre.

— Minuit et demi, àjôuta-t-lt en se tôtimiflt vers Masurke; — il n'y aura personne sur lé quai... !^ons pourrons tt<ms battre tout à l'aise.

Mazurke était renversé dané i'ânglé de là voiture.

Il ne répondit pas.

Tout le monde a ptt voîr là côhue de veitures qui se presse au bas du Pont-Neuf, précisément à cette heure de minuit ei demi. L'effet est d'autant plus bizarre, que toutes les boutiques sont depuis longtemps fermées, et qnt les mes, et les quais dorment à l'entour.

C'est un bruit assourdissant, parmi le gtàM sMence de la nuit parisienne; c'est un mouvement, un embarras : «ocbers et chevaux se hâtent, sentent le lit et l'écurie.

Fiacres honteux, qui couvrent du vt)ile banal de leurs stor» des amours de hasard, brillants équipages qui se sont encanaillés par fortune dans la boue du boulevard du crime, coupés

240 LB JED DB LA MOBT

qui ont été rire au Yaadeville, calèches qui ont été pleurer an Gymnase, citadines qui ont dévoré vingt-huit actes et soixante-(|uinze tableaux au théâtre de rAmbigu-Comique, tout cela se mêle, tout cela roule et se croise avec quelque carrosse littéraire revenant de l'Odéon.

Gela dure une demi-heure. Puis le silence revient avec la solitude.

La voiture qui emportait Ma»irke et Gabriel tomba au beau milieu de la bagarre. Le cocher qui dormait aux trois quarts, au lieu de garder sa droite à Tembouchurede la rueDauphine, prit du champ pour t<mrner, se laissa séparer du trottoir et fut dès lors obligé de couper en biais la ligne du quai, mettant te désordre dans le courant des équipages, fiacres, etc., qui descendaient vers le faubourg Saint-Germain.

Des jurons, il en plut! des malédictions, des menaces, mais pas de coups. Barement les cochers parisiens oublient la pru* dence.

Cependant le mouvement cessa peu à peu. Il y avait un bel et bon embarras, compliqué de bris de timons et de capotes défoncées.

Gabriel et Mazurke sautèrent sur le pavé. Gabriel avait les épèes.

Au moment où ils cherchaient à louvoyer au travers de tous ces véhicules empêchés, lin cri faible retentit à Toreille de Mazurke.

11 se retourna et vit au fond d'un cabriolet mylord dont la capote était baissée, une femme qu'il ne reconnut point — £lle se penchait pourtant. — Mazurke continua sa route.

La femme leva le tablier du cabriolet et descendit résolument, au risque de se faire écraser vingt fois.

Malgré le voile épais qui couvrait son visage, on pouvait aisément deviner qu'elle était toute jeune et charmante.

Mazurke et Gabriel s'arrêtèrent derrière le marché de la Yallée.

Gabriel jeta une épée aux pieds de Mazurke.

— Allons, dépêchons! dit-il.

— Êtes-vous bien fort à ce jeu-là? demanda Mazurke.

— Ohl s'écria Gabriel, — ne raillez plus ici!... Vous avez payé mon amitié par la plus lâche des trahisons...

— Vous, dit Mazurke, — monsieur le docteur Gabriel, vous ne m'avez pas payé du tout les dix mille francs que vous me devez.

■■■'■■ '• Dig'îiize^b'yGoOgle.

— Est-ce un prétexte pour recufer, monteur?

— Ou tout!... je vous attends bien tranquillement comme vous voyez... c'est un fait que je constate.

Le contraste était complet entre ces deux hommes, dont Fun écumait de fureur, tandis que l'autre gardait un calme méprisant qui, désormais, ne devait guère se démentir, suivant toute apparence.

Gabriel tomba en garde.

Rien qu'à voir la façon dont il engagea le fer, l'issue du combat ne pouvait être un instant douteuse. Son épée tremblait et frémissait sûr celle de Mazurke, qui étaitimmobile et ferme comme si elle eût été rivée à des doigts de marbre.

Gabriel était assez beau tireur, néanmoins, et sans la fièvre qui le tenait, Mazurke aurait été forcé de jouer serré.

Il attaqua de fougue, négligeant de se couvrir, et porta coup sur coup les cinq ou six bottes qui défraient les assauts de salle.

Mazurke parait et ne ripostait pas.

— Il me semble qu'on crie là-bas I... dit-il au bout d'un instant; — écoutez donc, s'il vous plaît.

Gomme Gabriel ne s'arrêtait pas, Mazurke prit son épée dans une croisée et la jeta sur la chaussée.

— C'est pour écouter... dit-il en manière d'excuse.

Une voix de femme se faisait entendre en effet dans la direction du Pont-Neuf.

Et l'on pouvait distinguer parfaitement le nom de Gabriel.

— Qu'est-ce que cela peut être? pensa tout haut Mazurke. —Que vous importe, monsieur, puisque c'est moi qu'on appelle? s'écria le docteur blond.

— Cela m'importe beaucoup, répliqua Mazurke ; — figurezvous, monsieur Gabriel, que je suis obligé de m'occuper de vous plus que vous ne pensez...

— Ah!...

— Plus que vous ne valez, continua Mazurke.

— Monsieur!...

— Plus que je ne vx)udrais, surtofft!

Il donna un petit coup de lame sur les doigts de Gabriel, qui cherchait à reprendre son épée.

— M$is c'est une dame qui nous arrive!... poursuivit-il. ^ •— Arrêtez! s^rrêtez! dit kieunefemmedu cabriolet-myl(H'd

ç\fi\ accouratît essouffiée.

r- Clémence ( s'écria Gabriel stupéfait.

242 LE JCQ DE Lit MORT

Cétaît en effet Clémence, qui avait vu les épées au moment ou Gabriel les sortait de la voiture, et qui s'était élancée sur les traces des deux adversaires.

•» Au nom de Dieul répéta-t-elle, — arrêtez!

Sa détresse n'était pas tout à fait en rapport avec la situation, il faut bien le dire; mais elle ne pouvait pas deviner la bizarrerie de ce combat inégal.

Elle pensait arriver entre deux bommes qui s'égorgeaient et se jeter au milieu des épées.

—Gabriel! Gabriel! poursuivit-elle, — songez à vôtre mère !

U n'y songeait que trop.

— Et vous, monsieur Mazurke, dit-elle encore, par pillé!... -— Elle sait son nom !... pensa Gabriel.

— J'ai l'honneur d'être connu de vous, mademoiselle? demanda Mazurke étonné.

— Oui... oui... répondit la Jeune fille.

Elle ajouta de manière à n'être entendue que de lui âeul :

— Lucienne ..

Gabriel avait croisé ses bras sur sa poitrine.

— Je n'ai assurément aucun droit de contrôler les actions de mademoiselle Clémence Lointier, dit-il avec amertume ; — mais la trouver ici... toute seule... à cette heure!

— Je me rendais chez M. Mazurke... répondit étourdiment Clémence.

*— Chez moi ? répondit Mazurke.

— Abl fit Gabriel; — la nuit!...

II se tourna vers son adversaire.

— Vous êtes décidément un homme très heureux, monsieur le capitaine 1 dit-il en essayant de retrouver des inflexions sarcastiques.

— Allez-vous l'insulter, elle aussi ! prononça Mazurke qui devinait bien que cette jeune fille aimait Gabriel, mais qui ne comprenait pas les motifs de sa démarche.

— L'insulter! repartit le docteur ; pardieu! vous êtes là pour la défendre.*. Et d'ailleurs, je n'ai qu'à me louer du hasard qui m'apprend le secret des nuits de mademoiselle...

^ U se complaisait à frapper, le petit et l'impuissant qu'il était I *«-* Taisez-vous 1 dit Mazurke* Gémence pleurait.

^Oh! balbutia-t-elle parmi ses larmes, c'était pour vous, Gabriel I.*, pour votre sœur... pour votre mère...

.r- Est-ce que ma sœur a aussi sa part de Jolis secrets? demanda-t-il.

Il ne respectait plus rien.

— Taisez- vous 1 dit encore Hazurke dont Ja Joue devenait pâle.

— Si vous voulez que je me taise, répliqua le docteur, — laissez-moi ramasser mon épée.

Mazurke poussa l'arme du pied. Gabriel s*en saisit avec le râle de la rage satisfaite.

La colère prenait Mazurlte, à la fin. Cet enfant, qui slnstituait le juge impitoyable de tout ce qui l'entourait, de tout ce qui l'aimait, cet enfant qui avait tant de choses à se foire

f pardonner, et qui ne pardonnait rien, lui inspirait tout û Tieure encore une compassion mêlée de mépris. Mais il avait outragé Lucienne en passant. Lucienne qui était sa sœur!

Le sang montait au cerveau de Mazurke.

Clémence devina sans doute ce qui se passait en lui; car elle Joignit les mains.

— Oh! monsieur! monsieur! mufmura-t-e|le, ayez pitié de lui!

Gabriel eut envie de la tuer.

— Pitié ! s*écria-t-il ; — je vous aimais, vous, et je vous déteste !... Dites-lui plutôt de se hâter... quand il m*aura couché là sur le pavé, il restera encore assez de nuit pour le rendez-vous que je gêne...

Clémence couvrit son visage de ses mains.

Mazurke garda le silence cette fois. —Mais sa colère montait.

La fierté de Clémence ne se révoltait point. C'était son cœur qui saignait.

Car, avant de voir Gabriel sous cet aspect odieux, elle le connaissait. Elle aimait Gabriel, nous l'avons déjà dit, mais elle ne l'estimait pas. '

Et parmi les souffrances de sa vie triste, cette souffrance-!à était la plus amère.

— Je demande pitié pour vous, Gabriel, dit-elle. — parce aue, si vous êtes coupable, vous êtes aussi bien malheureux!

— - J'ai mon épée, monsieur, interrompit le docteur, — dé-' fendez-vous.

— Écoutez! s'écria Clémence épouvantée, écoutez-moî... H est peut-être encore temps de sauver votre mère, votre sœur

uigiLizeu uy x^j v^ v^ pt i >^-

244 IB JEU bë la mort

et moi-même... J*allais ehez le capitaine, puisque! vous faut une explication, j'y allais pour implorer son secours... Lucienne est en larmes, attendant votre mère qui ne revient pas...

— C'est celai dit Gabriel en reprenant sa garde; — tout le monde dans le secret!... notre honte au grand jour!... Allons, monsieur, allons! Je ne m'inquiète plus, moi, d'une mère qui m*a déshonoré, d'une femme qui m'a trahi, d'une sœur qui sans doute est perdue!...

•— Taisez-vous! prononça une troisième fois Mazurke.

Sa voix fit trembler Clémence.

Gabriel, au contraire, se prit à ricaner.

Cela ne dura pas.

La colère de Mazurke, •— une de ces belles colères comme fl en avait parfois, pas souvent, — la colère du lion piqué par le moucheron, — éclata en ce moment.

— Ahçàî petit malheureux !s'écria-t-il en tombant en garde à son tour, penses-tu que je vais m'amuser longtemps avec toi!...

Il para prime, au coup droit que lui portait Gabriel, passa sous l'épée et planta son pied sur la gorge de Gabriel renversé.

— Ne le tuez pas! ne le tuez pasl supplia Clémence qui s'agenouilla.

Mazurke se mit à rire.

Il prit les deux épées et les lança dans la rivière par-dessus le parapet du quai.

Gabriel, étoufi'é, ne parlait plus.

— Le tuer! dit Mazurke; voilà le diable!., les pauvres bonnes âmes ne sont pas aimées ; mais ces petits coquins qui outragent leur mère, qui insultent leurs maîtresses, qui salissent le nom de leur sœur^ même quand leur sœur est un angel... ces bambins sans force ni cœur, qui ont tous les vices et qui volent, pardieu ! qui volent comme des échappés de irest... car vous avez volé votre mère, moifisieur le docteur, je sais cela!... Eh bien! on les adore!... Des femmes bell^, pures, choisies.^.

•«-Monsieur!... oh! monsieur!... priait Clémence.

— Le tuerl... reprit Mazurke; — ce serait justice!... le tuer d'un coup de pied, comme un chien!... Mais moi-même qui parle, croirlez-vous que je l'aime, ce gamin à diplôme! ce docteur pour rire!... Non, non, mademoiselle, je ne veux pas le tuer... et j'ai même de bonnes raison^^p^y^^^^» ajouta-til

dans sa moustache; — mais que voulez-vous que je fasse de lui?... Si je le lâéhe, il va s'attachera nous comme un roquet enragé... J'y songe, il nage très bien... si je renvoyais faire un plongeon ici près?

11 montrait la rivière avec grand sérieux.

Gabriel eut un tressaillement sous le pied qui l'étranglait.

Evidemment, «ette motion n'était pas de son goût.

— Soyez généreux!... dit Clémence.

•— Allons! s'écria Mazurke, — je ne le jetterai pas à l'eau... mais c'est uniquement pour vous faire plaisir, mademoiselle. Il se gratta le front.

— Gomment faire pour se débarrasser de lui?... murmura* t-il.

Une idée lui vint, et il eut un franc éclat de rire.

— J'ai mon affaire! s'^cria*t-il.

. Il prit Gabriel à bras-le-corps et le souleva de terre comme un paquet.

Le petit docteur s'agitait et criait, mais c'était peine perdue. Mazurke, chargé de son fardeau, traversa le quai au pas de course, gagna la première porte cochère et en fit jouer le marteau à tour de bras.

Le portier, réveillé en sursaut, tira le cordon.

Mazuriie entra, déposa Gabriel sous la voûte, et referma la porte sur lui.

•— En route! oria-t-il ensuite; — le concierge va faire une enquête... Nous avons le temps de gagner la voiture.

Gabriel hurlait comme un diable et demandait le cordon.

Le portier, fonctionnaire sofupuleux, VQjulut voir quel était l'intrus qui troublait le repos de ses administrés.

Quand on rendit la liberté à ce pauvre Gabriel, Hazurke et Clémence étaient loin.

us BOUDOIH DB PAOLI

Mazûrke disait à Clémence, dans la voiture louée par cet Infbrtuné Gabriel :

— C'est la première fois que je vous vois, mademoiselle, mais nous sommes de vieilles connaissances... Vous me demandez si j'aime Lucienne!... ohl la chère enfant, Dieu sait que mon cœur est tout à elle... et à sa mère aussi, mademoiselle, car nous nageons, voyez-vous, dans un océan de my§lèrife... Il y a désormais entre Lucienne et moi un obstacle...

S49 tB IBU DB LA MOBT

mi grand obstacle, ajonta-t-il en soupirant, et ces obstacles-là Be se brisent, bétasl ni à coups de poing ni à coups d'épèe... Hais fl y aura temps pour tout, et ce qu'il font d'abord, c'est tanrerBeràie...

— Berthe!... répéta Çlémçnce.

-- Ai-)e d)t Berthe P... Je veui parler de sa nierez. — • Madame de Maransf

•- Oui, madame de Marans.., Bites-fnoi tout ce que vous savez.,, absolument tguti Clémence obéit.

— C^est à peu près ce que le hasard m'avait appris à moimême, dit Maturité, quand la jeune fille eut achevé ; — seulement, vous ignorez les motib de cette guerre acharnée, lâche, cruelle, que l'on fait à une pauvre femme... Moi. je les sais.

Il y eut un instant de silence. Le Sacre roulait vers la rue du Regard.

Mazurke reprit :

— Il n'y a pas à sortir de là, c'est de l'argent qu'il faut!... 9i ces gens-là combattaient au grand Jour, j'entrerais avec vous diez madame de Marans, j'y resterais, et nous verrions bien!.. Mais j*aurais beau être là. Je ne pourrais empêcher le scandale de grandir au dehors,.. Madame de Marans a reçu un dépôt; iQadame de Marans, la di^e femme, la mère héroïque, a pris un feux nom pour monter sur les planches.... Gabriel doit de grosses sommes... Demain, on viendra réclamer le dépôt confié... demain, on montera quelque comédie diabolique. . Je ne sais pas, moi!... Soyez sûre, mademoiselle, qu'ils tenterontyn dernier effort pour l'écraser sous la honte... Eh biçnl f aurai de l'argent demain...

•— Si voys vous éloignez, murtriura Clémence,— il me semble que le danger renafira plus terrible.

— Bah ! fit Mazurke, — une nuit est bientôt passée... €es gens-là ne tenteront rien par la violence, attendu qu'ils me savent là. D'un autre côté,, on ne réclame pas les dépôts la nuit,. Et pour envenimer un malheur par la calomnie, il faut encore attendre que les vipères du quartier soient éveillées.... En résumé, voici la position : je n'ai pas un sou vaillant; fal besoin de deux ou trois milliers de louis... 11 est une heure du matin... je prends jusqu'à cinq heures pour chercher un trésor... est-ce trop?

Mazurke souriait.

Clémence avait foi en 1q1. Le ton léger et ftwiftwen auquel

Haznrke revenait toujours, Taurait choquée énergîquement cliez un autre, mais chez Mazurke rien ne choquait.

Il avait bien un peu ce qu'on appelle mauvais ion en pro- Tînce, et maupais ^^«r^ dans la rue Saint-Denis, à Paris; — mais c'était si franc, si rond, si chaud! — C'était charmant.

Que voulez-voua! Un monsieur qui a bon ton, un marchand de foulards qui a bon genre, c'est laîd comme une redingote sanglée, comme un jeune-premi«r de vaudeville, comme une cravate blanche empesée ; c'est laid comme un mannequin de coiffeur; c'est plus laid qu'une gravure de modes, plus laid qu'un gentilhomme juif, presqu'aussi laid qu'un ténor à bonne3 fortunesl

Mazurke était beau, il était noble, gai, jeune : il était fier, il était grand.

II n'eût pas souri, le pauvre Mazurke, s'il avait su ce que Berthe souffrait en ce moment.

Mais i) ignorait tout ce qui regardait Berthe, depuis sa sortie du théâtre de Diane. Il Favait cherchée, il l'avait manquée, à cause ÔM départ précipité de la malheureuse femme, qui s'était en quelque sorte enfuie, promettant à Grièche les dix mille francs du départ.

Grièche, à cet instant où madame Lovely partait, Grièche nlnsultait plus, car elle savait que madame Lovely pourrait, en effet, se procurer les dix mille francs ; — mais à quel prîxl

Grièche avait pitié.

La rencontre deYaume avait poussé Mazurke vers la maison Beaujoyeux. Son idée était que Berthe avait pu être entraînée dans ce repaire. Quant au motif qui l'y avait réellement amenée, comment l'eût-il deviné?

A son arrivée dans les salons Beaujoyeux, Berthe n'y était plus. Ce qui avait pu se passer là, nul ne le lui avait dit. Sa querelle avec le docteur Gabriel était venue tout de suite.

En calculant les heures, Mazurke devait croire que Berlhe était rentrée maintenant, et que Clémence allait la retrouver chez elle.

Il souriait tout bonnement, parce qu'il se voyait au bout de «es peines. 11 n'avait plus à chercher; il n'avait qu'à combattre. Cela lui plaisait.

Il souriait, parce qu'il songeait à ce lit de pièces d'or oti il avait couché la veille.

11 s'orientait d'avance et il se disait : Vive Dieu! il faudra bien que je le retrouve !

La Yoitare s'arrêta rue du Regard, devant rentrée commune de rhôtel Lototier et de la maison de Marans.

Comme Glémenoe descendait, Mazurke lui baisa la main et lui dit:

^ Merci, mademoiselle, pour la tendresse que vous «leur portez!... Dites-leur que désormais elles ont un ami qui veille sur elles... Madame de Marans un frère... et Lucienne...

Il hésita. *

— Et Lucienne un père!... acheva-t-il comme à contre-coeur.

— Un père!... répéta Clémence étonnée.

— Du diable! s'écria Mazurke; -r pas encore, en définitive l Ce qui est sûr, c*est que je Taime comme si j'étais son père, sa mère, son mari, et cent fois davantage... Adieu, mademoiselle!

II tourna le dos et remonta dans la voiture.

— Elle sera beureuse... pensa Clémence, qui poussa un gros soupir.

Il n'y avait pas d'en^e dans ce soupir.

Mazurke était bien beau. -— Mais Clémence songeait à ce pauvre petit Gabriel, vaincu sous ses yeux, battu, écrasé sous la honte et le ridicule.

Chose mille fois pire, en amour, que le crime lui-mêmel

Et Clémence le plaignait, et Clémence l'aimait I

C'était une excellente et délicieuse enfant que cette blonde Clémence^ Mais au fond de ce persistant et miséricordieux amour, il y avait peut-être un tout petit mystère d'égoïsme.

Tout petit, vous entendez bien, — large au plus comme ces grains de beauté qui font tache si gracieusement sur votre cou blanc, madame.

Ce petit mystère, nous ne Téclairerons pas.

Pourquoi se montrer sévère? — Un grain de beauté moral, une jolie petite tache brune sur la blancheur de Tâme.

C'était un boudoir appartenant au genre ravissant. Et com^ bien de gentlemen, vicomtes ou simplement courriers, étaient entrés là, le lorgnon dans l'œil en mâchonnant :

— Adorable! adorable I

Bergères-Pompadour, secrétaire en nacre avec des miniatures rosées, lit de repos au-dessus duquel deux Amours suspendaient de molles draperies;— des tal^leaux mignons; —quel-

ques membres potelés, — et les porcelaines si ehères aux femmes de goût!

Pour adoucir le jour, la dentelle et la soie.

Pour amortir les pas, un tapis discret où les éperons euxmêmes se taisaient.

Adorable! adorable!

Mais pourquoi mettre un prie-Dieu là-bas, dans ce coin?

Quand vous vous repentirez, Madeleine, ce prie-Dieu vous sera un remords.

Un prie-Dieu n'est pas fait pour supporter la cravacbe d'un* centaure ou le chapeau d'un loup-cervier amoureux.

Madeleine I ô Madeleine, gardez le prie-Dieu pour plus tard!

La Ma'deleine de ce boudoir n'en était pas du tout à se repentir; elle avait nom madame Paoli.

Nous entrons chez elle un quart d'heure après son départ des salons fieaujoyeux.

Il était plus de minuit.

Madame de Marins était seule dans le boudoir, parce que madame Paoli avait couru chez M. Raymond Lointier pour lui dire : Victoire I la citadelle est rendue.

Ceci était un peu en contradiction avec les ordres de M. André Lointier, pour qui elle avait travaillé depuis deux jours; mais la belle Milanaise n'avait jamais le moindre scrupule de conscience quand il s'agissait de gagner cent louis.

Albert lui avait promis cent louis de la part de M. Raymond Lointier.

Et, à considérer la passion que M. Raymond Lointier avait mise dans toute' cette affaire!^ Paoli ne craignait point de le voir se dédire.

Ce soir même, n'était-il pas encore au théâtre de Diane à écouter la Lovely?

Paoli l'avait reconnu derrière la grille à demi relevée de sa loge.

Elle était sttre d'être bien reçue.

En quittant madame de Marans, elle lui avait dit :

— Vous n'attendrez pas longtemps.

Berthe restait donc toute seule, la pauvre femme!

Chaque lieu consacré a son caractère indélébile. Si peu expérimenté que l'on soit, on ne prend pas le cabinet d'un notaire pour le réduit d'un artiste, le bureau d'un marchand pour la retraite d'un penseur.

Le boudoir de Paoli avait une physionomie tranchée. .

ImpoMiMe de 8*y méprendre.

Berthe sentait son cœur se soulever, puis défafllir.

Elle s*ètait laissée topiber 3ur nn fauteuil. Ses deux mains •erraient $es tempes.

n n*y a?ait rien dans son cerveau, sinon une angoisse conftase et terrible.

Elle ne pensait pas.

Ses yeux restaient cloués au tapis, comme si elle eût craint de voir les objets environnants.

Sa pose était effrayée et comme ramassée. EUe craignait autant de toucher que de voir.

Avait-elle bien mesuré ses forces, avant d'affronter cet odieux martyre?

Elle, Berthe! le coeur noble, la vertu fièref Elle qui était mère et qui adorait ses enfants t Elle dans ce Heu I

Mats ce lieu parlait! mais ce lieu ne cachait rien! Mais ce lieu étalait au contraire sa spécialité facile !

Ce n'était pas même l'amour que respirait ce lieu!...

Berthe s*anaissait, brisée, dès le premier pas.

Ses poumons refusaient l'air parfumé de ce temple Impur.

Elle ne voulait plus. — Sa vaillance tombait. — L'héroïsme lui-même est faible devant ces horribles nausées qui étreignent et retournent le coeur.

Berthe songeait à fuir.

Lucienne! elle voyait Lucienne! sa flile ! — - et 11 lui semblait que l'œil de Lucienne était sur elle. — Sa tète se perdait.

Ob ! e'il n'avait fallu que mourir 1... • ••»•• ..••••••»,

Elle se leva. — - Ses Jambes chancelaient.

Elle se mit ft genoux devant le prie-Dieu.

Mais avant que sa bouche eût trouvé une parole de prière, elle se redressa épouvantée.

Vïûèe de prier en ce lieu lui apparaissait comme un sacrilège.

Gabriel! Gabriel! l'enfant adoré! le fils de Lucien! Gabriel, qui avait été le rêve heureux de la Jeune mère! son espoir et son courage!

Gabriel! 6 )non Dieni mon Dieu!

Gabriel! sa Joie et son orgueil 1 — Un voleur!

Ou bien le fils d'une voleuse!

Car ce dépôt, si Ton voulait prétendre que Gabriel ne l'avait pas enlevé, il fallait dire : C'est moi...

Voleur ou fils d'une voltuse l Hélas t un abîme sans issue 1

Ce Gabriel, 4^ Berths sen 80iilrftBaU|-«-quaad IHUà ififent, les mères le lui enviaient.

Un chérubin tout rose avec de grands chefMI boidési

Et son sourire d'ati^ beurèuilu*

Ob! dans le jardin, quelques beiirel nlpihiTaMt ïïehbm Favait vupAle, les chereuxépaftf le bksphèÉieà la boiichel

Il avait dit :

•^ C'est donc bien vrai» eela^ ma mère I

Et il lui avait montré une lettre ott on rappdait bâtard*

Une lettre qui disait : — Votre mère esi uÉie lemme péirdttet

Pauvre fierthel elle savait bielà qu'elle s'anit mèmtf j^ ramour de son fils pour prix de son dernier Mcrificei

Gabriel l'avait repoussée.

Mais il fallait le sauver, Gabriel I Airftntde iobserà nooHr, U fallait le racheter.

•^ Pour luii pour luil murmundt-elle m Jol§[naBl tes aikis ^ glacées...

' On dit qu'à rbéure où la porte de lé prison a*ou?ri pcnf la ^ dernière fois, quand le geôlier entre et anbobœ que rbeari du supplice va sonner, on dit que l'agonie da oamianMié bU . trêve.

Il se redresse en face de la mort.

Le bruit d'une voiture se fit entendre dans la rat»

Berthe pressa sa tète à deut malaSk

La porte cochère s'ouvrit.

Des pas montèrent rescalier«

Berthe leva les yeux au ciel, ses beaux yeux chargit de laM ^ mes; elle croisa ses bras sur M poitrine et attendit.

&VtlÉll

M. Raymond Lointiet ehtfâ, guidé pai" Paoll. Paoli le conduisit A un siège et sortit nptH m\v Mt 4 madame de Marans un signe d'intelligence. Un quart d'heure auparavant, ce signe dlntdHgênce adftit I blessé Berthe au plus sensible du cœur.

Hais, en ce moment, elle n'y prit point garde.

L'aveugle^ qui s'était assis, attendit une minute. ^ ,

uiyiiizBO by VjOOQIC

Au bout de ce teii}ps, il demanda :

— Êtes- vous sortie, madame PaoliP Personne ne répondit.

* La voix de l'aveugle 'Changea..

— Voulez-vous vous approcher de moi? murmura-t-il d*aa ton timide et doux comme une prière.

Berthe n'hésita pasv

Elle s'approcha. — Et comme la mail de l'aveugle tâtonnait et cherchait, elle lui donné sa mais.

Ils étaient donc là l'un près de l'autre, Berthe et Lucien, seuls dans une chambre close, — plus près encore que la veille, lorsque Lucien s'était penché sur Berthe évanouie dans le Jardin de la maison de Marans.

M. Fargeau avait dit alors :

— Us ne se reconnaîtront Jamais!

Dès que Lucien eut la main de Berthe entre les siennes, il ne parla plus.

Une expression de pitié triste était venue à son front.

Cette main était froide comme la main d'une morte.

Bien qu'elle sût qu'elle était en face d'un aveugle, Berthe n'osait pas relever les yeux.

Entre ces êtres qui s'aimaient depuis qu'ils sentaient leur j^ne, qui secherchaient; entre ces deux cceurs dont la tendresse avait résisté au temps et à l'absence, y eut-il, à cette heure, ce courant électrique, ce mystérieux contact dont on parle dans les livres?

Nous ne savons.

Parler en sceptique des secrets de l'âme ne convient ni à nos «ympathies ni à nos croyances.

Mais il nous convient moins encore de mentir ou de disserter à faux.

Voici ce. qui se passa dans la vérité vraie :

Lucien pensait tout naturellement à Berthe, puisque c'éuit la pensée de Berthe qui l'avait amené là.

En ce moment, le souvenirdé Lucien était aussi dans l'esprit de Berthe, parce que, aux heures de souffrance suprèipe, le passé heureux renaît toujours dans la mémoire.

Mais ridée ne vint pas à Lucien que la femme dont il tenait la main pût être Berthe.

Et Berthe n'eut pas un seul instant la peasée que cet homme aveugle pût être Lucien.

Ce fut ce dernier qui rompit le silence,

LB JEU DE LA MORT 2o3

— Comme votre main est froide l dit-il; vous souffrez? • — Oui, répliqua Berthe , — je souffre.

Ed parlant, elle releva les yeux, parce que cette voix éveiN lait en elle une vague et incompréhensible émotion.

Lucien avait toujours son bandeau sur les yeux.

Berthe n'aVait garde de reconnaître son voisin de la rue du Regard. Elle l'avait aperçu à peine une fois ou deux, au fond de sa voiture fermée.

Elle ne connaissait que M. André, le frère atné.

Ce qu'on voyait du visage de Lucien ne pouvait faire naître qu*un sentiment : la pitié.

Mais Berthe était-elle en position d*avoir pitié P

Elle ne remarqua point que cet homme était beau et jeune encore ; elle vit seulement la pâleur maladive de sa joue et TexpressiOD de résignation douce qui était autour de ses lèvres.

Lucien sentit qu'elle le regardait.

«— Je vous fais peur?... murmura-t-il encore.

— Non, répondit Berthe; —demain, je serai morte. Lucien tressaillit et lâcha la main de Berthe, qui tomba le

long de son flanc.

— Mortel répéta-t-il, tandis que ses membres tremblaient; on dit que vous êtes belle comme un ange.... belle et jeune... Vous avez une voix qui semble ravie aux concerts du ciel.... une voix dbmme je croyais... une voix qui me rappelle...

Il s'arrêta et reprit :

— Mais c'est de vous qu'il faut parler... Vous êtes donc bien malheureuse?

—Puisque je suisvenue... commença Berthe. •

— Oui... oui... rendez-moi votre main, madame... Tous êtes venue.-, donc vous êtes bien malheureuse!... c'est vrai... puisque vous avez de l'honneur!

Berthe lui avait rendu sa main.

Une larme vint à ses yeux pendant qu'elle répétait :

— De l'honneur!...

— Je le sais bienl dit l'aveugle avec vivacité; —j'en suis sûr!

Puis il ajouta en souriant :

— Moi aussi, madame, j'ai de l'honneur! Berthe le regarda étonnée.

— Non, non, poursuivit l'aveugle, vous ne mourrez pas?.. El je suis bien heureux, allez, que vous soyez venue ! Mourir,

vous!... Dieu est bon, madame. Regardeemoil..! ai-Je Tair d'uD homme qui marchande le malheur des femmes ?*.»

— Vous avez l'air bon, murmura Berthe.

— Je suis seul... lout seul sur la terre... avec un souvenir qui est mon bonheur et mon malheur... mais je vous dirai ma pauvre histoire... £coutez-moi d'abord... Voulez-vous que je sois votre frère ?

— Mon frère !..» dit Berthe qui croyait rêver.

— Il y a bien longtemps que vous êtes ma sœur, vousl reprit Taveugle; — j'allais vous entendre à ce petit théâtre... Et voyez ce que c'est ! en vous écoutant, je me disais : Elle snufTrel... elle souffre!.. Comment faire pour la consoler?... Qu ind on est aveulie, madame, on devient timide comme un eih fiint... je n'osais pas... Alors je me suis servi de cette femme^ madame Paoli... Et quand elle m'a rapporté un non pour réponse, j'ai pensé : — tant mieux I elle est beureusesaBs doute... Elle n'a pas besoin dé moi...

— Que Dieu vous récompense, monsieur ! murmura Berthe. >— Et maintenant, reprit encore Lucien, qui parlait vite

comme s'il eût été pressé d'épancher son cœur trop plein, — et maintenant que vous êtes venue, je dis une seconde fois tant mieux!... car je suis riche... car je vous aime!^... Vous me comprenez bien, n'est-ce pas? je vous aime comme peutaimer une pauvre âme emplie par un souvenir... Ce n'fst pas de l'amour, madame, quoique votre voix, bien souvent, — et ce soir encore, '>— m'ait plongé dans une véritable extase... C'est une tendresse si bonne et si douce qu'elle suffirait presque à me consoler... et depuis vingt ans, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une joie si vive que celle qui m'est donnée par la certitude de vous tirer de peine.

11 y avait dans l'accent de l'aveugle tant de véritéi tant d'émotion naïve, que Berthe ne pouvait douter.

Et pourtant était-ce bien possible l

Ces choses arrivent-elles?

Berthe surtout, Berthe qui n'avait rencontré dans la vie qu'amertume et déception, Berthe, qui avait été si amèrement éprouvée, ne devaii-elle pas écouler la voix qui s'élevait au dedans d'elle-même et qui disait : Impossible ! impossible I

Est-ce au fond de l'abîme qu'on trouve ainsi le paradis ?

11 y avait un fait incontestable et désolant : elle était là par l'entremise de madame Paoli.

Sa présence sanctionnait un marché. ^

L§ JEtr DK LA MORT 535

If cet homme (fui lui disait . Soyez mn sœttf , cet homme ne pouvait rien ignorer. II savait qu'elle venait chercher de l*argent!

Berthe était entrée là, soutenue par Tîdée de la mort. Elte accomplissait le plus horrible et le plus sublime des sacrifices.

Mais ce qui était sublime dans ce sacrifice n'apparaissait point au dehors. La honte seule se montrait.

Pour Faveugle, qu'était Berthe, sinon la femme malheureuse on coupable qui cède au désespoir et qui dit : Je donne mon honneur pour garder ma vie t*

Une chanteuse, en outre, notez cela, une chanteuse de petit théâtre !

Et cependant Taveugle semblait craindre d'offenser avant tout. 11 hésitait même à proposer cet argent qu'on était venu chercher.

Etait-ce un fou P...

Car Berthe ne soupçonnait pas qu'on pût raiUer son agonie.

Il est dans Tessence même du malheur d'espérer aisément. C'est le suprême bienfait de la miséricorde de Dieu

Berthe repoussa de force les doutes de sa raison révoltée.

Elle se prit à regarder l'aveugle, et comme son visage exprîlûaît la bonté, rien que la bonté, Berihe eut confiance.

— Vous jn'éeoutez, n'est-ce pas? demmfida Lucien. ^ —Oh I oui... je vous écoute, répliqua Berihe.

— Et vous me croyez ?

— Il y a des gens si nralheureux qu'on n'oserait les tromper.

— C'est donc votre malheur seulement qui vous fait cpoire 1 s'écria Lucien tristement; — mais, plus tard, vous m'aimerez un. peu, madame... je ne demande rien...

Berthe fut prise d'un élan soudain, qu'elle dut attribuer à la reconnaissance.

Elle baisa la main de l'aveugle.

— Que faites-vous ? dit-il en pâlissant. Puis il ajouta :

— Une sœur ne baise pas la main de son frère... vous ne voulez de moi que comme bienfaiteur... J'accepte ce rôle, madame : l'avais trop espéré.

— Que voulez-vous que je vous éA^ei s'écria Berthe; — vous ne me connaissez pas... vous ne savez pas ce qui m'excuse...

Lucien sourit.

— Vous êtes orgueilleuse... dit-il doucement; vous ne voulez pas me laisser le bor'jeur de mon ignorance... Et si je

VOUS devine, moi, madame!... si je sens avec mon cœur ce qu'un autre lirait peut-être sur votre beau visage... Si mon l^me vous voit noble, pure, chrétienne, subissant le plus poignant de tous les martyres!...

— Vous me connaissez !... balbutia Berthe épouvantée, — cette Paoli vous a dit!...

Lucien secoua la tête lentement.

— Elle ne m*a rien dit, madame... rassurez-vous... Je sais que vous vous appelez Lovely... Si vous avez un autre nom, f je l'ignore. [

— Non ! non ! prononça Berthe avec vivacité, — je n*ai pas * d'autre nom!...

— Vous ne savez pas mentir, madame!

Il y eut un silence.

— Vous ne savez pas mentir, madame, répéta Taveugle après quelques instants; — ce que vous coûte la démarche qui vous a mise en face de moi, c'est votre secret. Je puis le deviner vaguement... je ne vous le demanderai jamais : ce n'est pas à vous de vous faire connaître, puisque, si vous acceptez mon aide, c'est moi qui vous serai redevable. Prenez, je vous en supplie, chaque parole que je prononcerai au pied de la lettre... Ne croyez point à une délicatesse romanesque ou exagérée : j'ouvre si rarement mon pauvre cœur !... De quel poids pèsera dans la balance ce que vous voudrez bien accepter de moi auprès de cette joie que j'éprouve !.. Madame, je vous le dis parce que cela est vrai : c'est moi qui < vous dois de la reconnaissance.

Berthe ne répondait plus.

Que répondre ? —Cet homme était pour elle comme un ange descendu du ciel.

Et il eût été aussi raisonnable d'espérer la venue d'un ange que de croire, avant de l'avoir vu, à l'existence d'un pareil ; I homme. ';

! Berthe remerciait Dieu silencieusement. I

Toute crainte avait disparu de son cœur.

Elle se sentait sauvée.

Parmi les larmes qui mouillaient encore sa paupière, il y avait un beau sourire.

— Je ne veux pas que vous gardiez un doute, reprit l'aveugle i^en reposant sa tête contre le dossier de la bergère où il s'asseyait; je ne veux pas même que vous gardiez un motif d'être étonnée... je veux que vous arriviez à vous dire : S'il m'a scr-

vie, moi J'ai fait plus, j'ai mis un véritable baume sur sa blessure... Je suis sa bienfaitrice...

— Écoutez-moi, madame ; vous jugerez si je dois rendre grâce.

« Je n'ai eu qu'un seul amour dans ma vie ; c'était avant d'être aveugle.

« J'étais jeune, heureux, confiant dans l'avenir. On m'aimait. Celle qui m'aimait était belle entre toutes et bonne, et noble» et sainte 1

« Dieu, qui l'avait faite si supérieure aux autres femmes, l'avait, en revanche, affligée d'un grand deuil.

« Elle était aveugle... »

Berthe tressaillit. — Sa taille se redressa, raide et tendue.

Lucien sentit sa main trembler.

Il poursuivit d'une voix altérée par l'émotion:

— Pourquoi cacher la folie de mon espoir?... vous êtes artiste... elle était artiste... Eh bien oui!... j*ai pensé parfois... Madame, vous l'avez peut-être rencontrée, car votre main vient de frémir dans la mienne!

— Moi!... fit Berthe au hasard,

— Une cantatrice aveugle...

^ Jamais, monsieur.

La joue de Berthe était pâle comme la joue d'une morte. Lucien laissa échapper un soupir.

— Ce n'est pas pour cela que je vous ai demandé une entrevue, au moins, madame, reprit-il; mais l'égoïsme se glisse partout...

« Je continue :

« Nous vivions en Bretagne... »

— En Bretagne 1... répéta Berthe qui défaillait. Lucien s'arrêta.

La main de Berthe redevenait glagée entre ses mains.

— Qu'avez-vousP... qu'avez-vous; madame?... demanda-t-il vivement.

— Je n'ai rien, répliqua Berthe.

— Vous connaissez la Bretagne?

Berthe hésita, puis elle répondit :

•— J'ai chanté par toute la France, monsieur.

BSRTBEf BIHrHll

Malgré sa pnidence et la l)elle discrétion de sa nature nniversitaire, M. Fargeau. s'était peut être beaucoup avancé lorsqu'il avait dit :

— Ils ne se reconnaîtront jamais I

Dans le langage vulgaire, on parie des yeux iu cœur, — Berthe n'avait jamais vu Lucien; Lucien ne pouvait plus voir Berlhe; il fallait les yeux du cœur.

Mais ils n'étaient muets ni l'un ni l'autre.

En ce moment, Lucien re§;retlait d'être aveugle comme il ne l'avait jamais fait depuis vingt ans.

11 eût donné tout ce qu'il possédait au monde pour pouvoir jeter un regard sur cette femme qui était là devant lui, et dont la main froide tremblait.

Quant à Berthe. elle était frappée si violemment, que vous l'eussiez à peine reconnue.

L'angoisse et le bonbeur se dîspufaient l'expression de son visage.

Elle ne savait pas encore. Mais elle croyait déjà.

Son amour, son seul amour t rhomme qu'elle cberchait depuis vingt ans! le père de Lucienne et de Gabriel.

Lucien, — Lucien dont elle n'avait pas entendu la voix depuis ce dernfer jour où il lui avait dit : Je l'aime! daiîs le chêne de la Mestivière.

Quel rêve!

Lucien aveugle!

Mais pourquoi ne pas se jeter à son cou ! pourquoi ne pas lui dire: — Me voilà, Berthe, ta femme î Bçrthe, qui l'aime et qui n'a jamais cessé de t'aimerî

Hélas! hélas! c'était là l'angoisse.

Angoisse affreuse, souffrance terrible parmi toutes les souffrances qu'elle avait subies, la pauvre Berthe.

Lucien reprit, après un silence ;

« — Nous autres, Bretons, nous aimons tous ceux qui sont de la Bretagne... c'est pour cela que je vous ai interroijée, madame...

« Nous devions nous marier, la jeune fille et moi...

« Vous ai-je dit son nom?... »

— Je ne sais, répliqua madame de Marans.

— Elle s'appelait Berthe...

LE lEU DE LA MORT 259

Berthe appuya sa main contre son cœur. — One larme jaillit de ses yeux. — Mais elle ne parla point. L*aveugle attendit un instant» puis il reprit : « *— Un misérable voulut s'attaquer à elle ; je le tuaf.

< Je quittai le pays. Un jeune garçon, qui était mon ami plutôt que mon serviteur, et que j'aimais comme s'il eût été mon frère» m'avait promis de me la ramener à Grandviile, od nous devions nous embarquer.

« Il me manqua de parole, — que Dieu le lui pardonne! — C'est le bonbeur de ma vie entière qu'il m'a pris. •

— Tienoet Blône l pensa Berthe.

Puis elle ajouta iolérieurement :

— Il ne m'avait pas oubliée!... Et Fargeau a^'ait menti à Li Mesiivièrel... mais sa bouche resta close.

Elle ne pouvait plus conserver même un doute, Ei cependant la pâleur de son front devenait plus mate, et ses yeux levés au ciel exprimaient un navrant désespoir.

< — J'abandonnais, en Bretagne, poursuivit Lucien, une assez riche succession, mais la fortune, que je ne désirais pas, vint en quelque sorte me chercher.

« J'étais parti avec un chevalier d'industrie qui nous avait tous trompés, et qui, au lieu de nous conduire à l'autre bout de l'Europe, comme il en avait pris rengagement, nous laissa sur la côte d'Angleterre, sans ressources ni amis.

« Je ne sais pas ce que devinrent mes compagnons.

« Moi, j'entrai au service d'un négociant de Southampton, qui m'adopta et me laissa cent mille livres de rentes.

« Je n'avais pas attendu la mort de mon bienfaiteur pour chercher les traces de ma pauvre Berthe. J'étafs retourné en Bretagne, j'avais revu mon pays malgré les dangers qui m'y attendaient, car j'étais un meurtrier.

« Berthe avait disparu. — Nul m savait le Heu de sa retraite.

« Madame, au moment où je l'avais quittée, Berthe allait être mère.

« C'était ma femme et mon enfant que je perdais à la fois.

ic Je me dis : Tout ce que Dieu me donnera d'existence sera consacré à les cbe cber.

« J'ai tenu ma parole, madame, mais Dieu n'a pas voulu... »

11 posa le revers de sa main sur son bandeau, au travers duquel son front brûlait.

Sa voix avait des larmes.

tB JEU OB U ITOBT

« — Je Taimais bien, madame, re(uit-il; centre elle et notre enfant adoré, j'aurais été si heureux!

« J ) l'aimais tant, que, durant ces longues années, elle a été la pensée unique de ma veille, le seul rêve de mon sommeil.

« 11 faut vous dire cela, puisque c'est Texplii^tion de ma conduite et l'excuse des moyens que j'ai pris pour vous rapprocher de moi.

« Madame, Je n'ai point agi au hasard. La femme que je veux aider, soutenir, aimer, c'est bien la femme qui chancelle, vaincue par le malheur, qui chancelle au bord même de Tabîme. — C'est la femme Ûère, mais terrassée, qui murmure comme vous à la dernière heure de la lutte : Pour mon enfant t.. .

« Car vous êtes mère... n est-ce pas que vous êtes mëre?...>

Berthe sanglotait; ce fut sa réponse.

« — £h bien ! continua l'aveugle, — belle commente l'était, ignorant la vie, pauvre, toute seule en c^ monde, qui sait, oh ! qui sait si elle n'a pas dit dans le désespoir de son pauvre cœur : —Pour mon enfant ! pour mon enfant!...

« Vous pleurez, madame; je vous entends... merci!

< Écoutez! quand je dis peut-être, je me trompe, je mens... Les rêves... croyez-vous aux rêves?... Les rêves me l'ont montrée toute pâle et toute brisée... J'ai entendu sa voix changée par les larmes... je l'ai vue qui franchissait un seuil maudit... Madame, madame 1 s'écria-t-il avec exaltation, -— ne me remerciez pas si je vatis sauve^ car c'est pour forcer Dieu à la sauver! >

Berthe lé contemplait avec admiration. Ses sanglots faisaient trêve. Vous eifisiez dit qu'elle voyait son àme si belle à travers l'enveloppe de son corps.

Que d'amour et quel amour!

Lucien! c'était son Lucien bien-aimé qui parlait ainsi !

Et Berthe ne suivait pas son cœur qui s'élançait ardenunent vers lui !

Berthe demeurait immobile ; Berthe se taisait.

Pourquoi?

Parce que derrière ce bonheur immense qu'elle avait rêvé comme on rêve Fimpossible : revoir Lucien, Il y avait une incomparable torture.

Parce que Beithe était là chez madame Paoli, parce qu'elle y était venue pour vendre son corps avant de mourir!

Parce que... Mais vous comprenez! Un abîme encore! L'eufer au seuil du paradis !

uiyiiizeu uy ■v^j w v^ pt i >^.

Elle ne voulait pas, — et le pouvait-elle? — Berthe ne voulait pas dire à Lucien : C'est moi !

Cette force mystérieuse qui était entre la faim de Tantale et les mets offerts par l'ironie des dieux, cette force étreignait la pauvre Berthe! Elle ne pouvait pas, vous eussiez fait comme elle. Elle ne pouvait pas!

Ce qu'elle souffrait, il ne faut pas même essayer de le dire.

L'aveugle, lui, ne savait pas.

Il poursuivit :

«— Pendant un peu plus de deux ans, je cherchai avec courage. La Providence m'avait donné la richesse : il me semblait que j'avais une heureuse étoile.

« Nulle part je ne trouvais la moindre trace, mais j'allais toD^ours.

« En ce temps-là, je n'étais pas aveugle.

« Je faillis mourir de joie une fois, madame, car je la revis... »

-^ Qui?... Berthe? interrompit madame de Marans avec vivacité.

— Berthe et mon pauvre Tiennet Blône, répondit Lucien, — tous les deux en même temps.

« C'était au théâtre de Naples, le jour de l'incendie. »

— Oh!... fit Berthe, qui ne put se retenir.

— Vous avez entendu parler de cela? demanda Lucien. Berihe fit sur elle-même un effort terrible.

— Non, répliqua-t-elle, — jamais.

Lucien ne prit pas trop garde, entraîné qu'il était par ses souvenirs.

« — Je ne m'attendais à rien, continua t-il; j'étais entré là comme j'entrais partout... pour voir... pour chercher.

« Tout à coup mon cœur sauta dans ma poitrine. Une femme descendait la scène... C'était Bt^rthe... ma chère petite aveugle !

< Elle chanta. — - Oh! madame! madame i le charme me retenait cloué à ma place.

< Votre voix seule, en ce monde, peut être comparée à la voix de Berthe.

« Pendant qu'elle chantait, une fumée épaisse s*éleva au fond du théâtre. Acteurs et choristes s'enfuirent; mais Berthe resta parce qu'elle n'y voyait pas.

< Je m'élançai.

« De l'autre bout delà salle un autre homme s'élançait aussi. « Ce fut alors seulement que je reconnus Tiennet Blône.

lE 1£U DE LA MOai

« Tiennet, BertUe et moi, c'était comme un triangle hamaîa formé par trois cœurs amis qui s'étaient perdus, qui se clierchaient passionnément et que le hasard rapprochait ainsi à l'improviste.

« La flamme montait et remplaçait la fumée.

« Nous avions à vaincre, Tiennet et moi, le flot des spectateurs qui se ruaient en sens contraire vers la sortie de la salle.

« Je voyais la tête de Tiennet au-dessus de la foulf . II m'avait reconnu, lui aussi, — et une fois, parmi ce grand tumulte, j'entendis sa voix qui me criait :

« ' Frère, courage!

« Berîhe commençait à prendre la conscience de ce qui se passait autour d'elle. Nous la voyions étendre ses pauvres bras dans le vide comme pour chercher du secours.

« Nous arrivâmes ensemble à l'orchestre, Tiennet et moi.

< II étendit sa main ; je la touchai.

« D'un bond il sauta sur la scène.

« J'y étais avant lui,

« En ce moment une poutre enflammée se balança au-dessus de nos têtes...

« — Berlhel Berlhe! m'écriai-je... »

Madame de Marans haletait à entendre ce récit.

Elle mettait toute sa force à retenir Taveu qui voulait s'élancer hors de sa poitrine.

Quel bonheur, mon Dieu l si elle avait pu dire :

— Ce nom, je l'entendis:... Et je te reconnus, mon Lucien !..

« — La pauvre Berthe étendit ses bras vers moi, poursuivit Lucien; — la poutre enflammée tomba entre nous. —Le feu m'enveloppa.

« Je ne sais pas ce qui advint de berthe et de Tiennet Blône.

« Moi, j'étais aveugle... »

II se tut.

Berthe se disait...

— C'est pour moi qu'il est aveuelel Lucien pensait et cela le consolait :

— C'est pour elle.

« — Que d'années depuis lors! poursuivît-il tout haut, — que de temps écoulé... L'espoir s'est enfui, madame... car, maintenant, elle passerait près de moi, que je ne le saurais pas.

« Je ne la retrouverai jamais sur la terre.

« Si Dieu me compte mon martyre «n ce monde, je la rever-

rai dans le ciel, où elle sera sainte entre toutes les saintes...

• Yoilà mon histoire, madame. Vous voyefc bien que vous pouvez m'aimer comme votr-e frère. Vous voyee bien qu'en acceptant mon aide, tous itte donnerez la seule joie que je puisse avoir ici-bas.

* Si ma pauvre Berthe est morte, die sourira aux pieds de Dieu en voyant votre peiné soulagée.

a Si elle vit, Dieu lui rendra ce que je vous donne... »

La force humaine a ses limites étroites.

C'était un cœur vaillant que celui de Berthe, mais cette souffrance était trop navrante.

Pendant que Lucien parlait, toutes les émotions que peut éprouver une âme, son âme les avait éprouvées.

Délices et tortures, tout!

Et c'est là ce qui ploie les plus robustes natures.

Elle Taimait! si vous saviez ! plus qu^autrefois, ^i!le fois plus!

Cet homme si bon, ce cher coeur d'où l'amour, la générosité, la patiente miséricorde s'épanchaient comme d'une source intarissable.

Lucien qu'elle voyait dans ses souvenirs, bouillant jeune homme, hardi, franc, joyeux 1

Lucien, qu'elle retrouvait courbé sous un nhilheur sans nom.

Lucien, qu'elle eût pu rendre d'un mot le plus heureux des hommesl

Mais cette chambre, ce temple impur dont elle avait franchi le seuil en victime 1

Ce marché odieux qu'elle avait accepté !

Jamais! jamais!

Plus elle l'aimait, moins elle pouvait. — Écoulez, c'est horrible, cette pensée : elle était chez Paoli, sa i'ôveàdeuse d'à- mour!

C'est horrible I

Luden avait oroisé ses bras mr sa poftHne. II se l<et)ltait en lui-même et sa pensée allait vers le pasâô lointain. Berthe le regarda longtemps.

Ses yout étaient baignés de larnies.

Elle se laissa glisser à genoux sur le tapis. Ses mains se joignirent,

C'était une adoration muette et si ardente, qu'elle se la reproclia comme un blasphème.,.

— - Je t'aime 1 murmura-t-elle audedans de son cœur; — je t'aime comme jamais on n'aime en ce monde 1

Sa belle bouche se fronça comme pour donner un baiser.

Puis elle ajouta, le désespoir dans Tàme :

— Adieu, mon Lucien I adieu pour toujours!

Elle s'enfuit en courant comme une folle.

Le bruit de la porte qui se refermait tira Lucien de sa rêverie.

11 chercha la main de madame de Marans, Puis, comme il ne la trouvait pas, il dit :

— Madame... maéame... où êtes-vous?

Pas de réponse.

— Où êtes-vous? répéta Lucien qui se leva tremblant.

On eût pu entendre sa respiration oppressée dans le silence du boudoir désert.

— Partie!... murmura-t-il ; pourquoi?

Le sang lui monta aux joues, puis sa pâleur revint mortelle.

— Oh !.. fit*il en se couvrant le visage de ses mains. Une pensée envahissait irrésistiblement son cerveau.

— Berthe en ce lieu! Bcrthe! c'était Berlhe!

La sueur froide inondait ses tempes.

Et ce fut un dernier cri déchirant :

— Berthel Berthe!...

CHIFFON DE PÀPIBA

Aux cris de l'aveugle, madame Paoli accourut. Nul n'avait vu sortir Berthe.

I Lucien questionna, s'informa, Lucien offrit des sommes t folles pour savoir,

I La charmante Milanaise n'était pas femme à refuser son bonheur. Mais elle avait peur de M. André Lointier. Avant de ' répondre, elle réfléchit.

Le résultat de ses réflexions fut que la discrétion était de rigueur à cause du voisinage de la maison de Marans et de l'hôtel Lointier.

— Demain, se dit-elle, je verrai cet André,., et il seni ipu-

jours temps défaire marché avec Faveugle... Le bel oiseau ue s*envolerapasI

Nous verrons si elle se trompait

En attendant, ^le répondit qu*on pouvait trouver madame Lovely au théâtre de Diane, — qu'elle s'infcrmerait soigneusement,—et que dès le matin elle aurait l'hovieur de faire pan à M. Raymond du résultat de ses recherches.

Madame de Marans rentra chez elle au milieu de la nuit.

Gabriel n'était pas encore de retour. — Clémeace était cach ée dans la chambre de Lucienne.

Ce fut Lucienne qui vint recevoir sa mère.

La pauvre enfant était bien changée. A peine eussiez-vous reconnu en elle cette blonde fille, Jayeusaet naïve, qui fourrait sa jolie tète entre les grammes de lilas pour donner le baiser à son amie.

De cela, il n'y avait pourtant que dei^x Jours.

Madame de Marans, au contraire, avait fait sur elle-même un suprême effort... — Après cette scène déchirante où le désespoir lui était venu à travers la Joie la plus profonde qu'elle eût souhaitée jamais, elle avait refermé son cœur.

Elle se regardait déjà comme n'étant plus de ce monde.

— Mère, M dit Lucienne qui n'osait pas l'interroger, — il y a quelqu'un là, dans le salon, qui t'attend.

—Quelqu'un! répéta Berthe étonnée, à deux heures du matin!

— Il t'attend depuis minuit, ma mère, répondit Lucienne.

— Et tu ne le connais pas?...

— Oh! si...

— Qui est ce?

— Bonne mère! s'écria Lucienne en lui prenant les deux mains qu'elle couvrit de baisers, — nous sommes bien malheureux, je le sais, va!... Eh bien 1 c'est cet homme qui a lait notre malheur... C'est ton ennemi...

— Je n'ai pas d'ennemi, enîant, voulut dire Berthe.

-^ Ma mère! ma mère chérie! poursuivit Lucienne, qui fondait en larmes, tu ne veux pas me dire... Cet homme qui est là, c'est M. André Lointier.

— Ah! (H madame de Marans, qui se senttt frémir sans savoir pourquoi.

Mais elle se remit tout de suite.

Que pouvait-elle craindre encore?

— Va le reposer, ma petite Lucienne, dit-elle; — Je vais voir ce que me veut M. Andfé Lointier.

Lucienne rentra dans sa chambre dont la porte donnait sur le salon.

Madame de Marans se rendit dans cette dernière pïèèe, oà elle trouva M, André LoinHer, installé commodément.

Il faut ici se bien rappeler la situation . madame de Marans ne connaissait M. André Lointier que comme un voisin. Elle ne se doutait paftdu tout que son vrai nom f^ Fardeau Grébu de la Saulays.

Elle ignorait en outre la part que cet homme avait prise à ses récents malheurs, et les paroles de Lucienne l'avaient réellement étonnée.

Et pourtant il est certain que M. André Loiniier lui avait toujours inspiré une seorète défiance. ~ Nous eussions dit antipathie, si le nobte cceur de Berthe avait pu haïr ainsi par caprioe et sans savoir^

Nous n'avons pas besoin de faire observer que madame de Marans était ici chez ,elle, et que sa tenue devait être bien différente de celle que nous lui avons vue dans le boudoir de la Milanaise.

A son entrée, M. André Lointier se leva et la saiua fort respectueusement.

— Puis-je savoir, monsieur?... commença Berthe.

— Assurément, mjSame, assurément^ interrompit Fargeau de sa voix la plus doucereuse; -* je suis ici pour vous donner toutes les explications possibles... et je m'excuserais tout d'abord humblement d'une visite faite à une heure si indue... croyez-le bien, madame... si ma démarche n'était tout entière dans votre intérêt...

Berthe lui indiqua du doigt un siège.

M. Fargeau salua de rechef et s'assit.

Berthe l'imita.

-* Yiaus savez que nous sommes voisins, madame, reprit Fargeau ; — et quoique vous ayez seulement des rapports avec notre homme d'affaires. «.

— Je sais que vous êtes propriétaire de mon habitation, monsieur.

— Pas moi.... oh! pas moi, madame... mon frère... Voilà loftgtiâmps qu^ nous logeons ainsi porte à porte.. ..et s'il m'était permis, je vous dirais que, malgré moi, la sympathie la plus vive, l'intérêt le plus sincère...

11 s'arrêta.

Madame de Marans flfinclina à son tour*

La voix de M. Fargeau s'adoucît encore.

— Vous êtes mademoiselle Berthe Créhu de la Stulays, Q*est^ce pas? dit^l d'un ton souveraitiemeiU bénin.

Madame de Marans sauta sur son fauteuil. £lle n'en pouvait croire ses oreilles.

Ce nom, elle l'avait quitté depuis vingt ans.

— Je vous étonne, madame, reprit Fargeau, — et peut-être même que sans le vouloir je vous cause une émotion péniWe... pardonnez le-mui, je vous en supplie, eu égard à mes excellentes intentions.

« Je viens vous parler affaires, et, vous le savez, les affaires nécessitent un langage qui n'a pas ces exquises délicatesses de la langue du grand monde oti vous vivez...

« Pour raviver des souvenirs déjà lointains, je vous rappellerai qu'à l'époque de la mort de votre oncle..» »

— Mais monsieur!... voulut interrompre Berthe qui avait peine à se remettre,

— Par grâce, madame, dit Fargeau, — ne niez pas!... Ce quejavance est certain... un démenti aurait le danger de fausser nos positions respectives et de changer en adversaire un homme animé à votre égard des sentiments les plus véritablement dévoués...

« En ce t^ps-là, disais-je, vous étifz aveugle...

« Vous voyez bien, s'inlerrompit-il en remarquant un B90uvemeni de Berthe, que je suis parfaitement renseigné.

« En ce temps là, vous étiez aveugle... Par conséquent, vous ue pouviez reconnaître auciin des héritiers du respectable Jean Créhu.

« Ni Maudreuil, ni Houël, ni Guérineul, ni Menand, ni Fargeau, ni Morin...

« Quant à Lucien Créhu, nous parleronsdeluilout àrbeure.

« Veuille? être bien persuadée, madame, que je n'ai point l'intention de vous effrayer... Mais je dois vous dire que je mis l'un de ces héritiers, inconnus pour vous, bien que vous ayea passé votre enfance au milieu d'eux. »

— Fargeau ! murmura Berthe.

M. André Lointier était sur ses gardes. Il sourit finement.

— Non pasl répliqua t-lî ; — mais je vous déclare tout de .^uite que je garde mon incognito... Choisissez entre ce Fargeau dont vous parlez^ Bouël, Guéruieul, Morin, Maudreuil...

— Maudreuil 1 dit encore Berthe. • Farg^MW w At ^\^ fois fii ^ ni non.

Upoursokit:

^ Yous n'êtes pas sans sayoir combien le testament de votre vénérable oncle était bizarre... Nous avons été obligés d'en subir les clauses... et il se trouve, excusez<mol» belle dame, — que l'existence de Bertbe Grébu est, en ce moment, pour nous tous, un Inconvénient des plus fôcbeux.

« Je me suis dévoué, moi qui vous parle, à l'intérêt général.

« Et, grâce à quelques démarches adroitement dirigées, je vous ai mise dans une position extraordinairement délicate... «

— Gomment 1 s'écria Bertbe; — c'est vous qui...

— Ne me jugez pas dans ce premier moment de vivacité, belle dame... vous verrez bien tout à l'heure que je ne vous veux pas de mal.

— Mais vous m'avez assassinée, monsieur!

-^ Oh I fit Fargeau avec componction , — assassinée l

— Et vous le savez bien 1... oui ! vous savez bien qu'il ne me reste plus qu'à mourir!...

Fargeau «ut un sourire tout paternel.

^ Votre sexe est sujet à tout exagérer, belle dame, reprit-il. — Mourir!... J*espère bien vous 6ter ces idées-là... Mais je dois vous dire tout de suite que nous ne voulons pas que vous ayez une seconde entrevue avec M. Lucien Gréhu de la Saulays...

Bertbe le regarda, stupéfaite.

— Yous savez ?... balbutia-t-ellc.

—Oh 1 chère dame!... dit Fargeau d'un air bonhomme, — je suis comme le Solitaire, moi, je sais tout... Je sais par exemple ou plutôt je devine que cette première entrevue a été sans résultat aucun... car, si elle avait eu le résultat que je craignais, vous m'eussiez déjà montré la porte avec ce geste digne et très noble que vous avez employé avec la pauvre Paoli... la première fois, s'entend... La seconde fois c'était autre chose... — Il ne faut pas que cette entrevue se renouvelle!

— Elle ne se renouvellera pas, monsieur.

— G'est votre idée, belle dame, en ce moment; mais le distique de François W, vous savez :

Souvent femme varie, Bien fol est qui 8!y fie..«

« Moi je suis assez de l'avis du roi gentilhomme» voyezvous.... et je voudrais des sûretés...

« Par exemple, si vous consentiez à quitter Paris dans quelques heures pour n'y jamais revenir. »

tE JEU 01 U MORT

Berthe se leva.

— Monsieur, dit-elle, et cela fut si bien dit que Fargeau demeura un instant déconcerté, — vous êtes fou de vouloir effrayer une femme qui v^ mourir I

Elle le regardait en face.

li y avait en elle cette vigueur tragique qui dompte même les forts.

Mais Fargeau n'était pas un fort; il avait au contraire cette propriété flasque du caoutchouc qui cède, mais qui revient.

— Ne rompez pas Fentrevuè, belle dame, dît- il, avant d'avoir entendu les propositions que je vous apporte... et souffrez que Je vous rappelle qu'une mère... une bonne mère comme vous, madame, ne sauve rien en mourant, puisque ses enfants restent après elle.

Berthe se laissa retomber sur son fauteuil.

— Que voulez-vous de moi? murmura-t-elle.

— Je veux vous sauver, belle dame... après vous avoir perdue... Vous voyez bien, moi, je parle franchement... brutalement même : c'est ma maniée... Je vous ai attaquée de tous côtés à la fois; il le fallait... Maintenant, je vais mettre un baume sur toutes vos blessures.

11 tira de sa poche un portefeuille et posa sur la table vingt billets de mille francs.

— Voici de quoi désintéresser la pauvre vieille Grïècfae, dit-il, — acheter un conscrit à votre cher Gabriel et payer les frais de votre voyage.

Berthe regardait ces billets de banque, qui étaient le salut.

— Us sont à vous, dit encore M. Fargeau.

— A quel prix ? demanda Berthe.

— Votre éloignement d'abord, répondit Fargeau, — puis votre signature apposée au bas de ce chiffon de papier... Je dis votre vraie signature : Berthe Grëhu.

Ce chiffon de papier était un acte sur timbre par lequel Berthe déclarait renoncer en faveur de M. (le nom restait en blanc) à tous les biens meubles et immeubles qui pourraient lui revenir de la succession de Jean Gréhu.

Gomme on voit, M. Fargeau avait vraimcyat manœuvré comme un ange !

Une fois ce chiffon signé, il tenait ses cohéritiers.

U venait au lieu et place de Berthe; il profitait de la clause résolutoire du fameux testament ; il était riche à quatre mitlions! ^ r

Ob 1 le brave homme! mais il fallait que ce chiffon de papier fût signé.

Berthe le hit.

— MunMeur, dit-elle, repreaez votre argent et veuillez vous retirer.

Fargeau remit les vingt mille francs dans son portefeuille, mais il ne se retira pas.

— Je m'attendais à quelque résistance, dit-il en s'arrangeant au contraire plus commodément dans son fauteuil; — les femmes n'entendent rien aux affaires, et ce mot de renonciation vous choque... mon Dieul belle dame, vous renoncez là, je vous en préviens, à une chose que vous ne posséderez jamais... c'est une pure et simple formalité... n'en parlons plus... et permettez tjue je vous expose ce que je vais faire contre vous, puisque vous tenez à continuer la guerre.

LB POKD DU 8AG DE If. FABAEAU

Fargeau en était arrivé au dernier acte de son mélodrame, à cet acte oti traditionnellement tous les traîtres se démasquent.

II n'avait plus besoin de dissimuler. Au contraire, il avait besoin de se faire bien terrible.

11 avait dit à madame de Marans :

— Puisque vous voulez la guerre, je vais vous exposer mon plan de bataille.

Si Berthe avait connu le monde, elle aurait su que la menace est toujours une preuve du désir qu'on a d'entfer en accommodement.

Mais elle ne savait pas le monde, et d'ailleurs M. Fargeau se trompait singulièrement sur ses intentions.

Berthe ne répondit point à sa dernière attaque. Elle réfléchissait.

— Tout d'abord, reprit M. Fargeau, je vais activer Taffaire Grièche.*. Vous aurez des gens de justice chez vous demain malin... Demain matin aussi, le parquet descendra ici pour demander compte à M. Gabriel de ce fait d'avoir tiré à la conscription sous un nom qui n'est pas le sien. Tous ses créanciers seront convoqués, et jugez de la confiance qu'ils auront en apprenant Tusurpation de nom.

En vérité, Berthe n'écoutait guère.

Elle songeait ainsi :

— Vingt mille francs !.. Si Gabriel m*atmait, nous irions en Bretagne... et qui sait si Dieu ne m'inspirerait pas un moyen de faire connaîtreà Lucien notre retraite... Vingt raille francs!

—Vous parlez de mourir, poursuivait M. Fargeau; pardieul madame, pensez-vous que Je n'aie jamais vu de femme en ma vie? Elles ont toutes ce mot à la bouche : mourir... Mais le bel héritage, vraiment, que vous laisserez là à votre fils et à votre fille t

Berthe leva les yeux sur lui. M. Fargeau ne comprit point l'expression de ce regard.

Ce regard voulait dire :

— Pour ces vingt mille francs-là, je donnerais non-seulement ma part d'une succession chimérique, mais la moitié de mon sangl

Fargeau ne pouvait pas deviner cela.

— S*il faut un dernier argument... commença- t-îl.

— Eh! monsieur! interrompit Berthe en haussant les épaules et avec une sorte de rudesse, — je ne suis pas une voleuse comme vous me l'avez fait dire par celte pauvre fille, mademoiselle Grièche, du théâtre de Diane. Et prendre votre argent, ce serait un vé» itable vol 1

— A d'autres ! s'écria Fargeau, —vous voulez me donner le change!...

Berthe fit un geste de fatigue.

Fargeau se demanda si, bien réellement, elle ignorait ses droits éventuels à la succession de Jean-de-la-Mer.

Cela lui parut impossible.

Il se souvenait très bien que Berthe était cachée derrière le rideau, lors du souper des ^nérailles où l'on avait lu te testament de Jean Créhu.

En tout cas, Tignorance de Berthe importait peu.

Il lui fallait la signature à tout prix.

— Si c'est excès de délicatesse, dit-il en changeant de ton, cela vous honore, chère dame, très incontestablement... Mais j'ai l'honneur de vous faire observer que je suis d'âge à ne plus me compromettre à la légère... Il est bien certain, et je vous l'ai dit moi-même, que vous ne toucherez jamais un cen» time de cette succession... Mais d'autres ont intérêt... Moi, par exemple... D autres peuvent... dans tel cas donné... Enfin, je vous propose ces vingt mille francs, après réflexion et en complète connaissance de cause.

Berthe seoûua la tête.

C'était encore un refus.

Fargeau fronça le sourcil.

— Écoutez, dit-il en se levant, — le temps me manque pour vous convaincre par la discussion-., j'aime mieux, dans . votre intérêt méme^ vous contraindre tout d'un coup. Savezvous ce que c'est qu'un détournement de mineure, madame?

Bertlie le regarda étonnée.

~ Ck)mprenez-vous bien, poursuivit Fargeau, — la position d'une femme pauvre, portant un faux nom, chanteuse au théâtre de Diane, habituée de la maison PaoU ?

— Oh ! fit madame de Marans indignée.

— Je puis prouver que vous y étiez encore cette nuit, chère dame. Comprenez-vous bien la position de cette femme, accusée en outre de vol, et qui enlève une feune fille de dix-huit ans que tout le quartier connatt pour une très riche héritière?

— Mais je ne sais pas seulement ce dont vous voulez me ptrier, monsieur, dit Berthe.

Fargeau montra du doigt la porte de Lucienne. Berthe était vaguement effrayée.

— C'est l'appartement de ma fille, ba1butia-t-elle.

M. Fargeau traversa le salon, ouvrit la porte et appela :

— Clémence!

Clémence se présenta paie et la mort sur le visage. Elle avait tout .entendu.

— Madame, dit-elle du seuil où elle s'arrêtait : j'ai voulu vous sauver, je vous ai perdue.

Berthe prit le papier et signa.

-^ Sortez, mademoiselle ! dit Fargeau à Clémence.

Clémence obéit. En passant près de Berthe, elle saisit tout à coup sa main et la baisa.

Quand elle fut partie, Fargeau mit le papier timbré dans son portefeuille et prit son chapeau.

— Il est entendu, chère dame, dit-il, que si vous n'êtes pas partie de Paris demain... ou plutôt aujourd'hui, avant huit heures du matin, je reprends tous mes droits... La trêve que je vous accorde ne va pas au delà de ce terme... Veuillez accepter mes hommages respectueux.

11 se retira sans attendre la réponse.

Quand le petit docteur Gabriel eut subi l'interrogatoire du portier de la maison où Mazurke l'avait enfermé pour se débarrasser de lui, on le laissa sortir.

11 était véritablement ivre de rage.

Cette journée et cette nuit avaient été pour lui comme une suite de malheurs, entrecoupés de mésaventures qui irritent autant et plus que les malheurs.

Dans cette Journée, et non pas seulement une fois, il avait poussé la folie jusqu'au crime : il avait manqué d'honneur et de cœur.

Mais sa colère lui épargnait le remords.

Il s'élança sur le quai. Sa première pensée fut de retrouver Mazurke pour le tuer, de retrouver Clémence pour la punir, de retrouver sa mère pour la juger.

Et quel juge impitoyable!

Il courait seul dans la nuit, s*excitant lui-même et cherchant un aliment à sa fureur.

Comme elle l'avait trompé, sa mère I Clémence, comme elle l'avait trahi ! Et ce Mazurke, y avait-il un nom pour le dédaigneux outrage qu'il lui avait infligé ?

Vengeance! ohl vengeance I

Mais ce silence nocturne et cette solitude ont leur effet puissant, même sur la rage folle.

Et puis cet enfant de vingt ans, malade d'orgueil, cet enfant avait en lui ce qui fait les hommes bons et justes.

Ce qui le tenait, c'était la gourme de l'adolescence.

Il faut être miséricordieux ; nous y passons tous; il n*y a pas de vaccin pour ce mal.

Le pauvre Gabriel, à travers un flux d'extrava^ntes malédictions, se sentit tout à coup pleurer.

Et cette première larme noya sa fureur.

Il s'arrêta, stupéfait du regard qu'il jeuit sur sa conscience.

Sa mère, sa mère, ce fut le cri de son âme réveillée.

Sa mère qu'il adorait, car il l'adorait; hier encore, si on lui avait dit : Tu insulteras ta mère et tu la renieras, il aurait souri de pitié.

Et même, cette folie qui l'avait pris, c'était à cause de l'amour qu'il portait à sa mère.

Sa mère, objet de son culte religieux, il l'avait vue soudain coupable et ne repoussant pas l'accusation lancée contre elle.

Gabriel s'assit sur le parapet du quai.

11 pleurait à chaudes larmes comme un pauvre enfant quil était.

La réaction était complète; il se faisait horreur à lui-même. Et ces preuves qui lui avaient semblé si péremptoires, ces

preuves contre st nère» il les repoussai ; il sedemandait comneot il avait pu seitlemefit y croire une minute.

Sa mère ! une sainte! Maziirke l'avait ëit. tt eût voulu embrasser Mazurke pour avoir dit cela.

Et Glémeftce! eUe avait pleuré. •— Mon Dieu len tout ceci il y avait un mystère, mais Gabriel ne soupçonnait plus.

Il voyait tout blanc comme rinnocence.

— Ofal misérable! misérable I se disait-il; parmi tous ceuxlà qui sont bofis, toi seul, toi seul^ tu es iofâiHe et criminel!

Le remords le poignait.

.11 reprit sa route lentement et la tète basse.

Il arriva dans la rue du Regard» devant la porte de la maison blancbe.

Mais il n'osait plus y rentrer.

Sa mère était là, brisée, désespérée» -^ malade peut-être, — peut-être morte!

Il s'appuya contre le mur.

Sa poitrine se déchirait en sanglots.

Lui aussi pensait à mourir...

11 était environ trois heures du matin.

M. Fargeao s'était couché bien tranquillement, après avoir enfermé Clémence dans sa chambre.

Une seule fenêtre était éclairée» comme d'habitude, sui* la façade de l'hôtel Loinlier : — c'était celle de l'aveugle.

Il veillait en attendant Albert qui ae devait pas revenir.

Lucien avait grand besoin de quelqu'un pourtant à qui il pût confier sa peine et ses espoirs.

Dans la maison de madame de Marans, il y avait aussi une chambre éclairée.

fterther Gabriel et Lucienne étalent réunis dans cette chambre.

(Gabriel) agenouillé» tenait les mains de sa mère coUéea sur sa bouche.

Lucienne souriait et pleurait.

fierthe regardait tour à tour ses deax enfemiS/Ct remerciait Dieu du fond de sa détresse.

£lle les attira tous les deux contre son cceur.

—-Je savais bien, mère» dit Lucienne» -^ que notre Gabriel t'aimaU i

— Ma mèreî oh! ma mère chérie! murmurait le jeune médecin, fou de tendresse heureuse, comme il était fou de rage naguère, — m'as-tu pardonné?... Suis-je encore ton fils?... Mon Dieu! j'ai bien fait de ne pas mourir, puisque me voilà

près de toî, la tête contre ton cœur !... Ma mhtel ma ffièrél dis-moi encore que tu m'aimed !. ..

Bertbe se pencha et lui mil un Miser au front.

— Merci, mère I dit Gabriei-, si tu savais... c'était do feu que J'avais dans ta tête et dans le coeur!... Je crois bien qu*à rheare où fai trahi ta confiance, j'ai été maudit tout de suite... car j'ai cru.*. Ob( mon Dieu! j'ai cru ce qui est impossible et insensé ! j*ai repolisse ma «ère... Plus lard j*ai dit, — et mon ceeHî* »aigne#fc Jusqu^à ia dernière heure de ma vie, — f aï dit : Elle n'est pas ma mère I

Berthe gardait le silence.

Sa lèvre ét^iil toujours sur le front de Gabriel. Au bout de quelques instants, elle se redressa. Sa voix était solennelle et triste, lorsqu'eHe reprit :

— Mes enfants, il faut que vous jugiez votre mère... Je pars de Paris dans quelques heures... Avant de vous dire : Suivezmoi, je veux que vous sachiez le secret de votre vie et de la mienne.

— Nous te suivrons partout, mère! commença Oabriel. Et Lucienne couvrait de baisers les mains de Bertbe* . Celle-ci leur imposa silence du geste.

«^ Je ne m'appelle pas madame de Marans, poursuivft-eile ; mon fils, la lettre anonyme disaitvrai... vous êtes des bâtards... et moi, je chante au théâtre de Diane.

— Mère! s'écria Gabriel, — situ ra*as pardonné, ne dis pas un mot de plus !... cela ressemble ât une justification... As-tu peur que Je Votitr*ge encore et que Je te renies ?

Berthe le couvrit d'un long regard plein de passion.

— Oui, murmura-t-elle; — cai<, cette fols, J'en mourrais î

MADAMB I» MAilAKS

Gabriel était agenouillé sur le tapie. Lucienne s'assit auprès de sa mère.

Celles recueillit un instant ses soiwenir»*

« — J'avai« quatre ans de moins que toi, fit-eile en caressant les blonds cheveux de Lucienne, et je n'avais pas de mère.

« J'étais une pauvre enfant aveugle

• On m'a dit que j'avais été recueillie sur le pont d'un vaisseau. Le feu du ciel prit la vie de ma mère et ferma mes yeux.

« Celui qui me recueillit était un corsaire. Il m*é!e?â comme si J'eusse été sa fille.

« C'était dans un grand château, bien loin dicl.

« Lucien, — c'est le nom de votre |>ère, mes enfants, —avait été mon guide et mon défenseur dés les premiers jours de mon enfance. Nous nous aimions avant ée savoir ce que c'est qu'aimer. J'avais des ennemis 'cruels, parce qu'on pensait que le maître du château me ferait son héritière. Un jour ou me tendit un piège ; c'était alors si facile I On me fit croire que Lucien voulait épouser une autre femme et que J'étais un obstacle à s«n bonbeur.

« Ma première pensée fut de mourir. Mais J'étais mère déjà. U me fallait vivre pour vous.— 11 me fallait aussi laisser la route libre à Lucien pour être heureux.

« Je m'enfuis. »

— Et vous n'avez jamais revu notre pèreP demanda Gabriel*

— Si... Je l'ai revu... bien longtemps après.

— il éUit marié peut-être ?

— Non.

— Alors.« pourquoi?

Berthe mit sa main sur la bouche de Gabriel avant que sa question ne fût entièrement formulée.

— Tu as condamné ta mère sans l'entendre, dit-elle; — vastu maintenant juger ton père?

Gabriel n'eût Jamais cru que la douce voix de madame de Marans pût trouver des faiflexions si sévères.

11 baissa la tète d'un air soumis.

Quant à Lucienne» elle écoutait avec recueillement cette triste et chère histoire.

Madame de Marans reprit :

— Votre père, mes enfants, est l'âme la plus généreuse et le cœur le plus noble qui soit ici-bas.

« Votre père m'aime comme Je l'aime, c'est-à-dire d'un amour désormais impérissable.

« 11 y a une heure, sa main était dans la mienne.

« U ne pouvait pas me reconnaître.

« Et si je ne lui ai pas dit : C'est moi, ta femme... viens embrasser tes enfants... c'est que mon Gabriel avait, par sa faute, élevé entre lui et moi une insurmontable barrière. •

— Moil s'écria le jeune homme interdit.

Madame de Marans avait prononcé ces dernières paroles d'un accent douloureux, mais plein de tendresse.

Elle attira Gabriel contre son cœur.

— Dieu aura peut-être pitié de nous, murmura-t-elle ; —mais aujourd'hui j*ai eu le bonheur dans ma main, et il m*a fallu le repousser.

— Mais, au nom du ciel, expliquez- vous, ma mère!

— Non, dit Bertbe, — ceci est mon secret... Ce que j'ai fait pour toi aujourd'hui, enfant, tu ne le sauras jamais !

Elle parlait de telle sorte que Gabriel n'osa pas insister. Mais que c'était toujours bien le même enfant ombrageux, prompt à soupçonner, prompt à condamner !

— Et que devins-tu, mère, après ta fuite ? demanda doucement Lucienne.

— J'avais pris le peu de bijoux que je possédais, répondit madame de Marans; — je les vendis. — Vous vîntes au monde tous les deux. — Du bonheur et des larmes, pauvres enfants, quand j'entendis vos premiers cris!

< On disait autour de mon lit :

« — Comment fera-t-elle ?... aveugle... pas de ressources... seize ans et deux enfants sur les bras!

« Et moi je répétais au fond de mon cœur •

m Comment ferai-je ?

m J'avais traversé toute la France pour que Lucien ne pût me retrouver et sacrifier à la pitié que je lui inspirerais son bonheur ou sa fortune.

< J'étais seule, sans ami, et aveugle!

' m Aveugle î — On ne sait pas ce que nos pauvres cœurs, à nous autres mères, peuvent souffrir sans cesser de battre.

< On ne sait pas ! et nous-mêmes, quand nous regardons le passé, nous nous demandons : Est-ce possible?

« Hier, moi, j'en étais là. — Mais ce que j'ai souffert aujourd'hui m'a bien prouvé qu'on ne meurt pas de désespoir!...

< Quand je relevai de mes couches, le prix de mes bijoux était épuisé.

— Toi qui es fier, mon Gabriel, tu vas rougir de honte. Ta mère fut oblii^^ée, un soir, à Toulouse, pour avoir du pain, do chanter dans la rue...

« Le pain qu'elle mangeait, c'était le lait de son sein, c'était la vie de son iils et de sa tille I... »

Gabriel était touché au cœur.

-» Je suis fiep, dit-il, mais je ne rougis pas de honte... c'est de Forgueil que j'ai en songeant que vous êtes ma mère!

Lucienne le remercia da r^ard et coila ses lèvres sur la main de madame de Marans^

— Dieu m'avait donné une belle voix, poursiûvit Berthe: quand j*eus fini de diantert an taomme vint à moi et me dit ;

< — Petite, j'ai une troupe ambutante; si ta veux ven^ avec moi, je renverrai ma femme, et toi, tu mettras tes marmetsâ l'hôpital... Gomme ça, nous serons libres.

< Je vous embrassai, mes pauvres anges. Pavais f^and'fiélQe à vous porter tous deux. Mais les paroles de eet homme» e» me montrant la possibilité d'une sèparaliim» me faisaieni vous adorer mieux.

« Perdre mon pauvre trésor! m(m Cbbriel I ma Lncfemae! ses enfants» à celui dont j'idolâtrais le souvenir l

« Quand l'homme me vit vous embrasser, il repril ;

« — Tiens! tiens! elle les aime, à ce qu'il paraît, ses Bki> chesl... £h bien, la petite méfe, ça n'est pas défendu... garde tes bambins, moi je garderai v^ fAmme... Tu chanteras, et je nourrirai tout le monde.

« J'acceptai. >

— Oh I... fit Gabriel.

-^ Chère et bofine mère!... murmura Lucienne dont les beaux yeux bleus se mouillaient Madame de Marans avait un sourire.

— C'étaient des gens grossiers, dit^lle; mais Fhamme tint parole... if me nourrit... et ft la différence de certains directeurs mieux vèttts qui m'ont engagée depuis, il me respecta.

* Je restai deux ans danssa baraque roulante.

« Au bout de ce temps, je débutai au théfttre de Stras^ bourg.

* Il doit y avoir de grandes joies dm» la vie d'artiste. Ces joies, je ne les connais pas. Les applaudissements me trouvaient indifférente, et il me semblait déjà que ces bravos et es fleurs prodigués insultaient à l'honneur de mon fils et de ma fille.

« Je n'étais pas artiste, j'étais mère; je n'étais que mère. Ma gloire, c'eût été de cacher mon bonheur entre vous deux, mes enfants bien-aimés. Mais il fallait vous élever.

« Et ici commence ma faute, •— et ton malheur, mon pauvre Gabriel. ^

* Je gagnais beaucoup d'argent. Pensant à vous comme je le faisais à toute heure, mille idées me venaient touchant votre avenir.

« Ton caractère se montrait, Gabriel. Tu étais orgueilleux.

« Je me demandai un jour si ce ne serait pas pour toi un bienfait suprême que d*ig!iorer le métier de ta mère.

« Et aussitôt mon imagination se monta.

« JMgnorais Si complètement la vie réelle de ce qu'en appelle le monde 1

« Il me sembla qu'il serait bien facile de vous tromper, vous et Tentourage que je vous donnerais. En prenant un nom noble, il me sembla que je vous conférerais la noblesse. Des obstacles, je n'en voyais pas. On me demandait dans les principales villes de la province, on m'appelait à l'étranger. Je me dis : Mon Gabriel et ma Lucienne seront élevés comme un gentilhomme et comme une demoiselle. Ils ignoreront toujours que leur mère a subi ce supplice, — ou cette souillure , — de donner son âme au public qui paie.

a Ils ignoreront que leur mère a monté sur les planches!

« Bien plus, ils rie $ auront pas le malheur de leur naissance. Rien n'entravera leur essor. L'avenir est à eux* Toutes les joies que Dieu m'a refusées, à moi, Gabriel et Lucienne les auront.

< Je me disais cela !

«Oh! pauvre folle!...

« Au début, le hasard me donna raison. Je vous mis en pension tous les deux à Bordeaux. Pour le maître et pour la maîtresse, j'étais madame veuve de Marans, ayant des intérêts considérables hors de France et forcée de voyager souvent. Vous étiez heureux. Moi, j'avais du cœur à travailler pour vous. Je me fis une réputation.

< On parla dans toute l'Europe de la Bettina, la cantatrice aveugle... »

— Mais ce nom est célèbre ! dit Gabriel ; c'était toi, mère ?

— C'était moi, répondit Berthe.

Gabriel cherchait où reprendre son orgueil vaincu.

Lucienne se berçait dans un étonnement enfantin. Vous eussiez dit qu'elle écoutait un conte de fées.

« Chaque fois que je revenais, poursuivit Berthe, — je vous trouvais grandis, plus aimants, plus tendres, — mais plus curieux.

« Sait-on où mène un premier mensonge !

« C'était pour vous. Dieu m'est témoin que je n'avais pas un seul instant songé à moi-même. Pourtant, j'étais sévèrement punie. Il me fallait, dès ce temps-là, me cacher comme une

criminelle, et vingt fois, dans cette ville de Bordeaux où tant d'étrangers se croisent. Je faillis être reconnue.

« Vous souvenez-vous de cela ? Ce fut à la pension de Lucienne que je rencontrai notre bienfaiteur à tous, le savant (iocteur Yan-Eyde. Il venait là soigner une petite fille aveugle. — Il me vit» et tout de suite, il me dit : Madame, je vous rendrai la vue.

< Oh ! Dieu m*a donné en ma vie une joie sans mélange, une (le ces joies qui compensent des années de martyre! — Je vous >is, mes enfants chéris I Je vis mon Gabriel et ma Lucienne, lous deux beaux, tous deux avec des traits semblables, tous deux blonds, comme je savais que Tétait mon pauvre Lucien.

« En vous je le vis, Lucien, votre père, — qu il vous faut aimer, entendez-vous, aimer et respecter, car il m'aime et il vous aime I »

A ce souvenir du jour où, pour la première fois, Berthe avait pu contempler ses enfants, — cette grande fête de leur existence à tous trois,— Gabriel et Lucienne s'étaient rapprochés de leur mère. Ils se tenaient embrassés étroitement. Aux dernières paroles de Berthe, Gabriel se redressa.

— Il nous connaît donc ? demanda-t-il.

Madame de Marans hésita un instant, puis elle répondit :

* — Si tu ne m'avais pas rendue folle de désespoir aujourd'hui, peut-être n'aurais- je jamais revu Lucien en ce. monde... Si je l'avais revu autrement et pour une autre cause, vous seriez tous deux dans ses bras à cette èeure.

« Cette réponse que je te fais, tu ne peux pas en saisir le sens tout entier.

« Ne m'interroge plus... je continue :

« Bordeaux est grand, mais il faut Paris à ceux qui veulent cacher un secret. Nous vînmes à Paris.

« Toi, Gabriel, tu habitais chez la docteur Van-Eyde; toi, Lucienne, tu étais à la pension de la rue de Yaugirard. J'avais encore un peu de liberté ; je fis quelques voyages. La BettiDa jeta comme un dernier éclat à Naples, à Milan, à Florence; — puis elle disparut pour toujours.

< En revanche, madame Lovely, pauvre artiste obscure, s'engagea au petit théâtre de Diane.

« L'Opéra aurait ouvert ses portes toutes grandes à la Bet-

. tina. — Mais Gabriel était un jeune homme. 11 allait à l'Opéra.

t La B^ina aurait pu donner des concerts et gagner deux

cents louis dans une soirée au lieu de quelques fhmcs que son

directeur lui jetait. — Mais M. Gabriel de Marans allait dans le grand monde.

« Si j'avais trouvé un théâtre plus humble que le théâtre de Diane, j'aurais été m'y enfouir.

« £t cependant mes ressources se dissipaient; Gabriel était joueur; il me croyait riche; je voyais bien que nous marr chions vers un abîme.

« Ai-je "besoin de vous dire, enfants, mes craintes, mes eflforts, ma lutte contre le malheur qui venait?...

< Le soir, quand je rentrais, je me penchais sur le lit de Lucienne endormie... »

— Et je sentais une larme sur mon front, interrompit Lucienne. — Oh ! mère, je ne devinais pas tout... mais je savais depuis longtemps comme tu souffrais !...

— Moi, j'ai senti aussi plus d'une fois une larme à mon front, poursuivit Berthe;— quand Gabriel revenait et qtfil me croyait endormie... Hélas! faut-il le dire? ses absences me servaient... S'il n'eût point passé ses nuits au jeu, peut-être aurait-il découvert ma fraude!

Page 1