LE DERNIER PANSEMENT
Le reste du récit de Berihe le lecteur le connaît d'avance.
Elle dit ses terreurs par rapport à la conscription qui devait tout perdre; elle dit aussi la crainte que lui inspirait toute pensée de mariage, et Lucienne comprit son éloiguement pour Clémence.
Pliis vint la question du départ.
Il fallait qu'on eût quitté Paris avant huit heures.
L'impression produite par le récit de Berthe sur Lucienne était de même une reconnaissance sans bornes et une admiration pleihe de tendresse.
Il en était de même assurément pour Gabriel. Mais son émotion avait eu le temps de tomber. —Et celte gourme des vingt ans, on ne la jette pas en une nuit.
Gabriel songeait à son père.
Il y avait en lui de la rancune.
II ne fit aucune objection à ce départ précipité, mais c*est qu il n'osait pas.
11 était corrigé à demi.
Ce qui était complètement revenu en lui, c'était l'amour et le respect de sa mcre.
Pauvre âme dévouée ! que d'efforts et que de souffrances! Mais ce père méconnu! cet homme au cœur si noble! cette manière d'ange qui abandonnait sa femme et ses enfants... Car c'était ainsi que Gabriel arrangeait cela. On dit : 11 faut que jeunesse se passe. Jeunesse et vieillesse, deux terribles maladies ! Jeunesse qui ne peut pas, vieillesse qui ne peut plus I Lucienne s'approcha de lui et murmura à son oreille :
— Ne diras-tu pas adieu à Clémence ?
Gabriel tressaillit.
Pour la première féis de sa vie il s'étonna et se reprocha de n'avoir pas de cœur.
C'est là un grand progrès. — Ils sont presque guéris dès qu'ils voient leur mal.
— Ma mère, dit-iï, — voilà plusieurs jours que je néglige un devoir sacré... Avant de partir je veux poser le dernier appareil sur les yeux de M. Raymond Lointier, votre voisin.
Berthe devint pâle.
— C'est vrai 1 murmura-t-elîe, — 11 est aveugle f Une iclée venait de naître dans son esprit. Son premier mouvement avait été de dire :
— Si tu m'aimes, ne va pas dans cette maison ! Car elle avait songé à Fargeau.
Mais elle se ravisa.
— Va, mon enfant, dit-elle, au contraire ; Dieu veuîHe que tu fasses pour lui ce que Van-Eyde fit pour moi !
, Les heures de la nuit s'étaient écoulées. H faisait grand jour déjà lorsque Gabriel sortit. Lucien ne s'était pas couché. «
Il attendait madame Paoti qui devait lui dire où il retrouverait la Lovely, — si M. Fargeau voulait bien le permettre.
— C'est toi, Albert P dit-il, quand h porte de sa chambre s'ouvrit.
— Non, répondit Gabriel; — c'est mot... votre médedn. -r- Vous, mon enfant 1 à cette heure f
— Je viens vous panser, et Je ne choisis pas les heures... ce soir, je ne serai plus à Paris.
— Ah ! fit Lucien ;— et Clémence ?
— Comme Gabriel allait répondre, un bruit léger se fit i la pojte. Il se retourna; Clémence était sur le seuil.
La voix s'arrêta dans le gosier du pauvre Gabriel.
— Eh bien I... reprit l'aveugle, tu ne réponds pas P Et Clémence ?
Clémence avait des larmes dans les yeux. Gabriel se laissa tomber sar ses genoux et Joignit ses mains sans mot dire.
Clémence entra.
Elle tendit la main à Gabriel qui la pressa contre ses lèvres.
— Je suis là, mon oncle, dit Clémence; M. de Marans ne peut pas vous répondre devant moi.
— Une brouille ? murmura Lucien d'un air fâché.
— Non, répliqua Clémence ; pour se brouiller, il faut s'aimer... Je n'aime pas M. Gabriel.
Sa main restait sur la bouche de Gabriel qui la regardait, stupéfait.
— Comment! tu ne l'aimes pas ! s*écria Faveugle.
— Non... je ne l'aime pas.
— Mais tu m'as dit vingt fois...
— Je me suis trompée, mon oncle.
Elle retira sa main; mais ce fut pour tendre son front où Gabriel mit un baiser passionné.
Elle lui rendit le baiser.
Elle était tremblante et bien pâle. •
— Je vous pardonne... murmura-t-elle.
Les yeux de Gabriel remerciaient et priaient. Clémence se redressa.
— Adieu, monsieur de Marans, dit-elle tout haut: — dites â Lucienne que je l'aime mille fois plus qu'une sœur... Nous deux, nous n'étions pas faits l'un pour l'autre... je prierai Dieu pour que vous soyez heureux...
Elle serra la main de l'aveugle en ajoutant :
— Au revoir, mon bon oncle... je reviendrai quand M. de Marans sera parti.
Puis elle se retira, laissant Gabriel atterré. Une énigme encore!
— Elle est partie? demanda Lucien, qui souriait sous son bandeau.
— Oui.... partie! balbutia Gabriel : — je ne la reverrai plus !
— Les jeunes filles! s'écria l'aveugle ; —mon petit Gabriel, si vous saviez comme elle vous aime, cette capricieuse!... Tous les jours nous parlons de vous... Restez... et je me charge d'arranger tout cela.
Gabriel essuya ses yeux.
— Monsieur, dit-il avec résolution, car ces coups répétés
lui valaient des années et le faisaient homme; —-je serai malheureux toute ma vie... je Tai mérité... Occupons-nous de vous.
Lucien souriait toujours.
11 se disait :
— Querelle d'amoureux ! Feu de paille! Gabriel lui ôta son bandeau.
— Vous avez pleuré 1 s*écria-t-il.
La flgure de Taveugle reprit tout à coup son expression de tristesse.
— Et je pleurerai encore, mon enfant, murmura-t-il.
— Chose singulière, pensait tout haut Gabriel, qui n*était en ce moment qu'un médecin, ces larmes ont dégagé le muscle... Il me semble que vous devriez déjà apercevoir, ne fût-ce que faiblement, la sensation de la lumière.
L'aveugle poussa un cri.
Puis il mit sa main devant ses yeux.
— C'est vrai... fit-il. — Oh !... je nevois rien... mais le voile qui cosvre ma vue est rougeâtre au lieu d'être noir.
Gabriel commença ses préparatifs de pansement.
— Ceci est le dernier appareil, dit-il, — quand notre traitement arrive à ce point, il réussit dans la huitaine... ou bien il n'y a plus d'espoir.
— Ce brouillard lumineux que je... je n'ose pas dire : que je vois... que je sens autour de mes yeux... Est-ce que ce n'est pas un signe favorable?
— Soutenez votre tête, commanda Gabriel, qui bassinait le dedans des paupières; — c'est un signe favorable, mais qui n'est pas certain... II faut quelques jours...
— J'espère que vous attendrez au moins ce terme pour partir.
— Je ne le puis pas, monsieur... Ouvrez vos paupières toutes grandes... je vous l'ai dit, dans une heure, maintenant, j'aurai quitté Paris.
— Mais pourquoi?... enfant, pourquoi ?
Gabriel ne répondit point. 11 continua le pansement en silence, non sans jeter de temps en temps un regard vers la porte qui avait donné passage à Clémence.
Mais Clémence ne reparut pas.
— Et votre sœur? et votre mère P demanda encore l'aveugle.
— Nous partons tous, monsieur.
Le pauvre Lucien soupira. C'était sa joie mystérieuse qui l'abandonnait.
— Je ne connaissais que vous, Gabriel, dit-il, — mais je vous aimais tous les trois.
Le jeune docteur lui serra la main.
Ils ne savaient pas l*un et l'autre pourquoi ils étaient si profondément émus.
Le sang parle-t-il? Ob I certes. Il ne fait pas de miracles, mais une voix murmure au fond du cœur, et ce qu*on appelle la sympathie ajsouvenC pour exister sa raison inconnue.
Gabriel attribuait son émotion à la pensée de Clémence.
L'aveugle se disait :
— Lucienne et Gabriel I... je m'étais habitué à les sentir prés de moi...
Le pansement était achevé.
— Voulez-vous que je vous embrasse, monsieur Raymond ? dit Gabriel.
Lucien lui tendit ses bras ouverts.
Ils restèrent un instant sur le sein l'un de l'autre.
— Écoutez, reprit Gabriel , en échappant le premier à cette étreinte, — en restait ici je ne pourrais plus rien pour vous, car ma dernière ordonnance devait être celle-ci : quittez Paris et allez chercher Tain natal. ^
— L'air natal! répéta l'aveugle avec embarras et répugnance» — est-ce donc bien utile?
— Un travail va s'opérer en vous, répondit Gabriel • vous avez besoin de toutes vos forces, et l'air du pays est un cordial... Dans huit jours, par une belle matinée, à l'ombre des grands arbres, ôtez votre bandeau... Si Qieu le veut, vous ne serez plus aveugle.
— Ob!... fit Lucien saisi d'un enthousiaste espoir. Il songeait à Berthe et se disait :
— Si je recouvre la vue, je suis bien sûr de la retrouver!... Je reviendrai à Paris... je chercherai !...
Il fut interrompu par l'entrée d'un domestique qui apportait une lettre.
— Adieu, monsieur I dit Gabriel.
— Attendez! s'écria Lucien; je ne sais où est mon secrétaire... rendez-moi le service d'ouvrir cette lettre.
Gabriel déchira l'enveloppe et lut à haute voix: « Monsieur Raymond Lointier,
« J'ai le regret devons annoncer que M. B.... votre notaire, est en fuite, laissant trois millions de déficit dans sa caisse. « Veuillez agréer, etc. »
286 LE JEU De U MORT
— C'est ttcbeux cela, dit Lucien.
— Vous avez quelques fonds chez ce notaire?
— Toute ma fortune, mon ami.
Son visage n'avait pas changé, Gabriel sortit.
U mit bien du temps à traverser les corridors de l*hôte]. A. chaque instant il s'arrêtait pour prêter Toreille. Il espérait toujours entendre derrière lui ce pas léger et voir celte robe hianche qu'il avait si souvent guettée à sa fenêtre, — et qu'autrefois il n'attendait jamais en vain.
Mais les corridors étaient déserts, — Ni pas léger, ni robe blanche.
Gabriel consulta sa montre.
U était sept heures et demie.
Il quitta l'hôtel à regret, sans avoir revu Clémence.
Quand il rentra chez sa mère, tous les préparatifs de départ étaient faits. On n'attendait plus que lui.
Une chaise de poste était attelée dans la rue du Begard.
Madame de Marans avait employé les premières heures de la matinée à se libérer vis-à-vis de màdctnoiselle Grièche et de son directeur.
— Partons! dit-elle en voyant Gabriel'.
Gabriel ne demanda pas même:
— Où allons-nous?
U prit la main de sa mère et se dirigea vers la porte.
A ce moment, et pour la dernière fois, à travers la croisée du salon, son regard se porta vers l'hôtel Lointier.
Clémence était à sa fenêtre.
Le mouchoir blanc qu'elle tenait à la main s'agita. — Gabriel emportait de l'espoir.
Ce fut Lucienne qui resta la dernière dans la maison de Marans.
Quand sa mère et Gabriel furent dehors, elle tira de son sein une lettre qu'elle déposa sur la table du salon,
— Je suis bien sûre qu'il viendra!.., murmura-t-elle. Sur l'adresse de la lettre, .il y avait :
■ Au capUaimi Mazurke. >
— Lucienne ! appela madame de Marans.
Lucienne s'enfuit, émue et confuse.
La chaise de poste partit ^u galop.
t'BXicimoN DE H. »ÀPTfSTB
Revenons à Mazurka qui voulait cette nuit-là même retrofih ver le fameux trésor.
Mazurke donna son adresse, place Vendôme, au cocher de la voiture cpii i'avàit conduU rae du Regard avec Gtémence Lointier.
Dans son salon de ThÔtel Bristol, il trouva Yaume couché à plat ventre sur le tapis.
Yaume ne se dérangea pas.
— Respect de vous, monsieur Philippe, un petit peu mal au ventre, dit-il, — rapport à de la hière que j'ai bue, en schoppe, qu'est mauvaise pour le choléra.
— Je vais te guérir, moi, répliqua Mazurke; — en avanti Yaume se mit sur ses pieds avec la vivacité mesurée d'un
soldat à l'exercice.
— Ça se peut bien, flt-il; quoique je Taie assez âcelée, la coèique*
^ Sais^u l'adresse de M. Baptiste? demanda Mazurke. **- Le Louchard?
— Oui.
— Qu*est censé pour les renseignements?
Mazurke frappa du pied.
— Ne vous inconvénientez pas, dit Yaume; je présoupçonne qu'il doit bien être couché assurément...
— Je te demande si tu sais son adresse? Yaume prit un air grave.
^Quanta ce qui est de ça, voilà, répondit-il. ambitionnant de savoir quelque chose dont il est pour les renseignements et détails sur n'importe quoi, je lui ai contourné une lettre...
— Alors, mène^moi chez lui, interrompit Mazurke.
— Pas l'embarras I dit Yaume poursuivant son idée, -~ il ne m'a pas seulement répondu, qu'est d'obligation dans la politesse.
Mazurke ouvrit la porte, et le poussa dehors.
M. Baptiste Bubart demeurait auprès du pont Marie, non Mu de ce petit café de la rue des Nonaindières où Romblon avait recruté les trois philosoybea chargés d'assommer Mazurke.
Les trois premiers philos Caillou. Les
trois autres philosophes, ceux du boulevard du Temple, ne ]*auraient pas manqué comme cela.
Mazurke frappa rondement à une porte d^allée qui fut longtemps à s'ouvrir.
— Qui demandez-vous? fit une voix dans les ténèbres de l'escalier.
— M. Baptiste...
— Connais pas!
C'était Baptiste Bubart lui-même qui faisait cette réponse effrontée.
Mazurke reconnaissait parfaitement sa voix.
— Je venais de la part de Ballon, dit-il en parlant plus bas.
— Ahlahl.. voyons... Romblon!
— i2at>o«/ repartit Mazurke.
— Êtes -vous seul?
— Non... J'ai un camarade.
— C'est donc bien pressé!
-«Damel... fit Mazurke, puisque vous demandez quarante mille francs...
•^Montez! dit M. Baptiste.
Mazurke venait de faire allusion à la lettre que le brave Auvergnat lui avait remise dans Taprès-dînée, devant la porte de la maison Beaujoyeux. Baptiste Bubart introduisit ses hôtes à tâtons dans son domicile. Il frotta une allumette contre la semelle de son soulier et fit de la lumière.
Son regard tomba d'abord sur Yaume.
Quand il aperçut Mazurke, il tressaillit violemment.
— Ah ! murmura t-il, — je suis pincé!... je m'en doutais! Mazurke s'assit sur la table.
— Mon brave, dit-il, — n'ayez pas peur...
— Je n'ai pas peur, interrompit Thommeaux lunettes bleues ; — j'en ai vu bien d'autres, allez, cher monsieur... Seulement je suis pincé... et c'est bête... Mais qui diable se serait douté?... On venait de me dire que voire affaire était faite.
— Là-bas, derrière FEcole-Militaire?...
— Du tout! C'est vieux comme Hérode, l'histoire de TÉcolc- Militaire!... Un coup de couteau dans le dos au coin de la rue de la Tour...
— Auprès du théâtre de Diane ! s'écria Mazurke étonné.
— lis auront fait le cadeau à un autre, dit Baptiste froidement; c'est désagréable pour cetautre-là!... Que voulez-vous ?
— Ce que vous offrez à Romblon dans votre lettre.
LE JEU DE LA MORf S39
— Vous Tavez lue?... Je ne demande pas mieux, moi... Avez-Yous les quarante mille francs?
— Noa.
— Eh bien, allez les chercher!
Mazurke fit un signe.
Yaume qui, jusqu'alors, s'était tenu modestement auprès de la porte, s*avança jusqu'au milieu de la chambre et retroussa ses manches.
— Parbleu! s'écria Baptiste, je vous l'ai dit; je suis pincé; mais vous n'y gagnerez rien., vous me battrez, vous m'étrillerez, vous me tuerez si vous voulez... c'est le vilain côié du métier... J*y suis: allez!
Il prit la pose de Théniistocle disant : Frappe! mais écoute.,, il y avait vraiment quelque chose d'épique dans l'effronterie de ce coquin de Bubart.
Yaume se tenait prêt.
— Réfléchissez! dit Mazurke à Bubart.
— C'est tout réfléchi.
— Vous ne me connaissez pas!
— Si fa if! Je sais bien que vous êtes sans pitié quand vous vous y mettez. Mais ces quarante mille francs, c'est le plus clair de mon avoir... ma peau ne les vaut pas. J'aime mieux donner ma peau !
— Allons Yaume, dit Mazurke; tu sais ton affaire?
— Oui, monsieur Philippe.
— Pille, mon garçon, pille !
Yaume secoua ses oreilles comme un barbet et s'élança sur le malheureux Bubart. Ce fut une lutte étrange. Avez-vous admiré parfois l'héroïque et silencieux courage du renard acculé î Cet animal qu'on écrase sous sa mauvaise réputation est bien le Bubart des quadrupèdes. On le tue dans son impénitence finale.
Bubart, dédaignant une défense inutile, essaya seulement d'éviter les premiers horions en fuyant, puis il se laissa faire.
Il ne disait rien.
Yaume, au contraire, invectivait avec une grande véhémence.
— Oui, que je vais te piller, disait-il, et te harpailler censément comme il faut, loucbard des louchardsl... De quoi ?... (il lui lança un assez grave coup de |)ied au bas des reins ^. De quoi?.. ( trois gifflcs ). De quoi ?... ( une torgnoie sur le
— Mais ce n*est pas cela, dit Mazurke;— déshabille -le sans le frapper.
Yaume fit mine de ne pas entendre.
— Que tu as occasionné, à ce qu'il paraît, des chagrins à M. Philippe, poursuivit-il en variant ses corrections avec art; ^ et que tu n'as pas pris la peine censé de répondre 5 ma lellre... Est-ce parce que je suis domestique?... De quoi? (iin coup de poing sur l'œil). Si je suis en service chez les autres, je n'en suis que plus malheureux d'être à plaindre, snnà forlune et pas d'éducation par la faute de mes parents... De quoi ? (un renfoncement complet). De quoi? Qu'on les aurait payés tes renseignements, failli merle!... Puisque je Tambilionnais de m'en passer ce caprice d'y être Ûxé là-dessus!.. Dfe quoi?
11 fallut que Mazurke mit le holà, car Yaume s'animait à la Lesogcie et battait mieui à mesure qu'il parlait davantage. Quand son maîtie l'arrêta, il prit un air sincèrement étonné.
— Dame!... fit-il; — c'est donc honnête, ça, de ne m' avoir pas répondu à ma lettre affranchie ! de quoi?...
11 prit Bubart au collet et le coucha sur le dos.
Puis, sans plus le frapper, il retourna ses poches avec une prestesse merveilleuse.
Bubart avait beaucoup de poches, il est vrai, mais jamais vous n'eussiez pu penser que les poches d'un seul homme eussent cette capacité prodigieuse de contenir un volume triple du volume de I homme lui-même.
Tel était le problème résoii^ par les poches do Baptiste Bubart.
Une montngne de papiers s^éleva au milieu de la chambre.
Tout cela des renseignements ! des renseignements exacts et garantis par la maison Isidore Baptiste et compagnie, discrétion et célérité, correspondants à Paris et dans toute la France, renommée pour les créances incurables et la bonne tenue de S(^s employés.
Une montagne!— lettres, chiffons, papiers timbrés, cahiers, brochures, extraits des registres des prisons, diplômes, passeports, actes de naissance. — Une montagne î
Mazurke regardait cela d'un air assez déconcerté.
Il avait à chercher dans ce monceau de paperasses Tadresso de son trou.
La lettre que Bubart avait écrite à Ballon dans le carré des roses au Luxembourg prouvait que ledit Bubart savait où était la cave tirelire. Mais rien n'indiquait qu'il eût consigné ce détail dans ses papiers. ^ ,
U lEU 0K U H(mT £91
Riettf -^ sidcm rhâlnt0de âivarMMd d^ marchailds dé renseignements qui ont tous leur mémoire dans ieur poche.
Mazurke était devant la mofita^ dé (tôpier^. il n'osait pas y toucher, tant la tftche de compulser tout cela lui semMaii être au-dessus de ses forces.
D'ailleuré il n'avait pas le templ.
UeureusêKhent qu'à cet instant même, Tahtte fit sorttir de hi dernière poche de Buba^t un portèfeuilie très saie et presque aussi goiàlfê ^ue celui de papa RomblOn.
Mazurke s'en empara aussitôt et l'ouvrit.
C'était plein de faiëroglypbed fi l'usage dei initiés de la maison Uiéôte Baptiste et compagnie.
Sur là deriiière page, Maiurke lut ces lignes mystérieuses :
« Laisser le G. de M. sur la droite, la B. de G. sur la gauche..* le troisième chantier après les pierres de taille. »
G'étaii évidemment ce que MàzUrke cherchait.
11 traduisit G de M par Ghamp-de-Mars et B de G par barrière de tirenelîfe*
Certes, il avait espéré une indication plUÀ précise; Étais ii fallait bièti $e contenteir de celle-là.
— Lfiche-le ! dit-il à Taume.
Y^iûmè obéil*
Mazurke jeta le portefeuille, s*essuya les doigts et soi'tit.
Tahthe îàontra lé poing à Bubart renversé.
— Si Je tè retrouve, toi, dit-il, —je te charpaillerai sfeignétheîil pour l'apprendre la politesse avec moi, monsieur Louchard t
En pass^àiiila j[)oHè )^Ar ^ttivi^ âoû iSÉà!tre> il ajouta entre ses dents :
-^ Tout éé Mme et «{ttéi^ue çâ, Je n*àl pas pu savoir ce que j'ambitionnais d'être fixé de sur... Etifin n'importe I
Bubàrt se Ireleva, héureox d'en être quitte à si bon marché. Il passa le reste de la nuit à rebourrer ses poches dèsenflées ^ Et la montagne rentra dàAè des doublures.
Au moiliient oh Mazurke sortait de chez l'bOÉmie aëx lunettes bleues, trois heures ^ miît sôhâaienl ft Sàtib&'Louis^ cn-rile;
Hazui*ke i'éntoya Td^Mè et èé lit iéfhMfé itt (H^éîKIMlIoà^ Il mit pied à terre derrière le Ghamp-de-Mai%.
II paraîtrait en effet que les iïl^icaftohâ dU pèricfèuiHé de H. Baptiste éuient insUfÛîKaiifès, eàr^ à qfxMà \Mre& È% demie
Mazurke arpentait encore les rues tristes qui avoisînent la barrière de Grenelle.
il ne retrouvait point la maison du fantôme.
Les quartiers de Paris sont en général homogènes, c'est-àdire que toutes les rues d'un même quartier ont un air de famille. Ainsi vous ne prendrez jamais une rue du faubourg Saint-Honoré pour une rue du faubourg Montmartre, et alors même qu'un bandeau épais tomberait tout à coup de vos yeux dans le cœur du pays Latin, vous ne vous croiriez jamais au faubourg Saint-Antoine.
Mazurke sentait vaguement qu'il était sur la voie. — U èrûlait, comme disent les enfants au jeu de TAnguille sous roche.
Bien que ses souvenirs de la bagarre fussent obscurs et presque nuls, ces rues mélancoliques, blanchâtres, désertes, lui rappelaient sa course solitaire.
Les mêmes idées lui venaient. Il songeait encore à Berthe et à Lucienne.
Mais quelle différence ! Berthe était retrouvée. Et Lucienne ! avait-il encore le droit de Fairoer ?...
Mazurl^e doublait le pas pour secouer cette rêverie; il cherchait. Mais tout cela se ressemblait si bien : longs murs blafards, maisons isolées, terrains, chantiers, parcs à pierres de taille.
£t, çà et là, le maigre obélisque industriel : la cheminée à vapeur endormie.
Le ciel blanchissait du côté de l'Orient; à Touest, Thorizon restait noir.
Mazurke passait d'une rue dans l'autre ; ce qu'il avait de souvenirs se voilait au lieu de s'éclaircir.
Il hésitait ; il prenait sa course tout à coup pour revenir sur ses pas et retourner encore.
C'était désormais le hasard seul qui pouvait le guider.
Il se disait bien :
— Je trouverai, morbleu! je trouverai I
Mais tous les enfants, petits ou grands, se disent cela pour soutenir leur courage qui chancelle.
Mazurke s'arrêta au beau milieu d'une rue qui lui semblait être la reproduction exacte d'une douzaine d'autres rues qu'il venait d'explorer.
Il essuya son front en sueur.
En regardant aux deux bouts de la rue, il vit, à l'extrémité occidentale, encore plongée dans les ténèbres, un bouiuct
d*arbres dont les silhouettes se détachaient faiblement sur le ciel sombre.
Un vague souvenir s'éveilla en lui.
Ces arbres se dessinaient comme de grands casques surmontés de leurs panaches.
A ce moment où Mazurke faisait un appel désespéré à sa mémoire, le fond, où ressortaient les arbres, s*éclaira violemment.
Trois flambeaux gigantesques lancèrent à la fois leurs flammes ardentes.
Mazurke poussa un cri et se redressa de son haut. Il ne chercha plus.
AU DBRNIBE YIVAlfT
Mazurke reconnaissait parfaitement les trois torches fantastiques qui avaient éclairé son combat contre les trois philosophes.
11 marcha en avant. Au bout d*une cinquantaine de pas, il retrouva la grille vermoulue, le petit terrain et la trappe.
Ce n*était pas par cette issue que Mazurke voulait pénétrer dans la cave.
Comme la maison du happe-monnaie Honoré ne s'ouvrait point de ce côté, Mazurke fit le grand tour et arriva devant la porte cochère en prenant la rue voisine et parallèle.
La porte cochère était très solidement fermée.
Mazurke frappa.
On ne lui répondit pas.
Et pourtant il lui sembla entendre un bruit de voiture et de chevaux à Tintérieur de la cour.
Comme il ne faisait pas jour encore, Mazurke se dit : J'attendrai.
Il se promena de long en large sur le trottoir.
Pour compléter Thistoire exacte de cette nuit, nous devons placer ici une circonstance en apparence assez insignifiante, mais qui eut un fort tragique résultat.
Il s*agit du bon petit vieillard de cent quatre ans, M. Honoré, le fantôme.
Ce vieux vitriàs n'avait pas fermé l'œil cette nuit. Depuis le départ des Joueurs de la Mort, qui avait eu lieu la veille vers quatre heures de Taprès-midi, il s'était fait dans la maison un remue-ménage diabolique. S'il y avait eu des voisins (mais il
394 \^ IBU DE LA «lOET
n'y en avait pa^ on e<M entendu, ^p^zç heijqpea d^mS* h bruit de l'or et de Fargent reloumé à la pêne.
En outre, depuis quatre heures ju^^ïh^^ tnioutt, ces grands drôles, qu'il appelait seç « petiteç fctr-:riitli^s, » et (jui servaient de guides aux Joueurs de la Mort «lans les çour^çs ejà Gacre, cçjs grands dr^leç, di^oOjS-DO^^ avaieni sillonné Paris en tous sens pouiç opèrçr le change d'ècus cootr^ des liilkis 4e banque.
Us y allaieçi^ avc^ prudence, prenant dans chaque^ maison dix mille francs, quinze mille francs au plus.
Mais tous 1^5 çh^ogçurs ^e P^ri^ y passèrent, et les petHes garçailles rapportèrent plus de quinte cent lûille francs eq billets ou bank-notes. Le reste du contenu de la cave éiait àe Yor.
La circonstance dont nous parlions fut celle-ci :
Environ upç heure avapt Tarcivée dç MaziJrke, la porte cochère s* était ouverte et les petites garçailles^ du Happe^ Monnaie étaient sortis portant chacun une missive.
Le boi^ petit fantO!(^,^P*^t^,Upeut-^trç pa^ si fort que M. Fa^rgeaii t^n fait de style ^pi$tplMr^ « in^.is fl avait pourtant son mente.
Les lettres étaient adressées à MM. de Beaujoyeux, Desbois^ P^igpon, (Iç Monsiçny, Apdré Lointiçr, Jopnin, Romblon, et à ni'aîame la marcjuise ^e Bea'ujoyeuic, "Elles contenaient en substance :
L'indîcatîoft exacte de la niaisoa d\i Happe-Monnaie.
L'itinéraire qu*il fallait suivre, une fois entré, pour arriver à la cave-tirelire.
Et la prière ^ garder ^e plus prpfond secret.
Du reste, point de signature.
Dans la position o^i se trp^vaient Guéripeul, Morin, Houêl , Maudreuil, les Beaujoyeuxet Romblon-Ballon lui-même, l'effet de ces lettres était oeçtaip.
Car il ne fa^i pas oublieir qu€i tQU^ c^erctiaient, depuis des années, Ic^ lieu du dépôt.
Il ne faut pas oublier éjà outre gue le ^èlai de vin^t années eij^irait le lendenu^a ^téme à minuit.
Mazurke, cependant, arpentait le pavé non sans impat^çnce.
Dp temps çn. tpmj(>.s U, fra|ipait à la jjiortp^ et la porte restait
Avait-U un plan, pe Mazurke? Mon Dieu, oui: un plan élé DjipnAairç, naïf et primitif; un plap^^gne de rh,omme cjui avait
LB If n pil 4.A ]|ORT SSK
écrasé d*uD çenp ^ t6(e 1^ poitrtoe du boxeur Swift, fusillé six Arabes au galop et empaillé un major autricbien.
Yo^ci guel ^t;^it son pbQ.
Entrer, — soit de gré, soit de force, — peu importait.
AiTTiYQR jpsqu>u 9appe*Monnaie, le prendre sous le bras comme \x^ paquet, et le conduire à ja cave.
EpppUr ^e* ppche^ d'oç, jetejr une sacoche sur ses épaules, ol(r|r ^e^ civilités ay ):\onbomme et retourner rue du Regard.
C'était simple comme bonjour.
Avec un plan pareil dans la tête, il était bien permis d'avoir de ces idées absolument terrestres gue ks gens d*nn goût délicat fepoussfiU et dédaignent-
Mazurke, en définitive, n'avait rien pris depuis sa sortie dp
la CS|V^.
Sç^n çst()n)ap par{a, e( si vous saviez quelle voix il avait, Testomac de Mazurke 1
Après tout, s'il faiss^U grand jour déjà , l'heure n'en étgit pas moins indue. Qn m viept pas copime cela chei les gens, dès cinq l^etifes dji i^atia. La porte ne s'ouvrait sans doute que plus ^%rd.
En raisonnant ai^si, ^t c'était puissamment raisonné, Mazurke tourna l'angle de |a rue et descendit vers la barrière, afin de trouver un restaurant. 11 est certain que nous eussions dû peut-être y regarder à deux fois, ayant de montrer notre héros marchant k la conquête d'un bifteck, daps un moment si solennel.
Mais cette fantaisie de bifteck Pempêcha d'être flamlt^ô comme un poulet.
1) déjeuna cppieuçemeut et fa^en. C'était sa partie. — Au moment où il c^^o)|cbî|it sa seconde ]»oqteille de borde^qx, une çxplosion se f\\ entendre.
Maziirke n y prit point trop ga^rde, acheva sa tranche de bœuf et sortit.
II pouvait être six heures.
Q^iî^Dc^ i^ retourna devant la maison du fantôme, la porte cochère était grande ouverte.
— .\ la bonne h«ure ! se dit Mazurke; — pous ^^Uons enlever ça vu deux t<'m|)^ !