pîiS'a ie ^eiiif
A i'r lumn ni, drux |i' miMcs 1" r- i>«' :.■. i lo .1
pâles, ^iizuike \cs vil s élancer dans la rue ei s entuii , cuacun de son cOté, ç^Jipme si le dtaUç eût ^é k leurs trousses.
11 avait cru reconnaître M. Fargeau etCousin-et-Ami.
La cour était déserte, le ?estibale aussi. Mazurka entra dans le salon. iln*y avait personne.
Toutes les portes étaient comme celle de la cour, ouyertes à deux battants.
Mazurke ne savait pas la route qui conduisait du corps de logis à la cave-tirelire. Il appela, pensant que le premier domestique qui se présenterait lui servirait de guide. — Hais dans celte maison du Happe-Monnaie il n'y avait pas plus de domestiques que de maîtres.
Personne!
Mazurke se prit à errer au hasard. Il allait le long des corridors, pénétrant dans tous les appartements et appelant tonjours.
C'était une étrange demeure. Les trois quarts des pièces étaient sans meubles, et les pas de Mazurke marquaient dans la poussière épaisse qui couvrait le carreau.
La plus belle chambre, celle qui paraissait appartenir au maître, avait un grabat, une table et une chaise.
Ce luxe faisait honte à la misère des salles voisines.
Néanmoins, il y avait^ quelque chose de plus riche encore que la chambre à coucher du fantôme, avec son grabat, sa table et sa chaise : c'était le salon où nous aYon$ vu les Joueurs de la Mort réunis en conseil.
Mazurke y pénétra en dernier lieu, et ne put se défendre d'une certaine surprise en voyant ce bizarre tabernacle aux fenêtres murées, éclairé faiblement par la lampe qui pendait de la voûte.
La devise de ]a< tontine, courant autour des frises, lui sauta aux yeux dans un de ces réveils soudains qui font jaillir la flamme des lampes. II lut : Au dernier vivant I
—Est-ce qu'ils auraient joué enfin leur partie? pensa-Ml. — Est-ce qu'ils seraient tous morts?
Il haussa les épaules et ajouta :
— Ils sont trop lâches t
Au-delà du salon fermé, il n'y avait pins qu*un petit couloir conduisant à un escalier de pierre.
Mazurke ne douta pas que ce ne fût l'escalier de la cave.
Il s'y engagea résolument.
Après avoir descendu quinze ou vingt marches, il s'arrêta cependant. L'air frais qui le frappait au visage ne pouvait lui laisser la moindre incertitude ; il était dans la bonne voie. Mais il n'avait pas, comme naguère, une botte d'allumettes-bougies,
et |] était payé pour savoir qa*on n*y voyait goutte dans ce souterrain.
Il se demanda s'il irait prendre la lampe du salon fermé.
Pendant qu1l hésitait, son regard s'abaissa. Il vit sous ses pieds une lueur faible et lointaine. Sa détermination fut prise. Il continua de descendre, mais sans bruit désormais, car Tidée lui était venue que les Joueurs de la Mort pouvaient bien être réunis dans ce souteri^âin.
Dans cette hypothèse, il fallait prendre ses précautions.
Mazurke était sans armes.
Les marches succédaient aux marches et l'escalier ne finissait point.
La lueur se faisait un peu plus distincte, mais aucun bruit ne montait.
Le pied de Mazurke sentit enfin le sol au lieu de la pierre des degrés. £n même temps, une bouffée d'air humide lui vint aux narines.
Cet air semblait chargé de fumée. — Mazurke connaissait, pardieu ! l'odeur de la poudre. — Cet air avait comme un parfum de bataille.
Du salpêtre et du sang t
La lueur qui venait du souterrain lui montra la fameuse porte doublée de fer.
Elle était ouverte comme toutes les autres.
— Entrons ! se dit Mazurke.
Du sang et de la poudre I cela ne l'avait jamais fait reculer !
Ce qui produisait cette lueur, c'était une bougie tombée au bas des marches et dont la mèche touchait presque le sol. La flamme, combattue par l'humidité, éclairait à peine le premier ])ilier, près qu'elle était de s'éteindre, et laissait tout le reste de la cave dans les ténèbres les plus complètes.
Qu'y avait-il dans ces ténèbres ?
Mazurke avança la tête. On ne voyait absolument rien, sinon çà et là quelques vagues étincelles salpê^rées.
Par terre, Mazurke ne retrouvait plus ces jaunes reflets d'or qui l'avaient tant étonné la veille.
Et maintenant que sa tète éUit à l'intérieur de la cave, cette odeur de poudre devenait suffocante.
Quant au sang, peut-être était-ce une idée... Du sein de celte nuit opaque et lourde un gémissement sortit.
Mazurke ramassa la bougie et entra, le front haut.
Il s'attendait un peu à recevoir deux ou trois balles dans la
20â LE IBU DK U VOAT
ftàle. au momeitf oti il leTalt It li^mière qui V^lairait eo pleia. — Mais aucun mouvement ne se fit dans la cave. Ma^urke s> vança. Q land U eut défasse le pilier qui lui o^arquaH reudroit où il s'était réveillé, la nuH préoédei\te, sur uq ta^ d'or, un spectacle terriUe s'offrit à aes re^çds.
Il y avait là, sur la to), six cadavres afCreu^eof^en^ mmiléa.
Ils gisaieAt tous, sauglauts et souiUè$, ^i^o^rr ôjà squelette qui gardait sa position bizarre e( dout les ye\^% c]:^ux semblaient contempler curieuseiçient ce grand çs^ri^age.
Mazurke se souvint de l'explosion qu'il avai;! ent^due en déjeunant.
A la place du monceau d'or et de sacs de mille U^nc^ que vingt aiinées avaient grossi, on v<>yai^ malçttenant les dé()ris d'une manière de coffre-fort d'où sortaient des canons dei pistolets, noirs de poudre.
Évidemment, le petit fantÔBSie avait disposé |à une machine infernale pour se débarrasser, en une seule fois, dc^ tous les Joueurs de la Mort.
il avait réussi en partie.
Cinq hommes et une femme étaient là, broyés.
Romblon-Ballon , Houël, Morin, Menand jeune, (luériw^ul, qui donnait encore quelquesi signes de. viiç. et QUv^te, belle jusque dans la mort.
lis avaient tous d'borribles blessures, -— ^sm doute Ut machine infernale avait éclaté au moment Où ils essayaiieut d'ouvrir le coffre-fort ; — à l'exception d'O^vette qui avait été tuée d'une seule balle au sein, tous ces corps n'épient plus que d'effrayants lambeaux.
Par un de ces jeux oit le. liasard pous raille, le squelette qui touchait un des angles de la machiaç, restai^ paç(aitemeQt intact. Aucune balle, ne s'éta^ égarée daus ses o$.
Mazurke était frappé de stupeur.
Gomme Guérineul remuait eneore, appuyé qu'il était contre une espèce de poteau ftcbé. ncruvellemenl en terre, Hazurke se pencha pour lui pçrter secours.
Mais le malheureux se tordit en una dernière convulsion et tomba mort.
Sa chute démasqua le poteau, et Mazurke^ pulUrç en gros^ ses lettres rouges sur un fond noir cette suprême moquerie du centenaire : -
Au devais vivantl
LE JEU DE LA yoi^T 899
Lit BILLET DE LUCIENNE
Maudreuil et Fargeau ava^çnt écliappé; à ^ cats^^tropbe parce qu'ils étaient arrives un inst^t (rop tard, («e ban petit fantôme avait poui^tant admiratH^ea^ [^rû| ^$ lae^ur^ pour que tout le mon^e y pa^s^t; mais le hs^i^d( d^oue^ c()V^m cela les calculs les plus recommandables.
£q somn^e, sur buit, iJ^ en ava^t ^u^ six, e*^t V# résultat.
Voici coaunent il s'y étai^ pris pour :^ttîre;ic ses çobéritiera dans le piège :
Depuis longtemps, il nourrissait la penséç d'e^ fiolr avec ces chers amis; mais jusçm*au der^içifiQOWeDt U ayajit espéré qu'ils s'entre-détruiraient les uns les autres. La veille encore, il garr dait poi^r m peu cette illijisioi^. — QuamUil vit tçiuç les. loueurs de la Mort lever 1^ derijii^e séance ss^ ç^up-(^nr et ^*eii aller en parfaite santé, i^a foi, il^ se dit : ^(ioQS l^ mïaiQ à \fk p&te 1
La vue de ce c}xrïe\xi cq ^u^niUes (|ui, semb^i^ guettîer la sortie des héritiers dans le terrain voisin né fit qii^ bàier b détermination du bon peti^ faoj^^.
Ce n'était p^s par un tiers quje ijeç l^^r^ier^de jeaii*de-|a-Mer devaient apprendre le chemin de la famej^e tir^Mre^
Le vieil Honoré se réservait cetl^ t^be.
 la place de la montagne d'écus, transforipi^ «A billet^ 4e^ banque et mise en lieu sûr, il ^t ins^ler ua bieaijij çoffi:^fort, appétissant à voir, upe çaissç ^ pbysiQ90,mj^ tQUt aimabljQ.
Nous savons ce qu'il y avait dedans!
La caisse une fois içstal ée, ]^ vieU Qonot^ a^ys^i^ cow)andé une chaise de poste et fait sa dei;niére c^rrespooidjaivce*
C'était une simple circulaire, adresse; aiw JÂueMi*^ de \^ Bfort etàRomblon BaUoQ, dopi, lappUcçi'avait pia^fois bea^oup s^^*
Il savait parfaitement que tous les membres de la tontine cherchaient plus ou moi^ adroÂtement à, mettre U, maift sur le trésor. En conséquence, il était sûr de Veffet de sa circulaire.
Car sa circulaire disait tçut bopA^meut :
< M... est prévenu que M. QpEori^.d(^t ptceD4re tefiiite aujourd'hui, emportant les fonds de la tontine. » (ici Vadresse de la maison.)
Suivant le calcul du bfOQ petit fia^çtôme, chaque cohéritier devait croire, que la lettre èmapa^t d'un autre oiembre de la tonfine» appelant tous les intéressés à, la dàfense du trésor commun.
II en fat ainsi. Personne ne manqua à rappel.
Les six premiers se rencontrèrent dans la cour, une heure après le départ du Happe-Monnaie qui galopait maintenant sur une grande route quelconque, il y eut trêve tacite, et l'on descendit en toute bâte à la cave.
Devant le coffre-fort, tout le monde respiral
Le vieux coquin n'avait pas eu le temps d'exécuter son dessein.
D'un avis unanime on décida qu'il fallait partager avant l'arrivée de Maudreuil et de Fargeau. C'était toujours ça de gagné.
Romblon-Ballon n'avait droit à rien» mais il pensait bien avoir la grosse part.
On procéda à l'ouverture du coffre où le fantôme avait laissé la clef.
Une explosion terrible se fit et nos six Yitri&s furent mitraillés. — Le Happe-Monnaie avait mis dans le coffre assez de poudre et de balles pour anéantir un bataillon.
11 va sans dire qu'il ne restait pas uue pièce de cinq francs dans la cave.
Mazurke remonta les degrés lentement.
— Reste trois I murmura-t-il en revoyant le jour.
Fargeau, Maudreuil et le fantôme.
Quelques heures après la justice descendit dans la maison du Happe-Monnaie.
Ce que pensèrent les plumitifs en voyant le squelette et les six cadavres, nous le laissons à deviner. Peut-être, d'ailleurs, ne pensèrent-ils rien.
Sur les six morts, cinq avaient sur eux des papiers qui purent servir à les faire reconnaître.
Madame Oliva de Beaujoyeux, Desbois, Monsigny, Romblon- Ballon et Houêl, eurent les honneurs d'un extrait mortuaire.
Mais le sixième cadavre n'avait point de papiers.
En revanche, ses poches contenaient beaucoup d'oignons crus et quelques bonnes échalottes.
0 pauvre ami 1 chère âme naïve ! Menand, notaire silencieux I un peu voleur, légèrement faussaire, mais simple, mais doux, mais sans fiel!
0 bon MenandI ô Menand jeunet Artichaut, puis Croûton I esprit sérieux! seul soutien d'une pie infirme!
0 belle nature ! vous passiez, inaltérable comme le pur diamant, au milieu d'une civilisation corrompue. Vous aimiez les salons de cir*, les tabl^aui-horloges et la musique militaire,
Vous suiviez les tambours battant la retraite. Quand vous voyiez passer des pompiers, vcttre coeur tressaillait à Tespoir d*uii incendie!
Vous éprouviez un mélange de frayeur et 'd*allégresse à guetter l'explosion du canon du Palais-Royal !
Vous regardiez les éclipses dans une cuvette!
Vous aviez Tadresse-de changer vos vieux parapluies contre des parapluies neufs!
Enfin, 6 Menand jeune, vous étiez charmant. Si votre décès a passé inaperçu parmi nos tourmentes politiques, 1% postérité veus rendra justice.
En attendant, adieu, noble ami, adieu Menand I — Croûton, adieu! —
Mazurke sortait du souterrain aussi pauvre qu'il y était rentré. Cette dernière ressource qu*il avait regardée comme assurée à la condition de surmonter certains obstacles, lui manquait au moment même où les obstacles étaient surmontés. L'argent qui était nécessaire à Ber^fie, Mazurke ne l'avait pas et ne pouvait pas l'avoir.
Que faire?
Si encore il y avait eu quelque chose à tenter, — fût cette chose l'impossible !
Mais rien I
Makurke se dit :
— Je vais me rendre auprès d'elle. Mes mains sont vides, c'est vrai, mais elles peuvent du moins la protéger.
Et il partit.
Huit heures étaient sonnées quand il arriva rue dultegard. M. Fargeau avait dit à Berthe : Â huit heures, il faut que vous soyez hors de Paris.
11 n'y avait plus personne dans la maison blanche.
C'était le jour aux logis abandonnés.
Une heure plus tard, l'hôtel Lointier allait perdre aussi tous ses hôtes.
Mazurke entra dans les appartements de madame de Marans comme il était entré naguère chez le Happe-Monnaie. Personne n'était là pour lui apprendre que la famille était partie.
Il attendit.
Vers huit heures et demie, un doute lui vint. Il n'avait jamais mis les pieds dans cette maison. Comment Ty laissait-on seul? Â défaut des maîtres, comment un domestique, au moins, pe s'informait-il pas des motifs de sa présence?
Il mit la t^te à la fenêtre du salon qui donnait sur la me.— Des préparatifs de départ se faisaient à la porte de ITiôtel Loinller.
Il revint à la fenêtre ouverte sur les jardins, les Jardins {étaient déserts et muets.
Mazurke, sans savoir pourquoi; sentait Tinquiétude lui moalor au cœur.
Où étaienl-elles, Berthe et Lucienne? Où était Gabriel? Car il songeait même à Gabriel.
Et cette belle jeune fille, Clémence, où Tavait-on emmenée...
À ce moment son regard s'arrêta pour la première fois sur la table qui était au milieu du salon. 11 y avait un billet cacheté sur lé lapis. Mazurlce s'approcha machinalement. — lï vit avec une surprise extrême que le billet lui était adressé.
« Ali capitaine Mazurke, »
n arracha précipitamment Fenveloppe et courut tout de suite à là signature.
« Lucienne. »
Lucienne f
Mazurke fut obligé de mettre sa main sur son cœur ^ui sautait dans sa poitrine.
Lucienne! —Bêlas ! sa nièce Lucienne \
Lucienne lui écrivait :
« Clémence m'a dit ce que vous avez fait pour ma mère au « théâtre dé Diane. Je ne sais'pas pourquoi vous nous aimez « tant, mais }e sais que vous nous aimez.
« Nous avons grand besoin de protection, et je n*ai confiance « qu'en vous.
« La preuve que j'ai confiance, c'est que je vous laisse ce « mot ici, au moment du départ. Je sais que vous viendrez, « mais vous viendrez trop tard.
« J'ignore où nous allons. Dès que je le saurai, vous le « saurez.
« Lucienne. »
Il n'y avait plus besoin dç fleur bleue.
Ohtiafllié tf'Eve! « Je lie sais pas pourquoi vous nous aimez tant. ♦ Elle ne croyait pas sf bien dire, car elle pensait être toute seule dans la tendresse de Mazurke.
Mazurke eut un sourire de joie; puis son front devint pâle.
— La voilà qui m*aime à présent! wurmura-t-il : — la fille, (le ma sœur!
— Et moi, reprît-il en froissant le papier avec colère, moi je l'adore : c'est évident 1... Le diable est. toujours dans n^es îiflfaires!. . Pour une foii» \ih^. (c^ suis àmoureui^ eh mayi^.. mais là bien amoureux... ii fattf que ce soït de ma nièce!,,.
Un grand brui^ se fit en cet instant à la porte de là rue. Mazurke entei^dU des pas qui s'approchaient et une voix tremblante d'émdtiôn qui criait':
— Berthe! Çer^he!
Il serra la lettre de Lucienne.
Un homme dont le visage dîsnaraissaU presque derrière \q, bandeau qui lui couvrait le front eV les yeux, entra, les bras étendus, tâtonpant comme un aveugle.
La belle Milanaise, madame ^aolî, le suivait.
Dès les premiers pas qu'il fit, les nieds de Taveugle s*epibarrassèrent dans le tapisC II chancela. Wazurke le reçijtt en^re ses bras.
— Il a voulu venir... dit madame PaolL Mazurke lui montra la porte.
Madame Paoli le reconnut et sVjifuit.
— Qui êtes-vous ? demanda l'aveugle : — est-ce toi, Gabriel, mon chéri?... où est la raèreP... dû est ma fille... ma Lucienne î\..
— Berthe, Gabriel et Lucienne sont partis, répliqua Mazurke.
— Ah!... fit Taveugle; — partis!.. Il me l'avait dit... mais vous... je sens votre cœur battre près du mien... me connaissez-vous ?
— Oui, monsieur Lucien, je vous connais.
— Lucien!... vous m'avçz appelé Lucienl ayez çtitié de moi; je ne puis voir qui vous êtes...
— Je suis Tiennet Blô.ne, i?épon(Jit Mazurke..
Ce qui se passa entre Tiennet Blône et Lucien Créku de la Saulays,*le lecteur le devine. Us restèrent lotij^ltiui|js assis Vun près d,e l'autre dans le salon de maçlame de Maraas.
Pas n'est besoin de dire non plus que h venue de lucicii était le résultat des révélations intéressées de madame Paolï.
Tiennet apprit en mêmç temps que Lucien avait été rkbe et qu'il était, rijiiné.
Lucien; pour obéir à laidjÇry\èrç ç^donnance diji docteur G^a-
briel, — son fils, — avait l'intention de revoir son pays natal. M. Fargeau était entré dans cette idée avec un empressement visible.
Le départ avait lieu ce matin même.
Un domestique de l'bôtel JLairH^r vint cbercber Lucien.
Tiennet et lui se levèrent.
— Avoir vécu si longtemps près d'elle ! dii Lucien ; — mais J*ai tes yeux à toi, pour voir, maintenant, frère Tiennet i... nous la retrouverons.
— Nous la retrouverons, répéta Tiennet, dont la main pressait le billet de Lucienne» ^ui étiait sur son cœur; — va en Bretagne et guéris-toi bien vite, afin que ton premier regard soit pour ta femme et tes enfants.
— Ma femme I mes enfants I ob ! si Dieu me donnait ce bonbeur!
Ils se tinrent un instant embrassés.
Puis Tiennet le repoussa doucement en disant:
— Pars... Je sais où te rejoindre... quand tu entendras ma voix désormais, tu pourra remercier Dieu, car le bonheur sera près de toit
flVATBIÈMC PARTIE.
LA MESTIVIÈRE
ou M. FAEGEAU S'bN VA EN GUERRE.
Vous tous, bommes d*action ou de pensée qui donnez la vie â cette magnifique et improductive cité; vous tous qui n*êtes pas les fils de Paris, mais seulement ses botes glorieux, quand la première fièvre agita votre cxBur, quand le premier travail se fit en votre esprit, vous regardâtes autour de vous et Thorizon étroit de la province vous apparut comme une inerte et odieuse barrière. .
Il vous sembla que vous étiez captifs.
Et par-delà les murs de cette prison natale, vous devinâtes Vair libre, la lumière sans voile, Tborizon immense,
Parîs> la grande arène des morts !
Parfs, où il faut être quan^on veut agir ou penser! Paris, le théâtre unique en ce monde.
£t vous laissâtes la province, cette pauvre mère qui ne voit jamais la gloire de ses fils.
Cette mère un peu ignorante et un peu trop naïve qui ne devine jamais d'elle-même le génie de ses enfants.
Bonne mère, apurement, mais qui commence par rire et hausser les épaules, et railler, et se moquer, Dieu sait comme, quitte à voter plus tard les fonds pour une statue.
Excellente mère qui, pour citer un exemple triste, refuse à Chateaubriand un tombeau pendant sa vie, et lui dresse un autel après sa mort!
Vous prîtes votre essor, vous tou9 à qui Dieu donna des ailes.
Vous vîntes à 'Paris pour tàclter, pour combattre, pour vaincre.
Qui avec le burin, qui avec le pinceau, qui avec Tépée, qui avec la parole et qui avec la plume.
Mais tous, ou presque tous, quand vous avez vaincu, la lassitude vous prend, — la grande tristesse du triomphe.
Ce qui vous attire alors, ce n*est plus la lumière et ce n'est plus le bruit. C*est le silence, le demi-jour, Fhorizon humble et borné.
Alors, vous retournez sur vos pas, — et combien la route est changée I — Alors vous revenez, dierchant le repos et ' murmurant comme Chaulieu vieillard :
M Beaux arbreg qm m*avei ru naître, « Bientôt vous me verrez mourir I »
Il faut que la tombe soit où fut le berceau.
La vie dans le tourbillon ; dans la retraite la naissance et la mort.
Les livres sont comme les hommes.
Nous voici revenus, afirès vingt ans d'absence, dans ce grand château du Ceuil, berceau de notre drame.
Ces vingt années n'avaient guère changé le» vieilles murailles du manoir, qui se dressait toujours, revècbe et triste, parmi les hauts chênes de la forêt.
Mais rintérieur avait subi Teffet ordinaire de Tabandon. La . partie habitée autrefois par les maîtres s'était peu à peu dé-
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gradée. L'humidité avait mis le^ tapisseries en lambeaux* Et ce qui jadis n'était ^ue sévère arrivait au linjubre. ' La cuisine seule n'avait pas bougé. Vous eussiez cru retrouver le même feu de souche§ dans la même énornrie cheminée.
Seulement, la vieille Renotte, — la païenne au rosaire, — dormait au cimetière. Olivette n'était plus là, Olivette, la vive et jolie ; le beau gars tiennet Blône, le fils de Toussaint le meunier, ne s'adossait plus, souriant 5 son rêve, contre la çrossé courte-pointe du lit ^ double étage.
Mais Mathùrln Houïn, vieux comme Hérode, tenait encore deboui; Pierre M ê'chet câblait des fouets comme devant, i von tressait de la paille.
Et les autres aussi étaient là autour de la crémaillère où pendait la marmite aux grouB.
Fancin, Pelo, Mérieul et Louisic du four à fouaces.
Un autre encore, ma foi, oui ! Yaume le pâtpur, YatTme en personne, avec son costume de groom hongrois et son bea^ langage.
Censé, Mazurke n'est donc nas bien loin!...
Yaume émerveillait rassemblée avec le récit de sçs hauts faits. S'il avait voulu seulement faire un signe, Scoîastique, Marielle, Yvonne, Notbn, Goton et Catiche se seraient arraché les coiffes pour lui.
Mais il n'ambitionnait pas de s^épouser avec une fille cens^ ment du commun.
lU'avait' déclaré franchement; il avait dît:
— Me faut au jour d'aujourd'hui une bourgeoise calée avec de quoi en rentes ou métairies, ou pas du tout, — à cause que j*en aides grises I
C'était trois jours après notre dernière scène.
Dans la chambre où Jean-de-l^-Mer était mort, ¥• Fargeau, Lmen çt Çlémçflcç étaient ràuniSj.
" iJne explication venait d'avoir lieu.
^. Fargeau sifflotait en tourmentant le grand feu qu'on avait
?^llumé malgré la saison, ca^ cesmuraillesi dé^ab^écs suaient le roid et rhumidité.
Ce çlfOptçment n'était pas du tout (j^ans les^ habitudes de »)[.F^rgç^u.
Clémence le regardait avec %nx^$t^.
Lucien semblait attendre.
— Comme cela, éit ^. Fargeau d'un ton le§te çt froid qu'H n'avait jamais pri§ avec spn prétendu O'^re, — youg a'ayt'z . plus rien, mon pauvre garçpn?
— Non, répond Taveugle ; je n*ai plus rien.
— Diable ! diable I fit M. Fargeau, qui remit les pincçtteis ^n place au gigantesque crochet de cuivre scellé dans la \f.^vo\ {le la cheminée, — voilà quelque chose de bien f^c^çuii po.\ir vous !
Il se leva et se prit à parcourir U chambre.
— Bien fâcheux, répéta-t-ili bien fâcheuxT... ^'autant plus que, j'ai réfléchi... je pepse toujours aux a^ulrçs, moi, vous savez... Vous ne pouvez guère rester dans le pays, à caisse de l'afifaire... Cette diable d'affaire...
— Vous n'avez pas besoin de me le rappçl^r plus cla^remçnl, monsieur l interrompit (iUcien.
— Monsieur l se récria Fargeau. — Pourquoi ce ton, mou pauvre ami?... Mais vous savez bien que je ne prends jamais décolère... surtout coi^tre lç§ malheureux... ^evpulaié vous parler tout bonnement de TaffaireÇesnard.
Lucien réprima un gouvernent d'indign^^Mon. («e sang lui avait monté au visage.
Clémence ne savait pas ce que c'était que cette Hffaii:e Be;snard; mais elle voyait la souffrance de Lucien^ et M. Fargçau lui inspirait une véritable horreur.
Lui qui avait inangé pendant quinze ans le pain de Vavçuçlel
M. Fargeau continuait de se promener bien paisiblement.
— Sans cette ipaudite affaire, reprit-il, je vous aurais <)ien offert la tat)lç et le logement au château, çaou cher Raymond... mais vous comprenez... En remettant les pieds si^r les içrres de notre oncle, j'^i dû redevenir M. Fargeau Çréh^^.. ïl ne faudrait qu'un moment pour qu*un ^on^estique vous recpnntu... et alors, malgré le temps écoulé depuis lors, je pourrais fort bien être compromis.
— Je partirai ^emai^^ matio, monsiçur, djit luciei^ 4ont la colère s'en allait en mépris.
— Ohl réjj^Hqua Fargçau, ne vous pressez p^s... vpus avez le temps. Demain matin ou dema^^ soir, peu importe.
— il|ais cela est iqfâmel s'écirJa Clémepcerqui i(ie put se contenir plus longtemps.
Fargeau vint ce planter ^e,vîu\l e^lç.
— Vous dîtes?... murmura-t-il.
— Je dis que cela est infâme! répéta la jeune fille qui ne baissa point les yeux; — entendez-vous : infâme!
Fargeau tourna sur ses talons et se mit à ricaner. — À la bonne beure! répliqua-t-il ; — à la bonne beureî... c'est parler» celai
Il se frotta les mains.
Clémence s'était élancée vers Lucien. Elle se mit à genoux près de lui et couvrit ses mains de baisers.
— Mon oncle! mon bon oncle, dit-elle, je ne vous laisserai pas partir seul... Partout où vous irez, je vous suivrai!
Lucien la repoussait doucement.
— Pauvre enfant! murmurait-il en lui rendant ses baisers; — tu es sa fille!
Clémence se releva et prit le bras de Fargeau qui passait auprès d'elle en poursuivant sa promenade.
Son mouvement fut si rude que Fargeau s'arrêta court, comme si la main d'un bomme fort l'eût cloué à sa place.
Clémence le regardait fixement.
— Est-ce vrai, cela, monsieur? dit-elle. Fargeau essaya de ricaner encore.
— Répondez! fil Clémence; — suis-je votre fille?
— Non, répliqua Fargeau. Clémence lui lâcha le bras .
Ses deux mains se joignirent; son regard s'élança vers le ciel. Il y avait sur ses traits une joie immense ; il y eut dans sa voix une reconnaissance passionnée lorsqu'elle dit :
— Oh!... mon Dieu, soyez béni !
Fargeau était assurément un coquio sans cœur; il y avait pourtant un petit coin où le mépris pouvait encore l'atteindre, car il pâlit et sa lèvre trembla.
Cet élan de gratitude envers le ciel, ces yeux mouillés, cette allégresse fougueuse, tout cela, parce qu'il n'était pas son père!
La figure de Taveugle n'exl)rimait que de Télonnement.
— A!-je bien entendu ? murmura-t-il, — il me semble qu'il a dit: non?...
— Vous avez bien entendu, mon oncle l s'écria Clémence qui se jeta à son cou, — je ne suis pas sa fille !... je ne suis pas sa flllç!... que sais-je I il m'aura prise à l'hôpital!... je suis l'enfant du hasard... peut-être l'enfant du crime... Mais au moins, je ne suis pas sa fille à cet homme!
Fargeau fit un pas vers elle.
Elle croisa ses bras su^ sa poitrine, belle comme le dédain (ragique.
Fargeau s'arrêta. Il haussa les épaules et retrouva son sourire narquois.
— Fou que je suis ! grommela-t-il ; — j*ai bien la temps de me mettre en colère... Mon bon ami, ajouta-t-it en s*adressant à Lucien, c'est une idée excellente qu'a cette chère enfant... Tous partirez ensemble... et croyez que ma vive et sincère affection vous suivra partout.
Il prit un flambeau sur la cheminée.
— Au cas où je ne vous reverrais pas demain matin avant votre départ, dit-il encore, — bon voyage!
Lucien et Clémence restèrent muets devant cette froide effronterie.
Fargeau gagna sa chambre à coucher.
— Allons ! se dit-il, — voilà une petite histoire qui ne me coûte rien et que j'aurais bien payée deux ou trois cents louis... Bon voyage, mes chéris, bon voyage l... Je commence à croire que j'ai du bonheur I
Il ôta ses habit& et fit sa toilette nocturne. Avant de se coucher, il mit à son chevet une grosse montre à réveil.
— On dit que Napoléon dormit très bien la veille d'Austerlitz, murmura-t-il en fermant les yeux: c'est demain mon Austerliiz, à moi I... Avant cinq heures du matin, il faut que je sois en bataille... Voyons si je pourrai dormir?
Il dormit bien, parce qu'une bonne conscience est le meilleur de tous les oreillers.
A cinq heures, la grosse montre-réveil fit un Untamarre effroyable.
M. Fargeau sauta hors de son lit.
On n'est pas très brave à ce moment où le corps frileux et engourdi subit encore les effets du sommeil. Quand M. Fargeau se fut frotté les yeux, il frissonna de la tête aux pieds.
Nous devons dire que ce galant homme était poltron à toute heure.
Mais ce matin il avait, en vérité, ses raisons pour trembler.
Il s'habilla en toute hâte, fourra dans ses poches une paire de pistolets dont il visita soigneusement les capsules, et se munit en outre d'une pioche.
II sortit par cet escalier de service où nous l'avons vu s'en-
310 LE lEO Dfi LA IlOftt
gager avec papa Romblon quand bti alla 'cfiéi'cBer \ei tîislls aa magaMn d'armed, — la ftûil an sé^ip^r dés fliifêraiHes.
Grâce à ce chemin qu*il pri^ personne au château n'eut vent de son léxpédilioû niàtlnale.
11 faisait froid. La terre rendait un de ces brouillards légiers qui anndHcem ùné bette jotifnêe.
M. Fargeàu prit la route de la MeStivièrè.
Le jour était déjà clair quand 11 entra dâriS la fcfêt du CeUil.
A mesùipe iju'il avançait vers ïé tertre, son )^^ se râlentisisait. 11 prenait de grandes précaulionij t)0br lié jioîût faire de bruit.
Odaftd 11 âVrivà en Vite deà deux gfdsSéfe H)dbesqdi faisaient à la Mestivière une sorte de porte naturelle, il s'arrêta l>ottr écoutter.
On n'entendait d'autre bruit que la voix du vent dans leâ arbres et le murmure doux de la Vesvre qUi coulait au bas du «oteau.
M. Fargeau se gllsàà dâhs le fourré.
Il jeta sa pioehe sur son épaule et mit lé pistolet à h tiiain.
AU DEaNIEB VIVANT
Vers cette même heure éli M. Fai^au, armé Jusqu'aux dents, quittait lé château du Ceuil, la porte d'uile petite ferme située entre la Mestivière et l'étang de ffréhain ^'ouvrait sans bruit.
Cous!n-et-Ami, les yeux gros de sommeil, Sortît avec précaution, muni d'une bonne paire de pistolets et portant une belle j)ioché neuve feu r son épaule.
Dans le sentier qui montait de la Vesvre au tertre de la Mestivière, un petit vieillard peinait, soufflait, geignait. La côte était rudfe. Le petit vieux allait de todl Soti coutage, ittaîs la tâche était Vraiment au-desàus de ses forces*
Il portait une pioche suir son épaule éssfeUSfe et poltitue.
Entre sa houppelande et sa chemi?e. Il y avait des pistolets.
Personne n'aurait pu passer auprès de ce vieillard sanS s'arrêter et Sans Se tétoliriler ^6\^ Voir son étrange initie : une face de parchemin dùn gris jàurtâtre, encadrée par les âocons ternes d'une Ibnjnie barbe blanche ; Uh ne2 SâUlant, crochu et affilé comme un rasoir ; deS yeux morts, perdttd dans un tobyritttbe de rides.
LE JEU DE La MORt 3li
Il semblait iittêralement fléchir Soûs le poids de sa ^îochè. ^ Tandis iju'il grimpait, chacune de ses ehjàhibées J^roduisait un petit bruit sec, comme si Ton eût remué distrèlement de& osselets dans un sac.
En arrivant au sommet de la montée, il poussa un sôtiplr de soulagement qui siffla comtue le cri d'uri merle.
11 posa sa pioche et s'assit au pied du chêne creOx.
— Bon, bon, bon, bon î grommela-t il ; j'ai encore duherf, puisque j'ai gritnpé ça sans m'arrêtef !... J'irai, bien sur, plus loin que le paysan suédois du journal... Et te paysan èUédolS a été jusqu'à cent trente-quatre ans... Il aura fait (luelt[ùe imprudence!
Les os de ses mains se frottèrent joyeusement les tms contre tes autres.
Puis il ouvrit une petite botte 'd'argent et huma une prise de tabac d'un geste tout gaillard.
C'était notre aimable fantôme, frère aîné de lean-de-lâ-Mer.
Il avait à peu près Un quart d'heure d'avancé sur Fargéau et sur Cousin-et-Ami.
— Ça fait qu'il me reste au moins tbenle aiiis, reprit-il, — à supposer que je me laisse mourir dès l'âge du pa^saii suédois... et pas si bête!... Quand je serai tout â fait vieux, Je me soignerai... Parbleu! j'aurai de quoi!... Dans trente âhs, mes deux millions auroUt fait des petits...
Du milieu dé ses rides, sous les poils révoltés de ses sourcils blancs, un éclair aigu jaillit et s'éteignit aussitôt.
— Mes deux millions! répéta-t-il, tandis que sa voix sèche et brisée se faisait caressante; —mes petits rai ini mi mi!... mes chéris, chéris, chéris!... Allons! debout, jeune homiheî.,. nous avons de la besogne... En avant!
11 se leva péniblement et reprit sa pioche. Tout en traversant le tertre, il continuait de bavarder avec lui même, secouant sa tête embéguinée, et radotant tout doucement comme une portière qui balaye sa cour.
— Oui, oui, oui, oui! disait-il, — J'ai de h besogne... J'ai peut-être eu tort de venir dans ce pàys-ci...; mais je croyais que ma mécanique ferait leur araire à toUs, là-bas, dans \i cave... c'était si bien arrangé !... Pas du lont ! fl paraflrait que ce Fargeau et ceMaudreuii ont paré la botte... Je tt'âl pria que le fretin... Et ces deux chers amis ont suivi ma piste... Je les ai bien reconnus hier tous 1^ deux! M'ont-its vut^ j'es« père que non. Et d'ailleurs ils dorment à cette heure^ , ;
31 s («B lEU DE LA MORT
Il passait entre les deux roches, à l'endroit où lliomme de loi Besnard était tombé vingt ans auparavant, avec trois chevrotines dans la tète.
~ Quelqu'un qui m'a vu, poursuivit-jl, pendant que son visage se rembrunissait, c'est cet homme... ce paysan... qui ressemble à Jean Gréhu, mon frère défunt... et qui ressemble aussi à rbomme que J'ai trouvé un jour, endormi et souriant, à soixante pieds sous terre, — dans ta tirelire, — auprès du squelette du vieux Romblon... Celui-là m'a vu. J'en suis sûr... ilfautse bàtér!...
Le fantôme avait tourné la rocbe^ Il était entré dans cette partie du fourré Od les Romblon avaient placé les Joueurs de la Mort, autrefois, avec des fusils bourrés d'étoupe.
Le taillis avait été coupé plus d'une fois depuis ce temps, mais les baliveaux restaient droits, robustes, énormes.
Le fantôme s'arrêta au pied du premier baliveaU; entre la roche et le ravin.
La veille, seulement, il avait enfoui là le trésor provenaot de la tontine.
Il était arrivé de Paris l'avant-veille.
S'il fût resté dans son trou, au cul-de-sac du Puits-Rondel, peut-être ceux qui le cherchaient n'auraient-ils point découvert sa trace de sitôt. Mais son- trésor l'inquiétait et le rendait fou. Il voulut l'enfouir. — Et parmi tous les lieux qui peuvent servir de cachette aux environs de la bonne ville de Vitré, il choisit le revers de la Mestivière.
C'était, par le fait, un endroit d'élite. 11 n*y passait pas un chrétien en six mois.
Mais Maudreuil et Fargeau étaient des âmes en peine. Maudreuil et Fargeau battaient le pays comme des chasseurs.
La veille, ils avaient vu le vieillard sortir du fourré.
C'est pour cela qu'ils se levaient aujourd'hui, tous deux> de si grand matin.
Le fantôme avait enfoui son trésor au pied du premier bali- ^fiaau. Le taillis faisait à ce lieu, de trois côtés, une enceinte presque impénétrable. Le quatrième côté se trouvait défendu mieux encore par les derrières de la roche.
Cette roche, au lieu d'être coupée ici à pic comme elle l'était dans ceux de ses plans qui regardaient la Mestivière, descendait au contraire par une pente moussue et assez douce.
Si le hasard avait amené là un étranger, l'étranger aurait pu -^asser s\ir le trésor sans se douter qu'il foulait des millions;
car, outre que les millions sont excessivement rares dans les taillis, même vitrias, l'aimable fantôme était trop avisé pour n*avoir pas arrangé sa cachette.
Il avait replacé la mousse brin à brin ; il avait replacé les feuilles et le bois mort II ne restait nulle trace de son œuvre.
La preuve c'est que M. Fargeau et M. de Maudreuil avaient cberché en vain l'un après Tautre.
Le fantôme saisit sa pioche et cessa de bavarder.
Mais, au moment où il allait donner le premier coup» un bruit léger se fit sur la route du Geuil à la Mestivière.
Le fantôme prêta Toreille.
Un autre bruit se faisait dans la direction opposée, et semblait arriver du centre de la forêt.
Le fantôme attendit, retenant son souffle.
U espérait que les bruits iiUaient s'éloigner et il pensait :
—Ici, c'est quelqu'un qui descend du château pour se rendre & Vitré... Là, c*est un braconnier... peut-être un chevreuil..
Mais les bruits ne s'éloignaient pas.
Au contraire.
Et Ton devinait chez les deux êtres, invisibles encore, qui trahissaient ainsi leur approche, des précautions infinies.
Le fantôme se prit à trembler.
Il attendit encore un instant, appuyé sur sa pioche et l'oreille au guet.
Les bruits étaient tout proche.
Il glissa son outil dans le fourré et se coucha à plat ventre dans les feuilles, parmi lesquelles se confondait la couleur fanée de sa vieille houppelande.
Au même instant, les branches du taillis s'écartèrent à droite et à gauche.
Fargeau et Maudreuil étaient en présence.
Us reculèrent tous deux et firent le geste de se viser, car ils avaient tous deux le pistolet armé à la main.
— 11 y a assez pour deux, dit Maudreuil I partageons I
— Soit! répliqua Fargeau; —partageons!
Mais au moment où Maudreuil baissait son pistolet, Fargeau tira.
Gousin-et-Ami tomba. U avait reçu la balle dans la poitrine.
Fargeau se pencha sur lui pour se bien assurer qu'il était mort. Gomme Maudreuil respirait encore, il lui déchargea son second pistolet dans la tempe.
Puis il regarda tout autour de lui.
314 lE JEC oc LA MO&r
su eût regardé au-dessus dé lui, il éDt vu, debout èl liiiiflbbile comme nth statue, sur te sommet de fa roche, bti homme en costume de paysan vitrias. Cet homulé avait les bras croisés et s'appupit kur une pioche.
Il avait tout vu. — U regardait, froid et calme côrùàie un Juge.
Fargeau ne l'avait point aperçu.
Au lieu de recharger ses pistolets, il prit sa pioche et tâta le terrain. Après une douzaine de coups inutiles, la pointe de la pioche toucha la terre fraîchement remuée. Fargeau j;)0ùssà un cri de Joie.
— C'est làl dit-il ; — et c'est à moi l L'émotion faisait trembler sa voix.
Il Jeta sa pioche et prit dans son portefeuille la irénoûèiàQon qu'il avait extorquée à Berthe.
— Tai été chez le notaire, reprit-il; — Je lui ai montré cet acte... tout est en règle... Cet or qui est là, cèltè forêt, les terres qui l'entourent, le château, les fermes, leà ihoulîns, tout, tout est à moi!
Le paysan ne bougeait pas §ur la roche.
Parmi les feuilles, le fantôme restait sans mouvement comme le tronc pourri d'un vieil arbre.
Fargeau ramassa son otitil à donna Un grand coup en terre.
Puis il ne cessa plus de travailler, avec exaltation, avec folie.
Lentement, bien lentement, le îfànlôme dégagea une d^ §^s mains qui était sous son corps et prit un pistolet entre sa poitrine et le revers de sa houppelande.
Fargeau travaillait.
Le fantôme se dressa derrière Tarbrë.
tJn coup de pistolet partit.
Fargeau laissa échapper la pioche, --^ ÎI était blessé i l'épaule.
Le fantôme fit un pas vers lui. Fargeau voulut s'enfuir.
liais le fantôme, qui sentait sa main trembler, lui déchargea son second coup à bout portant, et Fargeau tomba sur le corps deMaudreuil.
Le fantôme étendit ses bras décharnés, ivre qu'il était de sa victoire.
— Au dernier vivanti cria-t-il; c*est moi! moi! Inbl)... 11 n'y a plus que moil ^ ,
Son talon déchirait le papier signé par Bèrtbe, qui avait glissé des mains de Fargeau.
Dans son transport, le fantôme redressa sa taille voûtée, comme il ne Tavait pas fait depuis cinquante ans peut-être, et ses petits yeux flamboyant^ jetèrent ai| ciel un triomphant regard.
Mais son regard se baissa comme s*il eût rencontré Téclat trop vif difsoleil.
Ses bras retombèrent le long de son flanc. Ses dents claquèrent.
Il venait d'apercevoir le paysan, appuyé sur sa pioche au sommet du rocher.
Le paysan se prit, en ce moment, à descendre vers lui avec lenteur.
Le paysan était Tiennet Blône.
Le fantôme frissonna de la tête aux pieds. Il porta la main à $^p o^ur« puis ses jambes ch^ncelèirent.
rr Xvenie ans!... murmura-t-U; i'ai encorç trçnte ans k vivi:e!
Tiennet Blône était à mi-chemin.
Le fantôme remua ses bras comme sMl eût chercha q^ appui. Ses; yeux s'ouvrirent et tournèrent-
•Çiewiçt l'entendit balbutier encore :
— Au dernier \ivant!... trente ans !... on ne meurt pas si t^tl
n eut un tressaîUeiTient qui fit craquer seis çs, ^ i^ tomba tout de son long, mort de vieillesse.
Ttennet Blône fit un grand trou au pied de l'arbre. Il enleva le trésor et mit les trois cs^davres à la place.