‹ Le jeu de lʹépéeChapitre 8 sur 27 · M. PAUL DE CASSAGNAC · texte numérisé non relu

M. PAUL DE CASSAGNAC

Mon cher Jacob,

Vous m*avez demandé quelques lignes pour mettre en tête de votre ^remarquable ouvrage : le Jeu de l'Épée, rédigé par M. Emile André.

Quoique un de vos plus anciens élèves et n'ayant guère le droit de vous opposer un refus, j'hésiterais, néanmoins, et par une modestie bien naturelle, à subir ce prétentieux honneur, si je ne le partageais avec

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deuxhommesquim'endiminuerontlepoids, MM. Anatole de La Forge et Ranc.

A trois on peut faire ce que seul on n'oserait pas.

Il y a vingt ans, nous étions bien jeunes alors, majeurs ni l'un ni l'autre, je crois ; vous étiez déjà un maître, et moi, encore comme aujourd'hui, un simple élève. J'aimais passionnément les armes et, libre de mon temps, vierge de toute politique, insuffisamment retenu par les études de droit au quartier latin, je courais volontiersles salles.

Un jour, je rencontrai passage de l'Opéra, chez Gâtechair, un prévôt mince, élégant, sans un poil au menton, comme moi d'ailleurs, et qui me frappa vivement par sa méthode claire et sa vitesse de main.

C'était vous. ^

Le soir même j'en parlais à mon vieux professeur, Grisier, qui m'aimait tendrement etm'élevait avec un soin jaloux.

— Vous devriez bien prendre ce petit pré-

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YÔt,' lui dis-je; entre vos mains, il deviendrait incomparable.

Grisier, le grand Grisier était froid, quelque peu têtu, ne s'enthousiasmant pas avec facilité.

Il résista, j'insistai, lui montrant sa salle insuffisamment tenue, sans avenir, son enseignement sans continuateur.

Et vous ayant vu à son tour, il vous prit.«

Vous eûtes donc la bonne fortune d'entrer chez Grisier juste à temps pour en recueillir rhéritage professionnel et moral.

C'était un prodigieux professeur que le vieux père Grisier, appartenant à cette école de Maîtres un peu disparue, qui ne se contentent pas d'être une main, un bras, mais qui veulent avant tout être une tête.

n y avait longtemps qu'il ne tirait plus.

Mais quel démonstrateur!

Il ne donnait pas la leçon, il la raisonnait comme on raisonne l'algèbre oula géométrie.

Et il ne vous permettait de l'exécuter que

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lorsque vous paraissiez l'avoir parfaitement saisie.

Il fallait comprendre avant de ferrailler.

Et si les débuts avec lui étaient lents, parfois fastidieux à cause du détail, le perfectionnement devenait étonnamment rapide. •

— L'escrime, disait-il toujours, consiste , ^ n'être pas touché d'abord, et ensuite à essayer de toucher.

Que je préfère cet enseignement au genre purement matériel, physique, presque bestial où l'on casse des fleurets à tort et à travers, mécaniquement et sans se rendre compte, la plupart du temps, de ce que Ton fait!

^ Grisier, et c'était son génie, ne donnait jamais la même leçon à tout le monde, faisant la différence des tempéraments et de la taille.

Il avait une leçon pour le grand, lui apprenant à bénéficier de sa taille et à tenir

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l'adversaire à distance; une autre pour le petit, lui enseignant Tart contraire, celui de gagner de la distance, de se loger; il poussait le maigre à Tattaque, le gras à la défensive, utilisant les qualités et jusqu'aux défauts de ses élèves.

Combien différent, en cela, des maîtres qui sont des tireurs hors ligne, et qui s'imaginent que leur coup d'œil ou leur vitesse se communiquent!

C'est absolument comme si les grands coureurs des Pyrénées voulaient vous apprendre à faire cent cinquante kilomètres dans la journée.

Aussi pour moi, les meilleurs maîtres sont rarement ceux qui tirent admirablement, car ils ne sauraient donner leurs qualités naturelles ; ce sont plutôt ceux qui font de l'escrime une étude puissamment raisonnée et savent adapter à chaque élève la méthode qui lui convient.

Le peu que je sais, je le tiens de mon

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vieux professeur, mort aujourd'hui, un nommé Fons, que mes camarades de Perpignan doivent se rappeler, et qui disait de moi, avec un orgueil nsuf, sentant bien le métier : « Il ira loin, ce garçon, car il a une fe|ite énorme I »

Fons était un des meilleurs élèves de Jean-Louis, de Jean-Louis devant qui tout homme ayant le culte des armes, doit s'incliner religieusement.

Quelle ne fut donc pas ma joie, en retrouvant, chezGrisier d'abord, et puis chez vous, cette école classique, simple, ne donnant rien à l'imprévu, ennemie de toute fantaisie et qui sacrifiait résolument l'ambition du coup de bouton à la sécurité de la parade, à la prudence dans l'attitude.

Moi, j'avais autre chose à faire et je suis resté humblement en route, n^ayant gardé de mes maîtres, dont vous n'êtes pas le moins aimé, que cette solidité de principes qui, jointe à la solidité du cœur, rend un

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homme suffisamment gênant, Tépée à la main.

Mais vous, mon cher Jacob, vous avez accompli une grande œuvre, vous avez créé le JEU DE l'épéë, substituant la sévérité de cette arme, la seule vraie, aux fioritures souvent inutiles et parfois dangereuses du fleuret.

Il faut, en effet, n'avoir jamais tî\té du terrain pour confondre l'épée et le fleuret et imaginer naïvement qu'on peut faire avec Tune ce qu'on peut tenter avec l'autre.

Voilà pourquoi bien des gens, forts en salle, se trouvent absolument décontenancés quand ils sont en face de cette arme relativement lourde et qui ne plie pas, l'épée!

J^aî eu cet étonnement désagréable, une fois que je me battais au fleuret.

Instinctivement, et comme l'ordonnait la sagesse, je procédais par des battements multipliés.

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Et, résultat inattendu, si je chassais la lame, je ne parvenais jamais à chasser le poignet. La lame ployait, faisait baleine et je l'avais droit au visage, revenue en ligne d'elle-même chaque fois que je voulais me lancer en avant.

Tandis que, lorsque vous renvoyez l'épée, vous renvoyez généralement la main qui la tient et vous pouvez essayer de passer.

Il est donc incontestable que l'épée à la main, sur le terrain, on ne peut faire qu'un certain nombre de coups.

Gela s'appelle communément le jeu de

TERRAIN ou Ic JEU DE l'ÉPÉE.

C'est ce jeu que vous avez admirablement condensé en un livre, ce jeu que vous avez fait vôtre et qui vous constitue, pour moi et pour bien d'autres, un des seuls professeurs capables de bien préparer aux tristes nécessités du duel.

En effet, le duel, aujourd'hui, et de par le service mihtaire obligatoire, devient une

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conjoncture à laquelle il devient forl difficile d'échapper.

Il est imposé dans Tarmée, et tout le inonde est soldat à présent 1

Tout père de famille doit donc désormais mettre Tépée à la main de son fils, ne seraitce qu'avec cette arrière-pensée que le jeune homme passant pour fort, on le laissera tranquille.

Car l'escrime ne serait qu'un art affreux, abominable, s'il avait pour objectif des querelles à chercher.

Ce doit être une protection, contribuant au contraire à les éviter.

Et, h ce sujet, je ne puis m'empècher de rire, en pensant qu'il y a, dans le monde de l'escrime, des gens qui n'ont appris les armes que pour avoir le droit d'être éternellement poltrons.

Leur parapluie, leur canne, leur brosse à dents est à épée.

Leur cuvette est mont ée sur des fleurets

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leurs rasoirs possèdent une garde de rapière, leurs chaises sont en crosses de pistolet.

Tout enfin respire chez eux le carnage, et à la première querelle, on les connaît ces gaillards-là... ils fileraient comme des lapins.

Mais j'aime mieux encore ces fiers-àbras de salles d'armes et de tirs, tout ridicules qu'ils soient, que les anciens spadassins.

Et, je le répète, il est plus honorable pour la noble science des armes, de l'utiliser à empêcher les affaires d'honneur, que de la faire servir à les provoquer.

Pourtant, il ne faudrait pas accorder des louanges à ces rencontres trop fréquentes à notre époque, où les adversaires n'ont qu'une pensée, se saigner à la main ou au bras et ne s'aventurant en rien plus loin que les extrémités du corps humain.

Il vaudrait tout autant, ce serait plus raisonnable, prendre la mode des étudiants

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allemands, se cuirasser de peaux tannées et n'offrir à l'adversaire que la partie que Ton consent à exposer.

Le duel est une chose grave et qui n'a même d'excuse que dans sa gravité.

Ce n'est pas autre chose, en effet, qu'un moyen de remédier à l'insuffisance des lois protégeant l'honneur.

Dans les pays où les mœurs et la législation couvrent la dignité humaine, le duel n'existe pas.

Et s'amuser à se piquer les abattis, et à faire de l'épée une misérable lancette, cela peut-être hygiénique, mais c'est grotesque.

Aussi voit-on les témoins s'ingénier à trouver des mots scientifiques et latins par conséquent, pour expliquer d'une façon volontairement inintelligible qu'on s'est touché au dos ou bien 4 la paume de la main.

A ce sujet, on vous a reproché parfois,

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mon cher Jacob, et bien injustement, d'avoir encouragé ces coups qui sont la honte du duel et Favilissement des armes.

Rien n'est plus faux.

^ Et ceux-là seuls qui ne connaissent pas votre leçon indiquent la main comme un but définitif, alors que ce n'est dans votre pensée qu'un moyen d'occuper l'adversaire, en le menaçant an plus près^ c'est-à-dire dans la partie la plus rapprochée et qui peut être aussi bien le genou ou la tète, suivant la posture du combattant.

Il est vrai que pour un homme qui n'a jamais touché une épée, vous n'avez, vous ou n'importe quel professeur, qu'une leçon à lui enseigner, celle qui lui permet de s'en sortir au meilleur marché possible et que votre responsabilité serait terrible, si vous lui donniez d'autres conseils que ceux de la plus extrême prudence.

Aussi votre leçon de terrain, votre jeu de l'épée, tout en n'étant pas à dédaigner pour

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un homme inexpérimenté tout à fait et qu'une affaire vient surprendre, s'adresset-elle surtout à ceux qui savent déjà tirer et qui ne cherchent qu'à se perfectionner dans les armes.

On dit que Félève est toujours porté, même malgré lui, à célébrer son maître.

Mais je n'hésite pas à encourir toutes critiques de ce genre et à déclarer que je vous considère comme un des rares professeurs qui enseignent Tescrime utile, Tescrime pratique, le jeu de l'épée enfin.

J'en parle d'une façon bien désintéressée ; j'ai femme, enfants, je prends de l'âge et je me retire des affaires. Pourtant il ne faudrait pas, vous vous en doutez bien, qu'on abusât de ces pacifiques dispositions, et je suis comme les vieux chevaux de bataille que lé cliquetis de l'acier fait encore hennir.

Aussi, la joie que j'ai eue l'autre jour fut immense, quand mettant en garde mon

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petit Paul qui a six ans et demi, je l'ai vu faire d'instinct le contre de quarte, alors que je m'amusais à tromper une de ses parades simples. Et je m'adonne tant que je peux, à l'arrangement des querelles des autres.

Ce que j'en ai arrangé, Dieu seul le sait !

C'est de la bonne besogne, celle-là, et qui rachète les querelles qu'on a eues; et j'ai souvent trouvé tout aide et tout concours pour cela dans les deux personnes qui joignent leur signature à la mienne en tête de ce livre, dans M. Ranc, dont je suis devenu ^ l'ami sur le terrain, et dans Anatole de La Forge, un camarade de vingt ans et qui est rhonne>ir fait homme. Ce qui prouve que Tépée n'est pas une chose si mauvaise, puisqu'elle rapproche parfois, avec affection ou courtoisie , des gens que la politique avait séparés à tout jamais. •

Vous m'aviez demandé, mon cher Jacob,, quelques lignes seulement, et voilà que je me suis laissé aller à bavarder comme

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autrefois dans votre salle, entre deux assauts.

Vous ne vous en prendrez qu'à vous, c'est votre faute.

Bien alTectueusement toujours,

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