‹ Le jeu de lʹépéeChapitre 9 sur 27 · M. A. DE LA FORGE · texte numérisé non relu

M. A. DE LA FORGE

Mon cher Jacobv

Yoas me faîtes l'honneur de me demander une préface pour le livre que vous allez publier sur : « Le Jeu de l'Épée. » *

C'est pousser Thumilité un peu loin.

D'ordinaire ce sont les maîtres qui recommandent les disciples, et non les disciples qui recommandent les maîtres.

D'ailleurs, votre nom n'est-il pas, à lui

XXX LETTRE-PRÉFACE

seul, la meilleure des préfaces et la plus utile des recommandations?

Un livre sur l'escrime, signé Jacob, est naturellement appelé à rencontrer d'universelles sympathies.

Ceux qui savent les choses de l'épée auront plaisir à les apprendre de nouveau avec vous, et ceux qui les ignorent saisiront avec empressement l'occasion de s'instruire avec un professeur di primo cartello.

Dans votre bienveillance, vous n'avez pas songé, mon cher Jacob, à l'embarras où vous alliez me mettre. Car enfin, on ne peut pas parler d'un livre comme le vôtre à la légère et de médiocre façon.

Avec vous, il faut débuter (une préface est toujours un début) par un coup de maître.

Votre élève Ranc est capable de ces coups là et Paul de Cassagnac, encore un de vos élèves, en a l'habitude. Ces virtuoses de l'escrime étaient bien plus aptes que moi à chanter les grands airs de bravoure : ils

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VOUS ont envoyé leur témoignage, je n'y puis ajouter que mes félicitations.

J'y joindrai cependant une définition do votre art, définition qui me paraît to.ut à fait supérieure. Elle est d'un homme qui fut incomparable dans les luttes de Tintelligence, qui sut tout comprendre et presque tout définir. Ce génie, je ne le flatte pas, regardait la science de Fescrime comme le plus libéral de tous les arts. « La science des armes, disait-il, consiste à donner et à ne jamais recevoir. »

Voilà certes une formule irréprochable, mième sur le terrain. Et en nous cotisant, mon cher Jacob, vous, Ranc, Paul de Cassagnac et moi nous n'aurions pas trouvé mieux, alors même que nous aurions eu de l'esprit comme quatre !

Mais quel est donc l'auteur de cette définition mirifique? Est-ce Roland, un jour que, fatigué de manier sa Durandal, il l'avait remplacée par une plume qui devait être de fer ?

XXXII LETTRE-PRÉFACE

Non, Fauteur de celte formule modèle était un bourgeois qui n'aimait pas les aff aires, qui se moquait des capitans, tournait en ridicule les bravaches: mais connaissait les exigences du point d'honneur.

C'est Molière !

Le bon sens français a trouvé, grâce à lui, pour l'art loyal par excellence, la formule définitive.

Molière a donné le précepte, vos élèves suivent l'exemple.

Je ne les encourage pas, certes, à abuser des avantages que vous leur communiquez.

Vous les rendez forts, c'est assez pour leur apprendre qu'ils ne doivent pas être batail* leurs. J'irai plus loin, et j'affirmerai avec votre permission, mon cher Jacob, et celle de votre collaborateur M. Emile André, que plus on possède la science de Pépée, moins on doit être réfractaire à l'arbitrage des affaires d'honneur.

Se battre quand il le faut, — c'est bien.

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Éviter le duel quand on le peut honorablement, — c'est mieux.

Mais qui décidera entre les prétentions rivales des adversaires? les témoins? — Ils ont une tendance trop naturelle à s'identifier avec leur client, ils le croiraient découvert, s'ils ne tiraient pas toute la couverture de son côté.

L'arbitrage est donc nécessaire; mais on m'objecte que tout le monde ne peut pas être arbitre, j'en conviens, il y faut quelques défauts. Le premier de tous hélas ! c'est de n'être pas jeune.

Si le premier duelliste de l'antiquité c'est Achille, je suppose que le premier arbitre, c'est Nestor? Homère le représente avec une longue barbe blanche qui devait lui aller bien — particulièrement dans l'exercice de ses fonctions.

Je croîs même que le divin poète, pour donner plus de solennité à la chose, lui fait jurer au moyen de ces paroles fatidi-

XXXIV LETTRE-PRÉFACE

ques : « Par Jupiter et par ma barbe l »

Aujourd'hui Jupiter est en congé et la barbe n'est plus nécessaire. J'en appelle sur ce point à l'ombre de l'arbitre le plus rasé et le plus autorisé de notre temps le marquis du Hallay. Il portait une fine moustache retroussée, pour ne rien cacher, prétendait-il, à l'épée de ses adversaires.

La modération .du caractère est plus nécessaire encore dans les fonctions d'arbitre que le poids des années; aussi toutes les fois que dans une affaire d'honneur on a eu re-

cours à l'intervention d'hommes de sang froid et de cœur, les choses se sont pacifiquement terminées.

C'est donc avec raison que notre ami regretté, le marquis du Hallay, a pu dire :

« J'ai passé la moitié de ma vie à me battre et la seconde moitié à arranger les affaires des autres. »

L'exemple qu'avait donné cet arbitre incomparable est suivi aujourd'hui dans la

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