CHAPITRE XI
. L'heureuse rencontre.
Le père Ambroise garda Henri tout l'été. Son intention était de former son cœur et son esprit, de lui faire perdre certaines expressions et quelques mauvaises habitudes qu’il avait prises dans la compagnie des voleurs, de réparer sa santé en lui donnant une nourriture frugale, et surtout en lui faisant respirer quelquefois l’air salubre des montagnes. Bientôt Henri recouvra toute la vigueur de la jeunesse et devint frais comme une rose.
Vers le milieu de l’automne, le père Ambroise, qui avait autrefois parcouru plusieurs pays et visité nombre de villes les plus remarquables, résolut de reprendre encore une fois son bôton de voyage et de retourner parmi les hommes, afin de rechercher les parents du jeune Henri. À la demande du solitaire, le père du jeune berger qui avait amené cet enfant à l’ermitage consentit à recevoir le petit orphelin chez lui jusqu’à ce que l'ermite vint le reprendre. Thomas était un bon paysan, plein de droiture et de sagesse, sur la prudence duquel on
pouvait se fier. Le père Ambraise voulut donc en premier lieu conduire l'enfant chez ce brave bomme, qui demeurait au delà de la montagne, à environ douze kilomètres de l'ermitage.
Par une belle matinée d'automne, voyant le ciel sans nuages, il éveilla Henri lorsqu’à peine le jour commençait à poindre ; il se rendit avec lui à la chapelle, et y fit une fervente prière, pour demander à Dieu de bénir son voyage. Ensuite, après avo’ ‘#jeuné, il prit des vivres et se mit en route, Henri, lout rayonnant de joie à l’idée de voir de nouvelles contrées, partit avec lui. Ils suivirent des sentiers solitaires connus seulement des bergers des montagnes et des chassenrs de chamoïis. Vers midi ils arrivèrent devantun ‘cuer escarpé, sur la cime duquel grimpait un troupeau de chèvres. Ils se reposèrent à l'ombre de ce roc et prirent un léger repas.
En les voyant, l'enfant du chevrier accourut pour baiser la main du père Ambroise. À son aspect, Henri se leva tout étonné, et s’écria.‘* Tiens ! voilà un petit homme, un petit homme comme moi ! qu'il est gentil ! Je ne savais pas qu’il y eût encore d'autres petits hommes, je croyais être le seul sur la terre ! Tu viendras avec nous, n’est-ce pas ?” Le jeune pâtre offrit de porter le sac de voyage du père Ambroise. Ils partirent ensemble, et Henri avait tant de plaisir à causer avec son pelit compagnon, qu'il ne faisait presque plus attention à autre chose.
Bientôt ils arrivèrent dans un joli vallon Le troupeau de moutons que l’on y voyait paître appar. tenait au cultivateur chez lequel l’ermite avait l'in-
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tention de se rendre. Henri témoigna une joie extrême de voir plusieurs petits agneaux âgés à peine de quelques jours ; il les caressa et les appela des noms les plus doux. ‘
Ea cheminant dans cette vallée, le père Amt roise À ‘promenait de tous côles ses regards pour découvrir le gardien de ce troupeau. Sur le penchant d'un rocher, d'où jaillissait une source limpide, il apergut une jeune fille assise, tenant d’une main éa houlette, et de l’autre un livre dont la lecture paraissait absorber toute son attention. L'ermite, étonné, s’approcha d'elle. La jeune fille était vêtue de blanc ; un chapeau de paille ombrageait sa têle. Les traits de son visage annonçaient une extrême douceur, et l’on remarquait dans son air une.profonde mélancolie. Elle n’avait jamais vu le père Ambroise ; néanmoins, ayant beaucoup entendu parler de lui, elle le reconnut à son costume et à son air .vénérable. Elle se leva donc, et le salua avec beau coup de respect.
“ Je présume qu'ii n’y a pas longtemps que tu gardes ce troupeau ? Jui dit Ambroise ; car j'en ai vu le maître dernièrement, et il ne m'a point parlé de toi.” La bergère lui répondit qu'il j avait déjà plusieurs années qu’elle gardait les moutons dans ces montagnes, mais qu'elle n’était entrée au service de son maître actuel que depuis trois jours. ‘‘D'où estu, ma fille, et pourquoi es-tu si triste?”
A celte question de l'ermite, la jeune bergère fondit en larmes. ‘ Héias ! dit-elle, je suis de bien loin; une étourderie m'a précipitée dans le plus grand malheur J'étais en service chez d'excellents maîtres: ils m'avaient confié leur enfant unig=.
Li LE JEUNE HENRI
le plus joli, le plus aimable des enfants; j'eus
l'imprudence de le quitter un instant, et pendant
cet instant il fut enlevé par des voleurs. Le désespoir et le repentir s’emparèrent de mon âme: je ne pus rester longtemps auprès de la mère infortunée, dont la douleur semblait toujours me rede: mander son enfant... Je la quittai et allai me cacher dans ces montagnes. Depuis ce moment je vis dans la solitude, priant Dieu, à chaque instant du jour, de vouloir bien réparer le malheur que j'ai causé; d’avoir pitié d'elle et de moi; de lui rendre, avec son enfant, le bonheur et la joie qu'elle a perdus en le perdant. Oui, j'ose espérer gue Dieu sera touché de mon repentir et de mes larmes.”
Le père Ambroise Jui dit d’une voix émue :
* Ma fille, je crois que dans cet instant même Dieu vient d'exaucer ta prière.” À ces mots, il tira de sa poche le médaillon que ”‘enri lui avait remis, et le montra à la bergère. ‘ Connais-tu ce portrait ?” lui dit-il. La pauvre fille Poussa-un cri de surprise et de joie. ‘Q ciel! voilà le portrait de Mme ja
comtesse de la Rochêne, de la mère de l'enfant !
enlevé par les brigands ! ”
Aux cris de la jeune fille, Henri accourut.
D'abord il se mit à considérer cette nouvelle figure ” d’ua air tout étonné, puis il dit à la bergère d’une
voix compatissante : ‘ Pourquoi pleures-tu ? as-tu |
faim ? Tiens, mange, voilà du pain et des pommes. — Regarde cet enfant, reprit Ambroise, c'est celui que les voleurs ont enlevé en même temps que ce portrait, ” Ce bonheur inattendu causa à la jeune fille une
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si grande joie, que, ne pouvant résister à la vivacité de son émotion, elle tomba à genoux et s'écria : “0 Dieu de bonté, vous m'avez done exaucée ! ” Puis elle embrassa le petit Henri, qu'elle arrosa de ses larmes. “ Mais est-ce bien toi, mon cher Heuril... n'est-ce pas un songe ? Oui, oui c’est toil tu es la plus parfaite image de ton père ; ce sont ses yeux, ses traits... Ah! que ta mère va être heureuse! Partons, allons bien vite Ja consoler.”
Le bon ermite ne put retenir ses larmes. ‘ Soyez béni, Seigneur, dit-il: votre divine providence veille visiblement sur le sort de cet enfant; vous séchez les larmes que cette pauvre fille versait sans cesse en votre présence; vous rendez à de bons parents un fils unique, objet de leur tendesse. Dès
- les premiers pas vous bénissez mes démarches, et
vous m'épargnez, à moi, faible vieillard, de longues
“et pénibles recherches. Que votre sairt nom soit
glorifié. pour toutes les faveurs que vous nous accordez ! ”
A l'instant même, Ambroise, Marguerite et Henri se rendirent à la ferme du bon cultivateur, qui n’était plus éloignée que d’une bonne demi-lieue. En attendant, le petit chevrier se chargea de garder les moutons. 6
“Est-ce là mou père et ma mère ? ” demanda Henri, quand le paysan et sa femme vinrent les recevoir sur le seuil de la porte avec le plus aimable accueil. 11 fut bien fâché lorsqu'on lui répondit que. ce n'étaient pas eux. ‘ (est bien dominage! disaitil, car ils paraissent bons et aimables, je serais volontiers resté chez eux.”
se LE JEUNE HENN
Après avoir accepté un léger repas, ils continuèrent leur voyage, accompagnés du fils de ce brave home; vers le soir, en descendant les montagnes, ils arrivèrent dans une large vallée, où se trouvait un grand village ; Henri s’émerveillait de voir tant de maisons. Il y passèrent la nuit, et le lendemain, à la pointe du jour, ils repartirent sur une charrette que leur avait louée un paysan. Ils comptaient arriver avant la pointe du troisième jour au château de la Rochëne,