CHAPITRE
Le vautour et la colombe.
Dans le vieux château de }'alkenbeurg, situé sur une des plus hautes montagnes de la Thuringe, vivait, il y a plusieurs siècles. un noble chevalier
nommé Théobald, avec son épouse, dame Ottilia, Ce chevalier était aussi généreuv que vaillant; il accordait.$a protection puissante à tous les opprimés des pays environnants, sans même exiger en retour un remerciement. Le plaisir de faire. des heureux lui semblait une récompense sulfisante des peines qu'il se donnait. Son épouse était la bienfaisance même, Elle visitait elle-même les pauvres, les malades dans les chaumières des vallées voisines, etson château, était un refuge ouvert à tous les malheüreux qui méritsient d'être secourus. Agnès, leur fille-unique, âgée d'environ huit ans, sensible etbonne comme sa mère, ne connaissait pas de plus grand plaisir que de faire du bien à son prochain. Aussi elle et ses parents étaient-ils l’objet de la vénération générale dans tout Je pays, et il m'était personne, gens du pays ou élrangers, qui,
Lo
dé sbersvant de loin le donjon élevé de Pas “bourg, n’en bénit dans le fond de son &me les nobles ‘habitants, qui mettaient leur bonheur à faire le bien ; et, en effet, lé bénédiction de Dieu repotait visiblement sur Théobatd, Ottilia et Agnès. Quelque nom- …breuses et abondantes que fussent leurs aumônes, “eur fortune n’en souffrait point :’au contraire, tout T Teur prospérait, et ils étaient au nombre des familles les plus riches de la province.
Par une-belle journée d'été, Ottilia et sa jeune ‘fille descendirent, après dîner, l'escalier taillé dans le roc qui conduisait du château au jardin sur le - penchant de la montagne. Là elles remarquaient avec joie la prospérité des plantes potagères; ici
. ‘elles s’arrêtaient pour admirer la beauté des bou- :4oûe de rose qui commengaient à s’ouvrir, ef, plus loin, les cerises déjà rouges qui brillaient au milieu du vert feuillage. Puis elles s’arrétèrent devant le Jet d'eau pratiqué au milieu du jardin, et contem- —. plèrent'en silence le jet de cette source, qui jail- Hissaità one grande hauteur comme un gerbe de . éfistal, pour retomber en une pluie fine qui ré- ‘fléchissait toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Après s'être ainsi promenées, elles allèrent s'asseoir dous/un joli berceau de chèvrefeuille et de’ vigne, étse mirent à travailler avec ardeur à une robe . qu'elles destinaient à une pauvre orpheline. Tout ‘ên°ce lieu était tranquille et calme ; on n’entepidait ijue'le doux ramage d’une jeune fauvette ‘perchée surlà cime’ d'un arbre voisin, et le murmure ‘épréable et noû interfompu du jet d’eau.
“Font” coup un bruit les offraya : LS —
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mutusllement, et en levant les yeux elles virent fondre sur le berceau un grand oiseau aux ailes étendues qui semblait poursuivre une victime.
Étonné à leur aspect, il plana au-dessus du berceau; ét bientôt s'enfuit à tire-d'aile. La timide Agnès … 24
était si épouvantée, qu'elle n'osait regarder autour d'elle pour découvrir ce qui veuait d'entrer si pré-
cipitamment sous le feuillage du berceau. “ N'aie
pas peur, ma fille, lui dit sa mère en souriant : c'est probablement quelque pauvre moineau qui la serre de ce vautour. ” À ces mots, elle se. mit.à chercher, et bientôt elle s’écria : * Tiens, regarde done, une colombe toute blanche ! Dans sa détresse elle s'était cachée précisément derrière tai, presque sous tes pieds. ” Elle prit celte colombe, : et, fixant sur Agnès un regard scrutateur, elle ajouta +: Ce soir nous : ferons rôtir ce petit pigeon, ce sera uu morceau délicat pour ton souper. = — Ah! maman, que dis-tu? le faire rôtirs ”.
-interrompit Agnès, et elle étendit ses deux mains
sur la eolombe, comme si elle eût voulu l’arracher à la mort dont on la menaçait. ‘Oh! non, ma chère maman, il n’est pas possible que tu m'aies . dit cela sérieusement. Ce pauvre animal a cherché un refhge auprès de moi, comment pourrais-jele tuer ? Regarde done comme il est joli ! vraimentil est blanc comme la neige, et ses petites palles sont rouges comme du corail. O maman, vois, je l'en prie, somme le cœur lui bat encore. Il me regarde
me: fais pas de mal, je t'en prie ? Non, chère. petite ealombe, on ne te fera point de mal, ce ne sera pas en vain que {u {e seras réfugiée sous mes pieds”, va, j'aurai bien soin de toi, et je te le promets.
— Fort bien, ma chère enfant, dit la mère satis-
faite, tu as deviné mes intentions; j'ai voulu seulement te mettre à l'épreuve. Va porter cet oiseau dans ta chambre et donne-lui à manger. Nous ne devons jamais repousser les malheureux qui cherchent un refuge ches nous; notre devoir.est de nous montrer compatissants envers tous ceux qui souffrent, même envers les animaux.” : La mère ft aussitôt construire une jolie volière, qu’Agnès plaça dans un coin de sa chambre,.et.y logea sa jeune colombe. Elle lui donnait tous les jours des graines en abondance et de l'eau fraîche, et de temps en temps elle-renouvelait le sable de la volière. Bientôt la colombe s’aceoutuma à voir Agoèës, et devint très familière avec sa jeune mattresse, Dès que celle-ci ouvrait la porte de la cage, la colombe eu sortait et venait becqueter les graines qu'elle lui présentait dans le creux de la main, Il u’élait.plus besoin de refermer la maisonnette, la ‘enlombe y rentrait d'elle-même et s’y plaisait.
Le matin, dès l'aube du jour, et tandis qu'Agnè: dormait encre, la colombe venait se poser sur son oreiller, la réveillait, et ne lui laissait point de repos qu'elle ne se fût levée et qu'elle ne lui eût donné-de l'eau fraîche et de le graine. Agnès s’en
plaigoit un jour à sa mère et ajouta : ‘* Mais je sais - bien-ee que'je ferai pour qu'elle ne vienne plus me troubler dans mon sommeil ;. dorénavant je-ferœerai tous les soirs la porte dé sa volière, sâu | qu'elle ne puisse pas en sortir si matin.
re petite sera pas leds, va,
re satislu seulert oiseau Nous ne
a à voir ne maila cage, graines main, Il nette, la ait.
u’Agnè:
sur son
Non pes, répondit sa mère, il vaut bien mieux énprendre de la colombe à te lever de bon matin; ren n'est plus favorable à la santé et n’entretient mieux :le gaieté que la coutume de-se lever de bone heure. Ne vois-tu pas qu'elle te trouve trop paresseuse ? J'en serais honteuse à ta place.”
Dès ce moment Agnès prit l’habitude de se lever de bon matin. e
Un jour elle s'occupait à travailler à quelque ouvrage d’aiguille auprès de sa fenêtre 'qui était ouverte. La colombe becquetait: à ses pieds des miettes de pain. Tout à coup elle étendit ses ailes, s’envola par la croisée, et alla se percher sur un toit voisin. Agnès jeta un grand cri ; sa mère aecourut, démandant ce qu'elle avait. ‘* Hé! ma colombe! . ma colombe ! ” s’écria Agnès en pleurant à chaudes larmes, et moñtrant le toit sur lequel s'était perché l'oiseau déserteur, qui se réchauffait au soleil, ““ Essaye de l'appeler,” dit la mère. Agnès le fit, età l'instant même la colombe vola sur la mais qu’elle lui tendait. Agnès fut enchantée de cette docilité charmante, et la mère lui dit alors ; ‘# Ah! si tu voulais toujours être aussi docile et obéissante à ma voix que cette colombe l’est à la tienne, tu me donnerais encore plus de satisfaction que ta n'en éprouve #n ce mownent. N'est-ce pas, mà fille, tu me la neras toujours cette satisfaction? * Agnès le lui pru.ait et tint fidèlement sa parole.
Un autre jour Agnès venait d’arroser des Beurs daus le jardin ; fatiguée de son travail, elte s'acsit à oûté de sa mère sur un banc de gasen, tout près du jet d'eau. La colombe, qui étui aiore déjà ei bien apprivoisée, qu'Agaès. la lisa voltiger
librement partout, viat boire dans le bassin. ‘* Regarde donc, maman, dit Agnès, comme ce petit animal marche avec précaution en passant d'une pierre à l'autre, pour éviter de mettre çes pieds dans la boue. Comme il se tient propre ! on n’apergoit pas la moindre lache sur son blanc plumage.
— Et comme Agnès est quelquefois inattentive et et malpropre !” répliqua sa mère en montrant une tache sur la robe blanche d’Agnès.
Bou effet, Agnès, en remplissant au bassin aon arrosoir, avait par mégarde sali sa robe. Elle rougit, et depuis ce moment sa robe blanche était constamment aussi nelle que la neige nouvellement tombée.
. Quelque temps après, Agnès fit avec sa mère un petit voyage où elle eut beaucoup de plaisir ; quand
elle revint, la colombe vols tout de suite au-devant d'elle, et montra une grande joie de la revoir. ‘‘ Elle
- æét6 bien triste pendant tout le-temps de votre absence, dit la servante ; elle vous cherchait partout ; ik est étonnant qu'un petit animal privé de raison reconnaisse si bien sa bienfaitrice et y soit si attaché.
— C'est vrai, dit Agnès, il ne saurait être plus reconnaissant pour un peu de nourriture que je lui donne.
— Mais toi, ma chère fille, es-tu toujours aussi reconnaissante ? reprit la mère. Vois, tu as eu aujourd'hui beaucoup de plaisir : as-tu songé aussi à ‘en remercier Dieu? Ne rougirais-tu pas de fe laisser œurpasser par un pelit animai dans l'exercice d’une vertu aussi belle que la reconnaissance ?”
Agnès n'avait pas encore pensé de tout ce jour à
ir. ‘‘ Elle de votre {partout ; de raison it si atta-
être plus que je lui
urs aussi :s eu aué aussi à fe laisser
ice d'une &
ce jour à
(ue
rier Dieu pour le remercier du bon voyage ; mais
uis elle né se coùcha j:mais sans offrir à Dieu
ferventes actions de grâces pour les joies et les bienfaits de la journée.
‘“ Aimable petit animal, disait un jour Agnès, ssise de bon matin à äa table de travail, au bord de quelle la colombe vint se poser, regardantsa mat-
seavecdes yeuxpleins d'innocence et detendresse, (ete dois beaucoup, mon &imable petite colombe, ta
’as beaucoup appris.
— Etelle t'apprendra mieux encore, reprit la nère ; celte colombe d’une parfaite blancheur est bne riante image de l'innocence. Elle est simple,
pana malice, sans feinte et sans aucun déguisement, le ne connaît ni les ruses ni les querelles ; c'est ce
e notre divin Sauveur exprima en peu -de mots uand il nous dit : SOYEZ SIMPLES COMME LA COLOUSS. ph ! puisse cette noble simplicité être toujours ton
ge ! Puissent la feinte et la dissimulation et toute alice être constamment étrangères à ton cœur! Dieu veuille que l’on puisse dire en parlant de toi : le est innocente et simple comme une colombe.”
Le vœu de cette excellente mère fut exaucé :
gnès resia toute sa vie un modèle de candeur, de
relé et de bienveillance. 3