CHAPITRE Ill
Les deux pèlerins.
Dime Rosalinde vivait done avec sa fille Emma tranquille et contente dans son vieux château, situé au milieu d’une contrée montagneuse et hérissée de forêts. Un soir, fort tard, deux pèlerins arrivèrent devant la porte du château et demandèrent l’hospitalité. Hs portaient de longues robes d'étoffe brune, de longs et gros bourdons, et des chapeaux couverts de coquillages, selon la coutume des voyageurs de eette espèce. Le concierge les annonça à la dame châtelaine; et celle-ci ordonna de les conduire dans une salle basse et de leur servir à boire et à manger. Lorsqu'ils eurent pris leur repas, Rosalinde et Emma descendirent pour les aller voir.
Les pèlerins leur racontèrent des histoires de la terre sainte. Tous les gens du château les écoutèrent attentivement: Emma surtout entendit leurs récits merveilleux avec le plus grand plaisir, et dsns son cœur elle formait le pieux désir de pouvoir aussi visiter un jour cette heureuse contrée que le Sauveur avait habitée. Elle n'avait qu'un seul regret, é'était de ne jamais voir ce désir réalisé.
+ Chère Emma, console-toi, lui répondit la pieuse mère, nous pouvons à toute heure nous transporter dans le terre sainte, et visiter le jardin des Oliviers,
le Calvaire et le saint sépulcre : nous n'avons besoin pour cela que de lire assidüment l'histoire de la vie de Jésus-Christ ; car alors nous l’accompagnens dans toutes ses courses, où chacun de ses pat était signalé par des bienfaits : nousentendons sesparoles divines, nous assistons, pour ainsi dire, à ses souffrances, à sa mort et à sa résurrection, et si nous sävons mettre à profit ses instructions, ses exemples et les mérites, notre cœur devient alors une terre de promission. Oui, le monde-entier peut ainsi devenir-pour nous la terre sainte.”
Ainsi, lout en causant, les pèlerins prirent beeucoup d'informations sur les contrées environnantes, et particulièrement sur le château de Falkenbourg. Ils firent un grand éloge du chevalier Théobald, qu'ils prétendirent avoir conau en Palestine. “ Si son château n’était pas si écarté de notre route, disait le plus âgé des deux pèlerins, et si j'étais sûr de le trouver chez lui, je ferais volontiers un détour pour aller voir ce brave chevalier.” Rosalinde l’assura que le château de Falkenbourg n'était guère éloigné de leur chemin, et que le chevalier Théobald n'étant revenu d’une expédition que depuis peu, ils avaient la presque certitude de le rencontrer chez lui. ‘* Alors je ne manquerai pas, reprit le pèlerin, de lui faire une visite ; j'ai différentes affaires à terminer avec lui. Ainsi demain matin, de très benne heure,-nous partirons pour Falkenbourg.”
: Dame Rosaliode et sa fille chargèrent les pèlerins de Mille compliments pour le chevalier Théobald, son épouse et sa fille, Emma leur donna encore une petite somme d'argent pour leur voyage, et les pria de ne pas oublier de dire à la jeune Agnès que:le
Le Ir die LS MS 7: ne g }
LA COLOMBE Ci] eolombe se portait bien. Et comme la bienfaisante dame-avait appris parleurs dissours qu'ils-se connaissaient pas le chemin, elle erdouna à us-de ses domestignes, qui se trouvait dans la salle, de les secompagner par le sentier de la montagne, qui abrégeait le trajet de moitié. Les pèlerins acceptèrent avec joie, et la dame châtelaine leur soukaita ane bonne nuit et un bon voyage.
Le lendemain matin, les pèlerins partirent accompagnés de leur guide. C'était un jeune homme vif et gai ; il eut la complaisance de porter leurs besaces. Les pèlerins firent peu d'attention &lui, et le suivirent em silence tant que le chemin allait en montant ou-em descendant ; mais, lorsque le chemin devint pluscommode, ils commencèrent à converse” emsemble en iangue italienne. Le jeune homme qui les eccompagnait était originaire de l'Italie ; on ne appelait au château que le petit Liénard, par corruption de son nom de LPONARDE, qu'il-eût préféré. Le-chevalier Adailric, pendant ses campagnes en Lombardie, l'ayant rencontré orphelin abandonné,.en eut pitié, et l'emmena en Allemagne. Quoigse ce jeune homme eût parfaitement appris
en témoigner sa joie, mais bientôt ce qu’il entendit
jerins, leur pieux costume n'était qu'un déguisemest: ils emient fuit partie de cette bande de voleurs que le chevalier Théobald: avait si heureusement battsset-dispersée - Ils brôlaient de l'en nunir,
leur dessein était de lui demander l'hospitalité et de l'égorger la nuit, sa famille, tous ses gens, ensuite de piller le château et d'y mettre le feu.
Lorsqu'ils aperçurent dans le lointain le château de Falkenbourg, entre deux montagnes boisées, le plus âgé des deux, nommé Lupo, dit à son camarade Orso : ‘‘ Le voilà donc, ce maudit repaire de notre ennemi. Ah ! qu’il me tarde de venger nos camarades qu'il a fait périr ! Oui, il faudra le so et le jeter vivant au milieu des flammes.
— Très bien, répondit Orso. Cependant l'entreprise est périlleuse, et si nous manquons notre coup nous sommes perdus. Pourtant, après tout l'affaire vaut la peine qu'on la hasarde. On dit que le chevalier Théobald est puissamment riche.
— Mais, répliqua Lupo avec l'accent de la rage, j'aurais mille fois plus de plaisir à l’assassiner qu'à m'emparer de tous ses trésors, quoique certainement je ne les dédaigne pas. Encore cette seule capture, et nous voilà assez riches : nous renoncerons à notre périlleux métier, et nous choisirons wa genre de vie plus tranquille. Ah ! à propos, il me vient là eneore une excellente idée : tiens, ai tu m'en crois, nous prendrons ses habits de chevalier et ses décorations, et nous irons faire les seigneurs en quelque pays éloigné.
— Tout cela est bel et bon, répondit Orso ; mais, je ne sais, le cœur me bat quand je songe à cette périlleuse expédition.
— Bah! répliqua Lupo; ne voilà-t-il pas qu'il s'avise de faire l’enfant ! Poltron ! toutes nos mesures ne sont-elles pas prises? Nos camarades sont aux environs. Dès que nous aurons placé sur les-
fenêtres de notre chainbre trois chandelles allumées, sept gaillards vigoureux et braves, et qui depuis plusieurs nuits déjà n’attendent que cesignal, ne viendront-ils pas à notre secours ? Nous les introduirons dans le château par la petite porte du jardin, qui est facile à ouvrir de l'intérieur. Parmi eux, il y en a un qui connaît tous les eorridors, tous les appartements et tous les souterrains de æ château aussi parfaitement que s'il y était né. Et, par ma foi, à neuf bons gaillards que nous serons, il nous sera très facile de nous rendre maîtres d’une poignée de gens endormis. Courage donc, nous ne pouvons manquer de réussir.”
Le bon Léonardo frissonnait d'horreur em écoutant ces terribles discours. Cependant il se garda bien de laisser voir qu'il comprenait le langage des brigands : it s’arrêtait de temps en temps, faisant semblant de cueillir des herbes et des fleurs ; il marchait de manière à se tenir toujours derrière eux; et, tout en sifflant d’un air d’indifférence pour détourner leurs soupçons, il prétait une oreille attentive; mais intérieurement il priait Dieu de venir au secours du bon seigneur Théobald, qui avait protégé sa maîtresse, et de déjouer les complots des scélérats qui méditaient sa perle. Quoiqu'il n'eût misson de eonduire les faux pèlerins qu’à une certaine distance, il résolut de les accome pagner jusqu'au château de Falkenbourg, afin de découvrir leur homicide dessein au chevalier Théobald.
Pendant que les voleurs continuaient de se concerter sur divers détails d'exécution, le plus cieux, se trouvant sur Un sentier étroit, fit un
faux pas qui l'aurait fait rouler jusqu'ae fou du précipice, si ua buisson d'épines auquel à resta suspendu n’eût arrêté sa chute. Les épines déchirèrent sa robe, Léonardo vit qu'il portait
sous ce vêtement un pourpoint écarlate et une
cuirasse en acier poli; ce brigand laisse "ème tomber un long poignard ; mais le jeune guide eut la prudence de ae point paraître s'en aper: voir. Le vieux scélérat se bâta de ramasser bien sie et de
recacher son poiguard, et, en rajustant sa robe, il
regarda plusieurs fois Léonardo avec des yeux aussi perçants que ceux ded'aigte.
Ua instant après ils arrivèrent au bord d'un ab me effroyable, dans les profondeurs duquel grondait un torrent grossi par les orages; deux rochers couverts de buissons s’avançaient l’un sur l’autre des
deux bords opposés, etun grand sapin équarri d'un côté, jeté comme par hasard sur deux rocs, servait de pont pour franchir cet affreux ravin. En approchant du précipice, le vieux brigaad dit en italien à son camarade : ‘‘ Je me défie de ce drôle-là. J'ai envie de le jeter du haut du pont.” Léonardo, qui l'entendit, tremblait de tous ses membres. Il s’arrêta court, et s'écria : ‘: Omon Dieu, je ne passerai point par là, je n'oserais jamais ; rien qu’en regardant ce précipice, la tête me tourne déjà.
— N'aie pas peur, mon garçon, répondit le vieux brigand. Viens, viens, je te porterai de l'autre côté.” Et à ces mots le scélérat s'élança vers Léonardo en ouvrant ses bras pour le saisir. Mais Léo nardo, reculant bien vite, se mit à pousser des cris de désespéré, et s’apprétait même à s'enfuir dans les
broussailles, pour peu que le brigand s’approchât
TA
« Ah L eéeriet-il, je vocs en prie, laissez-moi œm'en aller, nous pourrions tomber tous les deux dans l'ablme. Et quand même nous serions passée, comment ferais-je pour revenir? Laissez moi m'a retourner à la maison. Vous n'avez plus betoin de guide maintenant, vous n'êtes plus qu’à deux pas de Fa.kenbourg. Voilà le sentier qui y wèue tout droit, vous ne pouvez plus vous tromper.”
Le plus jeune brigand attrib: a la frayeur du jeune homme à l'aspect de ce, périlleux passage ; l'abime était si profond et la planche si étroite ! ‘ Laisse-le donc, dit-il en italien à son compagnon ; taisse-le s'en aller, ses cris peuvent nous COMpromettre Je veux qu'on me jette moi-même dans le torrent si cet imbécile a pu s'apercevoir de la moindre chose. Et puis, supposons même qu'il ait vü ta eoirasse et ton poignard, qu'est-ce que cela ferait? 1 ne comprend pas noire langage el ne saurait con- . naître nos projets. Tout ce qu'il pourra dire de nos armes sera regardé comme un babil d'enfant : personne n'y fera attention, laissons ce pauvre diable. \
__ Eh bien, soit! reprit l’autre. Mais, pour plus grande sûreté, retirons la planche après nous, ou, encore mieux, jetons-la en bas. Alors, quand même * le petit drôle aurait tout entendu, il ne pourrait nous entraver. Falkenbourg est tout proche, mais c'est ici le seul passagé pour y arriver ; il n'ya point de pont à plusieurs lieues de distance pour traverser le torrent, de sorte qu'il ne lui serait pôssible de faire parvenir le moindre avis à Falkenbourg qu’en faisant un long détour et après que nous aurons achevé notre coup.”
” |A cOLousS
Les deux brigands reprirent leurs besaces, eongédièrent leur jeune guide sans même le remercier, et traversèrent le torrent sur la planche périlleuse. Lorsqu'ils furent de l'autre côté, Lupo se mit à crier en allemand : ‘‘ Tu as raison, mon garçon, ce passage est trop dangereux ; cette planche se trouve déjà à moitié pourrie ; d’un moment à l’autre elle deviendrait fatale à quelque voyageur. Aussi, pour prévenir tout malheur, nous allons la détruire; il , faudra bien alors qu’on fasse un pont plus solide ei moins dangereux.”
En effet, les deux brigands détachèrent le frêle sapin, qui tomba avec fracas dans l'abime, et fut emporté par le torrent. Dès qu'ils eurent disparu derrière le rocher autour duquel serpentait le sentier, le pauvre Léonardo, d'abord stupéfait, puisqu'il ne pouvait plus arriver à Falkenbourg, prit aussitôt une autre résolution : il se mit à courir de toutes ses forces pour porter bien vite à dame Rosalinde la nouvelle de l’affreux complot dont la divine Providence l’avait rendu confident, car à une grande distance à la ronde il ne connaissait personne à qui il eût pu utilement révéler cet horrible secret.