‹ Le Jeune Henri, suivi de La colombe [microforme]Chapitre 23 sur 27 · CHAPITRE IV La diligente messagère · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV La diligente messagère

La noble châtelaine Rosalinde de Hohenbourg était bien loin de soupçonner l’affreux malheur dont son généreux protecteur Théobald était

LA COLOMBE Lu

; menacé. Toute la journée, la jeune Emma ne cessait de rappeler à sa mère les beaux récits des deux pèlerins sur les merveilles de la Palestine, et elle adressait à sa mère mille questions sur Jérusalem et sur la terre sainte. Toutes deux, passèrent la journée occupées tranquillement à leurs travaux ordinaires. Vers le‘soir, le soleil n'étant plus si ardent, et un petit air frais se faisant sentir, elles descendirent la montagne du château ei se prumenèreut dans le vallon pour visiter leurs champs Elles les trouvèrent superbes; les épis commençaient à jaunir et promeltsient une abondante récolte ; les pièces où croissait le lin étaient couvertes de belles fleurs bleues, et l'aspect de ces riches domaines leur eausait un plaisir d'autant plus vif, qu'elles avaient été naguère menacées de les perdre.

Tout à coup elles virent Léonardo qui accourait vers elles de toutes ses forces, haletant et tout couvert de sueurs. ‘“ Ah! Madame, s’écria-t-il avee

… l'accent du désespoir, ah ! quelle horreur ! les deux hommes que vous avez logés cette nuit ne sont pas des pèlerins, ce sont des brigends et des assassins. Ils veulent assassiner le chevalier Théobald et toute sa famille, piller son château et y mettre le feu...” Le pauvre garçon était tellement essoufflé, qu'il ne

. puten dire davantage. Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui était sur le bord du chemin, et fut longtemps avant de reprendre baleine et de pouvoir parler.

Cette affreuse nouvelle frappa de stupeur Rosalinde et Emma. ‘O juste Ciel! s'écria la mère, quel complot infernal ! Eh quoi ! assassiner le généreux Théobald, son excellente épouse 1...

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[1eR LA COLOMBE Et la bonne. Agnès! s’écria fmma, pâle et tremblante. Ah ! si j'apprenais qu’elie et ses parents fussent assassinés, j'en mourrais de douleur. O: Emma ! disait la mère, va, cours bien vite au château; j'irai te rejoindre avec ce pauvre garçon : aussitôt qu'il pourra marcher. Mais va vite, cours de toutes tes forces et fais rassembler nos domestiques. Qu'ils montent à cheval pour avertir le chevalier.… Que l'on parte sur-le-champ, que l'on coure ventre à terre, dût-on crever tous mes chevaux!” Emma partit aussi prompte que la biche. légère fuyaut la flèche du chasseur ; en un clin d'œil elle gravit le rocher et atteignit le portail du château. Ses cris redoublés rassemblèrent tout le monde, elle raconta en peu de mots le crime médité contre le château dé Falkenbourg. Les assistants, pénétrés : d'horreur, prodiguèrent les imprécations contre les faux pèlerins, et se désolèrent comme si leur propre château même eûtété là proie des flammes. ; Peu d'instants après, Rosalinde survint avec Léonardo, qu’elle avait interrogé en route sur les moindres détails. ‘Que faites-vous là? s’écria:t elle, vous vous amusez à vous lamenter au lieu d'agir! Montez à cheval et partez; courez, volez à : Falkenbourg. 5 —Gela est impossible, notre dame, répondit d'ancieu écuycr du seigneur Adalrie, vieillard vénérable qui avait blanchi au milieu des-combats. Les — deux niudats ont déjà trop d'avance sur nous ; en ce moment ils doivent étre aux portes de Falkenbourg, tandis que nous avons près de quinze lieues à faire pour y arriver. D'ailleurs il fera bientôt nuit-et ta

| «poule est rompue par Les pluies; avec ie meilleur éheval du monde je ne pourrais arriver avant le juur à Falkenbourg ; nos vieux chevaux de labour ne valent rien pour la selle, et nos chevaux de guerre ont'été vendus après la mort de notre bon maitre, On ne pourrait pas trouver dans toute la contrée une seule monture en état de faire une semblable course .” :

. À cette déclaration, la noble dame demeura comme pétrifiée ; puis, se livrant au désespoir, elle

-Jeva vers le ciel des regards douloureux, et des larmes abondantes inondèrent ses joues. ‘Il n'y a done plus de secours à espérer de la terre ! O Dieu, ayez pitié de ces âmes généreuses qui n’ont pas hésité à me secourir dans ma détresse. Emma, mon enfant, ma chère enfant, prie avec moi : implorons le Seigneur de confondre les scélérats et de renverser leur complot.”

Emma joignit les mains comme sa mère, et - -

levant aussi vers le ciel ses yeux baignés de larmes: #0 Dieu de honté, s'écria-t-elle, venez au secours de ces malheureux, comme eux-mêmes sont venus au nôtre...

Je vous en prie, mes enfants, reprit la dame en s'adressant de nouveau à ses domestiques, quelue’ difficile, je dirai même quelque impossible qu'it puisse paraître d'arriver avant minuit à Falkenbourg, je vous eu conjure, essayez-le du moins: un seul mol, un simple avis les sauverait tous, un décider. Hélas! si Léonardo

ta course qu'il vient de faire, it partirait Martin, dit-elleà nn “jeune valet, tu es aussi de bonnes jumbes ; va, mon

enfant, pars tout de suite. Le sentier des piétons abrège de près d’un tiers ; je te promets ceut florins d'or si tu arrives à temps à Falkenbourg

— Cela est impossible, répondit le valet, personne ne scrait capable, par une nuit profonde, de se retrouver dans ces sentiers obscurs qui se croisent dans les montagnes ; on tomberait dix fois dans les précipices.

— Et puis, d’ailleurs, ajouta Léonardo, ils ont détruit le seul pont sur lequel ont plût passer le torrent. Pour le franchir, comment fera-t-on ? Il faudrait.avoir des ailes.

— Comment ! des ailes! s'écria Emma, et ses yeux brillèrent de joie. Maman, maman, il me vient une idée ! Nous avons un messager tout prêt à par-' tir. Je me souviens qu'avant notre départ le chevalier Théobald me recommanda de tenir bien enfermée ma colombe pendant le premier temps ; autrement, disait-il, elle ne manquerait pas de prendre la volée et de retourner droit à Falkenbourg. A quelque distance que ce soit, ajouta-t-il, les pigeons savent retrouver leur chemin. Dépêchonsnous donc d’attacher une lettre au cou de la cotombe, et sûrement elle ira tout drcit la porter à Falkenbourg, où elle sera bientôt arrivée.

— Ah! mon Emma, viens que je t'embrasse !

s’écria la mère, il n’y a que le bon Dieu qui puisse l'avoir inspiré cette excellente idée-là.” s

Emma courat donc chercher sa colombe, tandis que sa mère écrivait à la hâte une lettre qu’elle attacha au collier rouge dont Emma avait orné l’aimable oiseau ; ensuite la noble demoiselle, accompagnée de sa mère, du vieil écuyer et de tous les domes-

tiques, porta la colombe sur la terrasse du château

et lui donna la liberté. La colombe s’éleva d’abord bien haut dans ies airs, plana quelque temps à droite et à gauche pour s'orienter, et bientôt, partaot à tire-d’aile, on la vit se diriger vers Falkenbourg, et disparaître dans le lointain. Tous les habitants du château admiraient et ne pouvaient se lasser de louer l’utile avis donné par leur jeune maîtresse ; tous faisaient des vœux pour l’heureuse et prompte arrivée de la colombe.

Cependant dame Rosalinde et sa fille Emma étaient en proie à mille inquiétudes. La colombe arriverat-elle heureusement ? si en route elle allait tomber entre les griffes de quelque vautour ? si ses forces ne suffisaient point à un si long trajet ? si elle allait s’attarder? si on ne remarquait pas sur-le-champ son arrivée à Falkenbourg? si on ne la faisait pas réntrer ? si elle tombait dans les mains des brigands? Hélas! que dechances contraires | et quel horrible mn °ur elles amèneraient ! k

La jeune smma et sa mère se mirent à la fenêtre qni donnait du côté de Falkenbourg. Leurs yeux ne pouvaient se détourner de cette direction. Si la colombe n'arrivait pas à temps, ou si le billet s'était égaré, on l’apprendrait au château par la lueur d’un vaste incendie.…; et les pauvres dames, tremblant de découvrir ce signe funeste, mais ne pouvant supporter les tourments de l'inquiétude, ne bougèrent point de leur fenêtre, ne fermèrent point l’œil dela nuit, et ne cessèrent pas une minute de regarder du côté de Falkenbourg.

Minuit venait de sonner; un ouragan terrible

mugissait dans la forêt, et toute la contrée où était situé Falkenbourg était enveloppe d'épaisses ténèbres: Tout à coup Emma et sa mère aperçoivent une vive lumière. A cette vue, elles frémissent. ‘ Ah ! mon Dieu, s'écria Emma, voilà la flamme ! Regarde donc, maman, comme elle semble s'élever de plus en plus, et comme le vent la fait aller de côté et Tautre... Voilà la flamine, ils sont perdus!” Et sutes deux, également désespérées, élaient près de s'évanouir. Mais, ô bonheur ! ce n’était qu’une illusion, et cette illusion dura peu. Cette prétendue flamme n'étail autre chose que quelques nuages mobiles traversés et comme allumés par la clarté de la lune qui se levait à l'horizon. Les dames, un peu revenues de leur effroi, restèrent encore à la fenêtre et ne virent point cette clarté rougeâtre et lugubre qu’un incendie nocturne ne manque jamais de produire. Enfin le jour parut, elles pensèrent que les périls du chevalier étaient passés avec la nuit.

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