‹ Le jeune Werther;Chapitre 8 sur 17 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Les Précédons, WERTHER , poHant une corbeille de mariage de manière que l'on voye sa tête au-dessus.

Werther, s" arrêtant en voyant le groupe de Robert , Char-*

lotte et Fijine s" embrassant.

O tableau rare et touchant des mœurs patriarchales î

charlotte , fuit en apercevant Werther.

Ah! mon Dieu! tout est perdu!

ROBERT

Où court-elle donc ?

WERTHER , arrêtant Robert.

Arrêtez j et permettez-moi d'offrir à celle qui va être l'épouse du trop heureux Werther. (Ne voyant plus Charlotte , il reste stupéfait avec sa corbeille sur ses bras.} ROBERT , à part.

Ah! il s'appelle Werther ."(^ Werther. ) Ce n'est pas pour vous renvoyer , mais je suis fatigué de mon voyage , et j'allais me coucher quand vous êtes arrivé ; ainsi permettez....

WERTHER, T interrompant.

Je ne prétends pas vous retenir 5 mais je ne vous quitte pas, que vous n'ayez fixé le jour, l'heure et la minute qui doit me rendre à jamais heureux!

ROBERT^ à part. Que le diable l'emporte !

WERTHER

Et vous aussi , vous le serez , mon digne père. ( à la can-> tonade.) Et toi aussi tu le seras, modèle de toutes les femmes^ toi à qui il ne manque , pour être le désespoir de ton sexe, qu'un mari digne de toi.

ROBERT

Plaît-il?

Werther , continuant.

Un mari qui ait des sentimens , des mœurs !

ROBERT

Et ce mari-là lui manque , dites- vous. Werther; se reprenant.

Non; non; vous avez raison, elle l'a trouvé, elle l'a trouvé !

ROBERT

A la bonne heure.

WERTHER; continuant.

Et si son physique n'a rien d'agréable.

ROBERT

Ah ! pour le coup !

WERTHER

Non; c'est la vérité, elle mérite mieux que cela.

ROBERT

Ah! mon Dieu! je connais mieux que personne toutes ses qualités!

Vous l'avez connue si jeune ! mais en possédant ce trésor, je ne prétends pas vous le ravir, il me suffira de le partager avec vous.

ROBERT

Comment! partager?

WERTHER

Mais cela me paraît assez juste.

ROBERT

Ah ! ça, monsieur , est-ce une mauvaise plaisanterie que vous voulez me faire ?

WERTHER

Monsieur, je ne sais pas ce quec'est que de plaisanter.

ROBERT-

Si je n'avais pas pitié de l'état où vous êtes....

WERTHER

Dans quel état suis-je donc , monsieur?

ROBERT

Dans un état complet de folie.

WERTHER

Oui, oui, je suis fou, mais c'est de votre Charlotte.

ROBERT

De Charlotte! (à part.) Àh! c'est ma femme qu'il veut épouser !

Werther, montrant sa tête. Elle est là. {montrant son cœur). Elle est là ; partout je la vois, partout je l'entends, tout mêla retrace, l'azur d'un beau ciel, les fleurs d'un riant parterre , la rosée du matin : l'astre de la nuit, la nature entière, enhn jusqu'aux boutons de mon habit. {Il commence par le bouton d'en haut. ) Voyez, brave homme.

ROBERT , veut s'en aller.

v Eh! Monsieur...

WERTHER

Arrêtez; la vue n'en coûte rien, qu'est-ce qu'il y a là?

ROBERT, regardant le bouton, UnC.

( 25 ) werther, lui montrant ses boutons Vun après Vautre, Et ici ?

UnC.

Et au-dessous ?

UnC.

Plus bas ?

Encore un C.

ROBERT , de même,

WERTHER , de même,

ROBERT , de même,

WERTHER

ROBERT

werther , lui montrant Vautre rang de boutons. Passons de l'autre côté ?

Toujours un C,

WERTHER

Eli bien ! qu'est-ce que veut dire ce C ? lettre initiale de Charlotte C. C. C.

ROBERT

C. C. cessez de m'étourdir de vos balivernes et sortez de chez moi.

WERTHER

Quoi! votre futur gendre!

ROBERT

Ou, morbleu! je vous fais sauter parla fenêtre.

WERTHER

Je tombe de mon haut, (à la cantonade,) Charlotte! ô ma Charlotte ! viens te jeter avec moi aux genoux d'un père.

ROBERT

Allons, Monsieur, pour la dernière fois, sortez.

WERTHER

Air : O ciel ! ( De Félix. ).

O ciel î est-il possible !

Père de'nature' , nous séparer ainsi !

ROBERT étonné et riant.

Père dénaturé , que veut dire ceci ?

Que parlez- vous de père , ici ?

Je suis son mari.

WERTHER, Stupéfait.

Son ?...

ROBERT

\ Mari.

( Werther tombe dans les bras de Robert. ) ROBERT, embarrassé.

Eh bien ! qu'est-ce qu'il vous prend donc ? WERTHER.

Une jchaise.

ROBERT

Soutenez-vous un peu. {appelant.) Nicole!

WERTHEB.

Une chaise.

ROBEBT.

J'y vais, mais soutenez-vous.

WERTHER

Je ne peux pas.

BOBERT.

En ce cas, je ne peux pas non plus.

WERTHER , s' appuyant de tout son poids sur Robert. Eh bien! restons comme nous sommes.

ROBERT , appelant.

Ma femme? non, parbleu! cet hornme-là est plus mal que je ne croyais ; sa folie est neryeuse , spasmodique. . . Eh bien! ça ne va pas mieux?

WERTHER, le regardant avec des yeux égarés. C'est lui , c'est lui , c'est l'ennemi de mon bonheur, c'est l'époux de Charlotte. Ali! laissez-moi... mes pistolets! mes pistolets ! où sont-ils ?

ROBERT, à part.

Ah! mon Dieu! est-ce qu'il voudrait?., {appelant.) Ma femme!

WERTHER, lui mettant précipitamment la main sur la

bouche.

Ta femme ! paix, paix , illusion ! espoir ! amour ! hymen ! bonheur !

ROBEBT.

Voilà une chaise, asseyez-vous.

WERTHER , suivant son idée»

Comment?..

ROBERT

En pliant les genoux.

WERTHER, de même.

Comment pouvoir jamais survivre à ce coup de foudre? (regardant Robert), vous êtes sûr qu'elle est votre femme?

ROBERT

Mais oui, j'ai tout lieu de le croire.

WERTHER

Et par conséquent cette petite que j'ai vue?.

ROBERT

Fifine.

Est à elle ?

ROBERT

Et à moi.

WERTHER , comme en délire.

A vous deux? quoi ! cette jolie...

ROBERT

Oui, cette jolie. >.

WERTHER

Non j non , cela ne se peut pas.

ROBERT

Comment ! cela ne se peut pas ?

WERTHER, se jettant dans un fauteuil.

Ta femme ! ton enfant! je succombe , je me meurs.

ROBERT

Allons, le voilà qui va un peu mieux. Envoyons-lui Nicole , qui fermera la boutique sur lui , et décidément , allons nous coucher.

( // sort et laisse Werther absorbe'. )

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