SOUVENIRS D'ENFANCE
Sur l'enfance même do Victor Hugo tout ce que l'on peut dire a été dit. Faut-il rappeler qu'il naquit en 1802, à Besançon, où son père commandait le 4"« bataillon de la 20»* demi-brigade? Qu'il vint au
(1) Je ne toucherai dans cette étude, qu^à deux dénégations de M. Biré sur ce qu'avait dit le « témoin de sa vie » du premier premier concours académique de Hugo, et des encouragements donnés par Talma au projet de drame de a CromweU ». J'espère montrer, sur ces deux points, aue ses raisonneipcnts sont des paralo^s-
Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, ayant heareusement conduit une petite guerre d'aventures contre les brigands du sud de l'Italie, et en particulier contre le fameux Fra Diavolo, avait été nommé colonel du Royal-Corse et gouverneur d'Avellino. C'est dans un palais de marbre, délabré, mais riant et adossé à un ravin rempli de noisetiers, que les enfants du général Hugo séjournèrent. Une lettre écrite par le colonel Hugo à sa mère, retirée en Bourgogne, nous dit d'une façon intéressante ce qu'étaient, à ce moment-là, les trois enfants : « Abel est un enfant des plus aimables. Il est grand, poli, posé plus qu'on est à son âge. Ses progrès encouragent. U est doué d'un excellent caractère, ainsi que ses deux frères. Eugène est celui que vous avez reçu venant au monde. II a la plus belle figure du monde. U est vif comme la poudre, U a moins de dispositioq
iî LA JEUNESSE
àrétude, je crois, que ses frères, mais aucune mau- , vaise qualité. Victor, le plus jeune, montre une * grande aptitude à étudier. Il est aussi posé que son frère aîné et très réfléchi. Il parle peu et jamais qu'à propos. Ses réflexions m'ont plusieurs fois frappé. Il a une figure très douce. Tous trois sont bons enfants. Ils s'aiment beaucoup entre eux ; les deux frères aiment extrêmement leur petit frère. Je suis triste de ne plus les avoir. Mais les moyens d'éducation manquent ici, et il faut qu'ils aillent à Paris. :» Madame Hugo revint donc à Paris. Elle ne tarda pas trop à y découvrir ce logis que les vers du poète ont rendu populaire à jamais, le rez-de-chaussée spacieux, et le jardin, où plutôt le parc, le bois, la campagne à demi-sauvage, à demi cultivée, qui s'appelait l'enclos des Feuillantines. Certainement les impressions reçues pendant l'enfance dans ce séjour plein de charme et plein de mystère ont contribué à former la nature poétique de Victor Hugo. J'ai prononcé le mot de mystère, et ce n'est pas sans raison : à celui des arbres épais et des recoins solitaires se joignait celui des événements. C'est là qu'un complice de Moreau, le général Lahorie, parrain de Victor Hugo, vint se réfugier, à l'issue de la conspiration, et pendant dix-huit mois, déguisé, ignoré, trouva l'asile le plus sûr. Il en sortit malheureusement un jour, et se montra au ministère de la guerre, sur la promesse qu'on lui avait fait tenir, par son ami, le général Bellavesne, qu'il ne serait pasinquiété. C'était là un traquenard de la police impériale pour l'amener à révéler le lieu de sa retraite : le jeune Hugo vit
quelque lemps, uv, eu nspagut;. la jjifiLiien; luutu,
le bourg d'Erûani, aux maisons seigneuriales. Victor Hugo devait plus tard immortaliser ce nom en le donnant au héros de son premier, de son plus heureux, ouvrage dramatique. Sur l'arrivée à Burgos, à Valladolid, à Ségovie, à Madrid, sur le séjour dans le palais Masserano, sur l'éducation du collège des Nobles, le livre de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie donne des détails pleins de couleur et d'agrément. Il s'étend longuement aussi sur le retourà Paris, sur les études d'Eugène et Victor à la pension Cordier, sur les brouillons de l'écolier précoce, sur ce que l'écrivain a désigné plus tard au moyen de cette rubrique : « Bêtises que je faisais avant ma naissance», n n'y a, sur tout cola, qu'à relire Madame Hugo : elle a épuisé la matière.
DÉBUTS ET CONCOUUS
J'arrive tout de suite au premier ouvrage sur lequel récrivain naissant osa fonder une espérance. En 1817, l'Académie Française avait mis au concours, pour le prix de poésie, ce sujet, les Avantages de V Elude,
Victor Hugo, âgé de quinze ans seulement, rima, sur son banc d'écolier, une composition de 334 vers. Le jour même de la fermeture du concours, accompagné do Biscarrat, le maître d'études qu'il avait pris pour confident, il remit « en tremblant, ses vers et sa lettre » entre les mains du « bonhomme Cardot, gardien des archives sacrées ». La pièce, reçue le 12 mai 1817, fut inscrite avec le numéro 15 ; elle n'obtint que le neuvième rang.
Ce classement, qu'il ne s'agit ni d'accuser ni d'excuser, mettait au dessus du nom de Victor Hugo ceux de Pierre Lebrun, de Xavier-Bonifaco Saintino, de Casimir Delavigne, de Charles Loyson, de la princesse de Salm-Dyck, du vieux chevalier de Langeac. Les plus jeunes de ses concurrents, Saintine et Delavigne, étaient, de cinq ou six ans, les aînés de Victor Hugo. Le lauréat du premier prix, Pierre Lebrun, né en 1785, avait un peu plus du double de son âge* Pierre Lebrun, un peu parent du vieux lyrique Lebrun, celui qu'on appelait Lebrun-Pindare, était le futur auteur de Marie Sluart, du Cid d'Andalousie et du
est d'un poids léger. Ce qui échappe peut-être le plus à la banalité dans ce lot do poèmes, c'est encore l'épître de Casimir Delavigae, épitre un peu lâche, un peu prosaïque, mais non sans quelques vers heureusement venus, à la Voltaire; par exemple, ce trait devenu proverbial :
Lei BOts depuis Adim soDt en majorité, et celui-ci qui termine la pièce :
L'étude après i"amour esl te meilleur des maux.
Conclusion piquante, où se résume tout un paradoxe, hasardé par l'auteur en souvenir sans doute deJ.-J. Rousseau, mais réprouvé (le rapport on fait foi) par le jury académique.
La pièce de Hugo est d'un enfant précoco, mais elle est d'un enfant. Celui qui n'allait pas tarder à devenir le chef des novateurs en poésie, n'est qu'un timide imitateur à cette époque de sa vie; il imite à la fols Boileau et l'abbé DeliUe; il est surtout élève de Boileau. Il n'a malheurement pas appris de lui à se bor- I ner. Les précieuses qualités qui distingueront, dès l'apparition des Odes, le grand lyrique du xix' siècle, ne se laissent pas encore deviner; mais par contre on serait tenté de reconnaître, dans le premier ouvrage ' du poète, ce travers de l'excès qui ne l'abandonnera plus. Ce n'est pas, comme plus tard, l'excès d'effort
pour revêtir de mots sonores et enrichir d'images la pensée , mais c'est déjà l'excès de l'amplification. Pour animer les lieux communs quelque peu languissants dont se compose sa pièce, le jeune rimeur a prodigué les apostrophes : il on a pour Cicéron, pour Louis XVI, pour Léonidas, pour Henri IV, pour Tibulle, pour Virgile, pour Vauvenargues, pour les dieux, pour les verts bocages, pour le ruisseau, pour l'Étude surtout. L'Étude, qu'il personnifie, qu'il divinise, est invoquée au moins dix fois. Et cependant, sous cet accoutrement de poète vieillot se laisse entrevoir, ou deviner plutôt, ce charme si particulier d'un tout jeune visage.
A l'Académie, la pièce ne passa pas inaperçue. La main du correcteur, j'ai eu l'occasion de le vérifier, y a inscrit, une première fois, le mot Réservé, et une seconde fois : séance du 10 juillet. Ecarté du cmwours. Cette mention écarté du concours est digne de remarque. Ce n'est pas la formule dont s'est servi l'académicien pour désigner les pièces faibles : le mot rejeté est constamment employé dans ce cas. Il s'agit donc ici de marquer une intention tout autre. Évidemment le passage, souvent cité depuis, dans lequel l'adolescent faisait connaître son âge, avait paru ou répréhensiblc ou suspect :
Si le ciel , me lançant sur le torrent du monde, Livre mon frcle esquif îi la merci de l'onde, Moi qui toujours fuyant les cités et les cours, De trois lustres à 'peine ai vu finir le cours, Qui pourra me guider ?
Il se peut qu'en écartant la pièce du concours, l'Académie ait voulu punir le jeune auteur de sa confi-
.ans, fut envoyé non plus à l'Académie Française, mais aux Jeux Floraux. Cette ode obtint à Toulouse une amaranthe d'or réservée ; elle fut imprimée dans le recueil du concours de 1819 avec les Derniers Bardes, honorés seulement d'une mention, et avec rode triomphante sur \q Rétablissement de la statue de Henri JV, qui mérita le prix extraordinaire du lys
d'or.
L'Ode des Vierges de Verdrm fut publiée d'abord avec une épigraphe empruntée à Gud-Eli, poète persan : « Et les vierges de la vallée d'Oahram vinrent à moi, et elle mé dirent : Chante-nous, parce que nous étions innocentes et fidèles. » Certainement ce souvenir du poète oriental répand une jolie couleur sur le sujet; mais tout porte à croire que l'adolescent n'a pas eu besoin d'aller chercher si loin l'inspiration. C'est dans Delille, à mon avis, qu'il a pris l'idée de sa pièce. Je crois volontiers qu'il a lu pour se documenter, « les Mémoires de Bertrand de Molle ville, THistoire de la Révolution par Lacretelle, les Annales du tribunal révolutionnaire, etc., etc., » auxquelles il a soin de se référer ; mais je suis sûr qu'il aurait pu, pour écrire sa pièce, se contenter de la note 39 du chant 111 du poème de la Pitié, et certains de ses vers mettent en œuvre simplement les détails expressifs fournis par cette note (i). Plus un ôorivain doit
pour le Rétablissement de la statue de Henri /V, mais U fait remonier jusqu'à Pannée 1818 la pièce des Vierges de Verdun^ envoyée avec les deux autres.
(1) Par exemple : m Parmi ces victimes, se trouvaient des femmes, qui n'avaient d'autre tort que d'avoir porté des bonbons et des bouquets au roi de Prusse, lors de son entrée dans la ville ».
àl822, porter, en altemant.ses productions poétiques à ces deux aréopages littéraires, dont il fut accueilli assez diversement. Il no sera pas inutile de résumer, et, au besoin, de rectifier, de compléter ce qui a pu être écrit sur ces concours académiques.
Parlons d'abord de l' Académie Française, qui n'eut jamais la chance de couronner Victor Hugo. A cette époque, le concours de poésie ne revenait que tous les deux ans; mais pour l'anDée 1819, l'Académie eut deux prix à donner, un prix extraordinaire sur riTtslitulion du Jury en France, et un prix extraordinaire sur les Avantages rfé l'Enseignement mutuel. Victor Hugo ambitionna les deux succès. Sur les Avantages
Alurs, Vierges, vos mains |co fui là votre crime) Des tcstaas de la joie oroércat les vainqueurs.
plus loin : < EIlcB cUieat accusées d'avuir |iortc de l'argent aux
émigrifl ».
Votre or a secouru ceux qui rureni nos frères Et Q'élaient pas nos ennemis.
et encore : • Bien p«rsuadécB d'avoir fait une bonne action, elles
refusèrent de se prêter à un désaveu >.
Coupables de pilié pour des Français Odéles
Vous n'avei pas voulu devant des lois cruelles
Nier un si noble forfait.
Le titre mémo de la pièce n'est-U pas fourni au jeune Hugo par un
vers du vieux poète royaliste : n Vierges de Verdun , Jeunes et
tendrea Oeurs, ele. t
de UEnseignemenl mutuel, il écrivit, sans grande conviction, une pièce de 266 vers, qui, dans un premier classement, obtint une mention. L'Académie, n'ayant trouvé aucun travail digne du prix, remit le sujet au concours; Victor Hugo ne jugea pas à propos de renvoyer son poème; il le publia en entier dans son journal, le Conservateur littéraire, klà, date du 15 septembre 1820. Toute diffuse qu'elle est, cette pièce de Hugo vaut bien celle qui parut digne du prix, et qui est de Saintine. En 4834, quand l'auteur illustre (ÏHernani, des Feuilles d'Automne, de Notre-Dame de Paris, rassemblera, pour satisfaire son libraire, cette collection d'articles de journaux qu'il a intitulée Littérature et Philosophie mêlées, il y insérera, non plus comme dans le Conservateur littéraire, tout son poème, mais deux passages bien choisis : ce sont ces citations qu'il faut relire.
La pièce sur l'Institution du Jury n'a été éditée que fort tard. Ceux qui sont curieux de l'étudier la trouveront dans la seconde édition de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. C'est un dialogue des morts. Malesherbes est reçu par Voltaire dans les Champs Élysées. L'entretien le moins vraisemblable s'engage entre les deux ombres. De là Révolution, Voltaire ignore tout; Malesherbes lui en fait l'histoire. Au récit des fureurs qui se sont produites en son nom, le philosophe s'indigne; il veut maudire ses écrits. Le magistrat plaide pour eux, et c'est le panégyrique de Voltaire qui sort, en vers quelquefois bien frappés, de la bouche de Lamoignon. Le sujet même, l'institution du jury, retardé d'abord par ce long
Ce dialogue, concerté et décousu tout à la fois, paraît fort long, (il a d'ailleurs 440 vers); mais sur ce crayon un peu confus s'enlèvent quelques touches de vigueur. Mieux peut-être que la pièce sage et facile SXir les Avantages de l'enseignement niwfuei, qui fut mentionnée, cette compositioo factice, incohérente dont sa symétrie, et que l'Académie mit au rebut, annoncerait par quelques lueurs le lever encore incertain d'une aurore.
Victor Hugo prit part encore à un autre concours de l'Académie Française, celui de 1821, sur le sujet du Dévomment de Malesherbes. Plusieurs des jeunes poètes qui allaient, en se groupant, former le premier cénacle romantique, furent tentés par ce sujet. Victor Hugo envoya une assez longue pièce, écrite presque en entier pendant l'automne de 1819, et achevée en février 1820, après le meurtre du duc de Berry. Cet ouvrage était resté inédit, et même Hugo, qui s'était expliqué sur ses autres échecs académiques, n'avait pas parlé de celui-là. La pièce, retrouvée et publiée récemment (1), est une élégie d'un sentiment touchant, d'une forme pure et élégante. Elle paraît supérieure à rode qui fut couronnée ; elle ne laisse pas moins loin derrière elle une ode que Raynouard, le secrétaire perpétuel, eut le tort de composer sur le même sujet.
Ce n'est pas seulement la faute des juges, si Victor Hugo, pendant qu'il manquait régulièrement le succès à l'Académie Française, triomphait avec éclat aux jeux floraux. Les conditions des deux concours étaient fort différentes. Les sujets imposés, comme l'étaient alors, comme le sont toujours, ceux du concours de poésie de l'Académie Française, ne furent jamais le fait de Hugo : ils déconcertent d'ordinaire un vrai poète. De même en 1825, considéré comme une sorte de héraut du trône et chargé, à co titre, de célébrer le sacre de Charles X, Victor Hugo,
(1) Reoue de Paris, 15 février 1902. Ernest Dupuy : Un poème de Victor Hugo sur Malesherbes.
Deur ac la viurge. i^e cuoix au sujm rusiaii iiore. i<.u envoyant aux jeux de Toulouse les Vierges de Verdun, les Derniers Bardes, le Jeune Banni, les Deux Ages, Moïse sur'te Nil, toutes pièces qui furent soumises au concours, Victor Hugo ne faisait que produire au jour les élans spontanés de son inspiration. Seule, l'Ode sur le Rétablissement de la Statue de Henri IV traitait un sujet obligé; mais il se trouva que par un hasard favorable Victor Hugo aurait pu le choisir.
On a souvent raconté dans quelles conditions la pièce fut composée. C'est auprès du lit de sa mère malade, dans-la nuit du 5 au 6 février 1819, et la veille même du jour oïl il était indispensable d'envoyer la pièce pour ne pas l'envoyer trop tard, que Victor Hugo l'écrivit, parlons plus justement, l'improvisa. La pièce, où les réminiscences de Virgile ne manquent pas, sentait encore l'école ; mais un passage de l'ode rappelait la circonstance suivante : le jour où la statue avait quitté la fonderie royale poqr s'acheminer, traînée par quarante bœufs, du faubourg du Roule au Pont-Neuf, la foule, voyant un moment l'énorme attelage arrêté, s'était ruée aux roues du char et au timon pour enlever l'obstacle; le poète avait apporté, lui aussi, le secours de son bras. En mettant en œuvre des impressions personnelles, en
traduisant ainsi la chose vue, Victor Hugo inaugurait sa vraie manière.
Au début de Tannée 1820, Victor Hugo adresse encore aux Jeux Floraux un envoi de trois pièces, une héroïde, une idylle, une ode (1). L'ode, Moïse sur le Nil, fut couronnée; elle eut une amaranthe d'or réservée. Deux mois à peine après avoir reçu ce prix, Victor Hugo était nommé membre de l'Académie Toulousaine, avec le titre de maître ès-jeux floraux. Dans le groupe des onze maîtres, il avait été précédé d'un an par Raynouard, son premier juge, et, à son tour, il précédait d'un an le vicomte de Chateaur briand, son auteur de prédilection, son personnage idéal, son héros.
Mishors concours par son élévation au rangde maître, VictorHugocontinuerapendantdeux ansencoreà soumettre ses vers au jugement de ceux qui l'avaient, quoique « étranger », accueilli « comme un frère ». Quiberon en 1821,1e Dévouement en 1822 seront lus dans l'Académie des Jeux Floraux. Sans sortir de Paris, Victor Hugo prendra part aux travaux de ses confrères de province ; il leur écrira dans l'intérêt de ses amis, poètes comme lui, et, après lui, désireux d'obtenir, selon son expression, « les fleurs d'Isaure ». Il patronera, à des titres divers, en indiquant discrètement les différences de mérite, Alfred de Vigny, Saint-Valry, Rocher, Gaspard de Pons et Durangel. Mais sur ce rôle de Hugo, correspondant
(1) Le Jeune Banni, Les deux Ages, Moyse sur le Nil {Moyse est l'orthographe du recueil des Jeux Floraux).
server à ce génie à peine s'éveillant honore, aux yeux de la postérité, les maîtres et les maiûteaeurs de cette époque. On connaît le billet qu'Alexandre Soumet écrivit à l'auteur de Moise siw le Nil : «; Vos dix-sept ans ne trouvent que des admirateurs, presque des incrédules ; vous êtes pour nous une énigme dont les Muses ont le secret ». Ces formules entho.usiastes nous paraissent aujourd'hui faire l'éJoge do poète Soumet autant que celui de Hugo, son émule.
PREMIÈRES PIÈCES POLITIQUKS
L'honneur de figurer dans les joutes académiques ne pouvait pas suffire à ua esprit ardent comme celui du jeune Hugo. On a Souvent cité le mot qu'il écrivait à quatorze ans sur un de ses cahiers d'écolier : « Je veux être Chateaubriand ou rien ». De 1818 à 1820, qu'était Chateaubriand ? Un journaliste, impatient d'être un homme d'État. Depuis le mois d'octobre 1818, il dirigeait le Conservateur, un journal ultra-monarchique, dont les rédacteurs étaient, pour la politique, le comte de Castalbajac, le duc de Fitz- James, le comte de Kergorlay, le marquis d'Herbou-
ville, le marquis de Coriolis d'Espinouze, M. de Saint- Marcellin, le fils de Fontanes, tué en duel le 3 février 1819/ et autres gentilshommes ; pour la littérature et les spectacles, le comte O'Mahony, Fiévée, Ch. Nodier à l'occasion, assez souvent l'auteur du Génie du Christianisme; pour les questions philosophiques et religieuses, le vicomte de Bonald et l'abbé F. de Lamennais.
En attendant de fonder lui-même sa revue à l'image et à la ressemblance du Conservateur de Chateaubriand, Victor Hugo était très attentif (il serait bien aisé de le prouver), à lire les articles publiés par l'auteur de la fameuse brochure de Buonaparte et des Bourbons. La 44* livraison lui apporta mieux qu'un article, un libelle de soixante pages, intitulé de la Vendée. Le plan de cet ouvrage très violent était fort simple : Ce que la Vendée a fait pour la monarchie; Ce que la Vendée a souffert pour la monarchie ; Ce que les mi" nistres du Roi ont fait pour la Vendée. L'auteur mettait en lumière la bravoure « héroïque » des Vendéens ; les « boucheries », « les attentats sans nom » de ceux qui luttèrent contre eux ; enfin, pour prix de cette gloire et de cette misère, l'ingratitude des Bourbons ou leurs aumônes misérables. C'est dans son numéro de juillet que le Conservateur donna le pamphlet de Chateaubriand. C'est peu de jours après (1) que parut l'ode de Victor Hugo sur les Des^ tins de la Vendée. Elle était dédiée à M. le vicomte de Chateaubriand : ce n'était que justice. Les vers du
(1) L'annonce du Journal de la Librairie est du 25 septembre.
des ultras; la presse miaistérielle en commenta certaines expressions avec assez de malveillance.
Hugo ne s'en tint pas à cette manifestation lyrique de ses sentiments de royaliste intransigeant; avant la fin de 1819 [octobre et décembre), il faisait paraître deux satires, le Télégraphe et VEnrûleur politique. Une troisième pièce, les Vous et les Tu, imprimée en janvier 1820, dans le Consermtéur littéraire, doit être du même moment que les deux autres. C'est tout au moins la même inspiration. La versatilité des opinions, dont tant d'exemples éclatants venaient d'être donnés, avant et après les Cent Jours, fait les frais de ces trois ouvrages. Quelques traits contre le ministère, quelques railleries à l'adresse des journaux offlcieux ou des chroniques libérales, quelques allusions à des faits comme l'emprisonnement des offlciers royalistes impliqués dans la conspiration dite du bord de l'eau, quelques protestations de dévouement au roi destinées sans doute à déguiser l'offense du blâme dirigé contre sa politique prudente, voilà la matière de ces poèmes qui ont perdu pour nous, il faut le reconnaître, à peu près tout leur sel. Si le Conservateur, par la plume de M. Agior, y releva autant de traits d'esprit que de bons sentiments, la plupart des journaux et des lecteurs les dédaignèrent.
LE COSSERVATEUR LITTÉRAIRE
Cette année 1819 fut marquée pour Victor Hugo par des événements plus importants que la publication de quelques pièces de vers, politiques ou autres. Au mois de décembre, le premier numéro du journal le Conservateur littéraire paraissait, et dès le mois d'ar vril, Tadolescent s'était fiancé en secret avec celle qui devait, trois ans plus tard, être sa femme.
Ce serait une lacune regrettable que de ne pas nous expliquer sur ces deux événements. Nous parlerons d'abord du fait extérieur, le journal, et nous arriverons ensuite au fait d'histoire intime.
Le Conservateur littéraire fut fondé par Abel Hugo en décembre 1819. Il cessa de paraître à la fin de mars 1821. Il mériterait à lui seul une longue étude.. Sans la pousser à fond, on peut montrer toute la part prise par Victor Hugo à la rédaction de ce journal. Il ne sera pas trop malaisé d'indiquer par quelles affinités de pensée et de sentiment les articles du prosateur rejoignent les odes du poète.
Le Conservateur littéraire mérite d'être lu pour plus d'une raison. On ne peut pas avoir la prétention. d'étudier et de décrire le premier éveil du romantisme sans recourir à cette source. C'est là qu'on voit surgir et s'approcher, un à un, de Hugo, les poètes qu'il admira ou qu'il aima dans sa jeunesse : Gaspard de
fred de Vigny, que Victor Hugo distingua entre tous, et que pendant près de huit années il chérit comme un frère.
C'est dans le Conservateur liitératre que l'on peut étudier les premières productions des deux frères de Victor Hugo, Abel l'aîné et Eugène le cadet. C'est là que fut publié,avec deux odes revenues des Jeux Floraux, cet étrange, mais énergique tableau en prose, le Duel du précipice.q^a'Eogèae Hugo brossa de son pi nceaufougueuxavant d'être frappé par la folie. C'est là que parurent les petits récits colorés que composa Abel Hugo, utilisant, un des premiers, ses souvenirs d'Italie et d'Espagne; c'est là que touten étudiant, et tout en résumant, sans apparence de fatigue, ces interminables épopées qui encombraient alors le marché littéraire, ce même Abel conçut le vaste projet d'une publication en trente volumes in-8', le Génie espagnol. L'eïécution de cet ouvrage, poursuivie quelque temps dans des conférences à la Société des Bonnes Lettres, ne dépassera pas finalement le prospectus. C'est là que Victor Hugo publie, avec ses vers de concours et ses premières pièces politiques, un choix de ses nombreuses traductions en vers des poètes anciens : Achémênide, le Vieillard dv Galèse, Cacas, l'antre des Cyclopes, d'après Virgile, Césarpasse le Rubicon, d'après Lucaio. C'est là qu'Emile Deschamps, ne cherchant pas encore à travers les textes
étrangers de toute langue une origindlité qui ne devait jamais venir, donnait tout uniment quelques extraits de sa traduction inédite des œuvresd'Horace, demeurée elle aussi, à l'état de projet. C'est là qu'on annonçait et qu'on exaltait par avance le Turnus et le Léonidas de Picliat,le Saûl et la Clytemnestre de Soumet ; c'est là qu'on désignait à l'attention de l'Académie Française la candidature de l'auteur du Génie de l'homme et surtout des Essais poétiques, M, de Ghênedollé. C'est là qu'en décembre 1820, Alfred de Vigny, marchant sur les brisées de son parent Bruguières de Sorsum, apportait, dans un premier et unique article, le commencement d'une étude sur les œuvres complètes de lord Byron ; c'est là qu'en attendant d'interpréter et d'assombrir, avec des souvenirs du pessimisme de Manfred, la destinée auguste de Moïse, e( d'innover réellement dans Eloa, le jeune officier de la garde royale donnait cette pièce élégante, coquette, attifée, et, à quelques égards,féminine du Bal, transposition aimable et de bon ton de la satire débridée de Byron sur la Walse.
Mais l'intérêt le plus grand du Conservateur littéraire, c'est que Victor Hugo s'y retrouve, presque à chaque page, avec la fougue et le sérieux de ses dix-huit ans. Dissimulant son incroyable activité sous une dizaine de noms, de pseudonymes, d'initiales, il a laissé dans ces fascicules (trente livraisons, ou trois tomes en seize mois), son empreinte déjà profonde. Polémiste politique à l'occasion, et en dépit du titre du journal, mais surtout critique de poèmes, de romans, de pièces de théâtre, il démêle avec beaucoup de fi*
médkns. La vogue de ces deux pièces si applaudies n'impose pas à celui qui rêve déjà d'œuvres autrement neuves et hardies. Voici ce qu'il écrit des Vêpres Siciliennes : « Le vice radical de cette pièce est, selon moi, d'y avoir introduit l'amour ; cette passion, dont le développement est gêné par celui d'une grande conspiration, ne peut tenir que la seconde ligne dans sa tragédie, et l'amour, au théâtre comme ailleurs, veut toujours la première place. » Rendant compte des Comédiens, Victor Hugo est bien plus rigoureux : « M. Delavignenous promettait un tableau de caractères, il ne nous a offert qu'une galerie de portraits ; il avait à nous montrer les mœurs des comédiens, il ne nous a fait voir que quelques-uns de leurs usages ; il devait dévoiler leurs intrigues, il
ne nous, a découvert que quelques tracasseries
Nous craignons que M. Delavigne ne soit dépourvu des deux qualités essentielles au théâtre. Comme auteur tragique, il a du mouvement et manque de sensibilité; comme auteur tragique, il a de l'esprit et point de gaieté. Il semble, ainsi que le disait le joyeux et infortuûé Scarron, il semble que cet homme-là n'ait ni entrailles ni rate».
Cette jolie citation de Scarron peut être une occasion de faire remarquer combien d'écrits de toute sorte le jeune critique a déjà lus, et ce qu'il en a retenu. Il en est des livres comme de ce pré dont parle Sénèque : une vache y broute de l'herbe, une cicogne y saisit un lézard et une abeille y visite une fleur. On ferait une anthologie des traits de poésie et des images rares que Victor Hugo, tout en lisant Voltaire,
venir, entré dans son esprit, s'amplifiera, et ce germe donnera peut-être, un beau jour, quelque admirable fleur de poésie, par exemple la pièce qui s'appelle la Statue.
Il ouvre le Spectateur d'Addison ; il tombe aussitôt sur le passage relatif à «ces concours qui s'ouvraient jadis dans les petites villes d'Ecosse et où de bous villageois venaient tour à tour sessayer sur les tréteaux, à qui ferait la plus laide grimace ». Il reprend cette idée peu de temps après ; il la développe dans un article du Héveil, qu'il intitule les Grimaces ; il prendra là, dix ans plus tard, la scène de l'élection du pape des fous dans Notre Dame de Paris (1).
Il étudie les romans de Walter Scott, et il les imite d'abord dans son Bug-Jargal, dans Nan d'Islande, qui datent, en somme, l'un et l'autre, d'avant 1822 ; mais il fait mieux que de les imiter, il en tire, sans avoir
U) U. Edmond Hugunt vûnt de publier une Tort bonne élude sur Quelques sources de Notre Dame de Paris ; je la signale a ceu\ qu'iolérusse la genèse des ouvrages de Victor Hugo. Mais après Sauvai, et du Breul, et CoUin de Plansy, et Lcngict-Durresnoy, et tous ceux que M. Huguet a cités eu mine ayant inspiré Hugo, u'oublioDB pas Hugo lui-mèiue.
besoin de remonter, comme il l'a fait plus tard,iusqu'à Shakespeare, sa théorie du contraste obligé ou de l'inévitable succession des larmes et du rire : « Walter Scott a un grand art; il excite le rire, émeut la pitié presque en même temps, etc. ».
Dans Corneille, ce qui le charme, avant tout, ce sont les écrits qualifiés sottement de « mauvaises
pièces » « Comme si le génie, qui, dans ses écrits
peut être monstrueux et ridicule, pouvait jamais être médiocre. » Et il se réjouit de citer dos tirades délicieuses de couleur et d'accent, extraites d'Atidromède, de la Veuve, de Pulchérie, de Suréna, de la Toison d* or, à* Attila, de V Illusion comiqucLsi fin de 5î*rena est, à ses yeux, une des plus tragiques qu'il y ait au théâtre.
Quoi, vous causez sa perte, et n'avez point de pleurs !
Eurydice.
Non, je ne pleure point, Madame, mais je meurs.
On trouverait, dans ce qu'il a noté de la Veuve, le point de départ de telle scène de Marion Delorme ; on s'assurerait, en relevant les vers qui l'ont ravi dans V Illusion comique, (i\x*'\\ y cherchait, dès ce moment, le style de Ruy Blas,
Il n'est pas exclusif. Il reconnaît les mérites de Delille, bon ouvrier en vers, poète même parfois, pour la durée d'un instant, il est vrai ; mais un instant, en poésie, est quelque chose. Bien peu de gens aujourd'hui osent se compromettre jusqu'au point de ne pas traiter l'abbé Delille avec mépris. Ceux qui l'ont lu (je les crois assez rares) et qui "ont eu la surprise de découvrir, cà et là, à trs^vers les pavés de ses deg-
sans doute le chef d'une école, mais cette école sera dangereuse. Le talent s'y égarera, et la médiocrité y trouvera un refuge ; elle sera de plus inutile : Delillo demeurera seul, et il ne s'y formera jamais de disciple qui puisse égaler lo maître ».
Si Victor Hugo, qui savait ce que c'est qu'un bon vers, goûte les vers de Delillc, sa chasteté d'adolescent passionné, mais resté de mœurs aussi pures que pouvait l'être la jeune fille qu'il aimait, l'éloigné de ces chantres de l'amour, fort à la mode alors et lus avidement, les Millevoye, les Bertin, les Parny. C'est sur ce point surtout qu'il est impatient de faire école: « Nous croyons utile, écrit-il, de prévenir en passant nos jeunes poètes contre le genre erotique qui diffère beaucoup du genre élégiaque. Et ici nous nous bornons à plaider les intérêts de l'art... La peinture des passions, variable comme le cœur humain, est une source inépuisable d'expressions et d'idées neuves : il n'en est pas de même de celle de la volupté ; là, tout est matériel, et quand vous avez épuisé t'albâlre, la rose et la neige, tout est dit ». Ce jugement n'étonne plus guère aujourd'hui; mais formulé en 1820, par un poète de dix-huit ans, il a de quoi surprendre.
Il est vrai que Lamartine vient de donner ses pre-
mières Méditations. Après les avoir lues, Victor Hugo s'écriait : « Voilà donc enfln des poèmes d'un poète, des poésies qui sont de la poésie ! » Rapprochant Lamartine de Chénier, il disait encore : « Tous deux sont inspirés par l'amour. Mais dans Chénier ce sentiment est toujours profane ; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est presque toujours épurée par l'amour divin ». Et il donnait, de la poésie, cette définition profonde : « Pour ceux qui ne prostituent pas ces titres, sans un esprit droit, sans un cœur pur, sans une âme noble et élevée, il n'est point de véritable poésie ».
Victor Hugo se fait de l'œuvre poétique, de l'œuvre poétique au théâtre surtout, une idée non moins haute que de la nature même du poète. A ses yeux, c'est une erreur que de s'y efforcer avant le temps : « Une chose nous a frappés dans les compositions de cette jeunesse qui se presse maintenant sur nos théâtres ; ils en sont encore à se contenter facilement d'eux-mêmes ; ils perdent à ramasser des couronnes un temps qu'ils devraient consacrer à de courageuses méditations ; ils réussissent, mais leurs rivauxsontsur-tout joyeux de leurs triomphes : veillez, veillez ! jeunes gens, recueillez vos forces, vous en aurez besoin le jour de la bataille : les faibles oiseaux prennent leur vol tout d'un trait, les aigles rampent avant de s'élancer sur leurs ailes ». Cette page significative n'avait pas échappé à l'œil de Sainte-Beuve; mais trompé par l'initiale E, il l'attribuait à Eugène Hugo (1).
(1) Cette initiale a causé une autre erreur. L'article sur André Chénier a été reproduit en tète d'une édition des Œuvres du poète
grande. Od objectera que, dans cette hypothèse, le Cid ne devrait point combattre don Gormas. Eh! point du tout. Le Cid conaait Chimène ; il aime mieux encore sa colère que son mépris, parce que le mépris tue l'amour : l'amour dans les grandes âmes, c'est une estime céleste ».
La publication des Lettres à la Fiancée a jeté une vive lumière sur les rapports de Victor Hugo et d'Adèle Foucher pendant les trois années qui précédèrent leur mariage. Cet épisode romanesque ne saurait être omis dans une étude sur les ouvrages de jeunesse de Hugo : il est intimement lié aux travaux du poète. Dans le seul recueil des Odes el Ballades (pour ne parler que de cet ouvrage), plus de quinze
en 1840, comme éUnl d-EosèDo llngo. Victor Hugo l'avait poiirtanl déjà publié BOUS Bon nom, en 183i, Uans Littérature et Philosophie mêléea.
pièces, pleines de charme, décrivent les phases diverses de cette passion.
L'amour très pur de Victor Hugo pour celle qui avait été la compagne de jeux de son enfance s'éveilla au printemps de 1819;- le jeune homme n'avait que dix-sept ans ; Adèle Foucher devait en avoir seize. Une des Lettres à la Fiancée^ datée du 56 avril 1821, fait en quelque sorte l'histoire en raccourci des deux premières années de ce profond attachement : « Sais-tu, te rappelles-tu que c'est aujourd'hui l'anniversaire du jour qui a décidé de toute ma vie? C'est le 26 avril 1819, un soir que j'étais assis à tes pieds, que tu me demandas mon plus grand secret, en me promettant de médire le tien. Tous les détails de cette enivrante soirée sont dans ma mémoire comme si c'était d'hier, et cependant depuis il s'est écoulé bien des jours de découragement et de malheur. J'hésitai quelques minutes avant de te livrer toute ma vie, puis je t'avouai en tremblant que je t'aimais, et après ta réponse, j'eus un courage de lion... Et bien, par une fatalité bizarre que j'admire dans mes moments d'humeur contre Dieu (pardonne), ce fut précisément cet anniversaire de mon bonheur, permets-moi de dire du tien, qui fut choisi pour tout renverser; c'est le 26 avril 1820 que nos familles apprirent ce que nul n'avait le droit do lire dans nos âmes, excepté nous. C'est d'un 26 avril que dataient nos espérances, c'est d'un 26 avril que date mon désespoir ; je n'ai eu qu'une année de bonheur, et voici la seconde année de malheur qui commence. Arriverai-jc à la troisième? »
ei a SOS lus. feuaaut ceite perioutî ae separatiuu, qui durajusqu"àlamortdeMadameHugo,lejeunehomiiie imagina un moyen singulier pour assurer celle qu'il regardait comme liée à lui, de la fidélité de ses sentiments de tendresse. 11 écrivit publiquement, en vers et CQ prose, à son amie, sous le couvert do personnages de Action, Ainsi la pièce du Jeune Banni ou Itaymond à Emma, lue aux Jeux Floraux en 1819, publiée dans le Conservateur Littéraire en juillet 1820, et qui no semblait conter qu'une légende amoureuse du Moyen Age, avait été composée surtout pour qu'Adèle Foucher put y lire des vers comme ceux-ci ; Hier... le souvienl-il, fille aimable et modesle De ce< hier déjà si loin de moi?
Dis, 6 Pétrarque, et loi, ma bien aimée, N'esl-il pas vrai qu'il vaul bien mieux mourir?
De même, Han d'Islande, commencé au mois de mai 1820, écrit en grande partie du mois de juin au mois d'octobre 1821, achevé encore plus tard, publié seut lement en 1823, servitau jeune Hugo pour exprimer ses propressentiments :en peignant les amours longtemps traversés d'Ordener et d'Ethel, il exposait aa vie intime. Voici ce qu'en février 1821, il écrit à sa fiancée : « Au mois de mai dernier, le besoin d'épancher certaines idées qui me pesaient, et que notre
vers français ne reçoit pas, me fit entreprendre une espèce de roman en prose. J'avais une âme pleine d'amour, de douleur et de jeunesse ; je ne t'avais plus ; je n'osais en confier les secrets à aucune créature vivante ; je choisis un confident muet, le papier ». En 1833, rééditant ce roman Han d'Islande, Victor Hugo y écrira une préface dont il faut détacher ces allusions devenues très claires aujourd'hui : « 11 n'y a dans Han d'Islande qu'une chose sentie, Tamour du jeune homme, qu'une chose observée, l'amour de la jeune fille. Tout le reste est deviné, c'est-à-dire inventé. Car l'adolescence, qui na ni faits, ni expérience, ni échantillons derrière elle, ne devine qu'avec l'imagination ». Il ajoute : « Tel qu'il est, avec son action saccadée et haletante, avec ses personnages tout d'une pièce, avec ses gaucheries sauvages, avec son allure hautaine et maladroite, avec SCS candides excès de rêverie, avec ses couleurs de toute sorte juxtaposées sans précaution pour l'œil, avec son style cru, choquant et âpre, sans nuances et sans habiletés, avec les mille excès de tout genre qu'il commet presque à son. insu chemin faisant, ce livre représente assez bien l'époque de la vie à laquelle il a été écrit, et Tétat particulier de l'âme, de 1 imagination et du cœur dans l'adolescence, quand on est amoureux de son premier amour, quand on convertit en obstacles grandioses et poétiques les empêchements bourgeois de la vie, quand on a la tête pleine de fantaisies héroïques qui vous grandissent à vos propres yeux, quand on est déjà un homme par deux ou trois côtés et encore un en-
Le roman de ffan d'Islatide fut arrêté par la maladie et la mort dû Madame Hugo. La maladie commença en Mai 1831 ; la mort eût lieu le 27 Juin. Le soir même de l'enterrement, le 29 Juin, on célébrait à l'hôtel de Toulouse la fête de Madame Foucher. Victor Hugo, l'âme pleine de deuil, s'achemina machinalement vers la maison où habitait sa seule amie. En passant devant l'hôtel, il vit la porte ouverte, la cour, l'appartement illuminés. Il monta l'escalier, et, par une une porte vitrée, il reconnut Adèle Foucher ^en robe blanche, coiffée de fleurs»; elle «dansait en souriant ». M. Foucher avait caché à sa fille la nouvelle de la mort de Madame Hugo. Le lendemain matin, la jeune fille, un peu lasse de la fête, se promenait dans le jardin du conseil de guerre; elle vit tout à coup venir à elle Victor Hugo, vêtu de noir. «Sa présence et sa pâleur», écrit-elle, lui firent deviner qu'un grave événement s'était passé, «Elle courut à lui. — Qu'y a-t-il donc ? — Ma mère est morte ; je l'ai enterrée hier. — Et moi je dansais! — H vit qu'elle ne savait rioa. Ils se mirent à sangloler ensemble, et ce furent leurs fiançailles. »
Les parents d'Adèle Foucher n'étaient pas disposés à rénouer les relations. Le jeune Hugo leur paraissait un bon sujet, mais dont l'avenir était fort incertain.
Le général Hugo vivait à Blois, séparé de sa femme. Après la mort de la mère, il offrit bien de pourvoir à Texisteoce de ses deux plus jeunes fils, mais à la condition qu'ils renonceraient aux lettres: Victor Hugo continua à vivre sans son père.
Les Foucher quittèrent Paris sous prétexte de villégiature : ils allèrent s'installer à Dreux. Prétextant, à son tour,d*y rendre visite à un ami qui partait pour les Indes, Victor Hugo se mit en route, et du 15 au 19 juillet, à pied, en trois étapes, il fit les vingt-cinq lieues qui séparent Dreux de Paris. A peine arrivé, il rencontre M. Foucher et sa fille, mais n'ose pas se faire reconnaître; le lendemain, il se décide à faire une visite, et explique la surprise qu'il a eue, en arrivant dans cette ville, où un devoir d'amitié l'appelait, d'apprendre que la famille Foucher s'y trouvait justement. Il fait part de ses projets littéraires, parle du roman qu'il écrit, et les relations sont reprises.
La joie de Victor Hugo est si vive, qu'il éprouve le besoin de conter son voyage à plusieurs de ses amis: nous avons deux lettres de lui à ce sujet, l'une adressée à Adolphe do saint- Valry, l'autre à Alfred de Vigny. Il ne dit pas la vraie raison de sa joie ; il la met tout entière au compte de ce bel exploit de piéton qu'il vient d'accomplir. «J'ai fait tout le voyage à pied, par un soleil ardent et des chemins sans ombre d'ombre. Je suis harassé, mais tout glorieux d'avoir fait vingt lieues sur mes jambes; je regarde toutes les voitures en pitié ; si vous étiez avec moi en ce moment, jamais vous n'auriez vu plus insolent bipède. Quand je pense qu'il faut à Spi^met un cabriolet pour
Les lettres à la flaocée, iotcrrompues depuis quelque temps, reprennent à la date du 5 octobre 1821 . A partir de ce moment, Victor Hugo commence à entretenir Adèle Foucher de ses travaux, de ses ambitions ; il décrit au jour le jour ses découragements, ses tourments, ses angoisses. Je détache de cette correspondance une page où l'état de l'âme du jeune homme est exprimé avec un talent particulièrement heureux : «Je ne sais ce que j'écris, je suis assailli d'idées sombres sans presque en savoir la cause. Ne t'en étonne pas. Dans uoc certaine disposition d'esprit, il nous vient parfois des tristesses vagues dont l'âme ne peut se défendre ni se rendre compte. Ce sont des souvenirs de malheurs passés ou des pressentiments de malheurs futurs: c'est le feu qui fume lorsqu'il vient de s'éteindre ou lorsqu'il va s'allumer. Ces souvenirs ou ces pressentiments se placent, comme des nuages, entre nous et nos idées ; ils ont les forme» indécises de l'avenirou du passé; car, dans l'ordre des choses idéales comme dans l'ordre des choses réelles, tout ce qui est lointain est vague. L'âme alors croit souffrir et souffre en efi'et; toutes les imagos riantes
(1) Victor Hugo. Correspondance (letlpe à Alfred de Vigny), tome I, p. 18.
4i LÀ JEUNESSE
se ternissent, toutes les images tristes s'obscurcissent. Qu'un bonheur lui arrive tout-à-coup, le brouillard se lève, tout reprend sa forme et sa couleur, et Ton s'étonne de s'être affligé. >
Enfin, le 13 mars 1822, il écrit ce billet: «Je suis ivre de joie: la première émotion doit être pour toi. J'avais passé huit jours à me préparer à un grand malheur, c'est le bonheur qui vient ! 11 n'y a qu'un nuage ! » Le bonheur qui vient, c'est le consentement donné par le général au mariage de^fils. Le nuage, c'est l'aveu que le général a glissé à son fils sous le couvert de ce consentement : lui-même s'est remarié, sans en prévenir ses enfants, et cela trois semaines après la mort de sa première femme.
Tout n'était pas fini. Le général Hugo avait consenti ; mais les Foucher exigeaient que le fiancé eût des moyens d'existence plus assurés que le produit de ses futurs ouvrages. Le jeune Hugo, à qui l'on avait promis une pension, dut la solliciter. Ses démarches n'aboutirent qu'au bout de six mois. Le 23 août, il écrit que la pension est obtenue ; elle est de 1000 fr. au lieu de 1200 fr. ; « mais, dit-il, une réduction de 200 fr. ne m'épouvante pas; ce sera autant à regagner sur mon travail.» Le mardi, 1" octobre, douze jours avant le mariage, il écrit à sa fiancée : «Quand je songe qu'il aurait pu se faire que tu ne m'aimasses pas, je frissonne comme devant un abîme.» Et le 4 octobre, il trace un dernier billet, qui est la conclusion éloquente de ce beau roman: «Notre histoire aura été une preuve de plus de cette vérité que vouloir fortement, c'est pouvoir. >