LA MUSE FRANÇAISE; LES NOUVELLES ODES; LES ODES ET BALLADES
1823 ouvre la grande période de la jeunesse de Hugo. C'est cette année-là que fut fondée la Mme Française, le premier organe de l'école romantique. Les fondateurs de cette revue furent Alexandre Soumet et Emile Deschamps.
Le succès, au théâtre, de Saut et de Clylemneslre avait rendu le nom de Soumet presque glorieux; cha-
(i)Ou aux fraiâ de son frère Abcl.
autre poète de cette époque se donner pour tâche l'imitation des auteurs étrangers. Il commençait à traduire des poésies de Gœthe et de Schiller, le Pêcheur, le Roi des Aulnes, le Roi de Thulé, la .Cloche ; il essayait aussi de reproduire la couleur espagnole dans une sorte de romancero, intitulé Poème de Rodrigue. Un peu plus tard, en 1828, il devait écrire, en tète de son recueil des Etudes Françaises et Etrangères, un manifeste en prose, qui fut pour l'école romantique ce qu'avait été pour la Pléiade, au xvi' siècle, la Défense et illuslralion de la langue française, de Joachim du Bellay, c'est-à-dire une déclaration de guerre à la tradition, un nouveau code poétique. Gcetho, trompé par la distance, et plus sensible qu'il n'eût convenu à certains éloges d'Emile Ucschamps, le prit pour le plus intéressant et pour le plus original des hommes du groupe romantique. C'était seulement le plus aimable de ces poètes et celui qui fit le plus pour donner de la cohésion à toutes ces jeunes et vil»raotes amitiés.
Parmi les écrivains assez nombreux que la Muse Française rassemble dans ses deux années d'existence (1823 et 1824), il faut retenir surtout ceux qui resteront unis après la disparition de la revue, c'cst-à-
dire Victor Hugo, Alfred de Vigny, Soumet, Deschamps, Pichald, Jules Lefèvre, Saint- Valry, Ulric Guttinguer, Jules de Rességuier, Charles Nodier; n'oublions pas les femmes poètes. M"* Desbordes- Valmore, M°** Amable Tastu et Mile Delphine Gay, jeune, belle, simple malgré son talent; dans ce groupe d'admirateurs on rappelait « la Muse ». Je ne prononce pas le nom de Lamartine. Tout en ayant des rapports d'amitié avec certains poètes du cénacle, tout en visitant volontiers Victor Hugo, quand l'occasion le ramène à Paris, Lamartine se développe à l'écart, et s'il influe de loin sur ce groupe de littérateurs, il échappe à leur influence.
Déjà Victor Hugo est regardé par eux, ou tout au moins par la plupart d'entre eux, comme le maître. Ou plutôt à cette heure, encore un peu matinale, Victor Hugo et Alfred de Vigny semblent prendre le pas sur leurs amis et rester, vis-à-vis l'un de l'autre, sur le pied d'égalité. Ils ont fait leurs débuts devant le public, la même année, en 1822, Alfred de Vigny avec les Poèmes, Victor Hugo, quatre mois plus tard, avec les Odes et Poésies diverses. Les critiques, en rendant compte de leurs ouvrages, ont tenu la balance égale entre eux, et ce sera ainsi jusqu'en 1828. A cette éqoque encore, ils rééditeront tous deux leurs poésies, accrues à peu près dans les mêmes proportions, et la critique, comme en 1822, répétera que s'ils diffèrent par le tempérament, ils se ressemblent, ils s'égalent par l'originalité. A partir de 1829, cette égalité cessera : l'auteur de Crornivell, (ïllernani, de Notre Dame de Paris, d'une foule de drames retentis-
à étincelep, comme une étoile merveilleusement pure dans un austère ciel d'hiver.
VictorHugo nedonnaàla Jfwse Française que deux pièces de vers, A mon Père, et la Bande noire ; mais il y fit paraître plusieurs articles en prose d'une réelle importance : une étude sur le Quentin Durward, de Walter Scott, une étude sur lord Byron, une étude sur l'Essai sur Vindijférence en matière de religion, par Lamennais, une 4tude sur f!loa ou ta sœur des Anges, par M. le comte Alfred de Vigny. Ajoutons, pour être complet, un fragment sur Voltaire.
Tous ces articles seraient intéressants à étudier de près. Je me bornerai à dire quelques mots d'un seul d'entre eux, l'article sur £((ia, le poème d'Alfred de Vigny. Victor Hugo ne s'est pas borné à louer largement le poème de son ami ; il a saisi cette occasion de déflnir la poésie de ravenir,de l'opposer aux traditions de l'art classique en décadence, et le passage - vaut la peine d'être lu : c'est le début de l'évangile romantique. « Osons le dire un peu haut, ce n'est point réellement aux sources d'Nippocréne, à la fontaine de Caslalie, ni même au ruisseau du Permesse, que le poète puise le génie : mais tout simplement dans son &me et dans son cœur Le poète appelle
5i LA JEUNESSE
rinspiration parla méditation, comme les prophètes s'élevaient à Textase par la prière. Pour que la Muse se révèle à lui, il faut qu'il ait en quelque sorte dépouillé toute son existence dans le calme et le recueillement L'enfantement du génie ne saurait
s'accomplir, si l'âme ne s'est d'abord purifiée de toutes ces préoccupations vulgaires que l'on traîne après soi dans sa vie ; car la pensée ne peut prendre des ailes avant d'avoir déposé son fardeau. Voilà sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que précédée de la méditation. Chez les Juifs, ce peuple dont l'histoire est si féconde en symboles mystérieux, /■. /li. quand le poète avait édifié l'autel, il y allumait le feu céleste, et c'est alors seulement que le rayon
divin descendait du ciel Heureux celui qui sent
dans sa pensée cette double puissance de méditation et d'inspiration, qui est le génie l Quel que soit son siècle, quel que soit son pays, fût-il né au milieu des calamités domestiques, fût-il jeté dans un temps de révolutions, ou, ce qui est plus déplorable encore, dans un siècle d'indifférence, qu'il se confie à l'avenir: car, si le présent appartient aux autres hommes, l'avenir est à lui. Il est du nombre de ces êtres choisis qui doivent venir à unjou/r marqué. Tôt ou tard, ce jour arrive, et c'est alors que nourri de pensées et abreuvé d'inspirations, il peut se montrer hardiment à la foule, en répétant le cri sublime du poète :
Voici mon Orient ; peuples, levez les yeux.
Si nous faisons le relevé des poésies écrites par Victor Hugo en 1823, nous jen comptons une quin-
d'inspiration particulièrement romantique, c'est-àdire ceux auxquels le poète donnera un peu plus tard le nom de ballades. Ces derniers poèmes eurent beaucoup de prise sur les lecteurs d'alors; ils furent imités avec fureur par tous les rimcurs du moment. Ils ont ce caractère impersonnel et achevé en même temps qui est le propre des travaux exécutés pour les cbapelles littéraires. Le principal objet de l'écrivain est de réaliser un effet do couleur ou do sonorité. Cette tendance artistique s'accuse encore dans les pièces exécutées en 1824 : des sept petits poèmes composés cette année, cinq sont des tableaux : trois toiles symétriques, exécutées dans le seul mois de janvier, le Chant de Carène, le Ckani du Cirque, le Chant du loumoi , et deux ballades de couleur très romantjque, Une Fée, et laFén et la Péri. Cette année-là, l'inspiration intime ne se fait pas jour; mais la passion politique ou le loyalisme monarchique s'expriment, à leur aise, dans la pièce A Monsieur du Chateaubriand, écrite aussitôt après sa disgrâce, et dans l'Ode sur les Funérailles de Louis XVIII.
Le second volume de vers de Victor Hugo, Odes nouvelles, parut en 1824, dans les premiers jours de mars. Le critique du Journal des Débats, Hoifman, en donna une appréciation plutôt bienveillante, mais il
faisait des réserves sur les nouveautés téméraires du style de Téeole romantique. Victor Hugo ne perdit pas une si belle occasion d'user du droit de réponse et il fit insérer, le 26 juillet, dans le journal, une longue lettre, où il défendait avec esprit les façons de parler dites nouvelles, en montrant qu'elles se trouvaient surtout chez les classiques latins. « Selon vous, disait-il, les anciens et les grands écrivains modernes ont toujours parlé aux sens pour lîiieux émouvoir l'esprit. Ils né nous ont pas montré des
robes de vapeur Je vous arrête ici , monsieur.
Horace nous représente Apollon
Nube candentes humcros amiclus.
Or, quand on est revêtu d'un nuage, jîg porte-t-on pas une robe de vapeur ? Hs n'ont pas, continuez-vous, donné à un dieu le mystère pour vêlement. Je ne vous dirai pas que cette expression est littéralement empruntée à la Bible : la Bible n'est-elle pas un peu romantique ? Mais je vous demanderai en quoi cette locution vous semble vicieuse. C'est, me direz-vous, parce qu'une idée abstraite, le mystère, y est immédiatement associée à une image physique, le vêtement. Eh bien I monsieur, ce genre d'alliance de mots; qui vous paraît si exclusivement romantique, se retrouve, à chaque instant, chez les anciens et les grands hommes modernes. Virgile, dans sa belle peinture de V Antre des Cyclopes, nous représente les compagnons de Vulcain occupés à mêler, pour forger la foudre, trois rayons de pluie et le Bruit, trois rayons de flamme et la Peur, Voilà certainement une singulière fusion
de 1830, déplaisait à Victor Hugo. Est-ce rinQueiico de Charles Nodier qu'il faut reconnaître dans cette . attitude? Charles Nodier avait apporté, pour sa part, à l'école nouvelle un bon nombre d'affectations : la mélancolie, plus outrée encore que dans Chateau- . briand ; l'exotisme, avec ses traductions des chants populaires Morlaques, avec ses paysages Écossais ; enfin cette poésie du bandit, de l'homme hors ia loi, renouvelée de Schiller et de Walter Scott, et qui avait fait le grand succès de Jean Sbogar. Mais il y avait, chez Nodier, on certain fond de malice franc-comtoise et d'éducation classique qui le ramenait, malgré tout, en arrière, après qu'il s'était, le premier, avancé assez loin. Sa dissertation sur le Genre romantique, publiée en 1823, dans les Tablelles romantiques, et oi^ il réprouve toutes les extravagances de ce qu'il appelle l'école frénétique (1), avait probablement fait impression sur Victor Hugo.
En tout cas, ces hésitations, qu'on peut remarquer chez les uns et les autres en 1823 et en 1824, cessent décidément, chez Victor Hugo, dès 1825. Son roman-
' (1) Il avtUt d'^tleurs Iravailté, pour m bonne pari, à provoquer toDi CM ncèa.
tisme se déploie, cette année-là, dans une foule d'ouvrages en vers du genre des ballades. Il écrit en avril Trilby ([), en mai le Géant, en iuillet les Deiix Archers, en septembre, la Mêlée et VAveù du Châtelain, en octobre, la Fiancée du Timbalier, A un passant, la Ronde du Sabbat. Pour se faire une idée du succès de pièces comme la Ro^ide du Sabbat, il faut voir ce que produisait la peinture de cette époque, ce que popularisait le crayon d'artistes comme Louis Boulanger, ou même Eugène Delacroix. Il y eut, à ce moment, une pénétration réciproque des arts : les musicieùs et les peintres s'évertuèrent à penser; mais les poètes surtout eurent l'ambition de chanter et de peindre. C'est l'heure aussi où le flot du romantisme Allemand avec ses sorcières, ses monstres, ses terreurs burlesques, pénètre en France, et coule à pleins bords. La muse de Victor Hugo y trempa le bout de ses ailes. Ce sacrifice a la mode du jour fut pour beaucoup dans le succès des Odes et Ballades.
Avant de quitter 1825, rappelons que, cette annéelà, Victor Hugo fut décoré et invité à la cérémonie du Sacre à Reims. Il s'y rendit avec Charles Nodier ; il y écrivit le Sacre de Charles X, sa dernière manifestation nettement royaliste.
1826 est une année à peu près vide d'efforts poétiques. Au début, Victor Hugo donna au public son roman remanié de Buq Jargal. Vers la fin, il édita son troisième volume de vers, imprimé en octobre 1826, sous le titre à^Odes et Ballades.
(1) Titre et sujet empruntés au Conte de Nodief, Trilhy ou lo Lutin d'Argaii. . - • *
Au point de vuo du talent de forme chez Hugo, l'intimité avec Sainto-Beuvc a eu certaioemeat quelque influence. Le critique, poète aussi, mais critique surtout, même dans les vers de Joseph Delorme, des Consolations, dGs'Pemées d'Août, débuta en littérature par l'étude des écrivains du xvi" siècle. |Non seulement ce qu'il y avait de richesse et de fraîcheur, à travers le fatras d'érudition, dans les œuvres do RoQsard, de du Bellay et des autres poètes de cette époque, l'avait frappé, et il avait su rendre son émotion commuoicative; mais il s'ingénia lui-même à reproduire certains de leurs rhythraes, et, rattachant à une tradition longtemps interrompue le vers savant, solide et pur d'Aodré Chénier, il donna à
(I) La correspondance de Victor Mugo cl de Saioto-Bcuve ne doit pas noua tronipcr à cet égard. La lollre do rupture du mardi soir (tr avril 1834 avec sa roriuute n. Enttrrona cbacun de notre côté, ea silence, ce qui était dcjà mort en vous et ce que vutre lettre tue ta moi. Adieu. » ne met pas On aux rapports de Sainte-Beuve avec la famille Hugo. Au mois d'août 1835, Sainte-Beuve se retrouve avee Madame et Mademoiselle Hugo au mariage de Victor Pavie, et dans une lettre de septembre 183ri, adressée à Pavie, il donne des détails pleins d'intimité sur les Kouchcr et les Hugo, qu'il voit encore.
Victor Hugo ridée d'une forme plus achevée, en lai mettant ou lui remettant sous lés yeux ces œuvres anciennes ou récentes dont l'auteur des Orientales dépassa, dès qu'il le voulut, la virtuosité. C'est à dater de ce moment, du moins, que nous trouvons chez Victor Hugo ces jeux d'habileté, qui marquent la réédition des Odes et Ballades en 1828: par exemple la Dî^moiseUe, la Chaise du Bwrgrave, le Pas d'armes du Roi Jean; le chef-d'œuvre, ou pour parler plus justement, le type de ce genre est la pièce des Djins, dans les Orientales.
Avant de quitter le recueil des Odes et Ballades, dont nous avons vu se faire, tome par tome, année par année, et presque jour par jour, l'élaboration tout à fait analogue à la croissance d'une plante ou d'un arbuste, il convient de s'arrêter sur une pièce de 1827, celle qui a pour titre A la Colonne. On sait quel est l'événement qui inspira cette ode. Le traité de Paris, en 1814, avait supprimé les titres nobiliaires donnés par Napoléon, et qui constituaient un droit féodal sur une ville ou une province d'Autriche. Cette clause, restée sans application jusqu'en 1827, fut mise en vigueur par le comte Appony, nouvel ambassadeur d'Autriche, à une réception de janvier 1827 : Oudinot, duc de Reggio, et Soult, duc de Dalmatie, ayant été annoncés sans leurs titres, se retirèrent. Esclandre, dénonciation des faits à la tribune de la Chambre des députés, le 31 janvier, et dix jours après, publication de l'Ode de Victor Hugo.
Mais il vous reste encor l'oriflamme el les lis; Hais c'est le coq gaulois qui réveille le monde.
Tous ces traits sont emportés et disparaissent dans uQ courant d'admiration exaltée," enthousiaste pour les exploits de la grande armée, qui avait eu pour chef Napoléon. Le libéralisme, sous sa première forme, durant les années de la Restauration particulièrement, n'était que l'impérialisme; il n'avait jamais rencontré de tels accents. Le chauvinisme n'avait pas encore mérité le discrédit où des désastres pires que ceux, de Waterloo et de la première invasion devaient le faire tomber; il se délectait à des vers comme ceux-ci :
Vous portez, ô Français, et la paix et la guerre Dans le pli de voire maaLeau.
Voire aile en ce moment touche â sa fantaisie L'Afrique par Cadix el par Moscou l'Asie.
Vous chassez en courant Anglais, Russes, Germains; Les leurs croulent devant voa trompettes fatales
Et de toutes les capitales
Vos drapeaux savent les chemins.
Ce défl jeté à la Sainte-Alliance avait, il faut en convenir, un accent autrement vigoureux que les
Messéniennes, grâce auxquelles Casimir Delavigûe, en 1818, était devenu populaire, ou que ces chansons armées en guerre qui avaient rendu cher à tout ce qui n'était pas royaliste le nom de Béranger. L'effet fut grand en France ; il fut plus grand peut-être hors de France. J'en trouve la preuve dans une lettre inédite que le plus jeune des deux frères Deschamps, Antony, alors à Rome, écrivait à Alfred de Vigny, le 3 mars 1827, un peu moins d un mois après l'apparition de la pièce. 11 s'extasie sur la beauté de cette Ode à la Colonne, et il écrit ce mot vraiment digne d'elle : « elle aurait réveillé Rome, si Rome pouvait se réveiller ».
A partir de cette (euvro, il y eut rupture, rupture peu apparente, mais réelle, entre Victor Hugo et les Bourbons. La séparation ne se fit pas tout de suite ; mais elle était inévitable. Les Espagnols, que Victor Hugo aimait à citer, ont un proverbe qui peut se traduire à peu près : une amitié brisée se soude mal. On peut en dire autant de la fidélité des sentiments en religion, en politique. La dévotion au trône et à Tautel, qui avait rempli, pendant près de dix années, l'adolescence et la première jeunesse de Hugo, fait ' place à d'autres convictions : le poète s'acheminera désormais, d'une marche plus ou moins rapide, mais ininterrompue, vers la liberté dépenser et vers la foi républicaine.
témoin de sa uie nous raconte que quelque temps avant la mort de Talma, le poète se rencontra avec lui à dîner chez Taylor, qui dirigeait alors la Comédie- Française (1). Talma aurait exprimé à Hugo son désir de jouer quelque chose de plus vrai que la tragédie : « Un roi qui fîlt homme » demandait-il. M'avezvous vu dans Charles VI? Je faisais de l'effet en disant : Du pain ! Je veux du pain 1... La vérité, ajoutait-il encore, voilà ce que j'ai cherché toute ma vie». — « Ce que vous rêvez déjouer, aurait répondu Victor Hugo, c'est justement ce que je rêve d'écrire». Et il exposa au tragédien quelques-unes des idées dont il allait faire la préface de Cromweil : « le drame substitué à la tragédie, l'homme au personnage, le réel au convenu, la pièce libre d'aller de l'héroïque au positif; le style ayant toutes les allures, épiques, lyriques, satiriques, graves, boufTonnes; la suppression de la tirade et des vers à effet ». Et, séance tenante,
(l)'Lc dîner fut donné par Taylor aa Rocker de Cancale.
Victor Hugo aurait récité deux scènes de son CromwelL M. Biré s'est attaché, je ne vois pas pourquoi, à mettre en doute Tauthenticité de cet entretien ; il donne à entendre que Talma était mort, quand Victor Hugo se mit à écrire sa pièce. Et cependant c'est lui-même qui cite une lettre de Victor Hugo écrite à son ami Saint- Valry, le 11 octobre 1826, c'est-à-dire plus d'une semai ne avant la mort imprévue de Talma. Victor Hugo disait dans cette lettre : « Je travaille à ce que vous savez. J'ai fait deux actes, de 1500 vers chacun, depuis votre départ ». Ces deux actes sont deux actes de Cromwell. Ce ne sont pas les deux premiers ; c'est le troisième acte, à coup sûr, et sans doute le quatrième, qui sont désignés par le chiffre de 1500 vers ; le premier acte n'en a pas tout- à fait un millier. En tout cas, l'ouvrage était en état d'être lu en entier dans les premiers mois de l'année 1827. J'en trouve la preuve indiscutable dans deux lettres inédites adressées à M. Alfred de Vigny. Victor Hugo l'invite, au début de février « à venir faire plus ample connaissance avec son Prolecteur ». Il doit lire une partie du drame chez son beau-père, rue du Cherche-Midi, n« 39. Le 22 mars 1827, Victor Hugo invite encore Vigny à venir entendre, le lundi suivant, les derniers actes.
Cromwell inaugurait la Révolution dramatique, plus encore que les Odes de 1822 et de 1824 n'avaient inauguré la Révolution lyrique. Cinq ans plus tôt il eût été trop tôt pour produire un ouvrage comme Cromwell. En 1822, des acteurs de Londres étaient venus à Paris pour essayer d'y jouer leur répertoire
Bourbons. C'est aux cris de « A bas les Anglais ! Point d'étrangers en France 1 » que la première représentation fut interrompue ; les désordres do la seconde furent tels que la troisième ne put avoir lieu. Mais il faut dire aussi qu'à cette date les beautés hardies de Hamlel, de Macbeth ou même d'Othello risquaient.plus encore qu'au temps de Voltaire,de sembler pure barbarie.
Mais depuis 1822, l'exotisme s'était acclimaté. Après avoir tiré une vraie tragédie de la Marie Stuarl de Schiller, Pierre Lebrun, l'heureux rival de Victor Hugo au concours de poésie de 1817, avait risqué quelquesaudaces moins timides dans le Ctd d'Andalousie, adaptation, d'un caractère encore indécis, de l'Etoile de SémUe de Lopede Vega.La pièce jouée parTalma et M"" Mars aurait pu réussir ; mais les acteurs euxmêmes s'étaient ingéniés à la faire disparaître de de l'afflche. Le fait d'avoir introduit certaines scènes, non pas familières, mais seulement simples, au milieu de la solennité tragique leur faisait l'effet d'une hérésie. D'ailleurs la meilleure partie de l'ouvrage, un long duo d'amour plein de tendresse, dans le cadre poétique d'une nuit d'Espagne, c'ost-à-dire ce qui décidera, cinq ans plus tard, du succès d'Hei-nani,
ne réussit aacuoeraeoÉ^G^a'ëtiiefit paslà, disait-on», les beautés d'une tragédie; ces tirades seatunentales faisaient longueur et nuisaient à Taetion. TeH^ était encore la force du préjugé contre la fusion des geor res, en 1825. N'est-ce pas une fois de plus le cas d^ dire que les paradoxes de la veille sont les vérités du lendemain ? La même tentative qui avait si complètement échoué en 1822 au théâtre de la Porte-Saint- Martin, fut reprise à TOdéon en septembre 1827 (1^, et le succès fut extraordinaire. Une troupe de comédiens anglais, dont les premiers sujets étaient le grand acteur Kemble et l'adorable actrice. Miss Smithson, jouèrent Othello, Roméo et Juliette, Hamlet. L'enthousiasme des romantiques, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, n'eut point de bornes. C'est à ce moment favorable que Victor Hugo écrivit la préface de Cromwell. C'est en décembre 1827 que parut son ouvrage.
Tous les journaux, toutes les revues du temps sont remplis de Cromwell et de sa préface. On discute passionnément les théories du jeune auteur: sa division de l'histoire de l'humanité et de la pensée en trois âges et en trois genres, l'âge primitif ou l'âge de l'ode, l'âge païen ou l'âge de l'épopée, l'âge chrétien ou l'âge de la réalité et du drame, est louée d'un côté et critiquée de l'autre avec emportement; sa doctrine de lunion indissoluble des larmes et du rire, du sublime et du grotesque, est acclamée ou honnie ; sa
(1) U y eut aussi des représentations au théâtre Favart } outre Kemble, on entendit, à Paris, Macready et Keani
de préjugés, Stendhal, l'auteur de deux écrits jadicîeuscment osés sur ll<Kine et Shakespeare.
. Le bruit fait par Cromwelt changea brusquemcat la situation littéraire deHugo. Jusque là il n'était un grand poète que pour un petit nombre d'initiés ; il devint pour le grand public ce qu'il était pour ses disciples. Voici ce qu'écrivait, un an plus tard, en 1829, l'auteur d'un livre presque~introuvah!e, 17/istoire du Romanlisme en France par de Toreinx (ce nom d'auteur est un pseudonyme) : « Après avoir été abreuvé, dès l'entrée dans la carrière, d'injustes dégoûts, l'auteur do Cromivell s'est vu ensuite placé sour .daineraent sur un piédestal. On l'a loué, on l'a flatté aussi sottement qu'on l'avait calomnié, et après s'être roidi contre d'absurdes critiques, le voilà qui semble enivré par tant d'encens, et qui considère un poète, surtout un poète comme lui, comme un être à part, etc., etc. »Ce n'est pas, on le devine, un romantique qui parle ; la plus grande admiration de M. de Toreinx est Néporaucène Lemercier. Il n'en reconnaît pas moins, lui aussi, le génie de Hugo ; il rapproche son nom de ceux de Byron, de Walter Scott et do Gcethe, et il conclut : « L'auteur de Cromwell est digne de figurer à côté d'eux >. On vient de voir l'opinion d'un adversaire; voici celle d'un partisan : «L'heure
du grand renom, l'heure populaire a sonné ; il faut partager, tous s'en mêlent; et dévoilés dans leurs plus chères affections, confondus sans égards, dans une fraternité d'hier, avec les prôneurs de nouvelle recrue, ces libres et spontanés partisans retournent volontiers la tête vers les jours d'oubli, où, pure de contact et seule avec elle-même, leur émotion grossissait en silence de toute "cette atmosphère d'indifférence commune. Enfantillage *... comme si la popularité tuait le charme ! » (1).
Il est difficile d'arrêter la vogue d'un livre; mais il est fort aisé, au contraire, de fair^ tomber, en la sifflant, une œuvre de théâtre. IjCs gens, que Cromwell avait irrités, trouvèrent une belle occasion de manifester leur colère en allant siffler Amy Robsari. Cet ouvrage dramatique en 5 actes, en prose, tiré du Château de Kenilworth, de Walter Scott, est justement la pièce pour laquelle Soumet était venu, en 1822, demander au jeune Hugo sa collaboration; ils devaient écrire l'un deux actes, l'autre trois. Hugo fit sa part de travail en quelques jours; Soumet n'apporta pas la sienne. En 1827, le beau-frère de Victor Hugo, Paul Foucher, qui sortait du collège, voulait débuter dans les lettres ; il demanda à Victor Hugo cette pièce dont il ne faisait rien ; elle fut portée au théâtre. On en avait escompté le succès: car Eugène Delacroix avait dessiné de superbes costumes; mais le public de la première représentation fut si hostile, et le vacarme fut tel, que la seconde représentation
(I) Victor Pavie, Feuilleton des Affiches d'Angers^ 3 nov. 1828.
rignore, quand la censure eut refusé de laisser passer Marion de Lorme ; mais le drame d'Hernani, dans ce qu'il a d'immortel, dans la partie de tendresse et de passion, avait été vécu pendant dix ans. Si l'on avait besoin de prouver l'évidence même, il suffirait de transcrire, comme des gloses, à côté d'un grand nombre de vers à*Hernani les phrases en prose des Lettres à la Fiancée d'où ces vers ont jailli d'euxmêmes :(i)
« Tu me pardonnes ; mais je me le dis amèrement, jamais je ne me pardonnerai ».
Elle m'a pardonné
Et m'aime !... qui pourra faire aussi que moi-même Après ce que j'ai fait, je me pardonne et m'aime?
« Je ne puis te dire ce qui se passe en moi, quand je vois cette Adèle adorée pleurer à cause de moi . » ,
,.... Qui te dira Ce que je souffre au moins, lorsqu'une larme noie La flamme de tes yeux dont Féclair est ma joie ?
« Ce n'est pas m'humilier que de dire que je ne suis pas digne de baiser la poussière de tes pieds. )>
Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé, OO vous avez marché pour baiser le pavé.
« Il faut parler haut, rire aux éclats, comme si l'on pouvait plaisanter dans le bonheur. L'homme vraiment et profondément heureux est grave et serein... Quand l'âme est inondée de félicité, elle craint de s'épancher au dehors. . . elle n'est cxpansive qu'avec Tâme qui lui répond et qui éprouve le
(1) W Tristan Lcgay, dans son petit Uvre,Zes Amours de Victor fJugOy a déjà noté ces rapprochements,