UN REPORTER POLITIQUE
((lie vous èlcs tombé en garde dès ce iiialiu, au cousfir.'
— Mon dieu ! répond le ministre en alTectanl une allure dégagée, je ne vous cacherai pas que j'ai jeté (pielqucs pierres dans le jardin du voisin.
— De grosses pierres?
— Dans les dimensions ordinaires ; mais il y avait hien deux ou trois silex dans le tas.
— Avec de la mousse autour '!
— Parbleu non ! |)our(pu)i aurais-je atténué le coup ? Quand on me cherche, on me trouve, moi !
— C'est une justice à vous rendre.
— Vous comprenez qu'à la fin.... »
Et M. le ministre raconte tout, non
sans demander à l'habile reporter s'il ne pourrait pas ajouter aux coups de ■ silex une demi-douzaine de coups de plume bien sentis, pour son propre i conqjte.
C'est en ré|)éfanl. au momenl op|)ortun, cette scène de chatouillement à l'endroit sensible, que l'informateur politique occupera, lot ou tard, la confiance des honnnes d'Ktat. En général, c'est autour du ministre de l'intérieur (pi'il tend le tilet de sa roublarde pln-aséologie. Ouand on a ce nKMubre du cabinet dans sa ])0(be, on n'est |ient-ètre pas encore (piebpi'un; mais on est l'ébauche de
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(jiielque cliosc. Grâce à lui, on a une fenêtre ouverte sur ce qui se fait. Peu à peu, sous la lente poussée des événements, on se sent comme soulevé par les services qu'on a rendus, vers une région préalablement explorée, oîi Ion se métamorphose en une sorte de personnage; puis, on devient un personnage tout à fait, on est presque du ministère, on y entre quand on veut et aussi souvent qu'on veut, comme les clients entrent au moulin ; et gare aux huissiers, s'ils ne se cassent pas suffisamment la colonne vertébrale sur le passage du favori ! On a commencé par intriguer dans les bureaux afin de se procurer, avant tout le monde, le mouvement des nominations, et l'on finit par y collaborer, dégommant celui-ci, recollant celui-là, dorant l'un, désargentant l'autre, avec une autorité capricieuse de petite maîtresse. On interviewait les tout-puissants, et voilà qu'ils vous font intervie\Ycr ! On avait besoin du ministre, et voilà qu'il a besoin de vous !
Jules Toulouze fut le créateur du genre, un créateur bon enfant, du reste, et qui n'expia pas trop durement le crime d'avoir réussi. A Versailles, dans les couloirs de l'Assemblée, ce fut lui qui le premier s'écria : Fiat lux! Et le reportage politique sortit du chaos : non point le reportage qui bredouille une excuse en se présentant chez les gens, l'oreille basse, le chapeau à la main, avec une inquiétude (le domestique interrogeant son maître, mais le reportage hardi, mettant cartes sur table, projtosani la partie à jouer.
I, i: .MiriiNAr,
M. Thicrs ne présidait (juc lu R('|)ul)li(juc ; Toulouzc présidait les aspirants ministres. Et (pielle présidence ! S'il avait menacé de démissionner, la moitié de la Chambre, [)lus un, se serait jetée à ses pieds pour le supplier de rester ; car il y a toujours une moitié de la Chambre, j)liis un, qui rêve de décrocher le maroquin.
L'Évangile a dit qu'il y aura beauc up d'appelés et peu d'élus. A l'Assemblée nationale, tous étaient des élus, et combien peu étaient appelés ! Mais les ambitions ne se découragent pas facilement, et Toulouze ne faisait rien pour les décourager.
( Uiel(jues-unes ont abouti, un peu parce qu'elles devaient aboutir, ayant poussé en des cerveaux suffisamment arrosés d'idées, sous des crânes moulés exprès, et aussi parce ((u'il les a aidées de sa fanfare dans un retentissement de li'ompettes à faire tourner toutes les tètes.
Tel important homme d'Etat, (piil n'est pas nécessaire de nommer ici, lui a dû et lui doit — c'est constant, même sans nommer personne, — la meilleure partie de ses triomphes politiques. Leurs entrevues de Versailles sont restées célèbres, surtout celles (pii avaient lieu au cours de la constihilion d'un nouveau cabinet.