‹ Le Journal d'un bourgeois de GisorsChapitre 25 sur 38 · ID · texte numérisé non relu

ID

Habitants

de Gisors emmenés

prisonniers à

Pontoise.

Mefïïeurs les Duc de Montpenfier

& Conte de St-Pol arrivez à Gifors.

La ville de Rouen

bloquée et investie

par l'armée du

Roy.

(1) Le 26 novembre i5gi, Henri IV écrit au duc de Nevcrs qu'il a donné l'ordre « défaire porter une certaine quantité de sel à Gournay ; il désire qu'il lui en «) soit rendu compte. »

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

i5gi

Venue & arrivée du Roy à Gifors.

Le fleur

de Flavacourt,

bailly et cappitaine

de la ville et

chafteau de Gifors,

dépposé par le

Roy.

Le fleur

ContedeSaint-Pol,

fleur Dallaigre

& autres,

posez gouverneurs

en la ville et chafteau de Gisors.

En laquelle ville de Paris, l'on avoit faict mourir Monfeigneur le Préfident BriiTon & autres braves & Jçavans perfonnages, pour ce que l'on avoit defcouvert quelque trahi/on. (i)

e Vendredy, vingtiesme jour du mois de De'cembre, au dit an, veille Saint Thomas, le Roy eftoit arrivé à Gifors, à deux heures de rellevée, avec grande quantité de chevalliers, accompagné de Monfeigneur le Conte de Saint- Pol, le fieur de Givry, & plufieurs autres grandz feigneurs & foldatz.

Ayant logé dans le bourg de Gisors, & aux faulxbourgs, une heure ou deux aprèz la venue du Roy, il eftoit entré au chafteau de Gifors, avec luy, le fire de Flavacourt, bailly et cappitaine de la ville et chafteau du dit lieu, & autre grand nombre de feigneurs et foldatz ayans leurs armes. Où eftant, et ayant veu les fortifications du lieu , il avoit faiél sortir les foldatz du fieur de Flavacourt qui y eftoient, tous, chacun la harquebouze en main , & la mefche allumée ; et en lieux d'iceux il y en avoit posé d'autres ; et pour chefz et gouverneurs , le fieur Conte de Saint-Pol, & les (leurs de Buhy, d'Allaigre, de Chermont, avec leurs compagnies ; & aux faulx (sic) de la porte de Paris, le cappitaine Angevyn et sa compaignie.

Ayant dicT: au fieur de Flavacourt , qu'il le récompenseroit en autres choses, & que trois mois après, il le remettroit et poseroit en fon gouvernement du chafteau ; lesquels gouverneurs et garnifons, le Roy avoit laiffé et posé au dit Gifors; d'autant qu'il avoit entendu que le fieur du Mayne, & Prince de Parme & leurs armées, venoient par deçà, luy ayant efté rapporté : « Que » aucuns foldats du fieur de Montagny, frère du fieur de Fia- » vacourt, pour la Ligue, venoient, & eftoient venus, jusques aux » portes de la ville, sans aucun contredit. » Et aufTi : « Qu'il » avoit entendu par quelques uns , que ayant efté pris par quel- » ques foldat^ (ceux) qui volloient journellement jusques aux » faulxbourgs du dit Gifors, le fieur de Flavacourt les avoit » laiffe\ fortir, & donné le congé. »

Le Roy s'en eftoit retourné le Dimanche enfuivant vers

(i) L'exécution de Brisson, de Choulier et de Tardif avait eu lieu le 16 novembre ; notre chroniqueur se fait l'écho de ce qu'il avoit entendu dire sur la prétendue cause de ces assassinats politiques.

Hiliers (1), après midy, xxne du mois de Décembre, au dit an (2) ; I ^9 1

il avoit efté coucher à Gournay, avec ses troupes, lefquelles, ou partie d'icelles, il avoit laifle à Gournay, avec le fieur de Vardes, pour empefcher de ce cofté, le paiTage de l'armée du fieur du Mayne ; tellement que le fieur de Flavacourt avoit elle en grande fafcherie, hors du dit chafleau (3).

Comme par femblable, les habitans de Gifors avoient efté en grande perturbation de leurs biens & moiens pour la nourriture des garnifons, craignans journellement la venue de l'armée du fieur du Mayne.

Le foir de la venue de laquelle garnifon à Gifors, le feu avoit pris Feu à Gifors

en un corps de lo^is, appartenant à Jehan le Fèvre Foullon, afïis à et ,es hahltans en

. . , . , grand travail &

la rue de Pans, derrière le corps de logis de devant ; & par après, perplexité.

en une grange toute proche, appartenant à Jehan Pollot, plaine

de blé à battre, & à plufieurs autres petites eftables, de façon que

le feu avoit efté si grand, que l'on pensoit que toute la rue deuft

eftre brullée ; ce qui avoit celTé la nuiét mesme à l'aide de tous

les habitans qui y avoient travaillé en grande dilligence.

(1) C'est probablement de Thilliers-en-Vexin (canton d'Etrépagny) qu'il s'agit. Il n'existe dans l'Eure d'autre pays de ce nom que Illiers-l'Evêque (arrondissement d'Evreux, canton de Nonancourt), auquel ne peut se rapporter le passage ci-dessus.

(2) Le 19 décembre (1 591) , le Roi écrit, d'Etrépagny, au duc de Nevers : « Il me » semble que de votre part vous devez incontinent vous loger entre Neufchatel et » Gournay, tirant vers Granvillers et Formerie, pour manger (sic) le pays de mes » ennemys , lesquels s'approchans, vous pourrez vous retirer, à la faveur de l'une » des dites villes ; et j'iray à vous avec toute ma cavallerie françoise ; si nos ennemis » s'avancent, vous pouvez venir devers Gisors, suivant ce que je vous ay escript » cy devant. » (Correspondance de Henri IV).

(3) Le sieur de Flavacourt ne se tint pas pour battu; il plaida pour rentrer dans sa place ; l'instance dura des années, et importuna le Roi à un tel point, que, dans une lettre (sans date, mais qu'on suppose être de 1602), Henri IV écrivit, de Verneuil, à M. de Bellièvre, chancelier de France, la lettre suivante, qui complète le récit de ces démêlés assez curieux, et indique quelle fut la suite de cette affaire :

« Mons1- le Chancelier, sur la plainte que le licur de Hédouville que j'avois cy » devant, et pendant les derniers troubles, mis dans le chafteau de Gisors pour y » commander pour mon fervice, me fait : que, depuis peu, le fieur de Flavacourt, » ayant obtenu arrêt de mon Conseil par lequel il est ordonné : qu'il sera retnis » audiél chajteau pour y commander, comme il faisoit auparavant que j'eulfe » mis dans iceluy le fieur de Hédouville, il auroit exécuté son arrejl de force, » chose de mauvaise conséquence ; & oultre ce, qu'il a été condamné en 5oo escus ^

» de despens envers le di£t Flavacourt ; je vous ay bien voulu faire ce mot, pour » vous prier de faire rendre bonne et briefve justice au di£l Hédouville, fur ce que, » par force, le fieur de Flavacourt s'est remis dans le di£t chalteau de Gisors. Et » par même moïen, d'aviser à la dicte condamnation de despens ; et de mettre fui » à celle affaire, de sorte que je n'en aye plus aucune plainte. Et sur ce, je prie » Dieu qu'il vous ayt, M. le Chancelier, en sa saincte & digne garde. (Le 8e Septem- » bre, à Verneuil ; Signé : Henry. »

(L'original autographe de celte lettre est conservé à la Bibliothèque Impériale de St-Pétersbourg). Ce document est très-intéressant pour l'histoire de Gisors.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

FF. cxxvnc [Recto).

Le Roy venu à Gifors.

Armée du Roy

devant la ville de

Rouen.

e xie jour de Janvier mil vc imxx douze, le Roy eftoit venu au di£t Gifors (1) ; pour raifon de quoy, les garnifons de la ville eftoient parties, comme les fieurs de Bohion, de Chermont & autres, aux logis defquels s'efloient logez ceux qui eftoient venus avec le Roy; la plus grande partie des habitans de Gifors avoient faict sortir leurs meubles précédent le dit jour; & iceux faidz porter à Dangu, Hallaincourt, Neaufle & autres endroiélz, de peur de l'ennemy du parti contraire (sic), que l'on difoit être proche de Beauvais. Les habitans de Gisors avoient efté tellement déconfortez & defcouragez , joindz les charges et oppreflïons que leur faifoit le fieur Marquis d'Allaigre, gouverneur de la ville & chafteau , qu'ils penfoient avoir tout perdu ; le peuple eftoit tellement épouvanté de tous coftés, que Von pouvoit préfager une totalle perte & ruyne de tout le monde. Le Roy, ayant logé à fon logis couftumyer, avoit laiffé son armée de gens de pied, avec le fieur Maréchal de Biron, devant la ville de Rouen commandée par le fieur de Villars ; en laquelle ils eftoient tous les jours à la guerre, à caufe des forties qu'ils faisoient tantoft ; le vieil fort de la ville avoit efté gaigné par le Roy, tout aufïi toft repris par ceulx de la ville, en grand nombre, jusques à quinze ou vingt mil hommes portans armes, le tout

(1) Ce séjour du Roi à Gisors, en Janvier 1592, mérite une attention particulière; les événements militaires présentent à ce moment une certaine gravité. Le 3 Janvier, le Roi écrit à M. du Plessis (Mornay) : il est incertain de la route que suivront les Ligueurs pour attaquer le Pollet, soit par Abbeville, soit par Beauvais; de ce côté, lui dit-il (Gisors), « je pourray leur donner plus d'empeschement par le moyen » des villes de Gisors, Gournay et aultres que je tiens, et de l'avantage qui se peut » prendre pour deffendre le paflage des rivières et des forêts qui y sont... depuis » l'ordre que j'ay mis audict Gisors.... etc. »

Ce qui vient encore confirmer l'exactitude des faits allégués par le Journal du Bourgeois de Gisors, c'est une autre lettre du Roi, datée de Rouen du 9 Janvier et adressée au duc de Nevers. Les Ligueurs sont alors près de Beauvais. Henri IV s'exprime ainsi :

« Je suis résolu d'aller demain à Gifors (10 Janvier) pour y affembler mes forces, » et y dresser la teste de mon armée.... Je désirerais infiniment que votre santé « vous pût permettre de venir audit Gifors.... pour avoir votre avis aux occajions » qui se pré/enteront journellement. »

Le i5 janvier, le Roi écrit de Gisors au même duc de Nevers pour lui donner des nouvelles du siège. Il lui annonce que le jour même, i5, Laverdin passe à Vernon avec ses troupes. « Je vais ce soir loger à Gournay » , où il attend le duc. (Original : Bibl. Nationale, fonds Bëthune.l

La capitale du Vexin Normand est encore considérée ici par le Roi comme un point stratégique important ; il en fait le lieu de réunion de ses armées, contre les forces des ducs de Mayenne et de Parme ; les détails, précis et quelquefois minutieux, donnés par notre chroniqueur, sur ces événements, sont donc confirmés et corroborés par des documents officiels, ce qui donne à ce manuscrit un caractère indéniable d'authenticité, et un grand intérêt historique.

MANUSCRIT D'UN BOURGEOIS DE GISORS. *]b

avec grande éfufion de sang; d'autant que journellement, & le ^92

plus fouvent, ceulx de la ville et du Mont Sainte-Catherine, tiroient & faisoient jouer le canon ; le fieur de Biron avoit esté bielle' par la main d'un coup de mousquet ou harquebouze. Lors de l'arrivée du Roy, le dicl jour de Samedy, à Gifors, eftoient partis de la ditte ville trente pionniers qui avoient esté faictz, & habillez de bure ; ils avoient esté conduictz devant la ville de Rouen ; le Roy avoit feullement admené avec luy quelque nombre de chevalliers, grand nombre de reystres, et plufieurs autres compagnies, estant de tous codez pour garder les partages au party contraire ; fi bien , que aprez la départie du Roy, il estoit paiTé journellement par cette ville de Gifors & autres endroidz grande quantité de foldatz à cheval, avec plufieurs feigneurs.

Comme par femblable, Monfeigneur le Duc de Nevers (i), qui s'en estoit allé avec grand nombre de gens devers Mantes et èsenvirons ; et estoit revenu par la ville de Gifors, en laquelle il n'avoit logé ; ains palfé outre et allé droict à Thurgeville , et ses compagnies en grande multitude ès-villages d'allentour. Le lendemain, eftoit allé trouver le Roy et son armée à Gournay et ès-environs, tirans du cofté du Grand-Champ, au lieu nommé la Haulte-Espine, où l'on difoit illecq avoir esté recongnu le champ de bataille; estant demeuré seullement en cette ville, après la départie de Monfeigneur le Conte de Saint-Pol et de plufieurs autres, le fieur Dallaigre, commandeur en la ville & chafteau de Gifors, avec quatrevingtz ou cent foldatz au dict chafleau et en la ville.

Madame la DuchelTe de Longueville fortit avec ses filles et ses Sortie d'Amyens gens de la ville d'Amyens où elle avoit esté en grand tourment par

détenue, depuis et devant la mort des fieurs de Guyfe, jusques au Mercredy cinquiesme jour de Février (2) mil vc iiii« douze, ses'filles.

qu'elle eftoit avec ses filles revenue à fort chafteau de Trye (3), où bonne partie des habitans du dicT: Gifors eftoient allez la veoir

(1) L8 de Gonzague, duc de Nevers, auteur des Mémoires qui portent ce nom.

(2) Le 7 février, le Roi fut légèrement blessé dans un combat.

(3) Ce château, ou plutôt cette forteresse, de Trie a subi, avec les siècles, de nombreuses modifications. Adrienne d'Estoutcville en fit, vers l*an i52o, une résidence de plaisance, rendant désormais impossible la défense de cette place. L'enceinte qui entourait le bourg ne fut plus entretenue et tomba vite en ruine. Le château proprement dit était composé de trois tours principales, reliées entre elles par des corps de logis ; une de ces tours subsiste encore entièrement ; des autres, il ne reste que les caves et la hauteur d'un étage en ruines. La porte d'entrée était défendue par deux autres tours plus petites que les précédentes. Ce château fut

Mmo la duchesse de Longueville et

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Prife de Neufchatel

par le Prince de Palme.

Soldatz entrez dans

Rouen

pour fon fecours.

Sortie

des garnisons et

foldatz de lavillede

Rouen, et de, l'armée du Roy.

et saluer ; laquelle fortie avoit este' faicte, fors à ce que l'on difoit, par Monfeigneur du Mayne & le fieur de Guyfe ; ne'antmoins que les foldatz et habitans de la ville d'Amyens n'en feuffent pas beaucoup contents, et ce, au moien de foixante-quin^e mil efcus que la dite dame avoit paiez de rançon.

Le Roy & son arme'e avoit tousjours esté en tous ses quartiers, comme à Neufchatel, Aumalle, Blangy, Œu, Gamaches et autres lieux; laquelle ville de Neufchatel, le prince de Palme, et son arme'e , avoit prife par force d'armes , encores que le Roy en fût allez proche. Iceliuy prince de Palme et son arme'e, jusques à vingt-cinq mil hommes et plus, à ce que l'on disoit, alloit et venoit pour venir donner fecours à la ville de Rouen, et faire lever le liège estant devant icelle ; encores que le Roy feust èslieux delïus dits et mentionnez, attendant journellement le combat ; ce que le dit prince de Palme , le fieur du Mayne , et leurs arme'es, n'avoient voullu faire ny accorder, ains tousjours palTé outre, sans aucun contredit et empeschement (ou bien peu) ; s'eftans seulement quelques journez escarmouchez à quelques rencontres que faisoient les deux arme'es ; n'eltans tous les jours qu'à deux ou trois lieues l'un de l'autre.

Lors desquelz combatz, ou pendant ce temps, feroient entrez dans la ville de Rouen quatre ou cinq centz foldatz pour le fecours et rafreschilfement de ceulx qui eftoient dans icelle, ayans par plufieurs journe'es faicl des forties sur les gens du Roy, eltans devant la ville, et conduiélz par les fîeurs Mare'chal et Baron de Biron, tellement qu'ilz en avoient desfaict beaucoup. Et spéciallement, le Mercredy, quatriesme jour de mars, au dit an mil vc inixx douze, ilz avoient faicT: une fortie dès le matin, de telle furie, qu'ilz avoient tuez tous ceulx qui eftoient aux tranchées, & ceulx qu'ilz rencontroient, ayans pris deux ou trois pièces d'artillerie, qu'ilz avoient conduises dans la ville, et encloué ; et faict cheoir dans les dittes tranchées deux ou trois autres pièces ; mesmes ils avoient mis le feu aux pouldres qui eftoient illecq, avec feu d'artifice, qu'ilz avoient porté et jette ; y ayant eu en ce jour la grande éfufion de sang jusques à huid ou neuf centz personnes de tuez de collé et d'autre.

détruit en 1796, moins la tour dont nous venons de parler ; elle fut habitée par J.-J. Rousseau.

[Histoire [manuscrite] de Trie-Château , par Alfred Fitan.)

MANUSCRIT I) UN BOURGEOIS DE GISORS

uelque temps après (comme à la my-mars), l'armée du Prince de Palme, eftant tout proche de Gournay et èsenvirons, s'eftoit retirée devers la ville d'Amyens et autres lieux ; et spéciallement ils estoient allez devant la ville de Rue pour l'avoir & la mettre en leur obéiflance , d'autant qu'elle estoit caufe d'empescher les vivres ; joinctz qu'ils attendoient encores d'autre fecours de l'Evesque de Liège, qui admenoit de grandes troupes, jusques à huicT: ou dix mil hommes (comme sera dict cy après). Et le Roy et son armée estoit retourné à Dernetail, et au fiége de la ville de Rouen, où l'on s'escarmouchoit fort fouvent, à caufe des forties que faisoient ceulx de la ville.

Ayant, le Roy, renvoie la plus grande partie des Seigneurs avec leurs compagnies se rafraifchir en leurs logis. Le Dimanche, cinquiesme jour d'Avril, au dit an mil vcimxx douze, le dit Roy eftoit paffé par cette ville de Gifors, dès huict heures du matin, avec cent ou fix vingt chevalliers ; et il estoit allé à Trye (i) sans s'arrefter à Gifors ; il avoit trouvé (à Trye) Madame de Longueville, Monfeigneur le Conte de Saint-Pol & ses sœurs ; et après avoir disné, ils avoient couru la bague (2) en la compaignie des fieurs Baron de Biron, M. Le Grand, le fieur d'Allaigre (noftre gouverneur), et plufieurs autres Seigneurs ; & après avoir couru, et pris du vin dans le jardin (3), le Roy eftoit monté à cheval, et toute sa compaignie, et estoit allé coucher à Magny.

Le bruicl estoit qu'il alloit en la ville de Pontoife, que l'on luy voulloit rendre; ceci à caufe que le Samedy, jour précédent, le fieur de Hallaincourt-le-Jeune, gouverneur de la ditte ville, eftoit venu au dit lieu de Trye, où il avoit disné, et par après couru la bague ; plufieurs habitans de Gifors y avoient esté, et le lendemain auffi ; on difoit. qu'il venoit de la part de Monfeigneur de Guyse pour avoir une des filles de MADAME (4), &

Siège de Rue.

Réception du roi

Henri IV au château de Trie

M. d'Alincourt,

gouverneur

de Pontoise , court

la bague à Trye-Château.

(1) Nous ferons remarquer que, dans le manuscrit, ce nom est écrit : tantôt Trie, tantôt Trye- ce nom semble encore de nos jours s'écrire facultativement de l'une ou l'autre manière.

(2) Le jeu de Bague était encore fort en honneur à cette époque : « On faisoit » , dit Brantôme, « trois courses pour la Bague, et une quatriesme pour les dames ». On retrouve le jeu de Bague dans les carrousels du XVIIe siècle.

(3) Le jardin du château de Trie n'était autre que le parc actuel, moins les dispositions intérieures. Il affecte la forme d'un vaste carré, entouré de murs.

(4) Ce projet de mariage, s'il fut conçu , n'eut pas de suite : d'Alincourt , veuf en premières noces de Marguerite de Mandelot (enterrée aux Cordeliers de Pontoise), se remaria avec Jacqueline du Harlay. C'est de cette union que naquit, à Pontoise, le 17 octobre 1598. N. de Neukville duc de Villerov. (V. La Ligue à Pontoise et dans le Vexin Français).

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Le Roy à Méru.

Venue du Roy à Gifors.

Requefte des habitans de Gifors.

FF. cxxxvie (Recto)

pour traiéter la paix ; & ayant couché au dit lieu , il s'en eftoit retourné dès le lendemain matin, premier que le Roy y fût arrivé.

Toutefois, le dit Seigneur Roy n'efloit allé jufques à Pontoize ; mais le lendemain matin , il estoit allé à Méru , avec plufieurs autres compagnies, qui efloient pafTez le jour de Dimanche (lorsqu'il couroit la bague), par Saint-Cler, et èsenvirons ; afin, à ce que l'on difoit, de lever deflus quelques compagnies du party contraire, qui debvoient palfer par illecq, ce qu'il n'avoit faicl, d'autant que la ditte entreprife avoit esté defcou verte.

Pour raifon de quoy, le Roy & ses troupes efloient revenus à Gifors et ès-environs, où il avoit couché à fon logis ordinaire, jufques au Jeudy ixe du mois d'Avril, qu'il s'en eftoit retourné à Dernetal, ayant couché à Chartres. Lors de sa départie, et précédent icelle , estoit arrivé le Gouverneur de la ville de Paris & le filz du iieur de La Châtre, du cofté de la Ligue, qui efloient venus afin de traider la paix avec le Roy ; ayant envoie le jour précédent une de fes trompettes, avec fon paffeport, en la ville de Beauvais, quérir le Seigneur de Guyfe, afin de venir en afïeurance jufque en la maifon de MADAME (i), aux fins de la ditte paix & traicter alliance en la dicte maison , ce qu'il n'avoit faict, ains envoie le dit Gouverneur de Paris & autres, qui s'en efloient retournez en la ville de Beauvais.

Lors du département du Roy, les habitans de cette ville de Gifors luy avoient préfenté une requefte aux fins de leur foullagement des charges & grandes pénurryes que leur faisoit, tant en deniers qu'en leurs corps, le fieur d'Allaigre, noftre Gouverneur. Le Roy les avoit renvoiez au dit lieu de Dernetal pour y respondre et leur donner soulagement, lorsqu'il y feroit arrivé; d'autant qu'il avoit diét que fon Conseil y eftoit ; il avoit faict faire le presche au dict Gifors, comme aux autres voiages qu'il y eftoit venu (et ce soubz le prétexte du traictement de la paix).

Et le Roy n'y penfant, ou autrement, le Prince de Palme, les

(i) On pourrait croire qu'il s'agit ici de la princesse Catherine d'Albret, sœur du Roi, connue sous le nom de Madame ; toutefois, il semble que le chroniqueur a voulu taire allusion au château de Trie (de Mmc de Longueville) , « en lequel >>, après les visites qui y avaient été faites précédemment, on eût parfaitement pu avoir l'intention de traiter de la paix. (Voir la page précédente, ligne 3oe.)

fieurs du Maine et de Guyfe, et leurs armées, avoient marché en grande dilligence en la compaignie de l'Evesque de Liège qui avoit admené avec luy ung grand nombre de gens d'armes, tant de cheval que de pied, tellement que l'on avoit entendu tout à coup que leurs armées efloient proches de la ville de Dieppe, & par après estoient allez droiét à Dernetal, le xxie jour d'Avril mil vc iiiixx douze ; de telle forte qu'ilz avoient faicl: lever le fiége de devant la ville de Rouen, en laquelle le mesme jour, le fieur du Mayne & autres efloient entrez, comme ils l'avoient promis et mandé à ceulx de la ditte ville , que le xxne d'Avril ils viendroient à leur fecours ; lesquelz avoient souffert beaucoup, tant en leurs corps que perte de biens, pour raifon des vivres et victuailles qui leur défailloient, estans journellement en armes pour leur defFense & garde de la ville.

Les vivres y efloient bien rares et chers ; cy, comme le vin qui leur couftoit jufques à cinquante, lx, lxx, iih**, et cent escus le muyd ; le muyd de cidre xx et xxx1, et plus, ayans aucuns mangé les chevaulx pour ce qu'ils n'avoient plus de vivres pour les dits chevaulx; et, comme dit est, fouffert beaucoup de travaux que l'on ne peult exprimer.

Le Roy & fon armée s'eftoit retiré à Blainville et ès-environs ; auquel lieu, toutes les garnifons des villes tenans pour le Roy y eftoient allez. Comme par femblable, Monfeigneur le Duc de Longueville qui, les jours précédents, s'en eftoit retourné à fon gouvernement de Picardie, estoit retourné avec ses compagnies trouver le Roy ; mesmes Monfeigneur le Conte de Saint-Pol , le fieur d'Allaigre & leurs gens y eftoient allez et partis de cette ville, le Mercredy xxne du mois d'Avril, ayans seullement laiffé au chalteau de Gifors le fieur de Tourville, cappitaine, avec quelques quarante ou cinquante foldatz pour la garde d'icelluy ; et après que les dits fieurs du Mayne et prince de Palme avoient eu pris Caudebec, et qu'ilz y avoient esté quelque temps, ilz s'en eftoient allez avec leurs armées au Neuf bourg (i), lequel ilz avoient pris, et tout pillé, ravy et emporté ce qui y estoit, qu'ilz avoient faict conduire & mener à Rouen ; et par après, mis le feu au dit Neufbourg ; et ayans paffé la rivière, ils avoient esté

Siège de l'armée du

Roy faiét lever de devant la ville

de Rouen par l'armée contre.

Charte de vivres à Rouen.

Le Roy

& fon armée

retirez à Blainville

& ès-environs.

Coftebecq

& le Neufbourg

pris par les fieurs

du Mayne & Prince de Palme.

(1) Neubourg, chef-lieu de canton du département de l'Eure.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Coftebecq repris par le Roy.

Deniers envoiez au

Roy par la Royne d'Angleterre

Grandes

compagnies paflez

par Gifors

& ès-environs.

Le Roi à Marines et environs.

Vingt mil pains

livrez au Roy par

les habitans de

Gifors.

droiét ès-environs de Paris, n'ayans voullu, comme dit est, donner aucune bataille.

Le Roy & fa cavallerie, après avoir repris le dit Cautebecq, eftoit venu à Vernon, Mantes, et par après à Buhy, le Mercredy xxe jour de May, où il avoit esté le long du jour ; le fieur d'O (i), avec ses troupes, eftoit venu à Gifors, le dit jour, où il avoit seullement disné ; & par aprez, s'en eftoit retourné trouver le Roy ; tellement que tous ses quartiers d'allentour eftoient plains de gens d'armes, mengeans & ruynans tout ce qui y eftoit.

Le dit fieur d'O faisoit conduire dans deux charrettes cent cinquante mil efcus, ou autre grande fomme de deniers, à ce que l'on difoit, qu'il avoit revenuz de la Royne d'Angleterre, qu'elle envoioit au Roy pour la folde & paiement de fon armée.

Le dit jour de Mercredy, eftoit arrivé le Maréchal d'Aumont , à dix heures du foir ; il avoit couché à Gifors avec ses gens. Le lendemain, Monfeigneur le Duc de Longueville eftoit paiTé par cette ville avec ses gens, et allé droicT: à Trie ; et ses compagnies ès-environs, et de là, en fon gouvernement de Picardie.

Le Samedy, vingt-troifiesme du mois de May, Monfeigneur le Maréchal de Biron & autres grandz Seigneurs , eftoient arrivez à Gifors : ils y avoient couché , ayant lailfé leur armée de gens de pied, Reyftres, Suiffes et autres, avec l'artillerie à Eftrepagny et ès-environs; le Roy estoit demeuré les dits jours à Marines, et ès-environs, et de là estoit allé en Picardie; il avoit,4 le jour précédent, faict demander aux habitans de Gifors trente mil pains : de quoy ils avoient livré vingt mil ; les dites compagnies ■ ayant esté à Gifors jufques au Mardy xxvie du dit mois, elles s'en eftoient allez affiéger Le Neufchatel, qui avoit este réduict en l'obéiiîance de l'Efpagnol, lorsqu'ilz eftoient paflez par illecq, allans à Rouen , comme devant est dicL

urant lequel temps, que le fleur de Biron eftoit à Gifors (2) , y eftoient arrivez Monfeigneur le Duc de Bouillon, le fieur d'O, et autres Seigneurs. Y eftoit arrivé aulïï le fieur de Hallaincourt, père du Gouverneur de Pontoife pour la Ligue , ayant paffeport du Roy affin de traicter

(1) Le marquis François d'O, gouverneur de l'Ile-de-France pour le Roi.

(2) « Le samedy, 6e juin au dit an, le Roi arriva en cette ville (Senlis) ayant laissé » son armée vers la ville de Gisors, et ès-environs d'icelle, pour se rafraischir. » {Journal de Vaultier, 1592, p. 258.)

de la paix (i) ; il s'en eftoit retourné, lors du partement du fieur de Biron , en la ville de Pontoife ; et de là avoit esté trouver l'armée du Prince de Palme et du fieur du Mayne, pour leur rendre responce de ce qui avoit esté faict touchant la ditte paix.

Et le Mardy, xvie de Juin, au dit an, le Roy, avec fon armée, arriva à Gifors, accompagné des Ducz de Longueville, de Bouillon , Maréchal de Biron , qui avoit laiffé fon armée et fon artillerie à Chaumont & ès-environs, Monfeigneur le Chancellier, M. le Tréforier de l'efpargne, & plufieurs autres Seigneurs; comme par femblable, le lendemain, y eftoit arrivé Monfeigneur le Cardinal de Bourbon, de l'âge de vingt-cinq ans, pofé aux dits Eftats, par fuite du décès advenu depuis naguères au feu fieur Cardinal de Bourbon, fon oncle, et avec luy, grandes troupes, et mesmes Madame de Bourbon, avec Madame la Ducheffe de Longueville, Monfeigneur le Conte de Saint-Pol, et autres Princes et Seigneurs, qui avoient efté tous au dit Gifors, jufques au Samedy enfuivant, xxe du dit mois.

Ayant traité de la paix, le fieur Cardinal de Bourbon, la dame de Bourbon, et leur train, s'en eftoient retournez à Mantes; le Roy & toute fon armée eftoient allez coucher à Méru & ès-environs ; et de là, à Saint-Denis en France ; à l'entour d'illecq, l'on difoit qu'ilz alloient parachever la paix, ou bien (à ce que l'on pouvoit juger) pour entrer par furprise ou autrement dans la ville de Paris, ce qui avoit esté découvert, parce que l'on avoit trouvé grande quantité de gens pour le Roy tous armez en des cans, afin que lorsqu'il viendroit à la porte de la ville, ils se ruafiènt fur ceulx qui se préfenteroient de la ditte ville ; cependant que le Roy & fon armée entreroient par deffus la muraille, ou autrement; et ce, la nuict d'entre le Mardy et Mercredy xe du dit mois de Juin, au dit an.

e Roy, accompagné de quatre centz chevalliers et cinq ou fix centz harquebouziers à pied, eftoit incontinent parti de Melun «8c venu, à une heure de nuiâ, tout proche des murailles de la ville de Beauvais, avec plufieurs pétardz pour attacher aux portes & une grande quantité d'efchelles pour efcallader les murailles de la ville, avec un pont de cordes qui

Le Roy

arrivé à Gifors avec

fon armée,

avec Princes et

Seigneurs

pourtraittcrla paix

Entreprile &

fur prise

descouverte, en la

villede Beauvais, de

la prise qui

se voulloit faire

d'icelle par le Roy.

(1) M. de Villcroy. Pour l'histoire des négociations relatives à la trêve , dite du Vcxin, qui fut conclue un peu plus tard, voir La Ligue à Pontoise et dans le Vexin Français (Ch. X et suivants).

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Double exécution à Beauvais.

FF cxLive (Recto).

avoit efté mis pour paffer la rivière, soubz la vendition, que quelques foldatz & autres avoient faiéte au Roy de la ditte ville ; ce qui ayant efté defcouvert par les habitans d'icelle ; ceux-ci avoient faict tellement leur debvoir, que toute la muraille eftoit bordée, attendant le Roy & ses gens.

Ceux-ci, eftans le long de la muraille, et penfans parler à la fentinelle (qui estoit de la vendition), avoient jugé qu'ils eftoient defcouvertz ; d'autant que ceulx de dedans n'avoient rien dict ; fi non, que fur ce qu'il y avoit eu quelque eschallat rompu qui avoit faict du bruict, il y en avoit eu un qui avoit demandé : « Qui » va là ? » difans : « A moy, compagnons ! que l'on borde la » muraille ! » sans crier : « A l'arme ! » encores que une heure précédent, ilz entendoient le grand bruicl et les henniflements que faisoient les chevaulx, que le Roy et sa compaignie avoient laiffez à une lieue de Beauvais; ils s'eftoient tous armez, et mis à pied.

Entre les autres , y eftoient avec le Roy les Ducz de Longueville, de Bouillon, le Baron de Biron, le fîeur de Givry, & tous les plus grandz Seigneurs et Gentilzhommes, qui s'eftoient à l'inftant retirez avec leurs pont, pétardz et efchelles, et allez retrouver et reprendre les chevaulx, fans qu'il eujl efté tiré un feul coup de canon , de cofté ny d'autre.

Et toft aprez, l'on avoit faict mourir deux des habitans de Beauvais, qui avoient faict la ditte vendicion, leurs teftes avoient esté mises fur deux poftences.

e Roy & fes gens s'en eftans retournez à Clermont , d'où, par après, ilz estoient venus en cette ville de Gifors (i), en laquelle, & ès-environs, ilz avoient tout mangé ce qui y estoit, et fcyé bledz, praieries, et autres grains, de telle forte que après, lors de leur départie, les vivres eftoient si chers, & en si petit nombre, que Von n'en pouvoit recouvrer qu'à grand peine.

Le fieur Conte de Saint-Pol avoit toujours esté en cette ville

(i) Lors de ce nouveau séjour de Henri IV à Gisors, nous trouvons de lui : une lettre à la reine dAngleterre, du 19 juin (1592), datée de Gisors, dans laquelle il lui exprime la satisfaction qu'il a ressentie de la conduite de l'ambassadeur. (Original : Musée Britannique de Londres). On trouve, à la même date, deux autres lettres datées de Gisors, l'une h Cecil, conseiller d'Etat d'Angleterre, et l'autre à M. le duc de Montmorency ; le roi annonce à celui-ci l'arrivée de Biron, « qu'il attend avec l'armée. »

de Gifors, du depuis, jufques au vme de Juillet, au dit an, où il efloit aile' avec grandes compaignies de toutes les garnirons d'allentour, à Quillebeuf, proche de Rouen , place tenue pour le Roy ; là estoit Monfeigneur Le Grand «Se autres grandz Seigneurs qui avoient esté afïiégez par les troupes de Monfeigneur du Mayne, et ceulx de la garnifon de Rouen. Auquel fiége, y avoit esté trois sepmaines ou un mois, fans qu'ilz y euffent peu entrer, encores qu'ilz euiTent tiré de fix pièces de canon plufieurs coups et faict plufieurs aflaulx. Lequel fiége avoit esté faict lever par le fieur Conte de Saint-Pol et fes troupes ; et du depuis, le dit fieur Conte est demeuré à Vernon.

Le Roy & fort armée eftant devant Provins, qu'il avoit pris avec grand travail, environ le commencement de Juillet, au dit an, avoit esté avec fon armée devant Efpernay, où Monfeigneur le Maréchal de Biron avoit esté frappé d'un coup de canon, duquel il mourut ; & plufieurs autres furent blefTez.

Les volleurs avoient tousjours continué à courir de tous coftez, fur le paouvre peuple qu'ilz rencontroient, et qu'ilz pouvoient attraper, en telle forte, que tous les laboureurs, & gens des villages, n'ofoient tarder ny demeurer en leurs maifons, eftans contrainétz fe deffuyr de nuicl dans les bois ou aux bourgs les plus proches d'iceux, fans aucune relâche (i). Monfeigneur le Conte de Saint-Pol efloit revenu à Gifors, le xc d'aouft, au dit an mil vc mixx Xii, où il avoit esté quelque huiét jours, et par aprez s'en estoit retourné en la ville de Vernon.

En la fin du mois d'aouft, un nommé Le Broc, avec autres du village de Villers-en-Veuxin (2), eftans devenus foldatz, avec d'autres de Pontoife, avoient furpris une forte maison d'Auteverne (3) ; et eftans dedans, ils fortoient en grande quantité, tant de jour que de nuicl, pour voiler ; de forte qu'ils venoient jufques aux faulxbourgs de Gifors, difans avoir commifTion de

Siège de Quillebeuf

Faicl lever par le

fieur Conte de Saint-Pol.

La ville de Provins prife parle Roy.

Décès du fieur Maréchal de Biron.

FF. cxlvc (Verso).

La terreur dans les campagnes.

Retour du comte

de Saint-Pol à

G i sors.

Surprile

& demeure de

volleurs

en la forte maison

d'Auteverne.

(1) La terreur continuait de régner dans les campagnes du Vcxin Normand. Le Vcxin Français, à partir de cette époque, cependant, allait être mieux: partagé. Grâce aux négociations intéressées des Villeroy, dès le iur septembre l5û2, MM. d'Alincourt et d'O signaient, à Meulan, un traité concluant une trêve de sept mois pour les villes de Mantes, Meulan, Pontoise, Chaumont, Magny, et les autres pays du Vexin Français.

Le texte de ce traité est rapporté dans La Ligue à Pontoise (p. xlv), d'après les documents conservés aux Archives de la ville de Pontoise.

(2) Villers-en-Vexin, village du canton d'Etrépagny (Eure).

(3) Authevernes, village du canton de Gisors.

84 LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

ID92 Monfeigneur du Mayne ; tellement qu'il avoit convenu que la

garnifon du chafteau de Gifors, celle de Gournay & autres allaitent devant la diète maison pour les faire fortir, ce qu'ils n'avoient peu faire, pour ce qu'ils n'avoient aucun canon ; fi bien qu'ils empefchoient les vivres, tant blé que autres, de ces quartiers, de venir à Gifors.

omme par semblable, d'autres grandes compagnies de Pontoise, Beauvais & autres lieux, avoient pris & s'eftoient emparez d'un logis nommé la Muette, maifon forte, eftant attise au village de Boubiers, de façon que les ravageurs pillards de dedans, & ceux du dit Auteverne, & les bons hommes y autrement mal nommeç, près Beauvais, volloient, prenoient & admenoient tout ce qu'ils pouvoient trouver et Le Heur de Hallot rencontrer, fortant de Gifors, ou que l'on y apportoit. tué & poignardé Le fieur de Hallot (1), lieutenant -général pour le Roy, en la

parles'-d'AIlaigre. Normandie & Gouvernement de la ville & chafteau de Gifors, qui y avoit efté puis naguères pourveu par Sa Majefté, eftoit, le quatriesme jour de Septembre, au dit an (2), venu de l'armée en, fon logis de Hallot, & du dicl: lieu étoit allé trouver Monfeigneur le Conte de Saint-Pol à Vernon ; eftant là , en une maifon de la ditte ville, le fieur d'Allaigre, gouverneur de la ville & chafteau de Gifors, seroit allé trouver le fieur de Hallot, qui alloit au baftion à cause d'un coup de canon qu'il avoit eu au fiége de Rouen; & après avoir dicl quelques parolles, se falluant l'un l'autre comme dit eft, le fieur d'Allaigre avoit tiré son poignard, duquel il avoit frappé le fieur de Hallot par trois ou quatre coups dans le corps ; à caufe de quoy, joincl: autres coups d'efpée à luy baillez par les fuivans du dit fieur d'Allaigre, icelluy fieur de Hallot eftoit tombé mort en la place ; & à l'inftant , le fieur d'Allaigre s'eftoit desfuy avec fes gens, qui avoient leurs chevaux en la rue, attendans le dit maflacre.

Comme par femblable, il avoit laifle et posé entre les deux

(1) « M. de Halot eftoit oncle de M. de Boudeville (mot laissé en blanc) et grand oncle de M. de Luxembourg. » (Note existant sur le mss.)

(2) Le 6 Septembre (1592), 20 cavaliers de Beauvais étaient allés en cotirse aux environs de Mantes ; ils avaient fait un prisonnier qu'ils ramenaient, quand ils furent eux-mêmes surpris par un gros de cavalerie et conduits dans une ferme, près de Vernon, où l'on voulait leur faire un mauvais parti. Le Conseil de Beauvais dut écrire à M. d'Alincourt, gouverneur de Pontoise, pour obtenir son intercession en leur faveur ; et grâce aux efforts de ce dernier, on parvint à leur sauver la vie.

portes de la ville vingt ou vingt-cinq chevalliers qui l'attendoicnt afin d'éyiter que l'on luy euft fermé les portes, ayant did à ceulx de la ditte garde, lorsqu'il avoit voulu fortir, devant que faire tel coup, « qu'il avoit oublié à donner le bon jour au diâ Jieur » de Hallot. »

Lequel mafîacre ayant efté entendu par le fieur Conte de Saint- Pol, il avoit à l'inftant envoie' le fieur de Tourville à Gifors, afin de bien faire garder la ville & chafteau du lieu, de paour de furprise, ce que l'on avoit faiét ; & depuis, par sentence et arreft de la Court, le dit fieur d'Allaigre & tous ses gens avoient efté condampnez à mourir ; la plus grande partie desquelz, qui avoient du depuis efté pris avoient suby la sentence & faictz mourir. Pour le regard du dit fieur d'Allaigre, il s'eftoit desfuy et abfenté hors du pais ; lequel n'avoit pu eflre recouvert & disoit-on qu'il efloit allé en Efpagne.

Le fieur Conte de Saint -Pol eftoit revenu avec fes gens à Gifors le ixe d'Octobre ensuivant : comme par femblable, le Roy avoit envoie le fieur de Hédouville au dit Gifors ; celui-ci y eftoit arrivé le xme jour du dit mois, accompagné de quelques cinquante chevaliers ; il avoit pris la place & gouvernement de la ville et du chafleau (i).

Le Roy eftoit avec fon armée à Efchelle (Chelles) & ès-environs, et faisoit faire un fort rempart et boullevart , en ung illot (2) , au chafteau de Gournay-sur-Marle , pour empefcher le paiïage des vivres, allans de fes quartiers & ailleurs à Paris. Auquel rempart, ceulx qui y eftoient pour le Roy avoient efté efcarmouchez par Monfeigneur du Mayne et fes gens, qui eftoit pafle par illecq pour aller à Paris ; desorte qu'il en eftoit demeuré grand nombre en la place. Duquel chafteau d'Efchelle le fieur du Mayne et fes gens avoient faicl quicter la place à quelques compagnies que le Roy avoit laifTé dedans, au moien de huict pièces de canon qui y avoient efté faict conduire.

Le xve jour du mois d'Octobre, le fieur Conte de Saint- Pol, luy & fes gens, avec la garnifon de Gournay partirent à trois

(1) V. ci-dessus la note relative à M. de Hédouville, et aux difficultés qui surgirent plus tard à propos du gouvernement de la place de Gisors.

(2) Le baron de Bondy avait été surpris en juillet par les Ligueurs, au passage de Gournay ; le roi fit alors construire un fort qui lut nommé Châtie-Badauds ; (P. de l'Estoile l'appelle Pille-Badauds). 11 s'agit ici de Gournay-sur-Mamc. et non de Gournay-cn-Bray.

M. de Tourville envoyé à Gisors.

Fuitte & absence

du fieur d'Allaigre

en Espagne.

Le

fieur de Hédouville

envoie pour gouverneur à

Gifors.

Départ de M. de Saint-Pol et

de la garnison

de Gournay pour

Goncsse.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Le sieur de Mouy fait prisonnier.

Surprife

du chafteau de

Pont- de -l'Arche.

Les foldatz de Rouen déguisez.

heures de nuict, au mandat du Roy, afin de l'aller trouver à GonneiTe près Paris, où il efloit pour donner quelque efcarmouche, de manière que le dit fieur du Mayne & fes troupes ayans defcouvert l'affaire s'eftoient retirez, devers la ville de Meaux, et à l'entour d'icelle.

ous ceulx de la garnifon de Rouen, avec celle de Lions, efloient journellement en tous les villages du Veuxin, afin de faire battre les bledz, qu'ils faifoient ensuite porter en la ville de Rouen ; et pour ce que le fieur de Mouy, qui, avec fes gens, faifoient la guerre à ceulx de Beauvais, avoit efté pris prifonnier par ceulx de la garnifon du dit Beauvais, il avoit efté accordé & ordonné le xxime d'Oélobre , au dit an mil vc mixx douze , du confentement du Roy, que les murailles du chafteau de Bresles, proche de Beauvais, & la maifon appellée Gerbroy, près Gournay, où le dit fieur de Moiïy & autres faifoient retraites, seroient abbattues et rasées; & par ce moien, le fieur de Mouy fut délivré des di&es prifons, en payant toutes fois rançon de grand fomme de deniers.

Le Mercredy, tiers jour de Novembre au dit an, il advint que les habitans de la ville du Pont-de-1'Arche, mefmes les foldats y eftant et ceulx qui gardoient le chafteau du dit lieu , ne pensans aucunement à l'entreprife (qui de longtemps leur eftoit braffée), avoient esté furpris*& circonvenus faute de bonne garde ; d'autant que le dit jour de Mardy, au matin, feroit arrivé à un moullin proche du dit Chafteau, hors la ville, deux ou trois jeunes hommes habillez en femmes, avec chacun une pouche et du bled dedans ; ils avoient fait feinte de voulloir moudre au dicl moullin. Comme par femblable à l'inftant feroient arrivez auiïi deux autres hommes en habit de capuchin ; ceux-ci efloient affez proches du pont du Chafteau , disans attendre que la porte du dit lieu fust ouverte, afin d'y entrer, & à la ville aufïi, pour y dire méfie et prier Dieu. Mefmes seroient arrivez quelques hommes portant balles à mercerie et autres, chargez de bottes pleines de marchandise ; tous lefquelz venans de Rouen avec une folle hardieffe eftoient armés deffoubz leurs habits, ayans chacun un poignard et le piftollet pendu à la ceinture.

Et seroit advenu que , comme cinq ou six des foldatz du chafteau , qui gardoient la porte & le pont du dit lieu , s'eftoient

aprochez près des portes-balles pour acheter quelque mercerie; *->92

comme aufïï, s'eftoient aprochez les dits jeunes hommes, habillez

aiTez honneftement en femmes, et aufïï les dits hommes en habit

de capychin, et mesmes ceulx qui portoient marchandifes en

leurs bottes, tous lesquels hommes au nombre de quinze ouxvi,

l'un ou deux d'iceux ayans veu & apperceu le temps & l'heure

proche à exe'cuter leur entreprife, cependant que les foldats

s'amufoient aux dits porte - balles, & à tâtonner les dittes

femmes (1), avoient tiré chacun leur poignard; de quoy ils

avoient frappé & afïafïïné les foldats, de telle façon qu'ils les

avoient, à l'inftant de leur chutte, poulfez du pied dans la rivière

par defïus le pont. •

Ce faicl, les porte -balles, hotiers, capuchins, et hommes habillez en femmes, s'eftoient rendus maistres des portes et du pont du chafteau, et à l'instant, deux ou trois d'iceux, estans proches de la ville, avoient eux mesmes levé le pont levis et fermé la porte d'icelle, affin que les habitans & foldatz de la ville n'euffent le loifir de venir au fecours du chafteau ; en attendant que un gros de chevallerie, environ vixx qui eftoient dedans un petit bois proche du lieu, euiTent le loifir de venir au fecours et aide de ceux qui avoient faicT: telle entreprife.

Ce que les dits chevalliers avoient t&ut à l'inftant faicl, après un coup de pistollet, qui avoit esté tiré pour fignal ; de telle façon, comme dit est, qu'ils s'estoient rendus maistres du chasteau , après que le reste des foldatz du lieu euiTent faict quelque réfistance et qu'il en eust esté tué quelques ungs, et les autres sauvez ; et après avoir aufïï promis ne faire aucun tort à Mmc de Raullot, qui y estoit toujours demeurée, encore que fon mary qui gardoit le dit chasteau du Pont-de-1'Arche , eust esté, dès lors du fiége de Rouen, pris prifonnier dedans la ditte ville pour avoir pris l'argent de ceulx d'icelle ville de Rouen, pour la rendition du chafteau du Pont-de-1'Arche ; lequel n'avoit faicl, ains s'estant mocqué d'eulx avoit retenu les deniers. La ditte dame et tous les habitans de la ville du Pont-de-1'Arche durent enfuite s'acheminer en la ville de Louviers, et autres cndroictz.

(1) Tâtonner ne s'employait pas toujours dans le sens de procéder avec embarras on sans lumière, c'est-à-dire à tâtons.:

I la ! que je porte et de haine et d'envie

Au médecin, qui vient soir et matin,

Sans nul propos, tastonner ce tetin ! {Ronsard. 109.)

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

IDQ2

Munitions trouvées dans le

château de Pont-de-V Arche

Contribution

perçue sur le vin

dans les villes

du Vexin.

Martin

Il fut trouvé dans le dit chafteau grand nombre & quantité d'or & d'argent, et aufïi des vivres en grande habondance, avec quelques cinquante milliers de poudre à canon, duquel chafteau partie des foldatz de la garnifon de Rouen eftans dedans, avoient journellement tiré fur ceulx de dedans la ville du Pont-de-l'Arche ; comme aufïi ceulx de la ditte ville avoient tiré fur ceux du chasteau ; fi bien que ny l'un ny l'autre ne s'eftoient voullu rendre.

onfeigneur le Conte de Saint-Pol & les garnifons de tous fes quartiers estoient à l'inftant allez au fecours de la ville du Pont-de-l'Arche ; et après le jour Saintxie de Novembre, au dit an, le fieur Conte, avec le Gouverneur de Dieppe et de grandes compagnies, estoient revenus en cette ville de Gifors ; il s'y estoit tenu ; et le dit Gouverneur, et fes garnifons, s'estoient logez aux faulxbourgs de la porte de Paris de cette ville , vivans à discrettion ; et le lendemain estoient retournez à leur gouvernement. Le dit fieur Conte fist venir en cette ville de Gifors une grande compaignie de foldatz à cheval qui y avoient esté quelque temps en garnifon.

Le premier jour de Décembre, au dit an, le fieur Conte de Saint-Pol partit de Gifors avec la garnifon du Chafleau-Gaillard et autres, pour aller à Corbie, en Picardie, affiégé par ceulx du parti contraire, et estoit revenu le cinquiesme du did mois, à caufe des embufcades qui estoient en chemin, faides par le fieur de Villars et garnifons de Rouen.

Le dit fieur Conte de Saint-Pol ayant obtenu du Roy des lettres d'impofl d'un efcn fur chacun muyd de vin, qu'il avoit faict paier de tout le vin des habitans de Gifors, Chaumont, Magny, et de tous autres qui apportoient vin es dits lieux, il fist des ordonnances qu'il avoit faict publier à fon de trompes, de par le Roy, par lesquelles il estoit commandé : « de boucher & » clore la porte de Neautîe, et d'ouvrir celle des Argilliaires ; » de mesmes, boucher toutes les ouvertures ayans regard sur la » rivière du foffé du cofté des anciennes murailles de la ville. » Et mesmes , il avoit commandé faire des portes et pont-levis fur les ponts de l'Orloge (1) et de la Porte-Dorée du dict Gifors ; ce

(1) Le pont de l'Horloge est situé au centre même de la ville : le pont de la Por/e- Dorée, dans la rue de Paris. Le nom de Pont de la Porte-Dorée rappelle la chute que fit le roi Philippe-Auguste dans la rivière d'Epte, en 1 198 ; on sait comment s' étant tiré sain et sauf de cet accident, il fit dorer le pont et la porte en mémoire du danger qu'il avait couru.

qui avoit esté faicT: par quelques journées. Comme par femblable, le marché n'avoit esté faicl ni exercé dans le bourg de Gifors, comme il avoit toujours accouftumé, mais bien à la rue de Cappeville, commençant depuis la porte d'icelle et revenant jufques au pont de l'Horloge ; ce qui avoit incontinent ceffé lorsque le fieur Conte de Saint-Pol s'en estoit allé avec Monfeigneur le Duc de Longueville, fon frère, en la ville de Chartres, où estoit le Roy. Comme mesmes, l'on n'avoit faict aucunes portes, ni bouché les ouvertures du dit folTé ; mais l'on avoit parfaict , par le commandement du dit fieur et du fieur de Hédouville, noftre Gouverneur, les Éclufes de la porte de Paris, fi bien qu'estant abaiftez & clofes, les faulxbourgs de la ditte porte, & à l'entour d'illecq, étoient tous plains d'eaue.

Pendant ce temps, et ce durant les mois de Novembre et Décembre (1), l'on avoit tenu des Etatz pour la Ligue ou bien pour l'Union, dans la ville de Paris, où s'eftoient trouvez Monfeigneur du Mayne, Monfeigneur de Guyfe, et autres Seigneurs, Cardinaux, Évesques et autres gens d'Église, lesquelz Estatz tendoient (à ce que l'on difoit) , pour eslire un Roy Catholique ; après avoir, en ce mois de Novembre, adjourné le Roy dans la ville de Saint-Denis à comparoître aux dits Estats pour y déclarer de rechef sa volonté.

Ce qu'il n'avoit voullu faire, ains de sa part, avoit fait affembler à Chartres où il avoit fait déclarer telles alTemblées nulles et déclaré aux députez, au nombre de fix, qui l'avoient adjourné dans la ville de Saint-Denis : « qu'il ejloit Roy, d'autant que la >} couronne luy appartenoit, & que pour les dites affemblées, il » ne changeroit fa relligion. »

éantmoins, le bruit avoit esté, durant le dit temps, « que l'on traittoit de la paix », ce qui Je difoit pour amufer le paouvre peuple, qui n'en pouvoit plus, pour estre si paouvre, payant la taille à deux et trois endroidz (2) :

Eftatz ou aflemblce

à Paris pour eslire un Roy.

Aflemblée

fai&e en la ville de

Chartres

de par le Roy.

FF. clviiic (Recto).

(1) Le 22 Décembre 1592, Georges Langloys, ancien député de Gournay aux Etals de Normandie, revenait de Trie-Château, où il était allé, avec M. de Laitre, voir la duchesse de Longueville, quand un parti de Ligueurs arrêta les deux, voyageurs et les conduisit à Bcauvais ; on eut beaucoup de peine à obtenir leur mise en liberté.

(2) Voir dans La Ligue à Pontoisc (p. 191), le texte d'une curieuse pièce (en date du 29 décembre 1592), qui fait partie de la collection de M. H. Le Charpentier. C'est une « contraincte » exercée par quinze arquebusiers à cheval de Pontoise

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Edit du Roy leu et public eu Janvier.

Chauny & Noyon

pris et rendus au iieur de Guyfe.

La ville de Dreux prife par le Roy.

au Roy, aux Princes, aux Ligueurs, & autres, qu'ils ne pouvoient plus en aucune façon y réfister ; joinct, comme devant est dict, que tout ce qu'ils avoient estoit ravagé & emporté.

Temps très-miférable , pour la pugnition du peuple , qui avoit dutout et en tout enclin esté à offenser Dieu !

L'Édit du Roy, tenu & donné à Chartres, le xxixe jour de Janvier mil vc iiiixx xm , avoit esté leu en l'auditoire et carfours de Gifors , le Lundy xve de Mars , au dit an ; par lequel , entre autres chofes, il faisoit entendre au peuple : « que sa volonté » n'eftoit autre que ce qu'il avoit promis dès fon règne et prife » de polfeffion de la Couronne de France ; qui estant enfeigné » aux Estatz, qu'il déilroit eftre temps, & se trouvant que la » Relligion qu'il tenoit dès fon jeune aage, la plus chère choie » de fon âme feust mauvaife, il accordoit la changer, et néant- » moins, condampnoit comme de lèze- Majesté tous les Princes » & autres qui s'eftoient trouvez aus ditz Estatz & convocation » ainil faiéte à Paris, pour ce qu'il difoit n'appartenir à autre » qu'à luy de faire faire telles ajfemblées. »

Durant ce temps, Chauny avoit esté pris, et Monfeigneur de Guyfe, accompagné de grand nombre d'Efpagnolz.

Comme par femblable, Noyon avoit esté affiégé par iceux à la my-Mars, au dit an. Le Roy ayant afTemblé fes troupes et garnifons , au dit temps , pour faire lever le fiége , ce qu'il n'avoit peu faire ; ains la ville s'estoit rendue à la volonté des afïiégeans.

ufli, durant le temps & depuis, le fieur du Mayne avoit tousjours esté dans la ville de Paris, tenant & amufant toujours le peuple fur cette afleurance de trêves et de paix, tant d'un cofté que d'autre.

Et néantmoins, environ la mjr-May, la ville de Dreux avoit esté afïiégée par le Roy et fon armée, et prife au commencement du mois de Juing , après brefche faicle , fans aucune réfistance ; d'autant que les habitans & foldatz de dedans , après s'eftre bien deffendus, s'estoient retirez et réfugiez au chafteau du dit lieu (i),

contre les habitants de Pressagny-l'Orgueillcux , commune située près de Vernon et à 12 kilomètres des Andelys.

(i) Les soldats ayant fermé sur eux la porte du château, les malheureux habitants durent rester, entre deux feux, dans les fossés sans aucune nourriture pendant plusieurs jours, exposés aux ardeurs d'un soleil brûlant; tous eussent péri, sans la compassion qu'en eut Henri IV. Le Roi ordonna de cesser le feu sur ces infortunés et leur fit même donner un écu chacun, avec la liberté de se retirer où Ùs voudraient.

après avoir mis aucuns de leurs meubles soubz la halle & en iceux mis le feu ; ayans tenu fort dans le chafteau , jufques au xe et xne de Juillet qu'ils s'eftoient rendus par composition. Comme par femblable , les Efpagnolz & autres gens de la Ligue avoient afïiégé la ville de Eu , en Picardie , pour penfant par ce moien faire lever le fiége de la ville de Dreux.

La garnifon, tant de cheval que de pied de la ville de Gournay, qui avoit esté de'clare'e neuftre, estoit venue en cette ville de Gifors, le Jeudy aufoir, xxime de Juing, au dit an mil vc iiiixx xm, soubz la conduite de leurs cappitaines, et spe'ciallement du fieur de PolTe', Gouverneur de Gournay. Après quoy, il leur avoit esté baillé, par les habitans du lieu, trois mil efcus.

Le lendemain , Vendredy, dès le matin , le dit fieur de Polîé estant encores au lict, avoit esté semond par un nommé le cappitaine Jehan , de la garnifon de chevallerie de Gifors , de se battre à Pefpée au bout des faulxbourgs de la porte de Paris de Gifors, contre un nommé le fieur de Hault, frère du dicl: cappitaine Jehan, pour quelque querelle, précédent même entre eulx ; ce que le fieur de Poffé avoit accordé. Et de faict, sans prendre garde à sa grandeur, ny autrement, et sans advertir aucuns de ses troupes ; fmon son maiitre d'Hostel (auquel il avoit commandé de ne mettre la main à l'efpée) , il eftoit forty avec une courte efpée aux dits faulxbourgs ; lequel, aproché de son ennemy, qui eftoit bien fuivy de l'un de ses frères & autres, ils avoient mis l'efpée au poing. Le fieur de PolTé avoit jette son manteau & pourpoinèt par terre ; de forte que le dit de Hault , saisy d'une longue efpée, avoit, tout du premier qu'il avoit tiré, percé par le cofté , d'outre en outre , le dit fieur, lequel se sentant frappé et s'estant furieusement approché et combatu , avoit esté frappé d'autres coups, et spe'ciallement d'un coup dans la gorge, qui l'avoit contrainct, avec grande habondance de sang, à cheoir par terre où à Pinftant il estoit mort sans aucunement parler. Le Dimanche enfuivant , son corps fut porté en l'église de Gifors , où il avoit repofé la nuicl ; et le lendemain , il fut porté inhumer en l'église des Deux-Amantz, proche deVernon (i).

La garnifon

de Gournay venue

à Gifors.

Combat et décès du fieur de Poffé,

à Gifors, contre le capitaine Jehan.

(i) Les Deux-Amants, montagne célèbre par le prieuré du même nom qui existait, dès la fin du x ir siècle, sur le sommet de cette haute colline, et dont la foudation a donné naissance à diverses légendes très-curieuses. Les religieux présentaient aux cures d'Anfreville-sous-les-Monts et de Gaillard-Bois. Dom Duplessis,

i5çp

FF. cLxme (Recto).

Grofïe grelle.

Garnifon

de Beauvais ayans

pris les vaches de

G i fors.

Les compagnies de foldatz avoient logez aux faulxbourgs de la porte de Paris, et ailleurs dans la ville, jufques au Mardy enfuivant, qu'ils s'en estoient allez hors la ville, après leur avoir baillé jufques à cent escuç, et ce, par le commandement de Monfeigneur le Conte de Saint-Pol, qui estoit pour lors au dit Gifors ; celui-ci avoit receu des lettres du Roy, par lesquelles il entendoit qu'ilz feulfent logez dans la ville en garnifon. Ce néantmoins, ils s'en eftoient allez, comme dit est, avec le fieur Conte de Saint-Pol % et la garnifon et cavallerye de Gifors, trouver le Roy, là où il estoit, en la ville de Dreux, aux fins de la prife d'icelle ; et ce, le Dimanche xxvne jour du dit mois de Juin, (i)

Et le lendemain, jour de Lundy (2), il estoit tombé de la grelle en grande habondance en aucuns endroiclz, comme à Mantes, Meullant, Mont-Javoult (3), la Tainville, Délincourt, Méru, Chably, Senlis et autres, de telle forte et fi groffe, qu'elle avoit , par où elle avoit palfé , tout rompu & accablé les fruietz et grains ; l'ayant trouvée paiser jufques à une, deux, trois & quatre livres, et à Véteuil et fes environs, ^ept livres; et au dict Meullant, Mantes et à l'entour, trouvée paiser jufques à dou^e & treize livres, groffe comme une balle d'artillerie, & comme la tejle d'un homme, chofe admirable !

Environ ce temps, affavoir le Mardy vic Juillet, au dit an, les foldatz de la garnison de Beauvais, tant de pied que de cheval, jusques à deux centz hommes & plus, estoient venus et arrivez dès le matin aux faulxbourgs de la porte de Paris de Gifors ; lesquels affavoir, les gens de pied embusquez dans le bois de Montouyn (4), proche de Gifors, ayans apperceu les vaches du

que le nom des Deux-Amanls offusque quelque peu, cherche à démontrer que ce n'est qu'une prononciation altérée des Deux-Monts.

La montagne des Deux-Amants est située près de Romilly et de Pont-de-1'Arche, et non près de Vernon.

(1) Voir dans la Notice le fac-similé de ce passage *.

(2) Vaultier de Senlis dit que ce fut le Dimanche 1 1 Juin, sur les sept heures du soir, qu'eut lieu, à Senlis, l'apparition de ce fléau ; « qui aurait reparu le lendemain », lundi 12, dans d'autres villes; à Pontoise, les dégâts furent considérables.

(3) Montjavoult, bourg du canton de Ghaumont, est un des endroits les plus remarquables du Vexin : c'était un des principaux lieux de réunion des ministres du culte celtique. On a trouvé sur son territoire de nombreux objets antiques, et de l'époque romaine en particulier. — Délincourt, village du canton de Chaumont. — Chably, lisez: Chambly (Oise).

(4) Le Mont-Ouin termine la chaîne des collines qui bordent la gauche de la rivière de Troësne. L'altitude de ce mont, situé sur le territoire de Trie-Château,

dit Gifors, jusques à cent et vingt, dans les marais de Vaulx, estoient accourus en grande vitefle gaigner la porte du bout des dits faulxbourgs, proche de Révillon, de telle forte qu'illec estant, ils avoient tiré plufieurs coups de harquebouze fur le pavé des dits faulxbourgs, ce qui avoit empêché que les habitans de Gifors, estans en armes, n'aprochaflent pour la revoulse des dittes vaches; tellement, qu'estans entrez dans le marais, ils avoient chafTé les vaches par le bout des folTez du marais, proche de Vaulx, où estoient les chevalliers en grand nombre, féparez en trois bandes, et attendans les vaches ; ils les avoient admenez & enlevez, de valleur de cinq à fîx centz escuz, sans que les habitans de Gifors, qui y estoient venuz et arrivez tard tard , euflent scêu donner aucun remède à la ditte prife ; ce qui avoit esté faicT: et espié lors que les garnifons de chavallerie et de pied de Gifors eftoient allez avec le Conte de Saint-Pol trouver le Roy, comme devant est dit. (i)

urant lequel temps, le bruiét avoit toujours continué des trêves et de la paix que l'on prétendoit faire, et spéciallement que le Roy debvoit aller à la meffe ; ce qu'il avoit faiét, après grandes préparations & avoir esté instruit de la Relligion Catholique, Apostolique & Romayne, en l'église de Saint-Denis en France, avec grandes pompes et solemmitez, à ce requises.

Le Dimanche vingt-cinquiesme jour de Juillet mil vc imn treize, il avoit mandé princes, seigneurs, princefïes, dames, et autres grandz perfonnages, en grand nombre, avec Cardinaux, Evesques, Gens de Monastère et de Relligion.

Le fieur du Mayne, le jour de Samedy précédent, s'estoit achemyné avec dix-huit chavalliers de la ville de Paris jufques à la Croix-Penchée, qui faiét la moitié du chemin de Paris et de la ville de Saint-Denis, où le Roy s'estoit trouvé avec vingt chevalliers; auquel lieu, ilz avoient longuement parlementé enfemble, et séparez l'un d'avec l'autre, et retournez afTavoir : le Roy

est de i36 mètres. — On y voyait encore dans ces derniers temps un petit arbre appelé X Arbre du Gibet : d'après une tradition locale, ce serait à cet endroit que se trouvaient jadis les fourches patibulaires de la haute-justice de Trie.

(i) Cet enlèvement des vaches, « au nc\ et à la barbe des habitants de Gisors, » est un des plus amusants, ou si on le préfère, un des moins tristes épisodes, parmi des faits de guerre sans nombre de cette lamentable époque.

FF. cLxvie (Recto).

Le Roy

àlameffeàSt-Denis en France.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Le peuple en grande réjouiffance

A Gisors et mitres villes.

Pourquoi toutes

ces guerres civiles

avaient eu lieu.

Impiété et division du peuple.

à Saint-Denis , et le fieur du Mayne à Paris ; le Roy avoit esté aux Vefpres qui avoient este' dites en l'église du dicl Saint-Denis ; et dès lors, toute l'artillerie et autres canons du lieu avoient joué et raisonné (sic) ; mesmes, le dit jour de lendemain Dimanche, lors qu'il estoit à la méfie ; toutes les rues avoient esté parées et tapifiees, et le peuple esmeu en grande resjouiflance, de ce que Dieu avoit permis un lî beau & fi grand œuvre de sa Divinité et Puiflance.

Et après le dit jour de Dimanche parlé, tous les lieux circonvoifins de Saint- Denis jnfques en cette ville, et ailleurs, avoient esté faids les feux de joye, procefïions et fervice dus à Dieu, en grandes louanges et dévotions de telz bénéfices conceddez au dit Seigneur Roy, et à fon peuple, qui l'avoit offensé en toutes manières, les traiftres huguenotz, politiques & autres fortes de gens, estans bien esbahis et eftonnez de ce que le Roy avoit changé et quitté sa religion et pris la principalle et salutaire salvation, qui est la Relligion des Catholiques, hors laquelle il n'y a aucun falut ny espérance de la vie bienheureuse & éternelle.

Ce qui s'estoit précédent fait, avoit esté raison, comme dit est, des offenses du peuple, du tout enclin au mal, à tromperie, et péché, qui s'estoit habandonné à tous vices, sans recongnoistre la puiflance et autorité de Dieu , lequel estoit du tout quictté et habandonné , sans luy rendre grâces ; et spéciallement par les gens d'Églifes (honneur à Dieu !) qui ne congnoiflans l'auctorité & puiflance à eulx donnée de tenir un fi grand et honorable degré, de consacrer & tenir en leurs mains le vray Corps & Sang de Noftre-Seigneur Jésus-Christ, n'en tenoient aucun compte, finon par coujlume, & pour le gain & prouffit qu'il^ ont accoustumé de tirer, sans aucunement penfer, comme dit est, à ce qu'ils faisoient et font journellement ; estans, ou la plus grande partie, indignes de telle charge.

Joinct que eulx, ny le peuple, ne disoit une patenoftre à Dieu, sans regarder et penser à autres affaires ; le peuple estoit tellement débordé que Dieu avoit permis que rencontrans l'un l'autre, spéciallement les foldatz & gens de guerre, ne congnoissans ou ne voullans se congnoiflre ruoient et tuoient l'un l'autre, soubz ce mot de Ligue et réalisoient ce que les belles les plus cruelles ne firent jamais ; tellement, que tout estoit en défordre ; la Prophétie estoit de rechef accomplie ; d'autant, que le père

estoit pour un cofté , les enfans pour l'autre ; et batailloient l'un contre l'autre , pour sauver (à ce que la plus grande partie disoit) leurs maisons et grandeurs, sans aucunement se foucier de l'honneur de Dieu, & spéciallement depuis le jour des Barricades de Paris, xiie jour de May mil vc mixx vin, ou bien à nouvel enfuivant jours du maffacre et de'cès des dits fieurs de Guyfe.

e Roy ayant observé, & faicl observer, à continuer le ^ dit fervice de Dieu, et faict faire journellement par

longtemps proceffions au dict lieu de Saint-Denis, le derrenier jour du mois de Juillet, au dit an mil vc mixx xm, les trêves avoient esté conclues, accordées, arreftez et lignez par le Roy & le dit lieur du Mayne, pour trois mois, commencez du premier jour d'Aouft enfuivant, au dit an, au village de la Villette (entre Paris & Saint-Denis) ; et le dit jour publiées èsdittes villes et depuis es autres villes, comme à Ponthoise (i) et Gifors, le Vendredy, jour sainct Sauveur, vic d'Aoust, et le Lundy enfuivant réitérez. Comme par femblable , le Jeudy précédent, ilz avoient esté publiez en la ville de Beauvais ; et peu de temps après, en la ville de Rouen ; et à tous autres endroiclz du Royaume ; par lesquelles, les guerres, rançons & prifes de perfonnes ceffoient ; les garnisons et gouverneurs demeuroient en leurs gouvernements. Les tailles et impoftz se payans et continuans encores comme ilz avoient fait précédent, charge grandement préjudiciable pour le paouvre peuple , qui n'en pouvoit plus : les personnes eftoient libres d'aller de part et d'autre , en leurs logis, la poiïefïion desquels librement leur estoit quittée par ceux qui les détenoient, avec deffenses de reproches, débatz, et querelles, à toutes personnes de quelque quallité qu'ilz feussent, pour larcins, volleries et toutes autres choses qu'ilz peuffent avoir commis l'un à l'autre ; le tout à peine de la vie.

Comme par semblable, avoit esté commandé aux soldatz eftrangers de soy retirer : ce que les Angloix , au nombre de cinq à fix centz , de pied , avoient faict ; ils estoient pafTez et avoient séjournez à Gifors, les jour & nuict de Vendredy vic jour d'Aouft, aux faulxbourgs de la porte de Cappeville. Et le lendemain

Les

trêves accordées & arrestez.

Leur publication

à Rouen

et Beauvais.

Retraite des Anglais par

Gisors et Dieppe.

(i) A Ponloise, l'on avoit prorogé pour un an la trêve conclue en septembre 1592. (V. ci-dessus, page 83.)

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Continuation

& prolongation des

trêves.

Le Roy

venu & arrivé

à Gifors ; et crié

Vive le Roy au fortir de l'église.

dès le matin, ils estoient allez par le chemin de Dieppe, ville où l'on difoit qu'ilz alloient en garnison.

Durant laquelle trêve Ton avoit oy aucunement parler de volleurs ny de pilleries ((inon les impôt^ qui ri avoient ceffe) (i). Les perfonnes avoient esté de costé & d'autre faire marchandise , comme par le pafle, sans aucun contredit, ce qui avoit esté tellement continué que chascun en estoit fort joyeux. Au reste , il y avoit quelques garnifons, et des coureurs que cela ennuyoit beaucoup , comme aux gouverneurs de places ; auffi , aucun desquels avoient remué les armes jusque à ce que la ditte trêve eust esté continuée pour deux mois et publiée à Gifors, le Vendredy, que les conventions avoient tenu au dit Gifors, xxixe jour d'Octobre, au dit an mil vc mixx xm, afin d'envoier aux Eftatz tenuz et à tenir en la ville de Caen au xve de Novembre, au dit an.

Peu précédent lequel temps, à sçavoir le Jeudy xxie jour du mois d'Octobre , au dit an , le Roy arriva au dict Gifors sur le soir, dans un caroche, avec une nommée Madame Gabrielle (sic)y femme du fieur de Liencourt, en Picardie, très belle femme, du depuis appelée Madame la Marquise de Monceaux, de laquelle le Roy avoit eu, du depuis, trois enffans : l'un (le premier) nommé César Moniteur. Le lendemain, dès le matin, ils avoient esté à la méfie en grande dévotion dans le cueur de l'église du dicl Gifors , tout le peuple , au fortir de l'église , ayant crié Vive le Roy (2) ; & s'en estoient retournez enfemble au logis de Claude

(1) Ce rapprochement entre les pilleries et la levée des impôts est assez original ; notre chroniqueur l'a peut-être fait sans y entendre malice.

(2) Il est très-étonnant que notre chroniqueur soit ici resté muet sur un incident rapporté par le petit nombre d'écrivains qui se sont occupés de l'histoire de Gisors.

Le curé, Pierre Neveu, aurait reçu, dit-on, le roi à la tête de son clergé composé de soixante prêtres, et après avoir ordonné de fermer les portes de l'église, il fit en quelque sorte renouveler au monarque l'abjuration que celui-ci avait déjà prononcée à Saint-Denis. M. de La Mairie, dans ses Lettres sur Gisors, reproduit le texte des discours du curé et la réponse du prince, d'après « de vieux manuscrits. »

D'autre part (d'après M. G. Dubreuil), Ant. Dorival, poëte de l'époque, et témoin oculaire du fait, aurait laissé plusieurs vers qui confirmeraient la véracité de ces circonstances. « Ventre-Saint-Gris, aurait dit gaîment le roi, me voilà enfin Roy de Gisors! » Cette scène a été représentée dans une des gravures du Voyage pittoresque de Normandie, de Ch. Nodier. •

Sans chercher à nier l'authenticité de ces faits, nous sommes surpris , disonsnous, que l'auteur du Journal que nous publions, si précis dans certains détails, et en général si exact dans l'ensemble des faits qu'il rapporte, n'ait rien dit du refus opposé par le curé à l'entrée du roi dans l'église de Gisors, avant que celui-ci n'ait adoré la croix à genoux et renouvelé son abjuration d'une manière aussi solennelle.

Nous ferons, de plus, remarquer la présence de Gabrielle d'Estimes, signalée par notre Bourgeois de Gisors, témoin oculaire des faits ; ce détail a aussi son importance. *

Cordier, dans le bourg, où ils eftoient descendus le foir précédent. Et après desjeuner, le Roy s'en estoit retourné, accompagné de cinquante ou lx chevalliers de la ville de Mantes, et la ditte dame dans fon caroche, à Clermont, dont elle estoit ComteiTe. Tous les habitants de Gifors ayans esté bien joieux & resjouys d'avorr veu ainfi dévotieusement le Roy à la meffe, laquelle avoit esté célébrée par fon ausmonyer, qui le fuivoit journellement, avec sa Chappelle.

En ce temps, ou toft après, se feroient rendus au Roy les villes d'Orléans, Meaux, Pontoise (i) & plufieurs autres.

e Roy avoit efté facré à Chartres, le Dimenche xxvne jour de Février mil vc iiiix* xim, en préfence de la plus grande partie de la noblelTe de France , en grand honneur & triomphe.

Et le Lundy xxie de Mars, au dit an iiiixxxm, la ville de Paris avoit esté mise et rendue, en l'obéiflance "du Roy, qui y eftoit entré le lendemain Mardy, xxne jour du dict mois, où le jour mesmes, à huicl heures du matin, il eftoit allé à la méfie dans l'église Notre-Dame, et où il avoit protesté de rechef vivre en la sainte Relligion Catholique, Apoftolique et Romayne, et vivre et mourir pour la deffense d'icelle ; et par après , il avoit esté convié au Louvre ; ce qui avoit esté faict, au moyen que le seigneur de Briffac, gouverneur de la ditte ville, et autres y estans en grand nombre, et des principaux habitans d'icelle, s'eftoient tous armez, ayans efcharpes blanches; lors que tous les gens du Roy entroient dans la ville , ils avoient crié au lieu d'allarme : Vive le Roy & la paix ! Et à l'inftant , les Espagnolz , & autres fortes de gens, qui gardoient le Louvre & autres places, s'eftoient voullus mettre en deffense avec armes, et avoient esté tuez (jusques au nombre de trente-cinq ou xl feullement). Tous

Les villes d'Orléans Meaux, Ponthoise

& autres rendues au Roy.

Le Roy

sacré à Chartres.

FF.CLxxiiFfVersoj

La ville de Paris

rendue & mise en

l'obéiffance du

Roy.

(i) Ceci n'est pas absolument exact; d'Alincourt n'attendait alors, il est vrai, que l'occasion de rendre la ville au Roi; mais ce fut seulement le 22 mars 1594 que Pontoise rentra sous l'obéissance de Henri IV, c'est-à-dire le jour même où le Roi fit son entrée dans Paris.

Un détail assez curieux dans l'histoire de cette ville « ligueuse », c'est que la « réduction de Pontoise sous l'obéissance de Henri IV », fut « célébrée », dans la suite, par une, procession solennelle, qui se faisait encore quelques années avant la Révolution, ainsi que cela résulte du : Précis pour Ma Eust. Chouquet, curé Je Saint-Maclou, contre les Doyen, Chanoines et Chapitre de Saint-Mellon. (Paris, in-40, chez Simon et Nyon, 1783.)

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

La ville de Rouen

rendue au Roy,

autres d'allentour.

La Cappelle en

Picardie prise par

les Espagnolz.

Cruaatez des Espagnolz.

Siège & rendicion

de la ville de

Laon en Lannoys

au Roy.

les autres voians que tant d'hommes d'armes eftoient entrez dans la ville avoient crié : Miséricorde ! A l'inftant, le Roy avoit faict fonner à son de trompe qu'il pardonneroit à un chacun, & qu'on ne fîst aucun murmure ; pour raifon de quoy, les Espagnolz et autres gens eftoient fortis de la ville. Tout le peuple y estant avoit esté en repos, louans & remercians Dieu. Au reste, le cappitaine de la Bastille, nommé M. de Bourg, qui, avec quelques foldatz, n'avoit point voullu rendre la place, jusques à quelque temps après, l'avoit rendue.

Tout ce que deffus ayant esté faicl, après que le fieur Duc du Mayne eftoit forty de la ditte ville environ fix sepmaines devant. Et le Mercredy, pénultiesme du dict mois de Mars, la ville de Rouen avoit esté par femblable rendue au Roy, où avoient esté les fieurs de Hallaincourt, Gouverneurs de Mante et de Pontoise, accompagnez de sept à huicl: centz hommes d'armes. A leur entrée, il avoit esté fait grand triomphe, comme aufïi toutes les villes d'allentour et proches de la ville de Rouen s'eftoient submises et rendues à PobéifTance du Roy.

Les Espagnolz, s'estant en partie retirez aux faulxbourgs de la ville de Beauvais, n'avoient aucunement voullu se rendre à l'obéiffance du Seigneur Roy ; & l'autre partie avec grand nombre d'autres Espagnolz et autres fortes de gens, qui eftoient arrivez en France, avoient alïiégé la Cappelle-en-Picardie, autrement dit la C apelle-en- Terra/Je ; de telle forte, qu'ils estoient entrez dans la ville ; et par après ils avoient gaigné le chafteau (très forte place) après plufieurs afTaulx. Le Roy, avec ses forces, ' avoit esté trop tard à leur fecours, 11 bien que les Espagnolz (encores que ceulx de dedans le chafteau se feuffent rendus leur vie fauve), avoient néantmoins tout mis au fil de l'efpée, tant les hommes que femmes & petits -enff ans ; et jettez dans les maisons où ilz avoient mis par après le feu ; dans lequel chafteau , iceux Espagnolz, comme très forts et en grand nombre, s'estoient tenus à l'entour d'icelluy, de forte que le Roy, ny toute fon armée, n'en avoit sceu aprocher, qui s'estoient tenus proches d'illecq.

Le Roy & son armée avoit esté devant la ville de Lan (Laon) en Lannoys, très- forte, pour la prendre et mettre en son obéissance , où il avoit esté fort longtemps avec une grande armée ; les Espagnolz estoient dans la ville et à l'entour, bien fortz et en

grand nombre ; enfin, après bresche faicle, et ung affault donné, et après la mort de plufieurs grandz Seigneurs, ceulx de la ville (spe'ciallement le filz de Monfeigneur le Duc du Mayne qui la gardoit), avoient cappitule', appointé & rendu la ville au Roy, le fécond jour d'Aouft mil vc mixx xiiii. Il y avoit tout aprez faict fon entrée et baillé le gouvernement d'icelle au fieur de Marrivaux.

Ceulx de Beauvais ne s'estoient voullus rendre aucunement à son obéiffance ; lesquelz à raifon que la garnifon de Gifors et ailleurs estoient à l'armée, venoient journellement jufques aux fauixbourgs de Gifors pour prendre les vaches & beftial de la ville, mesmes les hommes qu'ils pouvoient avoir, ce qu'ils avoient fait d'aucuns du dit Gifors, qu'ils avoient menés à Beauvais, où après leur avoir fait payer rençon, ils les avoient renvoyez.

Ayans, les dits foldatz de Beauvais, tant de cheval que de pied, faicT: payer la taille au dit Beauvais, à la plus grande partie des villages d'allentour de Gifors, au lieu qu'ils n'en payoient plus à Ponthoise et à Lions, estans demeurez obflinez en leur oppinion, spe'ciallement un nommé Luquain (i), prédicateur, et le Maire de la ditte ville, appelle Godin, qui ayans à leur séquelle & dévotion tous les mauvais garnements de foldatç, et autres de Beauvais, n'avoient voullu se rendre. Et encores que la plus grande partie des habitants d'icelle ville Peulfent bien voullu rendre, ce qu'ils n'avoient ozé entreprendre, ny en parler aucunement, pour ce que le premier qui en voulloit parler eust esté à l'inftant mis prifonnier, et, par aprez, faict fortir de la ville, et ses biens confisquez.

Durant ce temps, & le fiége de Lan-en-Lannoys, aucuns, tant de la ville de Paris que de Rouen, avoient faicl: le presche; pour raifon de quoy, il y avoit eu grand murmure et fédition en la ville de Paris, d'autant que les habitans de la ville n'avoient voullu permettre tel presche comme chofe inique & indigne du falut des hommes.

En ce même temps, alfavoir le Mercredy xvn° du dit mois

Vexations

de la garnison de

Beauvais contre

les habitants

de G i sors.

Obftination

à se rendre (*) par

ceulx de Beauvais.

Le prêche à Paris et à Rouen.

(i) Ce Luquin avait déployé une activité extraordinaire pour la Ligue; il était même venu jusqu'à Pontoise soutenir et réchauffer par ses discours exaltés le zèle des partisans de la Sainte-Union.

(*) Lisez : obstination à ne pas se rendre.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

La ville dAmyens rendue au Roy.

Mort du Cardinal de Bourbon.

d'Aouft mil vc mixx xiiii, la ville d'Amyens s'eftoit rendue au Roy ; & ce, après que trois sepmaines ou un mois précédent, le fieur du Mayne s'en estoit allé & retiré hors d'icelle , où il avoit esté depuis la fortie de Paris; et lors de cette rendicion, le Seigneur Duc d'Aumalle en estoit aufli forti , et quelque temps après, le Roy y estoit entré.

Quelque peu devant ce temps, aflavoir le Mercredy 111e jour du mois d'Aouft (i), au dit an, Monfeigneur le Cardinal de Bourbon (ayant depuis peu de temps receu cette dignité de Cardinal pour le don de fon feu oncle) , estoit allé de vie à décès, il avoit esté pourveu en son lieu un des filz du dit fieur du Mayne.

LavilledeBeauvais rendue au Roy.

La paix rétablie

entre Gisors et

Beau vais.

oians, ceulx de la ville de Beauvais, qu'ilz avoient esté fommez de rendre la ville, et qu'il estoit bon de ce faire pour eulx, pour ce qu'ils estoient de tous coftez environnez de l'armée du Roy, & auffi qu'il s'estoit faiél quelques féditions entre les habitans du lieu, ils avoient envoyé fix perfonnes par eulx députez vers Sa Majeflé, le Mercredy xxne du mois d'Aouft, afin de luy rendre le salut, aux fins de la rendicion de la ville, lesquelz il avoit reçuz en leur requefte. Les députez avoient payé pour la folde de l'armée quelque fomme de deniers, & les articles drefTez et arreftez avoient esté envoiez par divers Mefïieursde la Court de Parlement de Paris pour émolloguer (sic) ; pendant ce temps , ils s'estoient rendus à l'obéii]Tance du Roy, le Mercredy, jour de la foire saint Berthelemy, xxnne du dit mois d'Aouft mixx xiiii ; et avoient crié dans la ditte ville : Vive le Roy.

Le Lundy enfuivant, le dit Seigneur Roy avoit envoie des lettres à Monfeigneur de Hédouville, noftre gouverneur, qui avoient esté publiez à fon de trompe, par lesquelles il estoit défendu, à peine de la vie, de faire aucun acte d'hoftilité à rencontre de tous ceulx du dit Beauvais, tant par les garnifons de Gifors que par toutes autres personnes : par ce moyen, ceulx qui avoient esté caufe de tant de maulx, périlz et dangers, et fait tant d'inhumanitez, avoient esté quicles et remis en leurs

(i) On voit que l'auteur du Journal ci-dessus dut, dans le principe, enregistrer les faits au fur et à mesure qu'il en avait connaissance, sans toujours s'assurer de l'exactitude des dates ; ainsi, le cardinal de Bourbon mourut le samedi 3o juillet, à deux heures de l'après-midi , et non dans les premiers jours d'août.

IOI

premiers privilèges (i). L'armée du Roy estoit alors à Chevyncs, proche de la ville de Neufchatel, afin de l'inveftir et de l'affaillir en toute rigueur, ce qui n'avoit toujours este' faict ; d'autant que ceulx qui le gardoient avoient faicl quelque pourparlé d'appoinctement ; lequel en fin s'estoit faict, & on avoit rendu la ville au Roy. Devant lequel appoinclement , les garnifons de la ville de Neufchastel avoient gardé les habitans de Gifors, & toutes autres perfonnes, de librement vacquer, aller, ny venir à leurs affaires et commoditez ; pour ce que journellement ils estoient par les chemins, la rencontre desquelz estoit grandement préjudiciable, d'autant qu'ilz volloient & pilloient tous ceux qu'ils rencontroient. Ils prenoient les befliaux des villageois (pour le paiement des tailles, à ce qu'ils difoient) ; fi bien, que l'on avoit esté quelque peu en repos, & ne couroient plus tels volleurs, synon ceulx de Ham , qui estoient encores du party contraire.

La ville de

Neufchatel rendue

au Roy.

nviron le commencement de l'année mil vc imxx xv (2), le Roy eftant dans la ville de Paris , où il avoit toujours esté ou la plus grande partie depuis fon entrée , se promenant en la grande falle du Palais, il avoit esté frappé d'un coup de coufteau par la bouche, par un jeune garçon qui estoit de sçavoir, aagé de dix-huict à vingt ans, fils d'un marchand grofïier, fort riche ; lequel ( fils ) avoit esté tost aprèz exécuté par cruelz tourmentz. La maifon de son père, tout proche d'une des portes de la court du Pallaix, avoit esté rasée, et en lieu d'icelle on avoit mis et apposé une croix fort riche, à Pentour de laquelle est escrit le procès fait à Pencontre du dicft filz; et pour cette caufe, les Jhésuites avoient esté chaffez et bannys de la France, d'autant que l'on difoit que l'un d'iceux avoit oy en confefïion le dit jeune homme, et n'en avoit adverty Sa Majesté de l'entreprife qu'il voulloit faire ; aufii, que le père avoit tenu son filz enfermé trois jours & trois nuits dans la cave de son logis, fâchant qu'il voulloit faire telle affaire, et n'en avoit donné aucun avertiiTement.

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