‹ Le Journal d'un bourgeois de GisorsChapitre 28 sur 38 · IO · texte numérisé non relu

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de gens, encores qu'il receust paye de plus grand nombre, îÇt que pour son avarice il n'avoit faid raccomoder les écluses 'pour mettre l'eaue à la chaulfée, pour ce qu'ilz ne pouvoient que par illecq les furprendre, ils avoient, avec grand nombre de coups de canon, faict bresche en la ville, estoient entrés dans icelle, et avoient faicT: mourir tous ceulx qu'ilz avoient trouvez, encores que les compagnies que le Roy y avoit envoiez, et qui y estoient entrez, se feulïent vaillamment combatues ; tellement, que le Roy & son armée avoit quiété l'afïiégement de la ville sans la pouvoir avoir.

Et par après, aïTavoir le Mercredy xxix* de May, au dit an, la ville de la Ferre, luy avoit esté rendue par les Espagnolz qui eftoient fortis par composition, avec leurs bagues fauves, harnois, harquebouzes et mesches allumez; comme aufli, le Roy leur avoit faiét conduire une pièce de gros canon , estans dans la ditte ville, qui estoit de leur emprainte. (1)

Les troupes & compagnies de Monfeigneur le Duc de Nemours eftoient arrivez en celle ville de Gifors, le Mercredy xne jour de Juing, au dit an mil vc mixx xvi, veille du Saint-Sacrement. Elles alloient rejoindre l'armée du Roy, s'eftans depuis ilx sepmaines ou deux mois rendus et remis à PobéifTance du Roy ; ces compagnies, cependant, estoient des Ligueux.

Lesquelles compagnies jufques à quinze centz foldatz de pied, et beaucoup plus de goujard^ & garçons, s'eftoient logez aux faulxbourgs de la porte de Paris, en toutes les maifons et eftables qui leur avoient esté vuidées, & aucuns aux faulxbourgs de Cappeville, après que trois ou quatre centz chevalliers des diètes compagnies, qui estoient arrivez le matin, en estoient fortis, que l'on n'avoit voullu laiffer palTer par dedans cette ville , à caufe que l'on se deffioit qu'ilz vouloient furprendre icelle ville, et par après faire entrer les dittes compagnies de gens de pied ; ce qui avoit esté ainfi suffisamment congneu par après ; lesquelles compagnies estoient gens du tout habandonnez, et licentiez à mal faire ; les foldats se nommoient carrabins (2) , et autres fortes de

Siège

levé par le Roy

devant

Cambray tenu par

les Efpagnolz.

La ville de la Fère rendue au Roy.

Les troupes et compagnies de

Monfeigneur le duc de Nemours

logez à Gifors ,

qui avoient tout

ravagé &gafté.

(1) C'est-à-dire qui portait leur marque distinctive, ou était de leur fabrication. Littré fait remarquer que dans le vieux langage français empreinte a aussi signifié choc.

(2) Carabins ; on donnait ce nom aux soldats de la cavalerie légère, qui, à cette époque, formaient l'avant-garde d'un corps d'armée.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Elles

vont à Gournay.

Passage à Gisors

de y 2 pionniers et autres troupes.

Le Roi au château de Trye.

Entrée du Roy

à Rouen

en grand triomphe.

Le Légat

ou ambaffade

dAngleterre fait

son entrée à Rouen.

gens, toutesfois Catholiques (à ce qu'ilz difoient) , et ayans tousjours souftenu ce party au bien de la Ligue ; ils avoient esté aux dits faulxbourgs depuis le dit jour, jusques au Vendredy enfuivant du matin, qu'ilz s'en estoient allez droict à Gournay et ès-environs, ayant tout pillé & ravagé par où ils avoient pafïe, brullé tous les huis et feneftres des faulxbourgs, rompu les felleaux des planchers, vitres, et toutes autres choses, et tout pefiillé , pris et gafté les harbres des jardins, brullé les hayes, et tout ce qui y estoit, encore que quelques uns leur eufient baillé des vivres..

e Samedy, vie Juillet, au dit an, estoit paffé par cette ville soixante-douze pionniers de Verneuil-au-Perche , habillez de bleu & jaulme (sic), qui alloient à l'armée du Roy. Comme aufli, au commencement de Septembre, au dit an 1596, d'autres grandes troupes de gens de pied de Moniteur le Conneftable, que l'on difoit estre les compagnies de César Moniteur, filz bâtard du Roy, avoient logé aux faulxbourgs de la ville ; elles y avoient faicl grand defgat, à raison que l'on n'avoit voullu bailler 111e (écus) que l'on avoit promis & recueillis, fur les habitans de la ditte ville de Gifors, au cappitaine qui les conduisoit, qui avoit demandé des vivres.

Et par après, aflavoir le Dimanche vie d'Octobre, au dit an 1596, le Roy estoit paffé par cette ville, quelque peu aprez la grand m elle. Il avoit couché à Trye, au chafteau (1), la nuict précédente, accompagné de grands Seigneurs et grande quantité de noblefle ; comme aufïi y estoit, et alloit devant luy, dans une litière, Madame la Marquise de Monceaux, laquelle dame estoit avec fon petit fllz nommé César Moniteur, qu'elle avoit eu du Roy, aagé de quelques deux ans ; et la ditte dame fort grolîe et enceinte, sans une fille qu'elle avoit encores eu de luy (laquelle, avec son enfant, avoit esté menée et conduicte à Gaillon, et de là conduicte à Rouen, attendant l'entrée du Roy, qu'il avoit faicte en la ditte ville le Mardy quinziesme jour du mois d'Octobre mil vc iiiixx xvi , et lequel avoit esté receu par tous les habitans de la ville en grand triomphe et magnificence).

Le lendemain de la ditte entrée, le Légat de la Royne d^Àngleterre (sic) y avoit fait son entrée , accompagné de quatre-vingt

(1) La chambre ou coucha le roi se trouvait peut-être située dans la tour qui échappa à la destruction de 1796.

. qu cent chevalliers, en grande pompe ; il avoit apporté au Roy, 'à ce que l'on difoit, l'ordre de la Jarretière, et avoit esté en la ditte ville de Rouen fort longtemps. Peu de temps après laquelle entrée, la dame de Monceaux enfanta une fille au Roy (i).

Pendant ce temps, affavoir le Mercredy xxvne jour de Novembre, au dit an mil vc mixx Xvi, Monfeigneur le Duc du Mayne son filz, et autres Seigneurs, avoient païTé par cette ville de Gifors sans y tarder, pour ce qu'ilz avoient couché la nuiét précédente à Trie-Chafteau ; et estoient allez droict en la ville de Rouen; comme auffi, les jours précédents, Monfeigneur le Conte de Saint- Pol, gouverneur de la Picardie, y estoit allé : il avoit pafTé par cette ville de Gifors, et difoit on que le Roy permettoit à sa sœur, qui estoit à Rouen , proche de luy, d'y faire le presche , où beaucoup de perfonnes alloient sans contredit.

Durant ce temps, l'on tenoit pour certain que les Efpagnolz se remouvoient, voullant entrer plus avant en la France, à raison que l'armée du Roy se féparoit & s'abfentoit. Tout le monde estoit bien tourmenté & accablé de toutes partz des tailles , foldatz et volleurs ; on n'en pouvoit plus, et on ne sçavoit plus aucunement comment y réfister, par ce que les foldatz faisoient tout à eulx, prenoient ce qu'ils trouvoient dans les maifons. Le Roy avoit faict cependant un édit : « Que les baillys, prévôts des » Mare/chaux, & toutes autres perfonnes, eujjent à courir & ruer » fur les foldat^ & les cappitaines , au cas qu'ils pillaffent & rava- » geaffent , comme ils avoient coujlume ». Cet édit avoit esté publié le Lundy ier Décembre, au dit an 1596 ; néantmoins, les dits foldats ne laiflbient de voiler, piller & manger tout ce qu'ils trouvoient : joinct la malladie de contagion qui avoit esté fort longtemps en l'armée, et en plufieurs villes et villages d'allentour cette ville de Gifors , qui en avoit du tout esté perfécutée ; et spéciallement avoit esté en la ville de Paris fort longuement, tellement, qu'il estoit beaucoup mort de perfonnes.

Le pont des Musniers de la ville de Paris, bâti fur pilotis en la rivière, estoit tombé dedans icelle rivière le Dimanche au foir, vingt-deuxiesme jour de Décembre 1596. Il y avoit eu là grande perte de perfonnes et de biens. (2)

Passage du duc de

Mayenne

à Trye-Château et

Gisors.

Edit du Roy contre les volleurs.

Le Pont

des Musniers de

Paris tombé dans la

rivière.

(1) Catherine-Henriette, duchesse d'Elbeuf, née à Rouen : « Le Roy alloit la voir tous les jours, et la regardoit remuer. » (P. de l'Estoile.)

(2) Il existait beaucoup de maisons sur ce pont : « Huit vingt personnes y péri-

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Requefte présentée

au Roy par les hérétiques.

Les Huguenotz & Hérétiques, en ce temps, avoient préfenté requeste au Roy, en la ville de Rouen , durant les Eftatz qui s'y estoient tenus (expirez à la fin du mois de Décembre), par laquelle requeste ils demandoient qu'il leur fut permis de Faire le presche en toutes villes et tous lieux de ce Royaume qu'ilz vouldroient ; d'autant qu'ils disoient avoir esté caufe de l'établissement de la Couronne du Roy ; et auffi qu'ilz se fentorent quelque peu fortz, pour ce que l'on difoit qu'il y avoit jà quelque sept ou huit mois qu'il se faisoit entre eulx une bourfe commune, pour leur entretenement, estant tout prestz de se remouvoir ; laquelle requeste ne leur fut point accordée, comme très inique et méchante.

Prife d Amyens par les Efpagnolz.

FF. ccvnc {Recto).

endant lequel temps (en mars), sachant, les ennemys Efpagnolz, que le Roy avoit naguères faidl mettre en la ville d'Amyens ses munitions de guerre en grand nombre, et aussi plufieurs pièces d'artillerie, pour aler à rencontre d'eulx & conquefter leur païs, reprendre les villes de la Cappelle-en-Terraffe, Dourlens, Cambray, Callaix, et autres villes qu'ils avoient prifes et gaignez par force ; et que les habitans de la ditte ville d'Amyens n'avoient voullu recevoir aucune garnifon pour leur deffense, se flans & afieurans en la force des murailles, rampartz et foffez de leur ville, et auffi au grand nombre de canons, munitions & d'habitans y estans, les ditz Efpagnolz (spéciallement ceux qui eftoient en garnifon en la ville de Dourlen & autres), s'eftoient retirez & réfugiez en une abbaye de Relligion, tout proche d'Amyens, et ils avoient gaigné et attiré à eux quelques habitans de la ville.

De laquelle abbaye eftoient fortis quelques dix ou douze d'iceux Efpagnolz, desguisez & habillez en paouvres villageois, se fuivant l'un l'autre, conduiclz et menez par un nommé Ermaneteillo Parto Careiro (1), principal cappitaine des dits Espagnolz ; l'un ayant une hotte sur son dos, l'autre ayant un fac plein de noys ;

» rent » , dit P. de l'Estoile, « et on a remarqué que la plupart de ceux qui

» périrent en ce déluge, eftoient tous gens riches & aifez, mais enrichis d'usures & » pillages de la Saint-Barthelemy et de la Ligue. »

Cet événement fit grande sensation dans le Vexin, puisque notre chroniqueur a pris la peine de l'enregistrer sur son journal.

(1) Hermand ou Hermantelle Portocarrero , capitaine « de petite stature, mais de grande entreprise. »

avec autres qui conduifoient une charrette ou chariot. Et ne se deffians pas , ceulx qui faisoient la garde en la ditte ville , d'aucune entreprife , celuy qui estoit en fentinelle n'avoit donné aucun avertiffement , ny fonné la charge du donjon, quand ils s'eftoient préfentez l'un après l'autre aux portes de la ville.

Celuy qui avoit des noys avoit esté arrefté pour voir ce qui estoit dans son fac ; ceulx de la garde s'amufoient aux dictes noys, que le porteur d'icelles avoit exprès laifies cheoir en terre (il n'avoit lié sa pouche) ; les autres qui le fuivoient , avec la charrette, avoient lors icelle conduite soubz la grille de la porte ; et à l'inftant, quelques-uns estoient montés en hault d'icelle et allez droicT fur le rempart, où estant, ils avoient tiré une pièce de canon, qui y estoit pour fervir d'advertiffement aux autres qui estoient en la ditte abbaye. Ceux-ci, aumtost qu'ils avoient entendu, estoient venus vers la porte, de laquelle ils avoient trouvé maiftres leurs compagnons ; ils avoient poignardé & frappé tous ceulx qui faisoient la garde à la porte, et iceulx jettez dans les foffez, et crians tous: Vive le Roy d'Ef pagne, ils estoient entrez en la ville, tirans force coups de harquebufe ; tellement que tous ceulx de la ville ne s'estoient mis en deffense, synon quelques ungs qui avoient esté tuez, tous les habitans estant bien esbahis d'une telle entreprife.

Comme auffi, Monfeigneur le Comte de Saint-Pol, gouverneur, & réfidant en la ditte ville, ayant esté adverty de la prife, s'estoit illecq préfenté ; lequel voyant aufli entrer et aborder les Efpagnolz, et qu'il n'avoit eu aucun ayde des habitans, il estoit monté sur son cheval et estoit forty de la ville sans autrement s'eftre mis en deffence. Lors, les Efpagnols, jusques au nombre de huict. à neuf centz seullement, qui ne penfoient que taire myne et bravade en la ville, voyans qu'ils n'avoient aucune réfistance , s'eftoient saisis des places fortes d'icelle , gaigné le magazin du Roy, et enfin s'estoient rendus maiftres d'icelle ville, en laquelle, peu de temps après, y estoient arrivez et entrez d'autres de leurs gens, jufques à deux mil cinq centz hommes ou environ ; encore que grand nombre de Suifïes, pour le Roy, feulTent en un village proche d'un des faulxbourgs de la ville; le Roy les y avoit envoiez (à Amiens) et ils (les Suisses) avoient esté refusez par les habitans d'icelle ville, difans <Sc ayans laid responce qu'ilz se garderoient bien sans garnifon.

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