‹ Le journal d'un évêque, publiéChapitre 24 sur 37 · LES MESURES DE SAUVEGARDE · texte numérisé non relu

LES MESURES DE SAUVEGARDE

Le 18 février. — Je convoque tous mes prêtres en synode diocésain à la cathédrale pour lundi prochain. Je leur envoie en même temps le sommaire des questions qu'ils auront à étudier, h savoir comment ils pensent qu'on pourrait faire avec le nouveau régime pour vivre sinon bien, du moins le moins mal possible.

Le 21 février. — C'est dans deux jours que lo synode doit avoir lieu. Cependant, aujourd'hui même, je reçois une lettre du préfet portant reproduction d'une dépêche ministérielle qui interdit expressément l'assemblée.

IjCS journaux depuis quelque temps faisaient prévoir la mesure. Nos réunions épiscopales ont mis les francs-maçons en fureur. Toutes les loges s'agitent et le gouvernement va avoir à subir de rudes assauts. On voudrait à la fois se débarrasser des charges religieuses et maintenir le clergé dans la sujétion. On ne nous connaît pas quand il s'agit de nous payer notre dû; on ne s'occupe de nous que pour nous interdire l'exercice de nos droits.

Je n'ai pas répondu au préfet. Je fais annoncer demain dimanche à toutes Tes messes l'ouverture du synode après-demain soir par un salut public et so-

lenncl. Le chœur de l'église cathédrale sera arrangé pour recevoir les trois ou quatre cents curés qui viendront.

Le 24 février. — Hier soir le synode s'est ouvert sans encombre. La cathédrale était ouverte au public. L'affluence était énorme. Par mon ordre, l'abbé Maleville est monté en chaire et a expliqué au peuple ce que c'était qu'un synode et l'urgence d'une telle réunion. Il a aussi très clairement montré que les prêtres, en se réunissant, ne faisaient qu'user d'un droit reconnu par la loi à tout citoyen, que la suppression du budget des cultes avait enlevé au gouvernement l'apparence même du droit de les regarder à aucun degré comme ses subordonnés. Le prêtre désormais est un citoyen auquel l'État n'a plus le droit de rien demander sinon d'observer les lois communes. — Cela fut dit de cette voix claire, posée, nette et sans passion, qui caractérise l'abbé Maleville. Ce ne fut pas un appel aux armes comme s'y attendaient beaucoup de fidèles et de curés même, ce fut une simple leçon de droit.

Dans toutes les autres églises et chapelles où se célébrait à la même heure un salut, j'avais défendu que personne prit la parole. En revanche, VAmi de la liberté de Châteaurenard a publié quelques articles vigoureux sur les prétentions gouvernementales. Je pars pour la première réunion délibérante qui doit avoir lieu ce matin.

Même jour ^ le soir. — La persécution commence

APRÈS LE COISCORDAT 33

déjà. La cathédrale est fermée au culte au moins pour l'instant. Je ne sais quand elle pourra se rouvrir, ni même si elle se rouvrira.

Mais il faut reprendre les choses dès le début. Ce matin, devant les trois cent soixante-dix prêtres présents au synode en habit de chœur, j'ai célébré la sainte messe. La messe finie, les portes ont été closes et la délibération a commencé. J'ai exposé la situation que tous connaissent, je leur ai rappelé ce que je désirais savoir d'eux, comment ils pensaient qu'on pourrait s'y prendre pour assurer le service du culte, qu'il fallait prévoir leis pires extrémités. Selon l'usage, j'avais parlé en latin ; mais, quand j'offris la parole à ceux qui la voudraient prendre, je vis bien que l'usage du latin pourrait en gêner plus d'un et je proposai alors — toujours en latin — à l'assemblée de permettre l'usage du français à ceux qui le préféreraient, sauf à rédiger les procès-verbaux et les résolutions en latin. Dès lors beaucoup demandèrent et prirent la parole, à peu près tous en français.

Les orateurs se divisèrent en deux groupes : l'un très nombreux, celui des geignards et des pleureurs; l'autre, beaucoup plus petit mais très ardent, celui des enthousiastes qui s'imaginent que, le budget des cultes supprimé, le concordat déchiré, ils vont voir s'ouvrir toutes grandes devant leurs voiles les mers* de la liberté. Et les premiers ne savent guère que Pe désoler aux souvenirs du passé tranquille et les au • très que s'exalter aux perspectives d'un avenir qu'ils se forgent prestigieux. A peine si deux ou trois surent dire que nous n'étions pas réunis pour élaborer

des lamentations collectives, moins encore pour entonner des hymnes d'allégresse et de délivrance, que notre besogne était à la fois plus simple et moins stérile : une situation présente est donnée, bonne ou mauvaise, peu importe (je la crois plutôt mauvaise : mauvaise pour tous, pour TÉglise aussi bien que pour l'État, mais encore une fois, qu'importe ?) ; il faut remédier au présent, il faut savoir ce qu'on peut lirer de cette situation, comment, avec elle et malgré elle, nous pouvons faire vivre nos œuvres, assurer le service des autels. Il ne faut pas ressembler à ces esprits faibles qui, en face de la maladie, se lamentent sans rien faire en rappelant les jours de forte santé, ou à ces hallucinés qui ne sentent pas leur mal et se complaisent à trouver des charmes à leur faiblesse ; il faut faire comme le médecin qui cherche à tirer le meilleur parti possible de la constitution du malade qui lui est confié. L'abbé Maleville d'abord, moi-même ensuite avons parlé dans ce sens, et nous avons ramené la question à ces termes simples.

On est alors parti en divagations générales, et j'ai dû lever la séance après trois heures de bavardage avant d'avoir pu rien faire d'utile.

Cet après-midi la séance était annoncée pour deux heures.

Je finissais de prendre ma récréation vers une heure et demie lorsqu'un vicaire de la cathédrale arrive tout affolé me dire que le commissaire central, assisté de sergents de ville, est en train d'apposer les scellés sur les portes de la cathédrale. Je

me fais aussitôt donner mon manteau de cérémonie et, en quelques minutes, je fus auprès du commissaire central. Je donnai en même temps l'ordre d'aller chercher tous les membres du chapitre.

En réponse à une interpellation de ma part, le commissaire central, avec beaucoup de politesse d'ailleurs, me montra un arrêté du préfet déclarant close et fermée au culte la cathédrale de Chàteaurenard pour violation des lois. — Je protestai contre cette mesure illégale et tout le Chapitre signa avec moi la protestation. C'est en vertu d'une loi que les édifices nationaux, départementaux ou communaux ont été affectés au culte ; une loi seule peut les enlever à cette destination. L'arrêté da préfet est manifestement illégal.

Et immédiatement je rédigeai une plainte au procureur de la République contre le préfet et le commissaire central pour abus de pouvoir.

La cathédrale n'en était pas moins fermée et un sergent de ville gardait chacune des portes. Pour entrer, il eût fallu avoir recours à la force. Je jugeai plus sage de m'en abstenir.

Aux prêtres qui arrivaient en grand nombre pour la réunion du soir, je fis dire de vouloir bien patienter quelques instants jusqu'à ce que j'eusse trouvé une salle de réunion. Leur attente ne fut pas longue. Le curé de Saint-Joseph possède près de son église une grande salle où il organise des conférences sur des sujets de toute nature et qui attirent un nombreux public. Dans cette salle nous sommes chez nous sans conteste. Une heure après le moment fixé

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pour la réunion à la cathédrale, nous nous y trouvions déjà réunis. L'émotion de tous était grande. En quelques paroles je racontai les faits survenus et j'exhortai tout le monde au calme. Nos réunions auront lieu désormais dans ce local. Et tout de suite je remis la discussion sur les moyens de se procurer des ressources.

Deux ou trois curés demandèrent encore la parole et proposèrent les uns de grandes quêtes, une campagne de prédications, les autres des souscriptions. L'abbé Maleville fit remarquer combien ces projets étaient vagues et aléatoires. C'est précisément pour remédier à l'incertitude des ressources qui nous viennent par ces deux voies que la réunion a été convoquée.

Je pris alors la parole et je dis à peu près ceci : — Nous n'aboutissons pas parce que nous travaillons mal. Nous voulons trouver un remède général avant de nous être enquis des remèdes particuliers. Nous cherchons quelles sont, en général, les ressources sur lesquelles nous pouvons compter et, comme aucun de nous ne connaît assez l'ensemble -de notre pays pour pouvoir se prononcer, nous ne pouvons résoudre une question aussi générale. Mais il faut bien se rendre compte que les ressouces générales ne sont composées que de l'addition des ressources particulières et que, si chacun de nous ne sait pas ce qui peut se faire en général, chacun de nous sait très bien ou devrait savoir ce qui peut se faire chez lui, quelles sont les ressources de la paroisse qu'il habite et de quelle façon on peut s*y

prendre pour subvenir à Tentretien et du culte et du curé. Voici donc ce que je propose : Nous allons nous séparer, mais demain matin, quand nous reviendrons ici, chacun de vous portera un petit mémoire dans lequel il indiquera par quels moyens, à son avis, on pourrait pratiquement assurer le service religieux dans sa paroisse, ce qu'on peut attendre raisonnablement de la charité des fidèles en nature ou en argent, si Ton peut compter sur des souscriptions annuelles ou sur des souscriptions plus durables, etc.

J'espère de cette façon aboutir à des résultats pratiques. Nous verrons ce que cela donnera.

En rentrant à l'évéché j'ai trouvé les quatre principaux avocats catholiques de la ville que j'avais mandés, et nous avons examiné les moyens de droit pour agir dans la situation présente. Il faut résister pied à pied et user de toutes les ressources que la loi met à notre disposition.

J'ai fait adresser en même temps, par télégramme, une relation sommaire des faits à l'agence catholique des journaux de Paris.

Le 25 février. — La cathédrale est toujours fermée. Le préfet m'a cependant fait dire par son secrétaire général que les scellés seraient levés si je m'engageais à ne pas reprendre les réunions. J'ai répondu à cet émissaire que M. le préfet avait agi sans droit et que je n'avais aucune sorte d'engagement à prendre vis-à-vis de lui.

Je reçois des dépêches de plusieurs confrères. Il y

a des endroits où le synode s'est tenu dans la cathé-

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drale sans opposition ; d'autres où, même dans une salle privée, les préfets ont dissous la réunion par la force. J'ai h&te d'avoir par les journaux des renseignements généraux.

Cependant nos réunions d'aujourd'hui ont eu lieu sans encombre. Le commissaire central a seulement voulu exiger que chaque ecclésiastique, au moment d'entrer à ce qu'il appelle une « réunion privée », fût porteur d'une lettre de convocation signée du propriétaire du local. Le curé de Saint-Joseph s'est alors placé lui-même à la porte et a nommé tout haut chacun de ses confrères, à mesure qu'il passait devant le commissaire central. Celui-ci s'acquitta d'ailleurs de sa besogne avec courtoisie et nous y mîmes de la bonne volonté. Les dévotes voulaient s'attrouper hier soir devant la porte de la cathédrale, j'ai fait ce que j'ai pu pour les en dissuader. Quelques jeunes gens, plus connus par leur opposition à la République que par la gravité de leur conduite et la sévérité de leurs mœurs, ont fait une manifestation. J'ai défendu aux ecclésiastiques de se mêler à aucune manifestation publique. S'il y en a quelqu'une à faire, elle se fera avec l'évêque à sa tête.

Cependant nous avons travaillé. Les curés ont apporté ce matin les rapports que je leur avais demandés la veille. Quelques-uns ne se sont pas mis en frais. Il y en a qui se sont contentés de dire que si telle famille millionnaire de leur paroisse le voulait, rien ne lui serait plus facile que d'entretenir de ses deniers le prêtre et le culte, ou de soutenir que,

Dieu ayant le droit d'être servi, il était du devoir des chrétiens riches de subvenir aux frais du culte, que rÉtat avait commis un vol, qu'il devait restitution, que les conseils municipaux devaient voter les fonds nécessaires au ministère religieux.

J'eus grand'peine à leur faire entendre que la question de droit n'était pas en jeu, que le devoir sans doute n'était pas douteux, mais que, n'ayant aucun moyen de forcer les gens à faire leur devoir, nous étions réunis non pour étudier des questions de droit théorique, ou pour disserter sur des cas de conscience, mais pour tâcher de tirer le moins mauvais parti possible d'une situation de fait, pour savoir en fait, en présence de l'injustice commise, quels sont les hommes de bonne volonté qui, obligés ou non, sont disposés à la réparer.

Cependant un grand nombre de rapports ont été lus, vraiment remarquables par la précision des termes. Les meilleurs sont divisés en trois parties : 1** locaux paroissiaux, église et presbytère ; 2** frais du culte; 3* traitement du curé.

Sur le premier point presque tous ont fait état de l'église et du presbytère dont ils jouissent actuellement. Quelques-uns cependant ont fait remarquer qu'il fallait prévoir le cas — et la fermeture de la cathédrale montrait combien ils avaient raison — où ces locaux eux-mêmes viendraient à être enlevés. Il a donc paru bon de rechercher dans chaque paroisse quel local pourrait servir, au besoin, d'église et quel autre de presbytère et quel serait le prix des locations. Sur ce point l'assemblée a étéd'avis que,

après en avoir référé à l'évêché, on pouvait accepter l'abandon gratuit du local affecté au culte, mais qu'il serait plus délicat d'accepter que le curé fût logé gratuitement par une seule famille. Il faut que les aumônes de ceux qui voudront en faire soient faites à titre public et non à titre privé, en sorte que le curé ne se trouve pas personnellement l'obligé d'une famille, quelle qu elle soit, et si honorable qu'elle puisse être. Le curé doit être Thomme de tous, on ne peut souffrir qu'il paraisse vassal de qui que ce soit.

Prévoyant donc que les églises et les presbytères pourraient bien nous être enlevés, on décida que chaque curé devrait par avance et sans en rien dire rechercher dans sa paroisse un local assez vaste pour le culte, et un logis pour lui-même. J'interrogeai là-dessus quelques bons curés. La plupart ne trouvaient rien.

— Cependant, disais-je, il y a bien quelque vaste chai ou quelque salle de bal?... Oh! ne vous scandalisez pas! Vous purifierez les murs. Dans les temps difficiles on se contente à peu de frais, et Jésus, qui est né dans une crèche, ne s'offensera pas de la pauvreté du local ou de la nudité des murailles. D'ailleurs plus vous seriez mal — car enfin nous n'en sommes pas encore là — plus cela ferait d'impression sur la population. Et quand vous ne trouveriez qu'un local assez éloigné du bourg et des lieux de réunion habituels,il n'y aurait peut-être pas grand mal. La suppression des oftices le dimanche dans les petits bourgs, c'est la mort de tout com-

merce, la ruine des aubergistes et des boutiquiers. Il n*est pas mauvais que le malaise causé par l'irréligion produise des effets matériels même sur les mécréants.

On se mit d*accord sur ces principes, et il fut décidé que chaque curé, après avoir fait discrètement son enquête, enverrait à Tévéché un rapport sur le local éventuel. Un vicaire général ou un chanoine délégué ad hoc irait lui-même confirmer sur les lieux les résultats de Fenquête. Le rapport devrait aussi indiquer le prix approximatif de la location. Ainsi, dans chaque paroisse, on se tiendrait prêt à toutes les éventualités.

Pour le presbytère la plupart des curés ne trouvaient pas de maisons capables de le remplacer. Une maison convenable avec jardin est quelque chose d*assez rare dans les petits bourgs ruraux.

— Mais, leur dis-je, mes bons amis, il n'est pas du tout nécessaire que nous trouvions un beau presbytère aussi confortable que celui que vous habitez en ce moment. Si on m'enlève Févêché, je louerai deux chambres en ville, n'importe où. Saint Pierre et saint Paul habitaient dans des échoppes. Valons-nous mieux qu'eux? Nous prévoyons des persécutions. 11 faut donc nous conduire comme en temps de persécution, et, si nous n'avions rien à souffrir, serionsnous persécutés ? Si nous avions tous nos aises, si nos souffrances se réduisaient à un simple déménagement, pensez-vous que le public s'apitoierait grandement sur notre sort?... Si nous voulons que la compassion publique s'émeuve en notre faveur, il

nous faut la mériter sans charlatanisme et donc souffrir véritablement. Les gens qui, le dos au feu, le ventre à table, sûrs d'une couche moelleuse et douillette, crient au martyre et à la persécution font rire le bon public. Le public a-t-il tant de tort?...

i( Assez longtemps nous avons eu la persécution sournoise, dont les effets n'étaient point visibles aux yeux mal exercés du peuple. Je crois que cela est sur le point de changer. Certes je ne m'en réjouis point. Mais il ne faut pas que toute notre industrie n'aille qu'à enlever à TÉglise le triste bénéfice de la persécution ouverte.

« C'est pour cela que l'hospitalité somptueuse ou même simplement confortable dans les châteaux ou les familles bourgeoises doit être évitée. Avec une chambre propre chez des métayers et une place à leur table on peut vivre. Vos paroissiens seront émus de votre indigence. Vous n'y perdrez pas le respect, au contraire. Partout le prêtre trouvera à se loger à peu de frais. Pourvu que ses hôtes à titre gracieux ou à titre mercenaire soient honnêtes, pieux, d'une grande décence et honorabilité de vie, il n'a rien à craindre. 11 prendra ce qu'il trouvera, le plus près possible du centre de sa paroisse. »

Venant après aux frais du culte et au traitement du curé, qui sont nos préoccupations véritablement immédiates, il fut convenu d'abord que chaque curé fournirait une estimation des frais du culte dans sa paroisse et exposerait par quels moyens il lui semblait qu'on pourrait couvrir ces frais et assurer sa subsistance et son entretien. On reconnut d'un com-

mun accord qu'on devait tâcher de préciser d'abord le minimum de subvention sans lequel il n'est pas possible de vivre. Les curés des paroisses riches et à gros casuel furent les premiers à proposer d'apporter à la masse diocésaine toutes leurs ressources pour que, la répartition faite, la subsistance de tous fût pour le moins assurée.

Mais on vit bien vite que cela ne suffirait pas. D'ailleurs la persécution ferait certainement baisser le casuel, si même elle n'était pas cause qu'il serait réduit à peu près à rien. Comment donc en chaque commune se procurer des ressources? La plus simple et la plus normale parut d'abord être la mise aux enchères des bancs et des chaises dans l'église. C'est ainsi qu'on procède en Amérique. On pourrait, par exemple, mettre aux enchères chaque année vers Noël la moitié ou le tiers des chaises ou bancs. Chacun monterait l'enchère selon ses ressources et sa générosité. Aux autres places on percevrait le tarif ordinaire ou même on n'en percevrait aucun. Ce moyen, fort prôné par Tabbé Carol, fut combattu par plusieurs curés. Quelques-uns le trouvèrent très ingénieux et très pratique. Cela dépend des caractères et des mœurs. Il fut décidé que, dès cette année, ceux qui voudraient l'essayer pourraient en user. Nous verrons par cette expérience ce que ce procédé est capable de donner ailleurs.

En dehors de là on ne proposait guère que des souscriptions ou des quêtes. Je fis ressortir combien ces moyens étaient aléatoires et, en même temps, dans quelle dépendance ils mettaient le prêtre vis-à-

yis des gros donateurs ou souscripteurs. Je continuai en disant :

— L'entretien du prêtre et de Tautel n'est pas pour le chrétien un devoir de charité, mais un devoir de justice. Il ne faut donc pas vous présenter aux fidèles en mendiants qui implorent une aumône, mais en créanciers qui réclament le paiement d'une dette et d'une dette sacrée. Ce point de vue change tout. Nous y mettrons sans doute toutes les formes qu'il est nécessaire, mais nous devons d'abord avertir le peuple fidèle de cette obligation. Il convient donc que nous exposions et que vous fassiez bien comprendre à tous que chaque famille chrétienne, qui veut assister aux offices ou participer aux sacrements, est tenue, en conscience, d'assurer selon ses facultés le service religieux, comme quiconque participe a un avantage est tenu en justice d'en payer sa part, ou quiconque s'asseoit à table d'hôte serait malhonnête s'il se dispensait de payer l'écot. Cela fait, nous demanderons quelles sont les familles qui veulent véritablement rester catholiques et qui voudraient s'engager à subvenir aux frais du culte et de l'entretien du curé. Si nous pouvons obtenir cet engagement écrit, nous ferons bien de le faire. Nous n'aurons après qu'à répartir entre tous, au prorata de leurs facultés représentées parleur feuille d'imposition, le total des frais. Le peuple verra alors clairement qu'il lui faut payer deux fois. Et au lieu d'agir sur les riches pour qu'ils fassent eux-mêmes tout l'effort, il convient au contraire de modérer plutôt leurs élans, qui d'ailleurs seraient bientôt las, et de les réserver

pour les cas désespérés. 11 importe que le peuple sente que la suppression du budget des cultes, loin d'avoir amélioré en quoi que ce soit sa situation, n'a fait que l'aggraver, s'il veut conserver le service religieux.

Les catholiques avérés de chaque paroisse formeront ainsi une sorte d'association ou de syndicat, le conseil de fabrique sera l'émanation de ce syndicat. Vous aurez à régler toutes les questions matérielles avec le conseil de fabrique, comme par le passé. Co sera, bien entendu, le conseil de fabrique qui fixera la somme totale due pour les frais du culte et votre entretien et qui opérera la répartition. — Peut-être verrons-nous alors les gens s'intéresser à ce qu'ils paient directement de leurs deniers et, ou je me trompe fort, ces associations, ces syndicats religieux constitueront avant peu une force politique que l'on ne soupçonne pas.

— Mais nous laissera-t-on la liberté ? interrompit un curé. 11 faudrait peut être s'informer auparavant.

— Les libertés, mon cher curé, répondis-je, ne se demandent pas, elles se prennent. Les ministres ont dit qu'ils ne voulaient pas détruire la religion, qu'ils voulaient seulement cesser de la subventionner. La religion ne peut vivre sans association, formons donc des associations. Nous avions autrefois des associations purement spirituelles, nous voilà forcés d'avoir des associations ayant pour but immédiat quelque chose de matériel.

Déjà quelques curés avaient formé des sociétés civiles pour construire et entretenir des écoles libres

et des patronages ; mais dans ces sociétés n'entraient qu'un très petit nombre de chrétiens fervents. Les sociétés nouvelles que nous allons former, et dont le type juridique reste à trouver, devront être conçues de façon à embrasser tous les fidèles qui, voulant que l'exercice de la religion ne se trouve pas suspendu, consentent à contribuer à l'entretien du culte public. Il faudrait que chacun d'entre nous se demandât combien, dans sa paroisse, il trouverait de chefs de famille qui voudraient s'engager ainsi.

Et j'interrogeai les uns après les autres un assez grand nombre de prêtres. Dans les petites paroisses rurales, c*est sur la presque unanimité que les curés paraissent compter. La proportion diminue à mesure que Ton monte vers les gros bourgs et les villes. Cependant il paraît certain, du moins au premier abord, qu'il n'y a pas une seule paroisse dans le diocèse où on ne trouvera pas les éléments nécessaires à la formation d'une association ayant pour but de subvenir à Tentretien du curé et aux frais du culte. Il fut donc décidé que ces associations seraient aussitôt fondées. Et il fut décidé en outre qu'il y aurait des conditions morales et religieuses à remplir pour entrer et être maintenu dans l'association, en sorte que le curé puisse toujours être juge en dernier ressort, mais que tous les associés, quel que fût le chiffre de leur cote religieuse fixée comme il a été dit plus haut, seraient considérés comme égaux, de façon que tous aient le droit de participer au vote nommant le conseil et les dignitaires et que tous puissent aspirer aux premières charges. Nous vivons dans une démo-

cratie, il convient de ne pas l'oublier, et nous devons agir en démocrates et non pas en aristocrates. Il nous faut une large base d'extension dans le pays si nous voulons pouvoir agir sur le suffrage universel. Ainsi peu à peu nous formerons un civisme catholique à côté du civisme simplement français, et tous deux feront bon ménage ensemble.

La séance fut levée là-dessus et, ces résolutions prises, le synode fut déclaré suspendu jusqu'à ce que chaque curé revenu chez lui aura pu s'informer et voir sur place ce qu'il lui est possible de faire. Chacun doit envoyer un rapport détaillé à Févéché dans le délai d'un mois. Quand ces rapports auront été dépouillés, nous aurons à reprendre la réunion et à arrêter des décisions fermes.

Le 26 février. — La journée s'est passée à recevoir individuellement les curés. Avant tout je les mets en garde contre le danger de paraître vouloir créer un mouvement politique. Je tâche de leur inspirer des paroles qui montrent leur attachement profond aux institutions démocratiques. Ce n'est pas l'idée républicaine qui est injuste, ce sont ceux qui abusent du pouvoir momentané remis en leurs mains. C'est à nous d'éclairer le peuple, de lui faire sentir les embarras où les sectaires l'ont mis. C'est encore le peuple seul qui peut nous donner la liberté. Les plus grands efforts vont être faits pour faire servir la résistance religieuse à revivifier l'opposition monarchique. Nous pouvons bien accepter des aides, mais uni-

quemeat sur notre terrain. Il n*y a d'espoir qu'à ce prix*

Cependant les journaux nous apprennent ce qui a été fait ailleurs. Il paraît que le gouvernement avait donné mission à ses préfets de surveiller les réunions des prêtres. Là-dessus, selon que les préfets ont eu derrière eux des députés sectaires ou libéraux, ils ont agi de façons diverses. En deux ou trois endroits, les réunions se sont tenues librement à la cathédrale, en d'autres les gendarmes ont marché. Il semble que la conduite la plus générale ait consisté h interdire les réunions dans les cathédrales et à les tolérer dans les salles privées.

Les journaux gouvernementaux donnent l'explication de cette conduite. Les cathédrales, disent-ils, appartiennent au département ou à l'Ëtat, les pouvoirs publics ont donc le droit de s'opposer à ce que ces édifices soient employés à un autre usage qu'aux exercices publics du culte. En fermant les cathédrales les préfets n'ont pas voulu marquer leur droit sur le personnel des curés, mais leur droit sur les édifices publics. Les curés ont donc été laissés libres de se réunir ailleurs.

A quoi nos journaux n'ont pas eu de peine à répondre qu'une réunion synodale est un acte religieux au même titre qu'un office public, que l'Église seule et non l'État doit être juge de ce qui est ou n'est pas acte religieux.

Les journaux hostiles soutiennent qu'une réunion de prêtres d'où les fidèles laïques se trouvent exclus ne saurait être une cérémonie religieuse, et nos jour-

naux répliquent qu'à ce compte, quand Tévèque consacre une église et que, selon le pontifical, il pénètre seul dans l'enceinte accompagné de ses clercs, TÉtat pourrait s'arroger le droit de lui interdire la célébration de cette cérémonie parce que les fidèles n'y assistent pas.

Et ce qui résulte de plus clair de tout cela, c'est que le gouvernement nous laissera nos églises si nous consentons à être bien sages, c'est-à-dire à mourir, sans nous plaindre, d'inanition.

Le préfet m'a fait avertir ce soir que la cathédrale serait rouverte au culte demain.

Le27Jévrier. — Le comité de permanence vient de communiquer à tous les évèques le texte d'une protestation collective contre les agissements des préfets. Elle est publiée par les journaux et sera lue dimanche dans toutes les églises de France.

A ce propos j'ai écrit au comité pour lui représenter combien il serait utile à nos journaux qu'ils eussent seuls communication de ce document avant les autres journaux. C'est le seul moyen de les favoriser et de les aider dans leur tâche difficile.

J'insiste aussi sur la nécessité d'avoir une agence catholique semblable à l'agence Havas qui présente les nouvelles sous leur vrai jour et non pas de façon hostile au mouvement catholique. J'entendais dire dans ma jeunesse à un grand journaliste royaliste : « Il y a une façon royaliste de raconter l'écrasement d'un chien dans la rue. » Il y a un fond de vérité sous cette boutade. Combien de fois les journaux

religieux eux-mêmes, trompés par le silence des agences télégraphiques, ont-ils négligé de raconter des incidents favorables à la cause de TËglise I De parti pris, depuis plus de quarante ans, la présence des hauts dignitaires de l'Église aux grandes cérémonies publiques se trouve presque toujours passée sous silence. On tait ou on expédie en un trait de plume lés cérémonies religieuses dans les enterrements ou les solennités patriotiques. En sorte que le public s'est peu à peu habitué à cette absence de la religion, et si, dans les départements, l'évèque ou quelque curé viennent prendre place dans des cérémonies publiques extraordinaires à côté des autorités civiles, on les regarde comme des intrus.

Tout cela ne serait pas arrivé si nous avions eu une agence télégraphique catholique. Avec un peu d'entente et quels que pussent être les frais énormes de l'entreprise, grâce au bon vouloir des missionnaires de toutes les parties du monde, avec des correspondants au siège de chaque évéché et peut-être à Tévêché même, nous aurions pu faire quelque chose de puissant et même d'incomparable. Et quant à l'argent, eût-il donc été tout à fait impossible de le trouver?

Maxime du Camp évaluait le budget annuel de la charité catholique pour Paris seulement à une vingtaine de millions. Est-ce que ce n'aurait pas été delà prévoyance de canaliser vers les œuvres de presse et de direction générale une partie même importante de ces énormes ressources ? Les catholiques ont dépensé depuis 1881, date du vote de la loi de laïcisa-

lion, soixante ou quatre-vingts millions pour fonder ou entretenir des écoles libres. Sans abandonner cette œuvre essentielle, n'aurait-il pas été prudent et utile de consacrer une partie des fonds recueillis aux œuvres générales, que j'appellerais volontiers œuvres politiques? S'il avait été décidé que les catholiques fonderaient et entretiendraient une agence télégraphique, une correspondance spéciale pour les journaux de province, qu'ils subventionneraient des journaux amis et auraient une caisse électorale et que les évèques se fussent mis d'accord pour prélever, afin d'entretenir ces grandes œuvres, un tant pour cent sur les ressources que la charité fournit à toutes les œuvres, en prélevant ainsi un impôt de guerre, on eût empêché bien des défaillances de l'esprit public et prévenu bien des maux.

Au lieu de cela on a laissé périr d'excellents journaux et végéter toutes les œuvres de presse. Seuls les Assomptionnistes, par le merveilleux labeur de leur industrie, sont arrivés à faire vivre leurs publications et même, dit-on, à réaliser des bénéfices.

Car l'argent ainsi employé n'aurait pas été nécessairement perdu. Je crois, pour ma part, qu'une agence catholique solidement fondée aurait rapidement gagné de l'argent. Mais le mal qui a rongé, durant ces trente dernières années surtout, la presse catholique, c'est l'étroitesse de ses ressources et l'incertitude du lendemain. Avant tout on veut durer. Limités par leur budget, les directeurs ont dû faire des économies. Or, dans toute entreprise de ce genre, les économies sont la plus chère des dépenses.

On est obligé de laisser aller ailleurs les écrivains catholiques de talent, qui se trouvent neutralisés dans les milieux neutres, on ne peut donner les nouvelles ou les prémices littéraires dont le public est si friand, on ne peut dépenser ce quUl faudrait pour des voyages ou des interviews, le lecteur peu à peu se désaffectionne d'un journal qui suit à la remorque le mouvement politique, scientifique ou littéraire et ne crée jamais de lui-même un mouvement.

C'est du reste le très grand défaut de Faction catholique dans ce dernier demi-siècle. Elle s'est bornée à la défensive. On a paré chaque coup. On n'a su ou on n'a pu en porter aucun. Ou ceux qui l'ont fait, sans toujours observer la justice ni la mesure comme les Thiébault, les Delahaye, et surtout Drumont, l'ont fait à titre individuel plutôt qu'à titre de catholiques. Voyons en effet. On laïcise l'assistance publique et les hôpitaux : les catholiques fondent des hôpitaux libres, des bureaux d'assistance ; on laïcise l'école : les catholiques fondent des écoles libres ; on expulse les congrégations : les catholiques hébergent les congréganistes. A chaque meurtrissure on met un emplâtre, à chaque blessure un apreil, à chaque plaie nouvelle du corps social un onguent ; mais on n'a pas cherché, on ne cherche pas, mais il faudra bien chercher à paralyser la main qui frappe en l'attaquant directement elle-même, à prévenir l'apparition des plaies sociales, en administrant à tout l'organisme des remèdes généraux.

Les catholiques ayant délaissé la presse ont abandonné aux autres la formation de l'esprit public. Et,

Tesprit public étant faussé, comment les catholiques n'en auraient-ils pas pâti?

Nous sommes en démocratie : cependant môme ceux qui, pressés par les papes, se sont convertis à la république, même ceux qui ont fini par l'aimer, n'aiment pas la démocratie, s'en défient et surtout ne savent pas la comprendre. Une démocratie est sans doute à qui la flatte, mais elle est encore à qui l'instruit. Pour l'instruire, il faut lui parler, il faut des dépêches télégraphiques et des journaux. Les catholiques n'ont pas su comprendre la puissance de l'information. Donnez-moi un journal où il n'y ait que des nouvelles, rédigé dans un esprit catholique, sans déclamation, sans phrases, sans exciter de défiances, en attirant au contraire l'acheteur ou le lecteur, et je me charge de transformer en trois mois l'esprit d'un bon abonné. 11 suffira après d'un article pour lui donner conscience de ses opinions nouvelles et dissoudre les anciennes. Ainsi peu à peu on peut refaire l'esprit public, du moins reconquérir une partie du pays légal.

On devrait encore, en dehors des périodes électorales oii l'électeur, accablé de feuilles de toute nature, ne les lit pas ou les lit avec défiance, profiter de tous les événements un peu importants, de toutes les discussions principales pour faire de larges distributions de journaux. Avec un peu d'entregent la publicité seule des numéros largement distribués en paierait presque les frais. Et le journal ainsi envoyé dans la paix somnolente qui sépare les batailles électorales est lu sans défiance et avec avidité.

Eût-on dépensé plus d'argent encore, cet argent même matériellement n'aurait pas été perdu. Est-ce que ce n'est pas Faction sur Tesprit public, sur le corps électoral qui ouvre ou tarit les fontaines du budget? Et n'aurions-nous fait que retarder d'une année la suppression du budget des cultes, nous aurions encore gagné trente millions. On aurait donc pu dépenser depuis 1892, c'est-à-dire depuis trente ans, un million par an, et, au bout de cette année même, toutes ces dépenses auraient en somme été compensées. Et avec cette dépense il est fort probable que ce n'est pas seulement la suppression du budget des cultes qui eût été retardée. Peut-être aurions-nous reconquis bien des positions.

De toutes façons, à l'heure où nous sommes, il faut faire ce qu'on n'a pas fait. Déjà mes vénérables confrères ont compris le rôle de la presse, il faut que j'insiste, s'il est besoin, davantage encore. J'ai bien senti que beaucoup ne se rendaient pas un compte bien exact de notre situation vis-à-vis de nos journaux. Ils pensent que les journalistes sont plutôt nos obligés, car ce sont nos abonnements qui les font vivre. C'est un point de vue bien peu juste. Nous avons plus besoin des journalistes que les journalistes n'ontbesoin de nous. Avec les idées que nous professons ils seront ailleurs bien mieux « honorés » de toutes manières. Le moindre journal non catholique paie le double que les journaux catholiques. Il nous faut des journaux et des journalistes. Il faut leur assurer vie et longue vie. Rien n'est bien fait que ce qui est sûr de durer. Pourquoi

Youlons-nous que des hommes de talent, qui ont leur famille à nourrir et à élever, se condamnent à une existence «étroite et précaire? Il n'y a pour eux aucun devoir de conscience à ne pas tirer de leur plume un meilleur parti. Il faut donc, j'y insiste dans ma lettre d'aujourd'hui, assurer à nos journaux la durée. Je verrai ce que va dire notre comité, mais j'ai d'ores et déjà l'intention de saisir le prochain conseil d'une proposition tendant à ce qu'une somme assez considérable soit prélevée sur l'ensemble de nos ressources pour fonder, entretenir et subventionner des œuvres de presse. Dans l'extrême nécessité où nous sommes, ce sacrifice paraîtra très dur. C'est littéralement nous ôter le pain de la bouche. Mais n'est-il pas juste, n'est-il pas prévoyant et sage que les habitants de la ville assiégée retranchent de leur nourriture pour assurer celle des défenseurs aux remparts? Car c'est grâce à eux qu'on pourra conserver l'honneur sauf et la vie sauve, et peut-être à la longue forcer l'ennemi à lever le siège.

Le 28 février, — Les incidents de ces derniers jours ont eu leur écho dans les Chambres. L'extrême gauche, profitant de ses avantages, a interpellé le gouvernement sur l'attitude « factieuse » des évêques et du clergé. Par contre, un membre de la droite a demandé à interpeller sur les abus de pouvoir commis par certains préfets. On a joint ces deux interpellations. La majorité, pendant le discours du député catholique, a paru quelque peu gênée, elle lui a fait un accueil plutôt froid qu'hostile. Elle a été

au contraire houleuse d'abord, et puis nettement hostile au député de Textréme gauche. Un député du centre est enfin venu dire que la situation serait tout à fait inextricable tant que le gouvernement n'aurait pas apporté un projet de loi pour régler dans la situation nouvelle le droit d'usage du clergé sur les lieux consacrés au culte ou au logement des curés. Le ministre a promis d'apporter le projet de loi, et la séance s'est terminée par le vote de Tordre du jour pur et simple.

Le 4 mars, — Le ministre a présenté son projet de loi. Il porte en substance qu'il faut distinguer trois sortes de locaux affectés au culte : ceux qui appartiennent à l'État, ceux qui appartiennent aux départements, ceux qui sont la propriété des communes.

En principe Taffectation légale de ces édifices est supprimée.

Cependant la loi permet aux conseils généraux ou municipaux de disposer comme ils l'entendent, même pour le service des cultes, des locaux dont ils recouvrent l'usage.

Quant à ceux qui appartiennent à l'État, le gouvernement propose de maintenir leur affectation actuelle.

Un article additionnel stipule qu'aucun évêque, aucun prêtre ne pourra résider ou officier dans les édifices nationaux, départementaux ou communaux, sans avoir été approuvé par l'autorité civile.

C'est dans ce dernier paragraphe que réside tout

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le venin. Les précédents ont une teinte de libéralisme, celui-ci est nettement tyrannique. II y a encore une autre question qui va être soulevée, c'est celle de l'ouverture des lieux consacrés au culte. Nous allons être privés de plusieurs de nos églises, cela ne fait pas de doute. La faculté laissée aux conseils généraux ou municipaux va donner lieu, surtout dans les grandes villes et ici même peut-être, à d'assez nombreuses désaffectations. 11 nous faudra trouver les moyens de remplacer ces édifices. Mais, si l'article de loi qui défend d'ouvrir aucune chapelle ou aucun oratoire au culte public sans l'autorisation de l'État, n'est pas abrogé, nous voilà à la merci de cette autorisation et les entraves les plus gênantes peuvent être apportées à la célébration des offices religieux.

Le 10 mars, — Le projet du gouvernement a obtenu le bénéfice de l'urgence et la Chambre le discute. La droite a vainement essayé de faire remplacer les premiers articles par une décision affectant à perpétuité à l'usage des divers cultes les édifices dont ils ont la jouissance actuelle, le gouvernement a répondu que, pour lui, il était très disposé à user de son droit de propriétaire en faveur des intérêts religieux, ainsi qu'en témoignait l'article second, mais qu'il convenait aussi de laisser les départements ou les communes libres d'user de leurs biens propres de la manière qui leur conviendrait le mieux. Le ministre a ajouté que, d'après ses renseignements, le nombre des édifices désaffectés serait tout à fait

infime et que les craintes de la droite étaient chimériques. Et toujours on répétait que Ton ne songeait nullement à empêcher l'exercice des divers cultes, mais qu'on voulait seulement laisser chacun libre de les subventionner ou de ne pas les subventionner.

Les assauts que la droite et même quelques éloquents députés du centre ont livrés à l'article 3 ne paraissent pas devoir être couronnés de plus de succès. Les libéraux ont beau représenter que, si Ton accorde libéralement aux ministres des cultes la jouissance de certains locaux comme le permettent l'article 1 et l'article 2, il faut le faire sans imposer des conditions qui sont la négation même de cette libéralité. C*est retirer d'une main ce que l'on fait semblant d'accorder de l'autre. Car imposer aux ministres des cultes la reconnaissance gouvernementale, c'est rendre en dernière analyse le gouvernement maître du personnel tout entier. Le joug de l'Ëtat serait plus pesant que du temps du budget des cultes, car alors le gouvernement du moins laissait les évêques libres de nommer à leur guise les de^iservants.

Le gouvernement a répondu que l'État fournissant gratuitement des édifices au service religieux, il était juste qu'il connût les hommes appelés à exercer leur ministère dans ces édifices, autrement il s'exposerait à prêter son bâton pour se faire battre. D'ailleurs l'État ne demande pas le droit de nomination mais seulement d'approbation.

C'est demain le jour du vote. L*issue ne me paraît pas douteuse. Nous descendons une pente. Nous ne

nous arrêterons qu'au bout, à la vue des imminentes catastrophes ou peut-être même après qu'elles seront arrivées. Tous les efforts généreux des plus politiques du centre n'aboutiront sans doute qu'à renforcer la minorité, mais n'arriveront pas à constituer une majorité, il est d'ailleurs difficile de donner une idée du ton où est montée la discussion. Les discours sont hachés d'interruptions, la salle est constamment houleuse, le président a toutes les peines du monde à contenir les énergumènes, tous les orateurs qui parlent en notre faveur sont accablés des plus grossières injures. Même il se forme des rassemblements de populace devant le Palais-Bourbon. On insulte à la sortie les députés catholiques, on acclame les orateurs les plus violents de l'extrême gauche.

Quant aux journaux la polémique est montée à un diapason tel que les articles ne sont plus que des séries d'invectives et des litanies d'injures.

Le 12 mars, — Un premier résultat de ces discussions sauvages, c'est que les fonctionnaires catholiques sentent leur position menacée. Les journaux .isectaires grondent et commencent la série des dénonciations. On colporte des paroles du préfet et du •secrétaire général qui ne sont point rassurantes ; le ministre à la tribune a eu une phrase hautaine et menaçante pour ceux qui « mordent en se cachant la main qui les nourrit ». Gomme conséquence plusieurs fonctionnaires qui venaient ouvertement à la messe n'y paraissent plus depuis quelque temps. Un ou deux très pacifiques dans le fond, mais très dé-

cidésàne commettre aucune sorte de lâcheté, me sont venus voir et m'ont ouvert le fond de leur âme. J'ai fait mon possible pour les rassurer.

L'un d'eux, un juge, m'a dit :

— Monseigneur, je ne crains rien pour moi personnellement, je suis inamovible et, bien que la chose ne soit pas sans exemple, je ne pense pas qu'on touche à nos sièges. Mon avancement seul peut se ressentir des suspicions gouvernementales. Mais combien d'autres n'ont pas les mêmes garanties I n'en ont même pas du tout! Tous rongent leur frein en silence et se résignent, la mort dans Tâme, à dissimuler leurs croyances.

Ils évitent les suspects ; les moins tremblants vont à quelque messe basse dans les chapelles peu fréquentées. Ils en veulent au régime qui les oblige à cette conduite ; ils s'en veulent à eux-mêmes de ce qu'ils font, ils ne sont pas non plus sans en vouloir à l'Église de ne savoir pas davantage les soutenir.

— Eh! Monsieur, comment l'Église les soutiendrait-elle quand elle ne peut elle-même se défendre?

— C'est bien là le mal. Monseigneur. Le sens politique a grandement manqué aux catholiques. Aux temps des premières hécatombes de fonctionnaires, vers 1877, on n'a rien organisé pour venir en aide à ceux qui étaient frappés. Lorsque, en 1880, tant de magistrats sont descendus de leurs sièges pour ne pas servir des décrets iniques, qu'a-t-on fait pour venir en aide à ceux qui en avaient besoin ? Quelle mesure générale a-t-on prise?

— Ils ont eu grand tort de descendre de leurs

sièges, dis-je alors. Il valait bien mieux se laisser frapper, Teffet eût été sur le public bien autrement grand.

— Je suis de votre avis, Monseigneur: quand on a pour soi la vérité et le droit, il faut se laisser frapper à son poste. La démission est une sottise. Mais alors on ne pensait pas ainsi, la démission était à Tordre du jour. Il n'en est pas moins vrai qu'ils ont sacrifié leur position à l'Église, qu'est-ce que l'Église a fait pour eux? Il y a eu des situations horribles. Quelques-uns de désespoir se sont suicidés ; quelques autres sont morts de faim. Les fonctionnaires savent tout cela, Monseigneur. Gomment oser les blâmer s'ils s'eflForcent de conserver leur pain et le pain de leur famille au prix de quelque capitulation de conscience?

— Verriez-vous un remède?

— En théorie du moins, Monseigneur, il me parait assez simple. — Dans la situation où se trouve l'Église de France il me paraît difficile que ses chefs n'aient pas songé à constituer une caisse centrale destinée à subvenir aux besoins généraux de la cause religieuse. Pensez- vous que les fonctionnaires ne seraient pas moins timides s'ils étaient sûrs que leur révocation ou leur disgrâce pour cause de religion leur donnera droit à un secours immédiat et que leur pain du moins demeure assuré? 11 faudrait encore qu'il fût entendu que des compensations réelles leur seront accordées dès que les catholiques auront reconquis quelque influence...

On a beaucoup blâmé les républicains pensionnant

€â LR JOURNAL D*UN ÉVÊQUE

les proscrits du 2 décembre. Us ont fait là de la politique de parti, mais c'est à cette condition seulement qu'un parti peut vivre et se soutenir. Il faut que les partisans sachent qu'ils seront soutenus et que leur labeur et leurs souffrances recevront tôt ou tard leur récompense.

Et qu'est-ce qui empêcherait, comme on fonda en 1880 le deaier des expulsés, de fonder le denier des persécutés ? Il y a bien peu de catholiques qui refuseraient de souscrire à une œuvre où ils verraient une sorte d'assurance mutuelle, et quel est le catholique libre et un peu clairvoyant qui refuserait de nous apporter son obole ?. . .

Cette conversation m'a donné fort à penser.

Le 13 mars. — L'article 3 est voté sans amendement par 257 voix contre 192.

On a cru plus politique de ne pas faire expliquer le gouvernement sur la portée qu'il lui veut attribuer. Je crois qu'on a commis une faute. Le gouvernement, pour détacher quelques voix du centre, aurait probablement déclaré que l'autorisation ou l'approbation dont il est question ne serait pas exigée pour les prédicateurs, les officiants ou les conférenciers extraordinaires. Dès aujourd'hui les journaux radicaux réclament que l'approbation soit refusée aux membres de toutes les congrégations non autorisées. Encore un nid à conflits.

Après ce vote on a discuté un article additionnel présenté par la droite et qui portait que l'ouverture des oratoires et lieux du culte public ne serait S(iu-

mise à aucune autorisation préalable. Un membre de Textrème gauche a fait observer que, les réunions publiques étant libres de par la loi, il ne comprenait pas quel pouvait être Tobjet de l'amendement. Le ministre de l'intérieur a répondu qu'il ne pouvait s'opposer à un vote sur la question, que pour lui il se désintéressait de la solution qui serait donnée, que, quelle qu'elle pût être, il la ferait observer, mais qu'il croyait bon de prévenir les catholiques de l'alternative où ils allaient se placer eux-mêmes : ou ils entendent soumettre leurs réunions religieuses aux mêmes lois et à la même réglementation qui régissent les réunions publiques de toute nature, ils renoncent alors au bénéfice des articles 260, 261, 262, 263 et 264 du Gode pénal qui punissent les perturbateurs du culte public ; ou bien ils réclament la protection légale exercée en vertu des articles précités et alors il faut qu'ils se soumettent à la déclaration et à la demande d'autorisation d'ouverture des oratoires et lieux de culte.

Un orateur de la droite demanda alors si, en acceptant l'abrogation des articles protecteurs du Gode pénal, le ministre acceptait également l'abrogation des articles 201-208 du même Gode qui punissent la critique des actes du gouvernement dans un discours ou un écrit pastoral et interdisent la communication libre des ministres du culte avec une puissance étrangère.

Le ministre répondit que, dans sapensée, la liberté devait être entière sans condition onéreuse comme sans privilège abusif, que cependant on ne pouvait

ainsi au pied levé et d'un trait de plume biffer plusieurs paragraphes entiers du Code pénal, qu'en conséquence il demandait à ce qu'on votât tels quels les trois articles de la loi en discussion, qu'il s*engageait à présenter lui-même avant peu de temps un nouveau projet de loi sur la matière qui préoccupait les orateurs de la droite. Et la loi a été votée aussitôt

ni

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