LA PERSÉCUTION
Lé 16 mars. — Le gouveraernent a présenté son projet de loi ou plutôt deux projets de loi : Tun sur la police des cultes, l'autre qui a pour but de régler les conditions légales des associations « cultuelles », c*est le mot peu noble employé dans la rédaction.
Le premier projet de loi reconnaît aux citoyens le droit de s'assembler librement quand ils veulent et où ils veulent dans des locaux clos et couverts pour se livrer à Texercice d'un culte quelconque, sous la double condition de ne pas troubler le repos des voisins et qu'il ne se passe rien dans ces assemblées de contraire aux bonnes mœurs.
Le principal ministre du culte a la police de rassemblée. 11 peut faire expulser les perturbateurs par des officiers désignés à cet effet et au besoin, en cas de désordres graves, requérir la force publique qui dissoudra l'assemblée et arrêtera les perturbateurs coupables de violence. Les crimes et délits de toute nature commis dans ces assemblées, qu'il ait été fait appel ou non à la force publique, seront juges d'après les règles ordinaires du droit commun.
Les articles 260-264 (1) du code pénal sont abroges.
(1) Voici le texte de ces articles :
260. — Tout particulier qui, par des voies de fait ou de monaces, aura contraint ou empêché une ou plusieurs personnes d'exercer l'un dos cultes autorisés, d'assister à l'exercice de ce
L'article 201 (1) du code pénal qui interdit aux ministres des cultes les critiques des lois et actes de l'autorité publique est abrogé purement et simplement.
culte, de célébrer certaines fêtes, d'observer certains jours de repos, et, en conséquence, d'ouvrir ou de fermer leurs ateliers, boutiques ou magasins, et de faire ou quitter certains travaux, sera puni, pour ce seul fait, d*une amende de seize francs à deux cents francs, et d*un emprisonnement de six jours à deux mois.
261. — Ceux qui auront empêché, retardé ou interrompu les exercices d*un culte par des troubles ou des désordres causés dans le temple ou autre lieu destiné ou servant actuellement à ces exercices, seront punis d'une amende de seize francs à trois cents francs, et d'un emprisonnement de six jours à trois mois.
262. — Toute personne qui aura, par paroles ou gestes, outragé les objets d'un culte dans les lieux destinés ou servant actuellement à son exercice, ou les ministres de ce culte dans leurs fonctions, sera punie d'une amende de seize francs à cinq cents francs et d'un emprisonnement de quinze jours à six mois.
263. — Quiconque aura frappé le ministre d*un culte dans ses fonctions, sera puni de la dégradation civique.
264. — Les dispositions du présent paragraphe ne s'appliquent qu'aux troubles, outrages ou voies de fait dont la nature et les circonstances ne donneront pas lieu à de plus fortes peines, d'après les autres dispositions du présent Code.
(1) 201. — Les ministres des cultes qui prononceront, dans l'exercice de leur ministère et en assemblée publique, un discours contenant la critique ou censure du gouvernement, d'une loi, d'un décret impérial ou de tout autre acte de l'autorité publique, seront punis d'un emprisonnement de trois mois à deux ans.
202. — Si le discours contient une provocation directe à la désobéissance aux lois ou autres actes de l'autorité publique, ou s'il tend à soulever ou armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre des cultes qui l'aura prononcé sera puni d'un emprisonnement de deux ans à cinq ans, si la provocation n*a été suivie d'aucun efîet ; et du bannissement, si elle a donné lieu à la désobéissance, autre toutefois que celle qui aurait dégénéré en sédition ou révolte.
203. — Lorsque la provocation aura été suivie d'une sédition ou révolte dont la nature donnera lieu contre l'un ou plusieurs des coupables à une peine plus forte que celle du bannissement.
Les articles 202 et 203 sont maintenus.
Les articles 204 à 205 qui visent les écrits des évêques sont supprimés.
Les articles 207 et 208 qui interdisent la correspondance du ministre des cultes avec les cours étrangères (lisez : le Pape) sans autorisation préalable, sont remplacés par une disposition qui interdit l'ingérence de toute autorité étrangère dans les actes collectifs des citoyens, même dans l'exercice du culte. Les ministres des cultes coupables d'avoir
cette peine quelle qu'elle soit, sera appliquée au ministre coupable de la provocatiou.
204. — Tout écrit contenant des instructions pastorales, en quelque forme que ce soit, et dans lequel un ministre du culte se sera ingéré de critiquer ou censurer, soit le gouvernement, soit tout acte de l'autorité publique, emportera la peine du bannissement contre le ministre qui l'aura publié.
205. — Si l'écrit mentionné en l'article précédent contient une provocatiou directe à la désobéissance aux lois ou autres actes de l'autorité publique ou s'il tend à soulever ou armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre qui l'aura publié sera puni de la détention.
206. — Lorsque la provocation contenue dans l'écrit pastoral aura été s'iivie d'une sédition ou révolte dont la nature donnera lieu contre l'un ou plusieurs des coupables à une peine plus forte que celle de la déportation, cette peine, quelle qu'elle «oit, sera appliquée au ministre coupable de la provocation.
207. — Tout ministre d'un culte qui aura, sur des questions ou matières religieuses, entretenu une correspondance avec une cour ou puissance étrangère, sans en avoir préalablement informé le ministre de l'Empereur chargé de la surveillance des cultes, et srins avoir obtenu son autorisation, sera pour ce seul fait, puni d'une amende de cinq à cinq cents francs, et d'un emprisonnement d'un mois à deux ans.
208. — Si la correspondance mentionnée en l'article précédent a été accompagné ou suivie d'autres faits contraires aux dispositions formelles d'une loi ou d'un décret impérial, le coupable sera puni du bannissement, à moins que la peine résultant de la nature de ces faits ne soit plus forte, auquel cas cette peine plus forte sera seule appliquée.
sollicité celte ingérence sont punis d*une amende de cinquante à deux cents francs et d'un emprisonnement de un mois à deux ans, et les associations cultuelles qui auraient accepté ladite ingérence sont dissoutes et leurs biens font retour à la nation. Enfin tous les ministres du culte, quels que soient leurs titres, sont, par abrogation des mentions qui les concernent dans Tarticle 10 de la loi du 20 avril 1810, justiciables des tribunaux de droit commun pour tous les crimes ou délits commis dans l'exercice de leurs fonctions.
On pourrait à la rigueur s'accommoder du reste de la loi, bien que le maintien des articles ±0^ et 203 puisse devenir fort dangereux, mais Favant-dernier article est inadmissible de tous points. Les vieux jurisconsultes s'en indignent et demandent quels sont ces délits nouveaux où le principal coupable, l'autorité étrangère, ne saurait être atteinte; la rédaction est vague et enfin et surtout c'est la nette suppression du libre exercice du catholicisme. Nous ne sommes rien sans le Pape; c'est de lui que nous, évéques, tenons nos pouvoirs; c'est à l'autorité de Rome qu'à chaque instant nous et nos prêtres et les fidèles même faisons appel et voilà justement ce qui nous est interdit. Quant aux congrégations religieuses, beaucoup comme les jésuites, les dominicains, les franciscains, tombent sous le coup de la loi. — Si on n'arrive pas à faire modifier cet article la persécution parait imminente.
Le second projet de loi avec des allures libérales n*est pas moins dangereux.
Il permet aux citoyens d'une même commune de s'associer pour subvenir aux frais du culte et à Tentretien des ministres.
L'association cultuelle est maîtresse de son règle* ment intérieur.
Elle a le droit d'ester en justice, d'acquérir et de posséder les locaux nécessaires à l'entretien du culte et au logement des ministres.
Toute autre propriété immobilière lui est interdite.
Les capitaux de l'association doivent être placés en rentes sur l'État et inscrits sur le grand livre de Tassociation.
L'association est d'ailleurs libre d'aliéner san& autorisation tout ou partie de sa fortune mobilière. Mais elle ne peut recevoir aucun don ni legs sansl'autorisation du gouvernement. Telles sont les principales dispositions. Les lacunes sautent aux yeux. A la rigueur la paroisse peut vivre ainsi, mais le dio* cèse?... Et les paroisses qui comprennent deux ou plusieurs communes?...
La délibération doit venir la semaine prochaine. D'ici là il faut que non seulement nos amis mais tou& ceux qui répugnent à la persécution ouverte soient pleinement éclairés.
Le 17 mars, — Les rapports des curés arrivent sur les produits que Ton peut espérer des impositions volontaires, et mes confrères des autres diocèses me font part des renseignements qu'ils reçoivent de leur côté. Les résultats sont tout à fait inégaux.
Les espérances que nous avions fondent comme la neige au soleil. Il y a des paroisses où les bonnes volontés sont grandes; dans beaucoup d'autres on a eu peine à réunir sept ou huit personnes pour essayer de s'entendre. Et alors les impositions volontaires auraient dû être tellement énormes que de bons chrétiens ont reculé. Les paysans dans les paroisses rurales font la sourde oreille aux appels de leur curé. Ils répondent par des protestations de foi religieuse, d'amour de la religion, mais ils refusent de s'engager à quoi que ce soit. Des propriétaires, qui sont fort à Taise, promettent un sac de blé ou un sac de marrons à la récolte. Et aucun surtout ne veut rien signer.
C'est le précaire en perspective.
Mon diocèse est encore un des moins mal partagés. Je pourrais entretenir la moitié des paroisses actuelles. En s'ingéniant, les secours religieux ne manqueront pas tout à fait. Mais dans d'autres diocèses le résultat est lamentable. Il y a des diocèses du centre où plus des trois quarts des curés n'auront plus aucune ressource. En beaucoup d'endroits une seule famille s'offre à entretenir le curé et à subvenir aux frais du culte. Le désarroi risque d'être formidable et les populations qui voient se continuer les offices et les catéchismes n'ont pas l'air de s'en douter. La situation est grave.
Lb 20 mars. — La délibération de la première des lois sur l'exercice des cultes vient de se terminer à la Chambre. Malgré tous les efforts de quelques
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hommes résolus du centre et Féloquence des orateurs de la droite, les différents articles ont été adoptés presque sans remaniement. On a eu beau représenter que, si les articles 207 et 208 du code pénal avaient jadis un semblant de raison d*élre, c'était pour des motifs tirés de Thistoire. Les Papes, souverains temporels, avaient pu jadis être amenés, par l'intérêt de leur couronne, à entrer dans des alliances contre la France: que dès lors le gouvernement français voulût s'assurer du loyalisme de la correspondance des évêques, cela était, à la rigueur, compréhensible, etl'expression « cours étrangères», qui signifie « puissances étrangères », le prouve bien. La monarchie ne prétendait pas surveiller la correspondance des évêques avec le Saint-Siège pour les affaires purement religieuses. Et aujourd'hui que la « cour » pontificale n'est plus que purement honorifique, que le Pape n'a plus qu'une autorité morale, on veut surveiller quand même et empêcher l'exercice de cette autorité ! — Les sectaires ont répondu que l'État ne pouvait souffrir de partager avec personne, surtout avec un étranger, des droits régaliens. Une autorité morale a pour caractère de s'exercer par voie de persuasion non par voie d'ordres, de prescriptions, de jugements, de condamnations et de décisions. Que les évêques donc écrivent et communiquent avec le Pape tant qu'ils voudront, mais qu'il leur soit interdit de solliciter l'opinion d'une autorité étrangère et décisive et de faire exécuter les prescriptions d'une telle autorité.
A quoi nos amis ont répliqué que le propre de Tautorilé morale était de ne pouvoir disposer d*aucune force coercitive et matérielle, de n'avoir à son service ni bourreaux, ni prisons, ni gendarmes. Us ont cité là-dessus les jurisconsultes et les philosophes, et ils ont fait voir que ce qui distingue la puissance matérielle, ce qui la caractérise nettement et sans conteste possible, c'est la libre disposition de la force armée. Quiconque décide et ne peut pas contraindre à Texécution de ses décisions ne saurait disposer que d'une autorité morale. Un philosophe peut bien, s'il lui plaît, envoyer des jugements, des prescriptions et des décisions : ses disciples même réunis ont bien le doit d'en solliciter de lui, toute l'obéissance qu'on lui accordera sera purement morale parce qu'elle sera exclusivement volontaire et que le philosophe ne dispose d'aucun moyen de contrainte. Du Pape aux évêques et aux fidèles le cas est tout à fait identique.
On n'a rien voulu entendre. Cependant on a adopté un amendement destiné à préciser les termes très vagues du projet du gouvernement. On a condamné la sollicitation et l'acceptation de l'ingérence de l'autorité « étrangère même morale vis-à-vis d'une collectivité de citoyens lorsque cette ingérence se produirait ou serait sollicitée à se produire dans une matière déjà réglée par l'État ». — D'où il suit que nous n'avons plus le droit de proclamer une encyclique pontificale traitant par exemple du divorce ou du service militaire des clercs.
Cette discussion a paru ridicule à bien des gens.
Beaucoup parmi les journaux libéraux non catholiques ont soutenu que toutes ces « chinoiseries >» étaient destinées à tomber promptement en désuétude, que de telles dispositions légales ne pouvaient être appliquées sans devenir aussitôt odieuses. Et là-dessus, comme conséquence logique, ils concluaient à Tabstention pure et simple. Amis de la liberté, ayant peur de la servir par des actes efficaces.
Je suis loin pour ma part de ne voir en tout cela que « chinoiseries ». Un publiciste antichrétien, qui voit plus loin que les autres ou qui est simplement informé des secrets desseins, a écrit sur la question un article qui dévoile tout le plan. Ne ferait-on d'abord que relâcher les liens qui unissent à Rome l'Église de France, ce serait toujours autant de gagné. Mais on espère mieux. Si l'on tient la main à l'exécution de la loi, les évêques se contenteront, pour échapper aux sanctions, de promulguer les décisions de Rome, mais comme étant les leurs propres. Ainsi l'effet de la loi serait de contraindre notre union avec Rome à n'être plus, au lieu d'une union de subordination et de dépendance, qu*une conformité de vues, une harmonie parallèle de pensées. Les évêques seraient des égaux adoptant les jugements d'un égal. Dans les premiers temps l'harmonie serait parfaite ; mais, à la longue, l'Ëglise de France s'accoutumerait à marcher seule et, avant qu'il fût cinquante ans, le Pape n aurait plus aucune espèce d'autorité. Le schisme serait alors consommé et le but de la Révolution atteint : l'Ëglise serait en
France nationalisée, c*est-à-dire en bon français que la vigueur morale du catholicisme serait dissoute parce que chez nous du moins le catholicisme n'existerait plus.
Ce plan qui parait profond n'est en vérité qu'enfantin, car il suppose les évèques plus craintifs qu^ils ne le sont et à la fois beaucoup plus retors. Ce point, si on tient à l'appliquer, est un de ceux par où la persécution entrera chez nous. C'est à nous ou de le rendre inapplicable en contraignant par notre entente à l'appliquer à tous à la fois, ce qui ferait un tapage tel qu'on reculera; ou de nous y exposer bravement, isolés, à l'occasion, si l'occasion vient.
Aussi ai-je donné un conseil qui en a surpris plus d'un. Beaucoup, à la Chambre, même parmi les sectaires, trouvaient que la prison était odieuse, que l'amende suffisait; ils proposèrent donc comme sanction « l'amende ou la prison ». J'ai agi et j'ai fait agir pour que la droite, qui avait rejeté la première partie de l'article, qui a voté contre l'ensemble, s'abstint dans le vote sur la sanction, ce qui assurait ce vote. Plus la sanction sera forte, plus elle sera difficile à appliquer, plus aussi, si on l'applique, elle révoltera le bon sens public. Je crois bien qu'il nous faudra aller en prison pour reconquérir à notre peuple la liberté de prier Dieu; allons-y donc joyeusement, d'une âme haute et d'un cœur allègre, comme nos anciens, trop heureux si nos souffrances servent la cause des âmes.
' Le 25 mars. — La délibération de la loi sur les
associations cultuelles est commencée depuis deux jours. Pour délibérer nous-mêmes en pleine connaissance de cause, nous avons renvoyé l'assemblée plénière des évêques qui devait avoir lieu en mars au mois d'avril, après le vote des lois qui régleront notre situation ofllcielle.
La loi sur la police des cultes a été votée au Sénat sans changements.
Le 26 mars, — Il faut cependant que le diocèse, au milieu de la tourmente, marche comme à T ordinaire. Je visite souvent mon grand séminaire. J'engage les directeurs à mettre eux-mêmes, sobrement et sans fracas, les jeunes gens au courant de ce qui se passe au dehors. Les études se poursuivent selon le plan nouveau arrêté Tannée dernière. Le professeur d'histoire ecclésiastique, chargé de l'histoire des idées en philosophie et de Tapologétique en théologie, se trouve horriblement chargé. Il assure qu'il s'embrouille et ne s'y reconnaît plus.
J'ai dû lui indiquer les moyens de s'y retrouver. Je lui ai tout simplement fait remarquer que, dans tous les manuels d'histoire, il existe -de temps en temps des chapitres consacrés au tableau des sciences, des lettres et des arts. C'est par ces chapitres de vulgarisation qu'il faut commencer. Ils énumèrent les principaux faits et donnent les principaux noms. Il est facile après de trouver les livres où sont décrites, pour chaque temps, les découvertes particulières dans les sciences et dans l'industrie. Puis, passant à l'histoire de
la philosophie proprement dite, on voit comment les systèmes des philosophes sont à la fois le point d'aboutissement d'un développement intellectuel antérieur et le point de départ d'un développement nouveau. Les philosophes reflètent dans leurs ouvrages l'état mental de l'humanité à un moment donné de l'histoire. La philosophie est essentiellement réflexion : de même que chacun de nous s'arrête de temps en temps pour réfléchir sur ses actes, pour les coordonner, les ramener à leurs principes et, par là même, les justifler ou les condamner à ses propres yeux ; de même l'humanité, par l'organe des philosophes, réfléchit sur elle-même, tâche d'organiser, de synthétiser la masse des idées ambiantes. Comme il y a toujours dans la vie mentale de l'humanité quelques idées fausses qui, dès lors, se contredisent, il y a des systèmes de philosophie qui, prenant pour centre d'organisation tantôt telle idée et tantôt telle autre, se contredisent les uns les autres et presque aucun n'est tout à fait faux ni tout à fait vrai ; surtout aucun n'est parfaitemcînt complet. La philosophie est ainsi comme la conscience de l'humanité et, en étudiant son histoire, on suit comme à la trace les développements successifs de l'intelligence humaine. Chacun des systèmes n'est d'abord qu'un produit et qu'un reflet, il fournit après une direction pour l'action future. Les philosophes inventent peu. Les vrais inventeurs d'idées sont les théologiens, les poètes, les savants, les hommes d'action et de vertu. L'idée, en eff'et, produit son œuvre dans l'humanité comme dans les individus
bien souvent avant d'apparaître à la claire conscience, à la distincte réflexion, encore enveloppée et comme embrumée par les sous-latences de l'instinct génial et divinateur.
II faut donc, pour saisir la marche des idées, comparer l'histoire de la philosophie à l'histoire des sciences, des lettres et des arts, non moins qu'à l'histoire politique. Il faut après souder tous ces résultats aux faits de l'histoire ecclésiastique. Les histoires de la civilisation que nous avons ne sont que l'enveloppe extérieure de cette histoire des idées. Cette dernière est, à vrai dire, l'histoire à la fois des ferments et des résultats idéaux de la civilisation.
Avec le professeur de philosophie du lycée nous avons eu déjà à Tévéché de nombreuses causeries sur ce sujet. Nous nous complétons les uns par les autres et nos conversations sont des plus intéressantes. Les jeunes gens du grand séminaire sont très captivés par ce cours qui, cependant, est loin d'être parfait. Et le professeur s'y passionne véritablement lui-même, modifiant sans cesse ses solutions à mesure que s'agrandit le cercle de ses connaissances; d'ici deux ou trois ans, son cours sera tout à fait remarquable.
Nos cours complémentaires fonctionnent bien.
Nos jeunes professeurs, frais émoulus des Universités, tout pénétrés encore des méthodes rigoureuses, les enseignent et les appliquent. Les professeurs de sciences ne se contentent pas d'exposer les résultats de la science faite, ils s'attachent, sur mon conseil, à raconter comment la science s'est faite, à
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montrer sur le vif les illuminations, les tâtonnements alternatifs, les hardiesses, les méticuleuses prudences de la science qui se fait. C'est cela seul qui est éducatif dans la science. Et assez peu importent les connaissances matérielles, la collection des formules qu'on oubliera; mais ce qui est important, de première importance, de première nécessité, c*est d avoir un esprit bon, qui estime le labeur scientifique et qui soit imbu de ces prudentes et si humbles et si dociles, et donc si chrétiennes méthodes.
En théologie de même, l'histoire du dogme, en même temps qu'elle fait comprendre la production successive des hérésies, fait pénétrer dans renseignement théologique quelque chose de plus humain. La vue des tâtonnements par lesquels les plus grands croyants sont arrivés à fixer la formule définitive du dogme enseigne la modestie et nous pénètre de reconnaissance envers TEsprit-Saint qui a bien voulu ne pas nous livrer à ces mêmes tâtonnements. Mais nous en connaissons d'autres, hélas 1 et n'en connaîtrions-nous pas, loin de nous enorgueillir des certitudes de notre foi, nous devrions nous tenir bien humbles et parler avec douceur et miséricorde à tous ceux qui ne les ont pas.
Le point sur lequel j'insiste avec tous les professeurs du grand séminaire, mes professeurs de pensée, comme j'aime à les appeler, c'est la nécessité de revenir aux règles trop oubliées de la logique, avant de discuter une doctrine ou d'essayer de la réfuter, d'essayer de la bien entendre et de la bien
pénétrer, par conséquent de se demander si le sens des mots employés est bien le même que celui que nous avons Thabitude d'entendre afin que, voulant et devant combattre, nous ne risquions pas de nous battre contre des moulins à vent.
Comme j'exposais un soir ces idées devant le supérieur, M. Corbon, il me dit :
— Mais cependant, Monseigneur, n'est-il pas déplorable que les contemporains prennent des mots dans des sens qui ne leur appartiennent pas? Quand le sens d'un mot est fixé par l'usage des bons auteurs, pourquoi le détourner de son sens et étendre ou restreindre ou même déformer sa signification?
— Mon cber Supérieur, répondis-je, s'il y a en cela matière à condamnation, cela regarde les académies. Nous autres théologiens n'avons pas à nous inquiéter des mots, mais des choses. Et qu'importe comment on parle si l'on pense vraiment de même?
— Je crois. Monseigneur, qu'il est difficile de penser de même quand on parle difFéremment. Et nous, catholiques, avons-nous le droit de changer les formules de nos dogmes? Ce n'est pas seulement le sens que l'autorité de l'Église et du Saint-Esprit nous impose, mais la formule même.
— Je vous attendais bien là. Je suis sur ce point tout à fait de votre avis. Mais en quelle langue se trouvent donc exprimées les formules dogmatiques? En latin ou en français?
— En latin, assurément. Monseigneur.
— Et quelle est la raison qu'on donne dans tous les manuels du choix d'une langue morte pour for-
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muler la doctrine? N'est-ce pas que cette langue étant morte ne risque plus de voir changer le sens de ses mots?
— Sans doute, Monseigneur.
— D'où il suit, ce me semble, mon cher Supérieur, que la formule imposée est latine et non française, allemande, anglaise ou italienne, que, dès lors, il importe assez peu pour la traduire qu'on emploie d'un siècle à l'autre des mots un peu différents, pourvu que le sens soit bien rendu au moment de la traduction. Si donc les mots vivants de nos langues viennent, selon la loi de tout ce qui vit, à se transformer un peu, à changer de signification par l'usage — et l'usage ne va pas sans quelque usure — ne nous obstinons pas à garder tous les vieux sens, mais acceptons de donner à nos pensées les expressions usitées par la grande majorité des penseurs et des écrivains. Pourquoi nous obstiner à désigner un carré par le mot cadran^ quand ce mot veut maintenant dire quelque chose de rond? Ayons soin de bien préciser, définir et distinguer, selon l'usage de nos anciens, et laissons la langue se transformer selon des lois dont nous serions bien impuissants à empêcher la réalisation.
— Vous pensez donc. Monseigneur, que la science sacrée doit conformer son langage à celui des philosophes séparés? J'estimerais, au contraire, que c'est l'abaisser que de la mettre ainsi comme à la remorque des écrivains du siècle. C'est leur mauvais esprit qui déforme leur langage, et toutes ces transformations du sens des mots dans la langue philoso-
phique ne prouvent que les oscillations et les défaillances de la pensée.
— Mais je n'ai pas dit que nous devions néces sairement nous mettre à parler comme eux. J'ai dit seulement que, si nous voulons être entendus par eux et par ceux qui les lisent, en un mot, par le public, il faut commencer par les bien entendre, par préciser le sens qu'ils donnent aux mots et faire voir en quoi le sens que nous leur donnons nous-mêmes diffère du leur. C'est au public de choisir. S'il estime que nous parlons mieux que les autres, si nous avons assez d'autorité pour le lui persuader, il parlera comme nous.
— D' ailleurs, interrompit l'abbé Maleville, qui assistait à la conversation et depuis un moment témoignait quelque impatience, pourquoi parlonsnous? Pour nous faire entendre. Si donc nous voulons nous faire entendre, il faut donner aux mots le sens même que leur donnent les gens à qui nous parlons. Pourquoi tant de morgue et tant d'orgueil que nous nous imaginions que nous sommes les seuls à bien parler et que, parce que nous avons le dépôt des vérités de la foi, nous gardons aussi le dépôt de la beauté du langage et de rinfaillibilitc lexicographique ? Aurions-nous d'ailleurs plus raison encore en voulant que les mots ne changent nullement de sens, en nous obstinant à ne pas entendre les autres, quelle chance avons-nous de nous faire entendre d'eux?
— D'autant, ajoutai-je, que les changements dans le sens des mots ne sont pas toujours arbitraires, je
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dirais presque qu'ils ne le sont à peu près jamais, et que ces changements correspondent à de générales modifications d'idées. Il y a en philosophie, quoi que quelques-uns parmi nous en puissent penser, un progrès à peu près constant. La réflexion par l'analyse épure et précise les notions ; les systèmes, sous le double effort de la critique externe et de la tendance interne à la cohérence, deviennent peu à peu plus homogènes, plus harmonieux, plus logiques. La critique extérieure les force de tenir compte de faits négligés; la tendance à la cohérence élimine peu à peu les contradictions internes. Ainsi les termes des problèmes se précisent de plus en plus par ranalyse des notions. Et c'est quelque chose qu'un problème bien posé pour approcher de la solution. Pour prendre un exemple, voyez la problème du libre arbitre. On a de tout temps élevé des objections contre la liberté de la volonté au nom des nécessités de l'intelligence : prescience de Dieu, infaillibilité des futurs, raison suffisante, inintelligibilité de la contingence, opposition des lois scientifiques, et, durant de longs siècles, les partisans du libre arbitre ont essayé, pour répondre, de concilier la liberté et la science. Mais, à mesure que le problème se discutait, on en percevait de plus en plus nettement le malentendu. Il ne saurait être question de conciliation entre deux notions contradictoires tant qu'on les laisse sur le même plan. La science et la connaissance sont de leur nature déterminées et ne peuvent être que déterminées; la liberté est de sa nature indéterminée ou elle n'est
plus liberté. La conciliation est donc impossible. Les intellectualistes en la réclamant, les volontaristes en essayant de la découvrir, faisaient donc les uns et les autres des pétitions de principe. La question se trouve ainsi ramenée à ces termes simples : Fautil considérer le monde comme un théorème de mécanique, comme dominé par l'intelligence, et par conséquent doit-on regarder la volonté comme la ser-, vante toujours docile de la connaissance? Ou bien, au contraire, le monde doit-il être regardé comme, une œuvre morale, comme une œuvre de volonté, où Fintelligence n'interviendrait que pour refléter ce qu'a décrété la volonté, déterminer les moyens nécessaires à la réalisation des buts de la volonté et. les conditions de son exercice? Dans le premier cas, il est clair qu'il ne saurait y avoir de libre arbitre, tandisque, dans le second, le libre arbitre doit avoir sa place marquée dans le gouvernement moral d& l'univers.
Il en est de même pour un très grand nombre d'autres questions.
C'est ainsi, par des entretiens nombreux avec, chacun des hommes à qui j'ai confié une charge spéciale, que j'arrive aies pénétrer de ma pensée, et,; pour peu qu'ils soient dociles et qu'ils aient bonne volonté, à en faire les instruments de l'œuvre que je poursuis, instruments d'autant plus souples et à la fois d'autant mieux trempés qu'ils font ce qu'ils ai-' ment, ce dont ils comprennent les raisons. Ainsi pénétrés des pirincipes qui m'animent, connaissant le but poursuivi, sachant bien que je ne veux que la
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justice et le meilleur service des âmes, je puis leur abandonner et je leur abandonne, en effet, les décisions de détail. Libres et responsables chacun dans sa sphère, assurés que des ingérences étrangères ne viendront pas déformer leur œuvre, ils s'intéressent à ce qu*ils font. Chacun a sa tâche, je ne suis et ne . veux être que l'observateur et le juge, toujours prêt à donner des conseils, mais m'efForçant de n'intervenir que lorsqu'il est constaté que les choses vont tout de travers.
Alors même qu'un subordonné paraîtrait user de moyens différents de ceux que j'aurais employés moi-même, j'attends l'effet pour juger. Et c'est bien l'effet qui doit décider de tout. Les moyens doivent diflFérer avec les instruments, donc avec les hommes. Telle chose faite par un homme sera bien faite de cette façon, et par un autre homme d'autre façon. Qu'importe pourvu qu'elle soit faite et bien faite? Vouloir que tous les hommes agissent de même, en partant du même point pour atteindre le ném ; but, c'est ne pas tenir compte de la différence naturelle qui se trouve entre les hommes. Les grands marchent à grandes enjambées, les petits ne peuvent avoir si longues les jambes : qu'importe s'ils remuent leurs pieds plus vite et arrivent aussi tôt?
Le 27 mars, — Durant tout ce carême, cinq chanoines et l'abbé Maleville sont en courses à travers le diocèse. L'évêché a demandé à chaque curé l'ordre et l'horaire des exercices quadragésimaux. Ces messieurs s'arrangent de façon à arriver aux heures des
exercices ou le dimanche à l'heure des offices ou du catéchisme, ils y assistent et font un rapport. C'est surtout dans les paroisses les plus éloignées des voies ferrées, où se trouvent de pauvres petits curés fraîchement sortis du vicariat, que je veux qu'on aille. Il faut qu'aucun prêtre ne se sente tout à fait livré à lui-môme durant une année entière.
J*ai invité, par une lettre circulaire, les curés doyens à se rendre, plus souvent que parle passé, dans les églises succursales dont ils ont la charge. Il faut, tout en laissant chacun libre de bien faire, resserrer les liens du corps clérical et assurer une forte cohésion, en même temps que, s'il le fallait, réprimer les faiblesses, mais surtout stimuler le zèle et l'entretenir.
Le 29 mars, — La loi sur les associations cultuelles est votée à la Chambre et au Sénat.
Les députés de la droite unis à ceux du centre ont pu obtenir que des associations cultuelles puissent se former entre plusieurs communes du même canton.
Cette disposition nous permettra d'assurer à peu près les catéchismes et les cérémonies. Sans cela nous aurions dû abandonner toutes les paroisses où les dons volontaires n'auraient pas permis de subvenir aux frais du culte et à l'entretien des curés. Les Chambres ont reculé devant la perspective de priver brutalement la moitié de la France de tout service religieux.
Mais on a formellement refusé le droit aux asso-
dations paroissiales de se concerter en dehors des limites du canton, et d'entretenir à frais comnauns des œuvres communes. On a de même refusé de reconnaître, en dehors de cette fédération d'associations, le droit d'exister à une association cultuelle diocésaine dont les membres pourraient être disséminés dans tout le département.
11 nous faut donc former pour les séminaires une société civile et sans doute subvenir aux frais dentretien de Tévèché et de ses bureaux à titre d'administrateurs des établissements possédés par la société civile. Chaque association paroissiale étant par ailleurs libre de la disposition de ses deniers, on pourra, je Tespère, déterminer, en dehors de toute entrave possible, la part contributive de chacune d'elles pour l'entretien des œuvres diocésaines. Malgré les rigueurs et les malveillances de la loi, nous pourrons vivre... si nous ne mourons pas de faim.
Des amendements venus de l'extrême gauche sont allés jusqu'à préciser les locaux qui pourront former la propriété immobilière des associations paroissiales. Et d'abord on ne voulait admettre que l'église et la sacristie. Cependant on a obtenu que chaque association pourrait posséder autant de lieux spécialement consacrés au culte qu'il entre de communes dans l'association cantonale, plus un logement de gardien, avec jardin, près de chaque église, et un presbytère avec jardin au siège de l'association.
Plusieurs députés de la droite voulaient faire com-
APRiS LE CONCORDAT 87
prendre parmi les propriétés immobilières autorisées les locaux scolaires, nous avons agi de façon que cet amendement ne vînt pas en discussion. Tout ce que la loi ne défend pas est permis. On a fort habilement fait entrer dans la définition des presbytères les mots : « habitation destinée aux ministres du culte, aux servants et aux services annexés. » Une maîtrise est une école et le patronage est bien voisin de Técole. Le catéchisme est aussi un service annexé, et les cours d'adultes, les conférences sont des prolongements du catéchisme. Si l'on ne peut aboutir ainsi, il faudra alors avoir recours à des sociétés civiles. Mais, si l'amendement était venu en discussion, on nous aurait sûrement réduits à la possession des seuls presbytères proprement dits.
Des journaux, la loi votée, — je reconnais à leur actif qu'ils ont gardé le silence tout le temps de la discussion, — ont blâmé nos timidités. Il eût fallu, selon eux, revendiquer hautement nos droits et la droiteauraitdûs'uniràl'extréme gauche pour repousser l'ensemble de la loi et jeter par terre le cabinet. — En quoi aurions-nous été plus avancés? Le nouveau cabinet eût été pire que celui-ci qui, du moins, ne pousse pas aux extrêmes et a laissé s'introduire dans la loi quelques dispositions un peu libérales. Nous eussions indisposé les gens du centre, qui ont fait beaucoup d'efforts en notre faveur. Par dépit, ils auraient après voté contre nous tout ce qu'on aurait voulu. Au lieu de cela, leurs votes se sont rencontrés presque toujours avec ceux de nos amis, l'habitude
est prise de conférences et d'entente. Cela pourra servir en d^autres occasions, et surtout au moment des élections. — La politique du tout ou rien est la plus sotte de toutes, c'est d'ordinaire la politique du rien du tout. Il ne faut pas tant protester, crier dans les journaux et à la tribune, mais tâcher, si Ton peut, d'obtenir quelques résultats. Les catholiques trop longtemps ont déclamé. A ce jeu, ils ont tout perdu, tâchons de sauver les lambeaux de ce qui nous reste pour, avec ce point d'appui, si faible qu'il soit, essayer de reconstituer nos œuvres et de reconquérir notre liberté. 11 n'y a qu'une politique qui vaille, la politique des résultats. Nous voulons notre liberté, nous ne voulons que la liberté, mais nous la voulons entière. Nos orateurs à la Chambre, nos journalistes dans la presse, nos conférenciers partout parlent sur ce thème et mettent au jour que les lois votées, la première en particulier, sont en opposition formelle avec les principes du catholicisme.
Il reste maintenant aux évéques à se réunir et à prendre les décisions nécessaires.
Tours^ le 10 avril. — L'assemblée épiscopaleest au grand complet. A peine quelques absences justifiées par la maladie.
La commission préparatoire avait loué un vaste hôtel où presque tous nous avons nos chambres, le service est fait par nos domestiques que nous avons amenés. Les repas peuvent être pris sur place et nous avons au premier une grande salle, qui est la sallo des délibérations.
Le premier acte de rassemblée a été d'envoyer une dépêche au Saint-Père pour Tassurer de notre amour et de notre fidélité et lui demander sa bénédiction. Il va sans dire d'ailleurs que nous avions prévenu le Saint-Siège de la réunion.
Lapremière question qui s*est posée était desavoir si nous appellerions cette réunion un concile ou simplementun congrès. J'aibeaucoup insisté, de concert avec mes confrères de la commission préparatoire, pour que nous ne prenions pas le titre, à mon gré trop officiel, de concile. Nous ne nous réunissons pas dans une église, plusieurs formes canoniques n'ont pas été observées, il ne faut pas que des défauts dans la forme puissent fournir un prétexte à la conscience de qui que ce soit pour ne pas obéir aux résolutions votées. Mais j'insistai sur la nécessité de nous reconnaître tous liés au for intérieur par l'obligation de respecter les décisions qui auraient été votées, en sorte que la non-observation des décisions approuvées par le Saint-Siège pût donner lieu à une action ecclésiastique et servir même de base à une sentence d'excommunication prononcée régulièrement.
Cette première résolution une fois votée, il fallut décider de l'ordre dans lequel auraient lieu nos délibérations. Deux objets principaux devaient se partager notre attention : !• l'altitude commune à prendre vis-à-vis du gouvernement et des lois récemment votées ; 2* la réorganisation du culte.
Un grand nombre d'évêques étaient d'avis de commencer par régler d'abord la question politique. Le cardinal président s'est prononcé pour cette manière
de procéder, et on allait prendre une décision dans ce sens lorsque mon confrère de la commission, Tévéque de Blampignac, a fait observer les inconvénients graves qui pourraient résulter d'un tel ordre de procédure. Au fond nous sommes d'accord sur l'attitude à prendre et sur la protestation que nous devons faire entendre à propos de l'article « sur l'ingérence des autorités étrangères ». On n'est même si impatien tde procéder àcette discussion que parce que nous en avons tous très gros sur le cœur et que nous avons hâte de répondre par nos paroles et par nos actos à cette sorte de provocation. Mais il faut bien reconnaître que, si naturel que puisse être ce sentiment, il est plus sage de n'y pas céder, car ce n'est pas, à vrai dire, le plus pressé. Le plus pressé c'est d'aviser à l'organisation ecclésiastique. Il est urgent de prendre les mesures d'ensemble capables sinon d'arrêter le mal, dumoins de l'empêcher de se changer en désastre. Et si nous adoptions dès le début de l'assemblée une attitude protestataire, ne pourrait-on pas craindre que la force vînt nous empêcher de continuer l'œuvre urgente de la réorganisation ? Donnons d'abord les moyens de vivre à nos prêtres, au culte et à nos œuvres, nous verrons après à affronter les foudres gouvernementales.
Cet avis a été entendu et il a été convenu que l'on procéderait d'abord à la réorganisation.
La séance allait être levée, mais auparavant je demandai à l'assemblée ce qu'il convenait de faire vis-à-vis de la presse. La commission avait décidé de n'admettre à cette première réunion aucun représen-
tant de journaux, réservant à rassemblée la décision définitive. Trois partis se présentaient : n'admettre personne, admettre tout le monde ou n'admettre que quelques journaux. Admettre tout le monde pouvait être dangereux, nos délibérations couraient risqued'être travesties et défigurées; n'admettre personne, c'était nous mettre à dos la presse entière; n'admettre que quelques privilégiés, c'était sans doute fort délicat. Cependant c'était selon moi le meilleur parti. Nous ne pouvions pas espérer que rien de nos délibérations ne transpirât au dehors. Autant valait une certaine publicité qu'une non-publicité livrée à toute espèce de racontars. Les récits des journalistes présents se contrôleraient les uns par les autres et fourniraient au besoin la preuve de l'exactitude de nos communiqués officiels.
Mais quels journaux devait-on admettre parmi ceux qui avaient fait des démarches pour obtenir une entrée? Il fut aisément convenu d'abord que l'on exclurait tous ceux qui se montraient d'ordinaire grossiers et calomniateurs de parti pris. Ainsi la Lanterne^ V Intransigeant^ la Petite République se trouvèrent par là même exclus. Ils pourraient bien crier tant qu'ils voudraient, ils resteraient à la porte, on saurait qu'ils y sont et qu'ils ne peuvent rien publier que d'après les autres. On convint ensuite d'accorder l'entrée à tous les journaux courtois et libres d'allures, tels que les Débats, le Temps, le Figaro, le Gaulois. — Quant à nos amis dévoués, tels que V Univers, ou la Groix, ou le Olobe catholique, non seulement ils auraient leur libre entrée, mais
même ils recevraient les premiers communication de tous les documents officiels, même avant les agences, de façon à leur donner une avance et une supériorité. Aimons qui nous aime, soyons courtois avec ceux qui sont courtois, excluons qui nous exclut, c'est la seule règle possible dans les relations collectives Ce ne sont assurément pas les préceptes de l'Évangile. Mais les préceptes de l'Évangile ne règlent que la conduite d'homme à homme, et nan pas du tout la conduite de groupe à groupe, de parti à parti, ni même de peuple à peuple. Ici la justice seule doit régler les relations. La charité où Ton fait abandon volontaire de ses propres droits deviendrait plus d'une fois injustice. Car étant lié à d'autres dans le groupe, dans le parti ou dans la nation, ce ne serait plus seulement de ses droits propres que l'on ferait abandon, mais aussi de ceux des autres. Et ainsi, pour être charitable vis-à-vis d'un ennemi, on risque de ne l'être point ou même d'être tout à fait injuste envers un ami dévoué. — La morale, quoi qu'on en ait voulu dire depuis Pascal, n'est pas chose simple et tout n'y est pas tout à fait uni.
Le 11 avril, — Ce matin nous nous sommes réuDis en commissions régionales : sud-ouest, ouest, nordouest, nord-est, est, sud-est, midi, centre-montagnes, centre-plaines, Paris et région parisienne, 2n ayant soin de grouper les évêchés et archevêchés plus d'après la nature du sol, les sentiments présumés et les ressources des habitants que d'après la
rigueur géographique. Dans ces commissions chaque évoque a lu un rapport sur son diocèse, sur les ressources dont on y pouvait faire état, sur la manière de les recouvrer et la façon de les dispenser. Chaque groupe a élu un commissaire et ces commissaires réunis sont chargés d'élaborer ce soir un projet qui sera soumis demain à l'assemblée plénière. J'ai été élu commissaire par mon groupe ce matin La commission réunie ce soir a délibéré, mais rien n'est encore décidé. La plupart des rapports épiscopaux sont bien faits, nets, précis, indiquant avec clarté la situation, quelques-uns sont vagues, filandreux, pleins de rhétorique et de déclamation, affirmant à grand renfort d'apostrophes le dévouement de leurs diocésains à la cause religieuse, parlant de sommes considérables, mais n'indiquant aucun chiffre. Ah 1 les mots!... les mots !... Ce n'est pas de mots que nous avons besoin à cette heure, mais d'argent! Eh! oui, d'argent!... Vil métal tant que l'on voudra, mais indispensable. Et autant j'estimais jadis que nous lui sacrifiions parfois trop de choses, autant je trouve maintenant que nous devons nous préoccuper d'en trouver. C'est qu'autrefois nous avions en somme à peu près le nécessaire et, pour développer des œuvres onùi il entrait quelquefois autant de gloriole que d'espritde bienlaisance, quelques-uns recouraient à des moyens qui n'étaient ni nobles, ni dignes même, la main toujours tendue, comme de perpétuels mendiants. Et l'on s'était si bien habitué à ce rôle que ni le public ni souvent les prêtres ne distinguaient plus entre les personnes et les œuvres et que l'on ne
savait plus si c'était pour nous-mêmes ou pour nos œuvres que nous sollicitions et que nous recueillions les largesses bénévoles. En sorte que quelques-uns des défauts qui se remarquent chez ceux qui vivent d'aumônes se faisaient voir plus d'une fois au caractère de certains prêtres : ils étaient timides, dociles, flatteurs, se terrant et parlant bas, ayant toujours peur, s'ils parlaient plus haut ou s'ils relevaient réchine,de faire envoler l'aumône. Et la religion, au lieu de profiter de pareilles mœurs, en souffrait tout au contraire, car il vaut bien mieux qu'il n'y ait que six cierges à l'autel un jour de très grande fête et que le caractère du prêtre brille avec éclat aux yeux de tous ; que la chasuble ou la chape soient fanées et usées et que l'on sache que la dignité sacerdotale du célébrant est en or vierge et tout battant neuf.
Mais aujourd'hui l'argent nous est nécessaire et il ne s'agit plus de l'obtenir des condescendances individuelles, mais de la bonne volonté générale des fidèles. Et ce sont les voies et les moyens d'atteindre cette bonne volonté générale que je trouve très difficile de découvrir.
Le 12 avril. — La commission générale a ce matin délibéré de nouveau et voici enfin les résultats auxquels nous nous sommes arrêtés. Les ressources volontaires sur lesquelles on peut compter sont tout à fait insuffisantes.
Le système qui consistait à réunir tous les fidèles en associations paroissiales où chacun serait taxé au prorata de sa feuille d'imposition, et sur lequel au
début je fondais beaucoup d'espoir, parait ne devoir donner à peu près rien. Les rapports au moins en ce qui concerne les paroisses rurales sont presque unanimes.
Les bons paysans à qui le curé demande s'ils veulent la continuation des offices et des secours de la religion répondent à peu près tous oui, sauf dans certaines régions de la Beauce, de l'Ile-de-France, de la Champagne, de la Bourgogne et du Languedoc; si le curé prie, après, tous ceux qui ont répondu de façon affirmative de se réunir pour aviser aux moyens de maintenir la religion, plusieurs font défaut, mais cependant ils viennent encore en assez grand nombre.
Mais quand, réunis, le curé expose qu'il faut de 1,000 à 1,200 francs d'argent pour entretenir le culte, et qu'il convient que chacun s'engage pour une somme proportionnelle à ses facultés assez justement représentées en somme par la feuille du percepteur, tous s'assombrissent et presque personne ne veut s'engager. Ce pays soi-disant démocratique manque si complètement d'esprit public, ils sont tous si gangrenés par la pratique de quarante ans d'une démocratie où tout le souci des gens au pouvoir a consisté à s'exempter, eux et leurs fidèles, de toutes les charges pour se réserver toutes les faveurs, que c'est à qui cherchera une excuse pour ne s'engager à rien et pour rejeter la charge sur le voisin. Les curés ont eu beau faire, ils n'ont pu obtenir presque nulle part, sauf en quelques cantons du Rouergue ou de la Bretagne, des promesses
fermes d'argent. En revanche un assez grand nombre de grands propriétaires et de châtelains ont offert de subvenir par eux-mêmes à l'entretien du curé et à tous les frais du culte. Mais, quand les curés leui ont demandé s'ils consentiraient à verser leur offrande à la caisse centrale de Tévéché, la plupart ont répondu qu'ils voulaient savoir ce qui adviendrait de leur argent et qu'ils ne le donneraient qu'à la condition qu'il fût afTecté au service paroissial là où se trouve leur château ou leur domaine. — C'est tout ce qu'il y a de plus naturel.
Ainsi, le péril qui nous guette et qui se représente menaçant dès que nous avons cru pouvoir l'éviter, c'est que le prêtre, échappé à la servitude lointaine et par là moins redoutable de l'État, ne retombe sous laservitudeimmédiateetpeul être insupportable d'un bienfaiteur souvent orgueilleux et parfois très peu chrétien. — D'autre part, si l'on acceptait une telle situation, les petits propriétaires, les journaliers, la masse rurale des électeurs s'habitueraient à voir les catéchismes, les offices, les baptêmes, les enterrements, les mariages se célébrer comme par le passé sans avoir eux-mêmes à peu près aucun sacrifice à s'imposer. Quel espoir aurions-nous alors de voir jamais un réveil s'opérer et des institutions plus libérales et plus justes s'établir enfln?
Il fut donc décidé, à la suite des considérations que je résume et qui furent présentées par plusieurs confrères, que l'on proposerait à l'assemblée de n'accepter que les contributions volontaires dont le produit serait versé à l'évêché, pour être réparti
après entre les diverses paroisses au prorata des besoins. C'était simplement faire confirmer et rendre définitive la décision toute semblable déjà adoptée dans nos précédentes assemblées.
Mais cette résolution était toute négative. Elle diminuait nos espérances de ressources, et il s'agissait de les augmenter.
On proposa d'augmenter le casuel. — On ne prit sur ce point dans la commission aucune résolution ferme, il fut simplement entendu qu'on soumettrait la proposition à l'assemblée générale.
Mais cette proposition en fit naître une autre. De toute façon et quel que fût le tarif ultérieur des oblations, soit qu'il fût maintenu ou relevé, il était avéré que certaines cures dans chaque diocèse étaient par le casuel surabondamment pourvues de ressources tandis que les autres n'en possédaient point. On décida donc de proposer à l'assemblée que le casuel de toutes les paroisses serait désormais versé en entier dans la caisse diocésaine pour être après réparti entre les diverses paroisses du diocèse, ce qui ne faisait d'ailleurs que rendre obligatoire et générale une mesure déjà adoptée à peu près partout et sur le vœu même des premiers intéressés.
Il y aurait lieu d'examiner s'il ne conviendrait pas qu'une proportion à déterminer fût réservée pour être attribuée au curé qui a fait la cérémonie.
Mais nous étions encore fort loin de compte. Il fallait, pour vivre, réaliser de notables économies. Un seul moyen se présentait : réunir pour la vie commune en un ou plusieurs groupes selon l'étendue
des cantons les curés de chaque doyenné. De là à cheval, à pied ou à bicyclette, ils iraient chaque matin enterrer, marier, faire des catéchismes dans leurs églises ; l'après-midi ils visiteraient les malades, chacun demeurant chargé de sa paroisse. Chaque paroisse aurait la messe le dimanche, mais les vêpres plus rarement. Il faut d'ailleurs prévoir que beaucoup de prêtres déjà âgés auront bien de la peine à se faire à ce régime, il y aura des retraites volontaires. D'un autre côté il est probable que le nombre des vocations sacerdotales va se raréfier encore. Pour assurer seulement le service de la messe dominicale dans la plupart des paroisses actuelles nous aurons beaucoup de mal, et les prêtres chargés du service en auront bien plus encore. Il faudra donc leur laisser souvent l'après midi du dimanche pour se reposer et l'on peut compter que la moitié au moins des paroisses vont être privées du service vespéral. Peut-être ne convient-il pas trop de s'en plaindre. Les petits commerçants des bourgs, épiciers, aubergistes, tailleurs et cordonniers même se ressentiront bientôt de l'absence de l'office du soir. Les gens des villages n'ayant plus de prétexte pour descendre au bourg iront de préférence aux villes voisines etle petit commerce rurale dépérira promptement. Nous ne devons rien faire pour éviter ce malaise, c'est lui au contraire qui pourra, au temps voulu, nous servir. Et en efifet comment pourrions-nous espérer que les électeurs consentiront à changer l'état actuel s'ils n'en souffraient pas du tout?..
L*heure de l'assemblée générale sonne, je m'y rends.
Le 14 avril, — L'assemblée générale a ratifié les propositions de la commission. Seule la décision concernant les bienfaiteurs les plus généreux a soulevé une discussion. Quelques prélats ont demandé quelle était cette suspicion dont on semblait vouloir frapper les plus nobles et les plus religieuses familles du pays, pourquoi on ne laisserait pas l'évoque dans chaque diocèse libre de prendre en ce point comme en beaucoup d'autres les mesures qu'il jugerait les meilleures ? — C'était, sous ce pré texte, la tendance au particularisme qui se montrait.
Il ne fut pas malaisé de répondre qu'aucune famille vraiment chrétienne ne pourrait se sentir atteinte par une mesure générale, prise pour l'ensemble du pays; qu'au contraire, prise dans un diocèse particulier, la même mesure pourrait paraître s'appliquer nommément à telle famille, et qu'enfin, si les évéques devaient demeurer libres dans le détail de l'administration de leurs églises, cependant, pour tout ce qui avait un caractère général, ils étaient tenus d'adopter des règles uniformes. Il importait de marquer à tous par des marques éclatantes l'union de l'épiscopat. — Et la résolution fut votée.
Lb 16 avril. — La journée d'hier a été consacrée à rechercher quelles sont les ressources positives dont nous pourrions faire état. — Un de nos confrères
vénérable vieillard de quatre-vingts ans, qui administre son diocèse depuis plus de trente années, nous a confié qu'il était moins que nous tous pris au dépourvu. Tous les ans, depuis son élévation à Tépiscopat, il a, sur ses revenus et sur les aumônes qu'on lui a confiées, prélevé une somme qu'il a conservée et dont les intérêts et le capital forment maintenant un chiffre assez rond qui lui permettra de faire vivre ses prêtres quelques années et de voir venir. — Mais cela même n'est pas une solution, car les réserves de notre confrère ne sont pas assez considérables pour que les revenus puissent lui suffire sans toucher au capital.
Il fallut alors en venir à établir la contribution des familles catholiques, telle ou à peu près que mes prêtres et moi en avions élaboré le projet au synode de Châteaurenard. Il était cependant délicat de venir nous-mêmes imposer cette contribution comme une obligation de conscience.
C'est alors qu'un prélat prit la parole et dit :
— Il y a un moyen bien simple de résoudre cette difficulté de forme, c'est que, dans l'adresse au Saint-Père que nous sommes résolus de rédiger comme conclusion de cette assemblée, nous suppliions le Pape d'écrire aux fidèles de France une encyclique où il promulguera et fortifiera de son autorité cette nouvelle obligation. Nous-mêmes après et nos prêtres n'aurons plus qu'à commenter la parole pontificale et à trouver les moyens pratiques d'en assurer l'observation.
« Cette procédure me parait avoir un autre avan-
tage, continua cet évêque : il est impossible que cette assemblée ne proteste pas contre la mesure législative qui nous interdit de faire appel à l'autorité de Rome. Au lieu d'une protestation verbale que le public ne s'expliquerait peut-être pas très bien, et qui aurait l'apparence, fâcheuse en ce pays, de paraître s'élever contre une loi sans nécessité, faisons profession d'ignorer la loi et montrons, par notre volonté même sur un point déterminé, que nous ne pouvons agir en évêques catholiques sans faire appel à l'autorité de Rome. Ce n'est pas une protestation platonique que nous ferons entendre, mais par le fait seul que nous agissons en évêques catholiques nous ne pouvons que transgresser un édit qui ne saurait nous lier. »
Ces sages paroles furent approuvées. La rédaction de l'adresse et la clôture du Congrès sont fixées à l'après-midi d'aujourd'hui.
Le 17 avril, — L'adresse est votée et l'assemblée s'est séparée après un salut solennel à la basilique Saint-Martin. Le cardinal archevêque de Tours a pris la parole pour annoncer aux fidèles les principales résolutions que nous avons prises et donner lecture de notre adresse au Saint-Père.
Chacun de nous, dans un mandement, va publier de même les résolutions générales déjà connues par les journaux, l'adresse sera lue en chaire partout.
ChâteaiirenardJeSO avril, — Jusqu'à présent le gouvernement s'est tu, mais les journaux sectaires font
102 LE JOURNAL d'UN ÉYÊQUE
rage en l'absence du parlement. Ils font voir que la* loi défendant l'appel aux autorités étrangères a été outrageusement violée. Ils somment le gouvernement de poursuivre.
Nos journaux répondent que ce conflit était infaillible, que les évèques, d'après le catéchisme, doivent être soumis au Pape et que, dès lors, il n'est pas possible qu'ils demeurent catholiques s'ils se résignent à ne jamais faire appel à l'autorité papale.
Les journaux libéraux gémissent et nous accusent d'imprudence. Il valait mieux attendre. Le temps aurait arrangé les choses. — Le gouvernement fait le mort.
Le 2 mai, — Une interpellation est annoncée sur l'attitude « factieuse » de l'épiscopat. — Le parlement rentre dans trois jours.
Le 12 mai. — L'interpellation a lieu aujourd'hui même. — La persécution est imminente. J'ai retenu en ville un appartement. Les sympathies libérales qui paraissaient être pour nous, tournent. Depuis quelques jours les principaux journaux du centre gauche, à la suite de quelques interviews prises par des reporters aux chefs de ce groupe, accentuent leurs récriminations contre nous. — On fait courir le bruit que les évêques ont demandé au Pape de lever des impôts en France. Et on brode là-dessus tout ce qu'il est facile d'imaginer.
Le 14 mai. — Nous y sommes. Les événements se
précipitent avec une rapidité terrible. LHnterpellation a eu lieu. La discussion a duré deux jours. Le gouvernement s'est défendu mollement. On voyait qu'il aimait autant s'en aller. Il n'a pas nié la transgression de la loi. Il a dit qu'il avait déjà pris des mesures pour que cette transgression de la loi fût sans effet, qu'il verrait s'il y avait lieu d'exercer des poursuites.
On a insisté. Le ministère a déclaré qu'il ne voulait pas se considérer comme obligé à poursuivre. Le centre gauche à ce moment s'est rangé à cet avis. Voilà pour la première journée.
Le lendemain les socialistes ont pris la tète du mouvement et ils l'ont gardée. Un ordre du jour ?. été voté réclamant des poursuites immédiates contre tous les transgresseurs des lois de la République.
Le 16 mai. — Péniblement un ministère d'extrême gauche a été formé. On le présente au pays comme un ministère de concentration anticléricale. Et en effet il s'y trouve plusieurs ministres qui, dans toutes les questions autres que les questions religieuses, votent avec les modérés. Pour nous c'est le ministère des Loges.
Châteaurenard^ 45, rue des Arcades, 18 mai, — J'ai été expulsé hier du palais épiscopal. Dès le jour levant le préfet, assisté du commissaire central, est venu me signifier un arrêté ministériel; j'ai protestd, introduit un référé devant le président du tribunal civil. Le préfet a donné l'ordre au commissaire d'à-
i04 LE JOURNAL D*L\\ ÉYÊQCE
gir ; j ai dû, au mépris de toutes les lois, céder à la force. On ne m*a même pas permis d*emporter mes papiers, ni ceux qui regardent l'administration. Les scellés ont été apposés partout.
La chose a été faite si vite, les issues de Tévêché avaient été si bien gardées que personne ou à peu près hors de l'évéché ne s'en est aperçu.
Je me suis rendu directement à la cathédrale où j'ai dit ma messe que je n'avais pas encore eu le temps de dire. Durant ce temps la nouvelle sans doute se répandait car, à la dernière bénédiction, j'ai pu voir la cathédrale remplie d'une foule qui paraissait agitée de sentiments assez vifs. Après les dernières prières je suis rentré à la sacristie où j'ai trouvé tous les marguilliers et tous les catholiques marquants de la ville. Ils paraissaient, selon les caractères divers, ou très exaltés ou très abattus. Ils me disent que la ville entière est dans la cathédrale ou sur la place.
El la rumeur, en elTct, qui régnait très sourde dans la cathédrale durant ma messe, comme retenue par le respect dû à la célébration des mystères, s'enfle et augmente d'instant en instant. On entend de la sacristie le bruit des conversations, des exclamations et même des cris.
On me presse de parler, et, ne pouvant atteindre la chaire, je monte à la tribune de l'orgue par des couloirs détournés. Le silence se fait peu à peu. Puis une émotion monte tout à. coup au moment où je vais parler et on crie : Vive Monseigneur î...
Très ému moi-même je fais signe de la main afin
, ^— ^^^« Il ifi - ■■ •*
qu'on se taise. Mes vicaires généraux et mes sacristains font aussi de grands gestes pour apaiser tous ces cris. J'ai parlé quatre ou cinq minutes. J'ai renouvelé ma protestation, j'ai montré la loi violée par le gouvernement qui devait être le gardien des lois. J'ai fait appel au calme, à la modération, j'ai engagé cette foule à se retirer paisiblement, à retourner à ses occupations, mais à bien se souvenir qu'elle seule était désormais la gardienne et l'espérance de la justice chrétienne, que le bulletin de vote que, dans quelques mois, la loi mettrait en ses mains lui fournissait le seul moyen honnête qu'elle pût avoir de mettre fin à la tyrannie qui se complète et à la persécution qui commence.
On me dit à ce moment que les troupes de la garnison réquisitionnées sont venues prendre position sur la place de la cathédrale. La nouvelle se répand sans doute aussi dans toute la foule qui remplit le temple, car un murmure grandit comme un vent d'orage et je vois des signes manifestes de révolte et d'exaltation.
J'obtiens de nouveau, mais à grand'peine, un silence relatif. Je reprends mon thème de tout à l'heure et je supplie cette foule de se disperser, que pour moi je me retire et ne reparaîtrai plus, qu'on doit respecter les consignes données à l'armée, que l'armée c'est la France, c'est l'épée du pays, il ne faut point y toucher alors même qu'elle est maniée par un bras injuste, elle demeure respectable en elle-même, il faut seulement la mettre au service
d'un autre bras. Elle obéit muette et résignée.
lOG LE JOURNAL d'uN ÉVÊQUE
aimons en elle et respectons le sentiment héroïque qui fait obéir aux plus pénibles devoirs.
Je me retire alors dans la sacristie. La foule n'a pas Tair de vouloir se disperser. J'envoie des prêtres à chaque porte pour répandre dans la foule le bruit que je suis parti. Ils excitent en même temps ceux qui sont le plus près des portes à sortir. Peu à peu la place se dégarnit, la calhédrale se vide, et, après trois ou quatre heures, je puis gagner dans une voiture fermée l'appartement que j'avais déjà retenu.
J'apprends cependant que le président du tribunal, s'inspirant de la jurisprudence suivie à Paris, plutôt que de celle des tribunaux de province, a fait droit à mon référé et qu'il ordonne la réintégration dans mon domicile, au besoin nmnu militari. Ce sont ce matin les sergents de ville qui m'ont expulsé; verra-t-on donc ce soir les gendarmes se battre contre leurs camarades commandés par le préfet pour me permettre de jouir des mêmes avantages que la loi assure au dernier des locataires?...
Mais le préfet me fait signifier que, si j'essaye de rentrer, je serai expulsé de nouveau et que la gendarmerie n'obéira pas à la réquisition du président. Là-dessus le président, qui est un homme rigide, anticlérical, connu comme tel, mais qui n'est pas fâché de jouer les Mathieu Mole, se plaint au garde des sceaux.
La foule le soir se reforme sous mes fenêtres. La préfecture m'avise que la cathérale est fermée par mesure de précaution pour éviter les écrasements. Des patrouilles parcourent les rues. L'émotion pu*
blique est bien plus grande que je ne pensais. On a louché la fibre secrète qui paraissait engourdie et sommeillante chez ce peuple. Il souffrait volontiers qu on l'éloignât de son Dieu, qu'on dénouât peu à peu les liens qui l'attachaient à l'Église ; au moment où il voit le dernier anneau près de se rompre, un mystérieux effroi s'empare de lui, l'âme des aïeux tressaille au fond des veines, et, si un Pierre l'Ermite se levait, il retrouverait parmi ceux qui se croyaient des fils de Voltaire les petits-fils des croisés.
Le 20 mai. — Des scènes analogues se sont passées à peu près partout. Les journaux nous apportent des détails extraordinaires. Dans de grandes villes manufacturières, on a vu l'évêque enlevé sur les épaules d'ouvriers et porté par eux jusqu'à son nouveau domicile. Même les journaux sectaires montrent bien que l'émotion est incalculable. Dans certaines villes, au moment où les expulseurs se sont présentés à Tévèché, l'évêque disait la messe. On a dû attendre, la foule avertie a voulu assister à l'expulsion. Et quand, par les rues, on a vu l'évêque entouré de ses vicaires généraux s'en aller entre les sergents de ville, car plusieurs avaient exigé que la violence qu'on leur faisait fût bien manifeste, les vieux ferments de catholicisme et de chevalerie se sont réveillés. Dès maintenant il est visible que le gouvernement a conscience d'avoir fait de la mauvaise besogne.
Il y a aujourd'hui même une interpellation de la droite sur les illégalités commises.
L$ 21 mai, — L'interpellation a eu l'issue que nous
en attendions. Le gouvernement a triomphé, mais grâce à quelle doctrine ! Maintenant l'hypocrisie n'est plus de mise, tous les masques sont tombés. Les catholiques parce que catholiques sont hors la loi. Et cela ouvertement, nettement, sans ambages ni réticences. — L'interpella teur a d'abord très bien posé la question. Existe-t-il oui ou non une loi qui protège le domicile des citoyens contre l'arbitraire? Alors même qu'un citoyen prolongerait l'occupation de son logement au delà du terme convenu entre lui et le propriétaire, le propriétaire a-t-il le droit de recourir à la force pour jeter celui qui occupe à la porte de son domicile?... Toute la question est là. Vos lois sont injustes mais elles ont force de loi. Partout sur le terrain de la légalité, c'est vous qui avez violé la loi en ne respectant pas vis-à-vis des évéques les formalités légales nécessaires pour expulser un citoyen quelconque du domicile qu'il occupe.
Le gouvernement s'est défendu en alléguant la raison d'Ëtat, la nécessité d'éviter des troubles et des émeutes. Si les cléricaux avaient été prévenus, ainsi qu'ils n'auraient pas manqué de l'être si on avait observé les formes ordinaires, il y aurait eu des soulèvements, des répressions, le sang aurait peut-être coulé. Le gouvernement a agi en personne prudente et sage qui aime mieux sacrifier quelques formes et quelques délais, qui d'ailleurs n'auraient pu servir de rien aux intéressés, pour assurer la tranquillité.
A quoi un nouvel orateur de la droite a aussitôt
répondu que cette théorie n^allait à rien moins qu'à rendre le gouvernement, parce qu'il dispose de la force publique, seul juge en sa propre cause. Avec une pareille doctrine personne n'est plus sûr que son titre de citoyen sera respecté. C'est la proclamation de la suprématie de la force sur le droit. Nous aurions donc, d'après vous-mêmes, le droit d'opposer la force à, la force et, si nous soulevions le peuple et qu'à force de sang versé nous vous renversions, nous aurions raison. Notre usurpation serait légitime. Et nous aurions après le droit de faire de vous tout ce que nous voudrions bien. Les pires révolutionnaires ne sauraient dire davantage.
11 est donc bien entendu qu'aucune loi ne protège plus ceux qui peuvent déplaire au gouvernement. Les lois n'auront plus d'effet qu'autant que le gouvernement le permet.
Le ministère a cependant triomphé. On lui a voté un ordre du j our pur et simple . On n'a pas voulu lui don* ner un ordre du jour de confiance et d'approbation.
Le23mai, — Les quatre cardinaux LL.EE. de Paris,^ de Lyon, de Cambrai et de Tours, ont reçu une assignation à comparaître devant le tribunal correctionnel de leurs villes respectives pour répondre à la prévention d'avoir fait appel à une autorité étrangère par un mandement publié dans leur diocèse, délit prévu et puni par l'article 10 de la loi du 13 mars de cette même année.
Pourquoi seulement les quatre cardinaux quand tous les évoques se sont rendus coupables du même
délit? Évidemment pour tâter ropinion publique, pour (c sérier » les procès, pour ne pas soulever à la fois tout le pays. — D'un côté on sent bien le danger de ces poursuites vis-à-vis de Topinion; de Tautre, on est poussé par Textrême gauche et par les révolutionnaires qui exigent une répression : on se résigne ainsi à une cote mal taillée. Mais il est clair que Ton a compté sans nous. Tous les évéques de France seront jugés à la fois par le même tribunal ou aucun ne sera jugé, tous seront condamnés ou aucun ne le sera, tous iront en prison ou aucun n'ira.
Le 27 mai, — Le plan de bataille est simple. Il est déjà approuvé partout. Le fait visé a eu lieu à Tours le 16 avril, et non dans nos diocèses respectifs, c'est en effet à Tours qu'a été signée et c'est de Tours qu'est partie l'adresse au Saint-Père. Les mandements ne font que porter les faits à la connaissance du public, ce n'est pas cette publicité qui constitue un délit, c'est le fait qu'elle manifeste. Il me semble que les tribunaux correctionnels de Paris, Lyon, Tours et Toulouse devraient être incompétents. Si malgré tout, les poursuites ont lieu et si on veut passer au fond de l'affaire, les accusés citeront comme témoins à décharge tous leurs confrères, tous les évêques défileront à la barre et déclareront avoir commis le même délit pour lequel les divers parquets négligent de les poursuivre. Tous complices du même délit, ils doivent tous être relaxés ou tous être condamnés.
Le 25 juin, — La première affaire appelée a été celle du cardinal de Lyon. L'avocat, à ma grande surprise, n'a pas cru devoir plaider l'incompétence du tribunal. Il paraît que la poursuite est recevable au domicile du prévenu aussi bien qu'au tribunal du lieu où le délit a été commis.
La loi qui rendait les cardinaux justiciables de la cour d'appel est abrogée. Rien n'empêche le tribunal de juger sur l'heure. Mais le procureur de la République n'a pas laissé à l'avocat le temps de développer sa plaidoirie. Il a déclaré avoir poursuivi par ordre du parquet général, mais qu'à son avis le délit visé n'existe pas véritablement. S'appropriant alors les raisons de nos propres jurisconsultes, le procureur de la République a montré que le fait visé par la prévention n'était pas le fait même déclaré punissable parla loi. A la stupéfaction générale, il a donc conclu à l'acquittement pur et simple. L'avocat du cardinal voulut répliquer. Le président du tribunal, dûment stylé sans doute, l'arrêta aux premiers mots en disant que le tribunal se déclarait édifié et aussitôt, sur le siège même, le jugement d'acquittement fut rendu. Nul doute que la même comédie ne se renouvelle devant les trois autres tribunaux. — C'est cependant une reculade. Les sectaires la souffriront-ils?
LéSOjuin, — Commeje le prévoyais c'est de laméme manière que les trois autres affaires se sont terminées. Mais, comme je le prévoyais aussi, les sectaires ne sont pas d'avis de laisser ainsi aller les choses.
Ils sont en effet acculés : ou les évêques après leur appel incontestable, éclatant même, à « une puissance étrangère », demeurent indemnes, et alors la loi, avant même que d'être appliquée, tombe en désuétude ; ou il faut nous assigner tous à la fois devant le tribunal de Tours, ou tous successivement dans nos villes épiscopales; nous sommes tous coupables (?) au même titre, et les tribunaux sont forcés d'envoyer en prison tous les évêques de France. C'est un gros morceau. Trop gros comme entrée de jeu. Le gouvernement, si emballé qu'il parût avant d'avoir la responsabilité des actes, travaille évidemment à temporiser.
Mais les socialistes purs martèlent le fer tandis qu'il est chaud. Ils se déclarent prêts à prendre le pouvoir et à agir contre les robes violettes avec la plus intransigeante vigueur. Ils déclarent n'avoir pas peur. — Cependant les sectaires des autres partis ont beau être sectaires, ils ne sont pas pour cela socialistes. Le pouvoir en des mains socialistes, c'est très dangereux. L'armée neutralisée, la gendarmerie, la police immobilisées durant que les forces révolutionnaires auront toute liberté, il y a de quoi faire réfléchir des hommes qui, tout maçons qu'ils soient et enragés contre l'Église, n'en ont pas moins terres au soleil et valeurs en coffre.
Aussi l'interpellation que les socialistes ont déposée hier dans le but avoué de renverser le gouvernement pourrait bien ne pas réussir.
Le 2 juillet, — «Le veau d'or est toujours debout : »
le Teau d'or, je veux dire le gouvernement. Les socialistes sont battus. Le ministre de l'intérieur est venu expliquer que le gouvernement veillait et veillerait à l'observation de la loL Si de graves raisons politiques ont paru en suspendre ou en modérer l'application, ce n'est pas par cléricalisme, on peut l'en croire; c'est qu'il était inutile de réveiller le fanatisme de certaines populations. L'Église voudrait paraître victime, il ne faut pas qu'elle puisse prendre ce rôle. D'ailleurs il faut choisir entre nous et ceux qui ne demandent pas mieux que de nous succéder. Mais alors il est possible que l'Église sera bientôt moins en cause que la propriété et le capital. A ce coup droit les socialistes bondirent et accusèrent le ministère de vouloir opérer une diversion. Mais, après une mêlée assez vive, un coup de théâtre se produisit. Le garde des sceaux parut à la tribune avec une dépêche à la main. Le parquet général de Bordeaux avisait le ministre que l'évêque de Castelbazin venait d'être traduit devant le tribunal correctionnel de sa ville épiscopale pour avoir fait connaître à ses diocésains une décision du Saint-Siège concernant des questions matrimoniales. — Discours indigné de la droite. — Exclamations de l'extrême gauche. Haussements d'épaules du centre. La diversion était faite, le ministère sauvé et M»^' de Castelbazin ira en prison.
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