LA LIBERTÉ RECONQUISE
Le 15 mars 1924, — Je n'ai rien écrit ici depuis fort longtemps, je n'en ai plus guère ni le courage ni le loisir.
La crise est terrible ; à la suite de M»' de Caslelbazin plusieurs autres évêques sont allés en prison. Il y en a trois encore à l'heure qu'il est. Le public s'est d'abord ému. Il y a eu des manifestations, puis l'apathie morne est redescendue. Nous sommes des vaincus. On nous tient fort à l'écart. Il a été un moment question de nous interdire le costume ecclésiastique. Puis on a reculé, je ne sais pourquoi.
Dix ou douze cathédrales ont été enlevées au culte, sous prétexte que des prédicateurs non autorisés par le gouvernement s'y sont fait entendre, Selon que l'on veut plus ou moins intimider le clergé, on ferme les yeux ou on désaffecte. Tout est arbitraire.
Cependant les associations paroissiales, dites « cultuelles », se forment péniblement. Mais les ressources nous manquent. Le casuel a baissé dans d'énormes proportions. C'est à peine si les classes moyennes font dire une messe basse aux mariages et aux enterrements. Le nombre des cérémonies purement civiles n'augmente pas, mais on ne prend
de la religion que le strict nécessaire, juste ce qu il faut pour n'être pas rangé parmi les irréligieux; les fonctionnaires s'abstiennent le plus possible de tout contact avec nous.
Cependant nos grandes cérémonies ne sont pas moins suivies qu'autrefois. Nous sommes en pleine station quadragésimale, et les auditoires sont à la fois très nombreux et très attentifs.
Nos curés de ville sont réduits à la portion congrue. Ceux des campagnes sont littéralement affamés. Leur zèle ne paraît pas se ralentir pour cela. Groupés en petites communautés sacerdotales, leur ferveur a redoublé en même temps que leur bienêtre a diminué. Ils courent les chemins à travers leurs paroisses en missionnaires et en apôtres. 11 y en a parmi les vieux quelques-uns qui, tout accablés, gémissent, mais les jeunes sont pleins de vaillance.
Le refus que nous avons dû opposer aux familles qui offraient aux prêtres l'hospitalité ou des subventions directes a indisposé beaucoup des plus riches catholiques. Leur bourse s'est fermée presque entièrement et, au lieu de donner plus abondamment que par le passé, ils ont restreint leurs aumônes. Si la crise continue, nous devrons fermer les écoles libres pour subvenir aux besoins plus pressants de nos paroisses.
C'est à peine si, dans mon diocèse qui n'est pas le plus mal partagé, je puis, dès maintenant, assurer à tous mes prêtres deux francs par jour. En même temps que le casuel les honoraires de messes ont
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diminué. Les rentrées d'octobre des petits et des grands séminaires ont été mauvaises. Nous avons eu des défections. En revanche, quelques-uns dos meilleurs sujets, qui manifestaient l'intention d'entrer chez les jésuites ou chez les dominicains, ne parlent plus de partir. La persécution produit ses ordinaires effets : elle raffermit les vaillants, excite ! les bons, abattes tièdes et éloigne les insuffisants. Le triage se fait de lui-même. On remarquait autrefois une assez grande différence de niveau entre la moyenne du clergé séculier et le clergé régulier. Un romancier converti disait jadis : « Le clergé séculier est la lavasse des séminaires. » D*ici peu, cette parole, qui fut toujours fort injuste dans sa brutalité crue, n'aura plus même les apparences pour elle.
Plusieurs prêtres malades ont dû aller se faire soigner et mourir à l'hôpital. Dans les campagnes, durant leurs courses, ils viennent dans les fermes demander Taumône de la soupe et de la pitance. Les paysans ont d'abord été fort étonnés, puis, peu à peu, ils ont fini par se convaincre que non seulement leurs prêtres n'avaient plus la moindre puissance, mais même qu'ils étaient tout près de mourir de faim. Par la force des choses le public est initié à la misère des prêtres. Depuis un an les soutanes les plus neuves ont perdu leur lustre et l'hiver a usé presque toutes les douillettes. En face de notre dénuement, on sent monter du cœur de ce peuple, avec un plus grand respect, une sorte de pitié toute prête à l'attendrissement.
ils LE JOURNAL d'lN ÉVÉQUë
Dans mes tournées incessantes à trayers le diocèse, réunissant comme autrefois à ma pauvre table tous les notables des bourgs, j'entends de plus en plus des propos tels que ceux-ci :
— Mais enfin, Monseigneur, nous ne voulons pas que les prêtres travaillent de leurs mains pour vivre. Ils en avaient peut-être bien trop autrefois, mais peut-être bien aussi qu*à cette heure ils n^en ont pas assez. Il faut qu'eux, comme tous les autres, puissent manger leur content. »
C'était un paysan maire de village qui me parlait ainsi Tautre jour.
Je lui répondis :
— Mon ami, tout cela dépend de vous. Vous avez refusé l'an dernier de vous engager à verser une somme fixe pour l'entretien du curé. De quoi voulezvous qu'il vive, si, le gouvernement ne le payant plus, les paroissiens refusent à leur tour de l'entretenir?
— C'est que, Monseigneur, l'an dernier nous ne le croyions pas pauvre. Des curés pauvres, ça ne s'était jamais vu. Nous croyions tous qu'il y avait par là des millions derrière.
— Et vous le croyez encore ?
— Dame ! non, Monseigneur, depuis que j'ai vu plus d'une fois M. le curé manger de bon appétit la mauvaise soupe de nos métayers.
— Alors vous seriez disposés à revenir sur vos résolutions de l'année dernière ? Vous vous enga* gériez à faire quelques sacrifices pour maintenir la religion ?
— S'ils n'étaient pas trop forts, peut-être bien que oui, maintenant. »
J'entends assez souvent des conversations pareilles. Mais, quand il s'agit d'en venir à l'effet, c'est tout à fait difficile. Il y a eu en quelques paroisses des réunions. Chacun voulait charger le voisin et ne donner presque rien soi-même. 11 a fallu enfin agir par autorité. Tous les mandements de carême ont averti les fidèles qu'aucun d'eux ne pourrait être admis à la communion pascale s'il n'avait fait une aumône spécialement destinée à l'entretien du sacerdoce et du culte, distincte de l'aumône ordinaire du carême et proportionnée à ses facultés. Les journaux sectaires ont bien un peu crié, mais il est tellement évident que l'obligation de prendre sa part des charges de la religion est une obligation de la conscience religieuse que même les journaux indifférents nous ont donné raison.
En même temps nous avons généralisé une mesure déjà en usage en nombre d'endroits : nous avons à la rentrée dernière établi la rétribution scolaire dans les écoles libres pour tous les parents qui peuvent payer. Nos élèves ne sont que plus assidus et nous n'avons presque pas eu de défections. Celles que nous avons eues, je ne crois pas que nous devions nous en désoler. Quand un père de famille gagne 8 à 10 francs par jour, qu'on lui demande de 2 à 4 francs par mois pour payer la scolarité de sa fille ou de son fils et qu'il 8e refuse obstinément à ce léger sacrifice, il y a bien des chances pour qu'il neutralise par son
influence l'éducation donnée à Técole chrétienne.
D'autre part les patronages des écoles laïques ont pris une très grande extension. Ils coûtent peu de chose en comparaison de Tentretien des écoles, et, sans obtenir des résultats comparables, ils font quand même beaucoup de bien.
Mais, malgré tout, la cohésion entre catholiques ne s'établit pas, nous sommes à Tétat de dissolution à peu près totale. A peine si Ton a pu former dans un tiers des plus grandes paroisses des associations. Là où nous avions des congrégations d'hommes, des confréries, ou le tiers ordre, nous avons abouti ; partout ailleurs nous n'avons rien fait. Ceux qui, il y a deux ans, s'étaient fait délivrer des cartes paroissiales ont presque tous tenu bon. Ah ! si l'on avait développé plus tôt et de façon plus générale ces institutions ! Mais presque partout on s*est trouvé sans aucune organisation. Ici elle était de trop fraîche date. Cependant si fraîche qu'elle ait pu être, elle nous a permis d'arriver à quelques résultats ; dans les diocèses où il n'y avait rien de ce genre, le désarroi est complet. Dans quelques-uns on n'a pas pu organiser encore plus de quatre ou cinq associations. Les villes un peu importantes seules ont pu aboutir. C'est qu'une organisation à former ne peut naître ainsi tout d'un coup, alors qu'on en a besoin, comme par une génération spontanée, c'est qu'il faut un axe déjà préparé pour que se forme une cristallisation. Voici plus de trente années que la séparation de l'Ëglise et de l'État menace de s'accomplir, et on n'a pas su préparer les
axes pour les cristallisations futures, on n'a pas semé les germes des associations indispensables. J'ai voulu le faire ici, mais il était déjà trop tard pour faire tout le bien qu'il eût fallu faire. En vérité, Dieu nous aide !...
Le 25 mai, — L'effet de l'obligation imposée par nos mandements s'est fait assez heureusement sentir partout. Les aumônes sans être larges ni même suffisantes — il s'en faut bien — nous ont du moins permis de parer aux besoins les plus pressants. De plus, instruits par les prédicateurs et les confesseurs, les chefs de famille qui ont voulu faire leur devoir pascal ont compris l'obligation où ils étaient de former des associations paroissiales. A cette heure de telles associations sont formées à peu près dans tous les chefs-lieux de canton. De là elles essaimeront peu à peu à mesure pour reconstituer les anciennes paroisses. Ces associations se composent de deux sortes de membres, à peu près comme les sociétés coopératives. De même que dans ces sortes de sociétés il y a les actionnaires et les adhérents, de même dans la plupart des associations formées — car les statuts ne sont pas absolument partout les mêmes — il y a les sociétaires proprement dits composés en général des catholiques les plus fervents, tertiaires, membres des conférences de Saint- Vincent de Paul et autres, et les membres participants. Les sociétaires s'engagent à subvenir aux frais du culte et à l'entretien des prêtres au chef-lieu de Tassociation d'abord, puis dans les paroisses succursales,
dans la mesure de leurs moyens et d'après un budget arrêté par le conseil de fabrique nommé par eux où un prêtre par paroisse entretenue a voix délibérante. Les participants s'engagent à verser tous les ans une cotisation fixe en argent ou en nature et ils sont par là même dispensés de Taumône obligatoire. Les sociétaires sont seuls possesseurs des immeubles acquis par l'association pour le service du culte, ils partagent avec les participants la faveur de certaines réductions sur le tari; ordinaire des oblations pour toutes les classes de mariages ou d'enterrements au-dessus des deux dernières.
Il semble qu'il y ait là le noyau d'une organisation Gérieuse et, par les sommes déjà amassées, je vois que je puis nourrir la moitié de mes prêtres sans avoir recours à la charité extraordinaire.
Le ^0 mai. — J'ai omis de noter ici que Tannée dernière, au moment du vote du budget, un député du centre avait tenté par un amendement de faire revenir la Chambre sur sa décision de l'année précédente au sujet du budget des cultes. Il a gêné tout le monde. L'extrême gauche a poussé des exclamations. Le centre a écouté dans un silence que les uns ont qualifié de « glacial » et les autres de « respectueux » . La droite a essayé de soutenir l'orateur, mais les quarante ou cinquante membres qui la composent ne sont pas capables d'un grand effort.
La situation parlementaire n*a pas très sensiblement changé. Pourtant, à la coupure qui existait
depuis longtemps entre le centre et les radicaux, de plus en plus s'en ajoute une autre entre les radicaux et les purs socialistes. Ceux-ci sont un peu plus d'une centaine. Ils manifestent des espérances pour les élections de l'année prochaine et ces espérances paraissent avoir des motifs sérieux. Le centre se divise en deux groupes principaux dont l'un, le centre droit, reste des anciens opportunistes, vote très souvent de la même façon que la droite proprement dite et dont l'autre vote le plus souvent avec les radicaux. Les radicaux à leur tour sont également divisés à peu près par moitié, les uns ayant leurs affinités avec le centre gauche, les autres ayant les leurs du côté des socialistes. Ce qui donne en somme l'état suivant des partis : droite monarchique et catholique, 30 ; catholiques démocrates (anciens ralliés) 40; centre droit, 60 ; centre gauche, 80; radicaux, 100 ; radicaux-socialistes, 150 ; socialistes, 100 ; le tout à peu près et en chiffres ronds. Depuis le commencement de la législature les ministères ont été pris constamment chez les simples radicaux qui gouvernaient plutôt en s'appuyant sur le centre ; depuis la suppression du budget des cultes, ce sont les radicaux-socialistes qui sont au pouvoir, et j'ai noté récemment que les socialistes avaient eux-mêmes failli arriver. Le Sénat n'est plus guère qu'une Chambre d'entérinement ; de plus en plus on lui a refusé crédit dans les questions budgétaires et ministérielles, si bien qu'il est entendu que la confiance du Sénat n'est nullement nécessaire à un ministère pour qu'il garde le pou-
voir. De temps en temps les sénateurs introduisent quelque amendement dans les lois d'affaires, et cela suffit à leur gloire sans nuire à leur tranquillité. On a bien plusieurs fois réclamé la suppression du Sénat, mais les députés, dont la plupart espèrent s'abriter un jour ou l'autre dans cette retraite moelleuse loin des exigences des électeurs directs, ont fait chaque fois la sourde oreille. Et moins le Sénat est utile, plus il a de chances d'être conservé.
On comprend qu'en cet état de division des partis il soit difficile de gouverner. Et encore je n'ai pas tout dit: dans chaque parti il y a des subdivisions, des groupes qui se forment autour d'une forte tète, d'un personnage plus remuant ou plus ambitieux. Celui-ci parvient à attirer dans son orbite quelquesuns de ces députés qui, très fiers dans leur province, sentent dans les couloirs du Palais-Bourbon le besoin de renouveler leur faconde et de retremper leur assurance au contact de quelque force extérieure. Ce ne sont partout que rivalités de personnes, conflits d'ambition, questions de boutique. Tant qu'ils ont eu l'Église à combattre, ils parvenaient à s'entendre sur quelque point. Maintenant qu'ils n'ont plus rien à détruire, leur impuissance et leur incapacité se font voir avec la clarté du soleil.
Chacun d'eux réclame des économies et aucun d'eux ne sacrifierait la moindre dépense capable de plaire à ses électeurs. Aussi, à chaque budget, le trou du déficit se creuse, et il est déjà devenu tellement profond que le crédit de l'État a sérieusement baissé. Un emprunt de un milliard qu'on a dû faire Tan der-
nier sous prétexte de grands travaux a été souscrit plusieurs fois par les banquiers, mais à des conditions fort onéreuses, et le 3 % , qui, depuis près de trente ans, était au-dessus du pair, a rétrogradé aux environs de 90 francs. Il y a eu cet hiver d'eflfroyables ruines par des contre-coups de bourse. Le mouvement antisémite a repris et, poussé parles socialistes, prend des proportions inquiétantes.
Cependant nous commençons à préparer les élections de Tannée prochaine. De deux choses l'une : ou nous aurons encore le scrutin d'arrondissement, ou on aura rétabli le scrutin de liste. Dans les deux cas les principes de la tactique demeurent les mêmes, si les détails de l'application doivent changer. Il faut un comité catholique national qui soit en correspondance avec tous les comités diocésains. Nous aurons des candidats partout, non que nous espérions le succès partout, mais ne serait-ce que pour nous compter, savoir nous-mêmes et faire savoir aux autres la force dont nous disposons. Si nous avons le scrutin de liste, nous verrons à donner notre appui à la liste, quelle qu'elle soit, qui nous donnera le plus de chances de faire passer le plus grand nombre de candidats. Nous sommes plus rapprochés des gens du centre que des révolutionnaires dans les grandes questions de morale et d'organisation sociale ; mais nous sommes beaucoup plus près des socialistes que du centre pour le détail des lois ouvrières et l'ensemble de la législation industrielle et commerciale. Il faut faire des sacrifices des deux côtés. Nous ferons voter pour qui fera voter pour
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nous. Et, grâce im comité national, les avantages que nous aurons apportés ici nous les réclamerons là-bas en notre faveur. Il en sera à peu près de même avec le scrutin d'arrondissement. Là où nous n'aurons nulle chance de faire passer notre candidat, nous voterons pour celui dont le parti s'engagera à faire voter pour nous dans une autre circonscription. Le comité national est l'organe naturel de ces échanges de services et de ces conventions. — Là où aucune transaction de cette nature ne pourra être établie, nous porterons notre appoint à celui des concurrents qui consentira à prendre envers nous et publiquement un certain nombre d'engagements.
Notre plate-forme électorale est simple. Nous demandons l'abrogation de l'article odieux en vertu duquel on envoie les évêques en prison. Tous les candidats pour lesquels nous voterons devront s'engager publiquement à demander cette abrogation. Nos candidats demandent, en outre, que les édifices consacrés au culte et non encore désaffectés soient déclarés propriétés des associations paroissiales sous des conditions à déterminer. Ils réclament avant tout la liberté et la sécurité du culte catholique. Selon les caractères et les tempéraments ils ajoutent plus ou moins à la liste de leurs revendications. — Le comité national s'est encore mis d'accord sur un certain nombre d'autres points: réforme du budget, économies sérieuses, suppression des sinécures, diminution du nombre des fonctionnaires, répression do la spéculation frauduleuse, lois ouvrières. Et tous
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nos candidats s*appelleront nettement : « candidats catholiques. »
Notre organisation est achevée depuis quelques mois. Nos journaux soutiennent notre programme. Sous la direction du comité catholique national — ai-je dit que, avec quelques autres confrères, j'ai rhonneur d'en faire partie? — la Revus des conférences catholiques a publié des modèles de conférences sur tous les points du programme. Les curés dans les paroisses, en causant,aveclespaysans,lesbûcherons, les fermiers ou les ouvriers de toute nature, ont fait entendre ce que nous voulions. L'espèce d'interdit oti les familles réactionnaires nous ont mis d'abord et que nous n'avons rien fait pour lever, nous a servis. En relevant sur des points précis, et dont souffre le populaire, les fautes des législateurs, en faisant toucher du doigt leurs incohérences et leur égoïsme, nous avons senti et j'ai senti moi-même comme mes amis se former un courant d'opposition. D'autres l'ont senti aussi, et les césariens, toujours nombreux en France, essaient d'en profiter pour faire quelque nouveau boulangisme. On cherche un homme, mais on ne le trouve pas. Beaucoup parmi les prêtres seraient disposés à se diriger de ce côté. Le comité catholique national s'efforce d'enrayer ce mouvement. Les vrais républicains nous en savent gré. Nos discours et nos actes prouvent qu'on ne nous trouverait pas en majorité parmi les étrangleurs de la République, si on venait à tenter de l'étrangler.
De leur côté nos jeunes conférenciers ont déjà commencé leur campagne. A peu près dans tous les
•diocèses, ils vont expliquant et commentant expro^ Jdsso le programme catholique. Ils ne négligent pas les petites agglomérations rurales. Avant de parler, ils s'informent de Tefifet produit le même où ils sont par la suppression du budget des cultes, Téloignement du curé et la suppression plus ou moins complète des offices paroissiaux. Le plus souvent ils apprennent que les deux ou trois épiciers du bourg ne vendent presque plus rien, que les aubergistes lie font plus d'affaires, que le cordonnier même et le tailleur ont perdu un grand nombre de clients, car, venant moins souvent au bourg, les habitants des villages achètent maintenant à la ville voisine leurs habits et leurs chaussures en confection. Et •armés de ces renseignements, les conférenciers font voir qu'il est urgent de rendre la vie commerciale à ces petits centres. Ils habituent peu à peu les ruraux à considérer la question religieuse comme une question sociale et politique au même titre que toutes les autres; ils leur font ainsi comprendre que les curés ont le droit et même le devoir de leur parler des élections car ce n'est que par les élections qu'ils arriveront à réformer tout cela. Et qu'ils ne s'y trompent pas, les seuls candidats qui pourront faire quelque chose pour ramener les offices paroissiaux sont ceux qui n'auront pas peur de le dire hautement. On a voté une loi dont les conséquences, vous gênent, vous ne voulez pas de ces conséquences, nommez donc des gens qui s'engagent à annuler celte loi.
D'autre part on pense bien que ceux qui ont con-
senti, soit à titre de sociétaires, soit à titre de participants, à souscrire pour le service du culte et. l'entretien du curé appuient les conférenciers. Le trouble matériel et moral produit est profond, et si, d'ici Tan prochain, nous continuons cette campagne avec persévérance et habileté, nous pourrons en attendre les fruits les plus sérieux.
La première de nos revendications, celle qui sert comme de pierre de touche, est en effet des plus simples. Nous demandons seulement le libre exercice du culte catholique. Car que devient le catholicisme si on supprime la libre communication des évêques avec le Pape? Et nous demandons, en outre, que les églises soient légalement attribuées aux besoins du culte. Qui est-ce que cela peut gêner parmi ceux qui ne veulent pas détruire la religion? — Nous ne demandons pour le moment rien de plus à tous ceux qui auront besoin de notre appui. L'essentiel est qu'ils s'engagent publiquement avec nous. et, pour tout dire d'un mot très simple si l'on s'en tient à son étymologie, qu'ils se « compromettent », c'est-à-dire qu'ils échangent avec nous des promesses réciproques.
Le 10 juin, — Les journaux s'occupent beaucoup ces temps-ci de statistiques judiciaires. Depuis longtemps déjà on remarquait l'augmentation sans cesse croissante de la criminalité et la précocité toujours, plus grande des criminels. Il paraît que les comptes de l'année 1923 qui viennent d'être publiés sont, exceptionnellement navrants. La marche de la cri-
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minalité a passé brusquement de la vitesse d'un train omnibus à celle d*un train express. Les crimes et délits commis par des enfants sont loin de toute proportion avec ce qu'ils ont jamais été. C'est un déluge de vols, d'attentats aux mœurs et même d'assassinats commis par des mineurs de seize ans. Le rédacteur de la statistique officielle, au moment où il recherche les causes, ne peut s'empêcher de faire remarquer que cette recrudescence de la criminalité a coïncidé avec la suppression du budget des cultes. Cependant il l'attribue moins à Tadoption de cette mesure qu'aux discussions qui, dans les journaux, dans les familles, dans les écoles même, l'ont accompagnée. On a en effet, à cette occasion, proclamé plus ouvertement que jamais l'absence du juge invisible de la moralité de nos actes, on a bafoué les sanctions religieuses plus qu'on ne l'avait fait -encore. Ces négations, tombant sur un terrain déjà préparé, ont produit des ravages inattendus. On a jeté d'un coup tout le lest et, comme un ballon subitement allégé, la nature, développée et fortifiée par la civilisation et la culture intellectuelle, a bondi dans les sphères du vice et du crime.
Le 20 juillet, — Notre misère et notre faiblesse 'nous exposent à toutes sortes de tromperies et d'agressions. Les fidèles se plaignent du nombre inouï de quêteurs et de quêteuses qui se présentent chez eux. Nous avons dû prendre des mesures pour -endiguer ce débordement. Des états ont été dressés au siège de chacun des diocèses, et il a été convenu
que les œuvres dont les services se limitent à Tenceinte d*un diocèse ne seraient pas autorisées à quêter hors de ses limites, que les œuvres d'intérêt plus général recevraient, après entente des évêques compétents, Tautorisation de quêter dans les limites de la sphère de leurs services. Les Semaines rehgietcses et les journaux religieux ont mis les fidèles en garde contre les abus, ils ont rappelé que nulle quête ne pouvait se faire sans une autorisation régulière de Tévêché et ont énuméré les œuvres qui avaient reçu cette autorisation de quêter.
Ces mesures étaient d'autant plus nécessaires qu'un grand nombre de filous et de faux mendiants se mêlaient à la foule des quêteurs ou des quêteuses. Nous avons dû faire procéder à quelques arrestations et dans le nombre, chose pénible ! il s'est trouvé quelques prêtres égarés. Ce qui ne nous a pas empêchés de les livrer aux tribunaux de droit commun.
Il faut d'ailleurs avouer que l'épreuve que nous subissons et dont la fin ne paraît pas proche, a fait et fait encore tous les jours la séparation des tièdes et des fervents. Plus d'un parmi les premiers nous a déjà abandonnés, tandis que les autres nous édifient chaque jour de plus en plus. A mesure que la modicité des ressources contraignait les prêtres à reprendre la vie commune, à mesure aussi le besoin <l*un règlement se faisait sentir dans les presbytères décanaux ainsi transformés en communautés. Presque partout on a vu s'établir les principaux exercices conventuels. D'où un redoublement de ferveur et de
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zèle chez les bons, mais aussi un découragement mortel chez les faibles. Je dois à la vérité d'avouer, bien que cette vérité me coûte, que le nombre des découragés est relativement grand. Les uns m'oDt demandé la permission de quitter pour un temps le diocèse à la recherche de vagues préceptorats et, n'étant pas assez sûr d'eux, je n'ai pas osé prendre sur moi de les retenir ; d'autres ont tout simplement jeté le froc aux orties. Quelques-uns non sans faire quelque scandale. On en mariait un en grande pompe ces jours passés à la mairie de Chignac,oùil avait été vicaire dix ans, choyé par les meilleures familles. — Ainsi le vent de la persécution sépare la paille du grain.
. Notre faiblesse nous attire aussi des désagréments. Mais le besoin a créé l'organe. Voici, en effet, ce qui se passait trop souvent à peu près dans toutes les villes importantes du diocèse durant ce mois de mai. Les exercices, comme à l'ordinaire, avaient lieu le soir. Comme à l'ordinaire encore beaucoup de jeunes filles y assistaient. 11 n'était pas rare les années passées que bon nombre de jeunes gens vinssent aussi dans l'église. Ils n'étaient sans doute pas tous poussés par la pure dévotion. Mais, armés comme nous l'étions et protégés par les lois, il se produisait très rarement du désordre. Ceux qui auraient été tentés d'en faire craignaient la police correctionnelle. Aujourd'hui c'est très différent. La police de l'église appartient au curé, mais les perturbateurs ne risquent guère que l'expulsion. Déjà durant le dernier carême, en divers endroits
il y avait eu des troubles, des interruptions adressées au prédicateur, mais en somme rien de bien grave. Ce mois de mai les choses ont été tout différemment et auraient pu même fort mal tourner. Ça a commencé dès les premiers soirs. Des jeunes gens pénétraient en bandes dans les églises et tâchaient de se mêler aux rangs des jeunes ouvrières des congrégations ou prenaient part de façon inconvenante aux chants des cantiques. Le prédicateur une fois en chaire, c'étaient des rires insolents et des interruptions à voix haute. Il fallait à tout prix que cela cessât. Or, les officiers d'église étaient impuissants, isolés contre des bandes compactes d'une vingtaine déjeunes gens.
Dans une réunion tenue à la sacristie de la cathédrale les curés de la ville décidèrent de faire appel aux jeunes gens sur lesquels chacun d'eux pouvait compter. Seulement on résolut de les employer dans des paroisses autres que la leur pour éviter autant que possible de les mettre en contact avec des camarades de quartier ou d'atelier. On afficha en outre et on publia en chaire un ordre d'après lequel les hommes auraient leur place dans un des bas-côtés de l'église tout en face de la chaire et assez loin des jeunes filles chanteuses et congréganistes.Une porte spéciale dans chaque église devait être afTectée à leur entrée.
Les jeunes gens de bonne volonté recrutés par les curés n'eurent donc d'abord qu'à veiller aux portes. Les perturbateurs un peu déconcertés essayèrent de protester; mais, comme ils étaient encore hors de
Téglise, la bagarre commençante attira les sergents de ville qui eurent le bon esprit de leur donner tort.
Durant les chants, tout alla à peu près bien. Mais, dès que le prédicateur fut monté en chaire, les rires et les plaisanteries commencèrent. Cependant les jeunes gens catholiques avaient pris place parmi les hommes et observaient ce qui se passait. Le suisse était avec eux et avait ordre d'obéir à l'un d'eux, habitué des réunions publiques et fort expert dans l'art de se rendre maître du terrain. Remarquant que les cris et les rires commençaient toujours sur une sorte de signal donné par un jeune homme appuyé contre un pilier, le chef des nôtres alla se placer debout à côté de lui ayant Tair très attentif; en même temps trois autres catholiques le rejoignaient avec le suisse pendant que les autres formaient une espèce de haie.
Ces dispositions prises, au premier cri du jeune homme, le suisse étendit la main et lui dit : a Je vous prie de sortir. Monsieur. »
Le jeune homme rit plus fort et prolesta. Mais il n'eut pas le temps d'en crier bien long. Dix mains l'enlacèrent, vivement les nôtres firent un chemin et en moins de deux minutes il était hors de Téglise. C'est à peine si l'assistance s'en aperçut. Ses amis voulurent protester et se levèrent pour le suivre. On les laissa faire ; puis, quand ils furent près de la porte les catholiques les acculèrent, et, tandis que le gros des nôtres maintenaient les autres, le suisse et les premiers expulseurs les cueillirent un à un et les jetèrent dehors.
Ceci se passait à la cathédrale. Ailleurs il en fut de même. 11 y eut des bourrades sérieuses, même des poursuites correctionnelles. Mais il fut aisé de prouver que nos jeunes gens n'avaient fait que prêter main-forte au suisse. Les juges nous acquittèrent. Peu à peu le calme se rétablit, mais dans nos patronages et nos cercles une exaltation fermentait. Ces jeunes bonnes volontés, ces courages bouillonnants, qui si longtemps n'eurent rien àfaire, avaient maintenant un rôle. Les gardes du corps de Dieu étaient fondés. C'est à qui voudra maintenant en faire partie. L'institution se répand rapidement dans le pays. Il est difficile d'obtenir des jeunes gens de s'assujettir durant des heures à des prières immobiles. Ils aiment le mouvement, la lutte et la vie. Recevoir des coups pour le bon Dieu, cela vaut une prière.
Et en même temps cela donne un but aux activités physiques de nos jeunes gens. Étant jeunes, il faut qu'ils se passionnent pour quelque chose. Les vertus ordinaires qu'on leur demande et que je suis loin de trouver négligeables, qui, à mes yeux au contraire sont fondamentales : sobriété, continence, modération, sont des retranchements, des négations opposées à l'expansion de leur vie; or, cela ne suffit pas, à côté des négatives il faut aussi des vertus actives. Ce sont ces vertus que la lutte développera : nos jeunes gens s'habitueront ainsi aux luttes des réunions publiques et de la rue même, s'il est nécessaire; ils feront preuve aux yeux de tous de tactique, de bravoure, en un mot de vitalité.
Ils seront fiers de leur rôle, d'une fierté humaine aussi bien que d'une fierté chrétienne, et je ne saurais trouver mauvais que les sentiments naturels viennent renforcer les autres. C'est un gage de succès de plus.
Le 15 septenibra, — Le nombre des évêchés vacants s'est considérablement accru. Après beaucoup de temporisations nécessaires il a fallu procéder à des nominations et à des consécrations. Le Saint-Siège, sans plus recourir à des négociations inutiles, d'autant que l'ambassade auprès du Vatican a été supprimée cette année même, a demandé aux évêques des provinces où se trouvaient les évêchés à pourvoir de lui désigner des candidats, trois pour chacun des sièges vacants. Le Saint-Père a choisi sur cette liste, les nominations ont été faites dans le dernier consistoire et les évêques sont à leurs postes. Les choix sont les meilleurs qu'on pût faire. Sauf en un seul cas le Saint-Père a choisi les noms qui venaient en tête de liste, et ces listes données par des hommes qui connaissaient à merveille les candidats pour les avoir vus de près et avoir suivi leur vie étaient aussi voisines de la justice qu'il est possible.
Quelques-uns ont paru surpris que le Saint-Père n'ait pas nommé tous ceux qui étaient en tête de» listes ; mais il faut bien comprendre que Rome peut avoir des raisons que nous ne sommes pas à même de justement apprécier et qu'enfin, puisque le Pape est chef et responsable de tous les évêques, il ne peut s'astreindre à accepter toujours les candidats
dont le nom viendra en tête de liste, autrement ce ne serait plus* véritablement le Saint-Siège qui ferait la nomination. Il faut, pour ce qui nous regarde, choisir tout de notre mieux et, après, accepter avec soumission et reconnaissance les décisions du Saint- Siège.
On se demandait ce qu'allait faire le gouvernement. Allait-il laisser les évéques nouvellement nommés prendre possession de leur cathédrale? Allait-il leur en refuser l'entrée? Jusqu'à présent l'article de la loi d'avril 1923 qui exige l'autorisation et comme l'investiture du gouvernement pour que les lieux du culte appartenant à l'État, aux départements ou aux communes, soient mis à la disposition des curés et des évêques a été peu observée. Ici ou là des conseils généraux intransigeants ou des municipalités grincheuses ont soulevé des difficultés et fait désaffecter des églises et des presbytères, mais presque partout les choses sont demeurées en l'état. Des cathédrales en particulier aucune n'avait été désaffectée.
En allait-il être encore de môme?...
Les avis dans l'épiscopat étaient partagés. Fallait-il que nos nouveaux confrères entrassent en rapport avec le gouvernement en lui notifiant leur nomination et en l'avertissant de leur prise de possession? Ou bien convenait-il mieux que les nouveaux évêques prissent simplement possession de leur siège sans s'occuper du tout du gouvernement? — En l'absence d'une décision ferme et d*un avis unanime des nouveaux évêques, la plupart notifié-
rent leur prise de possession par une lettre au ministre de l'intérieur, mais trois crurent mieux faire de ne pas écrire. — Et aucun de ces derniers, en vertu d'ordres venus de Paris, n'a pu pénétrer dans sa cathédrale qui a été aussitôt fermée au culte et désaffectée. Bien plus, le gouvernement prétend fermer toutes les autres églises où ces trois évêques s'aviseraient d'officier. Très énergiques, les trois pontifes ont refusé de céder. Ils ont fait cet été les tournées de confirmation. La police était partout à la porte des églises, prête à les fermer si l'évéque y pénétrait. C'était alors dans une grange ou dans quelque chai que l'évéque officiait et donnait la conQrmation. Ces événements ont vivement ému les populations et non pas seulement celles des diocèses intéressés, mais aussi des autres.
Le 20 octobre, — Nous sommes d'ailleurs en butte à mille tracasseries. Le gouvernement, exaspéré par sa lutte avec nos trois confrères, nous suscite une foule de difficultés. On nous demande les noms des prédicateurs extraordinaires, on nous menace, si nous ne les donnons, pas de fermer les églises où ils parleront. Ces exigences sont insupportables et nous n'y répondons pas. Les menaces restent sans effet mais demeurent comme suspendues. Certains curés ont voulu, malgré nos avis, essayer de satisfaire aux exigences préfectorales. Mal leur en a pris. Quand ils ont eu donné les noms, on leur a demandé si le prédicateur appartenait à une congrégation religieuse et à quelle congrégation. A ce coup quelques
curés se sont rebiffés et ont pris le parti de ne plus rien dire; d'autres, tremblants de perdre leur église, ont voulu aller jusqu'au bout. On les a soumis à une sorte d'inquisition. On a accepté les franciscains et les capucins, on a refusé les jésuites, les dominicains, les assomptionnistes. Avec la meilleure volonté du monde les curés ont dû cesser cette correspondance dont ils n'auraient pu sortir sans admettre ringérence préfectorale la plus abusive dans les choses ecclésiastiques. Et de ce chef, à la suite de quelques sermons du mois d'août, voici qu'on m'an nonce aujourd'hui même la fermeture de quelques églises. Et je le sais par l'expérience faite ailleurs: les conseils municipaux auront beau protester que l'église est un édifice communal et qu'ils entendent la laisser au culte, l'église restera fermée.
La situation anormale où nous vivons, traités en ennemis eten suspects sous prétexte de liberté, est une situation qui ne peut durer. Un malaise moral en résulte qui se traduit en agitations, en souffrances matérielles. Il faut en sortir, reconquérir notre liberté.
Le 15 novembre, — La première occupation des Chambres aussitôt rentrées a été de changer la loi électorale. On a rétabli le scrutin de liste. Je crois que nous devons nous en réjouir.
Les élections n'auront lieu qu'au mois d'octobre de l'année prochaine, mais il n'est pas trop tôt pour organiser nos cadres, les resserrer et les fortifier. 11 importe avant tout que la solidité de notre organisation frappe les yeux non seulement de nos adver-
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saires, mais aussi de ceux avec qui nous pouvons avoir espoir de conclure des alliances, et les yeux de nos amis. On ne fera attention à nous que si nous sommes forts et si nous le paraissons. D'ici au mois de juin prochain il faut que nous ayons des réunions à peu près toutes les semaines et de plus en plus fréquentes à mesure que nous approcherons de la période électorale proprement dite. Dans ces réunions que tiendront nos conférenciers, chacun dans les communes ofi il a déjà pris la parole sur d'autres sujets, nous ferons mettre aux voix le programme de nos revendications et nous publierons le nombre de voix qui les auront votées. Nos journaux auront soin de mettre ces chiffres en clair relief. Nous obtiendrons ainsi un résultat double : nous rassurerons nos amis, nous inspirerons confiance à ceux qui hésitent parmi eux et nous montrerons aux autres que nous ne sommes pas une force négligeable.
Le 10 avril 1925. — Ce plan s'est poursuivi tout l'hiver. La plupart des autres diocèses ont imité notre tactique. Les prêtres paraissent aux réunions dans lesquelles il est question de lois ouvrières, de crédit agricole, d'économies budgétaires ; ils ont le bon goût de se tenir à l'écart dès qu'ils savent qu'il doit être question de politique pure et, par exemple, de l'examen des votes des députés et des actes du ministère.
Les uns après les autres dans nos cinq arrondissements nos neuf députés sont venus ou vont venir
ces jours-ci, profitant des vacances du Parlement, pour rendre compte de leur mandat.
Tous nos orateurs sont mobilisés. Escortés d'un noyau solide et fidèle d'électeurs du lieu, ils assistent à toutes les réunions, se mettent en bonne place et, pour éviter toute contestation, ceux d'entre eux qui sont électeurs dans la circonscription demandent seuls la parole. Ils ne commencent pas par des paroles violentes. Si on veut les empêcher de parler avant môme qu'ils aient commencé, ils font observer qu'on ne sait pas encore ce qu'ils ont à dire, ils réclament au nom de la liberté. Quand ils ont obtenu le silence, ils exposent quelques idées générales qu'ils sont sûrs d'avoir communes avec leurs auditeurs, puis peu à peu, à mesure qu'ils ont conquis l'attention, ils montent à l'assaut des votes du député. Ils les ont notés tous jour par jour et ils font voir la contradiction manifeste qui existe entre les promesses d'autrefois, les paroles de tout à l'heure et les votes. Promesses et paroles disent : économies, allégements de charges, relèvement du crédit public; les votes disent : gaspillages, emprunts, augmentation des impôts.
Parfois, pendant que le député pérore, au moment où, dans le silence respectueux des compères et des badauds, il formule quelqu'un de ces solennels aphorismes par lesquels on séduit la foule, mais sur lesquels on ne règle point sa conduite, un des nôtres jette en interruption l'énoncé d'un vote en opposition flagrante avec l'aphorisme déclamatoire. L'interrupteur est hué, quelquefois jeté à la porte, mais
on peut crier — assez fort pour que cela arrive fi toutes les oreilles — qu'ils ont peur de la franchise, qu'ils veulent obscurcir la vérité, qu'ils suppriment la liberté. Cela jette toujours unfroid et, après trois ou quatre interruptions de ce genre, même suivies d'autant d'expulsions, le député, malgré le vote de confiance de l'assemblée, est toujours entamé un peu.
Tous nos jeunes gens font merveille. Ils sont maintenant admirablement entraînés. Les conférenciers, nous les avons trouvés naturellement parmi les associations d'anciens élèves de nos établissements chrétiens, parmi les jeunes avocats, avoués, médecins, propriétaires catholiques, munis de leur carte du tiers- ordre ou d'une carte paroissiale. Les escortes leur sont fournies par les jeunes gens des cercles et des patronages, tertiaires, « gardes du corps de Dieu» ou autres. Les « gardes » presque tous taillés en hercule, doués de poumons solides, de gosiers sonores, exercés par leurs manœuvres du mois de mai, del'avent et du carême, excellent h maintenir ou à faire donner la parole à nos orateurs, au besoin à imposer le silence et la tranquillité aux auditeurs récalcitrants.
Conférenciers et escorte ne peuvent rien les uns sans les autres. C'est le corps et l'âme. Et ils sentent si bien leur solidarité que des liens incroyables d'amitié se sont formés entre ces jeunes gens d'éducation et de milieux si différents. Ils voyagent ensemble en troisième classe, mangent ensemble et logent ensemble. Rien de tel que les besognes
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communes pour rapprocher les hommes et les faire mutuellement s'aimer.
Le 80 avril. — Il commence à être temps de nous occuper du choix de nos candidats. Deux listes déjà se dessinent : celle des républicains progressistes ou de gouvernement (ex-opportunistes), celle des radicaux teintés de socialisme. Il est probable, bien que je n'en sache rien, que les anciens partis monarchistes voudront aussi former la leur. On est venu déjà de ce côté causer avec moi pour me faire entendre qu'il serait utile de faire une liste catholique, à quoi j'ai répondu que j'y songeais bien; mais on a ajouté que, sans doute, je pensais à la composer des noms les plus honorables de la contrée, qui avaient déjà bataillé en faveur de la religion sur le terrain électoral, et ici j'ai répliqué que les catholiques me paraissaient devoir, au moins au premier tour, marcher seuls au combat, au seul titre de catholiques, que dès lors les noms de tous ceux qui avaient déjà pris position dans les luttes anciennes, sur un terrain autre que celui du pur et simple catholicisme, me paraissaient pouvoir difficilement figurer sur la liste de l'évêché, ces noms fussent-ils plus honorables encore. Le moment paraît venu de dénombrer les forces électorales du catholicisme : ce dénombrement une fois fait, il sera facile de procéder à des alliances. On acceptera celles qui seront les plus avantageuses.
L'ambassadeur est parti fort mécontent.
Cependant, il est bien clair que je ne puis pas
admettre que mes braves conférenciers, dont une dizaine sont tout à fait hors de pair, n'aient fait que tirer les marroni> du feu pour de très braves gens sans doute, mais qui chassaient ou qui voyageaient quand ils ne somnolaient pas au coin de leur feu, pendant que les autres faisaient le coup de poing et le coup de gueule. Ceux qui ont été à la peine doivent être à l'honneur. Il faut récompenser non pas le souvenir des services d'autrefois qui aussi bien ont reçu leur récompense, mais les services d'aujourd'hui pour encourager aux services de demain.
Donc notre liste sera formée de huit des conférenciers qui ont obtenu le plus de succès. Les braves cœurs n'y ont même pas songé. Mais la justice le veut et l'intérêt aussi de notre cause. Le premier siège sera réservé à M. Hubert, un avocat très connu du département, qui, par ses plaidories, par sa participation aux œuvres, a rendu les plus grands services. Admirable caractère et bon tacticien, il peut rendre les plus grands services au Palais- Bourbon. Ce sera notre tête de liste. Il a dépassé la cinquantaine, et, comme il est de plus propriétaire terrien, il offre une surface aussi respectable qu'on peut le désirer. Il n'y a qu'un inconvénient : l'argent fait défaut. La plupart de ces jeunes hommes, ne sont pas riches. Mais ils sont déjà habitués à faire beaucoup par eux-mêmes, leurs ^ gardes », au besoin, serviront d'afficheurs et de distributeurs de bulletins. Nous aurons d'ailleurs des amis en chaque paroisse qui rempliront gratuitement ce rôle. Et
leurs amis veilleront, s*il le faut, pour copier les listes électorales et écrire les bandes d'adresse. Nous pouvons aussi et sans nul scrupule, demander à de bonnes religieuses, aux Carmélites même ou aux Clarisses, si c'est nécessaire, de nous faire ce travail à titre d'aumône.
Le 5 mai, — J'ai réuni chez moi hier soir, avec l'avocat Hubert, nos vingt-six conférenciers. Je leur ai exposé mon plan. J'ai dit les noms qu'il me paraissait bon de pousser en avant. Les seuls qui aient fait quelque opposition — il y en avait de pure forme — sont les huit intéressés. M. Hubert, prévenu, avait consenti d'avance. Ces messieurs m'ont demandé alors de faire une place sur la liste à l'abbé Carol. Hs m'ont affirmé que le nom de M. Carol aurait un grand prestige pour beaucoup de gens du peuple. Bien que l'abbé n'ait pas fait en efiet campagne avec eux, partout où ils ont passé après lui, ils ont trouvé le terrain très bien préparé, et lui-môme a eu bien plus de succès dans les villes où il a parlé peu de temps après eux. Les ouvriers même irréligieux se sentent pour ce prêtre de la sympathie, ils exigent qu'on lui laisse la parole ; son nom sur la liste lui donnera une allure très nettement démocratique, trop peut-être pour les paysans. Mais nous verrons bien. Toutes les fractions de l'armée catholique doivent être représentées, l'aile gauche par M. Carol aussi bien que l'aile droite par M. Hubert. Il n'est d'ailleurs pas mauvais qu'un prêtre figure sur une liste dont le caractère prin-
cîpal consiste dans les revendications de la liberté religieuse. M. Hubert demeure en tête de liste, M. Carol vient après, puis, par ordre alphabétique, les sept autres candidats. Le nombre des suffrages fixera lui-même les rangs pour le second tour, et déterminera les noms qui devront rester sur la liste composite résultant des alliances que nous nous proposons de contracter après avoir montré ce que nous pouvons, ce que nous voulons.
Lb i®' septembre. — La période électorale est ouverte. Notre liste telle qu'elle fut composée le 5 mai a reçu la consécration de nos congrès cantonaux d'abord, du congrès diocésain ensuite. Voici comme on s'y est pris. Tous les membres actifs de nos associations paroissiales ont été convoqués au chef-lieu de leur canton. Là un conférencier leur a expliqué le fonctionnement du scrutin de liste et ce que nous en attendions. Il leur a dit après qu'il leur appartenait de choisir le candidat qui leur paraîtrait le meilleur, d'acclamer un nom qui serait proposé comme candidat au comité diocésain. On leur a demandé aussi de nommer deux délégués par canton pour prendre part au congrès et arrêter définitivement la liste des candidats.
Les présidents de ces diverses assemblées ont proposé, dans chaque canton, le personnage que nous avions d'avance indiqué aux promoteurs de la réunion. La plupart du temps, ce nom a été acclamé de confiance ; cependant, dans sept ou huit cantons sur une trentaine, des noms diflérents de
grands propriétaires ou d'hommes connus comme ayant rendu des services à la cause conservatrice et catholique, ont été mis en avant et finalement acceptés. Parmi eux se trouvaient les noms de trois des anciens candidats conservateurs aux élections précédentes, qui seront également portés sur la liste monarchique. Il n'était pas douteux que ces hommes très respectés, méritant de l'être, pouvaient avoir une majorité au congrès diocésain. Cela enlevait alors à notre liste toute son homogénéité et rétablissait toutes les anciennes confusions.
Au jour dit, c'était le 25 août, soixante-dix délégués cantonaux se trouvèrent réunis dans la grande salie des conférences de la paroisse Saint-Joseph. Les quatorze candidats qui avaient été élus dans les assemblées cantonales étaient présents. — Tout d'une voix on nomma l'abbé Maleville, président de la réunion. Il exposa au congrès que cette assemblée était souveraine, que les candidats qui obtiendraient la majorité seraient placés sur la liste des revendications catholiques.
Un des conférenciers demanda alors la parole et exposa que, puisque la force des choses obligeait les catholiques à s'organiser,il fallait dès le début adopter les seules règles qui font un parti viable, et premièrement que tous les candidats présents prissent l'engagement d'honneur d'user de toute leur influence en faveur de la liste entière, telle qu'elle serait votée par l'assemblée, et que, si l'un quelconque d'entre eux venait, par impossible, à modifier cette liste de quelque façon que ce fût, il fût aussitôt regardé
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comme félon, disqualifié et traité en ennemi véritable. C'est la discipline sans laquelle il n y a point d'armée. Le jeune orateur insista avec force sur ce point, et les applaudissements répétés de l'auditoire lui prouvèrent qu'il était compris.
Le comte de Guillegorce, l'un des candidats que nous n'avions point prévus, tout en reconnaissant la nécessité de la discipline, dit qu'il y avait cependant des personnalités qui, à cause des garanties qu'elles présentaient, pouvaient être inscrites à. la fois sur plusieurs listes, et qu'il serait tyrannique d'exiger de ces personnalités qu'elles prissent exclusivement parti pour une seule des listes où leur nom pourrait figurer.
Le comte put s'apercevoir que l'auditoire n'était pas disposé à entendre de cette oreille. Il y eut des murmures, des interruptions, et M. de Guillegorce ne put s'empêcher d'en manifester de l'humeur.
Cette humeur monta au comble lorsqu'un troisième orateur demanda qu'on mît aux voix un projet de résolution d'après lequel tous les candidats, acceptés durant cette réunion, de^Taient s'engager, du moins avant le premier tour de scrutin, à ne laisser porter leur nom sur aucune autre liste.
Le comte de Guillegorce, soutenu par ses deux amis, M. Lafaurie, grand propriétaire, et le baron de Monsac, tenta de s'opposer à l'adoption de ce vœu; il dit que, tout en reconnaissant à l'assemblée le droit de Tagréer, s'il lui convenait, il pensait qu'il vaudrait mieux, au lieu de résoudre d'abord la question d'une façon générale, la résoudre à propos
de chaque candidat particulier que, par exemple, il pourrait arriver que tel ou tel candidat...
— Vous? dit une voix.
— Oui, eh bien 1 moi, si vous voulez. Il peut arriver que tel candidat, au moment où il fera sa profession de foi, montre à l'assemblée qu'il a des raisons sérieuses de faire également partie d'une autre combinaison. Il faut laisser l'assemblée maîtresse de ses décisions, et ne pas faire prononcer l'exclusion préalable de certaines candidatures avant même qu'elles soient examinées.
— Mais votons d'abord sur le principe, dit le précédent orateur, et, si l'assemblée le désire, elle pourra après, à propos des cas spéciaux, revenir, si elle le veut, sur son premier vote.
— Non, répondit l'abbé Maleville, remplissant avec sang-froid son rôle de président. Une résolution générale une fois prise, je ne saurais, sans manquer au respect que je dois à l'assemblée, laisser mettre aux voix une dérogation particulière à cette résolution. Je vais donc d'abord mettre aux voix la question de procédure. L'assemblée veut-elle, de façon générale, interdire aux candidats qu'elle adoptera de se laisser porter sur une autre liste, ou bien aime-t-elle mieux prendre une délibération spéciale à propos de chaque candidat? >/
Après avoir bien expliqué la portée du vote de façon à satisfaire MM. de Guillegorce, Lafaurie et de Monsac, l'abbé Maleville mit aux voix la question de procédure. Il paraît que nos jeunes conférenciers assez opposés à ces messieurs firent circuler et col-
portèrent eux-mêmes une sorte de mot d'ordre. C'était parfaitement leur droit. Presque toutes les mains se levèrent pour trancher tout de suite la question, d'une façon générale; à la contre-épreuve il y eut à peine dix opposants.
Labbé Maleviile mit ensuite aux voix la résolution elle-même :
« Que ceux qui entendent que les candidats inscrits sur la liste catholique s'engagent à ne se laisser porter sur aucune autre liste, lèvent la main ! »
Ici encore presque toutes les mains se levèrent et la contre-épreuve donna des résultats tout sooiblables.
Le comte de Guillegorce prit alors la parole et dit :
« Après le vote que rassemblée vient d'émettre, il ne nous reste plus,à mes amis et à moi, qu'à nous retirer. Nous avons donné notre parole de laisser figurer nos noms sur ia liste monarchiste. Le comité, plus libéral qu'on ne l'est ici, ne nous a demandé aucune sorte d'engagement. Je ne veux renier ni mes convictions politiques ni ma foi religieuse. La communauté de quelques noms entre les deux listes fournissait un moyen tout naturel de rapprochement et de fusion. Je regrette profondément cette division violente, qui, pour la première fois dans ce pays,sous prétexte de je ne sais quelles idées de louches combinaisons et de fausse politique, s'établit entre les catholiques. Mais il sera du moins bien constaté que cette division, ce ne sont pas les monarchistes qui l'ont opérée, mais ceux qui veulent se dire exclusif vement catholiques. »
Cette semonce de haut goût, qui dans toute autre assemblée électorale aurait valu au noble comte plus d'une réplique insolente, fut écoutée en silence. Cependant M. Hubert crut devoir monter à la tribune et dire :
« Messieurs^ après comme avant le vote de cette assemblée, il n'y a pas plus de divisions entre catholiques qu'il n'y en avait. En réalité il y a deux sortes de catholiques : les uns qui ne veulent pas faire le sacrifice de leurs idées politiques à la cause religieuse, qui mettent leurs convictions politiques avant leur foi catholique, ou, s'ils l'aiment mieux, qui croient que les catholiques n'obtiendront justice que par une révolution politique qui renversera la république et rétablira la monarchie — laquelle? on oublie de nous le dire ; — les autres, qui mettent les intérêts catholiques au premier rang et leur subordonnent tout ; aux yeux desquels, d'ailleurs, il n'est pas prouvé que la justice religieuse ne puisse pas être réalisée sous le régime républicain aussi bien que sous n'importe quel autre. — Il est assez naturel que, pensant de façon si différente sur les choses de la politique, les catholiques forment deux groupes distincts. Et si précisément tout l'effort des catholiques qui ne sont et ne veulent être avant tout que catholiques, a tendu depuis trente ans à se distinguer de tout ce qui n'est pas eux, à se rendre compte de ce que peut en ce pays grouper de forces électorales l'idée religieuse prise en dehors de toute compromission ou combinaison, comment voulez-vous que, dans les cir<;onstances présentes, au moment où sévit une
persécution religieuse, OÙ le scrutin de liste rétabli permet de mieux se compter, ces mêmes catholiques ne veuillent pas profiter des chances qui s*offrent à eux, non peut-être pour réussir partout, mais du moins pour réussir en plus d'un endroit et pour se compter partout? Nous voulons que les catholiques prennent conscience de ce qu'ils peuvent au seul titre de catholiques, quMls sachent quelle est leur force et qu'ils le fassent voir clairement aux autres. Cela fait, cette démonstration opérée, la question des alliances se présentera et Thonorable M. de Guilgorce et ses amis peuvent être assurés que ces alliances seront contractées uniquement dans Tintérêt religieux.
— Notre dignité ne nous permettra pas, répondit de sa place le candidat monarchiste, d'accepter après le premier tour une place que vous n'aurez pas voulu nous donner avant. Nous ne voulons pas être marchandés.
— La politique pourtant n'est guère faite que de marchandages, » répliqua M. Hubert.
Ces messieurs ne se retirèrent pas moins et quelques applaudissements les accompagnèrent.
Un délégué d'un canton important prit alors la parole pour demander s'il serait défendu aux adhérents de la réunion de changer aucun des noms écrits sur la liste.
L'abbé Maleville fit alors observer que, bien qu'il fût très désirable qu'une grande discipline fût observée pour que la démonstration que nous voulions faire eût toute son importance, cependant il ne
pensait pas qu'on pût imposer à chacun des électeurs Tobligation absolue de ne pas modifier quelque peu, pour des raisons personnelles, la liste qui allait être adoptée.
Après ces préliminaires on demanda aux onze candidats qui restaient encore s'ils prenaient les engagements qu'on exigeait d'eux. Chacun d'eux, en un bref passage à la tribune, fit les déclarations demandées et s'engagea,en outre, à appuyer de tout son pouvoir la liste quelle quelle fût. L'abbé Maleville remercia les candidats de leur discipline, de leur bonne entente, de leur générosité. Puis enfin on passa aux voix. On distribua les listes toutes préparées où se trouvaient par ordre alphabétique les noms des onze candidats. Chaque délégué dut bififer les deux noms qu'il voulait éliminer. Au dépouillement qui eut lieu tout de suite après, ce furent les neuf candidats sur lesquels notre choix s'était tout d'abord porté qui arrivèrent en tète, M. Hubert le premier, l'abbé Carol le huitième seulement.
L'abbé Maleville prit de nouveau la parole et engagea tous les délégués à user de leur influence en faveur delà liste ainsi arrêtée et il rappela encore avec insistance l'intérêt qu'il y avait à ne pas la modifier.
Le 18 septembre, — L'agitation électorale est extrême dans tout le pays. Tout le monde sent que nous sommes à un tournant : ou les forces antisociales vont triompher, la religion sera écrasée, mais
la révolution violente est aussi bien imminente; ou les tendances conservatrices vont montrer leur force, et alors il y a des chances pour que la prochaine législature puisse organiser véritablement la justice et réparer quelques ruines. Les socialistes inondent la France de brochures, de journaux et de discours. Ils s'efiforcent de lier Tanticléricalisme aux revendications sociales, d'exciter les opinions des sectaires de toute espèce contre les modérés, de les montrer prêts à pactiser avec le cléricalisme, de maintenir vivaces contre les bourgeois les rancunes des prolétaires. Ils ameutent ainsi autour d'eux les ouvriers d'une part contre la richesse et la bourgeoisie, les sectaires de l'autre contre le cléricalisme. Les radicaux-socialistes tâchent de faire chorus et les républicains progressistes eux-mêmes, pour garder leur clientèle anticléricale, déclarent être enchantés de la situation religieuse et n'avoir aucunement le dessein de revenir en arrière ; comme toujours ils veulent le maintien et le respect des « lois existantes».. Les monarchistes, de leur côté, profitent du désarroi pour livrer un furieux assaut aux institutions. On leur a donné la partie belle. Ils se sont d'ailleurs bien organisés, ils disposent d'un état-major de jeunes conférenciers hardis, peu scrupuleux, pleins d'aplomb. Leur armée, remplie de généraux, de colonels et de beaucoup de sousofficiers, fait du dehors fort bonne figure ; je crois seulement que ce sont les soldats qui manquent. Nous le verrons bien au scrutin.
Dans tous les départements il y a une liste catho-
lique. Il y aura un second tour à peu près partout à cause de Textréme multiplicité des listes. C'est à peine si, dans trois ou quatre départements les radicaux et les socialistes, et dans trois ou quatre autres les radicaux et les progressistes ont pu s'entendre pour former des listes panachées. Il y a encore quelques listes irrégulières : antisémites, agricoles, coloniales, mais cela ne compte guère.
Le 27 septembre. — Le premier tour de scrutin a eu lieu il y a trois jours. Le nombre des votants a été extraordinaire. Sur 50,000 inscrits il n'y a eu ici que 12,000 abstentions. Sur les 38,000 suffrages exprimés la liste socialiste en a obtenu 2,000, ce qui est énorme pour le pays; les radicaux-socialistes arrivent en tête avec 16,000 suffrages, puis viennent les progressistes avec 15,500, les catholiques avec 3,500 ; la liste monarchique vient après avec à peine un millier de voix. Les cadres ont bien voté, mais les soldats, ainsi que je le prévoyais, se sont dérobés, si même ils n'ont pas depuis longtemps cessé d'exister.
Dans ces conditions notre tactique est toute tracée. Le danger consiste dans une entente entre les opportunistes (progressistes) et les radicaux. Si les deux listes fusionnent nous sommes perdus. Heureusement les deux ou trois personnages les plus remuants des deux listes viennent à un rang qui ne permettrait pas décemment de les maintenir. Si on ne prenait que les cinq premiers de la liste radicale et les quatre premiers de la liste progressiste, tous
les politiciens émérites du département resteraient sur le carreau. Les journaux qu'ils entretiennent y mettront bon ordre. Ils sont liés au sort de leur liste entière. Déjà les socialistes profitent de cette situation. On voit se dessiner un mouvement d'union entre eux et les radicaux. Nous n'avons qu'à suivre un si bon exemple vis-à-vis des progressistes.
Le 30 septembre. — Ce matin, le journal radical, le Sèveil de Châteaurenardy signifie avec quelque hauteur aux opportunistes qu'ils n'ont plus qu'à céder le champ aux purs et véritables républicains. En même temps, le Peuple ouvrier de Bordeaux, dans sa chronique départementale, engage les socialistes de Chàteaurenard à voter pour la liste radicale.
Cependant, ces jours derniers, j'avais fait sonder le chef des progressistes. Il refusait de s'engager, se perdait en atermoiements. Peut-être, maintenant, va-t-iJ se décider plus aisément.
Le 2 octobre. — Non sans peine, la chose est faite. Les progressistes consentent à inscrire le premier de notre liste, M. Hubert, sur la leur à la place de celui de leurs canditats qui a obtenu le moindre nombre de voix. Ils ne voulaient pas, ils consentaient seulement à inscrire deux lignes sur leur programme en faveur de la liberté d'association, ils alléguaient en exemple les socialistes qui s'étaient, vis-à-vis des radicaux, contentés d'une satisfaction de ce genre.
Nous leur avons répondu que les socialistes, à eu\
seuls, ne pouvaientpas donner une majorité assurée, tandis que nous le pouvions, que nous trouvions d'ailleurs beaucoup plus facile de faire admettre un nom par discipline qu'une modification de doctrine et que cela même pouvait leur donner beau jeu dans leur polémique avec les radicaux. Ceux qui, en effet, acceptent de soutenir devant la Chambre une revendication socialiste, donnent au socialisme, sur ce point du moins, neuf voix assurées, tandis que ceux qui n'ont pris aucun engagement de doctrine ne donnent au cléricalisme qu'une seule voix.
Il faudra seulement, d'ici au scrutin, surveiller les journaux et surtout les distributeurs de bulletins pour que nous ne soyons pas dupes.
Le 6 octobre. — Les monarchistes crient à la trahison, mais que pouvons-nous bien faire avec eux?... 1000 et 3500 ne font jamais que 4500. C'est peu à côté des 19.000 voix nécessaires. Dans d'autres diocèses, on a trouvé chez eux, ou on leur a donné un appoint. Ici, cela ne se pouvait. Ailleurs, c'est chez les radicaux que nous avons eu des alliés. Dans deux endroits, les socialistes ont fait sur leur liste une place proportionnelle à nos candidats. — Les alliances électorales ont été contractées en vue du succès sans aucune compromission de doctrine. C'est sans doute peu récréatif de faire voter pour des gens qu'on estime peu ou même qu'on n'estime pas, mais la médecine exige qu'on avcle des breuvages fort amers. L'essentiel est de guérir.
Lb 1 octobre, — Nos alliés ontbienfailli nous lâcher, effrayés par les criailleries du Rkveil et du Peuple ouvrier. On les accuse hautement de cléricalisme. Quelques-uns de leurs plus fermes soutiens leur ont paru ébranlés.
— Si nous ne réussissons pas, me disait le chef du parti, rencontré dans une maison amie, notre avenir politique est perdu dans ce département.
— Aussi bien, repris-je, faut-il réussir et cela dépend de vous. Marchez sur vos adversaires et, au lieu de vous défendre, attaquez. Montrez d*abord qu'ils voteront avec des gens autrement redoutables que des religieux et des curés, avec ceux qui veulent détruire toute propriété, toute liberté. Dites, si vous le vouiez, un peu de mal de nous, mais faites bien voir qu'à cette heure nous ne représentons plus le a cléricalisme», mais la liberté religieuse et que, dans cette liberté, se trouve le réservoir des plus précieuses forces morales.
Et qui vous empêche enfin de montrer que ce que vous faites ici, c'est ce que font aussi bien les radicaux, partout où cela leur a été utile?
Et je citais les dix ou quinze départements où s'était opérée une fusion des listes radicales et catholiques.
« C'est une situation bien fausso qu'auront là vos députés à la Chambre prochaine. Monseigneur.
Comment feront-ils pour s'y reconnaître?... Ici nos obligés et là-bas obligés de nos adversaires. Ils se trouveront fort embarrassés.
■ ■ I II II 11 II m^ Il I ■ I II - ■ -*^ ^ -^ , !■■!
— Ça, répondis-je, c*est leur affaire. Une fois élus
ils auront à se débrouiller. »
Le 15 octobre, — Les élections sont terminées. Notre liste composite passe ici à la majorité de 200 voix. M. Hubert a eu peine à arriver. Heureusement quelques conservateurs, ses clients et ses amis personnels, se sont détachés du groupe des abstentionnistes et ont compensé les défections du côté des progressistes. Le nom de M. Hubert a été rayé environ un millier de fois. Nous avons bien failli faire un marché de dupes.
La composition de la Chambre ne semble pas notablement différente de ce qu'elle était auparavant. Cependant le groupe socialiste s'est encore accru ; il dispose maintenant de 110 voix. Les deux partis opposés qui se disputent le gouvernement, les radicaux et les progressistes, forment deux masses compactes un peu inégales en nombre, les radicaux sont 140, les progressistes 180. Les monarchistes purs ne sont plus guère que 20. Mais le fait important, c'est l'arrivée à' la Chambre de 90 députés catholiques parfaitement décidés à ne laisser vivre aucun ministère qui ne leur accordera pas les libertés qu'ils réclament. Ils ont un programme complet de réformes sur tous les points ; ils s'abstiendront de s'engager à fond sur les réformes qui n'intéressent point immédiatement ie catholicisme, mais ils feront balle sur tous les autres points et sont parfaitement résolus à refuser le vote de n'importe quelle loi jusqu'à ce qu'on
leur ait donné un commencement de satisfaction. Les Chambres sont convoquées pour le 25.
Le 30 octobre. — Je demeure avec M. Hubert en correspondance suivie. Dès le jour même de la réunion des Chambres, une réunion des catholiques eut lieu. Ce furent, comme il était juste, les anciens députés qui furent nommés pour composer le bureau. Mais on s'aperçut bientôt que les chefs véritables du parti, ceux qui avaient les idées nettes se trouvaient parmi les nouveaux. M. Hubert ne me l'a pas dit, mais je sais par ailleurs que la clarté de ses conceptions, la ferme vigueur de sa parole ont produit sur tous ses collègues l'impression la plus heureuse. Les anciens renseigneront les nouveaux sur les êtres et les us extérieurs de la Chambre et des couloirs, leur éviteront de commettre des impairs; les nouveaux apporteront aux anciens la richesse d'un sang plus jeune et des franchises hardies supérieures aux habiletés ténébreuses.
On l'a bien vu dès les premiers jours. Le ministère a donné sa démisl^ion et, cette formalité accomplie, n'a repris ses fonctions qu'après la constitution du bureau de la Chambre des députés. Une interpellation sur la politique générale a eu lieu presque aussitôt. M. Hubert a pris la parole au nom des catholiques et a dit en substance que les catholiques ne demandaient qu'une chose, la liberté, mais qu'ils la voulaient entière, qu'ils apporteraient leur concours loyal à quiconque voudrait leur donner cette liberté, qu'ils le refuseraient obstinément h
qui la refuserait, qu'en conséquence il déposait sur le bureau de la Chambre un projet de loi tendant à l'abrogation de Tarticle odieux de la loi de l'an dernier, en vertu duquel des évoques catholiques se trouvent encore en prison pour avoir pris en matières religieuses les ordres du Pape.
Les catholiques n'ont pas d'ailleurs que ces revendications à faire, ils veulent obtenir dans toutes les institutions sociales une somme plus grande de justice, ils réclament de sévères économies, la diminution du nombre des fonctionnaires et des attributions de l'État, la liberté complète d'association sous la seule condition de la publicité des opérations et des statuts.
Ce discours fut écouté avec colère d'abord, puis, peu à peu, par l'autorité personnelle de l'orateur, la colère fit place à la stupéfaction et enfin à une attention silencieuse mais soutenue. Les députés catholiques, un peu gênés peut-être d'abord et pour la plupart nouveaux, peu habitués encore aux démonstrations collectives, applaudirent peu, mais leurs « très bien » discrets et nourris montraient assez qu'ils étaient de cœur avec l'orateur. Et quand il descendit de la tribune au milieu du silence général de l'assemblée, ce ne fut pas par des applaudissements qu'ils accueillirent leur porte-parole, mais comme mus par un ressort ils se levèrent tous et la main tendue, l'attirèrent au milieu d'eux comme en un triomphe muet.
Une force s'était révélée, et les calculs les plus élémentaires montrent que l'on ne peut rien sans
elle. Avant M. Hubert, un orateur progressiste avait déclaré la guerre aux ministres radicaux et excommunié les socialistes ; le ministre de Tintérieur avait répliqué en attaquant violemment les progressistes. Les ponts sont coupés entre ces deux factions parmi lesquelles seules on peut choisir des ministres. Un orateur socialiste a réclamé la parole et compromis très ouvertement le ministère. Celui-ci aurait bien voulu emporter le vote dès le soir même, mais le centre manœuvra de façon que le vote n'eût lieu que le lendemain.
A peine hors de la Chambre, nos amis furent tâtés par les vélites des progressistes. Tous répondirent que leur politique avait été très clairement définie en séance : donnant donnant. Tout ministère qui s'engagerait à soutenir l'abrogation de Tarticle de loi visé à la tribune aurait leur appui. Sinon, non. — On leur demanda s'ils borneraient là leurs exigences. Ils répondirent que, pour le moment, ils ne demandaient que cela. On verrait après, dans une couple de mois. Mais ils espéraient que d'ici là le ministère se serait si bien convaincu de la justice de leur» revendications qu'il leur épargnerait à eux-mêmes la peine de les formuler.
Le lendemain le leader des progressistes prit la parole au début de la séance et dit que la situation politique exigeait une grande prudence, qu'il fallait avant tout barrer la route aux hommes de désordre qui avaient l'air de prendre le gouvernement sous leur protection, qu'il convenait de réaliser durant la législature une série de réformes en faveur des
travailleurs, qu'il fallait paciûer les esprits, et non pas les exciter, éteindre les brandons de guerre civile. Il ajouta enfin que le moment paraissait venu de régler de façon définitive et libérale la question religieuse, que la séparation de TËglise et de TËtat était un fait accompli, mais qu'il fallait que nul ne pût être inquiété pour ses opinions religieuses. La liberté de conscience est la plus sainte des libertés consacrées par la Révolution ; sans revenir en arrière, sans toucher à Tessentiel des lois existantes, il convient d'examiner si quelques dispositions accessoires ne sont pas véritablement exorbitantes.
Le président du conseil répliqua que ce discours était la reddition à merci du parti progressiste aux mains des catholiques cléricaux. Il dit qu'il fallait choisir entre la marche en avant ou le recul en arrière sous la domination de l'Église et des jésuites.
On passa aux voix, et l'ordre du jour, déposé par les progressistes et repoussé par le gouvernement, fut voté à la majorité de dix voix, par 250 contre 240, et une trentaine d'abstentions.
Dès le lendemain un ministère progressiste était constitué, composé d'hommes capables, assez braves gens et disposés à gouverner véritablement pour le pays si on leur en laisse le temps.
(c Cela dépendra de vous, leur ont dit les nôtres. Nous vous soutiendrons, nous serons le moins exigeants possible, nous ne vous demanderons pas de faveurs personnelles, ni croix d'honneur, ni bureaux de tabac, ni places, ni prébendes ; mais nous deman-
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derons peu à peu les satisfactions qui nous sont indispensables pour que le catholicisme puisse vivre.
— Que dira le pays ?
— Eh I monsieur le ministre, le pays sera avec vous, pourvu que vous travailliez à l'éclairer et à détruire les sophismes qu'on a semés partout depuis tant d'années. L'Église ne demande pas la domination, elle ne demande que la vie. Nous y avons droit et nous l'aurons avec vous si vous le voulez; sinon avec d'autres et contre vous. »
Le 10 janvier 1928, — Et depuis plus de trois ans, les choses se passent selon ce programme. On a d'abord obtenu l'abolition de la loi sur l'ingérence pontificale, les évêques sont sortis de prison ; puis on a réussi à faire voter une loi suffisante sur la liberté d'association. Le gouvernement avait déposé un projet de loi ; nos amis déposèrent un contreprojet accordant la liberté pleine et entière, sans restriction ni limites ; les radicaux unis aux socialistes déposèrent un grand nombre d'amendements restrictifs destinés à transformer une loi de liberté en loi d'oppression pour les congrégations religieuses. Nos orateurs luttèrent vaillamment contre les radicaux et contre le gouvernement, ils se gardèrent bien de faire tout à fait échec aux projets de ce dernier, ils réussirent à faire adopter quelques dispositions libérales additionnelles, et cette délibération eut pour effet de montrer que la droite
catholique avait ses conceptions propres qui n'étaient pas celles du gouvernement, et que le gouvernement à son tour avait ses façons de voir assez différentes de la droite catholique.
On le vit bien en d'autres occasions, où nos députés ont dû à leur tour consentir à de sérieuses concessions. Plusieurs fois l'extrême gauche a déposé des amendements à des lois sociales que nous aurions préférés au texte du gouvernement. Quand la question de confiance n'était pas posée, nos députés votaient comme ils l'entendaient, mais il est plus d'une fois arrivé que la question de confiance a été posée, et alors il a fallu se résigner à un sacrijBce. Do ut des^ c'est la loi de toutes les transactions.
Nous n'avons pas à nous plaindre de ces transactions. Grâce à la loi votée sur les associations, nous pouvons maintenant posséder des immeubles fournissant le revenu nécessaire à l'entretien de nos œuvres paroissiales, les associations paroissiales peuvent librement, sous certaines conditions de publicité, se fédérer pour entretenir des œuvres religieuses communes ; le diocèse n'est pas nommé dans la loi, mais c'est, en un sens, plus avantageux, car nous sommes en train de fonder des hôpitaux libres et des instituts supérieurs de sciences théologiques communs à plusieurs diocèses ; les établissements d'instruction où renseignement religieux est donné sont regardés comme des œuvres paroissiales. — Nous avons encore obtenu par une diplomatie patiente, par une abnégation de tous les
jours, par des sacrifices parfois très durs — mais nous avons obtenu — que les communes deviennent libres de subventionner les établissements religieux qu'elles voudraient, même les établissements d'instruction et de bienfaisance. Deux d'entre nous q# avaient été expulsés de leurs cathédrales les ont recouvrées. Nous sommes rentrés dans les palais épiscopaux à titre, non de propriétaires, mais de locataires, moyennant 1 franc par édifice et par an. Le bail est renouvelable tous les neuf ans, mais d'ici-là nous espérons bien le rendre emphytéotique sinon même obtenir la propriété complète et entière. Dans les villes et les campagnes les presbytères et les églises ont été mis à la disposition des cultes selon le même procédé et moyennant le même loyer.
Tous ces avantages, si considérables que, malgré la pénurie actuelle des ressources et notre gêne momentanée, la situation est déjà meilleure que sous le régime du Concordat <c strictement appliqué », on pense bien que nous qc les avons pas obtenus sans aucune difficulté. Le ministère regimbait d'abord. Mais nos députés unis comme un seul homme et conduits par M. Hubert, les ont renversés deux ou trois fois dans la première année de la législature. On a bien essayé de se passer de nous et de dire que nos votes ne comptaient pas dans le dénombrement des votes politiques d'où dépendait le sort des ministères ; mais nous avons fait une belle campagne à la tribune et dans nos journaux : tous nos conférenciers sont partis en guerre, si
bien qu'un dimanche de 1926 il y a eu le même jour dans toute la France plus de 1200 conférences catholiques sur le même sujet. De plus, à mesure que les catholiques ont été forcés d'y mettre du leur pour garder leur culte, ils se sont réunis davantage et sont devenus plus hardis et moins patients. Nous avons réclamé d'être traités comme les autres citoyens, les votes de nos députés doivent avoir la même valeur et tout à fait la même portée. Malgré tout, radicaux et progressistes s'obstinaient à faire les sourds. Il a fallu en venir aux grands moyens. A chacun des votes qui engageaient une dépense, sauf en matière militaire, tous les députés catholiques ont régulièrement refusé les crédits. Ils ont expliqué leur attitude à la tribune. On viole contre eux la constitution en ne tenant pas compte de leurs votes de confiance. Ils ne peuvent, à moins de recourir à l'émeute, se servir que de ce moyen pour faire respecter le suffrage universel et la constitution violée. Ils s'en servent. Et ils s'en servirent si bien que les ministères, dans les premiers mois de 1926, se succédèrent comme des capucins de cartes. Il y eut une telle impossibilité de gouverner qu'il fut un moment question de dissolution. Mais le terrain électoral sembla peu solide. Notre plate-forme était excellente. Nos adversaires prirent peur. Talonnés d'autre part par les menaces socialistes, les modérés finirent par mettre les pouces et, à partir de ce moment, morceau par morceau, vole par vote, proposition par proposition, nous avons fini par obtenir ce qui était nécessaire.
D*autant que nos députés n*ont pas commis la faute de ne demander la liberté que pour eux. Toutes les lois qu*on a faites sont très générales et sont aussi bien au profit des juifs et des protestaols que des catholiques. Pour la première fois en France, depuis plus de cent vingt ans, nous voyons des religieux pouvoir aller, venir, loger et prier ensemble, posséder des biens sans être obligés de recourir au bon plaisir du gouvernement ou sans être menacés de spoliation et de violence. Les évêques nommés dans ces dernières années sont plus jeunes, plus allants, moins solennels que jadis, habitués à prendre la parole un peu partout, touchant de plus près au peuple, sachant le manier et lui parler même des choses profanes. Evêques, prêtres et laïques fidèles, étonnés d'abord et désagréablement dérangés de leurs habitudes paisibles par la nécessité de la lutte sur le forum, s'y sont peu à peu intéressés, leur habileté politique s'est accrue, ils ont acquis le sentiment du possible, ils ne perdent pas leur force et leurs cris à réclamer l'impossible, ils ne s'attachent qu'à une réforme à la fois, voisine et tout immédiate, mais ils s'y attachent de tout leur cœur. Ce terrain conquis, ils poussent plus loin. La vie épiscopale et sacerdotale est devenue infiniment moins administrative et plus variée. Ces luttes civiques qui nous effrayaient jadis nous passionnent maintenant. Le sang fouetté par la gêne et par la persécution circule plus chaud, plus vivant dans le grand corps de cette belle Église de France- Nôtre situation politique est aussi meilleure. L*ha-
bitude de voter ensemble a rapproché de nous les modérés et a fait tomber bien des préjugés. Nous gagnons et ils gagnent à ce mutuel contact. Ils ont le sens très net des contingences extérieures, ils excellent à sentir ce que l'opinion est à tel ou tel moment capable de supporter ; mais ils sont timides, bourgeois en diable, et ont peur des moindres réformes sociales. Ils manquent complètement de doctrine. Quand ils font une concession aux revendications ouvrières, on sent qu'ils ne la font qu'en tremblant et comme en rechignant. Nos amis ont commencé à leur communiquer nos principes, à. leur faire voir que la justice exige encore bien des réformes et des améliorations, que la puissance de l'État doit agir en faveur des faibles pour rétablir l'équilibre entre eux et les forts. C'est ainsi qu'on peut améliorer sans cesse la législation et les mœurs, augmenter le bien-être et la sécurité de tous, et donc avoir un programme positif et non pas seulement un programme négatif. Or, on ne peut gouverner et durer que si l'on fait montre d'activité. Car le pays est vivant et veut de la vie. Ainsi ce sont nos représentants catholiques qui poussent au progrès leurs alliés gouvernementaux.
Cette alliance, qui se fait voir de plus en plus clairement depuis trois ans, a eu encore d'autres heureux résultats.
Nous n'avons plus été traités en parias. Peu à peu les préfets et les sous-préfets nous ont rendu des témoignages de considération. L'onde de respect s'est propagée jusqu'aux petits cantonniers. Les
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in£liluteurs saluent leur curé, et ceux qui en ont envie viennent au presbytère faire de temps en temps une petite partie. Nous avons pu obtenir plus d'une fois, pour des causes justes, quelques-unes de ces mêmes faveurs gouvernementales qui, comme la manne jadis, prouvent la sollicitude des puissants et le cas qu'ils font des gens. Les paysans n'ont plus peur que les sous-préfels ou les agents-voyers leur fassent des misères à cause de nous ; ils croiraient plutôt le contraire. Tout cela est de bon augure pour les élections prochaines. L'organisation catholique est prête et nous espérons obtenir non pas peut-être la majorité, mais une minorité imposante. Nous avons montré que nous existions, que nous étions une force, on nous respecte, on nous craint et cela même augmente, avec notre force, nos espoirs.
Car si l'on a beaucoup fait, il reste encore fort à faire. Un grand nombre de nos amis et des prêtres mêmes, séduits par la facilité relative de la vie présente, n'imaginent rien de mieux que la liberté que nous venons de conquérir et dont nous jouissons à cette heure. Je crois cependant que nous devons tendre à mieux. Dans un pays comme la France, fait par l'Église, il ne saurait suffire à l'Église d'avoir une place libre comme une association quelconque; il est convenable, il est nécessaire que l'Église ait une place reconnue dans l'organisation nationale même, que son statut soit admis comme partie essentielle du statut national. Le régime de la liberté est beau, mais il est dangereux, précaire, peu digne pour l'Église qui peut prendre Tair d'une
faction ; il faut travailler à lui substituer un autre régime, arrêter entre TÉglise et TÉtat les termes d*un contrat nouveau, d'un concordat très libéral, très souple, qui redonne à TËglise en France sa place traditionnelle sans lui asservir l'État, sans l'asservir elle-même. Ce sera, s'il plaît à Dieu, l'œuvre de la législature prochaine.