LE NOUVEAU CONCORDAT
Le 21 octobre 1929. — Nous devons chanter au ciel un Te Deum d'actions de grâces. Les élections qui se sont faites dans la première quinzaine de ce mois ont donné des résultats inespérés. Les monarchistes perdent 10 sièges abandonnés par eux ou gagnés de haute lutte; sur ces 10 sièges les catholiques en gagnent 9, les socialistes un ; les radicaux perdent 40 sièges que nous gagnons ; les progressistes perdent 15 sièges que gagnent les socialistes, ce qui nous donne Tétat suivant des partis : monarchistes intransigeants 10; catholiques 139; progressistes du centre 165; radicaux d'extrême gauche 110; socialistes 126. Ce qui caractérise ces élections, c'est le progrès marqué des socialistes et des catholiques. Les socialistes gagnent 16 sièges, nous en gagnons 49. Tous les autres partis perdent. Les progressistes paraissent très peu atteints. En réalité, ils ne doivent le maintien relatif de leurs positions qu'à notre concours. Abandonnés à eux-mêmes, ils auraient perdu 20 sièges de plus, et, si nous avions fait voter contre eux, c'est à peine s'il en fût revenu quelques douzaines. Un effort de plus dans sept ou huit départements, et nos listes, qui n'y ont été distancées que de quelques voix, passaient toi.t
entières, ce qui eût porté le nombre des catholiques à près de 200 et en eût fait le parti numériquement le plus important du parlement.
Il est peut-être fort heureux que ce succès n'ait pas été réalisé. Nos amis auraient pu être tentés de prendre le pouvoir. Ils ne sont pas mûrs pour cela. Nous ne luttons bien que depuis six ou sept ans. Il nous faut encore des années de lutte pour nous aguerrir et former tous nos corps de troupes à la discipline des combats démocratiques. Surtout, avant que nous prenions le pouvoir, il faut que dans toutes nos écoles et dans tous nos catéchismes, on ait appris aux jeunes catholiques de France que le pays n'est pas une proie qui doive être livrée au parti en possession du gouvernement et où il puisse se ruer ainsi qu'à une curée. Nous avons besoin de dix ou quinze ans encore pour renouveler Tesprit public, pour donner à tous les fidèles la nette conception d'une conscience civique, pour leur inspirer le respect des lois, l'acceptation volontaire de leur juste part des charges sociales, pour leur arracher de l'âme l'idée démagogique réalisée en France depuis cinquante ans, que le gouvernement doit gouverner pour ses amis et contre ses ennemis. Quaud le dernier des paysans qui fait ses Pâques sera imbu de ces idées de civisme et de justice pour tous, nous pourrons prendre le pouvoir avec des chances de le garder et de servir vraiment avec le pays notre cause et notre Dieu. Pas avant.
Nous avons donc très loyalement tenu nos engagements vis-à-vis des progessistes au pouvoir. Après
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les services qu'ils nous avaient rendus, nous ne pouvions pas guerroyer contre eux. Cependant nous n'avons pas mené la campagne ensemble. Ainsi qu'aux élections de 1925, chacun des deux partis Ta conduite pour son compte. Ce n'est que lorsque les chances des deux partis se sont bien nettement dessinées, ou sur le champ de bataille, que des alliances se sont formées. Même réunis sur la même liste, chacun des candidats conserve son programme et ses aspirations. A vrai dire, je me demande quel est le programme, quelles sont les aspirations de nos alliés. La plupart subissent notre alliance par peur de l'ogre socialiste. On dirait qu'ils n'ont d'autre but que de défendre pied à pied l'ancien édifice social. Nous n'avons pu encore rien obtenir du côté des lois scolaires et militaires. Nous obtiendrons plus aisément le rétablissement du concordat. Pour faire passer une motion quelconque nous avons besoin du gouvernement. Sans quoi, toute la gauche faisant balle, nous sommes infailliblement battus. Il ne faut pas s'user à ce jeu-là. L'ancienne communauté des haines se réveille vite, et les Frères .*. pourraient bien, malgré leurs divisions intestines, se reprendre à s'allier pour nous combattre.
Quelques journaux monarchistes se sont scandalisés de voir des évéques faire voter pour des francsmaçons. Notre réponse est bien simple : nous avons fait voter pour des amis des francs-maçons qui avaient pris des engagements vis-à-vis de nous et afin qu'eux-mêmes fissent voter pour des catholi*
l'ÎG LE JOURNAL d'uN ÉVÉQLE
quos. C'est la simple exécution d'un contrat qui n'avait rien d'illicite. Nous avons, mes confrères et collègues du comité national et moi, travaillé pour le moindre mal. Toutes les déclamations et toutes les injustices du monde n'arriveront pas à troubler notre conscience. Composer avec la force, ce n'est pas reconnaître qu'elle est légitime et couvrir tous ses abus; c'est lui céder pour se servir d'elle. Ce n'est pas pour la maçonnerie que nous avons fait voter, mais pour l'instrument qui, dans l'espèce, nous paraît le seul capable de nous servir pour combattre les idées franc-maçonniques.
Le parti catholique renforcé n'a du reste point l'intention de se mettre à la remorque du gouvernement. Le but principal de cette législature doit être l'établissement d'un nouveau concordat En matière religieuse, il faut faire porter sur ce point tout notre effort et ne pas nous éparpiller. Mais en matière sociale il faut pousser en avant les timides du gouvernement. Il faut atteindre la spéculation illicite contre laquelle, malgré tant de déclamations, on n'a encore rien fait ; il faut organiser les biens communaux de façon à retenir la population rurale et empêcher l'émigration vers les villes; porter un coup sérieux à l'alcoolisme en diminuant le nombre des débits de boisson et en les soumettant à une réglementation sévère ; réformer l'assistance publique en la rendant, par l'affusion d'éléments nouveaux et l'expulsion d'éléments impurs, moins bureaucratique et plus charitable ; voter enfin une loi sur les retraites ouvrières.
Les progressistes, malgré Tétiquette qu'ils se sont donnée, ont peur d'aller ainsi de Tavant. La seule raison d'être d'un gouvernement est cependant ceîa même : voir les maux dont le pays souffre et leur trouver un remède, pressentir le bien à faire et découvrir le moyen de le réaliser. La notion du gouvernement s'est perdue en France depuis que les ministres, au lieu d'avoir des idées, n'ont fait que s'approprier, et souvent en maugréant, celles que l'opinion publique ou leurs adversaires même leur imposaient. Gouverner, ce n'est pas seulement faire de la politique et de l'équilibre parlementaire, c'est faire des lois, et non pas des lois de haine, destinées à vexer telle ou telle catégorie de citoyens, mais des lois de bonté et de salut destinées à augmenter le bien public.
Ainsi les catholiques, sans avoir par eux-mêmes la responsabilité du pouvoir et sans en éprouver les tentations, seront cependant le ferment de justice et de progrès qui animera l'État. Peu à peu les bienfaits de leur influence se feront sentir el rien n'empêche qu'ils puissent quelque jour prétendre à prendre eux-mêmes en main le gouvernement.
A cette heure, des ministres catholiques assumeraient une tâche redoutable, peut-être impossible. Ils auraient à craindre leurs amis bien plus que leurs ennemis. Car la lutte contre les ennemis est normale, elle renforce le zèle des partisans et accroît les forces. L'organe se développe par le fonctionnement même. Mais la lutte contre ]es amis est le plus souvent mortelle. « Toute maison divisée contre elle-
même périra. » Une telle lutte émiette les forces, attache aux gens au pouvoir le soupçon de faiblesse ou de trahison, énerve les courage et immobilise les volontés. Or, malgré tous leurs malheurs, les catholiques ne me paraissent pas encore assez disciplinés ni surtout assez imbus du sens des possibilités pratiques pour affronter un pareil labeur. Un ministère catholique verrait aussitôt se lever contre lui, parmi les catholiques mêmes, une formidable opposition. Il y aurait des appétits qui demanderaient à ce qu'on les assouvisse, — Dieu merci ! ceux-là chez nous ne sont pas les plus redoutables, — mais il y aurait aussi la foule de ceux qui, du haut des principes, demandent qu'on leur décroche la lune et déclarent hérétiques tous ceux qui ne se rendent pas à leurs sommations. Les plus modérés d'entre eux exigeraient des ministres que, faisant à la tribune un cours de théologie, ils exposent que l'Église a le droit de..., de... et de..., mais que, eu égard aux malheurs des temps, elle veut bien se .contenter de... et que eux, ministres français, fidèles serviteurs de l'Église, se résignent à ne pas être plus exigeants qu'elle. On voit tout de suite l'habileté d'un pareil langage et comme il serait compris. Ce serait dans toute la France un toile que nos gens ne soupçonnent pas. Ceux même qui votent pour nous reviendraient — et vite — à n(»s adversaires, s'ils nous entendaient parler de la sorte.
Faire à tout propos et hors de propos étalage de ses principes est une satisfaction dont il est sage de savoir parfois se priver. Les hommes politiques ne
nous doivent que des actes. Les maximes par où ces actes doivent être publiquement justifiés, ils n'ont à les rechercher que dans les contingences du bien public. Quant aux maximes plus hautes, aux principes qui règlent ces maximes mêmes, ils n'en doivent compte qu'à leur conscience et à Dieu. C'est à nous, évêques et prêtres, de si bien former l'esprit des catholiques nos fils, qu'un jour puisse venir où l'énoncé de ces principes pourra être bien compris et ne fera plus reculer personne.
Et ce n'est pas tout. Les monarchistes n'auraient pas trop de peine à faire entendre à bon nombre de ralliés par raison que, puisqu'ils sont maintenant à peu près les maîtres, le moment pourrait bien être venu de rétablir quelque monarchie. D'où naîtraient des parlottes et des intrigues et les soupçons du peuple qui, savamment entretenus par les francs-maçons, nous feraient perdre bien vite à peu près tout le terrain gagné.
Beaucoup enfin parmi nous s'imaginent que, le pouvoir conquis, tout devient facile. Ils s'étonneraient de ne pas voir les ministres catholiques bouleverser tout le gouvernement et toute la législation. Sans nier que les coups de vigueur aient souvent plus d'utilité que de nocuité véritable, il y faut cependant du coup d*œil et bien de la prudence dans la hardiesse même. Il n'est pas mauvais de frapper fort, mais surtout il faut frapper juste. Il faut avoir prévu d'avance tous les contrecoups d'un changement de législation. Le temps est un facteur important, le plus important peut-être de la politique. Nos
catholiques sont encore trop impatients. Il faut que, près du pouvoir, sans y porter encore la main, ils en fassent Tappren tissage. C'est une sorte de stage qu'il serait, je crois, désastreux qu'ils n'eussent pas à subir. En même temps, le vieux personnel finira de disparaître. Ceux qui lui succéderont auront tous été élevés au régimede la discussion libre et du respect des opinions adverses. — L'erreur de beaucoup de catholiques est de croire encore que les règles édictées par nos théologiens pour une nation unanimement catholique sont applicables à notre pays. Ils oublient la masse énorme d'infidèles véritables — non pas seulement d'incroyants mais d'infidèles au sens théologique du mot : protestants dont le baptême est invalide, juifs, non-baptisés qui se trouvent maintenant partout et dont plusieurs occupent des situations importantes et disposent d'une considérable influence. L'unanimité perdue se reconstituera-t-elle ? C'est le secret de Dieu. Notre œuvre à nous est d'arrêter le progrès des pertes, et de reconquérir autant de terrain perdu que Dieu voudra le permettre.
La tâche de nos hommes politiques est de substituer, je ne dirai pas — au moins à cette heure — une législation proprement chrétienne à une législation sectaire, mais une législation sociale à une législation antisociale. Les progrès de la dette et de la criminalité, la baisse simultanée de la moralité et du crédit public font assez voir qu'il y a quelque chose à réformer dans l'Etat. En restreignant ainsi leur activité au salut civil, nos amis n'abdiqueront
pas cependant leur chrislianisme. La vie sociale est nécessaire comme support naturel de la vie chrétienne : c'est donc faire œuvre de chrétien que de travailler à restaurer l'intégrité de la vie sociale.
M. Hubert, qui a été réélu dans ce diocèse avec quatre de ses amis, partage toutes ces idées. Ce sont celles que le comité catholique a adoptées pour règles de son action. Par son éloquence sobre et forte, par l'habileté de sa tactique parlementaire, unissant la souplesse à la vigueur, réservant l'action et l'opposition pour les cas indispensables, mais alors agissant avec force et rapidité, opposant avec résolution, M. Hubert est devenu le chef incontesté des catholiques. J'augure bien de cette législature et j'espère qu'elle sera fructueuse pour l'Église et pour la France.
Le 4 novembre, — Puisque nous pouvons maintenant respirer un peu, j'ai plaisir à constater quels progrès s'accomplissent chaque jour dans les études des clercs. Ces temps de persécution ont renouvelé le zèle de tous. La nécessité de l'entente pour l'action politique a initié les évoques à Ten tente pour toutes les autres questions.
Les évêques se sont entendus pour instituer un corps d'inspecteurs généraux qui, choisis parmi des laïques ou des ecclésiastiques éminents, se distribuent la France et vont vérifier l'état réel des études dans les petits séminaires et les établissements libres qui le demandent.
Ils séjournent quelques jours dans chaque établis-
sèment, ils visitent les classes, voient les copies, font aux professeurs réunis des conférences pédagogiques, et adressent ensuite leur rapport à Tautorité compétente, à Tévèque ou au supérieur de la congrégation. Les jésuites n'ont pas été les derniers à vouloir se renseigner sur ce que pensent de leurs procédés scolaires des hommes du dehors impartiaux et fort éclairés. Les inspecteurs n*ont à s'occuper que de renseignement, et pas du tout de l'éducation ou de la tenue générale de la maison. Défrayés de toute dépense durant leur séjour, on n'a qu'à leur rembourser leurs frais de voitures et de chemin de fer,àL leur accorder un traitementannuel d'une dizaine de mille francs, ce qui porte à peine la dépense à 500 francs par établissement visité. Ces 500 francs se regagnent aisément par le lustre que ces visites donnent à l'établissement.
Les études dans tous les grands séminaires sont devenues plus fortes,on est parvenu presque partout à les mettre d'accord avec les exigences des temps. Nos jeunes clercs ne sont plus tenus séquestrés à l'abri de tous les bruits du dehors. On leur permet de suivre dans nos journaix le mouvement politique. Et comment aurait-on eu la cruauté de Je leur interdire quand il s'agissait de savoir quelle devait être la condition religieuse du pays? Ici, en particulier, le professeur d'histoire ecclésiastique consacre une année entière à bien faire connaître quelles ont été les positions successives de l'Église vis-à-vis des divers régimes et des divers partis depuis la Révolution. Ce ca*^^ a eu le plus vif succès et les élèves
s'en transmettent religieusement tous les cahiers.
C'est le même professeur qui est chargé de l'histoire des idées. Il paraissait au début, il y a sept ans, plein d'appréhensions et ne savait trop comment remplir le cadre que je lui traçais.Il est arrivé maintenant à réunir les éléments d'un livre de premier ordre. Je parcourais récemment la rédaction de ce cours,et je constatais qu'il y aurait fort peu de chose à y retoucher pour l'imprimer. Les confrères du professeur l'engagent même à le publier tel quel. Je lui ai, au contraire, demandé de retarder la publication jusqu'à ce qu'il ait pu le revoir très soigneusement, au double point de vue du style et de l'exactitude des citations.
En ces sortes de matières on ne saurait être trop exact. Les citations sont les documents par lesquels on établit de façon objective la vérité du récit de l'histoire des idées. Il convient de vérifier de nouveau si la citation représente l'essentiel d'un ouvrage ou de la pensée d'un auteur, ou, au contraire, si elle n'est que l'expression accidentelle d'une conception que le contexte vient expliquer ou atténuer. C'est seulement dans le premier cas que la citation a de la valeur; dansle second, elle n'est qu'un trompe-l'œil ; la première est une preuve digne de passer dans la sentence du juge, la seconde n'est qu'un argument d'avocat. Et, pour que la preuve soit évidente, il convient de replacer la citation dans son milieu, de rappeler par conséquent ce milieu et de montrer combien les phrases qu'on cite s'y adaptent et y conviennent. Il est nécessaire de vérifier scru-
puleusement tous les mots: un seul mot changé peut bouleverser le sens. Rien n'est facile comme de construire une histoire des idées, mais il ne s'agit pas ici de construire, il s'agit de copier et de reproduire. L'imagination doit être attentivement surveillée et contrôlée par les faits.
Pour le style, je tiens qu'on ne saurait être trop soigneux. Il n'est pas donné à tout le monde d'être grand écrivain, mais tout homme intelligent peut écrire bien.Il suffit pour cela de savoir ordonner ses idées et de les exprimer dans leur ordre en style propre et correct. Pas n'est besoin de périodes ou de métaphores. Les grands mouvements sont inutiles. Il y a une élégance simple qui résulte de la brièveté et de l'ordre. Tout le monde peut y atteindre. Mais il y faut du travail, beaucoup d'habitude et une sorte d'abnégation. Car il est nécessaire que l'auteur s'efface et laisse parler seulement les choses.
Le clergé ne connaît trop souvent que deux sortes de style : le pompeux et le négligé. L'habitude de la chaire le pousse au pompeux naturellement. Rien n'est, hors de la chaire — et, je crois bien, dans la chaire même — plus solennellement déplaisant. En revanche, dans les écrits d'instruction religieuse, de philosophie ou d'histoire, on se contente aisément. Sous prétexte de simplicité, le style tourne à la platitude. Les formes de la conversation, les impropriétés de termes sont fréquentes. J'ai demandé aux professeurs de seconde et de rhétorique de nos petits séminaires d'être très sévères pour le style, de cor-
riger attentivement toutes les compositions, et non pas seulement de marquer les fautes,mais d'indiquer comment avec ses mots et sa pensée mêmes l'élève aurait pu mettre en chaque occasion sa phrase sur pied. Quiconque pense sainement sait trouver Texpression exacte qui correspond à sa pensée et, s'il sait sa grammaire, l'employer avec correction. Cela suffit pour être un bon écrivain : si les choses dont il parle sont intéressantes par elles-mêmes, on le lira sans se rebuter ; il rebutera au contraire, quel que soit l'intérêt de ce qu'il dit,si son style est impropre ou incorrect. Il y a pour chaque pensée un terme qui convient et qui seul convient ; ce terme, si commun qu'il paraisse, ne saurait être banal ; son environnement lui donne une valeur vraiment singulière, et cette précision unie plaît infiniment. Pour trouver l'éloquence du tour ou le pittoresque de l'expression il faut du génie ; il suffit d'avoir de la clarté dans l'esprit pour écrire simplement. Je recommande de faire lire beaucoup de La Bruyère et de Voltaire, du la Bruyère pour apprendre la valeur des difl'érents mots, du Voltaire pour imprégner les esprits de style simple et lucide. Et je demande qu'on explique avec soin les choses qu'on lit. Il faut expliquer les auteurs français, donner aux élèves par ces explications le sens de la vérité des termes, le goût de cette admirable propriété, de cette belle simplicité. C'est par l'habituelle fréquentation des bons auteurs que le goût se forme, comme c'est par le commerce de la bonne société que se développe et s'affine le sens de la politesse.
Rien n'est plus chrétien dans le fond que la théorie du style. S'oublier soi-même pour ne donner que la pureté de sa pensée, c'est abnégation, humilité, simplicité et candeur. Être difficile pour soi-mênoe et ne s'arrêter k une opinion que lorsqu'on la sent correspondre exactement à ce qu'on veut dire, c'est à la fois défiance de soi, amour de la perfection et sincérité. Observer la correction c'est suivre la règle, obéir aux lois. Et cela est pénible et méritoire comme toute obéissance. Il y a de la vertu dans le bon style et les qualités qui font l'écrivain ne sont pas dans le fond différentes de celles qui font le chrétien.
L'excellent chrétien pourra même par surcroît devenir un écrivain éloquent par l'effet de son excellence chrétienne. Car la charité qui l'enflamme et le pousse à communiquer aux autres le meilleur de sa pensée lui fera trouver, par sa chaleur même, des tours qui s'insinuent etqu|i enveloppent, des mouvements qui entraînent. Et c'est alors l'éloquence et le grand style. Mais il ne faut rien chercher. Celui qui veut bien écrire n'écrira pas bien, c'est un prétentieux qui recherche l'applaudissement.
J'ai prié en conséquence les professeurs d'humanités d'habituer les élèves à exprimer scrupuleusement leur pensée. La version est un excellent exercice d'abnégation dans le style. Il suffît, jusqu'à la troisième, d'y exercer les élèves. Je ne crois pas qu'il soit utile, avant la seconde, que les élèves composent des devoirs français réguliers et périodiques. C'est quand, par l'exercice de la version, ils auront bien en main leur instrument, quand ils sauront rendre la
pensée d'aulrui déjà exprimée en mots, que Ton pourra les exercer à traduire en mots les aspects ex teneurs des choses, puis leur propre pensée person nelle.
J'estime donc que, dans les descriptions et les narrations, il faut s'inquiéter avant tout d'exciter chez les écoliers le sens du réel; on ne doit pas les laisser écrire de chic sur des choses irréelles, mais les exercer à voir, à entendre, à se représenter une suite d'actions et de mouvements et à les reproduire avec précision. L'étude de pages choisies des écrivains réalistes et naturalistes pourra arriver à leur donner l'idée de ce que Ton demande d'eux. C'est parla sensation que se renouvelle et s'avive sans cesse le fonds intérieur ; on développera ainsi chez nos élèves le don d'observation, on leur donnera ce qui trop souvent leur manque, le sens de la vie.
En rhétorique on exercera à exprimer des réflexions ou des idées personnelles. Etle vieux discours plein de lieux communs est excellent pour cela. Ce que nous, hommes, appelons des lieux communs, ce qui nous semble des banalités, n'est point banal pour des adolescents. « Vaincre ou mourir, mourir pour sa patrie ou pour son Dieu, » ce sont là, croyons-nous, pensées banales. Eh l reportons-nous à nos dix-huit ans ! Ces idées nous paraissaient neuves. Nous en sentions la portée pour la première fois. Nous les incorporions à notre âme en les exprimant. Ces idées communes, en apparence banales, sontla substance de la vie sociale et morale. Elles ne sont communes d'ailleurs que parce que tous les ont et que sans elles
on ne vivrait pas. Les jeunes gens doivent commencer par les acquérir, ce sont celles dont ils se rendent compte le plus aisément, ce sont celles dont ils trouvent aussi plus facilement Texpression. Ce n'est qu'en partant de ces idées banales, de ces lieux communs, que peu à peu ils s'habitueront àregarder plus profondément en eux-mêmes, ils pénétreront plus avant et découvriront les notes originales et singulières qui marquent chez chacun d'eux les communes conceptions.
Ce n'est que plus tard qu'on pourra venir à leur faire exprimer des idées plus particulières et, par exemple, les sentiments qu'ils éprouvent à la vue d'un paysage ou à la lecture d'un poète. La critique littéraire proprement dite est de beaucoup supérieure aux ressources d'expression que possède un rhétoricien de force moyenne. Ce n'est guère qu'après que la philosophie a éveillé le sens psychologique que l'on peut arriver, en préparant la licence, à faire de bonnes compositions de critique littéraire.
Je demande à nos directeurs du grand séminaire d'être exigeants sur la forme dans les dissertations que nos élèves leur soumettent. Je soufire véritablement quand je vois un livre écrit par un membre du clergé et qui n'est pas rédigé avec un soin suffisant. Aussi ai-je, dans ces derniers temps, refusé non pas Vimp'imatur qui ne saurait s'appliquer qu'au fond doctrinal, mais des approbations élogieuses ou des lettres de recommandation h quelques auteurs. Je leur ai expliqué à eux-mêmes mes raisons d'agir, et j'espère qu'en eux la sou-
mission du prêtre l'aura emporté sur la vanité de Tauteur.
C'est pour toutes ces raisons que j'ai insisté auprès de notre professeur d'histoire afin qu'il revoie soigneusement le style de son cours d'histoire des : idées avant de le donner au public, il a accepté mes avis avec beaucoup de docilité et, malgré le travail que cette revision lui a coûté, il espère arriver à donner son travail à l'imuression dès la fin de cette année.
Le 15 novembre, — Dès que les Chambres ont été rentrées, l'ancien ministère a donné sa démission et il a fallu procéder à un renouvellement du personnel ministériel. Le président du conseil, ministre de l'intérieur, le garde des sceaux, le ministre de l'instruction publique, le ministre des colonies, malgré le vote de confiance donné presque au lendemain de la réunion des Chambres au ministère démissionnaire, ont refusé de reprendre leurs portefeuilles. Ils sentent bien qu'il y a une politique nouvelle, plus accentuée, plus hardie, qui seule correspond à la aiajorité de la Chambre. Tous, plus ou moins compromis jadis dans la politique sectaire, tout en reconnaissant la nécessité d'aller plus avant du côté de la liberté religieuse, ne se sentent pas le courage d'y aller eux-mêmes. Deux d'entre eux ont manifesté l'intention de ne plus faire de politique. Le pays perd peu à la retraite de ces cœurs faibles. Mais, comme ce sont des esprits nets et qui, dans la pratique du pouvoir, ont acquis des connaissances,