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IW LE J0UR5AL DUX ÉVÊQUE

le goaTernement ferait bien d'utiliser leurs forces vives encore, et, en leur donnant une fonction honorable et bien rétribuée, de les attacher à sa fortune.

Les nouveaux ministres presque tous jeunes (le plus âgé, le président du conseil, ministre de Tintérieur, touche à peine à la cinquantaine) sont les partisans déclarés d'une politique de réformes économiques et d'apaisement religieux. Ils auraient même consenti à faire dans leurs rangs une place à M. Hubert. Celui-ci a refusé. Mais Talliance avec la droite catholique républicaine a été franchement reconnue dans le manifeste du ministère affiché à l'heure qu'il est dans toutes les communes de France.

Aussitôt Textréme gauche a déposé une demande d'interpellation sur la politique générale. Commencée avant- hier, la discussion ne s*est terminée qu'hier par un vote en faveur du ministère. Les orateurs de Textrême-gauche n'ont fait que ressasser ces deux ou trois idées : « Vous êtes les prisonniers de la droite, des cléricaux ; vous êtes un ministère de réaction, le gouvernement des curés... »

Le ministre de Tintérieur a répondu : « Noua n'avons nullement l'intention de soumettre le pouvoir civil aux exigences ecclésiastiques ; nous n'avons pas davantage l'intention de nous immiscer dans les affaires d'Eglise ; la séparation de l'Ëglise et de l'Ëtal est faite, nous ne l'aurions point proposée quant à nous, et ceux qui l'ont votée ont assumé une grande responsabilité non seulement vis-à-vis du pays, mais vis-à-vis même de leurs idées et de leur parti; mais,

puisqu'elle est faite, et quelles que soient les mesures qu'il faille prendre pour remédier aux maux que cette opération brutale a causés, un point doit rester acquis, c'est que Tunion ne doit pas être rétablie de façon à permettre une confusion des pouvoirs. L'autorité du clergé doit être entière dans l'Église et dans l'exercice de ses fonctions, mais l'autorité du gouvernement pour tout ce qui est d'ordre civil ne souffre point de partage.

« Nous voulons l'apaisement religieux, c'est-àdire que nous voulons d'abord conserver la législation réparatrice déjà adoptée dans la précédente législature, y ajouter ensuite quelques mesures indispensables pour que, dans notre pays, tous les citoyens, les catholiques comme les protestants, et les juifs comme les francs-maçons et les libres penseurs, puissent vivre en paix, libres et égaux, libres, s'ils le veulent, de s'abstenir de tout culte ou libres, s'ils l'aiment mieux, de se livrer paisiblement aux pratiques de leur culte. Le tout, sans demander à l'État autre chose que la sauvegarde et la protection de leur liberté. Que si, après cela, nous voyons qu'il est utile à l'État de s'entendre avec le chef de la religion catholique pour obtenir à la France quelques avantages particuliers dans les conseils de la catholicité en échange de quelques concessions que nous pourrions faire, nous vous consulterons sur ce point et nous ferons ce que vous déciderez. L'État, quoi qu'on en veuille dire, l'État tel que nous le concevons demeure laïque, purement laïque, et c'est précisément parce que nous le concevons ainsi que nous

le voulons libéral et que nous repoussons avec horreur toute idée de persécution religieuse. Nous faisons des vœux, au contraire, pour que la pacification s'opère, pour que la force de l'État ne s'exerce ni pour ni contre aucune des conceptions idéales des buts supérieurs de la vie humaine. Nous devrions trouver ici (désignant la gauche) les hommes qui nous soutiennent, puisque ces idées sont la pure doctrine libérale et, j'oserais dire, révolutionnaire ; mais si, parce que vous reniez les idées libérales de vos pères de 1789, pour essayer d'imposer de force à ce pays, qui n'en veut pas, je ne sais quel athéisme menteur sous prétexte de neutralité, nous tournant alors de ce côté (désignant la droite) et y rencontrant, avec des esprits fermes et sûrs de leur droit, des bonnes volontés conciliantes qui ne nous demandent que ce que nous pouvons leur donner, qui veulent, je le sais, sincèrement la liberté pour les autres comme pour eux-mêmes, je ne fais aucune difficulté de reconnaître que nous comptons sur leur concours comme ils peuvent compter sur le nôtre dans les limites où nous enferment les uns et les autres les différences de nos idées. »

L'extrême gauche a rugi, ainsi qu'on le pense. M. Hubert est monté à la tribune et, tout en prenant acte des paroles du ministre, tout en s'engageant lui-même avec son groupe, il a marqué la portée et la limite de l'engagement. Il a fait voir ensuite que, sur plus d'un point, les catholiques ne pouvaient se contenter de ce que le ministre consentait à leur accorder. En particulier sur les réformes sociales les

catholiques seraient tout disposés à aller beaucoup plus loin que le programme ministériel. Donc ni le ministère n'est l'esclave des catholiques, ni les catholiques ne sont les esclqives du ministère : sur le terrain de la pacification religieuse ils seront probablement plus d'une fois d'accord; sur les autres terrains chacun d'eux conserve sa liberté.

Quelques-uns du centre ont demandé l'affichage du discours du ministre de l'intérieur.

Le 25 novembre, — La masse des journaux sectaires a donné comme un seul homme. Mais les journaux ont, depuis dix ans, bien perdu de leur crédit. Les idées de respect des opinions ont peu à peu amolli l'âme populaire. Cette levée de plumes contre le ministère accusé de cléricalisme paraît ridicule au moment même où, dans beaucoup de villes, on voit d'anciennes églises fermées au culte, les offices célébrés dans des salles fort peu luxueuses et fort incommodes, où, dans les campagnes, la plupart des prêtres ne vivent que de la charité des fidèles. Il y a là une leçon de choses, un fait visible et palpable qui met le ministère à couvert de bien des assauts.

La situation cependant s'améliore, mais très lentement. Quelques associations cultuelles, quelques paroisses, quelques diocèses ont reçu un certain nombre de dons et de legs. Ce patrimoine s'accroîtra sans doute et finira par mettre nos prêtres à l'abri du besoin ; mais il peut s'écouler auparavant un assez grand nombre d'années. Du moins nous ne sommes plus enfermés dans un souterrain sans issue:

la route est encore longue, les chemins arides et ardus, mais nous voyons au loin l'air libre et la porte ouverte.

D*après les formes légales qui nous sont imposées, ce sont les associations cultuelles, les syndicats religieux qui sont habiles à recevoir les libéralités ; mais, d'un autre côté, ces associations, ces syndicats, ont été souvent amenés à prendre la forme de sociétés civiles afin de pouvoir acquérir et posséder des immeubles paroissiaux, en particulier les écoles, les patronages, etc. Chacun des membres de ces sociétés civiles est copropriétaire au prorata du nombre de ses actions. Jusque-là pas trop de difficultés. Mais les membres de l'association sont-ils aussi copropriétaires des immeubles ou des capitaux donnés ou légués?... Certaines difficultés commencent à surgir qu'il est bon d'étudier et de prévoir.

Ainsi, dans une de nos paroisses, un membre de la société civile, excellent chrétien, étant décédé, a laissé dans son héritage des actions représentant une part assez considérable de la propriété d'immeubles importants. Le fils, franc-maçon et sectaire, a prétendu user des droits que lui conféraient ses titres pour assister à nos réunions et prendre part aux délibérations de l'association.

11 avait bien été stipulé dans l'acte que les actions transmises par héritage seraient soumises au rachat ; mais il se trouvait que l'association n'avait pas en caisse l'argent nécessaire pour les racheter. Une autre clause portait heureusement que le propriétaire d'actions, pour avoir voix délibérante et être

convoqué aux assemblées, devait professer la religion catholique. Notre franc-maçon apporta devant le tribunal son acte de baptême, son certificat de première communion et son acte de mariage. Nous fumes obligés de faire plaider que la profession de religion catholique était caractérisée par l'observation du devoir pascal et que cette observation s'établissait par une attestation du prêtre qui avait confessé et communié le fidèle. Le tribunal nous a donné raison d'après ce principe que les règles reconnues comme le fondement d'une association font la loi des parties. L'héritier a donc été débouté de sa demande. Il restera propriétaire des actions avec tous les droits que lui confère cette propriété sur la plus-value des immeubles sociaux, mais sans pouvoir prendre part aux assemblées, la société ayant d'ailleurs toujours le droit de racheter ses actions au taux fixé par l'acte de société.

Le fait me paraît être des plus curieux et bien digne d'attirer l'attention d'abord de ceux qui fondent des sociétés, ensuite des philosophes. La spéculation n'a pas moins à s'y instruire que la pratique. Car nous voyons ainsi se réaliser sous nos yeux, par le jeu seul des libres institutions, le phénomène historique qui avait le plus scandalisé les libres-penseurs superficiels, à savoir l'excommunication ou quelque chose de tout semblable produisant des effets civils. Et il n'est pas impossible d'imaginer un cas où l'effet civil serait plus remarquable encore et aboutirait à une véritable expropriation. Le cas s'est même présenté aux Ëtats-Unis,

il y a à peu près quarante ans, si mes souvenirs sont exacts.

En effet, d'après les principes de leur constitution, nos associations cultuelles n'admettent pour membres que des catholiques avérés. Or les règles qui régissent Texclusion de l'association sont celles mêmes qui régissaient autrefois l'excommunication, seulement un peu aggravées, car nous exigeons la confession et la communion pascales, la résidence dans la paroisse, etc. ; et c'est l'autorité ecclésiastique qui, d'après l'acte même d'association, est seule juge des cas d'exclusion. Voilà bien l'anathème {anaiMme n'a jamais voulu dire autre chose que exclusion et mise à la porte) prononcé par l'autorité ecclésiastique. Et voici ses effets civils. L'association, d'après les lois nouvelles, a le droit d'acquérir, de recueillir les dons et legs, et la propriété sociale appartient bien de quelque manière aux associés. Donc, en excluant un associé de l'association, en l'excommuniant, l'autorité ecclésiastique lui enlève sa part de propriété sociale et lui cause un dam matériel. Et, autant qu'il m'en souvient, le juge des États-Unis déclara jadis que l'associé exclu n'était aucunement fondé ni à, demander la liquidation sociale, ni même à réclamer une indemnité quelconque. J'estime que ce fut très bien jugé, que c'est même la seule solution juridique possible du cas proposé. Cependant en France, avec les traditions anti-ecclésiastiques dont est imbu l'enseignement du droit, il y aurait fort à craindre, si nous ne prenions nos précautions, que ces exclusions ne fussent

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la cause de gros ennuis, surtout si elles venaient à porter non plus sur un membre isolé, mais sur plusieurs à la fois. — Il n'en est pas moins vrai que, du moment que l'on reconnaît à TËglise le droit à la vie et qu'on lui fournit la possibilité de vivre en lui laissant la libre possession des organes matériels nécessaires à sa subsistance, ses décisions doctrinales ne peuvent manquer de produire des effets civils. C'est la conséquence même de son existence dans le temps.

Lb i*' décembre. — Je suis allé passer à Paris les trois derniers jours de novembre et j'ai visité en détail un des établissements qui font le plus d'honneur à l'initiative catholique, d'autant que sa fondation remonte à quatre ou cinq ans, par conséquent au moment oCi notre situation était le plus précaire et même le plus compromise, si la situation de l'Église pouvait jamais l'être. C'est l'École normale supérieure des institutrices catholiques. Les premiers essais en avaient été faits jadis et avaient, faute de fonds, produit peu de résultats, quand, en 1925, une âme généreuse et qui voyait loin décida de consacrer toute sa fortune à fonder cette œuvre et à en assurer l'existence.

De grands bâtiments simples et confortables ont été construits dans la forêt de Meudon, à proximité de la gare. Ils comprennent simplement : au rez-de-chaussée un réfectoire, des cuisines, une grande bibliothèque, une salle commune pour l'étude, six salles de cours, trois pour les sciences

et trois pour les lettres, un grand jardin ou plutôt un parc taillé à même la forêt sur un lot vendu par rÉtat ; au premier et au second, cent cinquante chambres ou cellules, tant pour les dames-élèves que pour les religieuses chargées de la direction et des soins matériels. — Une chapelle complète l'établissement. Pas le moindre luxe, c'est un couvent comme tous les autres, avec cette diiférence que les religieuses vont en classe ici au lieu de faire la classe. Toutes les élèves sont en effet des religieuses. On n'admet que celles qui, ayant fait leur noviciat, ont déjà prononcé des vœux et n'ont pas dépassé trente ans. Chacune d'elles garde l'habit particulier de sa congrégation, et suit sa règle autant que le permet le règlement général de la maison. Ce règlement est d'ailleurs aussi peu assujettissant que possible. Les offices à la chapelle, les classes, les repas, les récréations sont seuls obligatoires et communs. Le reste du temps chacune l'emploie comme elle le croit meilleur : elle peut aller à la chapelle ou à la bibliothèque, ou rester retirée dans sa cellule, ou même lire ou réfléchir sous les grands arbres du parc, nul ne s'en inquiète.

Il y a cependant une direction et une autorité spirituelle. On a prié une des congrégations participantes de désigner une dame d'esprit ferme et de haute expérience pour gouverner la communauté. C'est la supérieure véritable et toutes lui doivent obéissance comme à leur propre supérieure. C'est elle qui veille au maintien de l'esprit de religion et de confraternité. C'est elle aussi qui reçoit les rap-

ports des professeurs et les communique aux diverses communautés. Chaque élève est d'ailleurs libre de correspondre comme elle l'entend avec ses supérieurs particuliers. — On craignait au début beaucoup de difficultés. C*est à peine s'il y en a eu quelques-unes. Le bon esprit a exclu toute sorte de rivalité entre les diverses congrégations ; la sagace autorité de la directrice a su garder à chacune de ses élèves le caractère spécial de sa vocation. Il y fallait beaucoup d'expérience, de tact et un admirable doigté. Rien de tout cela n'a manqué. L'ardeur qu'ont mise à s'instruire toutes ces jeunes femmes, leur goût toujours persistant de l'étude et du savoir, leur religieuse hauteur d'âme, les ont préservées de bien des mesquineries.

Les professeurs viennent de Paris et sont les plus renommés qu'on a pu trouver. Comme l'instruction des nouvelles était fort inégale, on a dû créer un cours préparatoire où Ton met celles qui sont par trop faibles en état de profiter de l'enseignement des cours réguliers ; ces cours sont répartis en trois années et portent sur toutes les matières des programmes: la littérature, l'histoire, les langues vivantes, l'emportent de beaucoup sur tout le reste. On s'efforce de donner aux dames-élèves le goût du savoir, de la science pour la science, afin qu'elles le transmettent plus tard et le fassent rayonner autour d'elles. C'a été là trop souvent le grand mal de nos maîtres catholiques : ils n*ont vu parfoisdansl'instruction qu'un moyen; infidèles à leurs pères du moyen âge, ils n'ont pas su voir dans l'instruction, dans la

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science, une fin digne d*élre aimée et recherchée comme telle. Les chefs catholiques ont plus d^une fois sobi comme à regret les exigences da siècle. On les a TUS opposés aux mesures qui avaient pour but de s*assurer de la capacité des maîtres. Ils ayaient de bonnes raisons, je le reconnais, mais ils en avaient aussi d autres qu'ils ne disaient pas ou quUls avouaient une fois les portes closes, et elles étaient mauvaises. J'eusse voulu que tous les légitimes accroissements de programmes vinssent de Tinitiative -des catholiques et qu'ils eussent eu toujours le noble -souci du meilleur et de l'excellent.

Pourquoi donc avoir tant peur des choses non- Telles? — Le monde marche, des inventions se révèlent, des découvertes se font ; il faut s'adapter an imilieu dans lequel on vit sous peine de déchéance -et même de mort. Nous acceptons volontiers les nouveautés matérielles, pourquoi aussi bien nous refuser aux nouveautés intellectuelles ? N'avonsmous pas trop oublié que la vérité est un nom de Dieu? que dès lors le culte de la science est une partie du culte divin ? Si la fausse science a été comme une arme aux mains de nos ennemis, ce n'est pas une raison pour avoir peur de la \Taie. Au contraire. En montrant qu'autant que tous les autres, plus que tous les autres, nous aimons la science, la vérité, la lumière, nous rendrons impos- -sible la calomnie.

Il y a eu au début un peu de flottement pour l'organisation des cours à cause deTinégalité de préparation des élèves ; mais aujourd'hui, grâce au cours

préparatoire, ces différences n'existent plus. Quelques-uns des promoteurs de l'œuvre demandaient que les cours préparassent à l'agrégation des lycées de jeunes filles; on a décidé, et avec raison selon moi, qu on ne leur donnerait pas un tel but. L'enseignement universitaire et l'enseignement religieux peuvent être considérés comme rivaux et comme essentiellement hostiles. Us se font alors concurrence, et, se plaçant sur le même terrain, ont besoin desmêmes grades. — Mais on peut aussi considérer ces deux sortes d'enseignement comme des émulespoursuivant par leurs moyens propres des butsdifférents. Chacun alors a son rôle, sa fonction, sans rivalité, ni concurrence, ni surtout hostilité; ce sont au contraire des coopérateurs liés par les lois. de la division du travail. Si je suis assuré que l'éducation chrétienne est bien nécessaire à tous, je ne^ suis pas sûr que l'éducation exclusivement ecclésiastique convienne à tous les esprits ni à tous les caractères. Et je dis la même chose de l'éducation donnée seulement par des laïques. Nous avons en France deux types d'éducation, je crois qu'il en faudrait davantage pour se plier à la variété des âmes. L'idéal de toutes les maisons religieuses est de se couler dans le même moule. Je voudrais beaucoup plus de variété. Chaque maison devrait avoir son esprit, son âme, son caractère particulier. Dans la réalité même c'est ce qui arrive, mais les supérieurs et les maîtres sont les premiers à en être désolés.

Et de même pour les programmes. On a cru long-

temps que le baccalauréat étant commun à tous imposait une uniformité absolue des programmes, au moins pour les classes supérieures. C*est à mes yeux une erreur complète. J'approuve de tout point ceux qui, parmi nous, ont gardé le discours et les vers latins. Je n'aurais vu aucun inconvénient à ce qu'en certaines maisons, on diminuât la part du grec, à ce qu'on l'augmentât en certaines autres; surtout j'aurais laissé résolument de côté les errements philo logiques chers à quelques-uns, j'aurais conservé les vieilles méthodes pour apprendre le latin : beaucoup de mémoire dans les classes inférieures (la routine a du bon, elle crée les habitudes verbales: or, la connaissance d'une langue qu'est-ce autre chose qu'une habitude verbale?), des explications rationnelles des liaisons syntactiques, peu d'explications philologiques. Beaucoup d'explications d'auteurs, beaucoup de passages solidement appris par <îœur. La mémoire une fois meublée, l'imagination ^t la réQexion ont des mots pour s'exprimer, l'élève peut inventer et réfléchir, il a l'instrument en main ; il est temps alors d'exercer la raison proprement dite plus que la mémoire, de moins apprendre par <îœur. Il ne devrait y avoir dans les trois dernières basses de leçons apprises mot à mot que les morceaux extraits des auteurs classiques. Et ainsi on arriverait au baccalauréat aussi bien que n'importe qui.

A plus forte raison dans l'enseignement des filles, puisque les diplômes ont moins d'importance, ne faut-il pas sacrifier à l'obtention du diplôme notre

originalité et rindépendance de nos programmes. Il faut habituer les jeunes filles à parler et à écrire le français,non seulement avec correction, mais encore avec agrément, à mettre de Tordre dans leurs pensées et à les exprimer dans ce bon ordre, à se plaire à la lecture des bons auteurs, à en goûter les beautés; il faut leur donner assez de connaissances historiques et philosophiques même pour qu'elles puissent suivre le mouvement des idées, s'intéresser aux questions qui préoccupent les hommes, en raisonner et pouvoir même donner un avis motivé, avoir aussi sur les sciences des clartés suffisantes pour s'intéresser aux progrès scientifiques, pour comprendre l'importance des découvertes nouvelles. La musique et le dessin, si généralement cultivés parmi les femmes, devraient servir de base à des cours élémentaires d'esthétique et d'histoire de l'art. Les langues étrangères serviraient à toutes les études. Elles constitueraient moins des cours séparés où l'on ne songerait qu'à apprendre la langue, que des cours portant sur quelques-unes des matières du programme. Enfin l'hygiène, l'économie domestique et des exercices de coupe, de couture, de blanchissage même et de cuisine, serviraient de compléments pratiques à toute l'éducation. Il va sans dire que l'instruction religieuse ne serait pas négligée, qu'elle serait comme le principe et l'âme de toutes les autres études.

Ces pensées ont présidé à la distribution des cours à l'École normale. On avait à choisir entre la spécialisation et la non-spécialisation. On a adopté un

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moyen terme. Il y a deux sections: la section anglaise et la section allemande. Tous les cours donnés le matin par des professeurs titulaires venus du dehors sont faits en français ; toutes les répétitions et conférences faites le soir par des maîtresses internes ou sous leur direction sont faites en anglais ou en allemand, selon la section. Il y a des récréations tout entières consacrées à l'anglais et d'autres à l'allemand. Quand les élèves sortiront de là pour devenir maîtresses, elles comprendront ces deux langues et en parleront très bien au moins une.

En première année, les cours comprennent des conférences sur une période donnée de l'histoire proprement dite, sur l'histoire littéraire, des vues générales sur la littérature, sur l'art, des notions élémentaires des sciences, et sont communs à toutes les élèves. A partir de la seconde année il y a trois sections : sciences, littérature, histoire. Dans la section scientifique on ne fait rien de plus que de la science élémentaire, on insiste surtout sur l'histoire des découvertes de façon à bien mettre en lumière les diverses étapes de la découverte, le progrès de l'esprit dans l'invention. On reproduit les expériences qui ont servi aux premiers inventeurs, on reproduit même les défectueuses et on exerce les élèves à les critiquer.

Dans les sections littéraires on revoit plus spécialement les grammaires, l'histoire des littératures ; on exerce les élèves au style et à la critique, on leur apprend à corriger les devoirs des élèves qu'elles auront plus tard. C'est du reste un exercice que Ton

fait dans chaque section. Tout ce qui peut s'enseigner de pédagogie s'enseigne à mesure de renseignement réel. Chaque maître fait voir comment il s*y prend. La pédagogie séparée de la réalité concrète est tout ce qu il y a de plus vide.

Dans la section d'histoire on fait de l'histoire, de la géographie et de l'histoire de Tart. Sans faire de l'érudition proprement dite, on initie cependant les élèves par quelques exemples un peu détaillés à la critique historique. Mais surtout on s'attache à leur donner des cadres bien liés pour leur enseignement futur. Toutes les élèves des sections scientifiques et littéraires suivent en même temps les conférences de philosophie.

Les cours d'instruction religieuse sont communs à toutes les élèves des trois années. Il y en a deux par semaine et le professeur, l'un des maîtres les plus distingués de l'Institut catholique de Paris, ne manque pas, tout en exposant le dogme, de marquer quelles sont les tendances d'idées contraires, parmi nos contemporains. Il fait voir par suite de quelles méprises on attaque nos idées.

Le cours d'hygiène est fait par un médecin de l'hôpital Saint-Joseph, le cours d'économie domestique par une femme du monde qui a demandé elle même d'en être chargée et qui fait part à ces jeunes religieuses, fort inexpérimentées pour la plupart, des fruits de son expérience déjà longue et consommée.

Tout n'est pas encore parfait dans cet établissement, dont j'esquisse à grands traits ror.9:anisal]on,

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mais Tensemble est Traiment viTant, fort remarquable et déjà fort remarqué. Des Allemands, des Américains, des Anglais qui ont visité la maison ont fait dans leur pays des articles qui ont éveillé lattention. On parait bien ici avoir découvert le mode d'éducation qui, sans renier nos traditions nationales, légitimées par la nature même du caractère français, fait cependant la place qu'il faut à toutes les exigences modernes.

Au commencement, surtout durant les trois premières années, il y eut des incertitudes. Plusieurs professeurs paraissaient se contredire, et il en résultait des hésitations, des doutes parmi les élèves, parfois de la confusion. La directrice s'en aperçut : elle prit la peine de lire elle-même toutes les rédactions de tous les cours des trois années, elle nota les points de dissentiment ou de divergence, elle les signala aux divers professeurs et, soit par d'amicales conférences entre eux, soit par des réunions générales en sa présence, on arriva à ce qu'ils se missent d'accord. Depuis lors, l'enseignement est homogène, et la convergence des vérités enseignées par plusieurs professeurs, malgré la variété des points de vue, assure le côté dogmatique de l'enseignement. Il est bon que les élèves soient prévenues de ce qui n'est pas certaiu, que l'esprit critique existe et soit éveillé, elles auront à chaque instant à se défendre contre l'erreur, mais il est d'autant plus nécessaire que ce qui est sûr soit enseigné de façon très dogmatique.

Les maîtresses sorties de cette École normale ont déjà commencé à renouveler d'abord les scolasticats

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des diverses communautés; elles travaillent partout à décider leurs supérieuresà envoyer des élèves. Les pensions de ces élèves viennent grossir les ressources de l'institution. Après quelques hésitations, au début, delà part des plus grandes communautés, Tinstitution a été adoptée complètement et sans arrièrepensée, dès que Ton a vu que les vocations spéciales, loin de diminuer par le frottement, se renforçaient au contraire. Aucune vigueur particulière n'a diminué et le large et charitable sentiment de la solidarité catholique s'est accru.

Le 15 décembre. — Les députés catholiques ont déjà commencé leurs négociations avec le ministère pour la reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Le ministère s'est engagé à faire voter une loi de dégrèvement sur les impôts agricoles fort combattue par la gauche et pour laquelle nos amis ne professent que de médiocres sympathies. Cependant, comme la loi n'est par elle-même entachée d'aucune injustice, nos amis sont décidés à la voter si le ministère s'engage à demander le rétablissement d'un chargé d'affaires auprès du Saint- Siège. Justement une occasion favorable va se présenter. Dans quelques mois il y aura un consistoire pour la désignation de plusieurs cardinaux. Par suite de plusieurs décès qui se sont produits durant ces dernières années, la France n'est plus représentée dans le Sacré-Collège que par un seul cardinal.

La Papauté, depuis Léon XIII, a repris dans les

conseils de l'Europe et du monde une place d'autant plus importante qu'elle a moins d'intérêts temporels. La diplomatie pontificale a une grande influence sur le système des alliances européennes. Certains candidats éventuels à la tiare ne sont rien moins que favorablement disposés pour la France. Le Saint- Père, avec sa bonté inaltérable, sa longanimité dont on ne saurait trop faire l'éloge, n'a pas voulu encore, malgré les pressions exercées sur lui, agir comme si la France était dépossédée de son protectorat religieux en Orient, de son haut patronage en Chine. Il y a un intérêt diplomatique de premier ordre à ce que la France puisse se faire entendre de nouveau à Rome.

Le 13 décentbre. — Le gouvernement a promis de demander un crédit pour l'envoi d'un chargé d'affaires auprès du Saint-Siège, au moment de la discussion du budget du ministère des affaires étrangères qui doit venir dans trois jours.

Le 19 décembre. — L'affaire a été rondement menée. Dès le 46 un député ministériel proposait un amendement au budget des affaires étrangères pour l'envoi d'un chargé d'affaires. La commission a demandé l'avis du ministre, le ministre a donné un avis favorable ; après une orageuse délibération, la commission par une voix de majorité a adopté l'amendement.

Le 17, la discussion venait en séance. L'auteur de l'amendement Ta défendu en s'appuyant sur des

raisons d'ordre exclusivement politique. Discours technique, nourri de faits, de raisonnements, d'une froideur calculée. Un député de l'opposition de gauche a essayé de réfuter ce discours par des arguments de même nature. Le rapporteur de la commission du budget a refait le discours du premier orateur. On a demandé l'avis du gouvernement. Le ministre des affaires étrangères a répondu en disant qu'il était très heureux de l'appui que ce vote pourrait donner à ses efforts diplomatiques.

Jusque-là la discussion était restée froide, technique, à peine quelques interruptions laissaient-elles deviner les passions latentes. On eût dit que de part et d'autre on se réservait. Mais, après le discours du ministre, au moment où il descendait de la tribune, un député de la droite cria : Aux voix!

A ce moment ce fut comme si l'extrême gauche entière était prise de folie. Le leader des députés socialistes se précipita à la tribune et prononça le discours le plus haineux, le plus violent que l'on puisse imaginer. Il accusa le ministère d'être le prisonnier de la droite, de vouloir lier la France au cléricalisme, à l'inquisition et dit enfin toutes les belles choses que Ton peut broder sur un pareil thème.

M. Hubert se leva pour lui répondre. Son apparition à la tribune fut saluée par les cris les plus violents et même par des injures odieuses. Très calme, très maître de lui, il fut plus de trois quarts d'heure avant de pouvoir parler ; enfin, quand les gosiers furent fatigués, il parvint à développer sa pensée.

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Il montra d'abord combien toutes ces accusations de cléricalisme étaient vaines. « Nos prêtres ne reçoivent rien de TËtat ; ils subissent encore des lois de suspicion, à tel point que tout citoyen français peut être instituteur public sauf un prêtre ou un religieux catholique. Aucune de nos lois n*est faite pour eux, quelques>unes sont faites contre eux. Comment osez-vous dire que vous craignez d'être dominés par des gens traités ainsi ? Il faut alors que vous leur reconnaissiez une singulière puissance morale et que vous ayez conscience d'une faiblesse vraiment bien étrange si des vaincus, dépouillés de toute autorité matérielle, vous font encore peur à ce point.

« Mais le clergé n'aspire point à la direction. 11 n*a rien fait pour rompre les liens qui Tenchaînaient à TËtat. Ces liens sont rompus. Les catholiques ne réclament que le droit commun et la liberté.

« Cependant nous sommes Français, aussi bons Français que qui que ce soit. Nous nous rendons parfaitement compte qu'en ne faisant plus entendre sa voix dans le grand conseil diplomatique du Vatican, la France a perdu un ressort puissant de son action extérieure. On nous propose de le rétablir. C'est à la fois un hommage à l'autorité morale de notre Père dans la Foi et un service que nous rendons à notre patrie, nous avons deux raisons pour une de voter l'amendement. »

Quelques autres parlèrent encore, entre autres le président du conseil, qui assura qu'il n'avait nullement l'intention de rétablir le budget des cultes.

a Nous ne le demandons- pas! » cria une voix à droite, tout près de M. Hubert.

Finalement, de guerre lasse, après deux suspensions de séance, vers minuit, l'amendement fut voté. C'est un bon commencement.

Le 10 janvier 19S0. — L'habitude qu'ont prise les évêques de se réunir dans diverses parties de la France et de traiter en commun les affaires d'ordre général a eu de bons résultats, non seulement pour l'action politique, mais même pour l'action sociale et religieuse.

Il a été décidé d'abord que, partout où, grâce aux lois nouvelles, la propriété ecclésiastique pourrait être reconstituée, elle serait organisée de façon à remplir le rôle qu'elle joua dans les temps du haut moyen âge. Il faut non seulement que l'Église tire de ses propriétés les ressources qui lui sont nécessaires, mais que l'administration, la culture de ces propriétés servent de modèle, d'école aux cultivateurs des euvirons. Il faut, de plus, que les ouvriers agricoles, en dehors même de leur salaire toujours réglé sur les terres d'Église d'après les lois de la justice, reçoivent une part de la surabondance des revenus.

En quelques endroits, les chartreux et les trappistes ont établi des usines. Les premiers possèdent une forge, une minoterie, une filature ; les seconds exploitent une papeterie et deux fabriques de conserves alimentaires. J'ai visité récemment toutes ces usines. Là, comme jadis, on peut répéter le mot

des anciens : Il fait bon vivre sous la crosse.

Partout les religieux, chefs et propriétaires des entreprises, ont commencé par déterminer, étant donné le prix des denrées dans le pays, le juste salaire, entendu selon les principes indiqués jadis par Léon XIII dans l'Encyclique De conditione opificum^ c'est-à-dire le salaire suffisant pour la subsistance d'un ouvrier moyen, par conséquent marié et ayant à sa charge deux ou trois enfants. Dans deux de ces entreprises les ouvriers sont payés à l'année, et leur salaire leur est continué même durant les chômages qui, d'ailleurs, se produisent rarement. Dans les autres, la paye a lieu tous les mois au prorata des jours de travail. Il va sans dire que le taux de la journée est plus élevé dans le second système que dans le premier. Il est dans la pensée des Pères de rendre les payes de moins en moins fréquentes pour habituer les ouvriers à l'ordre et à l'économie. Ils donnent des primes à ceux qui acceptent que l'on espace les époques de la paye.

Par contre, ils font des avances aux nouveaux ouvriers qu'ils embauchent et qui se trouvent en avoir besoin. Ces avances sont peu à peu remboursées par des retenues sur le salaire.

Toutes ces usines sont situées en rase campagne, à proximité de quelque gare de chemin de fer. Trois parmi elles, établies près du monastère, étaient éloignées de tout centre d'habitation. Les religieux ont bâti un village pour leurs ouvriers. Ils ont construit des maisons de types un peu différents les uns des autres. Chacune de ces maisons a un jardin

que la femme peut cultiver. Les ouvriers paient ud loyer calculé sur le taux moyen des loyers de la contrée. Deux ou trois maisons plus grandes que les autres sont réservées par les Pères aux famille» très nombreuses, sans augmentation de loyer. Une maison plus vaste est réservée pour loger en commun les ouvriers célibataires. Les Pères ont organisé une société coopérative de consommation administrée par les ouvriers mêmes, avec l'assistance du Père procureur. Chacun achète ce qu'il veut, tous les bénéfices sont partagés au prorata des achats. Les Pères achètent eux-mêmes à la coopérative leurs propres objets de consommation.

Les ouvriers célibataires ont organisé une pension à frais communs.

Aucun devoir religieux n'est imposé aux ouvriers. Ils font ce qu'ils veulent. Les Pères ne se désintéressent de rien, mais ils ne forcent personne. Le danger des agglomérations de ce genre est qu'elle» ne deviennent promptement un phalanstère toui artificiel et en dehors des lois ordinaires de la vie nationale. Les femmes demeurées à la maison s'occupent aux travaux du ménage, du jardin ou de la couture. Quelques-unes ont essayé de monter quelque petite boutique d'objets que la coopérative ne fournit pas. L'une d'elles installa un jour un débit de vins et liqueurs. Aux remontrances des Pères, elle répondit qu'elle était dans son droit. Il fallut attendre la fin du trimestre et lui donner congé. Jusqu'à ce moment les loyers étaient purement verbaux. Après cet incident, on rédigea une

série de conventions par lesquelles, entre autres choses, le locataire s'engageait à ne pas se servir des lieux loués pour y débiter des vins, cidres, bières ou autres liqueurs alcooliques. On trouve en outre dans ces villages, auprès des usines monacales, toutes les institutions admirables qu inventa, à la fin du dernier siècle, la bonté ingénieuse de Léon Harmel, le grand industriel du Val-des-Bois. Ce que j*ai admiré surtout, c'est la façon dont les religieux respectent l'initiative ouvrière, l'excitent même au besoin, laissent en un mot leurs ouvriers maîtres chez eux. Ces villages ne sont sans doute ni les Iles Fortunées, ni laBétique : il y a, là comme ailleurs, du bien et du mal, de la paresse et de la vaillance, de l'imprévoyance et de l'économie; mais presque tous les visages sont francs, ouverts, reposés, sans fièvre comme sans langueur. Une école de Frères et une école de Sœurs élèvent les jeunes enfants ; une infirmerie reçoit les malades qui ne peuvent se faire soigner chez eux. Des cours et des conférences d'adultes développent les connaissances générales. Une bibliothèque bien choisie et fort accessible permet aux ouvriers d'augmenter leur instruction. Les Pères ont raison de ne pas redouter la science ni la lumière : plus leurs ouvriers seront instruits, plus ils verront que leur sort est préférable à celui des autres, plus ils sentiront que le règne de l'Eglise est le règne même de la justice et de la bonté.

Les sommes provenant de la vente des produits de la fabrication sont divisées en trois parts : la

première est consacrée à payer les matières premières ; la seconde à solder le salaire des ouvriers, parmi lesquels figurent l'ingénieur et le Père directeur; la troisième prélève un intérêt de 2 1/2 0/0 comme rétribution des capitaux engagés ; le reste constitue les bénéfices. De ces bénéfices, la moitié est consacrée à l'amortissement et à la constitution d'un fonds de réserve ; l'autre moitié est répartie entre tous les travailleurs, con Ire-maîtres, ingénieur et Père directeur compris, d'après une proportion fixée selon le salaire de chacun d'eux et leur ancienneté dans l'usine. Quand l'amortissement sera terminé, et que le revenu s'élèvera à un taux préalablement fixé, la moitié du bénéfice sera employée à des fondations nouvelles ou bien à la création d'institutions sociales.

Malgré leur petit nombre, ces usines ont déjà exercé une influence sociale. Dans un rayon de plusieurs lieues autour d'elles, les salaires se sont considérablement relevés et les patrons ont dû montrer plus de sollicitude vis-à-vis de leurs ouvriers. Quelques-uns, furieux de l'abaissement de leurs bénéfices, ont essayé de monter les ouvriers des usines monacales contre les religieux. Les journaux socialistes ont commencé une campagne. Les Pères ont pris alors un grand parti. Ils ont fait dresser leurs états de situation et ont résolu de faire imprimer et distribuer tous les ans à leurs ouvriers le bilan exact de leur entreprise, des bénéfices de l'usine et des dépenses de leur couvent. Les Pères ont pensé avec raison» selon moi, que les

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ouvriers ne peuvent manquer d'être frappés de la différence qu'il y a entre les dépenses nécessaires pour l'entretien de l'un quelconque des religieux ^t celles que fait le plus humble des ouvriers. Et, de fait, la nourriture de chacun des propriétaires <;oûte à peine quelques sous par jour, ils usent cha- <;un à peine un peu plus d'un froc par an, la dépense personnelle totale annuelle d'un religieux ne ya. pas à 200 francs. Ce n'est pas ici le luxe des patrons qui peut exciter la jalousie des ouvriers. Les patrons se contentent de ce dont les ouvriers oe se contenteraient pas.

D'autres religieux possèdent encore des fermes -qui sont administrées d'après les mêmes principes. Les Pères ont choisi pour s'y établir une contrée -délaissée par les paysans où la terre produisait peu, à cause de son peu de fertilité naturelle, mais aussi à cause des mauvaises méthodes de culture.

Ayant besoin d'un vaste domaine pour mener à "bienles réformes qu'ils projetaient, ils ont conclu des baux à' long terme avec tous ceux des propriétaires environnants qui ne cultivent pas directement leurs terres. Ils ont ainsi constitué une immense exploitation de plus de cinq cents hectares, malheureuse- •ment morcelée et coupée de mille façons incommodes. Ils ont pris tous les anciens métayers pour tâcherons payés à l'année. Chaque dimanche, dans l'après-midi, le Père directeur des travaux explique AUX ouvriers ce qu'ils auront à faire durant la semaine, il leur indique le prix des semences et des engrais; les paysans voisins, petits propriétaires,

sont admis à ces entretiens où le Père expose les bonnes méthodes et combat la routine. Le couvent cède aux petits propriétaires voisins, qui ne peuvent les acheter en gros, les engrais à prix coûtant. Le système coopératif est employé pour les habits et pour les denrées.

Au bout de trois ans ce pays est transformé. Les cultures sont en pleine prospérité. Ici, comme dans les usines dont je parlais toutà l'heure, les bénéfices sont partagés. Mais ces bénéfices ne sont pas distribués en argent. Ils demeurent dans la caisse de l'entreprise et produisent intérêt jusqu'au moment où ils deviennent assez importants pour permettre aux ouvriers d'acheter pour leur compte quelque lot de terre. Le but, en effet, que se sont propose ces religieux, a été bien moins encore de faire rendre à la terre, bonne nourricière prêtée par Dieu, tout ce qu'elle peut donner dans l'état présent des connaissances agricoles, que de donner au prolétaire rural le moyen de devenir peu à peu propriétaire du sol qu'il cultive. C'est l'expropriation pacifique et progressive de l'oisiveté par le travail. A cette fin, le couvent achète tout ce qui est à vendre en dehors et en dedans des terres qu'il a affermées, et il distribue ces acquisitions en lots suffisants pour la nourriture d'une famille moyenne. Dès qu'une famille a réuni un pécule suffisant, elle choisit un lot et en devient propriétaire ; s'il lui reste quelque chose à payer encore, elle s'acquitte en journées de travail sur la ferme conventuelle. Ainsi le but de ces religieux n'est pas l'esclavage, mais au contraire l'éman-

cipation du travailleur agraire. Ces entreprises ont d'abord fait beaucoup crier. Peu à peu on s'est aperçu que les religieux n'avaient pas en vue de se rendre indispensables, mais au contraire de se rçndre inutiles, qu'ils voulaient servir et non pas du tout dominer, ou qu'ils ne voulaient diriger d'abord que pour rendre service ensuite. Les petits propriétaires qui d'abord leur étaient hostiles, qui se moquaient de leurs méthodes nouvelles, ont fini par ouvrir les yeux, par suivre les exemples que le couvent leur donnait, et ils s'en sont trouvés bien. Le Père directeur des travaux est aujourd'hui maire delacommune où se trouve l'exploitation principale. Les sentiments religieux, vivifiés par ce contact, semés chez les enfants par d'excellentes écoles, développés par des prédications et des entretiens, entretenus parles cercles et les patronages, sont devenus très forts et très vifs. Ce pays a repris une originalité locale, on parle de lui, il se sait quelque peu célèbre et il en est fier. On n'émigre plus par là, et les jeunes gens reviennent au sortir de la caserne. Sous l'influence des mœurs chrétiennes la population augmente. Les Pères calculent que, dans trente anSjtous leurs tâcherons seront propriétaires. Ils sont tout disposés à ce moment à se transporter euxmêmes ailleurs pour y recommencer la même œuvre et le même apostolat. Mais, auparavant, le Père directeur, qui administre admirablement sa mairie, voudrait constituer à la fabrique de l'église un domaine suffisant pour entretenir le curé, pour subvenir aux frais du culte, des écoles religieuses et d'un petit

hôpital. Il voudrait aussi acquérir des biens communaux qui, répartis entre tous les habitants mariés au prorata du nombre de leurs enfants, fixeraient davantage encore les familles au sol et empêcheraient la dépopulation. L*œuvre faite, les religieux disparaîtraient, laissant les bâtiments conventuels pour servir et d'hôpital et d'écoles. Ainsi fait le médecin. Quand le malade est guéri, il n'a plus qu'à s'en aller ailleurs porter sa science, ses œuvres et sa charité. Et il est écrit : « Vous n'avez pas ici-bas de demeure permanente. »

Lé 24 février, — Les conséquences du rétablissement des relations diplomatiques avec le Saint- Siège ne se sont pas fait attendre. Le Saint-Père a donné quatre chapeaux à des évêques français, ce qui porte à cinq le nombre de nos cardinaux. De plus, dans un conflit très épineux où nous nous trouvions engagés avec l'Angleterre, le Saint-Père, par son influence personnelle sur plusieurs hommes d'État anglais convertis récemment au catholicisme, est parvenu à arranger les choses à la satisfaction mutuelle des deux parties. Toute la diplomatie européenne sait la part que le Pape a prise à ces difficiles négociations. Il a su se faire seconder par la pression silencieuse des principales puissances. Les visages qui, au temps de notre rupture avec le Saint-Siège, se renfrognaient devant nous,s' éclairent maintenant et deviennent plus affables.

Nos journaux et les journaux ministériels ont répandu à une telle profusion les articles des jour-

naux étrangers sur ces événements, nos conférenciers en ont entretenu si souvent leurs auditoires qu'il y a en France à cette heure bien peu de personnes qui ne s'en trouvent instruites. Et nos conférenciers et nos journaux ne manquent pas de développer en toute occasion cette idée qu'il serait avantageux à l'État autant qu'à l'Église , plus peut-être qu'à l'Église, qu'un nouveau traité d'alliance soit signé entre l'Église et l'État, un concordat nouveau où, instruits par l'expérience, les deux pouvoirs prendraient soin de régler le mode de leurs relations et de prévenir tous les conflits avec la réciproque intention de respecter leur liberté mutuelle et leurs droits respectifs.

Le 15 mai. — Sur l'invitation du Saint-Père, nous tenons dans chacune de nos provinces à tour de rôle de véritables conciles, que nous baptisons congrès pour la presse, afin de nous conformer aux goûts et au vocabulaire du temps. Dans ces assemblées on examine les conditions auxquelles il nous semble que le nouveau concordat pourrait être consenti. Le résumé de ces délibérations n'est pas communiqué à la presse, on l'envoie simplement à Rome où tous les renseignements sont centralisés en vue de l'ac* tion diplomatique future. Future est même trop dire ; si j'en crois mes renseignements que j'ai tout lieu d'estimer exacts, elle est déjà commencée.

II paraît y avoir sur le rétablissement du concordat trois opinions parmi le clergé : 1° ceux qui, se rappelant ce qu'ils nomment les méfaits de l'ancien

concordat et se trouvant bien de la liberté, voient avec déGance la reprise des relations contractuelles entre l'Église et TËtat, il leur semble qu'on va leur forger des chaînes; 2^ en face de ces amis de la liberté se trouvent d'autres prélats qui ont gardé au contraire le meilleur souvenir des a viandes et des oignons de l'Egypte ». Selon eux un concordat esl indispensable à la vie et à l'honneur de rËglise,et ce concordat doit rendre à TËglise une dotation égale à la valeur des biens qui lui furent confisqués jadis, ou du moins un capital capable de fournir en intérêts le montant du dernier budget des cultes ; 3^ d'autres enfin parmi nous — et je suis du nombre — pensent qu*un concordat, sans être indispensable, peut être utile, car il fait rentrer officiellement TËglise dans le corps de la nation et rend ainsi à la religion et à Dieu même un hommage social qui doit être tenu pour bon et préférable à un athéisme national pratique; ce contrat peut de plus avoir pour effet de donner plus de sécurité à nos œuvres, plus de stabilité à nos institutions ecclésiastiques, il peut enfin nous reconnaître la propriété des immeubles que nous ne possédons qu'à titre précaire. Surtout le Saint-Siège y attache une extrême importance. Jamais, même au temps où Léon XIII marqua sa vive sympathie pour la liberté des Églises américaines, Rome n'a vu d'un bon œil la rupture des vieux concordats européens. Le Saint-Père a été très affligé de la rupture de notre concordat français. Il a toujours manifesté l'espoir de le voir rétabli. Tous ses efforts en ce moment même tendent à ce rétablisse-

ment. Gela doit suffire pour que nous-mêmes adoptions lopinion de notre guide dans la foi. C'est lui qui est assis au gouvernail et qui voit ce que nous ne voyons pas. Ses pensées se prolongent par delà nos horizons. Nous serions imprudents de ne pas nous unir à ses sentiments.

Ainsi d'ailleurs ont pensé même ceux d'entre nous qui se sont donné comme idéal la liberté desËglises américaines. Ils ont plaidé éloquemment la cause de la liberté, et tout mon vieux cœur d'admirateur des Lacordaire, des Montalembert et des Ireland,a tressailli sous leurs discours. Mais il faut faire céder ces élans de l'imagination aux principes théologiques et à la docilité. Les avantages matériels se balancent des deux côtés. Nous ne pouvons recevoir sans donner. La liberté nous serait peut-être en somme plus avantageuse que Talliance contractuelle. Mais TËglise n'aurait alors aucune place officielle dans l'État et dans les cérémonies publiques : n'y auraitil pas là une continuelle et publique profession d'athéisme social ? Et, si l'on peut empêcher ce mal, la théologie n'ordonne-t-elle pas de le faire? Enfin ce que le Pape trouve bon,^ comment pourrions-nous le trouver mauvais ?

Ce fut la raison décisive. Car nos confrères adversaires du concordat pensaient que Tathéisme social pourrait parfaitement être évité en dehors de tout concordat.il suffirait pour cela que l'harmonie entre les deux pouvoirs libres et séparés fût rétablie par la pression de l'opinion publique. De même quaux grandes cérémonies nationales on invite, en dehors

des fonctionnaires proprement dits, les représentants de la haute banque ou de la haute industrie, de même les chefs ecclésiastiques pourraient prendre rang et rien n'empêcherait de concevoir un état de choses où l'Église serait reconnue comme une puissance morale par rËtat,sans qu'elle eût besoin pour cela de se lier à l*État par un contrat. L'État a bien été forcé de reconnaître la puissance des grands banquiers et plus d'une fois de traiter officiellement avec eux; pourquoi, grâce aux progrès religieux, l'Église n'arriverait-elle pas aussi bien à faire reconnaître son importance et sa force? L'athéisme social n'existera plus dès que nous aurons formé assez de citoyens vraiment religieux et qui sauront exiger que la religion reprenne dans la vie sociale la place qu'elle doit avoir. Mais pour cela il ne parait pas nécessaire de se lier à l'État, l'Église sera bien plus sûre de demeurer dans l'État si elle y entre, sans se lier, portée par les suffrages des citoyens, élevée pour ainsi dire sur le pavois, que si elle y entre en vertu de négociations plus ou moins conventionnelles et arbitraires. En un mot, concluaient ceux dont je rapporte ici l'opinion, ce n'est pas un contrat signé par quelques hommes d'État, qui fera disparaître l'athéisme national; cet athéisme disparaîtra le jour où la vie nationale transformée sera presque tout entière imprégnée de religion. Mettons Dieu et l'Église au cœur des citoyens libres, et Dieu et l'Église reprendront aussitôt dans la nation la place que la théologie réclame et qui leur est due. Tout le reste est artificiel et précaire. La place de

^i LE JOCaXAL D*UN ÉVÊQUE

rEglise en France ne peut être que refflorcscence et la manifestation de la place qu elle occape dans le cœur des Français.

Mais toutes ces raisons, quelle que fût leur valeur, ont cédé devant le désir clairement manifesté du Saint-Siège. Tout le monde maintenant, par une con- Yiction raisonnée ou par une obéissance non moins raisonnée, est partisan du rétablissement du concordat.

Nos intransigeants ont triomphé ici de ceux qu ils appelaient volontiers les « libéraux » ou encore les « Américains ». Et alors, encouragés par ce triomphe, ils ont voulu pousser leurs avantages. Voici leur très simple — trop simple — raisonnement : Si rEtat consent à refaire un nouveau contrat, c'est qu'il a besoin de nous, il sent enfin qu'il a besoin de TÉglise pour gouverner. Nous devons exiger tous nos droits. L'Église est une puissance morale qui ne doit pas laisser la victoire à la spoliation et à Tin- * justice. Nous pourrions, en bonne justice, exiger que Ton nous rendit l'équivalent des biens ecclésiastiques, mais nous nous contenterons de titres de rentes représentant la dotation du budget des cultes.

On voulut objecter que l'État ne consentirait jamais à inscrire un nouveau milliard au grand- livre, le milliard des curés pour faire pendant au milliard des émigrés.

«c Est-ce le droit? Est-ce la justice?» répondaient ces évéques. Et comme on ne pouvait pas contester, en effet, que ce fût bien conforme à la justice et au droit, ils continuaient : a Nous n'avons nas le droit

d'abandonner nos droits, nous n'avons pas le droit de permettre que la justice soit lésée. Cette affaire n'est pas nôtre, ce n'est pas nous seulement qui sommes spoliés : c'est l'Église, ce sont nos successeurs, ce sont nos prêtres, ce sont les pauvres, les vieillards, les orphelins, ce sont les âmes. Nous ne devons rien abandonner. »

On leur représentait que Pie VII avait cependant consenti à ne pas revendiquer la restitution des biens d'Église et que le Pape était juge suprême des exigences théologiques. Ils répondaient que le Souverain Pontife avait eu bien soin de stipuler que la rémunération concordataire serait considérée comme la compensation des pertes subies par l'Église ensuite de la confiscation des biens du clergé.

Nous fîmes observer alors que le Saint-Père savait fort bien que cette compensation n'était pas matériellement équivalente, c'a été toujours d'ailleurs une tradition de l'Église de sacrifier ses biens matériels aux besoins de la nation. Sous l'ancien régime, en toutes les circonstances graves, le roi était assuré de trouver un appui dans les dons volontaires du clergé. Les caisses ecclésiastiques servaient de trésor de guerre. En 1896 on a vu des évéques et des prêtres espagnols sacrifier les trésors de leurs églises, envoyer même à la fonte des vases sacrés pour soutenir l'effort pécuniaire de leur patrie dans sa lutte contre les insurgés de Cuba. Nous de même, nous avons le droit, dans un intérêt national , à plus forte raison dans un intérêt religieux, de faire aban-

226 LE JOURNAL d'uN ÉVÊQUB

don de quelques-uns de nos droits. On peut d*ailleurs nous donner telle compensation morale qui vaudra bien plus que les sacrifices matériels que nous consentons.

Ainsi peu à peu Topinion de Tépiscopat et de l'Église de France a fini par se dégager. Elle demande un nouveau concordat qui lui garantisse avec la possession de certains avantages la liberté. Nous sommes tout disposés à abandonner sur les traitements ecclésiastiques toute espèce de revendication, pourvu qu'on laisse nos associations libres comme eJes le sont maintenant. Cette liberté paraît d'ailleurs chose acquise. A moins d'abus évidents que, je l'espère, nous et nos successeurs saurons éviter, Topinion publique ne comprendrait plus que Ion voulût porter entrave au droit de propriété ecclésiastique. Depuis que la propriété syndicale et corporative est rentrée dans les mœurs, on n'a plus peur des biens de mainmorte. D'autant que des dispositions à mon sens fort sages de la loi empêchent la reconstitution des latifundia au profit des associations. Il faut que chaque propriété immobilière ait une affectation spéciale en elle-même ou par ses revenus pour les besoins de l'association. Quant à la propriété mobilière, chaque association doit tous les ans publier son bilan et on a fixé un chiffre proportionnel au nombre des membres audessus duquel l'impôt progressif, qui s'applique maintenant à tous, aux associations comme aux individus, fait déverser le trop-plein, le surabondant dans les caisses du Trésor public.

Nous sommes sur ce point comme sur les autres sous le régime du droit commun. Il ne faut pas nous en plaindre. Quand notre fortune, par son accroissement, sera près de se déverser aux mains de l'Etat, nous n'aurons qu'à fonder des œuvres nouvelles, de nouveaux orphelinats ou de nouveaux Instituts. Nos revenus proportionnels baisseront d'autant et la confiscation des biens de l'Église que plusieurs redoutent ne saura donc avoir lieu. Mais à la condition que nous les employions comme doivent être employés les biens de l'Église, à l'entretien d'oeuvres charitables ou à la subvention d'institutions scientifiques.

Le 28 mai. — Une des questions sur lesquelles nous avons le plus débattu est celle de la nomination des évêques. A qui doit revenir la présentation ? Aux chapitres cathédraux, selon les règles du droit, ou aux évêques de la province, comme de fait cela se pratique depuis la rupture avec l'État?... Quelquesuns d'entre nous ont formulé même des propositions plus hardies. Ils ont fait remarquer que, à l'origine, c'était l'acclamation, l'élection de tout le peuple chrétien qui désignait l'évêque. Si plus tard on a abandonné ce mode, si on a réservé l'élection aux chapitres, c'est à cause de l'ignorance du peuple ou, dans les temps modernes, à cause de l'indififérence religieuse d'un trop grand nombre de baptisés. Mais à cette heure, où les associations paroissiales du diocèse ne sont plus composées que de chrétiens pratiquants, ne pourrait-on pas rendre Téleciion au peuple chrétien, du moins à tous ceux qui sont so-

ciétaircs participants, payant leur cotisation et remplissant leur devoir pascal?... Il va sans dire que le Pape demeurerait toujours juge du choix ainsi fait.

On m'a dit qu'à Rome on avait été frappé de cette proposition et des considérants qui l'accompagnaient. On ne paraît pas disposé à l'adopter, d'autant qu'en France même ses partisans sont très peu nombreux, mais elle n'a scandalisé personne, et le Saint-Père a même eu un mot bienveillant pour les promoteurs.

Ce qui est acquis c'est qu'aucun de nous ne voudrait reconnaître désormais au gouvernement le droit de présentation. Cependant, si nous voulons qu'on nous assure la propriété des cathédrales, des églises, des presbytères, il faut bien que le gouvernement puisse faire valoir devant les Chambres la raison de quelque avantage; je proposerai donc que, sur la liste de présentation de trois candidats aux sièges épiscopaux dressée soit par le chapitre, soit par les évêques de la province, selon que Rome décidera, le gouvernement ait un certain droit de contrôle et de veto même, à déterminer. La plupart de mes confrères sont opposés à ces concessions. Elles ne me paraissent cependant pas pouvoir être très oppressives.

Le 20 juin. — Les négociations se poursuivent très actives entre le Vatican et le ministère français. Il semble qu'on soit sur le point de tomber tout à fait d'accord. Les principales dispositions sur lesquelles l'accord est fait sont :

L*État français reconnaît aux associations cultuelles catholiques la pleine et entière propriété de tous les locaux anciennement affectés au culte ou au logement des ministres des cultes et qui sont encore la propriété de FÉtat.

Le Saint-Père s'engage à ne faire aucune répétition de Tindemnité due au clergé d'après le concordat de 1801.

La hiérarchie catholique est reconnue par TËtat.

Le gouvernement français a un certain droit de révision sur la liste des candidats présentés au Saint-Siège pour les sièges épiscopaux. (Les conditions écrites de ce droit demeurent encore à débattre.)

Dans une prochaine loi organique que le gouvernement français présentera au congrès — car il est sérieusement question d'une revision de la constitution et des attributions du Sénat — le gouvernement de la République s'engage à soutenir une disposition en vertu de laquelle un certain nombre d'archevêques ou d'évêques élus par le clergé devront faire partie du Sénat reconstitué.

Les archevêques et évêques auront droit, dans les cérémonies publiques, aux honneurs et préséances fixés dans le décret de messidor.

Le Saint-Siège s'engage à s'entendre avec le gouvernement français de façon à ne pas laisser le nombre des cardinaux résidant en France descendre durant plus d'uneannée consécutive au-dessous de... (On discute sur le nombre. Cet article est de ceux auxquels le gouvernement tient le plus.)

230 LE JOURNAL d'CN ÉVÊQIJE

Je ne garantis évidemment pas les termes d*ane convention qui est loin d'être signée, mais c'en est bien là le sens.

Le 10 octobre. — Les termes du concordat sont arrêtés. On ne les connaît pas encore textuellement. On sait seulement que Taccord est fait. Les Chambrés vont se réunir et le gouvernement espère emporter de haute lutte la ratification du traité.

La plus grave objection qu'on puisse faire à ce concordat, c'est qu'il peut paraître inutile, qu'il ne lie les deux parties que d'un lien moral, qu'aucune des deux n'en retire un grand avantage et que c'est bien de l'appareil et bien du danger pour un petit résultat. Mais le gouvernement et le Saint-Siège, en réalité les deux parties les plus intéressées et les seules qui puissent savoir au juste à quoi s'en tenir, attachent un grand prix à la conclusion du contrat. C^est ici une affaire d'autorité, et aussi bien je crois que c'est l'autorité du ministère qui triomphera des hésitations des députés. Tout fait préjuger, dans le ton des journaux et dans les conversations des parlementaires, la victoire du ministère.

Ce sera une victoire aussi pour l'Église. Après avoir été méconnue, insultée, persécutée, par la seule puissance de sa vitalité propre, elle a reconquis sa place dans ce beau pays de France. Elle est libre et honorée au sein des institutions libres. Elle ne veut opprimer personne de ceux qui ne consentent pas à reconnaître ses lois, elle ne demande que la liberté de vivre, de se gouverner elle-même selon

ses maximes, de marcher par ses institutions sociales, instituts scientifiques, écoles, hôpitaux, orphelinats, même par ses établissements agricoles ou industriels, à Tavant- garde de la civilisation, d'entretenir dans le monde un ferment de science, de bienfaisance, de prospérité et de vertu, de jouer son double rôle et de sel et de levain.

Ses évêques, ses prêtres, ses fidèles aiment la France. Ils veulent sa grandeur. Ils ont des opinions diverses sur le gouvernement matériel de leur pays. Ils s'y mêlent volontiers, mais à titre de citoyens non à titre de catholiques. Le cauchemar du cléricalisme est mort. L'Église comme telle n'a pas d'opinion sur le budget ni sur l'entretien des routes, des canaux ou des chemins de fer, ni sur le rôle et le choix des fonctionnaires. Le nouveau concordat ne la mettra plus dans l'Etat, il ne fera que constater l'harmonie de la vie libre de l'Église sous la protection des lois de l'État avec la justice de ces mêmes lois. La vie universelle de l'Église charrie uniment avec la vie nationale. Les catholiques sont fiers de leur république, de leurs libres institutions, leur catholicisme a fortifié leur civisme, et c'est leur civisme à son tour qui leur a valu de reconquérir et qui leur vaudra de conserver la liberté de leur foi.

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