V. V., 12 mai
J'ai lu avec une véritable satisfaction vos Lettres d'un curé de campagne; elles sont l'expression de la vérité. Moi-même, curé de campagne depuis bien des années, j'ai fait l'expérience de tout ce qui est dit dans ces lettres.
M. E..., curé.
Le Monde^ 18 mai 1893.
L'œuvre que nous poursuivons est à la fois trop importante et trop délicate pour que nous nous étonnions de rencontrer la contradiction ; aussi nous n'hésitons pas à faire connaître, à côté des approbations et des félicitations, qui d^ailleurs sont de beaucoup les plus nombreuses, quelques critiques qui nous arrivent de temps en temps et où Ton croit
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devoir nous avertir des inconvénients réels ou imaginaires de notre entreprise.
La première des lettres que nous donnons aujourd'hui appartient h la catégorie des critiques ; si son honorable auteur eût un peu attendu, il n'eût peutêtre pas trouvé autant à reprendre. Il y a en effet, dans la suite de ces lettres un plan, une marche et quelques incidents voulus pour le développement des idées et de la démonstration. Ceci dit, nous donnons la parole à notre très distingué et très courtois correspondant, qui verra par là que nous tenons compte de ses observations puisque nous n'hésitons pas à les soumettre aujugement de nos lecteurs :
Monsieur le directeur,
Je suis avec un réel intérêt les lettres dans lesquelles votre « Curé de campagne » veut bien mettre les lecteurs du Monde au courant de ses efforts pour transformer sa paroisse. 11 a laissé voir, dès le début, qu'il n'entendait pas suivre les sentiers battus, et que, pour conquérir ses ouailles, il comptait bien rompre avec ce qu'il nommerait volontiers la routine de ses confrères en sacerdoce, A cela on ne peut qu'applaudir, si les résultats doivent^ couronner ses efforts ; et ce n'est pas sans impatience que j'attends, pour ma part, le grand secret de la nouvelle méthode dont il veut tenter l'application. Jusqu'à présent, je vois bien que, s'il survient quelques difficultés pour la fourniture des cierges, il est bon que le curé arrange les choses... avec son argent ; que pour la rentrée des droits de fabrique, si l'on a affaire à des débiteurs récalcitrants, le curé doit intervenir avec douceur et politesse. Je vois bien qu'un curé de campagne pourrait utilement s'improviser professeur d'agriculture..., si les paysans du cru voulaient bien écouter ses avis.
J'oubliais le grand moyen d'action, qui consiste à traiter les habitants du château, si château il y a dans la paroisse, comme les premiers venus, voire même comme les derniers, dans le cas où le château se trouverait tant soit peu en dehors du village et où il faudrait, au cours de la première journée de visites pastorales, se détourner de son chemin pour aller frapper à sa porte.
C'est, en effet, un moyen comme un autre de faire sentir à ces gentilshommes entichés de a l'excellence native de leur maison » qu'ils • sont les égaux de leurs fermiers et de leurs domestiques. Voilà, en somme, ce que je vois jusqu'à présent de plus précis dans les procédés recommandés par votre honorable correspondant aux jeunes curés qui voudraient faire du nouveau pour rétablir la paix sociale et faire revivre l'esprit religieux dans leur paroisse. Ce marquis de Saint-Julien est assurément un type fort bien choisi, ou heureusement trouvé, pour les besoins de l'expérience. Il semble, au portrait qu'en fait votre curé, que les doigts doivent lui brûler quand il met la main à son chapeau pour rendre le salut des gens de l'endroit, et qu'il soit perpétuellement sur le qui- vive pour rappeler ceux qui lui parlent au sentiment des distancei. Je ne prétends pas, quoique j'en connaisse bien peu, que ce type de gentilshommes soit absolument introuvable.
Faudrait-il croire aussi, quoique je n'en connaisse pas, qu'il y a des curés pensant comme votre correspondant, que, si au peuple il faut des chefs, ce doit être ceux dans lesquels il pume se reconnaître et dont il n*ait rien àcraindre? — Rien à craindre ? Etant donné sans doute que c'est lui qui doit toujours rester le véritable maître. Ceci ressemble bien un peu, ce me semble, à la doctrine très peu catholique de la souveraineté du peuple et n'a rien de commun, vous voudrez bien en convenir, avec celle de l'acceptation du gouvernement établi.
Vraiment, monsieur, avant de faire vôtres les lettres <iu curé de X..., vous auriez bien fait de vous enquérir de
l'état réel des choses dans un certain nombre de paroisses prises au hasard, en difîérents points de la France. J'ose dire que vous auriez pu constater un peu partout, entre le village et le château, des rapports d'une tout autre nature que ceux que vous supposez. Vous auriez trouvé sans doute, en beaucoup de points, une certaine tension résultant de la lutte engagée entre les influences locales les plus respectées et les plus légitimes . Vous en auriez, je le soutiens, rencontré bien peu où cette tension puisse être attribuée à des prétentions de caste, ni même de la part des populations, à la révolte du sentiment égalitaire contre toute distinction provenant de la naissance.
Ceux qui en veulent à la livrée du gentilhomme n'aiment guère mieux la soutane du prêtre. Pour ceux-là, le marquis de Saint- Julien, si humble qu'il se fasse et supprimât-il son titre, sera toujours l'adversaire; et je crains bien aussi qu'en dépit de tous ses petits stratagèmes et de ses allures démocratiques, le curé de X... ne reste aussi, pour eux, l'ennemi.
Vous avez, monsieur, ouvert une sorte d'enquête sur la publication de vos lettres, en commençant par faire connaître les appréciations et les éloges que vous avez reçus. J'ose espérer que votre impartialité vous fera tenir compte de ces quelques critiques, qui n'enlèvent rien à mon estime pour le Monde et à la considération très distinguée dont je vous prie d'agréer l'expression.
Tancrède de Haute ville.
Voici maintenant une lettre qui nous vient d'Amérique, et c'est une parole d'encouragement et de félicitation qu'elle nous apporte.
Trout-River, N. Y.
Monsieur le directeur.
Il est assez difficile de voir ce que peuvent trouver à redire certains prêtres aux magnifiques Lettres d'un curé
de campagne. Pour moi, en voyant qu'on a seulement songé à les attaquer, je sens le besoin de vous dire combien j*ai éprouvé de plaisir à les lire. Lorsque vos journaux m'arrivent par séries, je cours tout de suite au numéro du lundi : c'est celui qui m'intéresse le plus. J'y retrouve, décrites avec un grand talent, toutes les difficultés que j'ai rencontrées en France pendant les sept années que j'ai exercé le saint ministère. Le tableau n'a pas changé. Dans notre paroisse, où certes la foi naguère avait été vivante, nous nous heurtions tous les jours à des obstacles presque infranchissables. Il y avait là de quoi nous profondément contrister.
Plusieurs penseront qu'il vaudrait mieux taire et cacher ces misères que de les produire au grand jour, par crainte de jeter le découragement dans certaines âmes; mais peut-être aussi aurons-nous là une occasion de réconforter tous ceux qui sont aux prises avec les mêmes embarras, en leur rappelant que d'autres, comme eux, partagent les mêmes soucis et rencontrent les mêmes déceptions. Et puis n'y a-t-il pas de la générosité, du courage, de l'entrain, et surtout beaucoup d'esprit ecclésiastique, dans ce jeune curé qui, jeté au milieu d'un monde pour lequel il se sent incomplètement préparé, emploie toutes les ressources de son intelligence, s'ingénie de mille manières à atteindre des paroissiens qui ne veulent absolument plus de lui? Le vaillant curé de Saint-Julien ne manque pas de prudence et de sagesse, et il le montre surtout en nous donnant à entendre qu'il ne croit pas avoir encore trouvé la méthode la plus parfaite. Au lieu de critiquer, pourquoi celui qui croit être capable de mieux faire ne nous éclaire-t-il pas ? Beaucoup, je suis du nombre, accepteraient avec plaisir ses pieux et sages avis.
Mais ce que je tiens avant tout à vous dire, c'est l'effet qu'ont produit vos lettres sur les prêtres américains. Dès que je les ai eu lues, je les ai transmises à un confrère qui sait très bien votre langue. Il en a été enchanté.
Dernièrement, à une conférence ecclésiastique tenue dans le nord de l'État de New-York, la conversation roulant sur le clergé français et les blâmes allant leur train, je n*ai pas eu de meilleure arme pour me défendre que les Lettres d* un curé de campagne. Comment, ai-je dit à ce même confrère qui s'exprimait avec assez de vivacité, pouvez-vous tenir ce langage et accuser le prêtre français de se tenir à l'écart du peuple, lorsque vous savez, pertinemment, par les numéros du journal que je vous ai transmis, que le contraire est vrai ? Je vous l'accorde, a-t-il répondu, votre curé de Saint-Julien entre dans une voie nouvelle, mais ea est-il beaucoup prêts à suivre son exemple ?
Ici, je dois Tavouer, on croit en général, sur le rapport de tel évêque ou archevêque dont vous avez fait un assez bel éloge dans les colonnes du Monde, que nos prêtres, eux si instruits., si nobles, si ardents au sacrifice, si dévoués, se reposent sur les châteaux épars çà et là dans les limites de leurs paroisses et ne vont jamais au peuple. C'est une erreur dont il faut les désabuser à tout prix. A vrai dire, ces prêtres américains savent aller directement à l'ouvrier et non seulement s'en faire accepter, mai? lui plaire. Permettez-moi de vous raconter un trait dont j'ai été le témoin, il y a ciniq ans, sur un steamer français, faisant route de New- York au Havre.
Nous avions à bord M. le grand-vicaire de Boston, le très révérend Burns, qui allait faire un voyage en Italie. Il y avait là également des ouvriers peintres de Paris. Ce bon prêtre ne parlait que très difficilement et très imparfaitement le français. Après trois jours de traversée, j'entendais ces mêmes ouvriers, qui me paraissaient n'avoir pas de religion, faire des réflexions comme celles-ci : Mais pourquoi nos prêtres ne sont-ils pas tous, comme lui ? On est heureux, ou on a du plaisir à causer avec un tel homme.
Les prêtres américains n'aiment pas plus le peuple 4ue nous, ils ne sont pas plus zélés que nous, et ils réus-
sissent mieux que nous, avec une méthode différente de la nôtre ; pourquoi donc hésiter à les suivre, lorsque surtout le curé de Saint-Julien nous montre si agréablement la voie?
Recevez, monsieur le directeur, etc., etc.
A. Saurel, Curé de TrouURiver.
Nous recevons enfin, sur le même sujet, d'un de nos honorables abonnés de la Basse- Autriche, la lettre suivante ; elle mérite l'attention et sera certainement lue avec beaucoup d'intérêt ; mais, en la lisant, on tiendra compte, pour certaines questions ou opinions, du point de vue où se trouve placé son auteur.
Hetz (Basse-Autriche).
Monsieur le directeur,
Vous avez encouragé vos abonnés à vous communiquer leurs idées concernant les Lettres d'un curé de campagne. Encouragé par une personne amie, je prends la liberté de vous demander si vous n*avez pas l'intention de publier ces lettres en brochure. Toute personne à qui on fait mention de ces lettres, y prend le plus grand intérêt ; et vraiment ce n'est pas seulement à la France que convient l'action sociale des prêtres, c'est au monde entier, à l'Europe aussi bien qu'à l'Amérique.
Notre-Seigneur ne s'est guère mêlé de la politique, tant monarchique que républicaine; mais il s'est bien préoccupé de la société; son premier miracle fut celui de Cana, à l'occasion d'une fête de famille, au sujet de ce même fondement social que les sectaires de notre époque s'acharnent à déchristianiser et que le socialisme démocratique veut détruire. La doctrine du divin Rédempteur a partout renouvelé la société, détruit l'esclavage, combattu l'absolutisme et rétabli la liberté, cette
même liberté qui est encore de nos jours, et cela plus que jamais, l'objet de la persécution, de l'oppression libérale et athée.
L'Eglise doit s'occuper de la question sociale parce qu'elle est la mère de la grande société européenne. Ce sont les missionnaires issus de son giron qui ont porté dans le monde la civilisation et fondé l'état social, maintenant en butte au capitalisme et à la juiverie. Une mère fait tous ses efforts pour sauver sa fille, quand elle la voit en danger, même quand celle-ci ne le veut pas : c'est ainsi que l'Église, notre mère à tous, doit faire ce qui est en son pouvoir pour sauver la société, qu'elle voit menacée de sa perte
Elle le doit aussi parce que son propre succès y est attaché. C'est par son action sociale dans l'antiquité qu'elle a vaincu le paganisme ; c'est par la conversion et la civilisation des peuples germaniques qu'elle a pris un nouvel essor ; c'est par l'action sociale des ordres mendiants qu'elle a vaincu au moyen âge toutes les difficultés qui s'opposaient à son progrès. Dans ces temps-là, on prêchait à la manière des Apôtres, partout où le peuple se trouvait réuni : à la foire, dans les assemblées nationales aussi bien que dans les églises. Un bon pasteur va chercher sa brebis égarée, il donne sa vie pour ses brebis.
Pour vous dire quelque chose sur l'action elle-même, je crois qu'on pourrait employer partout les mêmes moyens qu'en ces pays-ci pour rallumer la vie chrétienne presque éteinte. On a d'abord organisé dans les églises des missions, prêchées par des missionnaires qui savaient parler au peuple. Il est vrai que bien souvent ces missions semblent produire un effet tout opposé à celui qu'on croyait pouvoir en attendre, parce que les sectaires, se sentant piqués au vif, ne négligent rien pour agiter le peuple contre les prédicateurs, espérant de cette manière détruire l'influence que la bonne cause pourrait avoir acquise ; mais, à la fin, le succès ne
manque pas de se montrer, bien qu insensiblement. Ce^ missions-là étaient la grande pensée de saint Dominique, et cette idée venait du Seigneur lui-même, qui a dit à ses apôtres d'aller précber et non de s'établir pour prêcher. C'est bien certainement la raison pourquoi des bénédictions toutes spéciales sont attachées à ce genre de prédication.
Quand un prêtre séculier vient s'établir dans une paroisse, ses ouailles et lui ne tardent pas à s'accoutumer les uns aux autres : on dort enfin à ses sermons, on dort plus encore en dehors de Téglise ; mais Tennemi ne dort point.
Je suis bien loin de vouloir attaquer le clergé stable — bien loin de là ! — mais le temps en lequel nous vivons étant un temps extraordinaire, il nous faut aussi des moyens extraordinaires pour évangéliser le peuple, et c'est précisément par ces missions qu'un petit nombre d'hommes capables peuvent christianiser tout un pays.
Chez nous, ce sont les jeunes prêtres qui, mieux que les autres, comprennent la situation actuelle, qui acceptent la forme nouvelle et s'en servent pour gagner le Tond. Les prêtres de l'ancien régime sont simplement conservateurs et empêchent les autres d'agir; ils sont même quelquefois — on le doit dire avec douleur — adhérents du libéralisme et du joséphisme.
Il y a ensuite chez nous, en Autriche, un parti qui se nomme « les socialistes chrétiens ». C'est l'union des antisémites avec une partie des catholiques, guidée par les grands orateurs Lueger, Lichtenstein, Gessmann et un nombre d'hommes excellents. Ils ont la pleine sympathie du peuple, — les socialistes révolutionnaires exceptés, — mais ils ne conviennent pas au gouvernement, aux grands seigneurs et dignitaires, parce qu'ils sont antisémites et socialistes. On ne peut cependant pas réformer la société sans combattre l'excès du capitalisme et la domination juive. Les milliards des Rothschild étaient autrefois la fortune de plusieurs millions de
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petits propriétaires, et il en est de même par rapport aux autres millionnaires. En Autriche, on chasse chaque année de leurs possessions plus de 10.000 propriétaires ruinés, qui vont ensuite augmenter le prolétariat.
Le juif et le sectaire tremblent devant ce parti et mettent en mouvement tout leur pouvoir et toute leur calomnie pour le faire périr ou supprimer ; mais c'est ordinairement le contraire qui a lieu. On impute à ce parti les excès du peuple, mais on en trouve de semblables en Russie, en Allemagne, partout enfin où il y a beaucoup de juifs. Du reste, ces excès sont au fond provoqués par la conduite des juifs eux-mêmes, et dans la politique, c'est la haine qui est toujours prépondérante ; on veut avoir quelque chose à combattre, et, si Ton n'attaque pas la corruption, c'est elle qui nous attaquera.
La force brutale ne peut être écartée qu'en rendant justice au peuple, et c'est précisément par cela que les socialistes chrétiens rendent le plus grand service au gouvernement et aux capitalistes eux-mêmes. Les socialistes révolutionnaires préparent une révolution européenne bien supérieure à celle du siècle dernier, et l'on ne peut lui échapper que par une révolution pacifique et chrétienne.
Les révolutions pacifiques renouvellent et fortifient les peuples : les révolutions sanglantes au contraire les ruinent et les déciment.
Mais il me semble avoir trouvé dans votre journal que vous refusez le nom de socialistes chrétiens.
Est-ce donc une honte d'être socjaliste et chrétien ? On prédit que nous sommes à la veille d'un siècle social, il faut pour cela être socialiste, mais socialiste chrétien ; il faut aussi favoriser l'union de tous les honnêtes gens.
Voilà, monsieur, l'expression des sentiments que vous avez provoqués en engageant vos abonnés à vous faire part de ce qu'ils pensent au sujet des Lettres d'un curé de campagne. Vous pouvez en disposer comme bon vous semblera. J. Horak.