‹ Le journal de Marie-EdméeChapitre 21 sur 36 · INTRODUCTION. XXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXVII

ses futurs desseins, et lui-même s'en taisait. Au bout de deux mois, quand la plaie parut guérie ou à peu près, sans être encore fermée, Gérald annonça comme une chose toute simple que, le surlendemain, il irait à la recherche de son régiment; il quitta, en effet, Nancy, le 19 octobre 1870.

Dans cette famille, les choses se faisaient de la sorte. On tenait cela des ancêtres, de Fatnour de la patrie et de la foi chrétienne. Gérald, qui déjà avait re'çu sur le champ de bataille le grade de lieutenant, trouva en arrivant au régiment le brevet de capitaine, et sous les ordres de Bourbakî combattit à Montbéliard et à Villersexel, où il gagna la croix d'honneur, c Cest alors que je fis sa connaissance, dit un vaillant homme qui, venu du Danemark s'établir en Suisse, avait pris chaudement, en face du malheur, la cause de la France; et lorsque nous rentrions en Suisse, ignorant comme tout le monde si, oui ou non, l'armistice comprenait la pauvre armée de l'Est délaissée, il voulut continuer à tenir la campagne. Pas un des hommes valides de sa compagnie ne le quitta, et quand toute illusion eut disparu, ce valeureux capitaine, désespéré, s'ensevelit dans une folle obstination et dit à son monde, après avoir obtenu la liberté de mouvement du petit corps qu'il commandait : « Pour moi qui ai été pri- > sonnier une fois, je ne me rendrai pas même aux Suisses, 1 nos amis. Essayons de descendre sur Lyon. > Il passa en sept nuits, avec cent vingt fantassins français (d'autres soldats s'étaient joints à lui), à travers l'armée du général Manteuffel, au prix de dangers constants, et gagna Saint- Julien en Savoie. >

Pardonnez - nous, Gérald, d'avoir fait ici violence à votre modestie, et d'avoir parlé de vous comme on ne parle que de ceux qui ne sont plus, comme nous avons parlé de votre admirable sœur. Mais votre place était mar-

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quée dans le tableau. Allez maintenant reprendre, dans le régiment qui vous a adopté, cette épée dont la France peut encore avoir besoin, et que vous tenez si bien de la main gauche !

Que faisait, cependant, cette sœur qui n^avait pu obtenir de son frère la permission de l'accompagner jusqu'à Besançon, pour continuer à le panser en route ? Tout en se faisant Tillusion qu'en soigner d'autres c'était encore le soigner lui-même, et en se flattant que d'autres lui rendraient à lui ce qu'elle faisait pour des inconnus, elle souffrait dans l'âme du silence qui s'était fait tout à coup autour du cher absent. Un jour même il arriva que, ne pouvant plus y tenir, elle pria sa mère de lui permettre d'aller encore aux nouvelles. On comprend ce que ce mot voulait dire; on sent aussi ce qu'il en devait coûter à la pauvre mère pour y consentir et si, inquiète à ce point du sort de l'un de ses enfants, elle s'exposa de gaieté de cœur à perdre l'autre. Mais on ne résistait pas longtemps à Marie- Edmée, et celle qui avait eu raison de M. de Bismarck devait avoir moins de peine à persuader une mère dont le cœur plaidait secrètement la même cause. Elle partit donc de Nancy le 9 février 1871, et d'ambulance en ambulance, de village en village, d'auberge en auberge, de cabaret en cabaret, arrêtant tous les traînards sur les routes, interrogeant les blessés, les sœurs de charité, les aumôniers, elle passa ainsi la frontière et arriva en Suisse dans la famille du généreux étranger que nous avons déjà cité , et à qui elle avait été recommandée. 0 Un soir que, revenant de France au Locle, dit encore M. Jurgensen, en compagnie d'un commandant d'artillerie et d'un souslieutenant de zouaves, j'avais réussi à franchir sans arrêt les postes fédéraux de la frontière, je trouvai au logis une jeune fille en costume de voyage foncé, un en-tout-cas à

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la main, ceinture de cuir, à la figure intelligente, noble, mais pâle et les traits fatigués. Elle me présenta deux lettres de recommandation. Cette voyageuse inconnue était mademoiselle Marie-Edmée Pau. »

Son apparition en Suisse, à cette époque, et la courageuse mission qui Ty amenait avaient laissé dans ce pays et en Franche-Comté une impression si vive que, deux ans après, son hôte du Locle lisait, en séance publique, à Besançon, dans une société d'émulation, une notice sur ce voyage, vivement applaudie, et à laquelle nous avons emprunté les précieux détails que Ton vient de lire.

L'auteur de la notice s'associa avec un dévouement sans bornes aux recherches de Marie-Edmée, et il fut assez heureux, à force de courses, de démarches, de lettres, de télégrammes, pour la mettre enfin sur les traces de son frère. Mais elle n'eut pas plutôt la certitude que celui-ci était à peine à quelques lieues d'elle, qu'au lieu d'aller se jeter dans ses bras, elle n'eut qu'une pensée, celle d'épargner à sa mère quelques heures de douloureuse attente ; attestant par cette généreuse résolution que c'était bien de son âme que sortaient toutes les nobles pensées que chaque jour, depuis tant d'années, elle versait dans son Journal.

Ceux qui l'aimaient devaient payer cher, hélas I ce suprême témoignage de son amour filial. Elle avait gardé juste assez de forces pour retourner à Nancy ; mais en y arrivant, le 2 5 février, on s'aperçut avec terreur qu'elle rapportait des hôpitaux, dont elle avait respiré l'air bien plus que celui des montagnes de la Suisse, le germe d'une maladie terrible. N'était-ce pas assez de ses fatigues inouïes et de ses émotions de sœur et de Française pour épuiser les restes de sa vie? Elle accepta la mort comme 4ine épreuve qui, en couronnant toutes les autres, allait devenir une récompense. Mourir en effet pour les siens,

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