‹ Le journal de Marie-EdméeChapitre 24 sur 36 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

DE

ANNÉE i859

J'ai quatorze ans aujourd'hui, et je ne veux pas laisser passer cette journée sans noter ici les réflexions que j'ai faites et les résolutions que j^ai prises. D*abord, je ne veux plus lire ces petits livres enfantins qui prennent la moitié de mon temps, et je compte bien les remplacer par quelque chose d^nstructif, de sérieux; au moins ma fureur de lecture me sera utile... Je vais aussi aider mère dans les soins du ménage. Je suis grande, à présent! et cependant que de choses me manquent pour être un peu aimable! La moindre contrariété m'assombrit, et j'attribue la négligence que j'appone à toute chose à cette instabilité d^humeur que maman me reproche si souvent, et qui me fait abandonner un mois l'ouvrage auquel j'aurai travaillé avec ardeur durant huit jours.

Pauvre journal ! tu t'es bien souvent ressenti de mon inconstance, mais te voilà compris désormais dans mon travail quotidien, et je ne t'oublierai plus. Je découvre tant de défauts en moi, que je crains bien d'avoir de l'orgueil, si je parviens un jour à les amoindrir ou à m'en corriger. Dieu aidant; mais il ne permettra mon amélioration ou mon changement complet qu'en m'accordant aussi l'humilité. Donc, je puis être tranquille et me mettre bravement à Tœuvne ; entends-tu, Marie-Edmée?

29 novembre.

J'aide mère, j'écris, je travaille, enchantée de pouvoir employer mes journées, et surtout de me rendre utile.

Chartres, 3o décembre (ij.

Enfin, nous sommes en route, et le bon oncle nous conduit visiter en premier les églises, Saint- Aignan d'abord; puis ici, dans la ville basse, j'aperçois Saint- Pierre. Entrons! Les vitraux du chœur et les cryptes placées sous ces vitraux sont surtout ce que Ton y re-

(i) Madame Pau, en allant conduire son fils Gérald à la Flèche, s'était arrêtée deux jours avec sa fille à Chartres, où ces dames avaient fait connaissance avec un bon et saint vieillard, leur oncle et grand-oncle, chanoine titulaire de la cathédrale.

marque , ainsi que les émaux de la chapelle de la Vierge.. Le jour qui y parvient, douteux et coloré, répand dans, cette vieille église tout un parfum de ravissant mystère qui élève Tâme et lui évite ces distractions qu'une éblouissante lumière occasionne quelquefois.

« Voici la grande butte, promenade favorite de ma bonne maman », dit l'excellent oncle en nous con* duisant sur un grand plateau entouré de gros arbres. Puis, rentrés dans la ville : « Voici la maison de notre oncle et de notre tante, dans laquelle mes frères et moi nous allions, tout petits, chercher notre nouvel an, que nous dépensions ensuite chez ce pâtissier en face, etc., etc.. »

De rue en rue, de place en place, nous finîmes par rentrer chez Poncle, après avoir visité l'intérieur de sa cathédrale... Et voici ce que je pensai en marchant à son côté :

Que de générations ont passé successivement sous ces voûtes! que drames saintes ont prié Dieu à l'endroit où je m'agenouille, où je passe!... Hélas! ces milliers drames sont oubliées... Dans cent ans, que restera-t-il de moi, de mon nom, de mon souvenir? Rien. Ainsi va le monde, tout passe et tout meurt. Vous seul, 6 mon Dieu, vous seul êtes immuable et éternel, et votre nom subsistera toujours ! . . .

En puisant dans les souvenirs de ce bon vieillard, je trouve un trait d'amour fraternel si touchant que je

l'inscris dans la relation de mon voyage comme un échantillon de ces douces causeries qui remplirent les soirées de Chartres, et dont je me souviendrai toujours.

C'est Poncle qui parle :

«Mon professeur, dit-il, avait été un peu sévère. N'ayant pas trouvé près de ma mère les consolations que Tenfant aime à recevoir dans ses petits chagrins, je me crus bien malheureux, et prenant mon Télémaque sous le bras, je résolus de quitter la maison paternelle, et je m'enfuis à la tombée de la nuit.

« Je comptais sur l'hospitalité de quelque bonne paysanne, et, par un grand bonheur, mon attente ne fut pas déçue. Après avoir soupe d'un gros morceau de pain, ma nuit fut passée tant bien que mal entre quelques bottes de foin. Il ne faisait pas encore jour quand je quittai la ferme, et je pris un petit chemin de traverse sans trop savoir où il me conduirait. Tout en devisant dans mon imagination, et ne voyant de mon escapade que le beau côté, sans penser au revers de la médaille, j'aperçus non loin de moi un beau petit garçon blond, frais et rose, dont la jolie figure fit à l'instant tomber l'échafaudage si doré de liberté, d'aventureux voyage, et de résolution3 que je croyais prises pour toujours! Et pourquoi?... Pourquoi? — Parce que ce bel ange me rappelait le bien-aimé petit frère qui n'avait pas été

compris dans les adieux si brusques que j'avais faits au foyer

« Ce fut donc pour lui, pour le revoir et Tembrasser encore, que je repris tout penaud le chemin que j^avais parcouru la veille joyeux et triomphant, cette fois le cœur troublé par un remords qui me ramenait bien humble et bien contrit.

« Cher petit frère, il s^attachait sans cesse à mes pas depuis ce jour, craignant que le goût des voyages ne vînt à me reprendre; mais il pouvait vivre désormais sans crainte, j'étais guéri à jamais de la tentation de recommencer »

Que de choses à raconter encore, si j'en avais le temps , et surtout si je possédais Tart du bon vieillard pour donner de Tintérét et du charme à toute chose contée par lui!.....

Les souvenirs amènent bien plus souvent les larmes que le sourire^ je sais bien cela, moi qui n'ai pas soixante ans!... Quand je me souviens, c'est toujours une amie de cinq ans que je vois blanche et froide, étendue sur son petit lit mortuaire; c'est la douce Mathilde, premier ange envolé, que mes yeux d'enfant ont vue comme apprentissage de la mort; mes sou* venirs me montrent tour à tour les parents, les oncles, les tantes, les amis qui me caressaient, participant à mes jeux. Et quand au milieu de ce cercle delafieunille, qui chaque année se resserre, on voit vide la place.

occupée par un père, les souvenirs d'une enfant de mon âge se trouvent voilés et assombris par un crêpe de deuil. Ahl je comprends le don des larmes!

Melun.

Je me revois à Theure oti, faisant les petits parquets des enfants, nous ne les possédions que peu d'in- :stanls encore... les mamans garnissaient les mouchoirs •et les poches de gâteaux et de bonbons, légères provisions de contrebande. Un petit livre se trouva glissé ■dans la poche de frère... C'était un volume de Charles 'Sainte -Foi, intitulé les Heures sérieuses du jeune Âge. Nous avions déjà parcouru ensemble ces pages remplies de bons conseils et mises à la portée d*un petit collégien. Gérald le lit et sait Tapprécier. D'une heure passée sérieusement on garde toujours profit pour la

«conduite à venir

Tous les enfants, conservés par leurs parents jusqu'au dernier jour, se trouvaient là, les uns pleurant, les autres silencieux, tous écoutant les recommandations d'un père ou d'une mère, ou bien encore d'une sœur ou d'un vieux serviteur de la famille. Il en arrivait toujours, et bientôt la grande porte se trouva envahie. On causait dans tous les coins , malgré la pluie qui, fine et serrée, tombait sans relâche. Il y avait encore des retardataires, et ceux-là nos compagnons de l'hôtel et les nouveaux amis de Gérald.

— Arriveront-ils à temps? me demandais-je en cherchant par cette préoccupation à éloigner la tristesse qui m^envahissait, car moi aussi j'étais bien près de pleurer et d'imiter ma pauvre bonne mère, qui, malgré ses larmes, trouvait cependant assez de force dans son cpeur pour donner de bons conseils à notre enfant; lui aussi était tout triste, et ne lui répondait qu'à voix basse de peur de sangloter. — « Écoute, maman , dit-il au moment de se quitter tout à fait, ne m'embrasse pas comme cela trois fois, parce qu*à la troisième je pleurerais, et je ne veux pas pleurer, vois-tu, mère? » . . .

Lundi nous reçûmes la première lettre de Gérald. Cette petite causerie toute gaie et aussi toute philosophique nous rassura sur le compte de notre cher Fléchois, et elle enchanta le colonel (i), sans doute parce qu'elle lui rappelait ses premières impressions, dans cette même école et au même âge. Bienheureuse lettre ! tu fus pour nous le rayon de soleil après Forage... Quelle bonne invention que la poste et les chemins de fcrl . .^ . .

Les jours oli le mauvais temps nous interdisait toute promenade soit à pied, soit en voiture, je m'installais dans le salon et derrière le fauteuil de ma tante. Là , se trouve, devant une fenêtre, un mignon bureau devant

(i) Un autre oncle chez lequel on s'était, au retour, arrêté à Melun.

lequel je me pla^is pour y dessiner à mon aise

c'était de ce petit observatoire que j'examinais et que je jugeais mes gens.

Tour à tour que de personnes aimables ou insipides, timides ou hardies se sont offertes à mes yeux! Que de bons types à copier, de banalités de toutes sortes à inscrire, si je me sentais quelque malice dans Tespritî Et si j'avais une plume gracieuse et fine, comme je m'étendrais longuement aussi sur les rares exceptions , doux et poétiques visages entrevus çà et là! Tantôt c'est un bon et beau regard qui me révélait toute une âme; tantôt un mot parti du cœur qui répondait à l'accueil bienveillant et sympathique de ma chère petite tante, et qui prouvait combien elle sait se faire aimer là comme panout ailleurs. Et par-dessus tout, comme je te traduirais, mon cher journal ^ l'impression qui me reste de l'amabilité, de l'adorable caractère de celle qui me combla, moi aussi, de tant de délicates attentions, de celle enfin qui possède au suprême degré toutes les qualités nécessaires et désirables de sa position U . . .

Nancy, mardi 14 août.

Hélas! oui, il est mort, ce bon grand-père (i) qui nous chérissait tant!... Sa place est vide désormais dans le cercle de la famille, et la tombe Ta ravi à nos caresses... Jamais plus nous ne le verrons ni nePentendrons; il aimait tant à nous conter les batailles de sa jeunesse, et il nous montrait avec un pieux orgueil les décorations qui ornaient sa poitrine, nous parlant de ses rois, de son culte chéri auquel il sacrifia son avenir militaire. Il est mort regretté surtout des petits et des humbles... Pauvre grand-pére! en quittant ce monde, tu ne nous as pas quittés pour toujours, je le sens bien. La vie est si courte, et le temps si rapide qu'il comblera bientôt l'espace qui nous sépare de toi. Nul ne sait le jour et l'heure. L^heure qui sonne peut être le signal de notre mort, car la mort frappe, et elle atteint toujours

Oui, tu es le terme de toute vie, 6 morti c'est toi qui es la porte d'entrée de l'éternité; c'est toi qui nous

(i) Son grand-père maternel. Il avait servi dans les gardes du corps et avait quitté le service en i83o.

10 JOURNAL DE MARIB-EDMEE.

•égalises sous le gazon du cimetière ; c^est toi , justice de Dieu, toi qui frappes le génie; c'est toi qui éteins cette flamme que Ton nomme enthousiasme ou amour, toi qui fanes la beauté et brises les liens de Tamitié!

Oui, mais n'est-ce pas aussi toi qui ouvres au juste la porte du ciel, toi qui couronnes la vie des saints et nous convies aux noces étemelles? Voilà pourquoi Ton te craint ou Ton t'espère. Voilà le secret de la terreur que tu fais éprouver à tous, et de la consolation que l'âme pure ressent à ton approche. Toi qui es pour mon âme un mystère incompréhensible, ô mort? qui tant de fois déjà as brisé mon cœur, puisses-tu m'apporter une sentence de pardon et d'amour, le jour où tu me frapperas!

Gérald nous est arrivé dimanche. Il a passé par tous les grades, et les galons de sergent-major brillent sur les manches de son uniforme. Pauvre grand-père, que ne le voit-il ainsi I

Mercredi lo octobre, onze heures et demie du soir.

Il est tard, bien tard. Les deux enfants (i) lisent à côté de moi , en attendant la voiture qui doit les con-

(i) L'autre était un camarade de Gérald que sa mère avait confié à la mère de Marie-Edmée, et qui devait retourner avec lui à la Flèche.

duire à la gare, et mère est encore en prière, car elle a prolongé les siennes, aujourd'hui, plus que de coutume. Pauvre bonne mère! encore une douleur, encore une séparation à offrir à Dieu! La demie sonne; plus que vingt minutes..., pauvre petit frère! passer dix mois sans le revoir! Oh! les départs, les départs! on devrait bien les mettre au nombre des plus cruelles misères humaines, car ils sont chaque fois rimage de la dernière séparation. Et puis, ce temps si sombre, cette pluie continuelle... Notre départ pour Paris, le lendemain de Noël, s'effectua par un temps semblable... Mon Dieu, l'heure approche, la voiture va arriver... Protégez mon Gérald et son petit compagnon. Il faut espérer qu'ils arriveront sans accident sous cette garde de Dieu et protégés aussi par la Sainte Vierge, que mère a choisie pour la gardienne de son fils.

Jeudi 1 1 octobre.

J'éprouve plus fortement que jamais le vide affreux qu'une séparation fait à Tâme; on n'apprécie bien ceux qu'on aime qu'en les quittant, triste expérience!... O mon Dieu, en notre cœur tout se greffe si facilement, le plaisir comme la douleur, fleurs sombres ou couleur de rose. Et puis, le temps vient, il passe sur tout cela y il ^alise tout, ce temps que l'on voudrait

retenir aux beaux jours et qu'on trouve si long parfois à nous apporter le bonheur.

Hier encore, il était là près de nous, à la même heure, et qu'il en est loin à présent, ô mon Dieu!

Mère et moi, nous restons seules toutes deux. Voilà l'hiver, les longues veillées vont recommencer, et chaque semaine, comme consolation, nous arrivera la lettre si impatiemment attendue de la Flèche... Et puis, dans dix mois, le revoir !

Il va reprendre, en attendant , son apprentissage de la vie militaire; mon Dieu, &ites que ses bonnes résolutions ne Tabandonnent pas ; que la force de caractère qu^il a montrée jusqu^à ce jour soit employée tout entière à persévérer dans la voie du bien, et qu'il nous revienne encore, le bon et franc Gérald, si chéri par ses parents , si aimé de ses amis !

Sarnifidi 30 octobre.

Encore un souvenir de ces bonnes vacances passées avec mon Gérald. Il y a de cela quinze jours. A quatre heures , après avoir embrassé tout notre cher monde qui retournait à ses pénates , nous grimpâmes lestement sur la banquette du char-à-bancs arrêté devant la porte de notre bonne tante, et nous voilà partis pour huit grands jours.

Dans les récits de mère, qu'il faisait si bon écouter autrefois, près du lit de souffrance de notre pauvre

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père, qui, pour nous égayer, riait et jouait avec nous, et de la cheminée où un bon feu pétillant ajoutait encore son charme à ceux quMne histoire vraie nous faisait éprouver, le nom de Romémont revenait sans cesse, et c^était toujours avec les saules creux où notre mère, notre tante, notre oncle et les petits cousins et cousines, qui maintenant sont grands, établissaient leur domicile. Et puis, les dînettes près du bois, les feux dans les champs, les champignons qu'on allait chercher en troupe dans le pré Notre-Dame, les ermitages, les grottes, les veillées au coin du feu de la grande cuisine de la ferme. C'était plus quMl n'en fallait pour faire de Romémont un paradis terrestre à nos yeux d'enfants

Plus tard, quand j'eus six ans, grand-père m^emmena sculette dans sa voiture comme une grande personne, et pour la première fois je vis, pour m'en ressouvenir, •son rosier du Bois-le-Comte. Sa charmante petite campagne était encore alors dans Péclat de sa fraîcheur , et pourtant les noisettes étaient mûres et les raisins pas faits pour des goujats. Je me souviens de la vraie dînette que l'excellent vieillard me prépara avec sa bonté ordinaire, de tous les soins qu^il prit de ma petite personne, et des bonnes et touchantes histoires qu^il me raconta au retour, en me prenant sur ses genoux.

Chaque fois que depuis j'ai passé près du Bois-le-

Comte, maintenant si dégradé, cette scène de ma toute petite enfance m'est revenue, et cette année, une bonne prière et un regret se sont attachés à ce cher souvenir du toit et des tourelles de Romémont

Vendredi i6 novembre.

Suis-je bien vraiment la petite fille qui , il y a cinq ans, était à la fois triste et joyeuse d'avoir atteint Tâge à deux chiffres? — Mon Dieu, oui ; à part quelques centimètres de plus, je suis toujours la même, quoique mon extérieur ait changé en grandissant.

Ce qui , en dépit du temps , est resté moi, c'est mon âme; elle est toujours ce qu'elle était, avec ses faiblesses et ses misères.

Quand un printemps , un été et un automne nous ramènent l'hiver; quand les jours, succédant aux jours, viennent ajouter un an à mon âge, je pousse un soupir de regret et je m'arrête, et après avoir jeté un regard en arrière, bien souvent une larme s'échappe de mes yeux.

Aujourd'hui, plus que jamais, je me sens le cœur triste, et les quinze années que Dieu m'a permis de passer sur la terre m'ont paru si courtes que je me prends à les regretter.

A quinze ans, on secoue pour toujours la fraîche couronne de Fenfence, on la voit s'effeuiller. C'est une

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première halte dans la vie; le chemin s'élargit peutêtre, mais en est-il plus beau, plus souriant? L'esprit gagnc-t-il à ce changement? La pensée s'élèvera-t-elle , ainsi qu'on le dît? Et le cœur, le cœur, cette partie si aimante de Thomme, y gagnera-t-il? Et. l'expérience, cette fleur que l'on ne possède qu'au prix de tant de défloraisons et de douleurs , mérite-t-elle sérieusement la perte de nos brillantes , douces et suaves illusions d'enfant?

Enfin, la vie est bien courte, puisqu'elle se compose de ces anniversaires si prompts à se succéder. Il me semble qu'à peine six mois ont passé depuis le moment oti ma plume et mon cœur traduisaient si incorrectement sur ce journal l'impression de mes quatorze ans et les beaux projets d'amélioration morale qui , hélas ! ont duré ce que durent les roses.

O instabilité de l'âme, tu me fais douter de moimême I Je me trouve si lâche, et je n'ai pas la force de retenir sans cesse ma volonté rebelle, qui veut aujourd'hui ce qu'elle ne voudra plus demain. Ce serait une bien utile chose pour moi si je me rendais esclave de ma parole; car, enfin, je fais souvent de si beaux rêves, et je me fais une teUe idée de la perfection, que, la pratique s'en mêlant, je serais presque une petite sainte.

La belle vertu que la persévérance! je comprends qu'elle ne peut descendre du ciel que soutenue par la

l6 JOURNAL DE IIARIE-EDMÉE.

grâce de Dieu; sans cela, elle est boiteuse, et alors, gare à la pauvre âme éprise de philosophie qui espérerait la retenir! la persévérance ouvre ses ailes et se sauve en Paradis rejoindre sa chère compagne, sans laquelle elle ne peut rien.

Quand jetais petite, je regardais comme de grands personnages ceux ou celles qui avaient quinze ans; je les entourais de la triple auréole de la sagesse, de la raison , de la grandeur, et sans jamais désirer cet heureux âge, je pensais ne jamais l'atteindre; mais je comptais sans le temps, qui vient de me conduire jusqu^à ma quinzième année, et qui va reprendre son rôle de guide jusqu^au seuil de Péternité.

Je ne veux pas terminer ces réflexions sans rendre une action de grâces au Seigneur. Qu^avais-je fait de plus que toute autre pour qu'il me laissât sur la terre, tandis qu'autour de moi des amies, des en&nts de mon âge me quittaient sur la route que nous suivions ensemble, pour se coucher sous la froide pierre du tombeau? Hélas! mon Dieu, je n'ai rien fait pour vous remercier de la grâce de la vie. A mon âge, tant de saints avaient déjà mérité votre amour! je vous en demande pardon. Mais à cette grâce de la vie, vous avez ajouté celle de me faire naître au sein d'une famille sincèrement catholique, et tant d'autres en sont privés! Encore une fois, merci, mon Dieu! mais ajoutez encore une faveur nouvelle , celle de la persévérance à

toutes ces grâces reçues, de la persévérance pour accomplir mes bonnes résolutions, car sans vous, Seigneur, je ne suis que faiblesse et misère. Avec votre grâce, je me relève et la force devient mon partage.

17 novembre.

Les deux petites G... sont venues vers quatre heures; je leur ai &it réciter un peu de catéchisme avec quelques explications. Ces pauvres enfants n^entendent parler religion que chez nous. Cest pourquoi mère et moi nous essayons de rassembler dans leur ingrate mémoire les quelques lambeaux de catéchisme qu^elles ont gardés de leur première communion. Je demandais à Marceline pourquoi nous étions sur la terre? Elle a cherché quelque temps, et puis elle m^a répondu triomphante :

— « Oh! mademoiselle, c'est pour travailler, boire, manger, dormir et dire des prières. »

La pauvre petite ne se doutait pas qu^en faisant la parade l'âme, elle me donnait là une réponse qui eût déconcerté des savants ou des esprits forts , qui font descendre au plus bas Tâme de Thomme , en ne supposant d^autre but à la vie que les simples satisfactions matérielles. La fille du peuple, l'ignorante enfant trouvait, elle, nécessaires le travail et la prière.

l8 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

Jeudi 2 a novembre.

Enfin, j*ai pris le magnanime parti de me lever à <inq heures et demie , et j'ai été aujourd'hui à la première messe avec mère. Il faut ajouter bien vite que je n'ai pas grand mérite à cela , car Tavance que ce lever matinal me procure est tout profit pour moi. Et puis, •ce qui m'a décidée, c'est que vraiment je trouve mes journées trop courtes et la vie si fugitive, et cela depuis quelque temps me faisait faire des réflexions philosophiques tout à fait hors de saison. Je suis ravie, enchantée de ce prolongement de mes jours, qui ne me coûte qu'un léger sacrifice.

Nos bons parents sont arrivés un peu tard, et nous avons été les voir ce soir, chez notre tante, oti ils avaient dîné. Quel bonheur de reprendre avec ma chère petite Marie- Emile nos causeries et nos études musicales, entreprises avec tant de succès de son côté et une si magnifique nonchalance du mien ! et notre ouvroir à la maison qui va aussi recommencer

Dernièrement, tout en causant avec ma plus ancienne Ouvrière, mon amie Céline, nous nous sommes laissé entraîner par les souvenirs de sept années, et nous éprouvions un vrai bonheur à nous retrouver ainsi aux jours de notre petite enfance, lisant sur le toit de zinc, exposées toutes deux aux ardeurs d'un soleil de juillet, iieu de prédilection où nous passions une partie de nos

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journées, étendues sur un fin paillasson que nous avions installé (toujours sur le fameux toit); nous venions y passer aussi quelques heures lorsqu'une belle nuit d'été nous le permettait, à examiner, à admirer les astres, parmi lesquels nous avions choisi notre étoile... Et puis, et puis, que de rêves fleuris, que de belles choses nous voyions dans ces extases enfantines, et combien nous nous aimions!... Puis, remontant le cours de toutes ces années passées, si rapides, nous redisions à tout instant cette phrase que Ton croirait Tunique partage de la vieillesse, ce : <c T'en souvienstu? » dernier reflet des joies naïves de Tenfance, parfum suave qu'exhale toujours la fleur du souvenir.

26 novembre.

La lettre de notre cher Gé vient d'arriver, renfermant un mot de son répétiteur; il nous donne d'excellents témoignages de satisfaction pour notre sergent-major. Que je suis heureuse de le sentir ainsi apprécié de ses maîtres et surtout de les voir constater sa persévérance !

Quel excellent modèle à suivre, n'est-ce pas, Marie- Edmée?

Dimanche s décembre.

Encore un mois de moins pour moi sur la terre, un

pas de plus vers la tombe?... Cest aujourd'hui le pre-

mier dimanche de TAvent, de ce temps figuratif dont chaque semaine représente mille ans d^attente et d'espoir. Captifs délivrés de la prison éternelle, nous avons vu luire, le beau jour de la Rédemption, et plus heureux que les Juifs, que les saints patriarches, nous trouvons la route du salut lumineuse et tracée par le sang d'un Dieu ; nous avons une nouvelle loi à suivre, et cette loi est toute de miséricorde et d*amour.

Sursum corda! nous dit la voix de TÉglise. En haut vos cœurs, vos espérances et votre amour! Exilé, lève tes yeux voilés par les larmes. La patrie! oh ! quel écho puissant ce mot a dans le cœur de Thomme , la patrie ! c'est là que sont tous nos souvenirs et toutes nos espérances. Notre famille, le cœur, la pensée, tout est là... Et si la patrie de ce monde a tant d^attraits , que sera-ce donc, Seigneur, que sera-ce du ciel où est placé votre trône, où s'envolent Tune après l'autre les plus pures, les plus saintes affections d'ici-bas? de ce séjour de paix, de félicité éternelle que l'œil de l'homme n'a point vu, que son oreille n'a pas entendu et que son cœur n'a pas pressenti ? . . . .

Le ciel, c'est Dieu, disait aujourd'hui le prédicateur. Je m'arrête ici... Ces seuls mots ont une grande profondeur; ils en disent plus que la plume n'en pourrait écrire, plus que la parole n'en saurait exprimer.

Hier, aucune de mes ouvrières n'est venue, et cependant nous avons un vêtement complet à confectionner.

Mais ce qui est différé n'est pas perdu , et notre petite protégée n'y perdra rien pour attendre.

Mercredi 5 décembre.

Ma bonne mère, en allant changer les livres à la bibliothèque, a eu Tattention de me choisir la vie de Jeanne d'Arc de Gœrres, traduction de Léon Bore. Je suis enchantée de lire enfin la vie un peu détaillée de cette héroïne française, mon génie de prédilection.

Les premières pages de ce livre (car je n'en ai encore lu que quelques pages) sont celles de la vie d'une sainte. Cette humble bergère pratiquait les vertus de la jeune fille au plus haut degré; elle faisait Taumône à la façon des Vincent de Paul et des Geneviève Cousin , donnant son nécessaire à de plus pauvres qu'elle. La vue des anges gardiens lui était familière dès son enfance. Plus tard , les archanges et les saints vinrent la visiter et lui donner le courage nécessaire pour accomplir sa mission. Y a-t-il quelque chose de plus touchant, de plus surnaturel dans la vie de sainte Geneviève et des autres vierges martyres que l'Église a placées sur ses autels? Dans ses victoires ne reconnaît-on pas le doigt de Dieu, et si l'on veut absolument des miracles pour la canoniser, Jeanne, n'en est-elle pas un vivant? Une pauvre paysanne comme elle délivrant un pays qu'un Dunois, un Lahirc, un Xaintrailles , et tant

d'autres, n'ont pu sauver avec toute leur bravoure et leur science militaire! Enfin, le procès de Jeanne vient mettre le sceau à son caractère de sainte. Il en fait une martyre.

« Vous serez persécutés à cause de moi, » a dit Jésus.

Qui le fut plus qu'elle? — Enfin, cette vie miraculeuse se termina sur un bûcher allumé par des mains anglaises, et Jeanne alla rejoindre au ciel les saintes , compagnes de sa vie, qui Yj appelaient.

Le bûcher de Rouen denllnde une réparation plus éclatante encore que Pacte de réhabilitation obtenu par la mère de Jeanne. Que ce soit notre siècle qui ait la gloire de la proclamer sainte, c'est là, Seigneur, mon plus ardent désir, et j'appelle ce jour de toutes mes prières et de tous mes vœux.

Vendredi 7 décembre.

Les assiettes et les souliers avec leur contenu ont fait bien des heureux. Oh! oui, heureux âge que celui-là, oti les bonbons du 6 décembre ont une saveur qu'eux seuls tiennent du ciel, oh la foi est si naïve et si douce! On dirait que ces âmes dépaysées sur la terre, se ressouvenant des splendeurs des cieux , ne se plaisent que dans le merveilleux. Ces petits cœurs si expansifs et si tendres l'acceptent; ils voient sans étonnement la majesté des saints descendre jusqu'à eux.

« Bienheureux les cœurs purs, a dit Jésus, car ils. Ycrront Dieu. »

Il faudrait que tous ceux qui approchent ces petits anges fussent bien persuadés de cette parole divine. Il faudrait qu'au lieu de profiter de la foi charmante qu'ont les enfants en la parole des grandes personnes^ pour leur faire ces contes absurdes de Barbe^bleue, etc.,^ on dirigeât leur imagination, ainsi que mère le fit pour nous, vers la légende sublime des Saints. Le merveilleux s'y trouve assez , je pense. Perrault a-t-il mis des épisodes plus touchants, plus extraordinaires dans ses contes du temps passé, que les miracles des disciples de la croix n'en fournissent à chaque page de leur vie? Mais on préfère enchanter ou frapper l'imagination, en contant l'Ogre du Petit Poucet ou la Belle au bois^ dormant, et Riquet à la houppe, et l'innocent Petit Chaperon rouge. Il y a une haute morale, je le sais, cachée dans ces histoires; mais l'enfant est-il capable d'en saisir la portée? Prend-on même la peine de lai leur faire comprendre? et ne vaut-il pas mieux leur conter une histoire vraie d'où le merveilleux n'est pas exclu, et qui les charmerait tout autant, j'en réponds?

Lundi 10 décembre.

Samedi matin, jour de l'Immaculée Conception, il y^ a eu messe à six heures, à la chapelle de la Sainte-

Vierge. C'est toujours avec émotion que j^assiste à ces messes matinales. II y a, dans Pobscurité qui règne dans Téglise, un je ne sais quoi qui ramène la pensée à ces jours de deuil et de persécution, oti les premiers chrétiens, réfugiés dans les catacombes, célébraient leurs mystères. Quelle ferveur dans Tâme de ces généreux disciples du Christ qui venaient à la table sainte recevoir le pain des forts, le gage d'une éternelle vie, ignorant si le jour qui se levait sur leur tête ne serait pas le dernier! Il n'est pas encore bien éloigné de nous, cet autre temps de persécution, où les chrétiens furent obligés de se cacher pour célébrer leur culte. Oui, Jésus de Nazareth , au temps de la Terreur, avait encore de fidèles adorateurs sur la terre de France, et le souvenir de tant d'apôtres martyrs ranime ma ferveur. J'aime à prier dans nos églises aux pâles et vacillantes lueurs des cierges, au milieu des ténèbres, et de mon cœur s'échappent mes meilleures prières.

Samedi i5 décembre.

Ce matin , j'ai été porter avec mère la robe de deuil confectionnée pour notre petite orpheline Maria Saint- P***. Sa pauvre mère nous a beaucoup remerciées, et nous l'avons quittée, en recommandant à Tenfant de venir, la veille de Noël, chercher le cadeau du petit Jésus. Jamais je n'ai monté de si étroits escaliers.

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Quand on pense que le pauvre M. Saint-P*** les descendait et les montait encore, quelques jours avant sa mort, perclus comme il Tétait! Je ne sais comment cela lui fut possible, moi qui ai failli tomber plusieurs fois.

17 décembre.

Aujourd'hui, par un froid de Russie, nous nous acheminâmes tant bien que mal vers le Sacré-Cœur, poursuivies par les lamentations d^un plus frileux que nous qui maugréait aussi contre les visites faites en semblable saison. Nous trouvâmes madame Clotilde toujours bonne et charmante , selon son habitude, et aussi heureuse qu^il est possible de.Tétre ici-bas. Malgré le froid, j'ai voulu bien activement terminer cette journée commencée avec un brin de paresse, et, grâce à Dieu, qui a pris en considération ma bonne volonté, j^'y ai réussi, et je me couche ayant la conscience en paix.

Samedi 22 décembre.

La pensée de la mort se présente si souvent à mon esprit!... Je la trouve partout et toujours, dans la fleur qui s^efTeuille aussi bien que dans Tédifice qui croule, dans le présent comme dans le passé. Tantôt elle se généralise à mes yeux, lorsque l'histoire déroule devant eux des générations sans nombre ; tantôt je la découvre

OU la devine dans les plus petites créations de la nature, et quand je vois Tinsecte mourir. Il y a quelques jours, son froid me saisit au cœur comme un vague pressentiment.

Nous allions chez Mathilde; il était tard, et la neige tombait abondante et pressée, couvrant de ses blancs flocons les branches dépouillées de feuilles et les sentiers délaissés par les promeneurs. Tout était calme et silencieux; seul, le vent gémissait dans les grands arbres de la Pépinière... Où étiez-vous, groupes élégants, fleurs charmantes, fraîcheur du printemps, parure de Tété, musique enchanteresse, enfants rieurs qui preniez vos ébats dans l'herbe émailléePOU étiez-vous, petits oiseaux dont les. douces mélodies me faisaient rêver? Beau soleil qui éclairais ces scènes de joie et d'amour, où étais-tu? Tout s'est enfui devant l'hiver, cette mort de la nature, et les plaisirs du printemps étaient ensevelis sous le linceul que la neige avait étendu partout. Je m'arrêtai quelques minutes dans l'allée du jardin à la vue de cette triste métamorphose; une larme se glissa sous ma paupière, et tout naturellement je priai pour les morts.

Mardi a6 décembre.

Notre journée tout entière du lundi s'est passée à visiter les boutiques et à arranger mon arbre de Noël. Henriette est venue m'aider ; elle a apporté sa quote-part

de friandises et de gâteries à suspendre aux branches du beau sapin que père Etienne, son jardinier, avait apporté le matin... Quand les papillotes de toutes couleurs, les noix dorées furent placées, les bougies allumées, les jouets, poupées, tabliers, bonnets, jaquettes, etc., furent étalés sur la table autour du grand arbre, le tout était vraiment merveilleux et féerique.

A sept heures, nos chères petites filles entraient accompagnées de tous les bambins et bambines de leur famille, en tout dix-huit, et leurs bons visages étonnés, leurs cris de joie témoignaient assez de leur admiration; mais la joie fut bien autrement grande, lorsque toutes ces belles choses passèrent des branches de sapin dans la poche de leurs tabliers, qu'il leur fut permis de dégarnir la table. Et combien ce fut bon et attendrissant pour nous de les voir tous ensuite agenouillés devant ma chapelle et remerciant TEnfant Jésus!

3 1 décembre.

Je termine ici Tannée 1860... Puisse le Seigneur me pardonner les fautes dont je me suis rendue coupable pendant ces douze mois, et bénir Tannée que je vais commencer et que je puis ne pas finir sur la terre !

Qu'il bénisse ma bonne mère, mon cher et bien-

aimé Gérald ! qu'il nous préserve de tous les maux , du mal moral surtout!

Mais si le bras de votre justice doit s'appesantir sur nos têtes, donnez-nous, ô mon Dieu, la résignation pour supporter l'épreuve! Dans la joie comme dans Taffliction, que votre volonté se fasse et non pas la nôtre, Seigneur Jésus!

Samedi 5 janyier.

En ce jour de la semaine consacré à la sainte Vierge, je veux commencer mon premier journal de Tannée sous les auspices de cette bonne mère.

Agréable surprise du jour de Tan î La lettre de notre Gé nous arrive chargée de souhaits, de baisers, de caresses, signée d^une main de caporal

Cher petit, quelle bonne nouvelle ce succès est pour nous ! N Vst-ce pas toujours l'assurance de son application soutenue, de cet amour du devoir dont il nous a donné tant de preuves Tan dernier? Ce premier grade de Tannée a fait verser des larmes de joie à Theureuse mère du petit caporal, et moi, sa grande sœur, j'en suis toute fière, et je ne prononce le nom de mon Gérald qu^avec une orgueilleuse satisfaction.

Ohl oui, mon Dieu, je l'aime ce bon frère que vous m'avez donné, je Paime avec une force d'âme dont je ne me croyais pas capable, et mon cœur, qui semble peut-être froid, est tout feu et tout ardeur, quand il s'agit de Gérald.

Au commencement de l'année, il est d'usage de souhaiter mille joies à ceux que nous connaissons, à ceux

que nous aimons. Mon âme, mon cœur, mon esprit se réunissent pour former des souhaits, sinon aussi chaleureusement exprimés,. du moins profondément sentis, pour le bonheur de ma mère et pour celui de mon frère.

Le bonheur de ma mère! ô mon Dieu, vous avez nommé ses enfants les premiers ouvriers appelés à cet édifice. Gérald remplit consciencieusement sa tâche; mais moi! moi qui parle si bien du bonheur de ma mère, plus je réfléchis et plus Je me trouve, je ne puis dire mauvaise, mais imparfaite. Est-ce que mon caractère inégal n'assombrit pas quelquefois ce foyer domestique, qui doit être égayé et embelli par une jeune fille bonne et pieuse? Puisse cette nouvelle année qui se présente voilée à nos curieux regards m^apporter à moi, dans ses cadeaux qu'elle prodigue à tous indistinctement, une petite vertu, bien humble, n'importe laquelle! oh! comme elle sera la bienvenue dans ma pauvre âme si vide et si misérable !

Pour mon frère, que de beaux rêves ma vagabonde imagination brode en lettres d'or sur ce voile qui me cache son avenir! Je lui donne la bravoure d'un César, d'un Roland sur le champ de bataille, la piété d'un Turenne, le génie d'un Napoléon, rien ne m'arrête, et pour lui je monte, je vole toujours, toujours plus haut ! . . . Rien ! ... Je me trompe. . . Mon Dieu ! à la pensée que mon Gérald pourrait vous oublier complètement

au milieu des grandeurs de ce monde, ma main, si habile à lui élever cet échafaudage de lauriers , détruit tout son ouvrage, et je détourne les yeux de la fumée qui s'échappe de cette gloire humaine. Je n'aspire plus pour mon frère qu'à Punique nécessaire, à la grande affaire du salut.

Mercredi 9 janvier.

Je suis d'une paresse dont rien n'approche; je me sens lâche pour m'habiller, pour enfiler une aiguille, pour saisir une plume, pour moins que cela encore, et cela- constitue un fort mauvais caractère que je mets sur le dos du temps dont nous subissons l'influence glaciale, nous qui ne sommes pas des Lapons... Est-ce bien le temps qu'il faut accuser, dis, Marie-Edmée? — J'interroge ma conscience, et elle me répond avec son impitoyable franchise un non qui me fait trembler. Je serai donc toujours la même ?

Vendredi 1 1 janvier.

« Le grand malheur de notre siècle, a dit le R. Père G***, c'est la substitution des lois et maximes du monde aux lois et aux maximes de Dieu. »

Cette première réflexion m'a frappée d'autant plus qu'en elle je trouvais traduite et exprimée une pensée vague, indécise qui souvent me poursuit. Il n'est pas besoin d'être parfait catholique ou profond philosophe

32 JOURNAL DE MARIE-EDMés.

pour voir où tendent les efforts, le travail, les désirs et les espérances de la multitude. La science, les arts, Tindustrie semblent ne vouloir se réunir que dans ce but unique de rétablir ici-bas le paradis terrestre, cet Éden perdu par Adam en même temps que l'innocence. La jouissance matérielle, voilà Tidéal. L^humanité tout entière (sauf de rares , belles et consolantes exceptions} se prépare une transformation semblable à celle de Nabuchodonosor. Si , du moins , Fœil effrayé pouvait se reposer sur le nombre considérable de ces âmes qui passent pour pieuses , sur ces femmes mondaines qui se croient telles parce qu'elles assistent régulièrement aux offices divins, parce qu'elles reçoivent les sacrements avec une certaine ferveur, parce qu'elles font encore assez facilement l'aumône aux pauvres, en un mot, parce qu'elles ont la pratique! Elles pratiquent, oui! mais le véritable esprit de la religion du Christ, Tont-elles? le comprennent-elles, cet esprit? Voyez quel prestige le nom, la richesse, les honneurs possèdent encore à leurs yeux, et le dédain ou la froideur glaciale qu'elles affectent envers le malheureux ! Voyez si pour elles les bienheureux sont les pauvres, si la vraie charité, le noble et grand amour de Dieu est dans leur cœur. N'est-ce pas plutôt l'esprit du monde qui règne là, toujours en maître, là où devrait régner l'esprit de Dieu? Et voilà principalement ce qui scandalise les faibles, et voilà ce qui éloigne de Dieu ceux à qui

ÀNNÉK 1861. 33

nous devons tous, tant que nous sommes, catholiques petits et grands, le bon exemple.

Je m^aperçois que j'entreprends un vrai sermon. En voilà bien assez pour me rappeler ces pensées si vraies et si fortement exprimées par le saint prêtre qui nous exhorta ainsi durant une semaine. Nous avons communié, mère et moi, le lendemain qui termina cette retraite.

Mon Dieu , puissent les résolutions que j'y ai prises avoir d'heureux résultats; puissé-je mener une vie véritablement pieuse, une vie charitable qui fasse aimer par moi la religion à ceux qui m'entourent, et puisque vous avez fait luire la lumière de votre Esprit de vérité dans mon âme, accordez-moi la grâce de mettre en pratique les saintes maximes de l'Évangile !

Hier, en faisant ma classe du dimanche, je demandai, au beau milieu d'une dictée que je faisais à mes savantes de huit ans, ce que c'était que la campagne. A cette demande, vingt-cinq petites têtes se levèrent, et bouche béante sans rien pouvoir aniculer, attendirent la réponse que me fît une de leurs compagnes^ après quelques instants de réflexion. C'était un de ces intelligents diablotins que je rencontre partout oti il se fait du tapage. Elle se leva et me répondit avec une expression indéfinissable de mépris et d'étonnement pour ma demande, que toutes semblaient trouver étrange :

— a Mademoiselle, c'est un endroit ous qui g'nia des paysans, quoi! »

Le mot paysan était pour elle synonyme d'ours , de poulet, de dindon. Naturellement, je partis de là pour faire une courte, mais sérieuse explication de la vie des champs, des services que les laboureurs nous rendent. En un mot, je tâchai de réhabiliter à leurs yeux les paysans, mais je crains bien d'avoir fait de Téloquence et de la charité pour le roi de Prusse.

Que d'ignorance, que de préjugés dans ce peuple des villes! Que de véritable amour il faudrait pour s'appro cher d'eux, afin d'éclairer leur intelligence, de disposer leur cœur et de leur faire mieux comprendre les maximes chrétiennes! Que je les envie, ceux qui ont le pouvoir de changer ainsi les âmes ! car ce sont les saints.

Samedi 19 janvier.

Que de choses à conter sur cette journée si remplie de jeudi dernier! Un goûter chez madame X... et un dîner chez une autre madame. C'était beaucoup, c'est trop peut-être pour un jour; mais que faire à cela? Je me résignai à cette double invitation et je me dirigeai chez Henriette, au sortir de la réunion Saint- Joseph.

Ce qui me charme et m'intéresse le plus dans une assemblée quelconque, c'est l'observation des caractères.

des physionomies, des manières des jeunes filles avec lesquelles je me trouve.

Ce n'est pas une revue critique, car je ne trahis jamais les défauts que je remarque, tandis que les qualités naturelles ou acquises de mes compagnes trouvent en moi une admiratrice assurée; mais j'éprouve un besoin intime d^étudier et d'approfondir certaines natures qui me frappent au premier abord, soit par leurs contrastes apparents, soir par leur unité, tantôt pour ne pas les choquer, et tantôt pour trouver l'occasion de leur être serviable ou de leur faire plaisir.

J'aime enfin à connaître mes gens.

Je fus reçue par la bande joyeuse avec une gaieté tout aimable. Henriette m'embrassa , dès qu'elle me vit entrer, Emilie me sauta au cou avec une effusion qui me fit un vrai plaisir... Je me costumai à la hâte, et j'entrai en scène, car j'arrivais au beau milieu d'une charade... Quelle était cette charade et ce que nous y fîmes? ce sont là des détails bien insignifiants, mais ce qui ne sera pas insignifiant pour moi plus tard, ce sont les noms et les traits distinctifs de celles avec lesquelles je me trouvais.

Nous jouons à la sellette. Nous sommes toutes assises, dans la chambre de travail ; c'est le moment le plus favorable pour mon examen, puisque c'est le seul où nous nous trouvons au repos.

Une gracieuse jeune fille de quatorze à quinze ans

est assise sur le fauteuil de Taccusé. A son air un peu nonchalant et à Téclat singulier de ses yeux noirs, on dirait une créole de la Martinique. Je repose avec plaisir mon regard sur cette charmante enfant et sur le pur ovale de son visage; le charme répandu sur toute sa personne me fait penser aux filles de TOrient; cependant Gabrielle est bien Française. Elle a la vivacité et Tesprit du pays; c'est une gentille pensionnaire et une bonne enfant.

Celle qui parcourt nos rangs et recueille les voix est aussi blonde que Gabrielle est brune; son regard pur et limpide a je ne sais quoi de triste et de doux qui attire; sa taille est frêle et élancée. C'est Léonie , la fille d^un réfugié polonais.

Ensuite, je vois non loin de la sellette, une grande et forte fillette, qui nous dépasse de la tête, et que Ton prendrait facilement pour la mère des plus petites d'entre nous.

Auprès de moi est un groupe de trois mignonnes espiègles. Clotilde vient de lancer un bon mot, car Henriette, la fille du colonel, éclate de rire, de ce bon rire d'enfant gâté qui lui va si bien. Il faut que le trait ait été bien vif, puisque un léger sourire éclaircit le visage si grave et si sévère de Louise, la petite orpheline.

Pour Emilie, on dirait aussi sa gaieté éteinte pour le moment, mais attendez, et dans quelques secondes, un

feu roulant d'observations spirituelles va s'échapper de ses' lèvres, qui sourient si finement en regardant la belle Gabrielle. Sans nul doute elle va être prise, car ses accusations ont un caractère si original qu'on les distingue entre toutes.

Pour compléter le tableau, les enfants du censeur jouent dans un coin de la chambre avec l'aimable et bonne Henriette qui essaye de les distraire.

Moi, je suis assise auprès du piano. Là, je crains d'avoir un air trop mélancolique, résultat immanquable de ces réflexions philosophiques auquelles tout examen me conduit inévitablement.

Lundi 2 1 janvier.

J'ai utilisé mon crayon samedi dernier, et voici comment :

Mademoiselle J..., fille d'un riche fabricant de broderies, ayant appris, par la renommée du quartier, qui n'est autre que la petite Joséphine , Tenfant de notre débarrasseuse (i ) et Tune de mes écolières, que je dessinais et reproduisais les yeux, le nez et la bouche de mes modèles, voire même ma propre personne, ce qui est une pure. imagination de sa part (car jamais encore je n'ai eu cette audace), mademoiselle J... elle-même est

(i) La femme de ménage.

venue réclamer de mon obligeance quelques traits de crayon sur une feuille de papier... Laquelle était la plus contente du modèle ou de Tartiste? Je ne sais pour ce qui est d'elle, mais moi, j'étais enchantée de faire poser mon rêve, car j'ai souvent rêvé de la dessiner. Il faut dire que cette jeune fille est ma voisine, que sa fenêtre est en face de la mienne , et qu'il n'est pas de jour que je ne l'admire et que je ne la contemple appuyée au balcon , seule ou babillant avec une amie de son âge. Rien de si ravissant que cette jeune fille : Elle a seize ans au plus; ses yeux, d'un brun clair, ont une transparence et une limpidité suaves; de grands cils d'un noir bleu les ombragent et donnent à sa physionomie une remarquable douceur; un nez à la courbe fine et gracieuse, une bouche fraîche et mignonne, tout cela placé dans un ovale parfait, encadré de petites boucles à la Sévigné, espèce de nuage d'or autour de ce jeune et rayonnant visage. Voilà la jolie Rose (c'est là son nom) que mon inhabile 'pinceau a rendue bien imparfaitement.

Mercredi 23 janvier.

C'était l'heure qui sert de transition entre le jour qui s'en va et la nuit qui s'avance, l'heure inspiratrice du poëte , l'heure chérie du paresseux. J'avais abandonné l'ouvrage, et, assise sur les genoux de ma bonne mère emmigrainée , j'essayais de calmer son mal avec quel«

ques bonnes caresses, lorsque... ohl inspiration céleste T je me retourne du côté de la cheminée. La queue de ma robe couvrait entièrement le feu et flambait mieux qu'une bûche de Noël. Me précipiter au milieu de la chambre, étouifer de mon mieux l'enveloppe brûlante^ ce fut l'affaire d'un instant, car ma bonne mère, au risque de se brûler affreusement , eut bien vite comprimé le reste de la flamme, et je dus m'estimer bien heureuse de n'avoir pas fini mes jours à la façon du bon roi Stanislas, duc de Lorraine et de Bar... Le soir, mère n'avait plus sa migraine, et nous allâmes remercier Dieu à l'heure de la bénédiction de Toctave de saint Sébastien.

Deux de mes petites écolières viennent de prendre leur leçon. Je suis fort contente d'elles. Ce sont de si bonnes enfants qu'il m'en coûte bien peu de leur faire du bien. Élevées par une pieuse et bonne mère, Cèlestine et Marie comprennent facilement l'instruction qu'elles reçoivent à la maison. Quoique très-pauvres, elle^ sont toujours d'une propreté exemplaire. Les moindres choses qu'on leur donne sont mises à profit par les mains laborieuses et habiles de la mère ; aussi , je trouve qu'elles cousent déjà très-bien. Je ne puis, en les voyant, m'empêcher de les comparer aux enfants qui étaient là, avant-hier, à leur place et qui nous donnent tant de mal sans aucun résultat à attendre. Qui sait? je me trompe peut-être. Essayer de leur faire du bien ,.

n'est-ce pas aussi nous faire la charité à nous-mêmes? et je considère ces pauvres chères enfants comme nous étant très-utiles.

Samedi 2 février.

Encore un triste souvenir à ajouter à tous ceux qui assiègent mon âme, lorsque je soulève par la pensée le linceul qui recouvre les restes d'un mort chéri.

Cest aujourd'hui le cinquième açniversaire du jour qui nous rendit orphelins. Pauvre père! je te vois encore, je te verrai toujours étendu sur ce lit de souffrance qui pour toi se changea en lit mortuaire. Je vois ta pâle et belle figure, et il me semble sentir le froid glacial de ton front de marbre, lorsque j'y déposai mon dernier baiser.

Une jeune fille, je pourrais dire une sainte, morte dans tout Téclat de sa jeunesse, et déjà mûre pour le ciel, écrivait dans un livre que je lisais ces jours derniers : « Il faut avoir vu mourir un être aimé pour comprendre ce que c'est que la mort! » Hélas! à présent, je la connais, moi, en attendant le jour oli je l'expérimenterai. Je suis jeune, et pourtant quels vides afifreux elle a faits autour de moi! Les saints et les poètes ont comparé la vie à bien des choses, ce n'est en réalité qu'un court pèlerinage et une halte au milieu des tombeaux. A mesure qu'on avance, ceux qui s'étaient mis en marche avec vous s'arrêtent et se couchent dans

une de ces fosses ouvertes. Quelquefois, vieux et courbés par les Éatigues et les aspérités du chemin, on arrive au bout d*une longue carrière , mais on est seul !

Mercredi 6 février.

J'ai commencé un canon d'autel samedi dernier. Je puise, p)our Torner, quelques inspirations dans mon livre de la Vie des Saints, si parfaitement illustré. Le premier de mes désirs fut de le posséder, il m'en souvient , et ma bonne mère ne tarda pas à me satisfaire. Cette première composition artistique me plaît beaucoup. Je suis si heureuse d'utiliser les dispositions qui me viennent de Dieu , pour embellir ses autels ! J'agis certainement en intéressée, car là tout est charme pour moi et m'aide à progresser et à persévérer; mais je prévois d'avance qu'il me faudra non-seulement du talent, mais du temps et de la patience pour en venir à bout.

Vendredi 1 5 février.

Voici le Carême. Adieu au vilain temps de carnaval qui nous fait voir la presque totalité du genre humain sous un terrible masque de passions démasquées; adieu aux extravagances et aux folies de la populace démuselée. Voici venir quarante jours de pénitence. Puissent-ils &ire contre-poids, dans la balance de la justice éternelle.

à ces trois jours d*étourdissement ! vous êtes plein de miséricorde , et j'espère en vous, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font

Vendredi 22 février.

En général, lorsque je prends Phéroïque détermination d'ouvrir mon journal , ce que je considère comme un devoir, Je redeviens Tindolente enfant qui, autrefois, perdait toute idée en face d'une composition de style ou d'une lettre de nouvel an. Petit à petit, je secoue cette apathie naturelle, ma volonté prend le dessus, et à force d'interroger le plafond de ma chambre ou le coin du ciel gris que j'entrevois à travers les vitres de ma fenêtre, la folle du logis quitte son domaine nuageux et vient aider ma plume griffonneuse.

Donc, je me retrouvais aujourd'hui dans cette disposition de quasi-paresse que je viens de décrire , et de velléité d'action, lorsque le jour, en illuminant ma chambrette, m'apporta une vague espérance, et un rayon de soleil me fit l'effet d'un avant-coure.ur du printemps. Cependant la pluie, l'insipide pluie tombe toujours, les branches sont encore bien dépouillées , la race humaine ne quitte pas plus les moelleux manchons que les affreux cache-nez, et moi-même je rêve fleurs et promenades auprès d'un feu brillant qui chante l'hiver et renvoie le printemps au beau mois de mai, encore si loin de nous.

Où vais-je chercher la saison des roses? — En &it de verdure, les oignons de tulipes qui fleurissent seuls la chambre de tante essayent de récréer mes pauvres yeux... Oui , mais il y a dans Tair ce je ne sais quoi qui vous épanouit et vous enchante ; l'atmosphère est plus douce , on pressent le réveil de la nature, et , pour ma part , je saisis avec bonheur cette perspective de soleil , de joies et de fleurs, que me donne la simple vue de cet éphémère rayon du matin.

Je recommence la composition de mon canon... C'est toute une quinzaine perdue pour cet important travail. J'ai abandonné le style fantaisie, et je me décide p)our les arabesques, que je tire de mon cerveau, comme les autres formes que j'abandonne; mais j'espère cette fois être plus satisfaite de mon œuvre , et ne pas me laisser décourager par une première déception. Courage donc, Marie-Edmée, et vive labeur I

Samedi 23 février.

Ce matin est mort un pauvre poitrinaire dont maman s'occupait beaucoup depuis une semaine. Ce malheureux étant hostile à toute pratique religieuse et dans un état désespéré, une bonne femme de son quartier eut l'idée de venir en parler à mère, qui n'hésita pas à aller visiter cet homme qu'on lui dépeignait sous les couleurs les plus eflfrayantes , car le mal ou l'irréligion

Pavait rendu presque furieux. Vendredi dernier, il ne voulait pas entendre parler de prêtre, mais il accueillit mère avec calme et même avec joie. Le lendemain il consentait à laisser approcher le jeune vicaire de la paroisse, qui est un saint; il y a de cela huit jours. Toute sa colèj-e était passée, et mère eut la consolation, le soir même, de trouver un agneau bien résigné à la place du malheureux dont elle m'avait dépeint si douloureusement le triste état.

Cette conversion subite est encore un bienfait de la Sainte Vierge , en laquelle ce pauvre malade eut toujours une grande confiance. Ce serait une fleur de plus à ajouter à cette guirlande (Tex-voto que la souffrante humanité tresse depuis deux mille ans au Refuge des pécheurs, au Salut des infirmes. Cet homme le comprenait si bien, qu'il serrait avec une joie inexprimable la médaille que mère lui avait donnée, et sa reconnaissance était sans bornes. Il est mort aujourd'hui... un samedi. Ne dirait-on pas qu'il attendait ce jour, pour araître devant son Juge?

On célèbre demain une des fêtes du Saint-Sacrement. J'irai me confesser tout à l'heure, afin de pouvoir gagner l'indulgence que les associés reçoivent en ce jour. Quel trésor que ces indulgences dont nous pouvons donner une part à nos chers défunts !

Samedi 3 mars.

Malgré le boa. accueil qui nous attend toujours à X..., chaque fois qu'il s'agit de visites à faire, à recevoir ou à rendre, mes sourcils se froncent, mon caractère se rembrunit , et je ne me décide qu'après avoir récité un chapelet interminable de doléances et de récriminations contre les exigences de la politesse, le soleil, la pluie ou le vent. Toute la veille et la matinée du jeudi, je m'insurgeai contre le projet qui m'enlevait à la fois une bonne après-midi passée avec Marie-Emile et un long jour de peinture et de tranquille travail, ce qui retarde de beaucoup mon canon. Malgré les raisonnements logiques et tout à fait chrétiens de ma bonne mère, ma pauvre tête ne tournait plus dans le bon sens. Heureusement, mon habitude d'examen prit le dessus; je cherchai le bon côté de la chose, je me grondai en moi-même de cette nouvelle faiblesse , et je pris bravement mon parti de sacrifier au savoir-vivre.

Tout en marchant à la façon du maladroit astrologue de la Fontaine, j'arrivai enfin devant la porte de la propriété de ma cousine. Que de fois n'en ai-je pas passé le seuil I Tantôt suivant le joyeux cortège d'un baptême, nous souriions au nouveau-né; tantôt graves et émus, nous suivions à l'église une première communiante, radieuse de bonheur sous ses longs voiles blancs. Hélas! nous le franchîmes aussi avec des vêtements de

deuil... Quoi d'étonnant à cela? La mort n'est-elle pas le dernier mot de Phistoire d'une vie, quelque heureuse ou quelque éprouvée qu'elle ait été? Ainsi, toujours le fond d'une pensée qui me ramène inévitablement à la mort. C'est l'écho terrible de toute parole qui sort de ma bouche, la réponse impitoyable que le passé envoie aux questions que je lui adresse sans me lasser jamais.

L'adoration perpétuelle se célébrait hier dans la petite église du village. On l'avait parée de ses plus beaux ornements, et les fleurs et l'encens étaient prodigués sur l'autel , les cœurs s'élevaient vers Dieu et les fronts s'inclinaient sur la terre. Ohî oui, je vous aime, fêtes consolantes de ma religion, et je bénis Dieu de cette bonne journée!

Dimanche 10 mars,

La classe étant fermée aujourd'hui, mère, pour employer saintement notre dimanche, m'emmena visiter deux de ses familles. Madame C***, la pauvre poitrinaire, que je crois toujours à toute extrémité, était assise sur le petit balcon de bois, donnant sur la cour de la maison qu'elle habite. Un rayon de soleil y brillait, et j'admirais en moi-même la disposition de ce logement de pauvres artisans. Que n'ont-ils tous ainsi un peu d'espace libre entre les murs noircis qui les entourent! que n'ont-ils la vue d'un coin du ciel bleu,

pour reposer leur regard sans cesse attaché à la terre, afin de ranimer en eux Tespérance d'une vie meilleure où la misère et la douleur n'existent pas !

Dans Tautre ménage, pas d'air, pas d'horizon; la fenêtre donnait sur la rue, et Dieu sait quelle rue!... La chambre, dénudée et misérable, n'avait même pas l'ornement que Dieu envoie dans la chaumière du pauvre comme dans le palais du riche , le folâtre rayon qui, se jouant sur un front attristé, ramène parfois le sourire sur les lèvres et un élan de reconnaissance vers Dieu. Une pauvre mère y berçait un enfant chétif et pâle , tandis que le père fumait silencieusement sa pipe , assis dans le coin le plus sombre. Après le récit des douleurs (récit intarissable comme la source d'où il découle) , la mère nous montra son petit enfant. Quelle est la mère, pauvre ou riche, qui ne veuille faire admirer, voir, aimer cet être chéri sur lequel se concentrent son admiration et son amour?... Nous avions apporté quelques objets de layette, mais tout était trop grand pour ce pauvre bébé; aussi je compte faire confectionner par mes gentilles ouvrières ou fabriquer moi-même un nouvel habillement que je porterai dimanche prochain. Néanmoins, je ne suis pas sortie triste de cette chambre, mais édifiée et heureuse, car si la résignation et la confiance en la Providence sont toujours un bon et beau spectacle à contempler, ces vertus sont sublimes chez le malheureux. Notre sainte

religion possède seule le secret de ce baume divin pour les blessures du cœur que rien de terrestre ne saurait cicatriser.

Mardi 12 mars.

Cest dimanche prochain la première communion de Marguerite. Notre projet d'y assister s'est évanoui sous les impitoyables réflexions que dame Raison nous a suggérées. Il faut avouer que c'est pour moi un vrai sacrifice ; j'aurais tant aimé à voir ma pieuse et charmante petite fleur sous son voile de communiante ! Les sapins des Vosges ont en outre tant d'attraits pour moi, et le mot voyage tant de fascination pour ma vagabonde imagination! Quelle belle occasion de mériter, et de m'écrier en même temps avec le sage : Vanité des projets de l'homme! Encore une déception, un autre rêve déçu!

Eh bien, je suis incorrigible, et sur ces débris j'en élève d'autres qui peut-être ne résisteront pas plus au souffle destructeur de la réalité.

Dimanche 17 mars.

Visite à nos chères cousines du Sacré-Cœur, puis pèlerinage à Bon-Secours, d'où nous revenons à l'instant par le plus beau temps, le temps le plus réjouissant, le plus radieux que l'on puisse espérer au mois de

mars pour une première communion. Chère petite Marguerite, que ne puîs-je t*em brasser aujourd'hui I . . .

Dimanche des Rameaux.

Oh! comme il manquait à la fête de ce jour, notre bon et vénéré pasteur! II y a un an, il s'avançait, toujours noble et plein de majesté, à la suite de la procession, la palme bénite à la main. Il est impossible d'apporter dans les cérémonies de notre culte plus de grandeur, de pénétration, de sainteté et de dignité qu'il ne faisait. Sa présence était le complément des fêtes qui nous réunissaient au pied de l'autel... Que de souvenirs me sont venus aujourd'hui! que de réminiscences de cette autre fête des Rameaux! L'an dernier, j'allais suspendre au chevet de mon pauvre grandpère le buis qui, deux jours plus tard, devait protéger son cercueil.

Dieu seul sait tous les événements que ces branches fleuries consacreront cette année, les unes suspendues au berceau de l'enfant comme un gage d'espérance pourla vie terrestre; les autres, semblables au rameau de la colombe, en bénissant une tombe, donneront au juste le signal de la délivrance.

5o JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

Mercredi saint, 27 mars.

Cétait vers six heures du soir. Mère et moi, pour clore notre dimanche, nous nous acheminions vers Bon-Secours. Après y avoir terminé nos prières, nous revînmes en ville, non pas en longeant le faubourg, mais en suivant les petits sentiers qui conduisent au Sacré-Cœur.

La plume de Thomme ne saura jamais assez bien décrire ce beau spectacle de la nature; son pinceau même ne nous en donne qu'une image effacée, et moi j'oserais tenter dans cet humble récit de mes jours de jeune fille ce à quoi les plus grands génies n'ont pu atteindre! Non, je ne veux rien décrire, je veux seulement me souvenir de cette longue promenade solitaire, troublée à peine par le bruit vague et lointain qui s'échappait de la ville.

Pas de femmes en toilette, ainsi qu'on en rencontre sur nos places publiques; pas d'oisifs fumant leur cigare, mais, de temps à autre, un paysan ou une pauvre femme qui nous souhaitait un cordial bonsoir. Je réfléchissais avec mère sur la douceur d'une pareille soirée et d'un calme semblable, et j'enviais les anachorètes, les bergers qui vivent toujours en face de la nature, loin des hommes et de leurs misères... Mais je ne suis pas exclusive pour cela. Que deviendrait la société si tous ses membres, à l'imitation des oiseaux nocturnes,

ANNÉE l86x. 5l

fuyaient les lieux habités et s^enfonçaient dans les profondeurs des forêts ou dans les plaines arides du désert?... Semblable chose ne peut même être supposée... Les hommes voyageront dans les airs, feroot des choses reconnues impossibles par leurs aïeux;, mais jamais la folie de tout abandonner ne leur viendra en masse. Le sublime détachement ne sera jamais universel. L'homme est fait pour vivre en société; aussi je puis sans inquiétude admirer les ermites et les bergers... Ce sont d*heureuses mais rares exceptions.

Mes pas, dirigés en sens contraire de celui que nous suivions dimanche, firent rétrograder ma mémoire, au lieu de m'arréter au présent. Nous longions les rues étroites de la ville vieille; nous venions de franchir la porte de la vieille citadelle, et je regardais tristement les anciennes fortifications , les bastions dont il reste à peine quelques vestiges, les vieux hôtels des nobles familles, blanchis ou enluminés de jaune, et je pensais

Quel est celui qui ne pense pas, à la vue de ce qui reste du vieux temps? Alors, dans ces intimes conversations de Tâme avec les souvenirs, notre imagination va fouiller dans ces ruines parlantes, et les pierres noircies ont un langage plein d'éloquence qui nous parle de Dieu, aussi bien que celui des oiseaux qui gazouillent. Elles nous disent le néant de Phomme et la

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vanité des grandeurs, la fragilité des souvenirs. En les voyant, nous pensons à ceux pour qui elles furent des tours et des murailles, à ceux pour qui elles devinrent des palais, et les mœurs religieuses et chevaleresques de nos pères nous reviennent à la mémoire. Nous nous demandons si la religion a vraiment progressé avec notre civilisation; si le pas que nous avons fait est aussi grand qu'on veut bien le dire; si le bien, le beau et le vrai sont plus pratiqués^ plus admirés, plus généralisés, au dix-neuvième siècle , qu'au moyen âge ou aux premiers siècles de notre ère.

Ces boîtes blanches, alignées et confortables, ces belles maisons neuves, lorsqu'on leur demande une parole, un quelque chose qui parle au cœur, à défaut de charmer les yeux, que nous disent-elles?

« Nous sommes nées d'hier, ne nous demandez rien du passé; nous sommes aujourd'hui la demeure de l'industriel dont les sacs d'écus ont aidé à nous bâtir. Aussi fragiles que la fortune dont nous sommes les temples , attendez quelques années encore , et nous ne serons plus, et nul souvenir bienfaisant au cœur, salutaire pour Tâme, ne témoignera de nous. »

Voilà ce que me disent, à moi, ces coffres si bien clos. Que diront-ils de plus aux siècles futurs si le temps, par extraordinaire, en laisse un debout?

Je dessine et je peins toujours. Mon canon avance, et je me réjouis de le voir placé sur le petit autel go-

thique de Téglise qui se bâtit à Buissoncourt. Pour Tornement de ce temple de Dieu, je fais déjà bien d'autres rêves. J'aperçois de mes yeux de prophétesse un tableau dont je serai Tauteur, qui rappellera ma sainte patronne aux paysans de ce village qu'habite encore la bonne vieille nourrice de mère. Quelle présomption que cet ex-voto! car je lui en dois un, n'est-ce pas ?

Que de projets qui sentent les quinze ans!

Jour de Pâques, 3 1 mars.

Enfin V Angélus de midi vient de réveiller le soleil , ce beau dormeur qui semblait vouloir rester en bonnet de nuit tout le jour et ne prendre pas sa part à la fête de la Résurrection.

Tout en saisissant mon journal , je lui jette un regard de satisfaction et plein de reconnaissance aussi, car il est en train de me réchauffer, moi et toute la nature. Il va sécher la boue des rues et des chemins, et les allées du cimetière qui étaient en si piteux état durant la semaine sainte.

Le jour d'hier était triste, plus triste encore pour mère et pour moi, qui suivions le convoi d'un pauvre jeune poitrinaire, mort à l'hôpital, et que mère allait visiter.

Mourir si jeune! que c*est triste, ô mon Dieu! Mou-

rir, quand on laisse une pauvre mère désolée, dont on était la seule consolation, Punique soutien? Mourir, descendre dans la fosse , quand PÉglise et la nature s'unissent pour chanter la Résurrection !

Et pourtant, qu'est<e donc que la vie pour que Ton en vienne à la regretter ainsi ? Pourquoi, lorsqu'il faut l'abandonner, ne se souvient-on que de la faible part de joie mêlée si étrangement aux épreuves qui nous ont abattus et laissés meurtris sur la route?

Oui, je crois qu'après les déchirements du cœur, qui se sépare de tout ce qu'il aime sur cette terre, il y a encore des compensations à une mort prématurée. On vous plaint, on vous regrette presque toujours, et votre souvenir reste consolant dans la mémoire de ceux qui vous ont connu... Que de nobles et bons vieillards, plus respectables encore par leurs souffrances que par leurs cheveux blancs, sans attendre la mort, se voient déjà oubliés de leur vivant I

Oh ! oui , si une longue vie était un bonheur, il ne se distinguerait des autres que par une plus large part de larmes destinées à la racheter.

Dire que ce printemps qui m'enchante, donne le coup de la mort à tant de jeunes poitrinaires! Ils s'éteignent, au premier rayon bienfaisant du soleil, comme la lampe des malades, aux premières lueurs de l'aube; et comme la veilleuse est un souvenir de la nuit lorsque le jour paraît, de même la vue ou la mort d'un

poitrinaire nous serre le cœur et contraste avec notre âme, en ce jour de la Résurrection

24 mars.

Que cette fête de Pâques est heureusement placée à l'entrée du printemps, au moment où tout revit et s'épanouit sur la terre? La religion sanctifie la joie de nos cœurs, et c'est vraiment notre âme, notre esprit, tout notre être enfin qui tressaille et célèbre le bonheur qui nous inonde de toutes parts , dans cet élan de joie sublime traduit par V Alléluia dont les voûtes de la cathédrale retentissaient ce matin. Que nous sommes donc heureux d'être chrétiens! Les Juifs aussi ont leur Pâque, c'est vrai; mais que leur fête est pâle et triste en comparaison de la nôtre? Cette fête de leur délivrance me fait l'effet de n'éclairer que les ténèbres, ainsi que l'astre des nuits; elle ne les dissipe pas entièrement. Une belle nuit, c'est toujours une nuit; tandis que notre fête de Pâques, ainsi que le soleil, luit en plein jour; elle nous échauffe et nous éclaire d'un rayon plus brillant qui vivifie et réjouit nos cœurs.

Jeadi 1 1 avril.

C'était hier un triste jour, un de ces jours dont se sème la vie, à mesure qu'on avance, ainsi que les feuilles mortes, à la saison d'automne. Les anniversaires se

succèdent, mais ils amènent plus souvent une larme qu'un sourire. Pourquoi? Je l'ignore... Il y a tant de pourquoi que je ne puis résoudre! et, d'ailleurs, est-ce à quinze ans que l'on peut trouver la solution des douleurs humaines? Je pleure souvent, en pensant à mon grand-père; mais lorsque arrive le jour qui me rappelle celui de sa mort, je comprends de plus en plus ce qu'est cette suprême séparation. Il y a déjà un an qu'il nous a quittés. Ce mot déjà dit bien des choses. Nous trouvons les années trop courtes; mais quand la mort viendra me chercher, que me semblera donc la vie? — Quand à mon tour je franchirai le seuil de ce lieu inconnu, région du mystère qui m'attend par delà la vie, que me semblera celle-ci , en face de l'éternité?

Quand je pense à ces choses, mon esprit se perd, et je comprends les fous, à cause du trouble étrange qu'elles opèrent dans mon intelligence, je comprends surtout la sublime folie des Saints, en sentant le mépris dont mon âme se sent pénétrée pour tout ce qui n'est pas éternel.

Que du moins je prie avec ferveur pour l'âme de mon pauvre grand-père! Que je prie pour lui, puisque la prière est la seule chose qui puisse lui être profitable, lui prouver que je l'ai aimé et que je pense toujours à lui!

Lundi i5 avril.

a Réformez vos mauvaises habitudes, car ce sont des tyrans domestiques », nous disait le sermon d'hier. J'espère que ce conseil ne sera pas perdu pour moi.

Il est onze heures du matin , et pour preuve de ma conversion, Je me suis levée avec le jour, et je viens causer avec mon journal , après une autre causerie épistolaire, si j'en ai encore le temps. Je sors du cours de dessin pour lequel ma cousine était venue me chercher.

J'ai retrouvé là quelques anciennes élèves. Mademoiselle *** a entrepris la peinture à l'huile; Mademoiselle *** a passé de l'étude de l'estompe à celle du pastel, et la belle Mademoiselle D*** a toujours sa pose mélancolique, en face d'un dessin qui n'avance jamais. Puis des places vides, et d'autres occupées par de nouvelles jeunes filles. Seuls, M. Leborne et son atelier n'ont pas changé.

Ma réinstallation s'est faite en face d'un beau plâtre qui, malgré ses yeux sans prunelles, possède un regard qui fait trembler. Il me semblait connaître de longue date ce front vaste où la pensée pourrait se lire, ces sourcils froncés, cette bouche fine et dédaigneuse, la courbe de ce nez aquilin , cette expression mélancolique et majestueuse , ce je ne sais quoi qui semble être le sceau du génie... et pourtant j'hésitais à lui donner un nom. Les Apollon, les Achille, les dieux, les demi-

dieux et les héros se ressemblent tant sous ce moule uniforme qui nivelle toutes les grandeurs anciennes et modernes au rang de modèles de dessin.

Heureusement pour l'avancement de mon esquisse ai-je trouvé le nom de ce buste inconnu. Quel autre que Napoléon I^' possède un pareil regard?

Dimanche 28 avril.

Combien de fois mère ne m'a-t-elle pas dit en parlant d'hier :

— Quel beau JQur!... quelle joie du ciel!... et si je n'ai pas répété ces exclamations aussi souvent qu'elle , c'est que je pensais , c'est que je comptais écrire mon journal. J'avais aussi cherché un écho pour mes paroles, mais j'ai bientôt lassé ceux qui m'écoutaient. Ne vaut-il pas mieux confier mes impressions aux feuilles d'un mémorial que de les sentir incomprises ou accusées d'exaltation?

C'était le dernier jour de la retraite. La chapelle du Sacré-Cœur était éblouissante de lumières et de fleurs; les bancs se remplissaient de femmes élégantes, et l'orgue faisait entendre une mélodie suave comme tout ce qui nous entourait. Enfin Monseigneur (i) entra.

(i) Mgr Darboy, le futur archevêque de Paris.

Sa voix grave et sonore, avec ce style concis et énergique qui lui est propre, résuma tous les conseils de la retraite.

Jusque-là, tout nous avait été commun avec le reste de Tassistance; mais après avoir causé quelque temps dans le vestibule, après la bénédiction, nous vîmes toutes ces dames se diriger de nouveau vers la chapelle. Le mot procession était répété autour de nous, mais croyant que, seules, les Enfants de Marie devaient en faire partie, ma tante, Violette, mère et moi, en personnes discrètes, nous allions nous retirer, lorsque Clotilde nous aperçut et vint nous engager à suivre la procession qui se mettait en marche, ce que nous fîmes bien simplement.

Des voix célestes se faisaient entendre non loin de moi ; bientôt leurs accents s^affaiblirent et devinrent à peine distincts. C'est que la procession que nous ne pouvions plus apercevoir pénétrait dans les jardins, tandis que nous passions seulement le seuil du vestibule. Bientôt les dalles de pierre firent place aux allées du parc, les bosquets succédaient aux bosquets et quelques branches de lilas en venaient couper la verdure monotone. Tout était calitie au ciel et sur ce coin de terre, le soleil s'était voilé de beaux nuages blancs, mais on le sentait là; il n'y avait de vent que ce qu'il en fallait pour agiter les rubans des bannières et soulever le

6o JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

voile de la vierge que les Enfants de Marie avaient semé de roses

Nous étions de retour au couvent, et la procession marchait toujours ; elle gravissait un étage, puis deux... puis trois... et rien ne semblait Tarrêter. Déjà, je me demandais où cette marche indéfinissable allait nous conduire , lorsqu'un parfum d'encens se fit sentir. Nous franchîmes une porte ouverte, et dans une antichambre nous aperçûmes les bannières... Je fis encore un pas et je m'arrêtai stupéfaite ou plutôt en extase. . .

Ce n'était plus la terre, mais un coin du ciel qui s'offrait à mes yeux... La chapelle des Enfants de Marie, qui m'était tout à fait inconnue, était ornée de branches de lis; des milliers de lumières, des fleurs naturelles ravissantes, de riches draperies lui donnaient un air de fête inaccoutumé. Quelques petits enfants habillés de blanc et groupés dans un coin... les voix des jeunes filles qui me semblaient encore plus suaves» il y avait dans tout cela une surprise indicible, un scintillement que je suis impuissante à définir.

Le Père J*** voulut couronner sa retraite, en recommandant à la Sainte Vierge toutes les personnes qui l'avaient suivie, puis fit l'acte de consécration. Après quoi, la foule se retira pieusement pour aller mettre en pratique, au milieu du monde, les préceptes du divin modèle médités dans la retraite du Sacré-Cœur.

Jeudi 9 mai.

La mélancolie est une triste chose, et rien ne se gagne si facilement. Un soufHe dans Pair, une feuille qui tombe, un rayon de soleil qui pâlit, en voilà assez pour me jeter du noir dans Pâme. Quel enfantillage, n'est-ce pas? Tout à l'heure je lisais la vie de Fra Angelico, ce moine angélique, j'ai levé les yeux et je me suis aperçue que la .fin du jour arrivait

Déjà l'Ascension ! me disais-je aujourd'hui, en contemplant d'un œil effrayé notre calendrier , qui , avec l'horloge, est pour moi la personnification du temps, et je regardais la place vide du cierge pascal avec un sentiment de regret.

On me trouverait ridicule si je faisais toutes mes réflexions à haute voix. Pourtant, c'est là une pensée qui me poursuit constamment. Je regarde chaque jour qui s'éteint comme un ami que je ne verrai plus... Cette année, je n'ai que quinze ans, mais l'année prochaine, j'en aurai seize... Une fois ces jours passés, la vie marchera vite pour moi, et la mort ne se fera pas attendre...

Je lis ou plutôt je dévore la vie de madame Swet- •chine. Quelle intelligence d'élite, quel trésor de science et quelle âme de sainte se cachent sous ce nom vénéré !

Dimanche 19 mai (jour de la Pentecôte.]

Il est dit dans Tévangile de ce jour qu'au moment de la descente du Saint-Esprit, il se fit un grand bruit dans le ciel , et la terre n'est pas silencieuse, au jour de cet anniversaire. Depuis ce matin, le son joyeux des cloches ne cesse de se faire entendre. Je suis vraiment aux premières places pour en bien jouir, et je ne me lasse pas de les écouter. Pour moi, il n'y a aucune harmonie qui vaille celle-là, et qui réponde mieux aux sentiments divers de l'âme.

C'est un Sursum corda dans les jours de fête, pour remercier le Seigneur et le louer ; c'est un Deprofundis dans les jours de pénitence et de deuil ; c'est la voix du repentir ou de la consolation, et toujours leur vibration élève mon cœur vers Dieu.

Oui, sonnez, cloches bénies, appelez les brebis, réunissez les fidèles... Que nos prières s'élèvent et parviennent jusqu'à r Esprit-Saint ! Que les dons reçus par les Apôtres nous trouvent préparés comme eux à les recevoir dignement!

La force, la douce et sublime force chrétienne, nous est si nécessaire pour résister au courant du monde! La science nous est si utile pour apprendre à vous connaître, ô mon Dieu ! et pour pénétrer aussi cet abîme insondable de nous-mêmes! Salomon vous demanda la sagesse. En nous l'accordant , ne la séparez pas de la

persévérance. Que les sept dons reçus à la confirmation s'emparent de notre esprit, si disposé, hélas! à borner ses idées aux joies extérieures ! Mon Dieu , je lisais encore, il y a peu de jours, que la vie doit être regardée comme un pèlerinage; mais que de distractions sur cette route, que d'épreuves aussi! que d'obstacles, que de chutes , si votre Esprit ne nous éclaire et ne nous soutient !

Vendredi 34 mai.

Je préfère de beaucoup écrire mon journal à la tombée de la nuit. Si cette disposition nuit à mes pauvres yeux, autre chose y gagne en moi; j'ai Tesprit moins préoccupé de l'avenir.

Avec le soleil , toutes mes espérances se sont endormies : le crépuscule contient à lui seul pour moi plus de présent que toutes les heures de la journée. Ce moment indécis, que je devine sans voir, laisse aux reflets du soleil couchant le soin de colorer nos illusions, et à la majesté calme et triste du soir celui de réveiller le souvenir. Ainsi , je vois avec les yeux de mon imagination ce ravissant chalet de Sainte- Thérèse , dans sa toilette printanière , oasis placée au milieu des sapins et au pied d'une montagne par l'esprit poétique de mon oncle, et tout embaumé par les fleurs et par les plantes grimpantes que ma tante sème avec tant de profusion autour de ses balcons. J'ai reçu ce matin une lettre de

Violette, qui vient de s*y installer... Habitants et habitation de Sainte-Thérèse réalisent pour moi un véritable paradis terrestre, plus enviable mille fois que le féerique château de Versailles.

Jeudi 6 juin.

11 est presque décidé que nous n'irons pas dans les Vosges cette année. Si ce voyage était remplacé par un autre dont le but serait le cher village de Domremy, quel bonheur j'en éprouverais !

Voir la patrie de Jeanne d'Arc a toujours été un de mes plus doux rêves. La réalité serait un de mes plus beaux jours ! . . . .

Lundi 10 juin.

Depuis jeudi toutes mes occupations ordinaires ont été suspendues. J'avais consacré mon temps et toutes mes aptitudes à la confection de notre reposoir. Pauvre reposoir! ....

Après avoir travaillé constamment avec Louise, Élise, nos bonnes voisines, et un grand nombre d'autres personnes, le devant d'autel, les gradins, les guirlandes et les colonnes de mousse et de lierre étaient heureusement terminés, quelques heures avant la procession... Nous revêtons à la hâte nos toilettes blanches, nous quittons l'église après les vêpres, et nous voilà en marche

Malgré le soleil et notre ferme espérance , un vent léger commença à se faîre sentir; il soulevait les voiles que nous portions baissés, les franges delà bannière s'agitaient doucement, et la procession s'avançait toujours... Tout à coup, un roulement de tonnerre se fit entendre, un autre lui succéda rapidement, et en quelques minutes Torage fit des progrès effrayants. De gros nuages sombres répandaient un demi-jour sur la place, et le vent augmentait de violence, et cependant nous avancions toujours dans un ordre parfait.

La musique du collège accueillit par un admirable morceau la sortie du Saint-Sacrement et les voix de nos congréganistes lui répondaient, entrecoupées de temps à autre par un formidable coup de tonnerre.

Louise, qui se trouvait placée devant moi, se retourna de mon côté :

— « Voilà la pluie, Marie, » me dit-elle. Je relevai mon voile et j'aperçus quelques parapluies ouverts.

— « Ne nous inquiétons pas, lui répondis -je, ce sont des poltrons. » A peine avais-je terminé ma phrase, qu'une pluie torrentielle inondait la place et la rue.

En un clin d'oeil , la procession se débanda et ce fut une déroute complète. La bannière et la personne qui la portait disparurent dans une allée. Seules, mes deux compagnes et moi, nous restâmes isolées au milieu de

la rue, ne sachant s'il fallait imiter un exemple aussi

peu français. Nous étions là, dans nos /r^îcA^^ toilettes, comme trois pauvres oiselets, lorsque Élise nous propose d'entrer chez une personne de sa connaissance, dont elle ne se rappelle plus au juste la demeure, et bien nous en prit, car on nous a dit depuis que cette personne était à la campagne.

Un obligeant coiffeur, voyant notre embarras, nous offrit un abri, et nous voilà pénétrant dans le magasin, puis, cédant à la prière de sa femme et de sa fille, montant à rétage supérieur, où elles nous reçurent bien aimablement dans une ravissante petite chambre. Ce fut là que nous passâmes un bon quart d'heure d'attente, car Torage, au lieu de diminuer, augmentait toujours. Les éclairs se succédaient d'une manière inquiétante. C'était une véritable scène de déluge. Enfin, nous profitâmes d'un moment d'éclaircie pour remercier du plus profond de l'âme nos hôtes généreux, et pour nous aventurer dans la rue, où nous rencontrâmes bientôt ma bonne mère et la femme de chambre d'Élise, qui nous cherchaient avec une inquiétude sans égale

Depuis hier , je ne cesse, en pensant à notre déroute , de répéter qu'on aurait dû , aux premières gouttes de pluie, retourner à l'église en bon ordre.

En effet, lorsqu'on passe un régiment en revue et que la pluie survient, je voudrais bien savoir si les soldats se sauvent à droite et à gauche. Et nous aurions

moins de courage, nous chrétiens, lorsqu^il s'agit d'une cérémonie religieuse? La pensée toilette viendrait changer un triomphe en fuite ridicule?... Pourquoi donc le pas de course est-il feit , si ce n'est pour ces circon- • stances? Qu'il remplace le sauve-qui-peut ei qu'il s'exécute en bon ordre, voilà tout ce quMl faudrait, d'autant plus que l'on est moyillé d'une façon aussi bien que de l'autre.

Vendredi 14 juin.

J'ai envie de constater ici l'achèvement sur mon album du portrait de Henri de la Rochejaquelein , d'après une gravure donnée à mon grand-père par le maréchal d'Elbée.

Ce n'est pas à la légère que je choisis mes modèles, et quiconque examinerait attentivement mon album pourrait deviner par là mon caractère et ses tendances

Il faut d'abord que la gravure soit bonne; puis que le sujet me plaise, ensuite que le héros me soit sympathique; et si fantaisie il y a, il faut encore que la fantaisie soit de mon goût.

Ai-je besoin maintenant de faire l'apologie de Henri de la Rochejaquelein? D'abord , je nfe m'y entendrais pas; ce que je puis seulement dire, c'est que le mot Vendéen a toujours trouvé un écho dans mon cœur; il est pour moi le synonyme de héros et de martyr... Celui qui se connaissait en hommes les a nommés des

géans , et moi , la petite fille d'un des leurs , c'est toujours avec enthousiasme que je prononce ou que j'entends prononcer leurs noms.

Il fait une chaleur étouffante; en été, je ne crois pas à l'hiver, car je vis du présent, et me contente d'espérer que le temps, cet invisible chemin de fer qui effleure les mois et les jours, voudra bien ne pas ralentir sa course et me conduire d'un bond au mois d'août, qui ramène l'oiseau Gérald au nid.

Dimanche i6 juia.

Est-ce la chaleur? est-ce l'effet d'un commencement de saison? mais depuis quelques* jours je me sens taciturne au possible. Lorsque j'ai pu rassembler mes idées (chose très-difficile, attendu qu'elles voyagent aux quatre points cardinaux) , je les vois au travers d'une masse de nuages. Tout se brouille et tout m'échappe; c'est une sorte de maladie noire dont je veux sortir; mais rien ne parvient à me distraire , et moins encore à m'égayer. Lorsque je jouis du soleil , c'est toujours au moment où il se voile; la fleur que j'admire, je la vois se flétrir au bout de quelques minutes... Du sérieux au grave, du grave au triste, j'égrène en un instant le chapelet de la rêverie.

Vendredi a 1 juin.

J'ai communié aujourd'hui pour mon bon petit frère. Je suis sûre qu'il sera bien gardé, tant que Pangélique bienheureux lui continuera sa protection; aussi mes prières ont été bien ferventes, et j'ai senti avec plus de force que jamais l'utilité de ce dogme si doux au cœur et rejeté par le protestantisme : le culte des saints.

Lundi 36 juin.

Si les quelques vides laissés dans ma journée d'hier par les offices n'avaient été occupés à trier une foule de paperasses, je me serais décidée généreusement à bavarder avec mon journal; mais hélas! puis-je résister à l'attrait qu'un retour vers le passé ne m'offre jamais impunément?

Or , dans tous ces vieux papiers , j'ai retrouvé quelques lettres de ma grand'mère , de petites missives griffonnées par la main encore inhabile de mon oncle Henri. Les confidences enfantines de mère, après son mariage, sa première garnison, et sa transformation subite de Benjamine ignorante en femme de ménage accomplie.

Parmi les feuilles jaunies de toutes ces correspondances, j'ai découvert la lettre que mon bon père, caserne au fort Saint-Irénée, à Lyon, écrivait à maman

le 3 OU 4 mars 1848. Pauvre père, avec quels élans de joie et de confiance il annonce la fin de ces premiers troubles, dans lesquels le repos de la France et de tant d'honnêtes gens se trouve compromis! Combien ces quelques lignes témoignent de son bonheur d'embrasser enfin sa femme et sa fille qu'il eût pu ne pas revoir!

Ensuite, j'allai fureter dans les papiers de grand-père, qui n'étaient pas encore classés. Dans un vieux portefeuille, j'ai réuni, il y a quatre ans, tous ses brevets, tous ses souvenirs militaires , et Dieu sait s'il y en a ! Là-dedans sont aussi rassemblés ses papiers de garde du corps , l'itinéraire de son voyage en Espagne , des proclamations de Louis XVIII dans cette année de 181 5, qui vit le dernier triomphe et la chute de Napoléon , et ce qui amena de bien tristes réflexions dans mon esprit, ces autres proclamations des alliés , pleines de phrases emphatiques et mensongères, cherchant à voiler par l'abondance des paroles, la gêne, l'inquiétude et l'indécis de leurs idées.

Ces souvenirs historiques mêlés à ceux de la famille, cet amas de parchemins et de feuilles poudreuses me donnaient pour ainsi dire l'ivresse du passé. Quel beau thème au service de mon imagination que toutes ces lignes tracées par des mains bien chères et que la mort a glacées! C'était avec un demi-serrement de cœur que je voyais mère séparer et déchirer tous les papiers inutiles. N'avaient-ils pas pris du temps à une existence

ANNÉE l86l. 71

fixée désormais dans réternité, à une âme qui, mieux que nous, en comprenait Pimportance ou la valeur?

La mort fauche toujours. Cette infatigable moissonneuse, qui ne connaît pas de saisons, m'empêche de la perdre de vue, à force d'agir autour de moi. D'abord , deux personnes de notre famille, cette année; puis mère revient chaque jour de l'hôpital, m'annonçant une mort de plus; elle est encore en ce moment près d'une de nos cousines , qui est très-mal. Mon excellente mère passe de malade en malade, de cercueil en cercueil , sans rien perdre de sa sérénité. J'ai connu une personne qui passait sa vie à ne pas vouloir mourir; maman profite de la sienne pour apprendre à mourir. Je ne voudrais pourtant pas être comme la première; mais j'ai peur de l'apprentissage, et l'expérience terrible, comme tout ce qui est vrai, me dit, par la voix du souvenir , que l'on meurt à quinze ans comme à soixante.

Que de bonnes causeries avec Célinette et ma grande Élise! que de joies d'une minute et de tristesses d'une heure j'aurais inscrites sur ce mémorial sans mon espèce de paresse! J'ai reçu une lettre de Violette, bien d'autres de mon cher petit firère , et une longue missive, timbrée d'Afrique. On ne m'oublie pas, et je pense toujours.

J'ai enrichi mon cahier mosaïque d'un trésor de plus. Je rends grâce à madame Tastu pour la façon dont elle a interprété le temps. Dans ces quelques

Stances, j'ai retrouvé une pensée que je ne puis traduire. J'y retrouve cette trinité mystérieuse qui compose ma vie, et qui me fait jouir à la fois aussi délicieusement que possible du Passé, du Présent et de l'Avenir (i).

Je n'ai pas besoin de crépuscule aujourd'hui pour ouvrir mon journal. Mon âme est heureuse en ce moment; la tristesse me fuit à tire-d'aile. Il y a en moi comme une harmonie de pensées qui se fondent dans une satisfaction réelle que je ne puis définir.

Mardi 23 juillet.

A part un grain de nonchalance que je mets sur le compte de l'été, une impatience bien compréhensible, puisque j'attends les vacances de mon Gérald , ma vie s^écoulQ piano , pianissimo. Je peins, je dessine, je travaille un peu , je lis beaucoup , et je médite passablement sur les choses visibles et invisibles , toujours in-

(i) Oh! pourquoi de ce temps, l'étoffe de la vie, Ne pouvons-nous, dis-moi, jouir à notre envie.

Sans la déchirer par lambeau?

Des trois formes qu'emprunte une essence commune. Passé, présent, futur, Thommen'en connaît qu'une Du sein maternel au tombeau. Etc....

(Poésies nouvelles.)

variable dans le fond de moi-même, puisque le fer ^le devient jamais or.

L'excellente mademoiselle E*** va quitter Nancy. Le peu de temps que je Tai connue a suffi pour me la faire apprécier. C'est une de ces âmes ardentes et affectueuses qui épuisent leur enveloppe mortelle et la consument à force de chaleur. J'ai causé bien longtemps aujourd'hui avec elle. Dans cette conversation, ainsi que dans bien d'autres , j'ai reconnu entre nos pensées une certaine analogie qui s'arrête pour moi' sur les limites de certaines choses que je traite de scrupules. Il y a autant de différences parmi les esprits que parmi les vues. Les vues basses ne regardent le monde qu'à travers un lorgnon; d'autres vues le contemplent par le petit côté de la lorgnette. Ainsi , j'ai rencontré des personnes qui agissent de même pour la religion. Les unes n'en voient surtout que les détails ; les autres , plus coupables ou moins éclairées, en regardent l'ensemble de loin. Parfois je crois trouver, dans les réflexions de cette jeune fille, une minutie que je n'aime pas quand il s'agit des choses religieuses; après cela, elle est si pieuse , que peut-être est-ce mon orgueil et non mon impartialité qui juge en ce moment.

Tout ce qui ne pense pas* comme moi me choque, comme si j'étais la sagesse incarnée. O Jésus! rendezmoi douce et humble!

y4 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

Samedi 27 juillet.

L'heure que je choisis pour rêver et écrire à mon aise est aussi celle où mère et moi allons promener nos personnes au delà des rues alignées de Nancy , dans les champs ou dans les faubourgs. Mon âme est aussi légère , aussi heureuse que Test mon corps , lorsque les limites élevées par les hommes disparaissent à mes yeux.

Il me feut de Tair, de l'espace, un vaste horizon, et le ciel et la liberté!

Hier, après le coucher du soleil, nous avons parcouru la ville vieille pour gagner les anciens remparts. La grande rue bruyante et populeuse était aussi animée que bien des quartiers de Paris. Les ouvrières étaient assises sur le pas de leur porte, jasant en véritables commères , tandis que leurs enfants se querellaient au milieu de la rue. Peu à peu l'aspect de ce quartier devint pour nous plus calme. Des passants glissaient en silence; de hautes et sombres maisons aux balcons de fer , les hôtels grandiosement tristes de la rue du Haut- Bourgeois se montraient à nos yeux. Les rumeurs et la gaieté triviale du plébéien ne se faisaient plus entendre qu'à de rares intervalles; elles venaient se briser contre la morne tristesse des nobles murailles qui nous entouraient.

Puis je passai le seuil de la citadelle. Tout en con-

sultant les souvenirs historiques restés dans ma mémoire, je regardais cette voûte noircie par le temps et qui avait vu passer les ducs de Lorraine, rayonnant d'orgueil après une victoire, bouillonnant d'ardeur avant la bataille, calmes et dignes au moment du triomphe.

Cest toujours avec une pénible émotion que je contemple les débris de nos remparts, où les ronces et les herbes sauvages croissent sur les ruines de nos bastions , tandis que des potagers immenses s'étendent le long des fossés et sur cette terre couverte autrefois par une armée lorraine et baignée aussi de sang humain.

Une vision belle et gracieuse me montre Henriette de Lorraine, héroïne dont je ne sais presque que le nom ; elle anime et rajeunit pour moi ces navrants souvenirs du passé. J'ai lu sa dernière histoire, il y a cinq ans, dans un livre de madame Voïard, et, depuis ce temps, je la vois partout , au milieu des ruines de nos anciens remparts.

Nous avons terminé cette longue promenade, en disant nos prières à la chapelle ronde. Pendant nos pérégrinations , la nuit était tout à fait venue. Neuf heures allaient sonner. Le cierge qui brûle toujours au pied de Notre-Dame de Pitié jetait quelques mourants reflets sur la tombe de Callot. Perçant de profondes ténèbres , l'œil se reposait avec plaisir sur la vacillante lueur de la lampe du sanctuaire qu'on entrevoyait au loin. Il ré-

gnait dans la chapelle une fraîcheur de tombe et un silence de mort que les pas des fidèles ne troublaient pas. Bientôt je ne vis plus que des places vides autour de moi. Je me crus seule avec mère, au milieu des mausolées et des pierres tombales, et j'eus peur. La statue de Philippe de Gueldre, éclairée faiblement, me laissait entrevoir la majestueuse abbesse drapée dans son voile de marbre, et cette vue n'était pas faite pour me rassurer... Bientôt un groupe de personnes, à la marche grave et mesurée , se détacha sur le fond noir du chœur; c'était plus qu'il n'en fallait pour me sembler étrange, et nous sortîmes de la chapelle.

Il ne me reste plus à faire que la miniature du lavabo, et j'aurai terminé mon canon. J'avoue qu'il me faut du courage pour l'achever; j'ai besoin de me répéter que, l'ayant commencé pour Dieu, c'est pour lui que je dois le finir.

Vendredi 2 août.

Il est enfin terminé, ce bienheureux canon, que je croyais ne voir jamais fini, j'y ai donné hier le dernier coup de pinceau. Aujourd'hui il se trouve chez le sculpteur qui doit en ciseler les cadres, et dans un mois tout au plus, je le verrai placé sur l'autel de Buissoncourt. En face de ces trois feuilles, qui témoignent de ma patience et surtout de ma persévérance, je ne m'en reconnais plus l'auteur. Je mets toute mon in-

crédulité dans ce doute et toute ma joie dans cette exclamation que je répète : Il est fini !

i3 août.

Si je t'ouvre aujourd'hui, cher journal, c'est pour te taire part de mon bonheur.

Voici notre Gérald de retour, sergent-major, ainsi que Tan dernier; il a obtenu dix premiers prix, plusieurs accessits et une mention d'honneur, succès bien fait pour me rendre fière de lui. Le cher petit est encore plus affectueux qu'autrefois (si c'est possible). Quant à sa modestie, elle pourrait devenir proverbiale, et je suis certaine maintenant de ne pas me faire d'illusion , en donnant à mon Gérald une nature d'élite. Il y a bien peu d'enfants qui réunissent à la raison l'intelligence et le cœur comme celui-là.

Nous reprenons nos anciennes causeries ; de nouveau nous fouillons ensemble nos souvenirs littéraires et historiques; nous sommes deux pour admirer Racine, Corneille, voire même Boileau; deux aussi pour nous enthousiasmer, au récit des grandes actions de nos capitaines, des Roland, des du Guesclin, des Turenne, etc. Je ne dis pas que nos esprits se rencontrent toujours dans un salut réciproque ; mais alors on évite les discussions, mon frère les déteste, et chacun passe de son côté, laissant le champ libre, lorsqu'il pourrait devenir un champ de bataille.

yS JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

Après les sérieuses conversations, nous ouvrons le livre des projets, et alors... vraiment nous sommes des enfants en vacances... Mère nous promet le voyage de Nancy à Saint-Dié, peut-être aussi celui de Vaucouleurs, une huitaine de jours à Romémont, au cher Romémont, ce paradis de mon enfance; et sur toutes les blanches pages que c^s noms propres déroulent, nous voyons de beaux jours semés de plaisirs , auxquels Renée, Marguerite et Marie-Emile viennent ajouter leurs rêves de treize ans.

Mercredi ai août.

Nous partons vendredi pour Domremy. Les apprêts" du voyage me forcent à abandonner le projet que j^avais formé d'écrire notre visite à Saint-Nicolas. Tout ce que je puis dire, c'est que j'ai trouvé ma petite cousine Jeanne charmante de toutes façons, et que ses parents nous ont fait un bien bon accueil.

Je vais commencer la première page réelle de mes vacances. Je ne puis croire que c'est bien moi, moi Marie- Edmée, qui vais contempler autrement que par l'imagination la chaumière de Jeanne d'Arc; heureusement, car je serais folle de joie, si j'en étais fermement persuadée. Le voyage de Suisse n'est rien auprès de celui-là... Aucune autre partie de plaisir ne peut lui être comparée.

Domremy est pour moi un idéal; jamais je n'ai osé

m'arréter à la pensée que je le verrais un jour. Voilà ce qui fait qu'à force 'de me réjouir aujourd'hui , je doute si réellement j'arriverai au bur.

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