‹ Le journal de Marie-EdméeChapitre 25 sur 36 · MES VACANCES · texte numérisé non relu

MES VACANCES

Ecrit dans la salle d'attente de première classe de Pagny- Vaucouleurs, le samedi 24 août, à huit heures du matin.

Partis hier matin de Nancy, nous avons passé la journée entière à Toul , où nous avons été reçus (cela va sans dire)"avec la plus grande affabilité.

Je ne sais si j'aurai ici le temps de décrire mon jour et ma nuit; j'attends la voiture qui doit nous conduire à Vaucouleurs, ce qui fait que je suis sur un qui-vive perpétuel. Avant de m'engager dans ce labyrinthe des passés définis, qui sont toujours fort difficiles à définir, je jette les yeux autour de moi afin d'inventorier le mobilier inamovible de^[la salle où je me trouve, et les voyageurs en très-petit nombre qui circulent indifféremment autour de mon originalité.

En arrivant ici, il y a dix minutes, le personnage qui doit nous conduire à Vaucouleurs nous a gracieusement désigné une auberge pour y attendre, durant

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une heure ou deux, le bon plaisir du train venant de Paris.

A Tauberge, allons donc! En voyageurs bien élevés, nous préférons nous installer dans la salle d'attente de première classe. Cette salle est assez confortable : banquettes de velours , cheminée de marbre noir, rosace au plafond , parquet ciré à l'époque de sa naissance, voilà pour rintérieur. A travers les vitres ombragées par un rideau de perse, j'aperçois en face de moi une espèce de pan de muraille que Gérald dit avoir été élevée par des mains romaines. Dans la crainte de perdre le souvenir de cette curiosité, maman en feit une mignonne esquisse- sur son calepin. En fait de voyageurs, je ne vois qu'une jeune fille ayant mal aux yeux et ne disant mot, qui est assise à côté de nous; cependant elle consent à rompre son mutisme pour me renseigner sur la date du jour (je tiens à constater ce service). Un prêtre, qui doit être un simple séminariste, si j'en juge par son extrême jeunesse, se promène pas loin de là. Puis je vois encore deux autres personnes dont j'entends les pas lourds résonner à mon oreille; elles ressemblent à ce que l'on rencontre partout, et dont le type n'est jamais nouveau.

Une sonnette en état d'agitation perpétuelle et qui doit remplacer ici les orgues de barbarie avec lesquels elle partage la spécialité de m'agacer horriblement , me sert de mélodie; aussi est-ce sur son compte que je

rejette mes fautes de style , d'orthographe , la variété de mes lettres et l'irrégularité pittoresque de mon écriture. C'est bien là le système de causalité, comme le dit si bien madame Swetchine : « On met à toutes ses bévues une cause étrangère à soi-même, lorsqu'en réalité il n'y a que soi de fautif. »

J'entends une bonne religieuse qui nous prédit que notre départ ne s'effectuera qu'à dix heures. Mais c'est encore un siècle à attendre! J'étais campée à la hâte; je viens de m'installer parfaitement, afin d'entreprendre la narration de ma journée d'hier. Ce sont deux pages au moins à remplir de ce que je fis. J'allai, je passai , je revins , autant de verbes plus ou moins bien liés entre eux par des noms, des particules, des adverbes et des adjectife à profusion. Mes impressions de voyage ressemblent assez aux pièces qui composent un habit d'arlequin, cousues avec de la ficelle. Cet ouvrage baroque est fait d'idées que moi seule peux comprendffc.. avec une écriture que seule je puis déchiffrer

La sonnette va toujours son train. La voiture n'arrive pas. Il faut prendre mon parti de l'un et de l'autre , et commencer un sérieux gribouillage.

Ne possédant pas le puéril et contagieux défaut de la

superstition , nous avons quitté Nancy hier matin , un

vendredi, emportant juste ce qu'il faut de sacs et de

par2(|>luies pour ne pas être embarrassés , et possédant

une forte dose de confiance dans le soleil qui nous favorisait de ses plus doux rayons. Hélas? aujourd'hui, où donc est-il ce doux soleil? Le ciel est gris, le vent est frais, tout est sombre autour de moi, et ma confiance s'est envolée. Quel temps pour un pareil voyage!... Voici le train et la voiture. Au revoir! à Vaucouleurs!

Vaucoulcurs , le mâme jour, une heure après midi.

Après avoir bien déjeuné, m'être promenée pendant une demi-heure, je saisis mon journal, ma plume et je débouche mon encrier, en attendant la voiture qui doit nous mener à Domremy.

Cependant, comme je ne veux pas avoir à parler de notre séjour à Toul, en revenant du pays de mes rêves, je me hâte d'écrire en quelques mots, car j'ai peu de temps pour les détails , que nous avons trouvé Berthe chez sa mère, et qu'avec cette affectueuse enfant nous nous sommes promenées sur les remparts, que nous avons gravi les trois cent soixante marches de la tour , et que, finalement, j'ai terminé ma journée en couchant avec elle. Et dire que, pour conter cela, il m*a fallu trois pages de préambule !

Le ciel est toujours aussi sombre , l'air aussi frais, ce matin. Je renonce à voir les collines de Domremy dorées par le soleil, et je me contente, à défaut de

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mieux f de la triste figure que nous fait le temps et que Je lui renvoie de bon cœur.

Vauoouleurs, dimanche 25 août, neuf heures du matin.

Je puis dire aujourd'hui, avec Tabeille de madame Desbordes Valmore :

J'ai vu Taurore enfin, je redescends du ciel, Et je vais commencer mon doux rayon de miel.

J'ai la mémoire pleine de souvenirs. Les trois heures passées sous le toit qui a vu naître Jeanne d'Arc m'ont paru si courtes hier, et me semblent aujourd'hui si longues à analyser !

Dire avec quelle joie j'ai quitté la plume hier pour monter en voiture, cela serait aussi difficile qu'inutile en ce moment. Seulement les nuages du ciel se reflétaient sur mon front. Il me semblait que la campagne serait plus attrayante sous un rayon de soleil , et mon cœur plus heureux... Quelques minutes après, j'en avais pris mon parti, et je reconnais que l'astre généreux ne m'avait enlevé que la gaieté, chose plus que secondaire sur la route de Domremy.

Nancy, mardi 27 août.

A Vaucouleurs, le dernier coup de la grand'messe a

suspendu la marche de ma plume. Aujourd'hui , réin-

stallée dans ma chambrette, je viens continuer la relation de mon voyage. J'en étais au moment où , quittant Vaucouleurs dans le cabriolet qui devait nous conduire à Domremy, nous avions pour compagnon de voyage M. le curé de Goussaincourt , lequel avait fait le matin une partie de la route avec nous. Donc, une fois le bon prêtre installé sur la banquette, à côté du conducteur, un vigoureux coup de fouet, accompagné d'une exclamation formidable, lança voiture et cheval au grandissime galop

Il me semble y être encore, dans cette voiture; il me semble que j'entends le bruit de ses roues sur la grande route, que je sens le vent frais se jouer dans mon voile, que je vois encore avec la même inquiétude au cœur (Arriverons-nous? N'arriverons-nous pas?) les mêmes nuages grisâtres qui obscurcissaient le ciel.

Nous suivions une grande route solitaire, mais une riche végétation se montrait devant nous. La Meuse embellissait le paysage par ses sinuosités capricieuses ; tantôt elle se déroulait au milieu des prairies, tantôt elle se cachait sous des bouquets de saules. Devant nous se trouvait un gracieux assemblage des plaines fertiles de la Meurthe et des collines boisées des Vosges, qu'on entrevoyait au loin comme des lignes nuageuses.

Il y avait bientôt deux heures que nous voyagions ainsi, lorsqu'un village se détacha d'un groupe d'arbres : c'était Greux. Je me souvenais de ce nom comme

étant celui d'un village voisin du hameau de Jeanne. Encore quelques pas , et le but de mon pèlerinage était atteint.

Notre voiture roula entre quelques maisons, et vint s'arrêter devant Tauberge du Cheval-Blanc. Je sautai lestement à terre, sans oublier mon album et mon sac de voyage; puis, sur une indication du cocher, nous prîmes la direction de Péglise , sachant bien que tous les souvenirs de la sainte bergère se groupaient autour de ce lieu béni.

Devant le seuil, la première chose qui me frappa, ce fut la statue de Jeanne représentée à genoux , et protégeant son hameau, en étendant la main sur lui. Cest encore la fille de Jacques et d'Isabelle, puisqu'elle n'a pas abandonné ses vêtements de paysanne et sa quenouille de bergère. L'inspiration se lit dans sa pose et dans son geste. L'artiste a compris l'héroïne, mais il est à regretter qu'il n'ait pu mieux traduire sa pensée. Une prairie terminée par la rivière s'étend le long de l'église. Une barrière protège un monument placé au milieu : c'est un buste de Jeanne, qui n'est pas aussi beau que je l'eusse désiré. Du reste, je comprends cette impuissance des hommes, lorsqu'il s'agit de revêtir d'une forme quelconque un être surnaturel par ses actes ou par sa vie. On ferait, en sculptant la Sainte Vierge, un chef-d'œuvre beau entre tous, qu'il ne me satisferait pas. L'idée que nous nous faisons de

ce qui est sublime dépasse la réalisation humaine de toute la distance qui existe entre le ciel et la terre.

Enfin, je me retournai du côté où je pressentais que devait être la chaumière, et j'aperçus devant moi, au delà d'une grille qui reliait ensemble deux bâtiments de construction nouvelle, un mur noirci et lézardé qu'obscurcissaient encore les grands arbres qui l'entouraient. Une petite porte surmontée de trois écussons, une niche protégeant une statue mutilée; à gauche, deux fenêtres aux vitraux plombés et ternes, voilà tout ce que présentait la façade.

Il régnait dans l'atmosphère un parfum de tristesse qui me serra le cœur et fit monter des larmes dans mes yeux. Pas un rayon de soleil sur toute cette vaste plaine, et, sans la verdeur des feuilles, on eût pu se croire en automne. La maison de Jeanne se dressait devant moi, dans son aspect séculaire, comme un témoin de ces jours de malheur, oti les campagnes ravagées par les Bourguignons n'offraient aux yeux que la désolation et la mort. Un vent frais circulait entre les branches, et tout était si calme qu'on Tentendaît se glisser sur Therbe; il me semblait que le ciel et la terre de ce pays avaient conservé le deuil des jours passés.

J'étais là, silencieuse comme tout ce qui m'entourait, lorsqu'une bonne religieuse, que le timbre de la sonnette avait prévenue de notre arrivée, entr'ouvrit la grille et nous fit signe d'entrer. Au moment de péné-

trer dans la chaumière, mon regard tomba sur le seuil de la porte, creusé par les pas de tant d'hommes qui ne sont plus. Que de fois Jeanne enfant et jeune fille l'avait franchi pour se rendre à Téglise ou aux champs , et quel serrement de cœur ne dut-elle pas éprouver, en le passant pour la dernière fois !

La première pièce dans laquelle nous entrâmes était assez vaste, mais basse et faiblement éclairée; une grande cheminée se trouvait à gauche, et une plaque fleurdelisée en occupait le fond. Au milieu de cette chambre, j'aperçus une copie en bronze de la chaste et pensive statue de Jeanne, due au ciseau de la princesse Marie; une autre statue de Théroïne, donnée par Louis XI , se trouvait à côté de la fenêtre. Quelques vases de fleurs ornaient comme un sanctuaire ce lieu béni dans lequel vint au monde, en 141 1 , la libératrice de la France.

Une porte basse et étroite conduisait à la chambre de Jeanne. Je. suivis Gérald qui voulait y pénétrer le premier. Un jour douteux y jetait à peine quelques rayons de lumière, mais elle suffisait à faire entrer dans Tâme un sentiment mêlé de respect, de douleur et d'amour. Les murs noircis, les dalles humides, ces poutres vermoulues qui nous entouraient avaient abrité l'enfance de Jeanne d'Arc; c'était là que les anges et les saints visitaient celle qui devait les rejoindre au ciel par la voie du martyre. Là se préparait en silence, loin des bruits de la terre, la délivrance de la patrie.

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Y a-t-il, en France, un palais, ayant abrité n^mporte quelle grandeur et quel génie, qui parle à la mémoire et fasse battre le cœur, autant que ce réduit ignoré au fond de.la Lorraine?

Je ne pourrai jamais écrire tout ce que j'ai éprouvé d'émotions dans la chambre de Jeanne d*Arc. Il y a des impressions qui échappent à l'analyse.

Après avoir inscrit notre nom sur le registre des voyageurs , visité la salle de réception dans laquelle la bonne sœur Gertrude a réuni tout ce qui peut rappeler les efforts de quatre siècles pour perpétuer la mémoire de la bergère de Domremy; après avoir écouté le murmure du petit ruisseau qui sépare la Champagne de la Lorraine, nous allâmes nous agenouiller sur les dalles de la petite église, où le souvenir de Jeanne se retrouve encore plus que partout ailleurs. Depuis la Vierge qui, après une suite de translations par toute Téglise, fut placée sur un autel sculpté par ordre des frères de Jeanne, et en qui la jeune fille avait mis toute sa confiance, jusqu'aux statues de sainte Catherine et de sainte Marguerite, devant lesquelles elle faisait brûler des cierges, tout parle de Jeanne, et Jeanne parle de Dieu.

Que j'aurais voulu pouvoir assister à la sainte messe dans cette chapelle dont la voûte basse et cintrée me rappelait l'idée que je me suis faite des Catacombes! Il me semblait que ma prière serait meilleure et mieux

accueillie dans ce lieu où les anges en recueillirent de si pures pour les porter à Dieu.

Tandis que mère dessinait la statue miraculeuse sur une des feuilles de mon journal, j'allai prendre un aperçu de la maison de Jeanne depuis le pont. Une demi-douzaine de petits paysans, dont l'aîné n'avait pas sept ans, tournaient curieusement autour de moi. Un brave laboureur qui revenait des champs , m'ayant vu dessiner, s'approcha de moi et se mit à me parler. J'écoutais ce brave homme, et je lui répondais avec plaisir, car je sentais qu'il aimait Jeanne sa compatriote, et qu'il respectait sa mémoire, rien qu'à la manière dont il prononçait son nom.

Je rentrai dans le petit jardin pour dessiner les trois écussons. La bonne sœur Ursule m'apporta une chaise, me combla d'autres attentions. Puis j'allai me chauffer dans la cuisine oti brillait un bon feu, car, malgré mon enthousiasme, la fraîcheur de ce jour m'avait vraiment glacée.

Et la nuit approchait! Il y avait trois heures que nous étions à Domremy, et déjà il fallait partir!

Les larmes aux yeux, le cœur plein de regret, de joie , de tristesse , car tous ces sentiments se combattaient en moi , nous dîmes adieu à la bonne sœur Gertrude Millon et à sœur Ursule, deux saintes femmes qui, depuis trente-cinq ans, élèvent les enfants à Domremy et gardent le dépôt précieux que la France leur a

confié. Sœur Gertrude a tous les sentiments de Partiste et de la Française. Le petit jardin, la maison, Téglise de Domremy lui doivent le soin avec lequel ils sont entretenus , et aussi d'avoir échappé à bon nombre de réparations modernes qui leur eussent enlevé leur principal attrait. Partout où il y a un souvenir à conserver, placez-y une femme de cœur, une religieuse, dirai- je, une religieuse comme celle de Domremy.

Oui, lorsque ce premier pèlerinage me reviendra à la mémoire, je verrai toujours sœur Gertrude dans la maison de Jeanne, triste' et me disant avec son doux sourire et les larmes aux yeux : « Lorsque j*ai de la peine, je me console en venant prier ici ma sainte, car c'est une sainte, une martyre », ajoutait-elle avec force et en s'animant. Je me souviendrai aussi de l'accent plein de confiance qu'elle prenait, en nous contant dans Téglise, près de la statue de la Vierge, la guérison miraculeuse de sœur Ursule , due à l'intercession de sa Jeanne; et, plus tard, l'indignation qui faisait briller son regard, en nous parlant des visiteurs anglais auxquels elle refusait toujours du bois de la maison de Jeanne, parce que l'Angleterre conservait, disait-elle, l'armure de Jeanne, seule relique appartenant de droit à la France.

Je regardai encore la maison, l'église, la sainte religieuse; j'embrassai d'un coup d'œil l'horizon qui s'étendait devant moi; j'aurais voulu tout emporter dans

mon cœur, comme dans mon souvenir. Il me semblait que je quittais un pays où j^aurais passé les quinze ans de ma vie, et ce fut le coeur bien gros que je rentrai à Tauberge , pour y boire une tasse de lait avant de partir.

Le cheval était attelé, le conducteur s'impatientait; nous montâmes précipitamment dans la voiture, et je murmurai en moi-même un dernier adieu à la patrie de Jeanne d'Arc. Bientôt le ciel gris, la terre qui se voilait et se perdait dans les brouillards , le chant du soir que gazouillaient les oiseaux, tout cela me berça de son bruit monotone, et, fatiguée de tant d'émotions diverses , je m'endormis dans la carriole pour ne me réveiller qu'à neuf heures et demie du soir, devant l'hôtel de Vaucouleurs.

Je n'ai plus que bien peu de temps pour aider mère à la terminaison de nos caisses ; je ferme mon journal , emportant avec moi la satisfaction de l'avoir terminé et le regret de ne l'avoir pas mieux fait.

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