‹ Le journal de Marie-EdméeChapitre 26 sur 36 · DANS LES VOSGES · texte numérisé non relu

DANS LES VOSGES

Au chalet de Sainte-Thérèse , vendredi 6 septembre.

J'ai revu Saint-Dié avec plaisir, et Sainte-Thérèse avec bonheur. La campagne est si belle ici , le ciel d'un

bleu si pur ! Le soleil , malgré sa chaleur tant soit peu africaine , dore si admirablement les sapins et les prairies, qu'on lui pardonne son émigration. Tout est si beau autour de moi , si bon dans les âmes qui m'entourent, que je répète depuis ce matin un refrain du cœur qui n'appartient ni à la prose, ni à la poésie, ce murmure du bonheur traduit par laffectîon : Qu'il fait bon en famille î

Dans Sainte-Thérèse, tout me charme, tout m'épanouit, et je n'ai pas besoin de chercher si les habitants, la situation , l'intérieur de ce petit Eden sont plus ou moins la cause de mon admiration pour ce séjour enchanteur.

Mon oncle, ma tante et Violette sont tellement bons qu'il est impossible de se déplaire en leur compagnie.

Mon entourage et moi-même nous nous ressentons cependant un peu de l'heure avancée (dix heures et demie du soir). On prend le pique pour le trèfle, le cœur pour le carreau, parmi les joueurs; là on s'endort au milieu de la savante préface, et la plume de la glaneuse repose au milieu de la gerbe abandonnée. Quant à moi , regardez mon écriture et cherchez , ainsi que je le fais, à retrouver le fil de mes idées; mais soyez indulgents si vous y rencontrez des absurdités, et bonsoir! car il faut parfois s'arrêter sur la pente du griffonnage, comme sur celle des descriptions , lorsque l'on tombe de sommeil.

ANNÉE l86ï. 93

Lundi 33 septembre , le soir.

Il y a des moments de bonheur que Ton voudrait éterniser... Ainsi, à Theure qu'il est, je désirerais entendre encore et toujours le charmant air des Hirondelles que Violette me joue, et voir Taiguille s'arrêter sur rhorloge, afin de pouvoir causer un peu de Michel Siouffi, ce charmant petit Syrien, échappé au massacre de Syrie et amené en France par Mgr Lavigerie. Il est à Saint-Dié depuis vendredi, et j'ai passé avec lui toute cette journée qui va finir. C'est aussi le compagnon de jeux de Gérald. Voilà dix heures qui sonnent, la porte de la salle à manger est ouverte, et j'entends, avec le tic-tac du cadran, le bruissement des feuilles agitées par le vent du soir. C'est une belle nuit d'automne que.celle d'aujourd'hui. Le ciel est voilé; la lune se cache dans les nuages, qui la quittent pour envelopper de leur idéale vapeur quelques montagnes , ou obscurcir un coin resté bleu du firmament. Les étoiles scintillent comme des diamants. En face de cette admirable nature, et me sentant pour ainsi dire entraînée dans un monde invisible, je murmurais tout à l'heure, en montant au chalet, les simples et poétiques paroles que Michel venait de nous dire et que je m'appliquais : — « En écoutant le vent gémir dans les arbres et le tonnerre gronder au ciel, je suis heureuse et me sens vivre. Tout prend une voix et me parle de la grandeur de Dieu ! »

A ROMEMONT

Mercredi 9 octobre.

Hier, journée de cérémonie, s^'il en fut : feux de joie et d'artifice, procession aux flambeaux, bénédictions et sermons de Mgr Darboy. Il y a eu trois offices dans le jour, et nous avons assisté à tous. Marie de R***, Marie-Emile, Violette et moi, nous sommes encore restées à Buissoncourt pour la procession du soir.

Le cher village, si paisible ordinairement, était rempli de curieux et de paysans dçs environs. C'était une abondance de bonnets enrubannés, à n'en plus finir. On remarquait, à tous les offices, voire même à la procession, un jeune polytechnicien qui, d'après ce que l'on m'a raconté, aurait fait son entrée au village, donnant le bras à sa bonne vieille tante, la servante du curé.

Nous sommes à une époque oîi cette preuve du respect humain mis de côté est assez rare pour qu'on en tienne compte à celui qui s'est ainsi montré digne de Testime et de l'admiration de tous.

A NANCY

Vendredi 5 octobre , cinq heures du soir.

Comme la nuit vient vite à la fin de Tautomne !

Au commencement de cette semaine, je venais d'examiner les branches de vigne vierge qui recouvrent à moitié le grand mur de la cour , et tout naturellement je laissais aller ma pensée aux jours où ces branches se couvraient de feuilles (maintenant rouges ou flétries, alors vertes et fraîches) , lorsque mère vint m'annoncer, les larmes aux yeux, la mort d'une de nos chères malades de l'hôpital, pauvre poitrinaire de seize ans. Jeune fille, elle avait vu comme moi les premières feuilles de Tannée couvrir les arbres, sans se douter, hélas? que leur chute serait son arrêt de mort.

Le lendemain, je suivais avec mère, et en vêtements de deuil, ce triste convoi de la jeune enfant. Elle était congréganiste comme moi. Sur ce corbillard du pauvre, tendu de draperies d'un noir sale, notre pieuse Association avait recouvert le cercueil d'un drap bleu et blanc, auquel était attachée la couronne virginale , et , derrière le corbillard, on portait une image de la Sainte Vierge protégeant ainsi son enfant jusqu'à la tombe

Fuir la pensée de la mort est une chose impossible

pour celui qui écoute les voix de la nature, de l'histoire, et Taccent plus grave encore du souvenir... Mais y réfléchir sérieusement, se dire avec calme dans le silence de son âme : « Je mourrai, cela est certain. » Que c'est triste, ô mon Dieu!

Ce but efifrayant de toute existence ne m'apparaît pas toujours sous le même aspect. Il y a des jours oti, creusant cette idée pendant de longues heures , je ne retire de ma méditation qu'un effroi plus raisonné et une tristesse plus grande. Alors tout me paraît si bon et si beau sur la terre, que je tremble à la pensée de la quitter. La vie me semble exubérante de bonheur, et je répète en moi-même : Nous n'étions pas faits pour mourir!... D'autres fois, dans des instants semblables à celui d'aujourd'hui, car j'écris le jour des morts 1861, je ne réfléchis pas à la mort, j'en rêve. Et lorsque tout, autour de moi , murmure une prière pour les tçépassés, je laisse mes terreurs s'endormir, aux sons graves et doux qui s'échappent de l'orgue; la nef s'agrandit, à mes yeux, pour contenir les défunts avec les vivants. Sur ses murs blancs se reflète l'ombre du catafalque qui s'illumine. La mort revêt pour moi une forme moins terrible. C'est le point de séparation avec la terre, mais n'est-ce pas celui oix nous retrouvons le ciel?

16 noyembre.

O toi, ma chère quinzième année! toi qui fiiis d^une aile si rapide le temps présent pour te plonger dans l'abîme du souvenir, qu*eraportes-tu dans ces régions éternelles où la vie de notre âme entasse tous ses trésors ?

Il est midi; le soleil se lève, sans doute pour te dire adieu. Vas-tu faire passer devant moi, sous les rayons dont il te dore, de sombres images comme celles que j'entrevois quelquefois dans mes rêves? Oui, si je te demande le bien que j^aurais dû faire et me faire; oui, si je compare mes dé&uts présents avec mes résolutions passées... Non, si j'évoque le cours habituel des choses, ces nombreux jours pleins de bonheur et de tendresse, de causeries avec ma bonne mère et avec Violette, de ces riens qui amènent une bonne pensée dans notre âme et laissent un doux souvenir au cœur.

Dimanche, 24 novembre.

Lorsque je suis lasse de lire ou de penser, lorsqu^un vague sentiment d'ennui pénétrant par cette brèche ouverte par la paresse essaye de glacer en moi toute jouissance, je feuillette mes cahiers de copies, et dans cette mosaïque de pensées et de rêves je remets d'aplomb ma pauvre nature ébranlée. Il m'arrive parfois aussi de te relire, mon cher journal ; mais alors je

g8 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

sors de cette lecture, non pas distraite, mais péniblement impressionnée par mon style qui traduit si imparfaitement ma personne et ma pensée. Mes idées se délayent et se perdent dans un océan de mots inutiles , et lorsque je parcours les pages écrites de iS'Sg à 1861 , il me semble que mon imagination ne s'attache qu'à une ou deux pensées principales et tourne sans cesse dans le cercle que ces pensées lui offrent. C'est ainsi que je me juge.

Se Êitiguer de soi-même, se méfier de son imagination, se blaser sur ses œuvres, c'est un supplice que je ressens parfois en relisant mon journal... Je dis parfois pour être sincère, car il en est de cette impression comme de tous mes sentiments. Ils sont variables à l'infini, et rappellent l'heure présente et la disposition du moment. Or, si je l'ai subie, c'est que je viens de me nourrir l'esprit de chefs-d'œuvre. C'est qu'en approfondissant la Bible avec M. l'abbé Vuillaumé dans ses Études littéraires, je m'extasiais devant Moïse et les Prophètes qui, dans un style d'une concision si extraordinaire, renferment des pensées d'une grandeur et d'une profondeur infinies. Puis ouvrant la bibliothèque •de ma mémoire, je lui ordonnais de conserver l'admirable satire de Boileau, dédiée à son esprit. Enfin, je pâlissais sur les considérations de l'histoire de France d'Aug. Thierry, tout en essayant de faire remonter ma généalogie aux Gallo-Romains.

Je reviens de Thôpital, où j'ai été faire ma visite avec mère... Mon Dieu! que de douleurs "il y a sur la terre! ...

Mardi 26 novembre.

Le Père Lacordaire est mort ! . . .

Encore une étoile de moins au firmament des gloires de notre temps? encore une belle âme qui a quitté la terre!... encore un martyr de la vérité au ciel! J'admirais son génie, et me sentais heureuse de vivre à la même époque que cette grande célébrité chrétienne.

Lundi 16 décembre.

Les jours glissent, l'année s'envole, les âmes tombent dans l'éternité. On dirait que la mort est contagieuse. Depuis huit jours, trois enterrements dans notre rue... Et si j'écarte en c% moment le rideau de ma fenêtre , mon regard plonge dans une chambre où , il y a peu de jours , je voyais s'agiter une bonne vieille entre un pot de fleurs et une cage de canaris. Qu'y a-t-il, à présent? Un cercueil posé sur deux simples tréteaux, couvert d'un long drap noir, un cierge à la pâle et tremblante lueur, puis le calme et le silence que laisse après lui le trépas. Du matin au soir les cloches s'ébranlent; on heurte le convoi d'une personne que l'on croyait en pleine santé; nous, tombons d'étonne-

ments en étonnements , à la nouvelle de ces décès qui se succèdent, comme si mourir n'était pas la chose, hélas! la plus naturelle du monde

Mardi 3i décembre.

Depuis huit jours, je ne fais que me lamenter sur la stérilité de ma vie et sur la brièveté du temps. En effet, je me lève, et jusqu'à midi je m'occupe avec mère des soins du ménage, après avoir été à la messe et visité nos chers malades. Voilà une demi-journée employée. Les autres deux quarts, je rentre, je sors, je sors et je rentre, deux coups de crayon, une visite de cinq minutes au coffret arabe qui contient mes chers papyrus, le souper, puis le sommeil. Hélas! et pendant ces mille secondes qui fuyaient sans que je les eusse vues passer, l'année s'éteignait, et elle va mourir!

Il est bien près de minuit... J'écoute, et la montre bat régulièrement son tic-tac étemel. J'ai le cœur gros; il me semble que mon âme va s'échapper avec cette portion de ma vie. Adieu, beau printemps de ma quinzième année! Adieu, roses de mai! Mon œil qui regarde en arrière voit vos pétales se flétrir aux rayons du soleil de juin. Adieu, loisirs de nos vacances, beau ciel étincelant d'automne I Vous tombez dans l'abîme du souvenir; faites place à d'autres printemps, à

ANNÉE 1861. lOI

xi'autres étés!... Présent de ma vie, tu vas devenir mon passé; fais place à Pavenir! . . .

Il hut pourtant cesser ma longue méditation. Je vais terminer dans une prière Tannée que Dieu m*a faite j&i belle; en la prolongeant un peu, je pourrai commencer 1862, à genoux devant ma chapelle.

Qui me dit que je finirai sur la terre Tannée que je termine dans cette chambre , et presque la plume à la main? Que de bouches closes pour toujours, et qui se souhaitèrent une heureuse année, Tan dernier, à pareil anniversaire! Combien, parmi celles-là, ont pensé ce que je pense à cette heure !

Bientôt minuit... Mon corps s^affaisse et demande sa part de repos dans le silence qui m^environne; mais mon âme veille, et j'espère qu^elle sera la maîtresse encore pour un quart d'heure... Sursum corda!.,.

I02 JOURNAL DE HARIE-EDHEE.

Jour de l'an, un quart d'heure après minuit.

Encore un an de ma vie; merci, mon Dieu !

10 février.

Il y a aujourd'hui seize ans que j'ai été baptisée... Seize années inscrites sur le livre de la vie de mon âme ! Si je pouvais y lire aussi clairement que Dieu le &it, qu'y verrais- je?

Les anniversaires se succèdent dans mon existence, et lorsque, dans un de ces jours qui m'en rappelle un autre, mon œil essaye de sonder Tabîme de réflexions qui s'ouvre dans mon esprit, j'ai le vertige et je laisse la réponse en chemin. J'use aujourd'hui de ce droit d'habitude pour concilier franchise et amour-propre.

Faire mieux et encore mieux, c'est le refrain de mon âme en toutes choses.

3 1 avril , landi de Piques.

Hier, la nature chantait avec l'Église le joyeux Alléluia.

Après les offices du jour, alors que la chaleur était moins forte, nous avons pris le chemin de Bon- Secours.

Une large avenue bordée par de hautes et blanches maisons relie cet ancien pèlerinage à la ville de Nancy, et compose le fiiubourg Saint-Pierre. Je Tai toujours parcourue lentement en été, car le soleil y tombe en plein , et les petits arbres qui y sont plantés depuis peu d'années ne nous offrent (et si Dieu leur prête vie) qu^un futur ombrage. Aussi a-t-on le temps de penser à bien des choses , et pour une personne plus sainte que moi, ce n^est pas un chapelet, mais bien un rosaire indulgencié que Ton pourrait égrener consciencieusement. Ce jour-là, mon simple chapelet étant dit, ce sont les rideaux qui m'ont fait réfléchir. Au rez-de-chaussée des blanches maisons, toutes les fenêtres sont hautes, les carreaux larges et les rideaux brodés. Derrière ces rideaux, ouvrages de mains patientes et minutieuses, on voit des pots de fleurs; par delà ces pots de fleurs, si la mousseline se soulève, on aperçoit une corbeille contenant tapisseries , soies , laines et dentelles , le tout couronné par un journal et une paire de lunettes.

Cet aperçu rae &it présumer Talpha et Poméga des habitants du faubourg.

Tous ceux qui vivent là, plus heureux que bien d'autres^ ont atteint le but de toute une vie de commerce ou de labeur pénible. Ils ont le calme et la sta-

bilité de la jouissance acquise, la vue des toilettes le dimanche et de quelques magasins en semaine, un peu de la ville, un peu de la campagne, Tamitié, le bruit et le silence, et ils occupent leurs jours à embellir cet Éden auquel on se garde bien d'assigner un terme, puisqu'il est le but, car je ne puis me figurer que la pensée de la mort existe, même à l'état latent, dans la personne qui brode ces rideaux, qui arrose ces fleurs, qui fait cirer ce parquet. Dans cette conclusion, je me trompe : on peut attendre paisiblement la mort; peut-être est-ce moi qui ne puis la voir troubler cette quiétude et ce calme.

C'est là leur paradis! ai-je dit à mère en lui désignant une de ces confortables demeures; pour moi , ce serait le purgatoire, car autant je comprends chez les autres l'amour de cette paix terrestre, autant je me sens de Tantipathie pour elle.

Mademoiselle M*** me dirait, avec son bon sourire : « Attendez, petite, attendez la vieillesse! » Et Pavenir lui donnerait sans doute raison.

Lundi 28 avril.

C'est mon dernier soir de séjour dans la rue Notre- Dame.

Adieu, grandes chambres oti j'ai compté les plus fraîches années de ma vie! Adieu, souvenirs que vous

encadriez si bien ! Voici venir la dernière nuit où vous m'appartenez encore.

Je n'ai déjà plus la naïve insouciance de mes premières années; les lieux habités par moi me deviennent chers; sans que je m'en aperçoive, et bien décidée à ne pas le vouloir, je m'attache à tout, presque à tous!

Mercredi 3o avril , six heures du soir. — Ecrit ceci dans notre nouveau logement , rue de la Pépinière, 7.

Le soleil levant m'a réveillée ce matin dans notre mignonne et jolie chambre à coucher.

A travers les fentes des persiennes, il jetait sur mon lit quelques-uns de ces rayons jaunes chantés si mélancoliquement par Sainte-Beuve. Cette visite matinale effaça de mon esprit la triste impression qu'y fit hier soir la vue de notre pauvre grand logement , triste et nu comme un sépulcre. Je me rappelai quelques strophes du soleil de Lamartine; le nom de Dieu luisait vraiment dans ces filets d'or et de lumière qui m'annonçaient le jour.

Nous commençons à bien nous installer. Les quatre pièces qui composent , avec cabinets et antichambre , le contenu de notre ermitage ne demandent plus qu'à être cirées et voilées par de blancs rideaux.

J'aimerais notre appartement sans arrière -pensée, s'il n'y avait pas de bail fait ; mais trois ans ici ! ne quitter cette maisonnette oîi j'entre à seize ans qu'à

l'âge de vingt ans ou à peu près?... Vingt ans! Est-il vrai que je sois si proche de cet âge? Et pourtant l'atteindrai-je jamais?

Samedi 3 mai.

Deux heures sonnent, les oiseaux gazouillent, les papillons voltigent alentour des lilas, et le jet d'eau lance vers le soleil quelques-unes de ses perles que celui-ci transforme en diamants. Nous entrons dans le mois des fleurs, de la poésie, de Tamour, et dès les premières heures de ce printemps, il me semble que tout ce qui m'entoure admire avec moi , loue à mon exemple, et me sert d'écho lorsque je murmure, en face du ciel bleu , des pelouses vertes et des fleurs en boutons , ce salut de l'ange :

« Je vous salue, Marie, pleine de grâce . Le Seigneur est avec vous I »

Oui, nous vous saluons reine, ô Marie! puisque le Dieu créateur et le souverain de toutes choses est avec vous. Je comprends les rois qui vous consacrent leur royaume, les armées victorieuses à Tabri de votre étendard, et ce géant des batailles qui, en ne voulant d'autre fête que la vôtre, fit du jour de votre assomption une réjouissance nationale pour le peuple français.

Tout à l'heure j'étais au jardin avec mère, qui y est restée; je lui lisais quelques pages de V Allumeur de réverbères y et je m'identifiais tellement avec la petite

Gerty et sa passion pour les étoiles, que j'en oubliais mes vagabondes tortues dont maman m^avait instituée bergère.

En vérité, que d'axiomes menteurs roulent de par le monde!

Marcher comme une tortue avait été pour moi, jusqu'à ce jour, le synonyme d'une lenteur désespérante; or, ces petites bétes non -seulement ne sont pas lentes comme on le croit, mais elles m'échappent très-rapidement. Que de fois déjà depuis ce matin , me fiant au proverbe, j'ai été obligé de parcourir le jardin en tous sens pour retrouver mes coureuses! Moi, dorénavant, je serai leste à m^échapper comme une tortue

Landi la mai.

Il y a de la pluie dans Pair et des nuages sous le ciel ; l'herbe de la pelouse et les feuilles des arbres sont agitées par un vent frais; la première des roses fleurie avant-hier laisse tomber un de ses pétales alourdi par la rosée.

Ainsi qu'il m'est impossible de rendre à notre coin fleuri le soleil qui le vivifiait, il y a huit jours, à la rose qui s'effeuille la fraîcheur du bouton, ainsi je ne puis faire revivre les heures de la semaine écoulée; je ne puis même écrire ce beau discours de M. Benoist sur Joseph de Maistre; il ne me revient plus à la mémoire

assez coloré par la chaleur de Timpression première, pour que j'essaye d'en résumer quelques passages.

J^ai cependant à causer avec toi, mon journal.

Hier, j'ai vu Bon-Secours pour la cent-unième fois peut-être; mais, cette fois, nous prîmes le chemin le plus long, celui où l'on ne côtoie que des haies, oti Ton ne rencontre personne. C'est le meilleur moyen , selon moi , de rapporter un bon souvenir de cette promenade qui me fortifie Tàme plus encore que le corps.

Entre le Sacré-Cœur et la chapelle des Oblats , nous avons remarqué sur notre route une petite maisonnette dont une des fenêtres du rez-de-chaussée était au large ouverte. Sans craindre de commettre une indiscrétion, la simplicité de cette chambre ayant attiré notre attention, nous Texaminâmes. Ce que j'y vis acheva de m^intéresser à cette espèce de cellule, et, le dirai-jç? aussi à son habitant, absent pour le quart d'heure. Un lit de bois blanc, sans rideaux; une seule et unique chaise, espèce d'escabeau; une table rustique couverte de quelques livres, d'une ou deux feuilles de papier, ce me semblait tout l'attirail d'un moine ou d'un écrivain; deux restes de bougie ou de chandelle (je n'ai pas approfondi la substance) indiquaient une veille prolongée; une carte d'Europe clouée au mur : voilà tout l'ameublement.

Évidemment, celui qui vit là entre ces quatre murs doit être un esprit studieux, ferme et droit. Il y a dans

cette simplicité d'anachorète comme un mépris du confortable, et il existe certaines choses en ce monde qui témoignent en faveur de celui qui les dédaigne.

Je songeai à Reboul , à Bois et à mille autres penseurs populaires inconnus, et je dis à maman, qui examinait le tout avec autant d'intérêt que moi , ce que je n'aurais pas dit devant les splendeurs du roi Soleil à Versailles : Que c'est simple , et que c'est beau !

« Oui, mais, répondit mère, pas un signe religieux dans cet endroit fait par Dieu et qui semble le réclamer comme consolation ou encouragement au labeur et à l'accomplissement du devoir. Quelle lacune! et quel dommage ! Cherche dans ton livre , Marie ; il y a peutêtre une prière ou une bonne pensée écrite que nous pourrions glisser dans cette chambre, à la façon de saint Nicolas, par cette croisée ouvene, faute de la cheminée traditionnelle et légendaire. » Hélas ! rien ne se trouvait dans mon recueil, ni dans le livre de mère, et nous en fûmes fX)ur notre pieuse intention.

19 mai.

Il y a cenaines personnes qui me font l'effet de Tâme exilée d'Anna-Marie, et cette jeune fille, dont je viens de recevoir une longue et affectueuse causerie, doit compter parmi elles. On dirait que l'espérance, ou du moins l'aspiration au ciel , la consume et absorbe sa

I lO JOURNAL DE HARIE-EDMEE.

vie. C'est la lampe du sanctuaire placée entre deux courants qui activent sa flamme : le courant des affections humaines et celui de la souffrance du corps. Un jour il n^ aura plus d'huile , et Dieu prendra sa lampe pour en faire une étoile

Mardi 20 mai.

L^tat de langueur, de faiblesse et de souffrance dans lequel je vivais, ou plutôt je végétais depuis le commencement du mois s'est dissipé comme par enchantement. Je suis presque aussi bien portante qu'avant. A qui dois-je ma guérison? A Dieu d'abord, aux soins de ma bonne mère ensuite; puis, qui sait? peut-être aux orages et aux ondées que nous subissons depuis huit jours. Je ne compte pas au nombre des fleurs humaines; mais ce qui vivifie et rafraîchit le brin d'herbe n'aurait-il pas le même pouvoir sur ma» frêle nature échaufifée trop tôt par le soleil du printemps?

Samedi soir, je venais de quitter la salle du bas, et j'étais montée, après avoir clos portes et fenêtres du rezde-chaussée. En attendant le retour de mère, je m'étais assise devant la fenêtre ouverte du petit salon, préférant les dernières lueurs du jour à celles de ma bougie.

J'écoutais la pluie tomber et le jet d'eau se mêler à la pluie; mais c'était là ma seule occupation, je ne pensais à rien. Tout à coup le son des cloches de Saint- Sébastien se fit entendre... Leur carillon était un chant

^e fête qu'il me sembla reconnaître pour m'avoir bien ^mue autrefois... Je me rappelais alors que c'était, le lendemain, la première communion des enfants de notre ancienne paroisse.

C'était le 1 7 mai , pensai-je en me rappelant Tépoque de la mienne... il y a aujourd'hui... ei je comptai : .cinq ans! Déjà, mon Dieul... Je regardai le ciel; il ^tait de cette couleur indécise, désespérante par le vague brouillard qui semble cacher pour toujours le tleu du firmament. Pauvres enfants! me dis-je; ils n'auront pas comme moi de belles et lumineuses étoiles il contempler le soir avant de s'endormir! Demain ils n'auront pas mon beau soleil qui éclaira de tous ses rayons le plus beau, le plus radieux jour de ma vie ! . . . .

Mais ce jour, il n'est plus à moi, il dort enseveli sous la poussière de ceux qui composèrent les cinq années que mon âge compte en plus; et ces enfants l'ont encore en perspective. Une seule nuit d'espérance les sépare de ce jour unique.

Jusques à quand, Seigneur, verrai-je ainsi les heures effeuiller ma vie, le soleil se lever et se coucher, les étoiles briller et pâlir, la succession des années aux années?... Tantôt un irrésistible élan de mon cœur me fait crier : Changeons toujours, marchons toujours, pas de calme, pas de repos! Tout marche dans la nature, tout avance; soyons voyageurs, et partons!

D'autres fois, cette ascension perpétuelle m'épouvante. Oh! la paix! oh! Timmuable! oh! l'éternité! oh! plus de temps, Seigneur; rendez-nous la patrie; les étapes nous ont brisés !

Pourquoi cette contradiction ?

Ah! je le sens, mon Dieu! C'est qu'il fisiut changer et avancer toujours pour atteindre le but qui ne changera jamais. Mais cette paix, ce repos éternels, la vertu et la mort seules peuvent nous les donner.., La mort!... Je regardai une seconde fois le ciel; il était toujours aussi nuageux, aussi triste... Ce lieu de l'immortalité, où donc e&t-il? Mais à quoi bon chercher à pénétrer ce mystère? Dans cent ans, il est sûr que moi et tous ceux qui existent en cet instant nous saurons ce que savent ceux que nous avons remplacés ici-bas.

Samedi 3i mai.

Nous avons passé plus d'une heure à entendre aujourd'hui, au cours de littérature, l'écho de la grande et sublime voix du comte de Maistre, commençant, entre le ciel et les eaux de la Neva qui réfléchissaient le soleil couchant, ces admirables soirées de Saint-Pétersbourg, animées et rendues plus attrayantes par les réflexions spirituelles du chevalier français de cœur et d'esprit, tandis que la haute intelligence du grave sénateur russe les élevait jusqu'à 4a hauteur des

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profondes questions que Joseph de Maistre lui-même décidait et amenait par ses interrogations en face de la vérité catholique, capable seule de les résoudre, selon lui.

M. B*** a feuilleté ces chers bouquins qui firent mes délices, il y a quelques mois, malgré tant de points obscurs ou énigmatiques pour moi, entre autres ce pourquoi adressé à la guerre, dans lequel Joseph de Maistre essaye de nous en prouver l'origine divine. . .

Oui, fléau divin, à son avis, dans son existence étrange, divin dans sa persistance chez le peuple civilisé, de même que chez le sauvage; divin, ajoute-t-il, dans sa cause qui est celle de Texpiation. Ici, ma conscience proteste, et voici pourquoi :

Où donc la. nécessité de verser le sang de ses frères, lorsque chaque. |our se répand sur Pautel le sang de la seule victime expiatoire, le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le sang de Dieu fait homme?

Que de soirs à souvenirs, que d'aurores à espérances, le temps effeuille dans ce beau mois !

Les plus grands noms français se trouvent, à chaque page de ses annales, pour nous rappeler des victoires, des triomphes, et aussi des jours funèbres voilés pour jamais du crêpe des deuils éternels. Je pense à ton martyre, ô Jeanne d*Arc !

Puis, toujours au-dessus de ces joies ou de ces douleurs ^ le nom de Marie. Il brille comme Tétoile de la

mer aux yeux du pieux marin. A elle aussi ce printemps de la terre avec ses fleurs parfumées , ses rayons chauds et lumineux.

Et n'est-ce pas à Marie qu'appartient le printemps de nos âmes?

Vendredi 6 Juin.

Je vais dire mes prières, puis je dormirai. Je l'avoue, j'aime à dormir. Il fait si bon appuyer sa tête fatiguée sur Toreiller, puis rêvasser un quart d^heure à mille choses sans commencement ni fin, passer d'une idée à l'autre, sans savoir comment; enfin, voir le tableau se brouiller et se débrouiller, tirer du chaos des figures fantastiques , voir des riens grandir et des réalités disparaître, sentir le sommeil approcher... et se demander, au réveil, comment il est venu

Oui, j'aime l'heure du sommeil, et pourtant j'en ai peur. Elle me repose, me calme et me change souvent; mais que de mystères elle me fait entrevoir dans la nature humaine! D'ailleurs, n'est-elle pas la figure de cette heure dernière, précédant un sommeil au terme inconnu pour mon corps , et le réveil éternel de mon âme en face de Dieu?

Dimanche 1 5 juin.

Il était huit heures du soir, et nous passions sous la porte Saint-Nicolas, dans le but de prolonger notre

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promenade jusqu^au charmant reliquaire des Oblats, lorsque nous rencontrâmes, à Tentrée de la voûte, une sœur de charité portant au-dessus de son panier une vraie gerbe de lis et de roses.

Qu'ils me parurent beaux, ces premiers lis de Tannée! Leur parfum me donna un frisson indicible de bonheur, oti le souvenir était bien pour quelque chose.

Il y a cinq ans, vers le milieu du mois qui suivit celui de ma première communion, j'éprouvai h même impression, à la vue de la première branch ) o lis que Ton me donna. Je pris un des pétales bl. ncs de la royale fleur, et je le glissai comme souvenir dans mon Imitation de la Vierge. Jusqu'au printemps suivant, son parfum pénétrant et suave embauma et mon livre et les pensées pieuses que j'y venais chercher.

Le lis a été pour moi, depuis lors, comme l'encensoir du grand jour, et chaque année, je dépose une feuille blanche et fraîche à côté du pétale desséché qui se parfume encore à ce contact.

Que de nobles et charmants fantômes se succédèrent devant mes yeux , durant le temps que nous mîmes à gagner les Oblats !

Défenseurs du drapeau du lis, je vous aime sur le champ de bataille; mais c'est vous surtout que je vois, ô chevaliers brûlants de courage, Dunois, Lahire, Xaintrailles , Richemont et tant d'autres, qui avez

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aidé renvoyée du Seigneur à relever la tige du lis de France!

C'est vous que je vois, en contemplant les fleurs ddtit le symbole est à jamais évanoui , ô Jeanne d'Arc ! Cette fleur de lis, qui résume ta pureté et ton patriotisme, ne fut-elle pas l'héritage que recueillirent tes parents en larmes, au jour qui fut celui de ton martyre?

Et toi, l'âme des Vendéens, toi, le saint d'Anjou et le défenseur de la royauté expirante, Cathelineau, n'est-ce pas le lis national que tu conservas sur ton cœur et sur les plis du drapeau qui conduisit tes soldats à la victoire jusqu'au jour de ta mort?

Vis-à-vis de la petite chapelle, nous vîmes encore un jardin tout blanc de lis et tout parfumé de roses qui se mêlaient dans un accord charmant aux yeux et à la pensée , flçurs droites et un peu sévères dans leur blancheur satinée, fleurs gracieuses et légères dans leurs mille pétales, variant du rose le plus tendre au carmin le plus vif; elles se penchaient les unes vers les autres, au moindre souffle du vent qui nous apportait leurs parfums

Vendredi 30 juin.

Je ne pourrai entendre demain le cours de M. B***, parce qu'il doit y étudier Atala; mais je me donne une compensation, en ne manquant aucune des conférences de M. de M***. Il me semble que le professeur de phi-

losophie nous a entretenus de littérature, autant que M. B*** dans ses cours littéraires parle philosophie.

Du reste, les mémoires de madame de Motteville ont fourni la matière d^une heure passée agréablement dans la meilleure société possible , celle de la cour. Cest la première fois que j'entends dire pareille chose. Enfin, bonne société ou non , les mémoires de Tamie d*Anne d'Autriche m'ont intéressée. Comme portraitiste, nous a dit M. de M***, elle estompe bien. J*ai pu m'en convaincre , en voyant passer les ombres charmantes de la belle madame de Longueville, de l'étrange Christine de Suède, puis enfin d'Anne d'Autriche drapée dans sa beauté royale.

Mercredi a juillet , midu

Marie, se levant, s'en alla en hâte vers les tnon^ tagnes. (S. Luc, i, Sg.)

Si nous voulons suivre l'exemple que nous donne en ce jour la mère de Jésus, levons-nous, mon âme, et partons... Nous voyons encore la trace des pas de Marie; mais pourquoi nous conduisent-ils au sommet d'une montagne ? Le voyage d'une humble vierge ne doit-il pas s'accomplir dans l'ombre et les sinuosités de la plaine ?

N'en est-il donc pas de même dans le monde de notre esprit que dans celui de nos corps ? Les vallées de notre terre sont si belles pour le voyageur ! Il y a des arbres

Il8 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

pour le protéger du soleil, des fleurs pour égayer sa vue, de Therbe pour se reposer où il fait une halte, tandis que la montagne rocailleuse et stérile ralentit sa marche et la rend plus pénible. Il faut les ailes de Taigle pour en atteindre le sommet sans douleur, et le* bâton du pèlerin se brise trop souvent en route.

Ou nous conduisez- vous, Marie?

Vous n'êtes pas encore la mère des douleurs ; ces montagnes qui vous attirent ne |sont ni le jardin des Oliviers, ni le Golgotha. — Non, mais la charité vous guide, et c'est vers les hauteurs oîi règne l'amour de Dieu que vous nous appelez.

Sursum corda! — En haut notre regard , en haut nos cœurs, en haut nos désirs, et nous deviendrons grands, parce que nous serons plus près du ciel et que la terre sera plus loin de nous.

Qu'il est pur Tair de nos montagnes terrestres ! comme en le respirant nous sentons la vie, et comme il rafraîchit le front et le cœur! Nous comprenons mieux, sur le sommet des montagnes, et notre grandeur et notre néant. Ainsi, feites, ô Vierge sainte, que dans la charité nous. comprenions ce qui fait notre gloire, et ce que nous sommes sans Dieu qui est tout... Puisqu'il renverse les orgueilleux, apprenez-nous à devenir humbles, et faites qu'à votre exemple, si nous quittons jamais notre obscurité, ce ne soit que pour accomplir le bien

Mercredi 23 juillet.

Causeur muet, je reviens à toi I

L'église paroissiale est trop éloignée pour y aller entendre la messe en semaine; aussi profitons-nous de la chapelle des Pérès jésuites, et chaque matin nous traversons la place de Grève, ce qui peut remplacer pour nous le charme d^une promenade matinale.

Quand le soleil brille comme aujourd'hui, rien n'est agréable comme de passer à Pombre des grands tilleuls dans les branches desquels une multitude de petits oiseaux gazouillent leurs ravissantes prières... Mère et moi, nous nous dérangeons souvent pour ne pas troubler quelques-uns de ces petits chanteurs, descendus sur la terre pour y chercher la graine quotidienne. . .

Heureux saint François d'Assise et ces autres âmes auxquelles la tradition reconnaît assez d'innocence pour leur donner le mystérieux pouvoir d'apprivoiser les oiseaux du ciel !

J'ai vu l'apparition des vacances, en regardant ce matin le feuillage de ces mêmes arbres. Leur aspect n'a plus ce vague doux et lumineux qui les enveloppe au mois de mai. Le vieil été a fortifié branches et feuilles; la nature devient plus riche; elle retranche les fleurs et ajoute des pierreries à sa couronne. Sa vie, c'est le changement, hélas! Nous vivons comme elle... Je vois l'histoire humain* dans le cours d'une année...

Vendredi a 5 juillet.

Si je ne dis pas les oraisons de sainte Brigitte , ce ne sera pas faute d'un avertissement céleste, car je ne puis que donner ce nom à Tétrange rencontre et plus singulière causerie de la paysanne octogénaire dont j'ai gardé les paroles comme autant d^oracles.

Nous sortions de la chapelle, hier, vers six heures du soir, quand une bonne vieille à laquelle je venais d'offrir de l'eau bénite, après avoir traversé le jardin à notre suite, nous arrêta sur le seuil de la dernière porte.

Elle était petite et voûtée. Des mèches de cheveux blancs s'échappaient de son bonnet à tuyaux anciens. La peau de son visage et de ses mains avait cette couleur brunâtre qui semble un empiétement de la terre sur la nature humaine qui bientôt doit lui appartenir. Ses yeux d'un bleu clair semblaient avoir déjà perdu la vie... Il n'en était rien cependant, et lorsqu'ils se fixèrent au fond des nôtres, on eût dit qu'ils y lisaient l'avenir. Contrairement à l'habitude des vieillards, elle mettait de la suite et beaucoup de logique dans ses idées, et tout ce qu'elle nous raconta durant un quart d'heure nous prouva sa lucidité et l'excellence de sa mémoire.

J'eus quelque peine, en la quittant, à me rappeler son entrée en matière, mais je me suis souvenue depuis

qu'elle avait commencé par nous dire qu'étant venue à Nancy, elle avait été heureuse de trouver encore la chapelle ouverte, afin d'y réciter ses oraisons.

Ces oraisons, recommandées par son père, elle les disait avec une grande exactitude, voulant obtenir la même grâce qu'il avait obtenue, celle d'une bonne mort. Une fois lancée dans la voie des souvenirs, la bonne femme retrouve ses ailes de quinze ans, et elle en .profite. Nous apprîmes ainsi comment le père fut averti de sa mort, comment il s'y prépara par une confession générale, confession dont la longueur étonnait sa fille, qui ne lui avait jamais vu que faire le bien... Alors, nous entendîmes les derniers conseils de cet agonisant du siècle, mort avec lui. Cette voix prête à s'éteindre nous renvoyait, par un écho mourant luimême, les vérités effrayantes de l'autre vie... Ce que nous jugeons imperfeaion , elle nous le montrait assez grave pour troubler les dernières heures d'un saint. Le conseil de l'apôtre bien-aimé termina cette longue station auprès d'un lit de mort , et ce fut en nous recommandant de prier pour tous, de ne condamner, de ne juger, de ne haïr personne, mais de nous aimer les uns les autres, que la vieille paysanne nous quitta.

Si elle nous a parlé de préférence à d'autres , si cette femme qui n'avait aucun intérêt à nous dérouler son existence, puisque son costume n'annonçait nulle gêne ni pauvreté, nous a entretenues d'un sujet si peu de

circonstance , il faut reconnaître là un averiissement de la Providence divine , et profiter de ce que nous avons entendu

Samedi 9 août.

Pèlerinage d'actions de grâces, aujourd'hui, à Bon- Secours, où brûlaient encore quelques cierges; mais, semblables en cela à la vie humaine , ils ne se consumaient pas tous de la même manière. Chi lo sa?

Peut-être celui ou celle qui les avait présentés auraitil pu retrouver son image dans ce cierge allumé par elle ou par lui.

L'un d'eux se fondait comme |si une flamme intérieure le consumait insensiblement; sa lueur était douce, mais la cire disparaissait à vue d'œil^ et sa flamme s'éteignit ainsi que s'exhale un soupir. Ah! si nos prévisions étaient justes, ce serait Tâme d'un Louis de Gonzague ou d'une sainte Agnès qui l'aurait offert à la reine des anges et des vierges.

Je voyais bien le feu, je voyais bien se fondre la cire d'un autre flambeau, et cependant j'ai douté s'il brûlait. L'espoir ou la crainte ont-ils fait trembler la main qui l'alluma? Cette lueur eût été en harmonie avec le marbre d'un caveau.

Je pourrais croire que ce fut un cœur bien agité qui offrit ce cierge dont la flamme ardente fait pétiller la ■cire dans ses enlacements de feu. Un vent d'orage ne

Taurait pas fait vaciller plus, ni brûler avec tant d^ardeur. Elle s'effaça , je la crus éteinte, mais de temps à autre y une étincelle ou un jet de flamme m'apprenait qu'une goutte de cire alimentait encore la mèche fumeuse, comme Tespoir retient le bonheur dans une âme, comme la vie retient une âme dans un corps, avant de les séparer pour toujours.

Je continue mes études de dessin, le matin au cours, Taprès-midi à la maison.

J'ai découvert à la gare, il y a de cela huit jours, une petite mendiante dont Taspect singulier m*a frappée, et j'ai pensé aussitôt : voilà un vrai modèle pour moi; et je Tai esquissé hier, comptant en faire un pastel. Ses cheveux blonds, soyeux et frisés, ont mille nuances, passant de Tor foncé à l'argent le plus pâle. Son teint est doré par le soleil, son ensemble est comme une gerbe d'épis mûrs sous le. ciel du Midi. Une chose qui m'avait échappé, c'est la petitesse d'un de ses yeux; aussi l'ai-je posée de profil après m'en être aperçue, et mon professeur de pousser une exclamation de surprise admirative, car il avait devant lui une tête aussi pure, aussi idéale que si elle sortait vivante d'un tableau de Raphaël.

Dimanche 24 août , midi.

Il y a un an... C'est un anniversaire que je ne puis dire heureux ou triste, que celui de ce jour, tant l'im-

pression qui me reste de cette vision fugitive tient de ces deux sentiments de bonheur ou de tristesse

Je te vois encore, cher village , avec tes chaumières noircies, ton clocher surmonté de sa croix de fer; je vois ton ciel grisâtre, tes prairies encore vertes, et je sens la brise glacée frôler Therbe, se glisser sous mon voile et rafraîchir mon front. J'entends la clochette des troupeaux regagnant leur étable, le vent qui gémissait dans les bois, et, longeant le bord de la rivière, plongeait les branches du saule au pâle feuillage dans Teau dont elle ridait la surface. Que ne puis-je en réalité voir, écouter, sentir toutes ces choses que le souvenir du plus grand nom français a marquées d'un sceau de grandeur et de tristesse !

Si mon trésor est là où s'attache mon cœur, pauvre chaumière en ruine, à l'ombre des sapins et des chênes, dans les ténèbres plus profondes de l'oubli et du silence, tu es pour moi plus précieuse et plus grande que les Babylones modernes, car c'est de toi que sortit un jour le salut de la France.

Même jour, quatre heures du soir.

Le temps est admirable, et nous venons d'en profiter, mère, Gérald et moi, pour faire notre visite au cimetière

J'aime les morts, les tombeaux et les croix; aussi, à

chaque visite que je leur rends, je me demande comment j'ai pu les laisser si longtemps , et je me promets de revenir bientôt, et de faire de ce lieu consacré et bénit le but de mes promenades. C'est que j'éprouve une si grande jouissance à respirer Tair chargé de cette odeur de résine exhalée par les sapins, et ces parfums de roses, de violettes et d'autres fleurs que le vent transporte d'une tombe à l'autre. J'aime tant à traverser les plus étroites et les plus sombres allées, celles où mes pieds s'enfoncent dans les hautes herbes des tombes abandonnées, et mes yeux dans les branches touffues des saules pleureurs, qui me cachent des noms aimés autrefois, oubliés maintenant! Alors..., quand, aussi loin que je regarde, je ne vois que des fosses , des croix et le ciel, je pense avec le poëte que moi aussi.

C'est là que je vis. . .

Consolant les tombeaux oubliés trop longtemps.

Et alors avec lui :

Je passe et je reviens, je dérange les branches,

Je fais du bruit dans l'herbe, et les morts sont contents.

D'autant que je ne borne pas à cela seul ma consolation, joignant au De profundis de mère une fleurette, rose, ou marguerite, ou immortelle, et ma prière pour les âmes du purgatoire.

Lundi 8 septembre.

. . . J'ai pensé qu'il me serait agréable de retrouver plus tard sur ces pages quelques traits de plume rappelant cette bonne vie des vacances , si charmante d'ensemble, si intéressante en détail; je commence donc par ce qui nous réunit tous à son ombre , lorsqu'il y a du soleil , et sous son toit à déchiquetures fantasques , lorsqu'il pleut, je commence par la description du Chalet.

Il est gracieux, mais solide sur sa base de granit rouge; il brave le temps et les intempéries des saisons; il se dresse au bout de l'avenue, étalant ses balcons de bois enfouis sous le feuillage, et dont les découpures se montrent coquettement entre les branches de cobœa et les fleurs pourpres qui s'enroulent aux colonnes et retombent en festons du toit.

C'est bien un vrai chalet, mais on devine le château sous ce déguisement poétique, comme le grand seigneur se retrouve sous le manteau du berger. L'intérieur en est élégant, confortable, et les chambres sont meublées avec un goût exquis et un luxe princier. Il fait honneur à son propriétaire, qui a su mettre d'accord le cadre et le tableau.

Dans une partie de cette charmante demeure, notre excellente tante grand'mère a son petit appartement. Elle a vu mourir ses frères et sœurs, et chaque fois que

Tun d'entre eux manquait au cercle de la famille, elle élargissait son foyer et son cœur, en devenant la mère des orphelins; aussi, nièces et neveux la chérissent à ce titre. Sa bonté presque proverbiale semble augmenter avec l'âge. C^est à elle que Ton a recours, lorsque certaine fantaisie refusée par père et mère est jugée déraisonnable, extravagante... (Allusion aux capulets rouges et blancs qui nous métamorphosent en Syriennes.)

Tante tricote en ce moment devant moi. Je n'ai donc qu'à regarder et à écrire. Je ne veux pas dire son âge, car elle peut en retrancher dix ans , sans étonner ceux qui auraient l'indiscrétion de le lui demander. Sauf quelques rides de plus et ses cheveux grisonnants, je l'ai toujours vu de même, ce bon et doux visage au sourire plein de finesse, dont les traits petits et ronds respirent la bonté pour tous et toujours. Cette qualité exquise qui fait le fond du caractère de notre tante, est la cause de mille inquiétudes qui l'assiègent à toute heure : une partie de pêche de l'oncle, un retard, un rhume, une contrariété arrivée à son entourage la font souffrir par contre- coup de ces inévitables misères de ceux qu'elle aime.

Je lisais hier un passage du Père Lacordaire qui semble être fait pour cette si excellente femme. Je vais me donner le plaisir de le transcrire ici :

« Avec les premières ombres de la vieillesse, le sen-

» timent de la paternité descend dans notre cœur et » prend possession du vide qu'y ont laissé ses précé- » dentés affections. Ce n*est pas une décadence, gardez- » vous de le croire. Après le regard de Dieu sur le » monde , rien n'est plus beau que le regard du vieil- » lard sur l'enfant, regard si pur, si tendre, si désinté- » ressé, et qui marque dans notre vie le point même de » la perfection et de la haute similitude avec Dieu. Le » corps baisse avec l'âge, mais non pas Tâme par la- » quelle nous aimons. La paternité couronne la vie ; » elle est autant supérieure à l'amour que l'amour lul- » même est supérieur à Tamitié. Ce serait l'amour sans » tache et plein , si de l'enfant au père il y avait le » retour égal de Tami à Tami , de l'époux à l'épouse , » mais il n'en est rien.

» Quand nous étions enfants, on nous aimait plus » que nous n'aimions, et devenus vieux, nous aimons » à notre tour plus que nous ne sommes aimés. Il ne » faut pas s'en plaindre. — Vos enfants reprennent le » chemin que vous avez suivi vous-mêmes, le chemin » de l'amitié, le chemin de l'amour, traces ardentes qui » ne leur permettent pas de récompenser cette passion à » cheveux blancs que nous appelons la paternité. . . »

On m'interrompt..., chère et bonne grand'mère, vous tricotez toujours, sans vous douter que j'évoque Lacordaire et le fait me parler de vous.

Mtrdi 9 septembre.

Oh! j'aime passionnément la musique f... et lorsque ma belle cousine Renée s^approche du piano, il me semble que je vais assister à la résurrection de mes pensées. Mais alors, adieu la parcelle de joie que le ciel m'a octroyée dans ce monde. N'importe quel air m'attriste, et parfois je me sens sur le cœur quelque chose qui m'étouffe, tristesse ou découragement immense toujours... Cette corde, et rien que celle-là, vibre donc seule à tous les vents?

Dimanche a6

Hier, nous étions au cimetière. Agenouillée sur une tombe de famille, je regardais vaguement plusieurs ouvriers occupés à creuser une fosse, non loin de moi... Une voix sort de leur groupe :

— « Tiens, voilà les cheveux de la jeune femme! » dit-elle, et je vois Pun d'eux qui, la pipe à la bouche, soulève du bout de son doigt un quelque chose dont la vue fait courir un frisson sur ma peau.

Mère et moi, nous nous rapprochons de ce trou béant. Une tête de mort à demi cachée sous une pierre en avait été tirée et se trouvait gisante parmi des ossements et des feuilles sèches; tout près, une admirable

l30 JOURNAL DE M ARIE-EDMF.E.

chevelure souillée de boue, mais dont on pouvait encore admirer les tresses soyeuses.

Squelette, qu*as-tu fait de Tâme ?

Foyer, qu*as-tu &it de ta flamme ?

Cage muette, qu'as-tu fait De ton bel oiseau qui chantait?

Hélas! oîi s'en était allée la vie de cette pauvre créature, tandis que je contemplais son crâne blanchi, ses os épars sur Therbe, et sa plus belle parure? Où était son âme? Où sera la mienne, quand des yeux interrogateurs comme les miens regarderont ce qui est moi présentement réduit à cet état sans nom?

Mardi 29 octobre , quatre heures du soir.

J'ai une espèce de fièvre... je viens de lancer à l'autre bout de la chambre mon ouvrage qui s*est terminé sous mes doigts avec une rapidité féerique

Le maréchal Mac Mahon fait, à Tinstant même, son entrée à Nancy, où il remplace le maréchal Canrobert. La musique militaire , les tambours battent aux champs, les clairons, la voix céleste des cloches, le bruit du canon, tout cela parvient jusqu'à nous et m'enivre... Je suis dans une frénésie de gloire, dans un de ces moments où, pour immortaliser mon nom, je donnerais la moitié de ma vie et tout mon bonheur. . .

ANNÉE 1862. l3l

Oh! pourquoi ne suis-je qu'une femme? Un frisson étrange m'agite des pieds à la tête. Il y a un écho au fond de mon âme qui répond à ces harmonies lointaines. Pourquoi mon cœur bat-il ainsi , au roulement du tambour? pourquoi le bruit du canon, Fodeur de la poudre me bouleversent-ils ainsi?

3 novembre.

Voilà la grande semaine consacrée au souvenir

qui commence!... Elle m'attriste autant que je l'aime, et ce n^est pas peu dire... Je crois vraiment que ce qui tient le plus de place dans ma vie, c^est la pensée de la mort*

En deux moitiés mon ftme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau.

8 novembre.

Je voudrais ne pas aimer Nancy pour mille

raisons, et mille autres me forcent à Paimer, à m'y attacher. Mes souvenirs d'enfance sèment ses rues, et lorsque je les ramasse, il faut bien rendre grâce à ce qui me les conserve si bien. Donc, hier, je sentis se réveiller mon amour pour cette ville natale de ma bonne mère. Gérald et moi , tout en arpentant ses rues et ses places, nous glanions de bien douces souvenances, à la lueur des réverbères... Ici, t'en souvient-il? nous

l32 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

réchauffions nos mains au fourneau du marchand de marrons, tandis que nous aspirions avec délices Todeur de sa marchandise quMI &isait passer du gril dans un long cornet que Marie-Emile nous aidait à vider^ le soir, entre quelques parties de dominos.

Là, dans cette petite boutique où, maintenant, on vend je ne sais quoi, le cœur nous battait d^aise, lorsque nous passions respectueusement le seuil de sa porte. Elle s^ouvrait, nous entrions comme à l'église, silencieux, étonnés, dévorant du regard la crèche de paille encore vide, les anges musiciens, la grotte de la Vierge oti saint Joseph sciait ou rabotait avec tant de persévérance, tandis que le bourreau d'Hérode massacrait les petits enfants au-dessus de sa tête, et la quêteuse blanche qui nous saluait si gentiment, après avoir reçu notre offrande, et Pandour (i) notre savant oracle, et les bergères, et... tout enfin... Nous passions là une heure de béatitude, car jamais nous notions lassés de notre admiration. Il y a onze ans de cela pourtant! et je sens encore Todeur mystique que je croyais émanée du paradis., et qui embaumait la salle, singulier mélange d'encens, de cire et d'huile fumeuse. Jamais , hélas I je ne retrouverai sur la terre une jouis*

(i) Pandour était le nom d'une poupée à ressorts qui répondait oui ou non^ lorsqu'on lui demandait si Tenfant venu pour voir la crèche était sage.

sance aussi parfaite , aussi poétique, aussi céleste que celle-là.

Mardi 1 1 Wembre.

Au bord du petit bassin, vis-à-vis de ma fenêtre, se dresse un arbre qui n^est grand que comparé à ceux qui l'entourent. Il eut des feuilles d'un beau vert pâle, il eut des poires presque autant que de feuilles; maintenant il n'y a plus de poires, et ses feuilles sont toutes, de la première à la dernière, de la couleur jaunie de ses fruits mûrs. Rien de plus laid à voir, et cependant j'éprouve une véritable peine, lorsque chaque rafale de vent, emporte quelques centaines de ces feuilles. La vigne qui tapissait le mur est complètement dépouillée, et je m'en aperçois seulement! Grâce à cette éclaircie, je contemple cependant quelque chose qui devrait bien me consoler des fagots ruisselants de pluie que j'entrevois chez nous et chez les voisins.

Dans un jardin que je vois maintenant presque aussi bien que le nôtre, et dont j'estime le propriétaire à cause de son culte envers un nom que j'aime , parce que je n'adore que Dieu, est une statue. Je la vois de profil, mais quel étrange composé! Si nous n'avions l'histoire, croirait-on que c'est là un portrait?

Est-ce une tête d'ange ou de femme ? Son front est incliné vers la terre , comme si les pensées qui Tassié-

l34 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

gent récrasaient de leur sublimité. Son corps de jeune fille est couvert d^une cuirasse, et ses mains croisées chastement pressent une épée contre son cœur. Un casque, des gantelets de fer reposent à ses pieds. La pluie qui tombe en ce moment lustre sa chevelure et sa cuirasse d^airain ; les feuilles flétries tourbillonnent autour d'elle et s'entassent contre le piédestal comme les années sur son souvenir. Qu'importent les feuilles flétries à la nature? le printemps les renouvelle, elle sortira glorieuse de Phiver. Qu'importe aussi le soleil ou la neige à la statue? Elle est debout quand même! Qu'importent les années à qui laisse sur la terre un nom semblable au tien, ma Jeanne tant aimée? Il vit dans la mémoire des peuples et se conservera jeune dans les cœurs !

i6 DOYcmbre.

J'ai dix-sept ans aujourd'hui!... et... et j'en suis désolée... Quand je veux me rendre compte de cette impression , j'y trouve tant de causes que cet examen de moi-même augmente ma tristesse, et cependant je viens les méditer avec toi, mon journal, sans craindre de m'assombrir plus.

Je n'aime pas de grandir, parce que la vie qui m'échappe. emporte tous mes beaux jours, qui ne me semblent pas avoir été remplis , parce que la vie incertaine qui les remplace ne me présente plus que des

ANNÉE 1862. l35

jours assombris que je crains de ne pas mieux remplir que les premiers.

Oui, je me retrouve toujours la même, malgré le temps qui vole et qui m'emporte; malgré la mort qui s'avance, je me sens toujours au cœur ce désir insatiable d'être utile à quelque chose, hélas! et je ne puis rien. Ma vie est réellement vide , malgré mes aspirations et mes rêves de dévouement , et lorsque je sonde cet abîme qui m'entoure, le vertige s'empare de moi, et je me demande à quoi je sers, pourquoi j'existe... Cest là le secret de mes découragements

Cependant, comme pour répondre à mon appel et pour me satisfaire, Dieu me place dans une situation exceptionnelle qui exigera peut-être de moi une activité et un travail opiniâtres. Chaque année, notre fortune, insuffisante à notre position , me fait sérieusement songer à prendre un parti quelconque. Donner des leçons de dessin, voilà ma seule ressource; mais je ne me fais aucune illusion : la vie d'artiste sans talent n'offre qu'une cenitude, celle de Thôpital; celle d'un véritable artiste, s'il n'a de la chance, obtient le même résultat.

Ai-je du talent?... ou plutôt mes dispositions en font-elles pressentir?... Je ne sais que douter de moimême... Mon Dieu, éclairez-moi !

Cet avenir qu'il me faut embrasser avant dix- neuf ans ne m'attriste pas, car, me sentant le courage de travailler, je serai heureuse et fière de gagner ma vie;

l36 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

seulement il m^inquiète, quand je pense aux difficultés à vaincre, aux obstacles à aplanir, et surtout à notre mauvaise fortune.

Enfin , ce que Dieu fait ou ce qu'il permet est bien , car s*il me fallait être toujours aussi tranquillement heureuse qu^en ce moment , je finirais par mourir de consomption et de tristesse; ma volonté se détendrait comme la corde mouillée d*un arc, mon âme s'énerverait dans le repos.

J^aime mieux souffrir et lutter.

Si un héritage me tombait du ciel, je ne changerais pour cette raison rien à mon itinéraire; seulement je rayerais les inquiétudes, je ferais plus de bien et je serais libre.

Voilà donc la vie réelle I et encore je me trouve heureusement partagée. Certainement je ne changerais pas mon avenir pour celui de toute autre jeune fille riche qui se marie à n'importe qui pour devenir n'importe quoi , n'importe quelle madame dont la vie se passe à babiller et à s'habiller.

La vie serait bien réellement un labyrinthe sans clef, cette question ^sans réponse dont parle un grand poète, si nous n'avions dans le Catéchisme quelques mots dont j'apprécie depuis peu de jours seulement toute la profondeur :

« Dieu nous a créés pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce moyen acquérir la vie étemelle. »

ANNÉE 1862. l37

Cest là vraiment le but de cette succession d'années, de plaisirs et de peines. Hélas ! pourquoi n'avons-nous pas toujours cette vérité présente? Pourquoi tant de distractions sur une route si importante à suivre sans retard?, . . .

Que c'est triste pourtant d'avoir à vivre et à mourir!... Heureux ceux qui ont subi l'épreuve et en sont sortis victorieux!

DinuiDche 23 novembre.

La bonne vieille Catherine me quitte après une longue causerie, ou plutôt après un long voyage dans le passé.

C'est un vrai monument de. famille que cette brave femme. Nos grands parents, nos mères et nous, nous vivons tous dans sa mémoire, et bien que cette réunion des morts et des vivants nuise à Tordre chronologique des générations, je recueille pieusement tous les souvenirs de Catherine.

Chaque dimanche elle vient dîner à la maison, comme autrefois chez tante, et vraiment il me semble ravoir toujours vue ainsi : son châle rouge semé de roses, son grand bonnet dont les tuyaux de dentelle viennent rejoindre les petites boucles noires de son tour; certain petit panier au bras, dans lequel elle fait entrer les os pour ses chats, les layettes pour ses pauvres et les gâteaux pour ses malades, car cette pauvre vieille femme,

l38 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

qui se nourrit uniquement de pommes de terre, fait de la charité son occupation journalière.

Dieu se révèle aux humbles; et je crois mieux cette vérité quand je pense à cette pauvre bonne octogénaire, à notre vieille Catherine!

5 décembre.

Ce soir, il y aura de bienheureux enfants de par la ville! Que de petits souliers attendront sous les che-^ minées la visite du grand saint Nicolas ! que de petits cœurs battront d*unc mystérieuse attente, à Tombre des rideaux de mousseline, ou sous la grossière couverture du pauvre!... Et moi aussi j'ai été Tun de ces enfants; moi aussi j'ai vénéré dans saint Nicolas un distributeur de jouets et de bonbons; moi aussi j'ai été bien heureuse et bien émue, en attendant cette visite du ciel, et vraiment je ne le fus jamais si complètement, au milieu d'autres plaisirs goûtés au même âge!

J'ai beau me demander si je ne révais pas alors, il faut accepter ce souvenir; mais je reconnais en même temps que ces joies enfantines sont bien déracinées de mon cœur, puisque je ne les regrette même plus.

A six ans, j*ai perdu cette naïve croyance; mais chaque année je pleurais ma foi éteinte, tout comme Adam dut pleurer son Éden. Les bonbons avaient perdu leur saveur, les jouets leur origine céleste, la

ANNÉE 1862. iSg

nuit son mystère et mon âme son illusion. N'était-ce pas là un vrai chagrin? ....

Aujourd'hui, bien d'autres oiseaux ont repris leur vol, en quittant la cage de mon cœur, et je voudrais avant tout, si je me mêlais de regretter mon enfstnce, croire à la plénitude d'une joie humaine plutôt qu'en saint Nicolas.

Croire!... oh! que ce mot est une douce variante du bonheur! N'est-ce pas espérer quelque chose .^ Espérer et croire, n'est-ce pas aimer aussi? C*est pourquoi sans doute la sainte religion du Christ en a fait la source des trois vertus qui vivifient le monde.

Dimanche 7 décembre.

J'étais assise à côté de Marie-Emile... Elle à son piano, moi feuilletant quelques livres nouveaux que son père venait de lui acheter. A propos de cette chère madame R***, qui ne peut se décider à s'apercevoir qu'elle « approche de sa fin, nous réfléchissions à demi-voix entre un accord ou une mélodie, ou entre quelques lignes des intéressantes méditations que j'effleurais des yeux seulement :

— « Quand on n'a plus le mirage des années entre la vie et soi , et que l'on peut préciser le terme de son existence, la terreur de madame R*** est bien compréhensible, chère Mariette, disais -je à petite cousine.

Pense donc! se voir sans cesse au moment d'entrer dans ce monde inconnu, de rendre compte d'une vie si longue et de passer en* un instant de cette terre qui est tout pour notre pauvre nature, de ce temps, de ce monde visible à ce je ne sais quoi d'immense, d'incompréhensible qu^on appelle Péternité!. . .

— « Oh! je les comprends bien, ces craintes! me dit Marie-Emile. Sans avoir les quatre-vingts ans de madame R***, tout cela ne tourmente pas mal ma jeune tête; mais ne crois-tu pas comme moi que ce mystère de la mort n^est pas toujours aussi saisissant de terreur? Ainsi, j'entends quelquefois un long sermon sur ce sujet, sans qu'un seul mot vienne toucher mon âme; tandis qu'à propos de rien, le grand fantôme se dresse à mes yeux, m'enveloppe pour ainsi dire de son froid linceul, m'écrase de sa vérité et soulève le voile qui nous dérobe cet avenir. Il me semble alors que mon intelligence se dilate, qu'une autre vue m'est donnée, que j'acquiers une vie nouvelle, et puis... Le voile retombe, quelque chose se referme sur moi. Où sont mes visions? Hélas! ma chère, j'ai perdu mes yeux, et je me retrouve dans cette machine qui va son train pendant les grands voyages de Vautre moi »

Je souriais... — « As-tu lu Xavier de Maistre? demandai-je à Marie-Emile.

— «Non, pourquoi? dit-elle, en achevant sa pensée dans une brillante gamme

— « Cest que ta machine vaut sa bête, et que ton autre montre des dispositions pour philosopher sur les traces de la sienne. Mais ce que tu viens- de dire, tu me Tas volé, chère petite. Je sens ce que tu sens, j'ai vu tout ce que tu as vu, ce que mademoiselle M*** appelait, un jour, ces idées saisissantes et subites qui nous illuminent sans que notre volonté les ait appelées, ni excité en rien ces petits oiseaux de passage envoyés par Dieu.

« Croyons que lorsque nous pensons, c'est une halte de ces hirondelles de Pâme, et profitons du passage de semblables voyageuses.

— « Il fait bon l^s retenir longtemps sur la branche , tes hirondelles , dit Marie-Emile sans abandonner sa mélodie, surtout à Romémont, surtout le soir!... Souvent, tout en regardant les étoiles, je m^enfonce dans une seule idée, et tant que mon pauvre esprit garde ses forces, tant que je sens du ferme sous mes pieds, de Pair sur ma tête, je marche toujours... Mais

vient quelque chose qui m'arrête C'est vide, c'est

noir, c'est effrayant, et je me sauve, la tête dans les mains, comme si je craignais de la perdre... Tu penses que je n'entends guère ce que Ton me dit, quand je risque ainsi la plus précieuse partie de moi-même, et tu comprends ce qui me rend distraite... » Et Marie- Emile de revenir à son piano, et moi de rouvrir mon livre , car les oiseaux reprenaient leur vol

Vendredi la décembre.

Mon oncle vient de nous annoncer la mort de ma cousine G***. A cette bonne cousine se rattachent mille petits souvenirs d^enfance que sa mort vient de ressusciter. Je ne veux pas les perdre... Sans me rendre bien compte de ce qui fait leur charme, ils en ont un bien grand pour moi, et plus je vieillirai, plus j'y tiendrai peut-être

Une grande maison grisâtre, sur la place Mangin, recevait de temps à autre notre visite... Après avoir monté les trois marches du perron, nous sonnions, et la porte s'ouvrait... Puis, toujours silencieusement, nous suivions le domestique, qui, après nous avoir annoncés, nous laissait au seuil d'une grande chambre oti régnait un perpétuel demi-jour. Mon cousin, que je regardais comme un personnage mystérieux, vieux et courbé dans sa robe de chambre, branlant la tête et souriant d'un sourire qui me faisait frissonner de peur, était assis, près de la cheminée, dans un grand fauteuil de malade.

Comme opposition , sa belle et encore jeune femme travaillait, assise près de la fenêtre, tandis que sa sœur, mademoiselle Amélie , placée près d'un guéridon couvert de petits ouvrages de femme, tricotait des bas phénomènes. On nous installait Gérald et moi dans un coin, près de l'autre fenêtre, d'où nous pouvions re-

garder sur la place; deux livres d^images étaient ouverts sur nos genoux, et cousine foisait apporter des assiettes pleines de gâteaux et de bonbons dont mademoiselle Amélie bourrait nos poches... J'ai toujours aimé follement les gravures, mais j'apportais bien peu d'attention à celles de ma cousine. Pour moi, la grande chambre formait un tableau bien autrement intéressant, et j'observais, j'examinais et les peintures des grands cadres qui garnissaient les murs, et les personnages des grandes tapisseries qui se mêlaient aux personnes vivantes. Voilà sans doute ce qui prétait à ce trio les couleurs mystérieuses dont il s^est toujours revêtu à mes yeux.

De belles et radieuses jeunes filles, en toilette de bal, souriaient du fond de leur cadre d^or; une pâle et mélancolique jeune femme penchait sa belle tête dans la pénombre; un enfant de trois ou quatre ans montrait son beau collier de perles roses, et d^autres nobles dames, en costume du siècle dernier, me regardaient fixement, tout en fermant leurs éventails et en respirant le parfum des fleurs, éternellement fraîches comme leurs joues. Des miniatures, des bustes trouvaient aussi leur place dans ce musée de famille; des paysages, oti Ton voyait Romémont sous tous les aspects, et d'autres propriétés, se mêlaient aux portraits. Tout cela, rangé symétriquement dans une chambre haute , profonde, tapissée et drapée de damas vert sombre, s'était

installé dans mon imagination comme un rêve danslequel s^animeraient deux ou trois générations éteintes, se mêlant aux vivants; si bien que ma cousine si belle et si malheureuse, mon cousin quasi en enfance, mademoiselle Amélie et ses histoires russes m'impressionnaient autant que de vrais fantômes.

Tout passe... ils sont allés rejoindre ceux qui lesavaient précédés, et dont les beaux visages me charmaient; et il y a quelques mois, je contemplais encore^ étant auprès du lit de souffrance de ma pauvre cousine, les portraits de ses frères et de ses sœurs, me demandant quand cette pauvre âme lassée de la vie irait rejoindre ces belles fleurs enlevées à la terre dans leur printemps

Jeudi , jour de No£I.

Avec tante Maria et Marîe-Émile, nous sommes allées à la messe de minuit. La cathédrale était resplendissante de lumières; une foule recueillie se pressait autour de Pautel , les hommes y étaient en grand nombre.

Après la messe, nous attendîmes longtemps notre tour de communion. Debout entre un ouvrier dont le front se relevait avec noblesse en face du Jésus de la crèche, et une grande dame que la vue du même berceau rendait humble et douce, je regardais vaguement

les têtes qui s'inclinaient sur la nappe blanche et se succédaient les unes aux autres.

Bientôt je me sentis au cœur une immense tristesse, et quand je voulus mVn rendre compte, je vis que tous ceà visages confondus dans cette égalité divine semblaient aussi marqués par Pégalité de la mort.

Ces fronts renversés en arrière, qui se penchaient à mesure que le prêtre distribuait le pain de Péternelle vie, ces yeux fermés, ces bouches entr*ouvertes, ce calme et ce mouvement silencieux et continuel, semblable au flux et au reflux des vagues, tout me représentait Faction du temps sur les générations , et celle de la mort sur les hommes en particulier.

Dieu seul est grand!

3 1 décembre , oiue heures du soir.

Que je profite de ce moment pour vous adresser un dernier adieu, ô vous que je ne reverrai jamais, jours de bonheur, êtres que j'aimais , rêves que je vois disparaître, réalités charmantes qui n'ont point valu la moindre de mes illusions ; toi sunout , chère seizième année, qui, je le pressens bien« sera pour moi une des dernières périodes de calme et de joie , sans mélange d^aucun souci matériel.

Minuit!

Mon Dieu, que votre volonté se fasse par moi sur

cette terre, que ma vie ait un but ici-bas, digne de celui qu'elle attend par delà ce monde! Avant tout, que je me sanctifie I Après, que je me rende utile! Bénissez ma mère, mon frère Gérald , bénissez-moi , mon Dieu! Bénissez la France, retirez, par le bras de notre patrie, le voile d'incertitude qui pèse sur Rome!... Aux dépens du bonheur, donnez-nous la foi et la gloire , ô mon Dieu! Il n'y a qu'au ciel que le bonheur sera complet; on ne Tacheté qu'au prix de la souffrance. Eh bien , que la souffrance nous relève et fortifie nos âmes pour ce grand voyage de Tétemité !

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ANNÉE i863

Lundi 23 janvier.

Je n'entends plus le couvre-feu:., ah! je m'oublie. Quelle activité dans l'univers! Je vais dormir, et pendant mon sommeil, les minutes passeront, les secondes s'évanouiront, et la mort comptera un pas de plus vers elle, et ce pas, je l'aurai fait!

Nous abusons des mots, ou plutôt nous enfermons dans les vastes cercles de notre pensée un rien qui se perd, et que cependant, par l'habitude, nous finissons par accepter, comme l'être infini que nous pensions. Je le vois maintenant y la vie n'est pas ce que notre âme et ses désirs insatiables entendent par ce mot. La vraie vie doit être un lieu calme, sans changement et sans douleur; elle doit être, elle est notre seul but. La vie dont on use ici-bas, c'est une mort qui ne s^anéantira jamais, et voilà tout. C'est une course sans halte, un chemin sans ombre; c^est Pexil, toujours l'exil! un voyage, toujours un voyage... une agonie... Quand donc la mort?

Mardi 38 janvier.

Ce soir, bonne visite à Marie-Emile. La gentille enfant s^est mise au piano et nous a joué quelques morceaux. Nous avons causé des squelettes de Saint-Epvre, du cimetière de Préville, des guerres de parti, de ce que je ferais si j^étais homme : toutes choses fort récréantes à ce qu^on voit, et oti j^ai égoïstement posé mon cachet ordinaire.

Partout où je me trouve, il faut qu^on entende le glas funèbre ou le gémissement du vent; il faut que l'on voie la pierre d^une tombe blanchie de neige, ou quelque scène lugubre qui sème Teffroi dans le cœur, et que la crainte pénètre la moelle des os, que l'on sente un frisson vous parcourir le corps. Je ne me plais qu^en cela. Parfois le beau me semble être la splendeur du terrible... Mais quand je m'aperçois que ma nature a su ramener la conversation oti elle aime à se trouver, je lutte contre elle, et charitablement je cherche à distraire les autres, en m^étourdissant moi-même. Cest alors que j'effleure tout sujet, prête à rire sur tout On me croirait bien futile en ces instants; pourtant , si mon esprit valse, ce n'est que pour résister au vertige qui l'attire au fond des abîmes de la mort

Chaque soir, les rues de la ville se sillonnent de voitures; en ce moment, j'écris, au roulement des équi-

pages... singulière coïncidence! ce bruit sourd et continu, qui me parvient plein d'un vague mystère, me fait penser que l'orage physique s'annonce ainsi!... Suis-je Jérémie? Non, mais je tremble et j^espère, car Dieu est juste, et je sens de par la France des frères qui soufifrent, d^autres qui meurentMe foim

Lnndi s firrier.

La semaine dernière, j'ai passé une heure suavement divine dans la chapelle de la Visitation. Il était cinq heures du soir, monsieur l'abbé V***, notre Bossuet contemporain , dans un style aussi ravissant que celui du saint dont il célébrait la mémoire, venait de nous parler de la douceur. Les cierges, les lampes illuminaient la chère petite enceinte, et je voyais, à leur brillante lueur, les reliques de sainte Chantai et le portrait de saint François de Sales. Dans un coin, la Vierge du Carmel étendait son manteau sur les ordres religieux. Son visage pâle et son geste mystique me servaient de contemplation , tandis que je méditais , au fond du cœur, l'étrange et terrible mystère de cette douceur sans faiblesse, de cette force sans excès, de cette énergie sans rudesse, de ce zèle sans violence... Et malgré ce que je venais d'entendre, malgré tout ce que je voyais au dedans de moi-même, je murmurais : C'est impossible I

l50 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

Derrière Tautel s'étendait un grand voile noir que l'illumination faisait paraître encore plus sombre, tiré qu'il est derrière une grille. C'était comme un tombeau , et cependant la vie éternelle y germait plus que dans cette partie de la chapelle si brillante, oti je cherchais vainement un rayon qui éclairât mon esprit. Une voix s'élève... elle monte, et j'écoute en extase. C'est un chant d'une pureté sans égale et en même temps d'une faiblesse inouYe ; on dirait qu'il expire , et cependant il termine les saintes litanies comme il les avait commencées.

L'orgue répond à son tour, puis se tait, car les plus douces harmonies ne pourraient lutter de douceur avec cet indicible soupir qui murmure Sancte Francisée, orapro nobis. Ce soir-là, j'ai compris ce qui me semblait incompréhensible, la douceur, et j'ai désiré ce qui me paraît un purgatoire terrestre.

Samedi, j'ai vu venir mon amie Céline avec beaucoup de plaisir. Ensemble nous avons assisté au cours de M. Benoît. J'aime de plus en plus Chateaubriand , de moins en moins je suis décidée à le lire. C'est un sacrifice à la raison, surtout à la religion. Il n'y a pas une de ses pensées qui ne me semble être l'écho d'une des miennes. Je préfère cela à être l'écho de René ou de passer pour telle, ce qui suivrait immédiatement la lecture de cet ouvrage, à ce que dit mère. Au commencement de son récit, lorsque le frère d'Amélie raconte

ANNÉE l863. l5l

ses impressions d^enfant, à Theure où, sur le tx)rci d'un bois, il écoutait V Angélus du soir, je me suis retrouvée sur la route de la chapelle qui conduit de Romémont à Froide-Terre. J^avais douze ans; je marchais appuyée sur Marie-Emile, regardant avec elle la lune qui sMpanouissait sous des nuages diaphanes, et qui s^élevait au delà des chênes et des sapins. Les blés ondulaient au moindre souffle, le grillon chantait dans les prés, et les petites pâquerettes que nous cueillions au bord du chemin pour en orner la grille de la chapelle , se fermaient en boutons roses. La nuit tombait de plus en plus; nous nous taisions alors pour écouter le concert des cloches voisines, et je m'enivrais de cette mélancolique harmonie qui unissait mon âme à la nature et la nature à Dieu. Que de beaux soirs à cette époque j'aurais eu à enregistrer sur mon journal, si j'avais écrit un journal, et que je retrouve comme par un miracle de résurrection dans chaque mot des souvenirs d'enfance de Chateaubriand I

Mardi lo février.

La vérité est une, mais à facettes, a dit ma spirituelle tante. Chaque jour en taille une nouvelle sur ledit miroir que j^aimerais mieux voir soleil que piège à alouettes, il faut en convenir. Mais enfin, puisque nous ne sommes pas de la race aiglonne , je m^accommode de facette , bien que j'aie Csiilli me casser la tête

l52 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

contre, samedi dernier, à force d'y chercher une conclusion.

Dimaocfae 1 5 février.

Où êtes-vous , dieux de l'Olympe? Je crois vraiment que je vous regrette, pour excuser mes frères. Aux pieds de Jupiter et de Vénus , leur folie serait presque raisonnable. Au pied de la croix, je les trouve si coupables, si absurdes, que je comprends la fureur de Moïse et le fouet dont Jésus, doux et humble, se servit pour chasser les vendeurs du temple. Mais je me radoucis, et je prie pour eux, car il a dit aussi :

<c Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde?... » Et à l'instant suprême :

« Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! »

Le cours de littérature était splendide, grâce au soleil, secondé par les toilettes les plus miroitantes que l'amphithéâtre ait jamais abritées. Toutes ces belles dames étaient-elles venues pour admirer madame de Staël, ou pour faire admirer leurs robes? Je laisse ce problème aux Œdipes, et je reviens à mes moutons. Le professeur nous a déroulé la vie de mademoiselle Neckcr.

Ah! quand tu quitterais les champs Élysées, belle ombre de Staël; quand tu me conduirais au fond de cet enfer que tu appelles la gloire; comme Virgile, quand tu m'initierais aux plus affreux mystères,

ANNÉE l863. l53

semblables à ceux qui frappaient d'épouvante le poète de la Divine Comédie, tu ne me convaincrais jamais de la supériorité du bonheur domestique et individuel sur celui qu'il y a à se sacrifier au bonheur de tous !

Si j'étais cette femme que tu te flattes de détourner de la gloire en lui découvrant les douleurs, je m'écrierais avec Lamartine :

Q.u*importe le prix du génie?

Si c'est la mort, je veux mourir!

Ah! si le bon Dieu légitimait de pareils marchés!

Ma grande étude de tous les instants n'est autre que moi-même; mais je suis écrite en hiéroglyphes, et voilà ce qui me cause un vrai désespoir, car je ne sais qu'un fort mauvais français. Le hasard me découvre bien par-ci , par-là , que telle figure pourrait être un oison, telle autre un lotus, telle autre un serpent; mais qu'est-ce que cela prouve, sinon que je sais des mots qui ont un sens que je ne saurai jamais ?

Je vis parce que je pense : donc la mort de mes pensées serait la mort de mon âme. Si j'étais convaincue qu'il arrivât un jour oti les mots religion, patrie, dévouement s'anéantiraient pour moi devant d'autres frisant l'égoïsme, le désespoir l'emporterait, et je mourrais de douleur, sans avoir besoin du lâche suicide ,

l54 JOURNAL DE MARIE'-EDMÉE.

échappant ainsi à la mort de ce qui est réellement moi

Dimanche 23 février.

D'ici , je vois le soleil caresser la chevelure de bronze de Jeanne d*Arc; les petits oiseaux, trompés par les rayons du soleil, chantent le printemps sur les branches mortes : cette naïve réjouissance, que le froid et la neige feront s'évanouir demain ; ce calme éternel de la statue, que le soleil semble rendre encore plus froide et plus morte, m'attristent, au point de me faire pleurer, si j'osais.

En réunissant toutes mes amitiés en une seule, je ne crois pas trouver un amour comparable à celui que j'ai pour cette jeune fille, morte il y a plus de quatre cents ans. Qu'on appelle cela folie, exaltation, chimère, je demanderai s*il est possible que Pimagination soit plus féconde que la réalité. Or, cette chimère obtiendrait de moi tous les sacrifices. Ce nom, quand je l'entends prononcer, ou quand je le lis écrit quelque part, me remplit d'une émotion impossible à décrire; mon cœur bat, mes. yeux se remplissent de larmes; un je ne sais quoi d'immense comble le vide affreux qui existe en moi ; un souffle divin me soulève , et je voudrais avoir des ailes pour aller chercher dans le ciel ma Béatrix à moi I Mon caractère perd en violence ce qu'il gagne en douceur, je me sens forte et humble.

ANNÉE l863. l55

quand je la contemple au ciel. Aidée par elle, je ne trouve plus seulement dans la religion la foi et Tespérance, je sens que j^ai la charité; j'aime les saints qu^elle aimait; j^écoute les anges qui lui parlaient et son étendard devient celui de ma vie. Pourquoi ne suis-je pas née au quinzième siècle? J^aurais vu Jeanne d'Arc, je serais morte, et à ce double bonheur j^ajouterais peut-être celui du salut. Mais la volonté de Dieu était de me faire vivre en mil huit cent soixante-trois, et je puis sauver mon âme à cette époque aussi bien qu'au moyen âge, et tout le but de ma vie n*est que cela.

Mercredi 23 février.

Quand donc m'arrivera-t-il une aventure semblable à celle qui tomba sur le nez de Garo en forme de gland?... Il y a tant de choses qui ne me semblent pas à leur place dans ce bel univers! Certes, je pousserais mes prétentions de réformateur beaucoup plus loin qu^à changer de place une citrouille. Je pensais ainsi que Garo tout à Pheure, et je m^indignais en moi-même, de toutes les puissances de mon âme , contre la fotalité du sort qui nous jette dans le monde, homme ou femme, sot ou spirituel, beau ou laid, sans nous consulter; ces griefs étaient gazés de raisons personnelles qui rendaient mon accusation beaucoup moins ridicule qu^elle ne l'est en déshabillé.

l56 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

Cinq minutes ont passé, et je me retrouve petite fille raisonnable et résignée à n^étre que cela. Hélas! sur ce sujet, je ne crains pas de Pavouer, ma résignation est sœur jumelle de la philosophie d'une femme poète qui s'appelle...

Mais les âmes ont-elles un nom?

Jeudi 26 février, neuf heures et demie du soir.

Je frémis, j^ai peur de moi; car je me prends à comprendre le crime (si crime il y a à sauver le bien par Textermination du mal).

Oh! Pologne! Pologne!

Mon Dieu, il y a de tes enfants pleins de courage, de noblesse et de foi que Ton massacre !

N'es-tu plus le Dieu des armées?

N*es-tu plus le Dieu des combats?

N'étes-vous plus du moins le Dieu de Judith?

Il vit, cet homme qui fait tuer en masse des femmes, des enfants, des vieillards ! Il vit, et l'on vient de crever les yeux aux blessés et aux malades dMne place forte par son ordre, et ensuite on les a pendus I Ah! Char* lotte Corday, et toi, Judith, qui la préchas d'exemple, votre ombre me soufHe la vengeance. Grâce! laissez^ moi prier, pleurer et vivre.

Une femme ne peut et ne doit rien de plus. Une

ANNÉE i863. iSy

catholique n^a et ne doit avoir pour arme que la prière. A notre époque, on lui refuse le martyre.

Cest au milieu d'une réunion, dans un aristocratique salon, que nous avons appris tout à Pheure la consommation de cette in&mie.

Il y a des âmes, du reste, bonnes et accessibles au bien, qui n^ont pas d'^écho pour les nobles infortunes et pour ces grandes douleurs. Tout ce qui se passe en dehors de la localité, du cercle des intimes, des connaissances de la famille, et même quelquefois de la personnalité, est pour elles non avenu, n^existe pas. A ces âmes même d^élite, à ces esprits subtils et originaux, que leur font la Pologne, le Pape et le reste de cette grande phalange de héros et de martyrs contemporains qui combattent pour leur foi, pour une idée ou pour la patrie? La France est sillonnée d^équipages, de commissaires de police, approvisionnée de pain, de vin et de foin!... Le luxe marche; on danse, on rit, on s^habille et Ton babille. Ah! quel charmant pays! et que craindre sous son soleil?

Heureusement, j'avais un bon bras sympathique sous le mien, au sortir de cet étouffoir du cœur, et j'écoutais cette chère compagne avec un bonheur sans égal; car, comme moi, elle aimait la France, cette pauvre France si grande, si généreuse, dont on envoie mourir les soldats au Mexique , en les forçant à assister

l58 JOURNAL DE MARIE-EDM ÉE.

froidement à l'assassinat de sa sœur en religion, en courage et en noblesse.

Dis, France, ni*entends-tu ? France, si tu sommeilles, Faut-il parler plus haut pour toucher tes oreilles > Quel mot fiiut-il donc dire ou ne te dire pas, Beau pays du clairon? O TÎerge des combats, Habille-toi de fer qui jamais ne se rouille. Relève ton armure, et non pas ta quenouille.

Ah! France! as-tu du cœur? As-tu des yeux pour voir? As-tu des dents pour mordre? As-tu, sans le savoir. Du sang, encor du sang , dans ta veine épuisée? As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée? Ou, serpent sans venin qui rampe en son sillon, N'as-tu plus que la langue au lieu de Taiguillonr (0

Mon Dieu , sauvez la Pologne avec le secours de la France, ou daignez rendre ma mort utile! Prenez le reste de ma vie, et donnez-moi un rôle à remplir dans le salut de mes frères !

Dimanche i*' mare.

A cinq heures, nous quittions nos promeneurs

et nous partions pour Saint-Max. Quand nous eûmes franchi les deux ponts, les flâneurs disparurent, et nous nous trouvâmes, mère et moi, seules sur la

(i) Edgard Quinet.

ANNÉE i863. iSg

grande route. Les peupliers dépouillés s^étendaient indéfiniment devant nous; les collines environnantes se coloraient des mourantes lueurs du couchant; il régnait dans l'atmosphère ce calme pur qu^on ne respire qu'au printemps ou à la fin de l'automne, et qui fait désirer que la mort nous surprenne en le respirant. — « Au pied d'un de ces arbres, les yeux tournés vers ce beau ciel, à Theure où s'éteint le jour, il ferait bon éteindre sa vie, disais-je à mère ; ici , loin des hommes, seule en face de la nature , mon âme trouve Dieu sans peine. Il ne lui faudrait pas un bien douloureux effort pour briser le dernier obstacle qui s'oppose à la réunion au Créateur; mais mourir sur un lit de douleur, au milieu d'une grande ville populeuse et indifférente, dans une maison oti votre mort n'inquiète personne, au fond d'une chambre obscure, sans air, dont tous les détails vous rappellent une existence misérable ou vaniteuse, quelle oppression pour notre pauvre cœur!... » En disant cela, je pensais à une pauvre dame, amie de ma mère, qui mourait à la suite de souffrances affreuses, et je pensais surtout aux dQuleurs de cette intelligence d'élite dont les réflexions sur la mort

avaient été si poignantes de vérité

Lnndi soir, je vais au concert de Félix Godefroy avec Violette, Marie-Emile et l'oncle J***; Paul est venu nous rejoindre. Ce soir-là, j'ai fait bien des réflexions en tout genre. Si je voulais en parler, je ne

l6o JOURNAL DE M ARIE-EDM £E.

cesserais pas. Tout ce que je puis dire, c'est que je n'aime pas les concerts, et voici le pourquoi :

Le plaisir est une sensation, il ne s*achète pas; on ne se le commande pas, parce qu'on se coiffe d'un chapeau et qu'on s'assied sur une banquette.

La musique est comme un autre langage de cette âme de l'homme qui parle ainsi, mieux parfois que par la bouche; mais encore faut-il que Tâme parle pour qu'on la comprenne; malheureusement je n'ai entendu que les doigts, fort habiles du reste, du grand artiste; il me semble que la harpe doit se souvenir de David, et non pas soulever les applaudissements d'une foule enthousiaste par quelques mesures, pour doubler Tardeur carnavalesque ou faire voltiger les sylphes dans les brouillards. On assure que les salons de l'hôtel de ville sont responsables de cette froideur d'exécution qui m'a frappée dans le jeu de Godefroy; ils y sont pour quelque chose; mais, je le confesse, partout ailleurs qu'au milieu d'une foule , cette musique m'aurait charmée.

Quand je ne suis pas seule ou à peu près, je rentre en moi-même, je clos toutes mes portes, hormis celles de la raison ou de ma mémoire.

Rendez*moi la solitude, je sors de ma retraite; alors j'aime, je sens, j'admire, et je me confie.

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7 mars.

Ahl si Ton peut connaître le truit par Tarbre, jardinier des âmes, dites, oh! dites-moi ce que je puis être, ce que je serai î . . . .

Samedi 14 mars.

J'aime, j'admire, je bénis M. de Montalem-

bert, car, par quelques idées de lui que je viens de trouver dans le Correspondant, à propos de l'insurrection polonaise, je sens légitimer toutes les miennes sur le même sujet. Est-ce bien moi qui ose émettre un rapprochement entre mes pensées et celles... Oui, comme la goutte d'eau peut revendiquer aussi bien que le fleuve le droit de concourir à la fertilisation de la terre et à la germination du blé. A la fln de l'admirable défense de M. de Montalembert, j'ose dans mon infirmité signer un credo sincère. Ah ! si l'Empereur persiste dans son immobilité, que devient la France? Comme Blanche^ de Castille, préférant la mort de son fils au péché qur tuerait son âme, je souhaiterais à ma bien-aimée patrietous les malheurs imaginables plutôt que celui de perdre son titre d'épée de Dieu, son honneur, sa bravoure, et de souiller son drapeau par la double honte, de l'égoîsme et de la lâcheté.

Mercredi 25 mare, sept heures trois quarts. La nuit tombe.

Je suis tout heureuse ; le ciel de ma vie me paraît ressembler au ciel de ce soir que j^admire de ma fenêtre ouverte, roulant des nuages roses sur son fond bleu pâle. Mille souffles étranges glissent dans mon cœur; je suis moins rude^ il me semble que je deviens presque douce. Il y a de petits arbustes qui reverdissent alentour du jet d'eau; quelques petites espérances réveillent le printemps dans mon imagination.

Quoi donc a produit cela?... Je n'y vois plus; mais à demain l'analyse. Je divorce aujourd'hui avec le raisonnement. Je sens la chaleur; demain je saurai si elle me vient du soleil ou d'un calorifère.

Mardi 3 1 mars.

Nous voici dans la grande, dans la divine semaine...

En attendant le jour de Pâques, Tair s'attiédit, les arbres se couvrent de boutons qui s'ouvrent à demi ; le printemps, comme l'ange du Seigneur, s'apprête à remplacer la mort. C'est probablement la dernière année que je fêterai Pâques à Nancy. Quand j'en aurai le temps, je viendrai causer avec toi, mon cher journal, et te dire ce qui me fait songer à la nécessité ou à la possibilité d'un adieu au soleil de Lx>rraine.

ANNÉE l863. i63

Dimanche 19 avril.

Mon journal, c'est une mosaïque dans laquelle je glisse une pierre de n'importe quelle couleur; c'est Tarbre sur lequel Robinson fisiisait chaque jour une fente, et qui lui servit à compter les années d'exil; c'est un composé de riens... Cependant il m'est précieux, comme tout ce qui est unique et dont la perte ne saurait se réparer.

Nous avons reçu des nouvelles de Tarbes; l'oncle qui est envoyé en garnison à Chartres trouve notre projet d'aller habiter cette ville excellent, prudent et heureux pour lui. Comme il est bien décidé que je suis postulante artiste, le voisinage de Paris et celui des peintres que mon oncle y connaît me seront très-profitables, et ce dépaysement m'initiera à cette existence que j'aime malgré tous ses revers, et peut-être même à cause d'eux.

Ainsi viennent l'automne et les pâques prochaines, et le nid de Lx>rraine sera vide, et les oiseaux envolés vers les chênes antiques qui environnent la cathédrale, si Dieu leur prête vie.

Il y a cinq ans, on ne parlait à Nancy que d'un jeune peintre déjà célèbre; c'était un élève de M. Lebome, qui venait de remporter le prix de Rome. Quelques années avant son départ, il avait fait le portrait de sa mère.

Ce portrait, je le vois chaque matin en entrant au cours. C'est le visage pâle et amaigri d'une femme de soixante ans; son simple bonnet aux cordons dénoués, le fichu en grossière étoffe qui entoure son cou , indiquent sa condition de paysailne. Une ombre portée à la Rembrandt donne de la sévérité à ce visage, au premier aspect; mais bientôt Tœil s habitue et distingue, dans cette obscurité, le calme regard de ces yeux sans couleur, abrités par un front haut et sillonné de rides qui attestent les douleurs de la mère et la simple énergie de la femme du peuple qui croit en Dieu , qui aime ses enfants et qui travaille chaque jour pour gagner leur pain. Cette tête de femme me captive par sa beauté morale; elle me fait rêver aux Cornélie et aux mères chrétiennes de la primitive Église. C'est le type le plus noble de la maternité.

Pauvre femme! elle est morte samedi dernier, à la veille du jour où elle devait revoir son fils qui revenait de Rome, après cinq ans d'absence. C'est de M. Leborne que j'ai appris tous ces détails. Sellier dînait chez le frère de son maître, en arrivant à Paris, lorsqu'une dépêche lui apprend Pétat désespéré de sa mère. Quelle nouvelle au milieu des joies du retour, du récit animé et heureux d'un grand voyage, au moment oîi la carrière se présente brillante et belle, où l'on croit avoir atteint le bonheur, où Ton voit en perspective la fortune couronner le succès ! Et tout cela devenir inutile

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par la mort d'une mère dont on voulait embellir et combler les derniers jours!

Vendredi 23 avril.

Certainement, je suis bien heureuse de retrouver le soleil et tout ce quMl fait vivre ; j'aime mieux écrire auprès de ma fenêtre ouverte en écoutant mon jet d'eau,* que geler au coin de mon feu. La terre est si verte, les arbres si vaporeusement poudrés de feuilles! Mais tandis que je suis paisible et tranquille sur la vie de tous ceux que j'aime, il y a des pays aussi beaux, aussi pleins de séductions que le nôtre, et, dans ces pays, des familles, des hommes, des enfants toujours prêts à mourir. Pauvre Pologne! Je n'en parle plus, mais elle m'inquiète toujours; j'y suis par le cœur bien autant qu'en France, et je donnerais toute ma vie pour avoir le droit d*y mourir.

J'ai lu tout ce que l'on écrit pour et contre elle avec indignation ou étonnement, car les voix qui attaquent cette nation martyre m'ont rappelé celle des princes des prêtres juife. Que certain parti, sous Tincognito de n'importe quel journal, tel que le..., s'élève contre l'insurrection polonaise ou bien se taise lorsqu'il s'agirait de la défendre, je ne change pas d'avis, moi , je ne tais pas mon admiration pour cette cause ; je n'en crois pas moins à sa justice et à son droit, car je sais que c'est au nom de la loi de Moïse que Jésus fut condamné; je

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sais que les onze se cachaient dans Jérusalem, tandis que Pierre reniait son maître; je sais que le dernier cri de Jeanne d*Arc au tribunal qui Pavait condamnée fut adressé à Tinfâme évéque de Beauvais. Ah! que de choses j'ai sur le cœur à ce sujet!

Mercredi 39 avril.

Madame B*** est bien une mère qui a perdu

son enfant. Il y a une douleur poignante et toujours visible dans ce pauvre cœur de mère, le seul que le temps n^a jamais pu guérir entièrement, lui qui ferme tant de plaies, qui efface tant de souvenirs et qui éteint tant d'amours

Vendredi i«' mai. Ave, Maria.

Cette semaine, je Tai passée dans une véritable ivresse artistique, dessinant le matin, peignant le soir, admirant, en vraie folle que je suis, le délicieux visage de Célinette que 'fost tenter de reproduire , dévorant les gens du regard, étudiant sur n'importe qui des effets d'ombre et de lumière; puis je poétise mes créations, et je me livre à des bâtisses d'épopées admirables qui ne verront jamais le jour, à mon grand honneur.

J'aime la peinture et le dessin véritablement à la folie; mais plus j'aime Tart, et plus je le comprends;

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et plus je le comprends, plus aussi je désespère de moi.

Néanmoins je serai artiste, je dois Tétre, tout m Y engage, et la nécessité s'en mêle, malgré les sages conseils et le demi -blâme de Toncle le chanoine. J-émigrerai, je vivrai en bohème, je serai artiste; advienne que pourra.

Oui, il me faut cela pour vivre; sinon je m'engloutirai, comme tant d'autres, dans le calme énervant, dans Tégolsme officieux de la vieille fille. Je ne serais bientôt plus rien dans cette atmosphère étouffante de l'existence ordinaire. Il me faut, à moi, de Pair et la liberté; il me faut une position indépendante dont tout le soin repose sur moi seule; qu'humainement je n'aie nul appui , afin d'en trouver un dans ma volonté. Ah ! que notre sexe est gênant pour tous ces beaux projets !

Moralement, j'ai trois natures... (Tout ce chaos de pensées diverses me ramène à cette dissection de moimême à laquelle je me livrais hier.)

La première, qui est, je crois, la base de mon caractère, mon sens, c'est-à-dire le principe de l'impression soudaine; cette nature-là, je la tiens de l'antiquité grecque. C'est à elle que je dois cette admiration irréfléchie pour le beau dans la force du légitime et suprême orgueil; pour les conquérants, malgré les flots de sang dont ils inondaient la terre; pour les philosophes, malgré leurs erreurs; pour les stoïques enfants de Sparte,

l68 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

pour Tamour exclusif de la patrie et du devoir. La grandeur, la force, la puissance, voilà mes étoiles dans ce ciel-là.

Ma seconde nature est d^humeur protestante. Celle-là est plus précise que la première. C'est une violente disposition à tout désirer avec excès, à ne plus m'arréter sur les bornes du possible. Cette nature est d'une exagération terrible. Tout ou rien, c'est sa devise.

La mort ou la liberté, c'est là son cri de guerre.

Enfin, je suis catholique par la grâce de Dieu.

Ici, je raisonne et je crois. Qu'elle est beUe pour l'esprit, douce et consolante pour le cœur, cette religion de mon Jésus ! C'est beau, beau ; mais c'est presque trop beau. L'unique nécessaire, c'est le but de cette nature; son seul cri, c'est Dieu.

Mais à quels antagonistes n'a-t-elle pas affaire? Elle détruit mes plus chères idoles, la gloire et la liberté, en leur opposant l'humiliation et l'obéissance; et ce qui m'abat le plus, c'est que je sens bien qu'elle a pour elle ma conscience et mon amour de l'idéal. Elle a ma raison tout entière; mais je lui veux plus, je veux lui donner tout mon cœur, car il n'est point de salut pour moi hors de cette forteresse que je voudrais parfois raser

J'ai lu durant ce mois la Sibylle d'Octave Feuillet. C'est un joli roman, semé de jolies pensées joliment dites. Madame de Beauménil est vivante. J'en connais

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plusieurs éditions. Je trouve Clotilde sculptée par Pradier, et le héros de Phistoire un type trop beau pour notre époque et trop mesquin pour le moyen âge; aussi je pense que c^est là Thomme à venir, Thomme àe 1900. Quant à Sibylle, elle est délicieuse partout, «xcepté dans sa façon de mourir. Les marais et le clair de lune pour Qotilde, à la bonne heure! mais Sibylle là-dedans, fi donc! Ce n^estpas là la simplicité d'une mort chrétienne. C'est une composition d'effet pour baisser le rideau sur un drame.

J'ai parcouru aussi Gabrielle de Marie GJertz. Le livre me déplaît presque d'un bout à l'autre. L'héroïne me semble une houri de Mahomet qui ne demande qu'à être esclave, et qui meurt parce qu'elle est un jouet; je ne vois pas où est la différence avantageuse pour l'une ou l'autre de ces deux objections. Le héros n'est rien, parce qu'il veut être trop de choses. En cela seulement, il est de notre époque. C'est une âme en peine qui avait la vocation d'être créateur, rien que cela!

Après avoir écrit V Enthousiasme, il me semble qu'il ne restait plus à l'auteur qu'à laisser retomber sa plume et à vivre d'espoir. Pauvre femme! Brigitte, c'est elle-même. Gabrielle, c'est la femme du paganisme, du moyen âge aussi bien que du présent et du futur, dont le rôle consiste ici-bas à souffrir, à obéir et à aimer.

lyo

Dimanche 24 mai (jour de la Pentecôte).

J*ai institué mes réunions de chaque semaine pour plusieurs raisons.

Article i*. L'intention principale était de travailler pour les pauvres, et d'en provoquer l'habitude dans d'autres familles que la mienne.

Je voulais ensuite ne pas rompre avec mes amies et perdre le moins de temps possible à les voir; dans les lectures que nous ferions ensemble, leur donner de bonnes pensées et le goût du beau; dans ma conversation , me montrer telle que je suis et leur apprendre à faire de même.

Je voulais enfin mettre entre mes amies et le plus de jeunes filles possible une cordialité, une sympathie, une politesse qui fassent abstraction du rang, de la fortune ou du nom pour ne voir que l'éducation, et voilà que l'expérience fait justice de mes utopies; je reçois une petite carte qui me prouve que, parmi mes aimables ouvrières, dame susceptibilité a fait des siennes... C'est pourtant ma meilleure amie, celle-là I

J'aime la fête de la Pentecôte. Il me semble qu'il y a plus de mystérieux dans l'invocation du Saint- Esprit que dans les fêtes où l'on adore plus spécialement les autres personnes de la Sainte-Trinité.

A notre époque surtout, dans les aspirations inquiètes des esprits, dans le doute et l'obscurité qui nous

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environnent du côté de l'avenir, à certains cris de détresse qui échappent aux Noés de notre époque , je crois avec bien d'autres à une révélation plus terrible que celle du Sinaï, plus féconde que celle qui fut faite à Pierre le jour de la Pentecôte; je crois à un cataclysme semblable à celui qui mit fin à l'empire romain et à la régénération qui fonda le moyen âge. Et je m'écrie du fond du cœur avec Lacordaire :

(( Seigneur, des saints! donnez-nous des saints!... » Et je redis avec Lamartine, mon poëte bien-aimé :

De quel vent soufflera l'esprit que Thomme appelle? L'âme avec plus de soif jamais l'attendit-elle i Jamais passé sur nous croula-t-il plus entier? Jamais l'homme vit-il, à Thorizon des âges, Gronder sur Tavenir de plus sombres nuages , De plus divin sentier ?

Fends la nue et suscite un homme.

Un homme palpitant de toi !

Que son front rayonnant te nomme Aux regards qui cherchent ta foi.

D*un autre Sinaî fais flamboyer la cime, Retrempe au feu du ciel la parole sublime. Le glaive de Tesprit émoussé par le temps! De ce glaive vivant arme une main mortelle... Parais, descends, travaille, agite et renouvelle, Et ranime de Tœil et du vent de ton aile Tes derniers combattants!...

Hier, je ne valais rien pour le courage et l'espoir; ce couple divin, envolé de mon âme, y avait laissé un

vide que de grosses larmes auraient pu combler peutêtre, mais je n'ai pas voulu pleurer, et je me suis mise à lire pour me distraire et tuer ce maudit jour. Vers le soir , ma bonne mère m'a rapporté le dernier numéro du Musée des Familles en me donnant à deviner quel plaisir il me réservait. J'ouvre, et quel bonheur!... je puis enfin me figurer le visage de cette jeune fille qui, à mon âge, jouit de cette destinée, le rêve de mes rêves!... J'aime Henriette Ponstovoïto, plus peut-être qu'aucune de mes amies. Son portrait n'a fait que doubler cette sympathie, parce que je trois reconnaître un peu dans ce visage le type du mien... Hier je pensais : Elle a dix-huit ans, elle est de bonne famille, elle possède une piété sincère, et la voilà qui a en plus ce que mon âge, ma famille et ma religion semblent me défendre à tout jamais... Non, ce n'est pas cela qui m'entrave, puisque ces obstacles n'en ont pas été pour elle. C'est donc le courage, l'initiative qui me font défaut? Hélas! pas plus cela qu'autre chose; ce qui me manque, c'est la certitude que je serais utile, car le désir du changement ou de la renommée n'est pas le mobile qui me £eiit rêver cette existence. Je voudrais mourir pour une grande cause, et ma pensée unique est d'en servir une toute ma vie. Comment savoir si même je ne serais pas ce que je suis dans ma petite chambrette, une inutilité de plus?..v Oh! que n'ai -je de l'or! L'or du moins sert toujours; il n'a ni âme,

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ni vie, ni dévouement, mais il est or pour tous les

autels !

C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de Jeanne d'Arc. Depuis le premier rayon du soleil d'aujourd'hui jusqu'à la dernière heure du soir, j'y pense; je la vois, je la vois, je l'entends?

. . . Celle qui sauva la France, sa patrie, Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits.

La pauvre bergère de Domrémy serait canonisée que je ne lui aurais pas voué un culte plus grand !

Lundi, huit heures du soir.

Pourquoi écrire à cette heure, et lorsque je n'ai rien de plus que tout autre jour à conter ici? Un remords et une espèce de manie en sont la cause. ....

Mère m'apporte aujourd'hui Eugénie de Guérin , et j'y vois, entre mille beautés inimitables, une persévérance que je puis fort bien imiter. Les jours se succèdent dans ce journal presque dans l'ordre qu'ils occupent dans le calendrier. Voilà le remords pour moi , qui ne me débarrasse plus que de quinze en quatorze de ce que j'appelle mes pensées. Quant à la manie , il faut en avoir une solidement humble pour continuer à parler du ciel, de la terre et de son âme lorsqu'une Eugénie de Guérin l'a tait avant nous.

Céline m'a fait une visite dans la journée. Avec k charmante blondine, je suis toujours à mon aise. Elle est si aimante et si aimable , que jamais elle ne me parle de ce qui ne m'intéresse pas. Donc, avec elle, foin des toilettes et des secrets! Je lui montre le portrait de mon héroïne, en lui conseillant d'en être jalouse, si elle tient à envahir mon cœur; elle ne peut m'en vouloir. Henriette est si belle, si grande, si... alors j'entame les litanies de mes héros; mais point d'animation dans nos causeries , car il n'y a point de controverse; j'y parle de mes grandes amours en prose, j'y analyse mes lectures sans critique. Je suis raisonnablement gaie, affectueuse de même. Bref, le doux visage, l'âme naïve et sincère de mon amie me calment sans me refroidir et m'animent sans m'exalter. Les belles glaces nous embellissent trop. Gare au sort des Narcisses !

Tout à fait le soir au salut de l'Octave. Il y a eu un cri avant le Nunc dimittis, qui me prépare admirablement à ce beau cantique et qui me donne le même élan de prière que le Sursum corda de la sainte messe; c'est le Salva nos! Cette année plus que jamais il m'émeut, et il me transporte de la terre qui soufifre, au ciel qui libère , des combats au Dieu des armées , de mon espoir qui attend à l'avenir qui promet. Combien de temps le pousserons-nous encore ce cri d'angoisse , et qui de nous entamera jamais le Nunc dimittis?

Reçu une grandissime lettre qui m'attriste autant qu'elle m'a fatiguée à la lire. Je n'aime que ce qui est rare, le cœur et les venus comme le reste. "Malheureusement les femmes , et surtout les jeunes filles , et plus encore certains caractères mystiques et exaltés, ne parlent qu'ainsi. Sans me le dire, cette jeune fille me fait pressentir un changement de vie pour elle en même temps que des revers de fortune. Elle pense utiliser son talent, résolution, dit-elle, qui lui coûte plus de sacrifices qu'elle ne lui rapportera de profit. Là-dessus, réflexions sur les peines de Texil de la terre , troubles à propos de vocation , langueurs , tristesses, romanesqueries enfin. Cette douleur qui s'épanche m'est antipathique. Il me semble que ces confidences-là ne doivent être faites qu'à Dieu.

Quand je me sens, pour une cause sérieuse, les larmes me monter aux yeux et que je les refoule, je crois sentir mon cœur s'élargir comme l'Océan pour les recevoir. Elles s'y perdent, et je n'ai pas pleuré. Plus une chose m'est à cœur, moins j'en parle; je ne dis pas que je n'en parle pas du tout

Mon journal reçoit ce qu'ont laissé les nuages et les hirondelles, et je dis à mère ce que je n'ai pas écrit; mais pour les indifférents, les étrangers, j'ai l'article pluie et beau temps pour faire entendre ma voix... Chère amie! peut-être m'a-t-elle prise pour un nuage; j*ai tort de me poser vis-à-vis d'elle en indifférente, car je

l'aime, au fond... Je Taime, mon Dieu ! quel singulier mot! Est-ce que je le comprends à la manière de tout le monde?

Que dire de plus? J'ai terminé ma Rosalba qui minaude gracieusement sur le canapé, parce que, grâce à elle , j'ai oublié que le mercredi était le jour de la malaria de mon esprit, comme le vendredi est celui de Vathoumia (1) de mon cœur.

Elle était bien jolie, Rosalba, lorsqu'elle prit en main ses pastels et qu'elle fit passer les roses de ses joues et son sourire perlé du miroir sur ce papier, que je vois, que je touche et que je viens de copier! Un jour vint où, comme celui-ci, elle posa le portrait terminé devant elle et où elle s'admira comme je l'admire. Près de deux cents ans ont passé sur ce jour.

Quand le même temps aura pâli ma copie, qui pensera à moi, et où serai-je?... Sans confondre l'immortalité avec la célébrité qui survit à la tombe, je ne puis m'empêcher de porter envie à ceux qui laissent un nom sur leurs œuvres; moi qui aime tant les morts, je ne puis me faire à Tidée qu'une âme éprise de la même passion ne verra pas glisser mon ombre dans ses souvenirs

(i) Quelque mot recueilli au cours de littérature, et qui signifie énervement, défaillance de cœur. (Note de l'éditeur,)

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Jeudi II.

On criait ce matin la prise de Puebla. Ma première exclamation fut enthousiaste et heureuse ; puis j^ai pensé... et je n^acclame plus. Pauvres soldats! combien sont morts, et pourquoi? Et la Pologne et Rome attendent !

Dimanche 14.

Je sors des Reliques de Maurice de Guérin tout éblouie et attristée. Mourir de langueur, quand on pouvait vivre d'une telle vie! Tout est relatif... Moi, je serais au but de mes désirs, si je pouvais traduire dans son langage avec cette clarté et ce charme , avec rindicible harmonie de sa parole , mes pensées qui ne trouvent qu'un sépulcre dans mon journal. Oh ! comme je le jalouse, ce beau poète, lorsqu'il visite les primevères , bondit avec son centaure ou chante avec le grillon; il me semble qu'il m'a volé toutes ces choses, et, malgré l'enchâssement précieux de mes trésors, je suis prête à redemander mon tien qui serait si mal chez moi.

Mercredi 17.

Qu'ils sont heureux les musiciens , les oiseaux , ceux qui jettent leur note dans l'harmonie divine qui s'échappe de tous les coins de la terre et se rallie dans

lyS JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

Pair pour s'élever au ciel ! Je les envie plus qu'Harpagon n'envierait Rothschild. C'est peut-être mal. Mais comment les entendre avec indififérence? Hier soir, j'ai été promener mon envie alentour de la ville , du côté des Trois-Maisons. Je n'ai vu que des échappées de la nature que le bonheur bourgeois découpe en jardinets pour y jouir de ses rentes, de ses enfants et d'un horizon autre que celui du comptoir. Ce n'était guère que des touffes de sureau qui pleuvaient sur nous, au moindre soufHe, leur poussière parfumée; des plantes grimpantes dépassant les projets et les limites du jardinier, qui venaient charitablement couvrir les tuiles rouges et le crépi frais des murs avares; les têtes des cerisiers et des pommiers toutes souriantes de promesses ; peu de chose en comparaison d'un champ immense oti l'œil se promène à l'aise , sans rencontrer ces barrières insupportables de la propriété bourgeoise; et pourtant cela suffisait pour me faire regretter la vie des champs et pour me faire apprécier mon âge et l'avenir

Vendredi 19.

Huit heures sonnent... Une voix de jeune fille chante dans une maison voisine, et un cor de chasse semble évoquer Tombre du grand veneur. Je voudrais savoir ce que pensent et ce que sont la jeune fille et le musicien; je voudrais les connaître à la façon de Gygès.

Ohl que je me reconnais bien pour une fille d'Eve! Voir, entendre, connaître, c'est chez moi un désir si insatiable que je n'ose l'appeler simplement de la curiosité. D'ailleurs, je ne le pourrais pas, car si je veux savoir, je n'ai encore mis la main à aucune pomme. Et puis, ce vague entre moi et le désir me plaît; je crains l'heure du désenchantement, et je laisse le voile tant qu'il lui plaît de rester; lorsqu'il se déchire, je regarde ailleurs.

Mon Dieu! c'est vous qui êtes l'Inconnu qui m'attire, vous qui seul pouvez désaltérer ma soif, vous qui, le voile de la Foi étant déchiré par la mort, fixerez éternellement mon regard par votre indicible beauté ! Monde qui n'est pas la terre, ciel qui êtes le marchepied de Celui qu'habitent les Saints, je voudrais vous voir, vous traverser, et pourtant je tremble à l'idée que certainement je vous connaîtrai un jour!

Dimanche 21, le soir.

Aujourd'hui , longue causerie avec mademoiselle M***... C'est l'événement du jour. Cette âme aux fines et délicates sensations, dont la raison est si droite, le jugement si impartial , revient enfin de sa première impression sur la Pologne; elle se convertit à sa cause, et voudrait tout transformer en or et en secours pour elle.

l8o JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

Chère mademoiselle! comment ai-je plus (Inexpérience qu'elle du cœur humain? On peut aimer la Pologne, Padmirer, la plaindre, supporter pour elle les railleries du monde; ne pas faire sauter la jeunesse, ni régaler Page mûr à cause d'elle; en un mot, convertir Pargent destiné au plaisir en obole pour la charité. Allons donc! nous ne sommes pas fous

Je fuis cette pensée comme si elle était mauvaise , et toujours quelque incident nouveau la fait surgir sur mon chemin. Le fantôme de la Pologne me suit comme une ombre... Avec lui, le remords de ne pouvoir rien faire pour elle, et Pinsupportable fardeau d'indifférence et d'inutilité qui pèse sur mon âme, avec mon titre de jeune fille

Les bouquets de ma chapelle passent la nuit dans cette chambre oîi j'écris. Six roses blanches et deux branches de seringat charment mes pauvres yeux, qui volontiers se perleraient d'une autre rosée que celle du ciel.

Jolies et virginales fleurs, elles me remettent en mémoire la chanson de la Mariée de Varsovie que ce pauvre Pitre Chevalier traduisait peu de temps avant sa mort... Peut-être est-elle morte aussi, la jeune héroïne qui la chantait si joyeusement.

Tout le bien remonte à sa source... Qu'il doit être beau le ciel !

Je ne puis me détacher de ces blanches fleurs, elles

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ont un charme d'attraction pour mon âme qui n*est pas folle des bouquets de noce; mais celui-là semble me cacher un sens plus grand et plus mystérieux que les bouquets ordinaires. Une des roses s'effeuille sur mon papier; la beauté de ma fiancée n'est pas pour la terre, elle y passera peu de jours, et sa robe immaculée sera son linceul. Le seringat, aux pétales épais et blancs comme ceux de la fleur d'oranger, ne serait-il pas la fleur des fiançailles de l'âme? Elle ne produit rien de matériel, et son parfum, aussi enivrant que celui de sa féconde sœur, au lieu d'assoupir, exalte et réveille les sens , et donne comme une fièvre d'enthousiasme. Si j'avais des ailes, je tresserais une couronne de ces fleurs , et j'irais la porter à ma fiancée du malheur, ombre chérie de ma Béatrix céleste.

Jeudi 35 juin, cinq heures du soir, pendant Torage.

Moi qui en imagination ne redoute pas les périls certains d'un champ de bataille , je meurs quasi de frayeur à la pensée que, sans pouvoir même le pressentir, réclair me ferait passer subitement du temps à réternité, mort qui est une exception, s'il en fût... Je ferme portes et fenêtres par prudence, ce qui me laisse juste ce qu'il faut d'air et de lumière pour ne pas mourir.

l82 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

Huit heares du soir.

Petite folle vit encore... Je ne veux pas rester dans ce cahier avec cette odeur de maVaria. — Vive Pair ! J'ouvre ma fenêtre, et je bois à pleins poumons la vie, Pespérance et la force. Je vais me hâter d'achever un travail 'que ma paresseuse sympathie avec le ciel m'avait fait abandonner; alors je n'aurai plus ce petit chatouillement de conscience qui me reproche tant de riens, fruits de mes beaux projets faits à l'aurore de ce jour. «

Les nuages s^éparpillent en boules de neige,* et tout se fond là-bas. Le tapis de leurs jeux revêt une couleur gris azuré. Comme notre imagination sait faire des chemins de traverse pour courir à ce qu'elle aime!

Ces boules neigeuses et aériennes, je les appelais autrefois les moutons du ciel. De la brebis à la bergère il n'y a qu'un pas , et de bergère digne des moutons du ciel je ne connais que Jeanne d'Arc... Je retombe sur la terre.

A travers les feuilles de la vigne, mon œil peut entrevoir encore son délicieux profil. Oh! si le monde des esprits est accessible à l'amour des pauvres humains, Jeanne, donne-moi ta protection en retour de mon cœur!

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Samedi 37 juin.

Coquelicots, dormirez -vous aussi bien dans mon vase bleu de ciel que dans le dortoir béni d'où je vous ai rapportés comme souvenir? Je crains que non. Ils se penchent tous deux l'un sur l'autre, et la petite fleur en gerbe, couleur de souci, et la folle avoine qui grelotte sur eux n'ont pas Tair plus à leur aise. Sans ma main qui a joué le rôle de la Mort dans son domaine, l'un de ces pavots sauvages dormirait encore sur la tombe du général Drouot , et servirait de symbole au repos simple et calme de cette dépouille glorieuse qui fut la prison d'une âme de saint et la figure d'un héros.

L'autre coquelicot fleurissait contre un tout petit cercueil ouvert, jeté sur l'herbe. Bienheureuse l'âme de celui qui dormait oti se penchait la fleur!... L'herbe et la fleur jaune, avec la petite branche de saule pleu^ reur, ont été cueillies sur la tombe de mon père ou plutôt alentour de cette tombe, que sa pierre noircie et la croix de marbre étendue sur elle empêchent les fleurs d'égayer, et qu'un saule touffu et sauvage couvre presque entièrement.

Petit bouquet, le cimetière que je t'offre ne vaut pas celui oîi dorment les hommes, si les fleurs, les oiseaux, le soleil et l'air pur qui animent sa vaste enceinte étaient réellement leur lit de repos. Mais si toute cette brillante

surface se levait devant moi comme le rideau qui voile un théâtre , ce que nous y verrions ne te ferait pas soupirer dans le • vase bleu de ciel qui sera ton dernier cercueil.

Dimanche 28 juin.

Ce matin , j'ai rencontré une grande et poétique jeune fille de mon âge qui est restée dans mes souvenirs de / dix ans comme une créature étrange, pleine d'intelligence et d'originalité. Elle m'a saluée du plus séduisant sourire dont jamais fille d'Eve ait embelli deux lèvres de corail, et, l'esprit tout adouci par cette vision qui m'a ramenée à une époque dont je n'ai jamais parlé à mon journal , je viens réparer cet oubli dans la meilleure disposition où je puisse être pour le faire.

Je venais d'atteindre cet âge à deux chiffres qui m'efifrayait tant , et l'on me trouvait des dispositions si peu douces et obéissantes qu'un beau matin, moi, la petite raisonneuse, libre comme l'air, légère comme un oiseau , après une caresse donnée à mon bon père qui souffrit de cette première séparation d'un jour, on me conduisit place Saint-Jean, dans l'ancienne maison de tante, alors devenue l'héritage de mes cousines et la succursale de l'aristocratique couvent du Sacré-Cœur.

J'y fus admise à titre de demi-pensionnaire. Cinq petites filles, dont Taînée, de mon âge, m'intéressa nécessairement plus que les autres, y étaient déjà

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réunies. Il n^y a que sept années de cela, et pour nous retrouver ensemble dans la salle dMtude avec madame Herminie pour surveillante, tandis que la bonne et respectable madame de W***, notre supérieure, méditerait dans la petite chapelle et que madame C*** apprendrait Falphabet à Louise C***, il ne faudrait rien moins que la trompette de l'Archange, à qui l'impossible cédera au jour du jugement.

Huit jours après mon entrée à la succursale, mon pauvre père mourut. Je me souviens des prières que ces bonnes petites âmes faisaient alors, chaque soir, en commun pour obtenir de Dieu la grâce, qui pouvait seule nous faire accepter cette mort sans désespoir. Je les en remercie.

Deux mois après, Céline vint me retrouver. Au mois de juillet, m'étant débarrassée des études qui occupent ordinairement trois années de pensionnaire , je quittai la succursale pour être uniquement instruite et dirigée par ma bonne mère.

De ce passé, je ne puis cependant oublier le beau côté pour le revers, et je me rappelle les gronderies de madame de W*** lorsque j'avais un peu trop raisonné avec ma maîtresse d'étude. La douce voix de la supérieure, au lieu d'irriter mon caractère énervé par les réprimandes un peu trop doctorales , me métamorphosait de lionceau en mouton ; mais que cela durait peu !

Laurence de W*** était un enfant de mon âge que

l86 JOURNAL DE MARTE-EDMEE.

j^aurais aimée partout ailleurs qu^où je Pai connue. Mon entrée, en lui donnant une compagne de classe, lui enlevait son droit d'aînesse sur la petite bande. Désormais, elle eut à lutter contre les obstacles qui s'opposaient à une priorité que pour rien au monde je ne voulais céder. Dans ce steeple-chose d'orgueil enfantin, Laurence apportait l'impétuosité de sa nature nerveuse et de son caractère, qui se traduisait, aux jours de défaite, en bouderies et en impatiences; aux jours de triomphe, en arrogance un peu hautaine et en sourires d'impératrice.

Moi , avec tout autant d'orgueil , j'étais plus calme, et je recevais les succès et les mécoipptes avec la même indifférence. Que de brouilles et de raccommodements entre nous deux ! Comme l'époque aux billets fut amusante, quand, à l'ombre des pupitres, nous établissions une poste dont Céline, placée entre nous deux, était le facteur ! Et les dictées de la salle avec madame C***, et les récréations dont Laurence était l'organisatrice, et Lucie de L*** le lutin chéri !

C'est donc mon ancienne rivale que j'ai revue aujourd'hui. La petite fillette brune, maigre, spirituelle a fait place au plus délicieux rêve qu'un poëte aurait chanté dans ces jours d'idéal. Ajoutez-y un sourire enchanteur animant deux yeux de créole au regard profond et tendre, qui, une fois fixés dans les vôtres, chassent les nuages qui voilent la sérénité du souvenir.

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Mardi 3o jain.

Pourquoi, lorsqu'on n'est capable que de défigurer la nature en essayant de la reproduire, s'acharner à perdre ainsi ses heures dans un travail qui ne subsistera que pour notre honte et notre confusion? Au lieu d'une œuvre dont le mieux sera toujours médiocre, pourquoi ne pas laisser s'écouler mes heures et mes jours dans une suite d'occupations vulgaires que mon intelligence et mes facultés rempliront plus soigneusement et mieux qu'elles ne l'exigent, et qui satisferaient ainsi complètement ma pauvre conscience amoureuse de la perfection?

Pourquoi , en un mot, n'ai-je pas le sens complet et actif de l'art, si je dois être peintre? Pourquoi ne suis- je pas gardienne de canards, si je ne suis bonne qu'à cela? Mon Dieu ! quand verrai-je clair ?

Huit heures du soir.

Il ne faut pas trop tendre l'arc, si l'on ne veut pas qu'il se brise, a dit je ne sais quelle sagesse que j'oublie trop facilement. Ce qui précède a été écrit dans le craquement précurseur, et vers trois heures la corde se casse. J'ai été me promener avec mère; faute d'utiliser mes mains, j'ai &it travailler mes pieds, et je reviens, la tête libre et le cœur plein, justement le contraire de ce matin.

l88 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

« Cet âge est sans pitié, » dirait le bon fabuliste, sUl me rencontrait au bord d'une route cueillant, par-ci par-là, une petite herbe bien frêle que je viens de considérer longuement, d'admirer, d'envier, et pourtant que j'arrache à son petit monde, pour avoir le plaisir de recommencer mon extase le lendemain.

Je m'en veux quelquefois de cueillir une fleur, et puis le diable (qui ne les aime peut-être pas) me rappelle un chapitre de la Genèse oti il est dit que Dieu créa la terre et tout ce qu'elle renferme et tout ce qui la pare pour l'homme. Alors, je casse un brin d'herbe , je cueille une fleur, je relève la tête et je remercie Dieu sans remords.

Samedi 4 juillet.

Espérance, grande espérance pour mes fantaisies d'albums ! Dame photographie va en transmettre quelques échantillons dans la grande ville, et peut-être ce creuset va-t-il me trouver tout or... ou plomb... Mo» Dieu, chassez Vathumia!

Pauvres ombres de mes rêves qui flottez depuis u» an de mon imagination à ces blanches pages, voici que de vilains corbeaux vont s'abattre sur le champ vert que vous fleurissez comme les pâquerettes du prin* temps ! Vous étiez moi pour moi , vous deviendrez eux pour tous.

Je fais peut-être mal de vous répandre aux quatre

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vents du ciel. On ne demande pas de fruits aux haies et aux herbes sauvages qui poussent à Taventure. Elleâ charment, parfument, égayent la route, c'est la mission qui leur vient du ciel, et peut-être n*en avez- vous pas d'autre.

Jeudi 16 juillet.

Je fois mon portrait pour le signer d'une main de dix-sept ans... Quand une cinquantaine d'années auront jauni les feuilles de ce journal, pâli mon pâle sourire, et que l'auteur de tous deux sommeillera dans quelque coin du cimetière, est-ce que je ne pourrai pas voir ceux qui , vivants alors, penseront à moi, mon Dieu?... Idée vaine et extravagante! Y aura-t-il jamais un souvenir pour mon âme?

Quand je suis joyeuse, il me semble que le jet d'eau rit aux éclats; il pétille, il bavarde avec esprit. Suis-je comme à présent, il pleure des larmes de désespéré

3t juillet, huit heures du soir.

Visite au cimetière. Il y a dans cette promenade un charme tout-puissant pour ma pauvre intelligence, desséchée par le contact des vivants. J'en sors rafraîchie, purifiée de mes découragements (il y a tant d'espoir sur une tombe!}, lavée de mes indifférences et de ma vanité. Est-ce que la sagesse ne dort pas dans -les cercueils ?

igO JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

La clématite est en fleur; elle fait irruption dans notre salon par la fenêtre entr'ouverte , et profite de sa liberté pour se donner des airs de créole , en serpentant comme une liane. Le jet d'eau coule gravement , comme s'il ne devait jamais tarir, les arbres sont imnïobiles et vigoureux comme si l'automne était un mythe; mais il se fait tard, les chauves-souris s'envolent du nord au midi, de l'est à l'ouest, la nuit est venue... La mort viendra !

Pourquoi semer mon journal de cette vérité, la plus palpable de toutes, et me donner ainsi le ton rabâcheur? Hélas! parce que je la vois toujours et partout, parce qu'elle est ma compagne inséparable, et que, bon gré mal gré, il faut que je lui abandonne les trois quarts de mes plaisirs avec mes rêves et mes souvenirs.

Samedi 35 juillet.

J'espère bien ne pas être superstitieuse. Le chiffre i3 , le vendredi, les tireuses de cartes, etc., ne m'occupent aucunement, et pourtant je crois à une influence intermédiaire entre Dieu et nous, à ce' monde inconnu que la foi peuple de saints et d'anges, je sens venir des souffles étranges qui séparent ou réunissent ^ éteignent ou raniment, au moment où l'on s'y attend le moins, messagers de la Providence qtie j'aime et que j'invoque comme de sûrs amis.

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Les mots pressentiment, sympathie, antipathie nous servent à exprimer tant bien que mal ces inexprimables sensations dont la prophétie est le développement parfait.

Oui, je crois de toute mon intelligence, et je m'attache par toutes les forces de ma volonté à ce ministère de surveillance, de protection et d'amour dont je sens les effets dans tous les incidents de ma vie.

Les milliers de générations qui ont vécu sur la terre que nous habitons, maintenant dégagées de leur corps, ne doivent pas avoir oublié les périls de cette route, et peuvent nous tendre la main , nous aider de leurs conseils et de leur exjiérience. Pourquoi Dieu ne leur permettrait-il pas de se mêler à nos angéliques gardiens ?

Cette croyance est un des harpons les plus fermes de cette ancre qui me retient à Dieu. Si je ne suis pas hérétique, laissez-moi rêver. Si c'est un rêve, laissez-moi vivre avec les morts et les absents !

Dimanche a6.

Je viens de me plonger dans la correspondance; j'essaye de répondre aux quatre vents du ciel pour échapper au cercle ordinaire de mes idées.

Pourquoi cette mousse d'amertume, cette lie du découragement, surnagent-elles encore dans mon âme, en dépit de ce lavabo divin où j'ai été la rafraîchir et la

purifier hier? Chassons ces vilains retours sur nousméme; volons, aimons, admirons, plaignons, et plus loin si nous voulons garder ou obtenir la paix. Oui, bataillons, mon âme, et craignons le repos.

Cest en coulant sans cesse que Peau garde sa limpidité.

Une chose assez singulière, c'est la manière dont chaque année, à pareille époque, et tout à fait sans calcul et sans combinaison de ma part, un ouvrage sur Jeanne d'Arc me tombe entre les mains.

Son histoire par Lenglet Dufresnoy et un autre livre de M. de Haldat sont là sur ma table.

Ai-je besoin de dire que je ne passe pas un jour sans y puiser? Ordinairement, lorsque je me mets à étudier, à comparer les chroniques du temps, il me semble alors que je Tai bien réellement connue. Si M. Lenglet Dufresnoy , qui prétend que l'enthousiasme et la persuasion suffisent pour amener une vision intellectuelle (car il réduit lés visions de Jeanne d'Arc à cela) , disait vrai, je verrais et j'entendrais la vierge de Domremy au moins aussi fréquemment qu'elle vit saint Michel et qu'elle entendit ses voix.

L'Autriche et l'Angleterre viennent encore de faire mine de vouloir sauver la Pologne , à Taide de six articles qui, d'après ma pauvre petite raison, ne signifient qu'une chose : la remise au siècle prochain de la grande question de vie ou de mort pour cette nation , qui , en

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attendant, redeviendrait ce qu'elle était Tannée dernière. La -France ne se distingue en rien des deux autres nations. Elles me font toutes trois Teffet de Pilate se lavant les mains et criant aux Juifs, en leur abandonnant Jésus : « Je suis innocent du smg de ce juste. Pour vous, prenez-y garde! »

Certes, je viens de courir loin; aussi je me sens plus forte. Je perds ma personnalité, en face de ces grandes questions de l'humanité. Sauver mon âme, voilà quelle devient la seule affaire sérieuse de ma vie, et je crois la rendre assez utile ainsi. Quant à mes actes, qu^ls soient petits, obscurs, ignorés, qu'importe?... Dieu est là-haut qui compte mes désirs; il pèse mes intentions, lit dans mon cœur et dans ma volonté, et me réserve de comprendre un jour ce que j'aurai vainement essayé de lire ici-bas, de voir ce que je voudrai connaître, d'être aimée et connue de ceux que j'aime et que j'admire.

Voici la musique militaire qui m'envoie quelques énergiques accents. Que c'est beau !

Ah! monsieur Lenglet, vous en avez menti! S'il suffisait d'aimer W guerre pour s'y élancer et devenir une Jeanne d'Arc, je ne serais pas dans ma petite maison , je serais là-bas !

Mercredi 29 juillet.

Cette musique militaire s^harmonise si douloureusement avec mes pensées que je sens ma volonté tripler mes forces, et mon cœur s'élargir indéfiniment pour absorber toutes les larmes que je ne puis verser. Je viens de lire Waterloo par Thiers , et de ligne en ligne, de page en page, j'ai atteint en une heure la fin de ce grand drame. Que c'est beau et terrible ! Je pourrais en même temps voir la plus affreuse tempête sur mer et dans les nuages, qu'il me semble impossible d'être aussi impressionnée que je le suis par cette lecture.

Mon Dieu ? si le simple récit d^ cette bataille cause une pareille émotion, qu'était-ce que la réalité? Et pourtant, cela ne m'empêche pas de maudire mon existence de jeune fille et de regretter le sexe qui m'aurait permis de mourir suc un champ de bataille polonais ou italien.

Pauvre Pologne! Les dernières nouvelles que j'en lisais tout à l'heure sont affreuses!... Dans six mois, oti en sera-t-elle ?

Et la France elle-même!... Voici^a force des choses qui va, je crois, l'obliger à guerroyer. Et comment? Sans aucun mérite, car il s'agira de laver une injure faite à son pavillon, au lieu de se dévouer au droit et à la justice

Quel calme dans l'air en ce moment! quelle douce

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sérénité dans les pensées qu^il éveille en mon esprit! Elles ont l'accent douloureux et tendre que devaient suivre ces admirables paroles du Christ alors qu^il montait au Calvaire : « Filles de Jérusalem , ne pleurez pas sur moi , pleurez sur vous-mêmes. »

jOh! oui, pleurons sur nous, pauvres enfants de la France, cette vaillante sœur de l'opprimée; pleuions sur la mort du dévouement dans ce pays le plus dévoué du monde; pleurons surtout sur nous-mêmes, dont Tâme se gangrène comme la société qui nous entoure ; sur nous qui perdons chaque jour Tadmiration du beau , Tamour du bien et le culte de la vérité.

Jeudi 3o juillet , neuf heures du soir.

Mère recommandait, ce matin, aux prières d^une femme excellente et sainte la Pologne et ses enfants.

— <c Et que leur arrive-t-il? » demanda naïvement cette amie.

— « Comment, tu ne sais pas? »

Ah! criez contre la politique, défendez-la aux femmes

sous crainte du ridicule , je n'en réclame pas moins le

droit de m'en occuper ! Comment ! nous nous faisons

un devoir de nous affliger d'une entorse qui clouera un

de nos parents ou amis sur une chaise longue, au

centre d'un foyer d'affection qui se traduira pour lui

en soins de toute espèce , et parce que nous sommes

femmes et catholiques, nous regarderions comme une faute de plaindre, d'aimer une nation à l'agonie et de prier pour elle? Parce que ceux qui souffrent, que Ton égorge et que Ton fusille, supportent le martyre en grand nombre et pour leur patrie; parce qu'ils meurent en Sibérie, sur le champ de bataille ou pendus, ils ne méritent pas un regret, pas une larme, pas même une prière, et notre cœur n'est pas assez grand pour les aimer tous en frères; il n'est pas assez fort pour protester par son amour et sa douleur contre le crime de l'inaction française?

Qu'on me croie folle tant que Ton voudra , tout ce que je puis dire, c'est que je ne me sens jamais si raisonnable que lorsque je m'envole ainsi vers les hauteurs du bien. Là-haut, je me sens une âme, et cette divine certitude mérite bien un effort d'ailes; au lieu qu'en suivant le cours de la sagesse ordinaire, mon cœur se resserre, je deviens égoïste, excentrique, presque méchante. J'ai de nobles instincts de béie; mais d'âme, plus du tout.

Jeudi 6 août.

Hier soir, bien tard, dans le jardin d'Henriette, nous cherchions des vers luisants pour amuser de jeunes enfants.

Rien de plus joli à voir qu'un de ces insectes dans le cœur d'une rose thé. La petite Marie B*** ne se lassait

pas d^admircr cette lampe d^un nouveau genre, dont la lumière s'échappait comme une vapeur argentée des pétales de la fleur. Bien que la nuit fût très-noire, quelques petites étoiles souriaient de temps à autre. Tandis que pour la première fois je leur trouvais une autre lumière à leur comparer, je pensais : Quelle singulière chose que ces beaux lustres de la terre qui nous éblouissent! Que ces becs de gaz aux Rammes de toutes couleurs nous paraissent ternes et comme alimentés de boue, comparés à ces points radieux qu^un insecte, vil et petit entre tous ceux qui rampent ici-bas, nous rappelle avec tant d'humilité ! Dois-je seulement m'étonner? Non, voici qu'en interrogeant le ciel, je pense que bien au delà vivent des esprits étincelants et purs, qui sont à nous autres hommes ce que Tétoile est au ver luisant. Plus nous activons notre lumière par les actions, les pensées et des désirs semblables à ceux qui occupent les anges, plus Tinsecte disparaît et rétoile brille; mais j'ai vu un ver luisant s'éteindre, et alors je lui aurais préféré une chenille. Quoi préférer à rhomme qui perd sa lumière?

Samedi 8 août.

Pourquoi n'ai-je pas écrit hier soir? j'étais si joyeuse ! . . . Aujourd'hui un doute me prend, et il ne me quitte plus... Est-ce que ceux qui me prédisent de Tavenir, me croient des dispositions artistiques et me le disent,

igS JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

seraient tous des flatteurs ou du moins de bonnes âmes qui ne veulent pas me faire de peine? Et ceux qui gardent à mon égard un mutisme obstiné, quand je leur demande une appréciation, une critique, un conseil^ seraient-ils le parti de la vérité?

S^il ne s'agissait ici que d'un talent d 'agrément , je mettrais mon amour-propre de côté, et je marcherais toujours; niais c'est une vocation pour moi. Et si je dois être une médiocrité de plus, si je ne puis me rendre utile, ô mon Dieu, que faire? et que prendre, si j'abandonne ce chemin? Éclairez-moi.

Vendredi 14 août, veille de ma fSte.

Je ne me trouve pas changée moralement, quand je me compare à ce que j'étais , il y a un an , à fête semblable; mais il y a six, huit années! Que de trésors, perdus quand je compte ma fortune! Il me semble (oh! ne vous moquez pas de moi) que je suis un ruisseau de la montagne. A sa source, il ne réfléchit que le ciel; puis à mesure qu'il descend, il change d'aspect, quoique toujours le même. Ce sont des herbes qui le couvrent à demi; plus loin, des pierres qui entravent sa marche; ailleurs, de grands ombrages qui l'empêchent de se dessécher peut-être , mais qui lui cachent le ciel bleu e{ le soleil. Bientôt il atteindra la plaine. Alors bêtes et hommes s'y désaltéreront; il lavera la

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fange, rafraîchira la terre; mais s'il pouvait parler et

penser, le ruisseau nous dirait, au souvenir de sa

source :

Je pleure, je pleure.

Pauvre filet d'eau; Je pleure toute heure , Si vite au tombeau !

Et qui sait sUI ne dit pas réellement ce que je crois avoir compris?

Dimaache 16 août.

Comme tout ce qui est beau, j'aime et j'admire la douceur de la femme qui n'est pas faiblesse , sa puissance d'aimer lorsqu'elle est légitime, sa sensibilité lorsqu'elle la rend charitable, sa beauté gracieuse et faible lorsqu'elle est digne et simple, et pourtant il m'arrive souvent de craindre ces qualités comme des vices, tant je les vois mal comprises, mal nommées, et, tant je crains leur contrefaçon.

Qui me dira que j ai tort? Qui me découvrira la vérité? Qui me donnera le mot de tant d'énigmes sur le sort et la condition de la femme? Qui me montrera la route oîi je puis engager ma vie avec tant de dispositions contraires? Une nature tour à tour si violente et si calme, si inquiète et pourtant si sereine, si flottante dans ses rêves et si immuable dans ses principes ; catholique plus sérieusement que tant d'autres qui le

paraissent plus; disposée à donner ma vie pour le premier exposé venu, à rendre service plutôt à un ennemi qu*à un autre, et cependant ne désirant pas être plus aimée que je ne le suis; sensible à l'affection de n'importe qui, indifférente à la haine ou à Fantipathie du genre humain. Me voilà!... Que je suis drôle quand je me traduis ainsi! A quoi servent mes diatribes et mes examens? Je perds mon temps, mon papier et ma réputation de jeune fille bien élevée, c^est tout. Puis je me retrouve Marie-Edmée comme devant, c'est-à-dire une fillette de dix-sept ans, qui, à force de redouter le charme féminin, n'a pas un côté agréable dans toute sa personne, et qui, faute a'occasions, n'a pas une seule des qualités qu'elle admire. Oui, je me trouverais plus malheureuse qu'Iphigénie, s'il me fallait, parée comme un bélier de sacrifice, les bras, les mains, le cou, la tête enchaînés d'or, de diamants et de fleurs, me présenter dans le monde, dit-on, moi je dis à Tenchère. Oui, je hais ce système d^aplatissement employé à l'égard des femmes, qui leur interdit tout ce qu'il y a de grand dans l'emploi des forces humaines, et leur impose la vanité et la frivolité comme un devoir.

II y a des instants oîi cette partialité m'irrite au point de me faire extravaguer. Et pourtant, je le répète, qui osera me dire que j'ai tort de penser ainsi?

Oti suis-je? Dans ma petite antichambre aux volets

ANNÉE l863. 20I

garnis de vigne vierge, que la clématite parfume, et jusqu^où me parviennent les bruits divers de la cloche qui tinte une bénédiction, des oiseaux qui causent entre eux dans le petit bois, du jet d'eau qui bondit comme un fou, du vent qui fait bruire les branches touffues du poirier. Certes, je suis bien. Restons là. Notre tente est dressée, mon âme. Au lieu d'écouter ces' voix qui te troublent, alors qu'elles devraient te calmer, écoute celle de ma mémoire :

La vérité complète est le miroir du monde; Du jour qui sort de lui Dieu le frappe et Tinonde; II s*y voit face à face, et seul il peut s*y voir... Quand Thomme ose toucher à ce divin miroir, II se brise en éclats sous la main des plus sages, Et ses débris épars sont le jouet des âges...

Tu sais, mon âme, que Dieu nous préserve de ce malheur en restant parmi nous dans TÉglise jusqu'à la fin des temps. Ce qu'il faut de vérité pour ta vie est toujours là. Que ta raison comprenne ou s'étonne, elle doit s'incliner, dire : Je crois! Et tu sais quel bonheur, quelle tranquillité elle puise dans cet acte de foi permanent! En dehors de cette Église, ne reconnais que toi pour juge. Écoute; mais à la simplicité de la colombe joins toujours la prudence du serpent, et lorsque ta conscience te crie : Non, ne crois pas ce qui te dit : Oui, quand même ce serait le sage Salomon. «

Hors de TÉglise, point de refuge certain pour la vérité.

La contradiction est la grande reine du monde philosophique, scientifique et littéraire. Tous les maîtres se disent poliment qu'ils mentent réciproquement, et leurs disciples prétendent que la doctrine du maître est arriérée. TPas un fait d'histoire qui n'ait cinq ou six appréciations contraires; les noms eux-mêmes se tronquent, se dénaturent, et bientôt on ne sait plus distinguer la fable de Thistoire, tant la confusion est parfaite.

Donc, pourquoi me troubler, ne serait-ce qu'une seconde, de me sentir une autre opinion sur la vie des femmes que celle qui est généralement adoptée?

Samedi 2 a août.

Violette m'envoie ses souvenirs et une branche de sa couronne. Cette fleur blanche m'a serré le cœiir; elle m'a toujours semblé être le sceau du bonheur et la clef des tribulations. En attendant ce qui doit l'épanouir, le Jeune couple s'en va dans les montagnes suisses et sur les gondoles vénitiennes respirer le doux parfum qui s'exhale des boutons mystérieux de la fleur conjugale. J'attends une lettre datée de Venise, parce qu'elle me dît de l'espérer, mais je n'y compte guère.

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Lundi 24 août.

Cest Tanniversaire de notre voyage à Domremy

Domremy, c'est le centre oîi se sont envolés mes plus doux rêves, oli remontent mes plus chers souvenirs. C'est le seul coin de terre oti je me crois capable de prendre racine

Lundi 3 1 août.

Qu'est-ce que la douleur de Job sur son fumier, de Jérémie sur les fossés de Jérusalem , de Rachel à qui l'on tue ses enfants, en comparaison de cet invisible vampire qui me ronge l'âme? Cette voix qui me crie à toute heure, comme l'esclave au triomphateur : « Souviens-toi que tu es femme », ne se taira même pas dans mon tombeau.

Le nouveau, l'inconnu, tout, et la lune ellemême à explorer, voilà, je crois, tout ce qu'il y a de solide dans mes vagues désirs; mais ne me parlez pas de la terre, elle me donne des nausées^ des impatiences, quand elle ne me fait pas extravaguer de fureur. Une fois hors de cet enfer, je suis en route pour le ciel.

Pourquoi est-ce que je crois tout cela? C'est que j'ai la tête brouillée, gonflée des riens qui l'ont envahie, durant certaines heures de ce jour où je reçus certaines visites, ce qui me fit tomber de mes dessins à la charpie, de la charpie à quelques bouts de lectures histo-

riques; puis le soir se passa à feuilleter, en une autre compagnie, une brassée de journaux de modes, autres ombres chinoises qui ne sont pas la plus mince partie des dragons de ma cervelle. Vanitas! O Salomon, où êtes-vous? Toute cette frivolité me pèse au cou comme une cangue du Céleste Empire, aux pieds comme un boulet de forçat, au front comme la tiare de Rome, et je suis femme pour la vie!

Mon Dieu, la raison me parle dans le badinage, c*est vrai. Je pars avec Tintention d'atteindre le ciel; aidezmoi : j'en suis si loin î

SECOND PÈLERINAGE A DOMREMY Samedi 12 septembre, neuf heures du matin, à Pagny-Vaucouleure.

Le temps est admirable; le brouillard, la fraîcheur, les fils de la Vierge donnent à la nature la mélancolique poésie des premiers jours d'automne. Avec ces beautés sous les yeux, le souvenir de Jeanne d'Arc au cœur, l'espérance de prier aujourd'hui sous le toit qui l'a vue naître, je me sens aussi complètement heureuse que je le serai jamais sur la terre, et je bénis Dieu et ma bonne mère qui me donnent cette ineffable jouissance... Nous attendons la voiture qui nous conduira â Vaucouleurs. Pas une âme pour Domremy , oti cepen-

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dant il doit y avoir demain une cérémonie nationale s'il en fut.

Le coq chante; des oiseaux nichés je ne sais où gazouillent et m'appellent hors de cette case , je commence à m'y ennuyer; donc je vais en sortir et me promener^ en attendant l'heure du départ.

Domremy, même jour, à six heures du soir.

Nous y voilà ! Mais que de traverses , d'aventures , de fatigues, de craintes, de plaisirs, d'ennuis; que d'aimables ou de disgracieux visages rencontrés sur la route avant d'arriver au terme! Autre point de ressemblance entre les deux patries de Jeanne d'Arc, Domremy et le ciel.

Je suis dans une salle de la maison des Sœurs. Comme on nous avait servi deux bonnes tasses de lait que nous avions demandées en forme de souper, la plume m'était tombée des mains. Avant de conter notre voyage, que je dise un mot de l'endroit où j'écris. C'est une chambre à deux fenêtres, blanchie à la chaux; tous les saints du paradis y sont représentés aussi primitivement que possible; les deux portraits de sœur Gertrude et de sœur Ursule sont peints à Thuile et placés de chaque côté du lit à baldaquin jaune, dans lequel j'espère passer une bonne nuit.

Les cloches s'ébranlent et chantent leur Te Deum,

les drapeaux tricolores flottent en harmonie avec elles ; le joyeux carillon a succédé au tintement de V Angélus que je viens de réciter à genoux en pleurant, car je me suis rappelé le bonheur que Jeanne d'Arc éprouvait à l'entendre , bonheur si grand qu'elle promettait au sonneur des écheveaux de lin, s'il voulait prolonger un

peu les derniers coups de V Angélus

Nous avons quitté Vaucouleurs à pied, en vraies pèlerines, comptant les kilomètres et admirant la belle nature, ainsi de suite, jusqu'à un certain village où se trouve un vieux château délabré qui date de l'époque de la Renaissance. Arrivées là, nous avions soif et d'ombre et de liquide. Deux commères, dont nous troublâmes le verbiage, nous refusèrent l'une et l'autre , en nous indiquant une maison en face d'elles. J'y entre, et je tombe inopinément dans une cuisine où tout ce qui était cuivre me parut de l'or et l'étain de Targent. Au milieu de tout cela, et frottant une paire de chenets, je vois la ménagère dont le regard et la voix, mieux encore que le costume, m'apprirent que j'avais affaire à une bourgeoise aisée et non à une aubergiste. Mais le lait était demandé et avait été offert, après un coup d'œil qui apprécia chaque partie de nos vêtements mieux que le regard d'un commissaire-priseur. J'avais du velours, du blanc, du noir, une robe forme princesse, une czarine à plumes sur la tête, ce qui dut confirmer la bonne dame dans Topi-

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nion qu'elle parut avoir de ma personne. Mère avait une robe de soie. Bref, elle nous fit mille salutations sans quitter son air important. Nous, de la remercier poliment, et finalement, lorsqu'elle nous insinue avec grâce et dignité que son hospitalité ne s'étend pas aux mendiants; trop heureuse est-elle de nous avoir obligées.

Ah ! mon habit , que je vous remercie !

A Domremy, nous entrons chez Tunique aubergiste du lieu. Pour une mine du Pérou, elle ne nous donnerait un lit, vu qu^à l'impossible nul n'est tenu. Elle affirme que demain, à cause de la fête (i), tous les habitants du village se trouvent dans le même cas. Nous frappons à la porte de sœur Gertrude qui, malgré toutes ses occupations, cherche à regagner une chambre promise à M. le curé pour un jeune prêtre qui, n'abdiquant pas la politesse française, nous cède ses droits et se résigne au sort de coucher sur un matelas, je ne sais oti (2}.

Je tombe de sommeil, et pourtant encore un mot. Je ne suis pas entrée dans la sainte maison, car j^avais

(i) H 8*agis8ait d'un étendard brodé par les dames d'Orléans, et envoyé par elles à Domremy. (Note de l'éditeur,)

(2) C'était M. Tabbé Huet, du clergé de Paris, qui, en l'absence de l'abbé Perre3rve, devait prononcer le lendemain, avec une éloquence émue, le panégyrique de Jeanne d'Arc. (Note de l'éditeur.)

Tesprit trop préoccupé du logement pour risquer ainsi de me familiariser avec les reliques de mon culte chéri ; j'en ai salué le seuil trois ou quatre fois, mais je me suis réservé de le franchir demain, avant ou après ma communion.

i3 septembre , Jour de la Nativité , fâte de Jeanne d'Arc, deux heures et demie.

La musique joue... je suis au ciel, car il me semble que Jeanne d'Arc est sur la terre. Toute une foule est là sous mes yeux; Tétendard de Jeanne flotte au vent; les noms de ses victoires écrits sur des écussons entourent la place; le soleil fait étinceler le tout d'une gloire et d'une allégresse nationales, que je n'espérais jamais voir sur la terre de France. Les grands peupliers se balancent et tendent leurs branches vers le ciel avec un élan de prière que je traduis par une action de grâces.

Le soir du même jour.

Nous couchons encore ici dans la chambre au-dessus du Musée, de ce cher Musée où je viens de rentrer Tétendard béni. Il faut expliquer cette phrase, qui m'aurait semblé, il y a un jour, un acte de folle présomption.

Après les discours, les processions , les musiques et les dialogues, sœur Gertrude vint nous dire qu'elle

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allait rentrer Tétendard resté sur la petite place, auprès du buste de Jeanne. Maman lui demanda de me. permettre de l'aider, et je la suivis. Arrivée près de la fontaine, je me sentis si émue que ce fut en tremblant que je saisis Tétendard... Il me semble que je le tiens encore!

Un nuage était devant mes yeux; je voyais la douce et grande figure de Théroïne, et Dunois, et la Hire, et des milliers de soldats qui l'avaient contemplée. J'entendais le cri de guerre de la vierge, lorsque, agitant cet étendard, elle ralliait autour de lui les défenseurs d'Orléans. Puis c'était la première fois que l'étendard de Jeanne d^Arc allait entrer dans sa chaumière.

On me dit de le faire pénétrer dans la salle de réception; je l'incline, mais le poids des broderies, de la moire et de la frange faillit me faire lâcher prise , et Por effleurait déjà le sable, lorsque l'envoyé d'Orléans qui avait prononcé le discours me le prit des mains en souriant. Il pensait sans doute à part lui, ce que je pensais moi-même, qu'il ne faut pas seulement de Fenthousiasme pour être une héroïne, mais qu'il faut avoir un poignet plus solide que le mien.

Sans le salut révérencieux de l'étendard , je crois que je serais tombée en faiblesse après l'avoir déposé dans le Musée.

Mon Dieu , que de pensées et d'images confuses dans

mon esprit! Que d^espérahces réalisées! que de désirs

réveillés!

J'ai vu y le lendemain, les collines de Domremy sous les brouillards du matin, dorées par le soleil de midi, rougeâtres et mélancoliques aux rayons du couchant. A cette heure, J'étais au cimetière; le petit village étendait devant moi ses toits noirs et ses drapeaux tricolores. De temps à autre, les rumeurs de la foule s'élevaient jusqu'à moi... Nous étions seules; le petit sentier vert que nous venions de monter était dans Pombre, et tout au loin il me semblait voir les lignes nuageuses des Vosges. ...

Mardi i3 septembre, Nanq^ (au coin du jet d*eau).

J'aime le pétillement joyeux de ce compagnon cfe ma solitude ; il me rappelle la petite cascade du ruisseau qui baise la maison de Jeanne d'Arc. J'ai laissé une bonne partie de mon cœur là-bas; Domremy est la terre sainte de mon enthousiasme

Veodredi i8 , onze heures du matin.

Je viens de passer la revue des jours libres, avant notre départ pour Chartres, où nous serons installées dans une quinzaine au plus tard. Je pars joyeusement pour le centre de notre belle France, où je vais con-

ANNÉE l863. 211

naître la valeur de mes projets fondés sur mes crayonnages; je dis joyeusement, parce que là est le terme certain de ce voyage, mais il ne faut pas croire que Tespérance me chante au cœur un seul rêve de bonheur ou de succès.

A propos de chants, il est un violon qui soupire dans les environs de mon ermitage; il ne vaut pas mes oiseaux du printemps, mais enfin c'est une harmonie quelconque. Ah! j*espère bien qu'au ciel les anges musiciens ne se lasseront jamais!

Dinuincbe 20 septembre.

Mourir pour vivre! Voici ma chère devise qui se glisse de mon cœur sous ma plume, résumant avec la fête du jour ce grand mystère de la vie humaine, de la nature et de mon âme en particulier.

Mourir pour vivre!... Ah! qui douterait de la mort lorsque, à l'exemple des anneaux d'une chaîne, elle compose le temps de l'anéantissement des heures; Inexistence de notre corps, des animaux et des plantes, la vie des grands et celle des petits? Ma devise me conduit plus loin que la terre. Après cette vie de mort, je crois qu'il y aura un jour oti je vivrai de la vraie vie... Hélas I pour que cette vie soit heureuse, à combien de bonheurs ne faut-il pas renoncer!

Je n'y vois presque plus. Ma fenêtre est ouverte. Je

jouis de la fin d^une journée sans pluie ni tonnerre, et

cependant orageuse; de gros nuages d*un gris diaphane se pourchassent et semblent aussi livrer une bataille de géants; les cloches font entendre fe ne sais quelle douce mélodie tenant du Magnificat et du De profun^ dis, hymne de Tautomne qui s'harmonise admirablement avec les rafales du vent secouant les branches du petit jardin, déjà tout semé de feuilles mortes. Oh! combien j'aime ce vent lugubre, furieux, impitoyable, puis mélancolique jusqu'à la douleur, alors qu'il vient s'éteindre dans le sable et dans Therbe, jonchés des débris de sa colère! Il me rend l'enthousiasme, il me donne des tressaillements indicibles. Mon âme vibre alors parfois jusqu'à la souffrance, car je vois, je pense, je sens doublement et puissamment dans ces heures. David seul peut servir d'interprète à ce genre de sensations.

Oui, j'aime le vent, mais voici une dernière pensée qui peut sembler aussi paradoxale que ma chère devise : je l'aime, parce qu'il me fait souffrir

Et pourquoi ne serions-nous pas' heureux dans la souffrance? Nous qui mourrons pour vivre, ce doit être notre destinée; donc c'est notre devoir.

Or, l'accomplissement d'un devoir n*est-îl pas une des plus douces jouissances de la vie? Pour celle-ci, elle est âpre, austère; mais, je le répète avec conviction, il y a du bonheur à souffrir!

Il y a huit jours!... Musique du soir, de l'automne,

ANNÉE l863. 2l3

du souvenir; la cloche tinte, le vent pleure. Jeanne d^Arc et son étendard passent devant mes yeux

Vendredi 25 septembre.

Cest pourtant aussi avec raison qu on nomme le devoir une chaîne. Pauvres forçats que nous sommes, la vie est notre boulet journalier, et pour une femme les anneaux de cette chaîne sont petits et multiples; ma pensée ordinaire est la diversité de ces devoirs qui ne semblent rien et qui pèsent tant. Ils comptent pour beaucoup dans mes remords de conscience.

Je néglige parfois le devoir de Tinstant présent pour préparer ou rêver celui de Fheure suivante, sans le vouloir; rinstinct de mon âme, qui m'entraîne vers le passé ou vers l'inconnu , se retrouve dans mes actes les plus infimes. Depuis que je me reconnais cette disposition, je lutte peu contre elle, en comparaison des grandes forces de l'habitude, assez cependant pour avoir la mesure de ma faiblesse et m'attrister par cette continuelle vision. Voici le' remède , tiré de Y Imitation de Jésus-Christ :

<( L'homme vertueux et fidèle à Dieu commence par » régler au dedans de lui-même tout ce qu'il doit faire » au dehors; aussi ses actions ne l'entraînent point » dans le penchant d'une inclination vicieuse, mais il » les redresse suivant les lois de la raison.

» Quelqu'un a-t-il plus à combattre que celui qui » entreprend de se vaincre soi-même? »

Vendredi 2 octobre, à Chartres. J'écris sur la terrasse.

Mon oncle a trouvé mes albums charmants, mais il ne m'a pas dit ce que je pourrais faire de mon talent. Il m'offre de m'apprendre à graver. J'accepte avec d'autant plus de plaisir que je sens Tutilité de fortifier mes pauvres crayons , car eux seuls peuvent m'aider à cheminer vers la mort. Il faut qu'avant deux ans je gagne ma vie... je me nourris de cette pensée, j'essaye d'espérer, et je me confie en la Providence. Je voudrais illustrer les romans de Técole catholique , tels que ceux de Raoul de Navery, d'Anna Edianez, de Léon Gautier, etc., petite ambition qui s'enterrera quelque jour dans les cartons de modèle d'une pauvre vieille maîtresse de dessin d'un petit trou de province quelconque.

Une feuille de vigne tombe de la tonnelle sur mon papier. Hélas! le désenchantement, la vanité de l'esprit, est mieux gravée sur elle que dans mon journal; elle ne l'est pas plus que dans mon esprit cependant. J'ai l'imagination jeune et l'âme vieille, tout comme la nature d'aujourd'hui qui étale ses débris sous un ciel de printemps.

ANNÉE l863. 2l5

Jeadi 8 octobre , cinq heares.

Je viens de graver ma première petite planche à Teau* forte. Ce doit être une horreur que cette Espagnole qui lance des œillades par sa fenêtre? Triste condition de l'artiste graveur! Je viens de m'user la vue sur cette plaque, et )e n^y vois que du bleu.

Mardi 3 novemtrre.

Ohf le vent! il pleure, il gémit, il glisse dans les branches. Cest mon harmonie de prédilection. II m^entraine et m'ouvre des espaces immenses oîi je respire enfin !

Le purgatoire m^occupe, il m'attriste. J^ai lu sainte Catherine de Gênes, et je pense qu'il est bien triste d^étre au monde, puisque, mort ou vivant, saint ou imparfait, on croit toujours devoir borner l'espace oti s^élancent nos désirs.

Dimanche i5.

Dernière page de ce petit livre. Quoi faire, sinon pleurer devant ce dernier jour de mes dix-sept ans, devant tout ce qui se termine avec cette page^ ce passé vide que j^avais rêvé si plein?... Je ne suis rien, je ne puis rien, je me vois sous toutes les faces, et n'ai pas de peine à faire un acte de parfaite humilité.

2l6 JOURNAL DE MARTE-EDMEE.

Il y a des jours où , ayant conscience de moi-même comme aujourd'hui, si je rencontre un doux regard, si l'on me dit une bonne parole, si Ton serre ma main avec sympathie , les larmes me montent aux yeux, et bientôt le doute fait de même au cœur. Non, je ne suis pas aimable; ainsi pourquoi m'aimerait-on?

Mais voici que je tombe dans Télégie. Bonsoir; adieu (mot que l'éternité doit effacer un jour) !

Oui, adieu, cher petit journal; puisse ma conscience conserver bon souvenir de toi!

Chartres, 3i novembre.

Ma plume court depuis ce matin, au retour de la messe, oîi j'ai communié pour la fête de la Présentation. Que de belles choses méditées à ce propos! que de bonnes résolutions prises! Hélas! autant en emportent les heures! Je me retrouve triste, triste, triste, et sans savoir pourquoi. Est-ce parce que la semaine n'a pas été productive en dessins? C'est une ombre dans mon esprit, un crêpe sur mon avenir... Je suis folle, n'est-ce pas?

J'ai des proportions tellement démesurées dans mes désirs que je me prends en haine ou en pitié, comparée à ce que je voudrais être. Folie! encore folie que cela! Je devrais agir et non mesurer !

ANNEE l863.

Vendredi 4 décembre , Chartres.

Aujourd'hui, j^ai vu un singulier costume de religieuse.

Deux manteaux rouge écarlate sur deux robes de laine blanche, accompagnés de deux vilains bonnets tuyautés, à fond plissé ou coulissé comme les anciens chapeaux, mais heureusement voilés par une claire mousseline, blanche aussi : le tout agenouillé sur deux prie-Dieu de velours rouge dans la chapelle du couvent.

O imagination, vraie folle, encore un de tes tours!

Je ne voyais pas les visages des religieuses ; mais je parierais que Tune d^elles était noble de race, belle, jeune et bonne. Je Taimai cinq minutes, à cause de sa main fine et blanche, de sa chaste pose, d'un soupir et d'un geste de tête que le bonnet ne parvenait pas à déformer. Mais oti sont les neiges d'antan?

Certaine cloche vibre là-bas... Sainte harmonie de la vieille ville, je t'aime, je te regretterai. Sous le même ciel, à la même heure du jour, il y a trois ou quatre siècles, d'autres jeunes filles écoutaient la même voix du soir... Je passerai comme elles

J'arrête mes chevaux; ils s'emportent facilement, ces chers coursiers ; attachons-les au présent

2l8 JOURNAL DE MARIE-EPMÉE.

Samedi a 6 décembre.

Les fêtes de Noël m'ont plongée dans le beau, nuit et jour. Je suis encore enivrée par ces merveilles de ma religion. Mon âme est au large. Tristesse, enthousiasme et bonheur se fondent dans la paix. Nous avons assisté à la messe de minuit dans la cathédrale. L'oncle le chanoine disait ses trois messes, à Tautel de la Nativité. L'office du jour a été admirable. Ah! je sens ma faiblesse, lorsque je veux parler de telles choses; mon oreille entend, mes yeux voient, mon cœur sent; mais parler, parler tout cela!

Lundi 38 décembre.

Ce matin, j'ai fait un coup d'inspirée, de libre artiste^ J'ai confectionné une lettre à mon éditeur sans en rien dire. Elle est peut-être trop fière, cette sommation, mais je ne sais pas les faire autrement. Ma vérité est comme les hidalgos; elle se draperait dans un cendrier. J'ai franchement Tair de dire à M. Hetzel que je n'ai pas besoin de lui pour être millionnaire, et cela sans le moindre calcul. L'instinct me souffle la prudence. Je me frotte les mains, je m'admire, mais je suis sûre que j'ai cassé mon bâton de voyage.

J'attends Gérald et Tannée 1864.

ANNÉE l863. 219

Jeudi 3i , 0112e heures et demie.

Il est une heure... un enfant vient de naître

sous notre toit. Encore un avenir, une destinée sur terre, un être qui plus d'une fois peut-être répétera le cantique de Job, et la pauvre, mère se trouve payée de ses sotiifrances , parce qu'elle a mis un homme au monde!

Le fait est que, pouvant avoir une fille, elle doit s'estimer heureuse et bien partagée. Et c'est moi qui vais être la marraine de ce cher petit Paul. Ah ! que ne puis-je l'envoyer au ciel ! cela vaut tous les dons imaginables et toutes les protections humaines.

Vendredi 8 janvier.

Mon oncle vient d'écrire à Hetzel , qui reste toujours muet.

Les jours se suivent et se ressemblent. Je n'ose dire que je m^ennuie, car mes doigts et mon esprit s'occupent sans relâche. Pourtant il y a un vide en moi. Qu'est-ce donc? Je me rappelle à moi-même l'enfant que saint Augustin trouva occupé à vider la mer dans un trou de sable. En effet, il y a des jours où nous nous comprenons moins que le mystère de la sainte Trinité

L'année est âgée de huit jours, tout comme petit Paul qui s* embellit. Allons, bientôt nous quitterons la maisonnette, et nous partirons à la grâce de Dieu. La pauvre Fanchonnette , en quittant sa montagne, ne devait pas attendre plus que nous de cette protection divine

Voici que je me souviens d'avoir lu ce matin dans la France le départ d'une jeune fille allemande comme volontaire. Elle a dix-huit ans comme moi. Tantale devant ses fruits et son eau fraîche est un bienheureux, comparativement à Marie-Edmée ayant cette idée en

tête. C'est donc possible? Il suffit de vouloir pour pouvoir. Ce qu'une Allemande fait doit-il être défendu à

une Française?... Et quand cela serait!

Don Quichotte n'est pas mon!

Dimanche 10 janvier.

Il y a deux heures, la lettre que mon oncle recevait d*Hetzel m'avait rendue si heureuse que je ne saurais comparer cette joie à nulle autre du même genre. Maintenant je la relis... Les si et les mais m'inquiètent fort; faut-il les prendre dans leur sens littéral ou dans le sens d'une politesse qui refuse?

En tout cas, je vais dessiner sur bois, car je ne puis illustrer qu'à cette condition. Puis j'irai visiter Téditeur à Paris. On voit bien que je suis une convalescente d'inquiétude; je ne puis m'habituer à la confiance. Mon oncle voit mon affaire en bonne voie ; moi, je n*ose dire sur elle le fond de ma pensée^ car j'aurais l'air d*être ingrate.

Mardi i a janvier, le soir.

Dessiné sur bois mon hirondelle , fabriqué un billet d'expédition à M. Hetzel, ficelé le tout, et espéré en Celui qui donne la pâture aux petits oiseaux. C'était ce que je pouvais faire de mieux.

222 JOURNAL DE MARIE-EDMf

Mardi 19 janvier.

L'attente redevient ma maladie, Hetzel mon dragon noir... demain, peut-être, mon refrain; le facteur, ma marotte; les coups de sonnette, le timbre de mon cœur... Joli état vraiment! Je viens de lui écrire à ce cher éditeur, et j'espère en cette initiative nouvelle. J'ai gravé avec persévérance et ennui tout ce jour. Le soir, je suis allée me confesser pour la dernière fois à Chartres. Rien ne me calme comme le sacrement de pénitence; je pourrais même dire qu^il m'anéantit dans la paix.... Chère église Saint -Pierre, quelle bonne place tu garderas dans mon souvenir , avec tes arceaux gothiques et tes prières du soir, où j'entendais la voix des jeunes filles groupées dans le chœur, tandis qu'au fond j'apercevais la Vierge de marbre radieuse de lumière sur ses nuages blancs, encadrés par les voûtes noircies du chœur !

Jeudi a i janvier.

Anniversaire d'une grande honte française, d'un double martyre : celui d'un roi bon, saint et noble guillotiné par ses sujets, et celui d'une belle jeune fille romaine, noble, pure comme une étoile, resplendissante comme elle , de sainte Agnès.

Enfin Hetzel m'a répondu! en quatre pages, s'il vous plaît. Il paraît que mon style un peu bref a

donné de moi une idée fort présomptueuse à mon éditeur. Sa lettre est une exhortation à la patience; un exposé des épreuves à subir, qui effrayeraient un francmaçon; en un mot, un cours de sagesse qui rappelle les beaux jours de Salomon. Comme tout cela est encore suivi d'une demande de lui faire visite, je suppose M. Hetzel trop parfait éditeur pour perdre son temps avec quelqu'un qui lui serait inutile. Je continue d'espérer

Que font les Polonais? J'ouvre la France, je

dévore le Moniteur universel, j'avale tous les discours, afin de me renseigner sur tout ce qui a des rapports plus ou moins directs avec ce pays que j'aime presque autant que le mien... On y pend, on y fusille, on y déporte, on y massacre : voilà le bulletin des gestes russes. On meurt est l'autre côté de la médaille. Pauvre Ponstowoïto, oti est-elle?... Est-ce qu'une femme ne peut pas disposer d'elle comme bon lui semble, sans choquer la raison d'aucun être, lorsqu'elle ne fait rien de mal?

Ma devise : « Qui sait mourir ne peut être vaincu », est mon grand, mon unique refuge. Je dis mon unique, car Dieii, qui a mis une consolation à toutes les misères, laisse le malheur d'être femme sans aucune compensation.

La religion, qui est le but de toute vie humaine, n'est souvent présentée aux femmes que comme moyen

de vivre honorablement ou d'épancher leur cœur et de satisfaire leur soif de Fidéal. Il me semble que la base de Véducaiion et de Yinstruction d^une femme devrait êu:e la théologie.

Ce qui me cause le plus de joie dans TÉvangile, ce sont ces paroles :

« Au temps de la résurrection, il n^y aura ni maris, » ni femmes, et Ton sera comme des anges dans le ciel. »

Ah ! s'il n'y avait que ces mots , ou si j'appartenais à certaines religions qui nient l'âme chez la femme, je mettrais en jeu toutes mes facultés, et je deviendrais grande par l'ivresse du désespoir. Alors, dans un monde civilisé ou sauvage, je montrerais aux hommes qu'une femme est douée souvent de plus de caractère qu'eux, et que la volonté donne plus de force à un cœur féminin que leurs muscles n'en donnent à leur corps.

Que je les admire, ces grandes femmes qui broyaient sous leur puissance d'immenses peuples contenus à peine par de grands rois! Mais quand à ces qualités, qui furent leur force, sont unies les vertus de la femme privée, comme dans Marie-Thérèse ou dans ma sainte et bien-aimée Jeanne d'Arc, l'amour se joint à l'admiration et devient un véritable culte chez moi.

Mon Dieu, mon Dieu, que de fois je bois mon calice! Pourquoi donc, puisque vous m'avez créée femme, ne pas m'avoir donné une grâce d'état?

Dimanche 24 janvier.

Une causerie de trois heures, après la messe, avec Toncle Alexis. Nous avons parlé ou plutôt écouté de charmantes choses sur le bon curé d'Ars. Je ne puis attribuer qu*au charme pénétrant de la conversation de mon oncle les larmes qui coulaient de nos yeux, à la fin de cet épisode renouvelé de Thistoire de Tobie , où l'on voit Jean Vianay conduit par un ange et sauvé par lui de la vie militaire

Et puis, adieu, bon et saint et savant homme : à Dieu oli tu retrouveras les Chrysostôme, les de Maistre, les Bossuet, tes grands et bien-aimés amis! adieu, mon bon grand oncle, au revoir dans ce lieu où nous nous rejoindrons un jour, où peut-être, qui sait? nous te devancerons!

Et mon admirable cathédrale! et ma jolie église Saint-Pierre! et les toits de Chartres, ses jolis toits pointus! Il me semble que mon cœur reste accroché à tout cela par pièces et par morceaux, tout comme la laine des agneaux et la vertu des ^hommes aux orties et aux buissons de la route.

Bonsoir, je ferme mon journal pour ne le rouvrir qu'à Paris

PARIS 27 janvier^ hôtel Baillif, nie des Bons-Enfants.

J^ai vu Hetzel... C'était hier. A deux heures et demie, nous montons en voiture, mère et moi; nous prenons M. L*** en passant et descendons chez mon futur, éditeur, à Tendroit où le vulgaire entre. Il y avait dans ce bizarre local un petit jeune homme qui s'agitait beaucoup, et deux personnages écrivant perchés sur de monumentals bureaux, lesquels étaient blonds, sans âge, sans parole. L^^* nous fait asseoir devant le feu et me donne un livre illustré par Bertall , que j'accepte pour me servir de contenance, en attendant. Est-ce que Je voyais quelque chose? Oui, du noir sur du bleu. Chaque fois que je levais les yeux, je rencontrais le regard interrogateur de L***, qui, je crois, se doutait parfaitement de l'état de mon esprit.

Entre enfin un beau jeune homme à chevelure noire. L*** s'en empare malgré son air rien moins qu'aimable, et les voilà qui devant moi se parlent bas avec animation. Je crois que c'est là Hetzel, et je me lève machinalement pour entrer en matière, et mère fait de même. Je l'avoue, je n'étais pas très-satisfaite de mon éditeur. Je le trouvais trop. beau, trop jeune et trop poëte incompris. L*** se tourne vers moi , en me

priant de me rassurer sur cette longue attente. Le jeune Werther disparaît , et L*** me demande si nous ne pourrions revenir le lendemain, disant qu'Hetzel est très-occupé.

— « Non, impossible », répond mère. L*** soupire et me paraît inquiet de Tissue de cette affaire.

— « Ce jeune homme , nous dit-il en nous parlant du beau rêveur, est le secrétaire intime d'Hetzel. »

Je me replonge dans Bertall et Jean Macé, ce qui m'empêche de voir la première impression produite sur le beau grand personnage qui se trouve devant moi quand je relève les yeux.

— « Mesdames, veuillez me suivre. »

Ici le théâtre change; il représente un beau salon oti règne un demi-jour qui ne laisse entrevoir que des meubles de chêne sculpté, des gravures admirables, accrochées sur d'antiques tapisseries , et dans un coin une table (carrée, je crois) sur laquelle je reconnais mes innocentes compositions étalées... Mon cœur bat; je regarde Hetzel, car cette fois c'est lui. C'est un homme qui me paraît avoir une cinquantaine d'années. Sa tête est belle; elle serait douce, si l'expression correspondait à ses traits fins et réguliers, mais un nuage d'inquiétude rembrunit tout cela. Les yeux se ferment à demi; le front est vaste, couronné de cheveux blonds qui semblent poudrés à frimas.

Et Tentrevue se termina ainsi , après exhibition de

mes albums, dont plusieurs dessins furent marqués par Hetzel.

— « Eh bien, mademoiselle, fit-il en les refermant, vous choisirez parmi ces dessins, vous les réduirez, et vous les dessinerez sur les bois que je vais vous remettre. Vous emporterez aussi deux volumes d'illustrations

allemandes, dont je vous recommande la naïveté »

Et avec un laisser-aller, une insouciance de prince, Hetzel prend dans sa bibliothèque deux ravissants livres éblouissants de dorure et me les donne, avec trois bois , me salue et... me voilà!

L*** nous salue de même, et nous rappelle qu'il est tout à notre service.

NANCY

Vendredi 29 janvier.

L'absence est une pierre de touche à l'usage du cœur; j'en fois l'épreuve; mais comme je retrouve d'or bien des amitiés que je croyais d'argent, j'oublie le plomb.

Qu'il fait bon revoir son feu, son lit, ses voisins! Je regrette et mon oncle, et ma tante, et tout Chartres; mais je remercie Dieu qui me donne tant de bonheurs.

Samedi 3o.

J'écoutais ce matin la fougueuse éloquence de Tabbé V***, toujours plus grand, montant plus haut, entraînant plus loin. Que d'admirables choses n'a-t-il pas dites sur la jeunesse, si admirables que j'ai senti des larmes d'envie dans mes yeux, en écoutant la des criptîon de ces élans, de cette chaleur, de cette vie qui animent mon âme et qui ne me sont qu'inutiles, à moi!

Mercredi 3 février.

Vu, dans le courant de la journée, une fillette de mon âge, brune, vive et souple, avec deux yeux brillants comme des diamants noirs; elle est venue mendier à notre porte : c'est une bohémienne pur sang. Je l'ai bien regardée; elle était vraiment drôle, presque sans âme. On croirait que ce sont les plus innocents diables de l'enfer qui animent ces jolis corps-là

Vendredi 1 2 février.

Je regarde tomber la neige sur la belle tête de Jeanne d'Arc, sur les branches, dans les allées, sur les toits, partout! Padmire, je remercie le bon Dieu; j'aime la neige... Je suis heureuse enfin ! J'ai le cœur au large. Mon amie Céline est venue passer la journée avec

23o . JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

moi. Sa ravissante figure, sa causerie douce et spirituelle, son amitié m^oni charmée. Cette beauté exceptionnelle a refusé encore les plaisirs de cet hiver; je crois que je l'aime plus encore pour cela... Reçu, pendant sa visite, la réponse immédiate d'Hetzel à Penvoi de mes bois expédiés mercredi. Il les trouve réussis comme dessins, et m'annonce que je puis continuer; il me fait espérer dans une quinzaine un conte trèsremarquablement écrit, doux et chaste, que je lirai et que j'illustrerai, si je m'en sens le désir... Que je suis heureuse!... Merci, mon Dieu!

Mercredi 17, le soir.

Je fai oublié, mon confident, parce que j'étais occupée et joyeuse. Chose étonnante, ce n'est pas à un changement de vie que tu dois mon retour. J'ai toujours l'âme à Taise, de l'air, un bel horizon, de Pespoir, et peut-être encore mieux.

Je suis retournée au cours de M. Leborne; j'ai retrouvé dans cette grande chambre une demi-douzaine de jolies Anglaises aux yeux de pervenche, à longues boucles dorées, à minois frais et pourtant mélancolique; puis la grande et gracieuse jeune fille blonde qui peint des fruits d'après nature, et sa petite amie si frêle et si triste; puis les deux charmantes mesdemoiselles C***, et l'autre couple de sœurs juives, les aimables Laure et Jeanne C***; enfin deux inconnues.

ANNÉE 1864. 23l

et mon amour de petite fille à boucles d'oreilles de corail qui sont moins rouges que sa jolie bouche. J'ai pour voisine Jeanne E***, et je copie de grands personnages, études académiques, pour -acquérir ce qui me manque.

M. Leborne a désiré voir mes compositions d'albums. Hier, je lui ai apporté le numéro i ; aujourd'hui, c'est le tour du numéro 2. J'ai été stupéfaite de le voir content de mes petits essais , si peu classiques.

Les Pères jésuites ont demandé aussi ces albums , et ils ont été pleins d'indulgence et de bonté pour ma pauvre nature d'artiste. J'ai là un programme qu'ils m'ont chargée de leur traduire , travail qui me semble être fait pour Overbeeck plutôt que pour moi. Une image dont la portée est si haute, le sujet si beau, le pouvoir si grand! Je ne puis le tenter, ce travail , qu'avec l'aide de Dieu.

Aujourd'hui, nous avons lu le mandement de Carême de Mgr Darboy sur la divinité de Jésus. C'est tellement beau que je pleurais en écoutant cette parole admirable, cette pensée droite, claire et forte.

Vendredi 19, neuf heures du soir.

J'ai communié ce matin, commencé mon image dans le jour, et assisté au chemin de la croix, le soir; saintes heures qui m'ont adoucie, fortifiée et simplifiée.

232 JOURNAL DE MARIR-EDMEE.

Encore aujourd'hui mon bon professeur m'a complimentée à propos de mes petites compositions. J'en ai été et j'en suis encore bien contente ; mais fort heureusement je me connais assez , et je désire trop pour tirer vanité de mon petit talent. Néanmoins, notre nature est si fragile et si sotte que je reconnais là une grâce de Dieu.

Je vis, je vis comme le ruisseau coule au printemps. Il y a dans ma nature quelque chose qui se fond et s'échaufiFe; ce je ne sais quoi me rend tolérante, douce

et prête à aimer tout le monde si la vieille Marie-

Edmée ne durcissait autant que possible toutes ces bonnes dispositions.

Il faut se méfier de ce qui paraît bon, dit quelque part V Imitation; aussi je me tiens sur mes gardes... j'ai peur du soleil.

Dimanche 2 1 février.

Causé avec mademoiselle M*** du beau idéal, du beau réel, de Dieu, de la nature, des astres surtout. Ohl le feu, la lumière, n'est-ce pas résumé dans le mot étoile ?

Cette espèce de culte me rappelle l'exclamation de Gitta dans VEnthousiasme : « Je voudrais boire du feul » Ah! quand je me plonge comme elle dans l'admiration, quand j'essaye de fixer le beau, quand je vole si haut que je puis et que je retombe à ma place.

je manque d'expressions humbles et petites pour me nommer, comme j'ai manqué de mots pour exprimer mon bonheur, et je suis humble parce que je me comprends.

Mercredi 24 , cinq heures du soir.

Je suis assise près de la fenêtre enchâssée dans les rideaux de satin vert, sur lesquels la flamme jette de beaux reflets orangés. De là je regarde le jardin.

Tout ce que j'aime, ma grande passion est au

milieu de ces ombres; le ciel est d'un bleu sombre, les branches sèches le rayent de leurs baguettes. Là où je regarde, sous ce pavillon de deuil, dans ce vague mélancolique, se penche une belle tête de bronze

d'elle à la Pologne, de la Pologne à Ponstovoïto, la chaîne est courte, mais elle me retient, car elle est forte.

Vendredi 4 mars , dix heures du matin.

Voici le premier beau jour. Je le salue du fond de mon cœur tout réjoui; ma fenêtre s'ouvre au soleil, comme tout mon être au bonheur; les oiseaux gazouillent; il pleut de Tor sur les branches mortes et des diamants sur les brins d'herbe.

J'ai dit ma prière du matin à genoux du côté de l'Orient, d'où nous vient cette résurrection. Je me relève comme d'un ruisseau où je me serais désaltérée.

Mercredi 9 mars.

Je suis triste ; pourtant le ciel est ravissant de fraîcheur, le haut des grands murs et le faîte des cheminées baignent dans une lumière orangée que leur envoie le couchant du soleil ; la petite pièce d'eau se cercle d'argent dans Tombre; les flammes du foyer s'entre-choquent avec un bruit qui ressemble au battement de toutes petites aileô... C'est doux et joli, tout cela; mais ce n'est pas tout, ce n'en est même pas le reflet, car mon ange se cache, mon ange, ma muse, ma fée, le je ne sais quoi qui soulève le bandeau de mes yeux, m'ôte le poids qui m'écrase, m'ouvre l'espace et m'attache des ailes pour m'emporter loin de tout ce qui m'attriste.

Landi 14.

Hier, j'ai à noter une longue conversation avec le Père G*** au sujet d'une demande qu'il m'a faite. Il s'agit de lui dessiner un Enfant Jésus contemplant les instruments de la Passion, et une Agonie au Jardin des Olives : deux impossibilités pour moi , qui n'aime guère à peindre la terre. Heureusement qu'il y a un bon Dieu pour les artistes, comme pour les petits oiseaux.

Mercredi 16 mars, neuf heures du soir.

C'est la mort qui vient de me terrasser. Je me relève plus forte et plus triste (i)

Jamais plus la cathédrale ne verra la même scène que ce soir avec les mêmes humains. Dans un an, qui^ls seront ceux qui étaient là, ignorant ce qui les terrifiait ce soir, et qui n'y seront plus?... Dans cinquante ans, combien en restera-t-il ? Le 16 mars 1964, plus un n'y sera!

Ma tête tombe entre mes mains, comme ployant sous un voile de plomb. Cest l'inexorable vérité qui me pèse. Mon Dieu! la vie, quelque douce et parfaite qu'elle soit, vaut-elle donc un regret si poignant?

— Non, c'est Tinconnu, Tincertain qui m'effraye surtout; c'est la trinité de sphères , où j'ai places également sûres, qui m'épouvante.

Jeudi 17.

Mon pain quotidien, c'est Vart^ la parcelle d'art que Dieu met à ma portée; quand je ne suis pas seule, je ne puis en jouir, et le soir d'un jour passé avec la plus gentille personne ou le plus charmant esprit^ fat faim.

Je sors d'une lecture dans la vie des peintres; je

(i) Écrit en sortant d'un sermon sur la mort, qui avait vivement impressionné Tauditoire. (Note de l'éditeur. )

comprends si bien leur génie que, fermant le volume et regardant mes timides crayonnages, je pensais : Bête je suis, bête je resterai.

Mardi 22 mars.

De mon joli vase bleu s^élance une gerbe de lilas blanc , qui s'arrondit autour d'un camellia aux pétales purs comme le front d'un ange.

Ces fleurs au mois de mars, n'est-ce pas un vrai miracle pour moi? Et pourtant, le privilège de leur possession est moins grand que la cause de ce présent poétique et tendre. Je le dois à ma bonne marraine, qui me l'a apporté ce soir, en compagnie de Marie- Emile , en me disant qu'elle voulait fêter mon premier jour de vie artistique. Cette idée la représente tout entière, ma bonne tante Mariai Son attention m'a touchée aux larmes. Ce n'est pas ma mémoire qui gardera souvenir du blanc bouquet, ce sera mon cœur.

Ce matin, j'ai reçu le premier numéro d'une publication nouvellement sortie de chez Hetzel. Mon nom figure parmi ceux des illustrateurs de ce recueil, et je n'ose en croire mes yeux, car il est en compagnie de Tony Johannot, de Grandville et autres étoiles artistiques.

J'attends que l'éditeur me dise ce qu'il faut faire , et je remercie le bon Dieu qui me comble.

Samedi 2 avril.

Aujourd'hui, bonne situation sur ma bascule morale. Voilà tout ce qui pèse du côté du découragement et m'enlève si haut sur l'espérance :

Primo : Une lettre de mon oncle que ma peinture a enchanté tant et si bien, que s'il me conseille de continuer et d'attendre à deux ans pour exposer, c'est qu'il me suppose un talent futur qui me posera du premier coup, ce qui vaut, mieux, selon lui, que de paraître une apprentie aux yeux du public.

Secundo : La nouvelle que ma composition de la Charité, dessinée pour la vente charitable de la duchesse de Magenta, a été achetée par Mgr Lavigerie.

Enfin la réception des épreuves de mes petits bois, que le graveur m'a bien interprétés pour un début; enfin Hetzel me demande de lui écrire quelques textes explicatifs, il paraît qu'il m'adopte définitivement.

Ave, pluie et soleil, bourgeons et gazouillements, neige et rayons! Ave, printemps, bel âge de la nature, éblouissant et doux comme la jeunesse et l'enfance! Deo gratias!

Samedi 9 avril.

Je viens de soutenir un rude assaut. Charles G***, durant toute la soirée d'hier , m'a conseillée, exhortée, poussée à partir pour Paris, ce centre des arts et du

beau. Je me suis défendue par un non, et mère par mille refus... J'ai une terreur instinctive de ce Paris; il me semble que j'irais y mourir pour faire le pendant d'Élisa Mercœur.

O ma province, mon air pur, mes oiseaux, ma liberté ! que jamais je ne vous abandonne pour Paris î Ce serait lâcher la proie pour l'ombre, et, dans ce labyrinthe, perdre mon talent, trouver un métier, me couper les deux ailes et m'attacher des pattes. Décidément j'aime mieux rester Marie-Edmée que devenir Nabuchodonosor.

Il y a aujourd'hui quatre ans!

Malgré ce triste anniversaire, la tristesse du jour qui semblait plein de neige, j'ai eu du bonheur en compagnie de* notre chère Céline C*** et de ses sœurs Gabrielle et Amélie. Nous les rencontrons au sortir des vêpres, et nous retournons avec elles jusqu'à Boudonville. Là, Céline fourrage ses plantations de myosotis, y ajoute une branche de fleurs de pécher, rosées comme une bouche d'enfant, cela à mon intention; nous admirons les nouvelles.pousses , nous rappelons le passé , nous causons avenir, nous pensons aux absents. Je reviens avec des fleurs et des souvenirs, gerbe de printemps qui vaut mieux que moisson d'été.

Vendredi i5 avril.

J^ai dessiné cette semaine la première page de ma composition de VAve Maria, Je vous salue, Marie; les Marchands lorrains pour l'éditeur Garnier; le frontispice de Fior d'Ali\a. Puis j'ai écrit le commentaire de ma Polonaise, que Ton va photographier; puis j'ai espéré et désespéré de moi et des autres, à tour de rôle; puis j'ai fait le portrait de mon front d'artiste; puis j'ai joui du printemps, qui m'envoie tous ses parfums, ses chaudes bouffées bienfaisantes à travers les persiennes de mes fenêtres entr'ouvertes. Je quitte mon journal pour vous remercier, ô mon Dieu, vous qui me donnez si généreusement le pain quotidien !

Lundi 2 mai.

Aujourd'hui, pluie au dehors; au dedans,

travail. Au moral, je suis un peu comme le lilas blanc qui boutonne sous ma fenêtre; le vent l'a feit ployer, et le voilà qui pleure dans l'attitude d'un désespéré; les feuilles, lourdes comme du plomb, tombent, flasques et pâles, sur les blanches fleurettes collées aux branches, lesquelles branches font mine de creuser la terre.

Mettons que la terre c'est la tombe, que mes souvenirs sont les branches auxquelles mes pauvres pensées, à moitié fleuries, se soutiennent le moins mal possible ; ajoutons pour les feuilles les idées folles, diverses, mul-

tiples , qui d'ordinaire protègent mon arbuste , et comprenons que tout cela se penche comme le lilas vers un but final , puisque la tristesse l'a inondé tout un jour sans Élire trêve, malgré la tradition du mois de mai.

Jour de l'Ascension , 5 mai , le soir.

«Galiléens, pourquoi demeurez- vous là, les yeux j> attachés au ciel? »

Oh! que ne puis-je y rester ainsi toute ma vie, attendre et recevoir la mort dans cette extase de Tautre monde, et ne pas quitter la trace du vol de THomme-Dieu, afin de retrouver plus tôt notre vraie patrie!

Lundi 9 mai.

En définitive, il ne s'agit que d'atteindre la mort, et bien que nous soyons lents à tout faire , la rencontre aura lieu plus tôt. que je le crois sans doute. Chaque jour use le mystère de la vie , chaque soleil qui s'éteint a mûri notre âme; préservons ce fruit du ver, de la sécheresse , de la corruption , et de lui-même il se détachera du rameau pour tomber dans l'éternité. Oui, mais, en attendant, je suis sombre comme le nuage qui flotte sur la ville; tout est noir autour de moi, tout le devient en passant par moi... En haut, mon cœur, élève-toi! Sursum corda!

Samedi 14, le soir.

J'essaye de remonter le courant de cette mer morte du découragement où je m'asphyxie Tâme , oh plus je m'altère, plus j'y bois. La belle fête de demain est ma planche de sauvetage, je commence à respirer. Espérons que la prière du mois de Marie rétablira Tordre dans ce pauvre chaos, qui est moi.

Il y a une jolie fleur dans un vase en face de moi. C*est la première qui fleurit sous ma fenêtre. Elle a la forme d'un cœur déchiré par la pointe et laissant couler une larme diaphane. Si j'étais païenne, je ferais un joli conte là-dessus. Le Dyclitra aurait été une jeune fille métamorphosée ainsi pour cause de quelque chagrin d'amour. Je suis chrétienne, et je lui cherche une autre origine. C'est la première fleur que le regard d'Eve rencontra au sortir du paradis terrestre. Une de ses larmes l'arrosa , et ses lèvres la colorèrent du beau rose empourpré qu'elle a gardé depuis.

Je sors de l'Exposition, où j'ai vu mon portrait, celui de Jeanne C*** et un cadre de mes petites compositions. Ils sont bien placés.

Je les abrite sous l'aile de mon ange gardien , sous le

regard de Dieu, et j'essaye de regarder en face mon

avenir d'artiste. J'avoue bien bas qu'il me fait l'efifet

du point noir que le marin entrevoit à Thorizon sur le ciel bleu.

Luudi 3o mai.

Avant tout, puisque la bouche parle de Tabondance du cœur, je rappellerai ici Tanniversaire de ce jour.

Qu'elles sont heureuses les âmes qui ont sacrifié la vie mortelle pour leur Dieu ou pour leur patrie! Est-il un plus bel enchâssement pour un nom que le martyre? Est- il un plus beau titre à la miséricorde de Dieu? Quand je me trouve en face d^une telle figure, je suis heureuse, bien heureuse d'être femme. Cette consolation est trop rare pour que je ne l'apprécie pas.

O ma sainte, ma pure, ma courageuse vierge, conservez-moi jusqu'à la fin de ma vie Tamour de la France, après celui de Dieu, par-dessus tout au monde!

Protégez ma pauvre petite carrière, donnez-lui quelque influence sur cette belle terre que vous avez sauvée. Aidez-moi à acquérir ce qui me manque pour avoir le bonheur de vous voir un jour et de nous perdre ensemble dans la Vérité éternelle, dans la suprême Beauté, dans la Bonté ineffable ! Jeanne d'Arc, priez pour nous !

Jeudi 3 juin.

Non, je ne suis pas folle quand, au milieu du plaisir, je me sens une épine au cœur! On me trouverait

raisonnable de ne pouvoir jouir pleinement, en sentant mon frère malade, attristé ou coupable d'un crime qui le souillerait pour toujours. Or, du même coup j'ai des milliers de frères qui souffrent les plus grandes tortures morales et physiques. J'en ai d'autres milliers qui, sentant leurs frontières gardées et leur pot-au-feu en train de bouillir, ne. songent qu'à fermer leurs portes et leurs cœurs pour accumuler le confortable chez eux. Les lâches ?

Oui , je les attends comme Montalembert , à l'heure qui sonnera bientôt, hélas I car on expie tous les crimes, les nations toujours sur la terre, les hommes séparément ici-bas ou dans l'autre monde. Il est impossible que la France s'encroûte si bien d'égoïsme que le baril de poudre ne reçoive quelque étincelle du volcan qui fume là-bas... Alors I

Alors je verrai, n'est-ce pas, mon Dieu? car si j'ai soif du sang expiatoire, ce n'est pas que je veuille épargner le mien. Oh! si j'étais un homme, il y a longtemps que je n'en aurais plus à répandre.

Devant cette agonie d'un peuple, tout s'efface et se perd pour moi. J'en oublie presque de te dire , mon journal, les tristes nouvelles reçues hier et qui nou donnent de sérieuses inquiétudes pour une santé bien chère.

Marie-Émîle, son père et sa mère sont partis pour

Romémont, le pays de mes rêves. Nous sommes seules.

Vendredi 3 Juin.

Je me suis trompée hier soir. Non, tant que nous aurons des livres, nous ne serons pas seules.

Aujourd'hui, grand enthousiasme pour Augustin Cochin et son discours aux Bruxellois. J'y étais... j^applaudissais, je respirais dans ce monde invisible, aussi bien que le poisson dans Peau.

Fait une longue visite (toujours dans le pays idéal) à madame Récamier; j'ai lu quelques petits bouts de ses lettres aussi jolis et aimables qu^elle était belle et bonne. Je me prends à Taimer avec J. J. Ampère.

J'ai passé tout un jour avec Jeanne d'Arc, à propos de son étoile, composition commencée le 3o mai. De Domremy à Rouen, j'ai pèlerine de cœur; je conserve mille beaux visages et caractères de mes rencontres sur cette route chérie. C'est Dunois, c'est la Hire, c'est Xaintrailles.... Hélas! c'est aussi Charles VII; mais celui-là , je le couvre du linceul de l'oubli.

Mercredi 8 juin , sept heures et demie du soir.

Ne voilà-t-il pas que la préfecture s'inquiète du but de ma Ponstovoïto, et qu'on me demande par écrit les paroles de Texergue , en ajoutant qu'on me permettra peut-être la vente de cette photographie! X*** et son frère sont venus m'annoncer cet avis préfectoral. Aus-

sitôt mère et moi de mettre nos chapeaux et de partir pour aller dire à M. de ***, sous forme polie, qu'il est

un maladroit de défendre cela, puisque Ton vend

partout des Polonais de toutes sortes avec cartes de Pologne... Le préfet ne recevant que demain , Pexplication n'a pas eu lieu.

Vraiment , je n'osais espérer l'honneur d'être interdite. J'en suis fort contente, car, empêchée ou non, la propagande de ma Polonaise gagnera aux difficultés que le zèle du préfet apporte à sa vente. Néanmoins M. de *** n'a guère de diplomatie, car il prend le moyen d'attiser la cendre chaude, et moins d'esprit encore, s'il ne voit pas que malheureusement ce n'est pas ce dessin et le petit texte qui l'accompagne qui donneront aux Polonais des bras et des cœurs. Je n'avais d'autre but que d'ofifrir ainsi mon obole d'artiste à la souscription ouverte, et de la semer aux quatre vents du ciel (i).

Jeudi 9 juin , six heures du soir.

Après une demi-heure d'attente dans l'antichambre de la préfecture, l'espèce de chambellan nous ouvre la

(i) M. de Montalembert voulut bien accepter le reste des photographies qui ne purent être placées à Nancy, et il les distribua lui-même, au nom de Tartiste, à ses nombreux amis sympathiques à la cause polonaise. (Note de l'éditeur.)

porte du cabinet de M. de ***, et nous voilà dans un grand salon vert , en face du maître de céans.

Il prend un air aimable et s*assied devant son bureau , en nous offrant des sièges. Mère lui explique le but de notre visite.

LE PRÉFET. — « Je vous avoucraî, mademoiselle, que je n'ai pas bien compris ce dessin. Il y a certains mots dans Texergue qui sont illisibles... Et puis, ce texte... par qui est-il fait? »

MOI. — « Par moi, monsieur. »

LE PRÉFET. — « Je l'ai trouvé vague, nuageux. »

MOI. — «En ce cas, monsieur, il est tout à fait inoffensif. »

LK PRÉFET, aimablement. — « Du reste, il est fort sentimental, ce texte. Enfin, mademoiselle, si je connaissais Texergue »

J'ouvre mon album , et je lui réponds :

— « Monsieur, voici les dessins faits à cette époque de i863, il y a de cela plus d'un an. Voici même la photographie de l'héroïne polonaise d'après laquelle j'ai dessiné cette tête. Je l'ai achetée l'an dernier à la foire de Nancy, et vous pouvez vous assurer que ce dessin n'était pas destiné alors à être publié. »

Le préfet examine cette page de l'album ; puis il pose son doigt sur la banderole qui entoure le médaillon. — « Ah I voici », et il épèle « Po-lo-gne ; je distingue ici, mais sur la photographie c'est moins lisible (c'est exacte-

ANNKE 1864. 247

ment la même chose), puis un aigle, je crois... C'est fort bien, mademoiselle; c'est tout ce que je désirais savoir. »

Puis, sans transition, il ajoute en feuilletant mon album :

« — Vous faites de bien jolies choses, mademoiselle... Quelle est la destination de votre talent?... etc., etc.. » Il me parle art et artistes , et me fait apporter un fort joli dessin à la plume qu'un aubergiste de campagne lui a donné, comme preuve d'insulte anonyme à Fautorité. Enfin, il cause aimablement, avec souplesse, simplicité, et même bonhomie. En le quittant, maman lui demande s'il autorise la vente. 11 répond un oui dans une phrase moulée d'indifférence toujours aimable ; il regrette poliment que nous ayons pris la peine de lui donner ces renseignements en personne, etc., etc.

Si j'eusse été un jeune homme, M. de *** aurait arrêté. la publicité;- il a jugé que l'influence d'une jeune fille enthousiaste ne valait pas un regard de sa police. Voici ma traduction de son obligeance; ensuite, malgré son excessive amabilité que je reconnais sincèrement, il a glissé à mon adresse un ou deux mots pour me faire comprendre que mes dessins étaient comme leurs textes des nuages, ce qui frappe mon talent de stérilité.

Gare, monsieur le préfet, il y a bien des choses c)ans une nuée! La pluie qui féconde, la grêle qui détruit, le beau rayon du soleil qui éblouit et réchauffe,

voire même Forage avec son tonnerre et ses éclairs vengeurs!... J'ai beau dire cela , je reste sous l'impression de CCS mots qui n'ont pas été dits, mais compris. Que de nuages qui ne portent rien !

Des compliments , de sympathiques regards chez les uns; des critiques, des regards moqueurs, des airs d'indifférence complète, mille fois plus pénibles qu'une satire ou que la haine, chez les autres... Et j'ai mis à peine la pointe du pied dans le chemin de la publicité! J'ai été assez loin cependant pour comprendre que l'ombre vaut mieux que le grand jour, surtout à une femme qui assume sur elle, outre les reproches ordinaires, mérités ou non, que l'on fait aux artistes, aux littérateurs, aux hommes publics, des préjugés inflexibles contre son sexe. Que faire? Certainement avancer, car tout m'y pousse, la voix de Dieu et celle de ma conscience. Marcher toujours en avant, et monter plutôt que descendre.

Puisque Dieu ne m'a pas créée homme, c'est que je ne dois être ni maçon, ni laboureur, ni portefaix... Puisqu'il m'a donné une si forte antipathie contre le mariage, c'est que je ne dois jamais être madame. Puisque j'ai toujours soif d'indépendance et de liberté, c'est que je ne dois pas me cloîtrer. Puisque le pot-aufeu est ma bête noire, la toilette mon ennemi intime, j'en conclus que je ne ferais jamais rien qui vaille, si je m'assujettissais à autre chose qu'à mes crayons.... en dépit de MM. et mesdames A., B., C, D., E., etc.

Vendredi 10 juin.

Et cette chère madame qui sort d'ici, pensant

sans doute qu'elle nous apportait toutes les joies de rÉden, et qui s'en va toute déconcertée, car elle vient de comprendre que si je suis capable de refuser un million poétique et catholique, je ne me marierai jamais!

Mercredi 1 5 juin.

J'ai dessiné un bois pour Hetzel; puis quand je ne pouvais plus foire un trait de crayon sans outre-passer l'héroïsme, je levais la tête pour me reposer, ou je regardais les roses s'efTeuillant sous la pluie, les nuages blancs qui fondaient comme une neige sur le ciel bleu, la capricieuse vigne vierge pleine de vie et d'insolence, le jet d'eau jclair et les petits oiseaux qui voletaient sur les pierres du bassin. Tout cela me disait autre chose qu'une romance à la belle nature : c'était un hymne au Créateur. J'y voyais aussi notre bel âge de jeunesse dans sa beauté fraîche et éphémère, son enthousiasme passant de la pluie au soleil, son indépendance inexpérimentée, sa franche limpidité d'intelligence et ses amours inconstants comme la linotte, le rossignol ou l'alouette. Le tout, pesé dans la balance d'une vie qui a le ciel pour unique fin, est bien léger; encore si ce n'était que léger!

25o JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

Pourtant il faut y passer, et quand nous aurons passé, que de fois nous regarderons en arrière pour en jouir autant que possible !

Je désespère toujours de moi , mais j'espère toujours plus en la bonté de Dieu. Rien ne m'attire autant que rétat de rocher, et je suis le plus mouvant sable qui se puisse trouver. Il semble que si j'aime tant les nuages, c'est parce que nous avons quelque lien de parenté

Mardi 21 juin.

Madame Élise Voïard m'occupe beaucoup en ce moment. Je sors de la voir, et je suis tout émue, charmée par cette fine douceur, ce tact de sensiiive, cette timidité ravissante. Je l'ai vue chez elle pour la première fois; elle m'a fait admirer la tête du Christ mourant, peinte et donnée par Prud'hon à son mari; des lavis d'Achille Devéria, illustration de ses romans; les miniatures de sa fille , le buste de madame Amable Tastu (une de mes plus chères sympathies). Enfin, je me suis arrêtée longtemps devant son portrait (à elle), peint par mademoiselle Mayer, l'élève de Prud'hon.

Quel âge l'auteur des Six amours avait-elle à cette époque? Je ne sais, mais je n'ai jamais vu visage pareil. C'est bien ainsi que je me figure la jeunesse de madame Voïard, qui garde de cette idéale jeune fille ou jeune femme la plus grande partie de sa beauté, c'est-

ANNÉE 1864. 25l

à-dire ce je ne sais quoi de si attrayant et qui restera toujours innomé.

Nous avons causé art et avenir d'artiste avec cette mère et cette fille, qui tournent les dernières pages du livre que nous ouvrons.

Dimanche 26 , le soir.

Mesdames Voïard sont venues nous visiter aujourd'hui. Je leur ai montré un de mes albums, et j'ai eu le rare plaisir de me voir comprise. On m'a témoigné de la sympathie , ce qui m'a fait du bien.

II se fait quelque chose dans ma nature intellectuelle d'assez semblable au défrichement d'un coin de terre, je n'ose dire forêt, car je manque d'arbres. Les lianes gracieuses, les folles embrassades de lierre et de liserons sont arrachées par une main invisible, mais impitoyable; cela m'afflige et m'ébranle dans ce qui reste. En cet instant, je ne vois que des ronces. Plus rien de gracieux, de frais, d'aimable, rien que de l'espoir en baguettes roides et pas plus hautes que mon doigt.

C'est vraiment un piteux état. Je vais prier afin d'en être délivrée.

Jeudi 7 juillet.

Je copie un bel et jeune archange au Musée (i) (un saint Michel, à ce que je crois); j^en fais Tidéal de la jeunesse. Le souvenir de Jeanne d^Arc flotte entre lui et moi.

Samedi 9 juillet.

Je suis légère et plus forte; je prends bravement la vie et ses charges, le jour et ses ennuis, mon âme et ses faiblesses. C'est lourd, mais c'est la croix présente , et peut-être est-elle de paille, comparée à ce qu'elle doit devenir.

A qui dois-je ce miracle? — Au plus consolant des sacrements.

J'ai dessiné Charitas, puis ébauché mon archange, puis fabriqué quelques crayons de pastel avec ma bonne mère.

J'allais oublier une grave et grande affaire qui se trame à mon sujet... Advienne ce que Dieu voudra! je la remets entre ses mains.

Mercredi i3 au soir, dix heures.

Merci , mon Dieu , pour la bonne et agréable soirée

(i) Cette copie a été offerte, le 8 mai 1875, par la mère de Marie- Edmée, à la collection de Domremy. (Note de l'éditeur.)

que je viens de passer! Cest une des meilleures parmi celles qui embelliront mes souvenirs.

Depuis sept heures du soir, nous étions assises autour d'un petit guéridon en bonne , sainte et intelligente société; mère, attentive au bord de son grand fauteuil, à sa droite ayant M. le chanoine B***, et mademoiselle Elisabeth à sa gauche ; moi , placée près de madame Voïard, qui avait étalé sur ses genoux un carton rempli des pages manuscrites d'un conte allemand... moi, dis-je, auprès d'elle, écoutant, regardant et admirant surtout avec cette paix qui s'étend sur l'âme comme un baume salutaire, lorsqu'on saisit dans une beauté quelconque, et plus encore dans le cœur humain, un rayon qui révèle la divine ressemblance.

J'ai l'imagination toute pleine de coqs, de ruines , de fleurs , de brises parfuriiées , de rideaux de lierre. Pour la première fois , je fais connaissance avec ma famille. Nous nous connaissions bien, non certainement, mais instinctivement.

C'est délicieux, et cela a pour titre : Le Coq et VAn^ neau de Salomon.

Tandis que madame Voïard lisait (comme elle sait lire), des illustrations impossibles se groupaient, s'animaient, puis se fondaient, disparaissaient, et puis se reformaient encore comme les palais de la fée Morgane; j'en avais les yeux éblouis, et, finalement, je m'abandonnai à elles comme un petit enfant dans les bras qui

le bercent, cela tandis que ma béte se rafraîchissait avec de la bière dorée à mousse blanche et de beaux échaudés, madame Voïard ayant conservé la coutume allemande.

Après quoi l'aimable lectrice, tout en causant, nous proposa de nous lire quelque chose qui, pensait-elle, devait nous plaire. JMcoute. C'est d'abord un anicle sur Marie Jenna, auteur d'un livre de poésies charmantes; puis deux échantillons de ce poète, Les cloches de Strasbourg et Plus d enfant... Rien de pareil à cette lecture.

Madame Voïard m'a dit qu'elle parlerait de moi à Marie Jenna; je pense qu'elle lui dira aussi combien elle m'est déjà sympathique par ses oeuvres , puis que je la verrai , et qu'elle aussi m'aimera peut-être un peu.

J'ai là, prés de moi, un gros volume que je caresse des yeux. C'est : Or devine:^! ce charmant roman de madame Voïard, ma passion d'autrefois, celui qui m'a fait tant aimer nos remparts et la vieille ville de Lorraine.

Que c*est bon le beau, que c'est beau le bon!

Mardi 19.

Je viens de lire la vie de sainte Marguerite , une des saintes de Jeanne d'Arc, et qui forme avec elle et sainte Catherine mes grandes sympathies du ciel.

Elle est bien heureuse d'avoir eu à garder les moutons de son père, au lieu d'avoir eu à subir le sort des jeunes filles riches, tombées dans le dénûment, à notre époque! Moi, si j'étais sûre de trouver une ferme dans quelque montagne, je ne nie tourmenterais plus, et avant deux ans Marie-Edmée terminerait sa vie d'artiste avec un morceau de pain noir à ses repas , le ciel bleu pour plafond , la mousse trop fraîche pour tapis et un troupeau de bêtes quelconques pour unique société. Mon Dieu, pourquoi pas? Nous ne sommes pas faits autrement que les saints primitifs.

Luudi 26.

Qu'il en est peu , mon Dieu , parmi les êtres intelligents , qu'il en est peu qui réfléchissent !...

Vendredi 5 août.

Je dessine VAnge et VEnfant, poésie de Reboul, dix sujets de compositions que j'ai l'intention d'envoyer à Malines (si l'exposition n'y est pas trop magistrale), pour les vendre ensuite, toujours au profit des Polonais

Je voudrais que les âmes fussent égales, libres et sœurs. Le monde spirituel est un. Il ne peut admettre d'esclaves ni de maîtres, de femmes ni d'hommes. Ce

qui est de son domaine appartient à tous , sans distinction d^âge ni de sexe.

Voilà ma profession au sujet du zèle et de Tapostolat chrétien. •

lo août.

Aujourd'hui, terminaison de mon bel archange; hier, celle d'un portrait déjeune femme qui avec son mari forme un couple délicieusement aimable; et puis j'ai fini ma traduction de Reboul.

Voici le son du cor de chasse, puis un beau pot de vanille qui , en l'honneur de ma fête prochaine , s'épanouit déjà sur ma fenêtre et m'envoie son parfum sur une brise. Le jet d'eau, la vigne vierge, un brin du ciel et l'espérance, n'est-ce pas cela un vrai trésor? Je l'apprécie et j'en remercie le bon Dieu.

Jeudi 1 1, dix heures du soir.

Les pâles rayons de la lune glissant entre mère et tante Pauline venaient mourir sur le tapis de la table. J'éprouvais un vague plaisir à les suivre partout. J'y voyais tout ce que la causerie de mère réveillait en moi de souvenirs. La bonne vieille tante Ix)lotte, pauvre petite infirme si bonne, si indulgente, si ingénieuse jadis à tirer un sourire de la grave Marie-Edméede trois ans; les boutons dont je me faisais la marchande, et qu'elle

venait m^acheter avec tant de complaisance, luisaient comme des soleils... Et vraiment, n'en était-ce pas? — Oui, je les revois, ce sont des soleils d'argent. Grandpère y tient beaucoup, tante Lolotte me les recommande; ils sont vieux pourtant! Il y a longtemps qu'ils ont quitté l'uniforme du jeune garde du corps ; comme ils devaient l'embellir! Ils ont dû assister souvent au passage de Charles X, de la sainte et triste duchesse d'Angoulême. Pauvres soleils! rentrez au fond de la boîte , vous avez assez vécu !

Je suivais toujours les reflets bleuâtres de la douce lumière du ciel, je remontais avec eux jusqu'à la porte Saint-Jean avec mes souvenirs. Le premier était un cercueil... celui de mon père. Tout en pleurant, je regardais Gérald qui me devançait dans le triste cortège. J'étais une petite fille plus désolée que je ne saurais ici le dire. Je me retournai avant de passer la porte grise , et je regardai les fenêtres de la maison de tante Pauline , pour être bien sûre que je n'étais pas orpheline, et que j'y retrouverais mère au retour

La petite tille en deuil s'enfonçait sous la voûte, et' bientôt, en dépit de la terne lueur du réverbère, la porte s'éclairait d'une lumière pure , vaporeuse comme dans un rêve; je me voyais en passer le seuil. J'étais toute blanche au dehors, au dedans, et la nature me semblait s'être j>uriiiée comme moi.

Puis un autre cercueil, celui de mon bien -aimé

grand-père; puis que d'autres encore, de belles'jeunes

filles , de petits anges, de vieillards !

Et ces rayons, ils m'ont encore attirée jusqu'à Chartres, dans certaine rue, devant certaine porte. J'ouvre; les joyeux rayons se perchent sur les toits, glissent dans les branches du noyer, papillonnent dans les fleurs de la terrasse. Bonsoir, mes amis! Les voyageurs sont-ils arrivés? — Ils sont là, disent les rayons qui miroitent sur les volets verts, et j'entre, et je saute au cou de mon Gérald. Son ami me fait un salut cérémonieux; l'oncle aimable m'accueille avec son franc et cordial sourire; tante me tend sa blanche main et ses lèvres roses. Petit Edme ouvre ses grands yeux prêts à se rendormir : Bonjour, Marie, me dit-il. Sa voix est une musique. Mais petit Paul s'avise de me saluer aussi, gare ! Il me rend service, car mon voyage au clair de lune se termine ici.

Mercredi i6, oeuf heures du soir.

A propos de mon idée fixe, comme l'appelle mère, je ne veux pas oublier que le jour de l'Assomption , le jour de ma fête, M. l'abbé X*** nous rencontre à notre pone, et nous rentrons avec lui, pour qu'il nous lise un article du journal qu'il nous apportait d'un air de triomphe. Il s'agissait de l'admirable lettre de Mgr Dupanloup demandant des secours pour les Polonais

Le jeune prêtre enthousiaste nous a lu cette lettre avec un feu, un bonheur, une émotion tout à fait d^accord avec nos impressions. L'évéque d^Orléans s^est surpassé lui-même; Tesprit de Jeanne d'Arc lui a Soufflé ce chef-d'œuvre.

Crions, prions, donnons! Cest le mot d'ordre que rÉglise de France impose aux catholiques par cette éloquence surhumaine.

Mardi 23.

J'ai lu pour la première fois le Paradis perdu, traduit par Delille. Je suis folle de ce poème, oîi je retrouve les êtres que j'aime tant, les anges !

Je remercie Milton pour l'admirable tableau de la révolte angélique. J'ai toujours tant aimé Gabriel et Raphaël, admiré saint Michel sous les traits qu'il leur prête; et quant à Lucifer, je le comprends ainsi.

Vendredi 26.

« O bienheureuse demeure de la cité éternelle ! jour » éclatant de Téternité, que la nuit n'obscurcit jamais M et que la Vérité souveraine éclaire perpétuellement » de ses rayons, jour immuable de joie et de repos que » nulle vicissitude ne trouble!

» Ohl que ce jour n'a-t-il lui déjà sur les ruines du » Temps et de tout ce qui passe avec le temps!

26o JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

» Il luit pour les saints dans son éternelle splendeur ; » mais nous, voyageurs sur la terre, nous ne le voyons » que de loin comme à travers un voile. »

Après ma prière , j'ai ouvert mon Imitation , et fe suis tombée sur cette aspiration.

Tout ce chapitre est l'histoire de mes désirs !

Mercredi 3 1 août.

J'ai envoyé ma composition des Trois Anges, Po* logne^ Église et France à Mgr Dupanloup. L'évêque de Nancy s'est volontiers chargé d'envoyer à Malines mon Ange de Reboul. J'espère que mes premiers travaux d'artiste, sous la protection de tels saints, m'obtiendront une bénédiction , à l'heure du péril.

Je lis le panégyrique de Jeanne d'Arc par Mgr d'Orléans; mademoiselle de M*** a consenti à me le prêter en faveur de mon culte pour la vierge de Lorraine. Je suis dans un tel enthousiasme, que je copie en grande partie ce chef-d'œuvre de patriotisme et de foi. C'est la seule appréciation de Jeanne d'Arc qui me satisfasse complètement.

Samedi 3 septembre.

Aujourd'hui, j'ai reçu un cadeau princier, c'est V Enfer de Dante, illustré par Doré. Cette générosité me confond, m'attriste même. Il me prend une furieuse

envie de tout changer en or quand je songe à Plrlande, à la Pologne , à tous les malheureux.

Mardi i3 septembre, à Saint-Dié.

Jeanne d'Arc m'a foit célébrer dignement Tanniversaire de ce jour par un épanouissement d'enthousiasme.

Il y a un an , je voyais son étendard flotter sous le ciel de Domremy , je pleurais dans sa chambrette; dans son église, je priais Dieu pour la Pologne. Aujourd'hui!

Lu ce matin , en compagnie de l'oncle et de Gérald, le sublime dialogue de Platon sur la mort de Socraté, puis dans la journée, et surtout le soir, les Pèlerins d'Adam Mickiewicz. Je n*ai pas de mots pour exprimer rimpression produite sur moi par ce chef-d'œuvre.

Mon Dieu, sauvez la Pologne, notre sœur, car elle est aussi la fille de FÉglise! Surtout sauvez-nous, rendez-nous dignes par votre grâce d'habiter un jour la même patrie que celle où vous couronnez le martyre !

Malebranche vient de m'éclairer admirablement sur TEucharistie. Mon Jésus, je crois en vous, je vous aime, je vous adore, j'ai faim et soif de vous!

Lundi 17 octobre, Nancy, huit heures du soir. Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!...

Est-ce parce quMl me rappelle Roncevaux, Roland et Charlemagne, comme à Alfred de Vigny? Peutêtre bien , mais après et avec mille autres tristesses.

Aujourd'hui , c'est le départ de Violette qui emporte tout le reste des vacances, des rires, des causeries, des joies partagées, dont le prix est double pour une solitaire comme moi.

Le temps était splendidement pur et beau. On rencontrait partout de coquets et joyeux promeneurs qui, avec l'insouciance de l'enfant gâté, jouissaient du dernier soleil, comme s'il n'était pas plus rare qu'au mois de juillet. J'ai rencontré aussi des vieillards, un, entre autres, dont je vois le profil militaire se dessiner en silhouette maigre et triste sur le ciel bleu; il avait des moustaches blanches, semées de quelques fils noirs, une casquette qui se posait en képi, un large ruban rouge cousu soigneusement à la boutonnière de sa redingote, un ensemble isolé au milieu des groupes animés et brillants; son grand œil, qui a dû voir de si terribles choses, était morne et semblait chercher vainement à entrevoir le passé. Peut-être ce beau soleil était-il le dernier de sa vie !

L'hiver est rude pour ceux qui ont perdu jeunesse

et famille. Nous ne prions pas assez pour les vieillards f

Lundi 34 octobre. '

C'est aujourd'hui la Saint-Raphaël. Dans l'image de Tobie, je regarde l'humanité et moi-même; dans son voyage, notre vie; dans le mois d'octobre, le jour et l'heure présente, l'époque du retour au but suprême.

Puissions-nous mériter jusque-là d'être conduits par un archange !

J'ai communié !... je suis donc heureuse !... Il fait bon s'adoucir, se redresser, espérer encore ou plutôt sentir une puissance surnaturelle, un amour divin vous rendre la paix, cette paix que le monde, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas Jésus-Christ, ne donnera jamais.

Samedi 2q.

Vive labeur!... c'est le cri de ma vie entière. Ce fut plus particulièrement encore celui de ma semaine, et j'y ai répondu le plus bravement possible.

Je viens d'exécuter une peinture, essai sur porcelaine : c'est ma sensitive, autant vaut dire mon portrait. Il paraît qu'un riche amateur la désire' pour sa collection, et voilà que j'entreprends aussi, pour ce même personnage, deux cariatides auxquelles j'ai donné le nom de Rêverie et de Méditation. Cela glisse

de mon album à ma plume, et de ma plume à la faïence, assez focîlement pour que j'y prenne grand plaisir.

Si toute ma vie devait ressembler à cette dix-huitième année, que bientôt je vais perdre, je craindrais de ne pas atteindre le ciel, car je n'ai pas de croix sérieuse pour marcher après mon Sauveur. Je vis en errante, tout en ne quittant pas le coin de ma fenêtre. Je vais chercher dans tous les pays du monde, de Phistoire, de la poésie, du connu, de Pinconnu, et de mon passé, je ne sais quoi d'actif qui me fait vivre et mourir de plusieurs vies humaines.

Vendredi 1 1 novembre.

Aujourd'hui, rien ne me réussit. J'ai froid, je me sens lasse et prête à pleurer, mais je ne pleure pas. Je m'appuie sur Dieu et je regarde Marie au pied de la croix. Il y a bon nombre d'écrivains critiques qui, disséquant les journaux des morts, diraient, en lisant cette phrase dans un trésor comme celui d'Eugénie de Guérin : a Pauvre jeune fille! Elle était laide, pauvre... vous comprenez?... Elle ne pouvait trouver une âme pour apprécier la sienne, un cœur, etc. » Les hommes sont d'une modestie si délicate, qu'ils attribuent tout soupir sortant d'un cœur féminin de plus de dix ans et de moins de quarante à l'absence d'un de leurs individus , comme si le bonheur pour

certaines âmes pouvait tenir à la possession d^un autre être que Dieu !

Lundi 14 novembre.

c( Si votre lumière ne nous éclaire, ô mon Dieu, la » vérité peut-elle ne nous être pas cachée ? Nous ne » sommes qu'erreur, que vanité, que confusion; nous » n^avons nul discernement ; toutes nos connaissances » ne sont qu'ignorances. Nous ne sommes que préven- ))tion, qu^égarement. Enfin, toute notre vie n'est » qu'une véritable mort. » (Soliloques de saint Augustin, ch. m.)

Sur cette admirable vérité j'ai fermé mon livre; mais comme elle s'emparait de mon esprit, l'humiliait en radoucissant, répondait aux doutes, aux questions qui me tiennent sans cesse sur le qui-vive, j'ai voulu en laisser le souvenir sur mon journal.

Mercredi 16 novembre, neuf heures du soir. Dix-neuf ans!

J'ai communié ce matin... Mon âme reprend toujours vie et paix dans cette divine nourriture. Il me semble qu'elle respire un air meilleur et regarde de plus haut, et aimetoujours plus ses frères.

Mercredi 23.

Pendant que je dessinais au cours, le soleil perçant une couche de nuages grisâtres les a dispersés en tous sens, mais la lumière qui nous a éblouies était si étrange, et Taspect du ciel si varié, que longtemps j'en ai oublié ce que je faisais et où j'étais.

Mon pauvre esprit ressemble souvent à ce cieHà... Quand la vérité y brille sans trop de nuages, c'est pour en éclairer les moindres recoins et les colorer d'une lueur aussi effrayante que belle. Tout ce que je pense en dehors des grandes vérités est mis en déroute par ce soleil éternel, qui déblaye ainsi ma pauvre âme, le ciel bleu. Mais alors, ou je suis très en peine (ce qui arrive quand je regarde la terre), ou je suis tout à fait heureuse... et alors mon esprit est vers le Seigneur. Sursum corda!

Vendredi a 5 novembre.

La vie de sainte Catherine d'Alexandrie m*a édifiée^ enthousiasmée, réconfortée, et enracinée dans ma croyance qu'un jour viendra où la femme, étant reconnue par tous douée d'un esprit intelligent aussi bien que l'homme, pourra élever cette intelligence à l'égal de son cœur, en mettant à profit cette liberté pour le bien , sans craindre le sourire niais et moqueur de la société, et l'application de certains passages de

saint Paul qui ne sont pas encore éclairés par le Saint- Esprit.

Oui, quand je pense à la réflexion morale qui accompagnait cette vie de sainte Githerine que je viens de lire, j'ai plus envie de rire que de me fâcher.

Le bon auteur de notre Vie des Saints a cru devoir nous exhorter à Pignorance, au nom de la sainte la plus savante; au silence, parce qu'elle avait prêché en disant que la science rendait athée ou à peu près, quand il venait de raconter dans la vie de la sainte que ce furent Pétude de la philosophie et celle de la théologie païennes qui ramenèrent à la vérité. Si cela s'appelle conclure raisonnablement, je n'y comprends rien.

Je regarde par delà le mur la statue de cette autre vierge martyre, morte aussi à dix-neuf ans, qui vénérait avec tant d'amour la savante princesse du quatrième siècle. Pauvre petite bergère, je te vois allumant un cierge devant ta sainte chérie, la priant pour la France, lui demandant conseil et répondant toujours à son appel : « Je ne suis rien qu'une pauvre fille, comment pourrai-je faire? Mais est-ce que Judith, Débora, Geneviève et moi-même nous n'étions pas des femmes? et, guidées et soutenues par Dieu, nous avons accompli notre mission ! »

Et Jeanne d'Arc a marché I Maintenant elle est au ciel avec ces admirables femmes!

Jeudi i*' décembre.

J^ai lu un panégyrique de Jeanne d'Arc dans mon almanach. Son souvenir est une fleur jetée sur le courant de mon esprit, il la traîne partout et s^en parfume. Je prie mieux, je pense plus ferme quand je regarde cette grande, simple et radieuse figure française. J'ai presque du chagrin en songeant que je vivrai peut-être plus de temps qu'elle sur cette terre de Lorraine. J^ai dix-neuf ans depuis quinze jours j et elle est morte à dix-neuf ans, cinq mois et demi.

Je pense que je voudrais bien mourir comme elle , non pas dans son martyre et sa gloire, je n'en suis pas digne, mais dans sa jeunesse, son enthousiasme et son espérance !

Mardi 6 décembre.

Encore une âme qui tombe, et à laquelle je viens d'écrire... sermons, exhortations au courage, moi!... J'ai honte, j'ai peur en faisant un retour sur moimême, sur ma propre misère; je crains d'être du nombre de ceux qui disent : Seigneur! Seigneur! . . .

J'ouvre V Imitation.

« Conservez-vous premièrement dans la paix, et alors » vous pourrez la donner aux autres. Le pacifique est » plus utile que le savant. »

Alors demain , je déchirerai ma lettre.

Dimanche 1 1 décembre.

. Ce n'est pas Tennui qui s'est posé sur moi, mais bien le découragement. Il y reste comme un hibou sur une branche, attristant les moindres coins de mon esprit par son cri lugubre. J'en ai peur, et j'appelle Dieu à mon aide pour en sortir.

Heureusement que j'avais hier soir essayé de comprendre la justice de Dieu malgré l'inégalité apparente, non-seulement des positions et des avantages temporels, mais aussi des dons de l'esprit et du cœur. Une pauvre femme sort de chez nous, sinon consolée , du .moins soulagée par mille confidences d'une vie de quarante-huit ans, vie douloureuse s'il en fut.

Ah! Joseph de Maistre aura beau dire, le Psalmiste seul a raison, quand, pour consoler la douleur, il lui montre le ciel, l'autre monde

Samedi 17 décembre.

Dans la journée, j'ai eu un grand plaisir. C'était au milieu du cours. Mon professeur y avait introduit un de ses anciens élèves portant sous le bras un petit carton plein de certains dessins d'imagination, dont j'avais entendu dire merveille. Après avoir admiré, M. Leborne m'apporta lesdits dessins que je trouvai charmants. C'est fin, spirituel, suave et poétique. Je

levai les yeux sur Tauteur de ces délicieux petits poèmes à la plume. C'est un fort beau jeune homme, tout à fait aristocratique de manières. Il est souffrant, dit-on, ce qui motive son extrême pâleur; artiste, ce qu'explique son air de mélancolie. Il semble un oublié de la génération des René, un reflet de Maurice de Guérin avec ses grands yeux noirs.

Cest, je crois, un croyant et un pratiquant.

Mon hibou de dimanche dernier a peuplé mon esprit d'animaux de son espèce. J'ai eu des désagréments avec l'artiste en faïence et en porcelaine. Il me semble que je ne réussis à rien. Et pourtant le four seul a causé l'accident arrivé à ma sensitive

Je marche, et mon ombre grandit démesurément. Elle assombrissait d'abord les petites fleurs, les belles prairies; puis elle a gagné les arbres, et fait taire tous les oiseaux ; maintenant elle gagne les points les plus reculés de l'horizon.

C'est la tristesse qui , devinant le malheur, va à sa rencontre. Le jour oti ils se donneront la main, le ciel se voilera comme le reste, et je laisserai toute espérance, hormis l'éternelle.

Dimanche 18 décembre.

Le soir, chez tante Pauline où j'ai vu, par je ne sais quel miracle de son affection pour moi, deux livraisons de la Vie des peintres. C'était le numéro du Tintoret,

qui possède une fort belle niche dans ma mémoire, à cause de Marietta, sa fille.

Or, selon le principe (égoïste ou naturel) qui fait que dans les autres nous nous cherchons toujours, j'ai beaucoup réfléchi sur cette particularité que Marietta Robusta s^habilla une bonne moitié de sa vie en homme.

La Tintorella italienne ne pouvait être que catholique et aimée, et parfaite autant que bonne catholique, si elle a fait cela

Ce n'est pas que je veuille en tirer le parti de rimiter un jour. Non, mais je l'avoue, s'il se trouvait pour moi l'obligation de me revêtir de semblable costume, pour me dévouer à quelque cause honnête et juste ou pour sauvegarder mon honneur, ma conscience serait tout aussi à l'aise sous un habit que sous mon veston de femme.

En attendant, j'aime mon rôle de petite providence et de jeune fille. J'ai monté joyeusement aujourd'hui deux escaliers bien noirs, l'un chez Juliette, l'autre pour atteindre la pauvre Eugénie.

Samedi 3 1 décembre.

Petit Paul est mort. C'est une lettre désolée de mon oncle qui vient de nous annoncer la triste nouvelle.:. Je viens de pleurer. Pourquoi? sur quoi? C'est l'affreuse mort qui m'effraye. Aussitôt, j'ai vu le berceau

vide, puis la mère, le père, le petit corps froid et pâle dans son cercueil. Pourtant qu'est-ce que cela?

Le vrai spectacle à contempler, c^est une âme pure, éblouissante du baptême, et qui remonte vers Dieu, comme la rosée vers le soleil ; c'est un être de plus enlevé à la douleur et sauvé de Tenfer. Enfin, j*y vois un bonheur, et j^en bénis Dieu, car jetais sa marraine, et il me précède là-haut.

Reçu et fait des visites une partie du jour... Des souhaits et encore des souhaits qui tombent des lèvres, sans espoir, sans croyance. Le bien et le mal, en tant que bonheur ou souffrance, ne sont-ils pas mystère? D'un côté, l'humanité tout entière se révolte contre la douleur; de Tautre, Jésus-Christ nous ordonne de porter notre croix et de le suivre. Le royaume de Dieu souffre violence. Bienheureux ceux qui pleurent I

Tout ce qui est souhaitable en ce monde, c'est d'adorer Dieu en esprit et en vérité.

Ce soir, tout en marchant la tête basse le long de la Grand'Rue, ville vieille, j'ai trouvé sous mes pieds la date mémorable de 1477. Le corps de Charles le Téméraire fut déposé là.

Maintenant, que lui sert d'avoir été duc de Bourgogne et téméraire jusqu'à s'en être fait donner le surnom? Vanité que les grandeurs! vanité que nousmêmes surtout! En voyant la poussière de ces hommes, considérons encore ces pauvretés !

l'ai sommeil. Où dormirai- je Tan prochain? Ce .soir, petit Paul est couché dans le dernier berceau, dans ce cimetière où, Pan dernier, je priais... S^il neige là-bas comme ici, sa petite tombe doit être toute blanche.

Mon Dieu, sur ce livre à moitié plein, j^ai pu compter la vie d^une âme. Sur le reste qu'écrirai-je, et même sera-t-il achevé ?

ANNÉE i865

Lundi 3 janvier.

Un oiseau traverse Pair à tire-d'aile ; d'une branche morte il s'élance bien haut, si haut que je ne sais si mon regard pourrait le suivre, et je m'arrête à contempler mon jardin éblouissant de neige et de soleil.

Comme Foiseau qui vient de passer devant ma fenêtre, je me réjouis de ces premiers rayons de Tannée. Je crains pourtant qu'ils ne fondent le royal manteau, si blanc, si doux, si fier, si aimable qu'il semble réchauffer mon cœur aussi bien que la terre.

Une sonnerie d'enterrement fait contraste avec l'or du soleil, le bleu tendre de l'horizon et la blancheur des toits. Cela me rappelle toutes les jeunes filles mortes que j'ai vu descendre dans la fosse, à pareille époque, et que l'on couvrait de neige autant que de terre.

Mardi 3 janvier.

J'écrivais ce qui précède hier matin, et voici

presque mot à mot, ou du moins le résumé de ma conversation d'aujourd'hui avec madame Élise Voïard, que nous avons visitée vers quatre heures :

ANNÉE l863. 275

(( — Ma chère enfant , je pensais à vous ce matin (j*y pense souvent). » Je m'incline avec reconnaissance. « Et voici pourquoi », reprend Paimable femme, « jetais à la cathédrale, assistant à la messe de onze heures et demie. On achevait Tabsoute dMn enterrement de jeune fille. Autour de ce catafalque blanc , une multitude de cierges brûlaient, et, comme Pabsoute allait finir , les petites orphelines s^avancèrent pour dépouiller le cercueil de sa couronne de lumières. Alors je vis descendre les cierges un à un. Ils sMparpillèrent, comme des feux follets, dans les mains de ces eniants insouciantes. Cétait comme Timage des biens promis à cette jeune vie : plaisirs, espérances, douceurs de la terre, qui s'éloignaient de la pauvre morte et retournaient dans le monde faire battre d'autres jeunes cœurs. Je suis

certaine que vous auriez compris et aimé cette idée

Quelle charmante et poétique composition pour votre crayon si gracieux, si chaste, si pur! »

Les larmes me montaient aux yeux. J'étais heureuse de voir que, devant ce cercueil de vierge, on avait pensé à moi, et que cette comparaison qui m'était venue bien souvent , en pareille circonstance , avait été faite par cette femme d'élite que j'aime tant.

Visite aussi, avec ma mère, à l'autre grande artiste,, madame Rouchier-Jaser (i). Elle m'a souhaité avec un

(i) Miniaturiste, élève d'Isabey. (Note de l'éditeur,)

tendre serrement de main, un sourire de confiance, un regard bien afifectueux , « le plus de bonheur possible ; vous êtes jeune , vous en aurez, et de la gloire aussi , croyez-moi! » Pauvre femme, mes dix-neuf ans me sont aussi inutiles à moi qu^à elle sa richesse et son bien-être avec ses quatre-vingt-six ans !

Un mot de nouvelle année à Céline C***, que j'ai trouvée délicieuse et bonne comme toujours; et puis nous rentrons; je me déshabille, et la nuit vient. En attendant notre chocolat et Theure d'allumer, je songe à cet espoir effacé, à ce pieu qui me manque pour dresser ma tente ici-bas. J'essaye de remplir ce vide par un nouveau projet, impossible à mon imagination pourtant si téméraire. J'en étais là de mes tristesses, oserais-je dire de mes désespérances? lorsqu'on sonne et l'on me remet un petit paquet, de la part de mademoiselle de M***. — Qu'est-ce que cela? Je déroule le paquet. Ce sont deux romances polonaises qui me sont adressées, puis une lettre de mademoiselle Pauline qui m'explique cet envoi.

Elle a offert à un Polonais, réfugié à Paris de i83o, une de mes Ponstowoïta. Cet exilé, âgé et infirme, s'est entièrement dévoué au soulagement et à l'éducation de pauvres enfants et des jeunes gens ses compatriotes. Ce Polonais lui a écrit, et voici le passage de sa lettre qui a rapport à ma pauvre petite œuvre :

(( Je suis malade, mais il faut se résigner aux dé-

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» crets de la Providence. Elle assigne à chacun son » lot de souffrance. Au moment de cette abominable » persécution de Pologne, où des victimes sans nombre » tombent sous le fer de la tyrannie, le malheur pèse » encore individuellement sur chacun de nous, ainsi » que le disent ces paroles, d'une effrayante vérité, » transcrites au-dessous de la photographie de made- » moiselle Marie-Edmée. Dites-lui, je vous prie, que » cette tête d'enfant de dix- neuf ans me servira de » consolation dans mon isolement. Merci , merci à » vous de me Ta voir envoyée,

» Je vous envoie avec ma lettre deux de mes der- » nières compositions, que je vous prie de remettre de » ma part à mademoiselle Marie-Edmée, avec tous » mes remercîments pour son œuvre.

» Albert Sovtinski. »

Oh! que ces lignes me font de bien! Moi, pauvre petite, sans talent, sans fortune, sans nom, sans rien qui donne du prix à mes actes, j'ai pu de si loin consoler un exilé, animer un peu son isolement. Je revis à cette idée. Mon Dieu , que vous êtes bon ! car c'est vous tout le premier qui avez consolé cette âme. Je reprends courage et je remercie la Providence, qui m*a fait ainsi la plus grande grâce que je désire, celle de laisser quelque bien sur le passage de mes crayons.

Jeudi 5 janvier.

J'ai encore les yeux gonflés par mon découragement d^hier soir, ce qui enlaidit ma conscience autant que ma figure.

Sur un morceau de papier indépendant de mon album, je dessinais une Jeanne d*Arc à douze ans. Entre moi et cette feuille, je voyais une créature indicible que mon crayon défigurait, en essayant de la reproduire. L^histoire de ma sainte et bien-aimée bergère se chantait en moi, comme un son sur une lyre. J^étais éblouie, entraînée vers Domremy par bien des souvenirs. Avec tout cela et peut-être même à cause de tout cela, mon dessin n^avançait que fort mal. Mère me fait une observation , et voilà ma sensitive pleurant de six heures à dix heures. Je me tenais à moi-même un langage de ce genre :

— Pourquoi défigurer ainsi Pimage de celle que tu préfères?... Est-ce que l'essai que tu fis dimanche ne t*a pas corrigée du désir de reproduire tes idées, d'animer tes amours? Regarde cette croix de fer où tu essayais de pencher ta belle et noble captive polonaise. Cest dur et mou, pas de dessin, peu ou point d^expres- $ion. L^ensemble de cette composition n^est ni flatteur, ni triste, ni poétique. Ne cherche plus à créer, petite sotte; copie Mars, Jupiter, des bras, des jambes en

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quantité, mais ne reprends tes albums que lorsque tu connaîtras le métier.

Avant d*être artiste, je vois qu'il faut le devenir, et pour cela étudier les maîtres, les os, les muscles, la perspective, Pombre et la lumière, le corps enfin, et surtout. M. C*** ajoute : et avant tout! Il a de plus la bonté de m'en fournir les moyens par ses conseils et par ses photographies d'après les cartons-études de Raphaël.

M. C*** est ferré sur la matière. C'est un classique qui trouve Tidéal chez les Italiens, comme moi je Tadmire chez les Allemands et Fra Angclico. L'art est pour lui une copie aussi fidèle que possible du beau matériel animé par une pensée qui satisfasse en même temps rintelligence et le regard.

Pour moi, Fart est principalement et surtout la ma* nifestation d'une pensée sous une forme aussi pure que possible, pensée qui ait un but moral, religieux, surnaturel enfin; qui, d'en bas, attire nos cœurs vers l'autre monde, sur les ailes de la prière et de la poésie. L'accessoire de ma théorie de l'art est le principal dans celle de M. C***, me trompé-je, et vice versa.

Dimanche i5 janvier.

Fêle <lu Sacré-Cœur. O Jésus, doux et humble, sauvez nos âmes; donnez*nous l'humilité et l'ardente charité les uns envers les autres.

28o JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

Dans une lettre d'Hippolyte Flandrin, que mère vîent de me lire, je vois des exclamations de. cœur semblables aux nôtres, l^s mêmes sympathies pour rÉglise et les nations persécutées, pour la Pologne de i83o. Qu'il fait bon se voir dans le rang des bi*aves, des grands hommes et des saints !

Jeudi 19.

Oh! la musique! la musique! la revoilà qui me berce, m^enlève, me ramène à ces jours où la vie a des ailes. C'est Marie-Emile qui joue le bouquet de notre bonne journée. La prière en commun, aux pieds de notre douce et belle vierge, et nous allons passer le reste de la soirée chez tante Pauline. Finalement, nous revenons au pas de course, par un temps humide et brumeux, rencontrant des ivrognes, des équipages pleins de danseuses et les spectateurs du théâtre en train de prendre le frais. Quelle différence entre ces chrétiens-là et les habitants de Pompéi ! Et si peu , si peu me sépare d'eux ; un pas à gauche, un pas à droite, une robe de gaze et la porte d*un salon ouverte, mieux m'habiller, plus dormir, plus manger, plus boire ou plus désirer tout cela, ou même simplement Tadmirer plus, et je ne suis pas d'une autre religion que les fidèles sujets de Néron et de ses prédécesseurs.

Lundi 23 janvier.

Dimanche dernier, assisté à la grand'messe, à Saint- Sébastien dont c'était la fête. Chère église oti j'ai prié si petite, statues et reliquaires, grand crucifix du fond oti mon regard s^attachait autrefois avec une religieuse ferveur, triangle lumineux qui le surmonte, autel de la Vierge, confessionnaux, tombeau de Girardet; chaque pierre, chaque coin semblait me sourire, me demander d^où je revenais et me rendre par parcelles toutes mes jeunes années. Cela me remplissait le cœur de tristesse et de joie. Tant de citoyens manquaient à cette chère petite patrie !

Oti était le bon et saint prêtre à cheveux gris, si majestueux sous son ornement d^or? oti le petit enfant de chœur que suivait du regard le vieillard noble et pieux, fier et grand comme un prince dans sa stalle? oti cette grande jeune fille, ma compagne, ardente comme une sainte Thérèse, dont les yeux noirs lançaient une flamme si tendre? Élise, oti êtes-vous?

Lundi 29 janvier.

Dans le traité du Saint-Esprit que nous lisons en ce moment, je cherche la lumière et je la trouve. J'y gagne des trésors de certitude qui me font monter plus haut chaque jour.

Connaître plus Dieu et moi-même, voilà mon unique, mon éternel désir.

Mais de soi-même on ne tire que des débris, on s'enfonce dans un brouillard. Que de fois n'ai-je pas lu cette triste confession de notre impuissance I. . . .

Je croyais le croire, Texpérience me manquait; un jour viendra oli j'en serai encore plus pénétrée, j'en suis sûre; aussi je m^humilie dans mon humilité future. Oui, j^apprends tous les jours que je ne suis rien. Je monte, et Phorizon s'étend, et l'air devient pur, et le ciel s'ouvre pour me laisser entrevoir d'immenses profondeurs... Mais tout ce travail ne peut se définir; je ne sais pas me servir des mots. Ce sont des écailles qui me tombent des yeux une à une et devant tout. Ce sont des éblouissements auxquels succède une petite lueur qui éclaire un coin noir, là où je ne soupçonnais rien. Voilà où j'en suis !

Dimanche 12 février.

Mardi soir, Henriette m'a étrenné son piano neuf par une sonate de Mozart et la Marseillaise, et... le chœur des Girondins, et l'opéra de Charles VI.

Oh! la bonne soirée passée seules, toutes deux dans son étroit et haut cabinet de travail I J'écoutais tout à mon aise et je saluais, parmi la procession historique, tous ces martyrs du patriotisme, depuis les

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sujets du roi fou jusqu^aux soldats de Bonaparte, et entre tous, certaines figures bien-aimées.

Une mignonne et délicate jeune fille, Tange de la compassion et de Thumble dévouement^ Odette de Champdivers.... Que je la voyais jolie, blonde, blanche, souriante et pleurante à la fois!... puis éclatait comme le tocsin ce cri : Jamais en France!... Cétait une chevauchée magnifique dont chaque héros me souriait en connaissance: la Hire, Xaintrailles, Dunois, le duc d'Alençon, Louis de Contes, et enfin celle qui chantait plus fort qu^eux tous en mon cœur, et qui me reconnaissait mieux encore, Jeanne d^Arc !

Ailleurs, je voyais un parent (i), puis une jeune fille, encore une de mes étoiles, Charlotte Corday !

Dimanche 19.

Au retour des vêpres, nous trouvons une lettre venant de Tévéché, dans laquelle Monseigneur nous bit savoir que mes dessins de Reboul n^ont pas été achetés par un éditeur, mais qu'un amateur m^en offre la somme de deux cents francs ! Bonne affaire pour les Polonais, car Targent de cette série (la première qui

(i) Chauveau-Lagarde, défenseur de Marie- An toi neUe et de Charlotte Corday, cousin germain de la bisaïeule maternelle de Marie-Edmée. (Note de l'éditeur,)

me soit payée) leur a toujours été destiné. C'est ma dîme d'artiste, offerte à Jésus-Christ dans la personne des exilés. Ma bonne mère y tient autant que moi.

Samedi 1 1 mars.

J'achève aujourd'hui la traduction du Rêve d'une femme, par madame Desbordes- Valmore. Je me plaisais à dessiner cette série de dix-huit compositions, oîi je suivais ma pauvre héroïne du berceau à la tombe, dans laquelle je vais jeter la guirlande fleurie de ses beaux jours.

Puisque Dieu ne m'a pas douée de cette voix divine qui s'appelle poésie, je me fais illusion en écoutant, puis en répétant aux yeux ce que mon cœur entend. C'est V Imitation qui dit que le langage des livres n'est pas le même pour tous. Je m'aperçois qu'il varie même suivant nos âges «

On vient enfin de placer quelques-unes de mes Ponstowoïta. Avant-hier, en passant devant la devanture du libraire -marchand, et voyant toujours en montre ma pauvre photographie, l'idée de la retirer (véritable tentation diabolique) se saisit encore plus de ma pensée» en y glissant tous ces beaux raisonnements :

— Comment oses-tu laisser un pareil dessin en montre? il n*est plus digne de toi et ne l'a jamais été

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de la noble cause qu'il représente. C'est une présomption monstrueuse que d'espérer même en vendre un seul exemplaire... Heureusement je me suis répondu que Fintention était bonne, que j'avais fait ce que j'avais pu, et qu'il n'y avait pas de mal, si je gagnais un peu d'humilité dans cette aflaire. En conséquence, je poussai un soupir vers mon pauvre dessin , je dis une courte prière pour la Pologne, et je passai. Comme je revenais de la messe, le lendemain matin, je vis la femme du libraire sortir de son magasin, venir à moi m'annoncer d'un air joyeux la nouvelle de la vente et m'en demander un nouveau dépôt. J'ai remercié aussitôt mon ange gardien et ces autres esprits généreux et puissants qui nous soufflent les pensées envoyées par Dieu.

Même jouTf huit heures du soir.

Mon pauvre bon maître!... Je viens de vous voir étendu, pâle, immobile, à la lueur du cierge qui garde les morts. Je pleure, voilà tout ce dont je suis capable, tandis que toute ma vie d'élève se réveille dans ma mémoire, ajoutant une bonté nouvelle à celles dont je vous suis reconnaissante. Avant-hier, nous causions ensemble de vos vieux souvenirs et de mes jeunes espoirs. Ce matin, vous vous êtes levé comme toujours, vaillant jusqu'à la fin, avec votre fidélité scrupuleuse au devoir, malgré votre état de souffrance.

Une attaque! dit-on, et quand on vous a relevé, vous étiez morti Mort! et mort sans un prêtre pour entendre votre dernier mot à la terre et votre premier soupir vers le ciel !

Oh ! qu^en ces tristes heures la pensée de la miséri* corde infinie de Dieu est consolante ! Oui, un seul soupir, une seule pensée, mon Dieu, vous pouvez tout ! C'était bien un vrai père pour moi, le père de mon talent ... Il y a une parenté d*âmes qui m'attache doublement à celles qui n'ont plus de patrie, pas de famille et qui ont vieilli sans affection.

Pauvre bon maître, comme je vais prier pour vous!

Samedi i8.

On m'offre de concQurir, ou à peu près, pour Tillus^ tration du journal de Marguerite. Je suis toute joyeuse, non que j'espère beaucoup ni que j'appréhende bien des ennuis derrière cette perspective, mais parce que je pense que s'il faut savoir se soumettre aux peines, il faut aussi accueillir joyeusement la joie qui vient de Dieu.

Luadi loayril.

La Station de Carême va finir sans que j'en ai^ laissé

trace ici. Heureusement qu'elle reste gravée ailleurs. . .

J'ai soif de vérité et faim de justice à en devenir

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folle, car rien ne me satisfait hors de TÉglise catholique. De là seulement on peut entrevoir, comme Moïse, la Terre Sainte, la Patrie ! Mais de cette place même, que dUncertitudes!... Ce sont des nuages, des tempêtes, des mirages qui attirent ailleurs le regard. Nous avons de rudes combjits à soutenir contre le doute qui nous harcèle ; mais je m'accroche à Dieu et à la croix de Jésus-Christ.

Samedi saint 1 5 avril , sept heures et demie du soir.

Les joyeuses cloches me soulagent et me préparent au bonheur de demain. Je n^ vois que tout juste pour dire ici que je suis dans une belle heure ; un air frais entre librement par ma fenêtre ouverte, le pécher se balance dans un coin comme un bouquet de fiançailles, le jet d^eau coule, mais pas avec la tristesse ordinaire du soir.

Regardant tout cela, je vois bien d^autres choses!... Je pèlerine vers Tancienne terre promise, oîi ce mystérieux tombeau de Jésus-Christ attire toujours mon âme, pleine de la pensée de la mort.

Lundi 8 mai.

Oh! quand dans le passé Dieu se retrouve, il n^ a pas de néant ! Je le sens bien aujourd'hui , je suis aussi heureuse, aussi reconnaissante du grand acte qui, en

nous conservant une patrie, nous a gardé la foi catholique par l'entremise de Jeanne d^Arc, que si cet acte se fût passé hier et qu^il m*eût arrachée, ainsi que tous ceux que j^aime, aux horreurs de 1429!

Lundi 10 mai.

Une belle touflfe de marguerites s'épanouit sous ma fenêtre; presque tous les boutons sont fleuris. J'aime beaucoup les fleurs blanches au cœur d'or : lis, pâquerettes ou narcisses ont ma sympathie. Je m'intéresse à mon pot de marguerites ; elles sont si légères sur leur tige d'un vert pâle d'où elles dessinent leur feuillage dentelé. Une brise que je ne sens pas les fait trembler. Il y a des âmes marguerites qui ont tous les charmes délicats, purs et timides de ces fleurs-là. Quand j'en rencontre une par hasard , je voudrais bien lui dire que je l'aime, mais je n'ose jamais. J'espère que dans l'autre monde je la retrouverai.

PARIS

Lundi 3o mai.

Je commence ma journée par un salut à Jeanne et un autre à mon journal sur la cheminée, où j'ai respiré son souvenir dans un bouquet de roses, rapporté ce matin même de Rouen... Sur le quai, un coup de vent a

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tourné les pages d^un vieux livre jusqu^au portrait de Charles VII, ce roi auquel Jeanne a dû penser si dou* loureusement, à l'heure de son martyre. Par-dessus les murs et les remparts j'ai envoyé un souvenir à Casimir Delavigne, qui dort au Përe-Lachaise, parce qu'il a chanté ma sainte d'une voix française et d'un grand cœur.

J'aurais à causer lontemps, si je voulais dire tout ce que j'ai vu, entendu et étudié au cours de M. Léon Cognet, de midi à cinq heures; devant un jeune mulâtre vivant, pour modèle, au milieu d'une dizaine de jeunes filles spirituelles, gaies, un peu légères, confiantes en leur talent qui est réel, et en leurs charmes qui sont éblouissants et séduisants pour tout le monde, excepté pour moi. Ce brio parisien, cette abondance d^aimableries ne m'effarouche pas, mais m'isole. Ces ma chère j ces mines tour à tour friponnes, aristocratiques, pédantes et naïves, coquettes, naturelles, ces coups d'évantail , ces tours de tête, ces glissements de prunelles à droite et à gauche me produisent quelque chose du fameux effet de la tête de Méduse : je deviens pierre et statue. Je rentre en moi-même pour y chercher une figure amie assez grande et assez belle pour me reposer de ces jolies petitesses.

Aujourd'hui j'ai retrouvé Jeanne d'Arc. J'y pensais encore, à la fin du cours. J'avais terminé un petit profil, essai du mulâtre, et je regardais les plâtres et les

tableaux de l'atelier de l'impasse Sainte-Opportune, quand j'ai rencontré la tête du bel archange et le basrelief des amazones; cela m'a fait réfléchir!

Mercredi 14 juin.

J'aurais tant à écrire pour me remettre ici au courant de ma vie parisienne, que j^ai préféré ne pas revenir sur mes pas, et causer du jour présent. M. Léon Cognet, mon professeur, est venu au cours pour la quatrième fois depuis mon arrivée. A propos de mon étude d'après nature, il m'a donné encore une de ces leçons profitables à mes illustrations, comme j'en ai déjà reçu de lui. Il est si bon, M. Cognet ! On tremble tant soit peu, lorsque la première porte de l'atelier s'ouvre, et quand il s'arrête sur le seuil de la seconde, on entendrait voler une mouche. Alors je me retourne, et je vois près de moi un homme de taille moyenne, à cheveux gris, des traits fins, le regard et le front d'un homme supérieur. Il examine le modèle, puis vient s'asseoir devant chaque étude tour à tour

Ayant vu mes albums, il les a trouvés remarquables, a ajouté qu'il suivrait toujours avec intérêt mes travaux d'artiste et mes succès, a-t-il ajouté, car mes idées lui plaisent. Il m'autorise à me dire son élève , et ses bons conseils, je l'espère, m'aideront dans la poursuite du talent que je cherche. Tout cela

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ranime ma confiance sinon en Tavenir, du moins en Dieu.

Vendredi 23 juin.

Pauvre mademoiselle M***, vous êtes morte le 3i mai! Je ne vous publierai certainement jamais... A ma dernière visite, je vous examinai delà fenêtre, avant d'entrer. Je vous vis toute blanche dans un grand fauteuil , au milieu de cette chambre qui n'était autrefois qu'un passage après nos longues causeries. Votre adieu fut :

« — Que Dieu te bénisse, mon enfant ! » Il me remplit les yeux de larmes... et je partis.

Encore une porte qui se ferme, une page

tournée, un pas fait en avant, une âme de moins prête à nous soutenir, à nous pleurer, à se réjouir de nos biens, à s attrister de nos douleurs, mais aussi bon et reconnaissant souvenir à garder au fond du cœur.

Dimanche 2 juillet, neuf heures du soir, hôtel Watel. boulevard Saint-Germain.

Pauvre Élisa Mercœurl J'ai vu ta tombe aujourdUiui , et bien d'autres encore d'hommes célèbres ou obscurs, plus ou moins oubliés; mais c'est la tienne, pauvre jeune fille , qui m'a le plus profondément touchée. Je lisais dans ta vie à livre ouvert, en déchiffrant

sur la pierre noircie ces fragments de tes poésies, écrites de seize à dix-sept ans

Alors , étais-tu déjà dans ce Paris dont Tair a dû te faire mourir? Là, oti ta pauvre mère a pleuré si longtemps sa fille ? Oli votre existence a été si précaire et si triste, que Dieu t'a fait grâce du reste?

Quelle impression différente j'éprouvai devant cette autre tombe de poëte, celle d'Alfred de Musset, que mon œil découvrit une des premières, sur le chemin qui conduisait à la tienne !

Oui , cette belle tête de marbre attira mon regard et fixa mon attention; cinq ou six lignes, gracieusement et mélancoliquement rimées, apprenaient au passant que le poëte aimait la pâle verdure du saule, et qu'il en demandait un pour sa tombe. En conséquence, un ami en avait apporté un de la Plata, celui-là même si frêle, qui s'élançait contre le buste pour l'ombrager de ses feuilles naissantes. Deux maigres rosiers, brûlés par le soleil, tenaient compagnie à ce pauvre saule. Cette parure qui me semblait un symbole me serrait bien aussi le cœur.

Pauvre Musset, je prie pour toi !

J^ai dit aussi une prière sur la tombe du chantre de Jeanne d'Arc. J'ai découvert celles d'Eugène Delacroix, de Pradier, de Frédéric Soulié, de Scribe, de Géricault, toutes marquées au même signe : pas de croix, des torches renversées... mais la flamme remontant en-

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core, quoi qu'on ait fait pour Péteindre. J'ai remarqué aussi le nom du maréchal de Grouchy, sur lequel pèse le souvenir de Waterloo. Mère prétendait que le sol la brûlait à cette place, et nous avons passé vite... Et ce formidable monument de la princesse Demidoff, qu'en sortira-t-il au jour du jugement?

Il me semble aussi revoir cette tombe de marbre blanc, sur laquelle était étendue une jeune fille, les mains croisées sur la poitrine et sa belle tête rejetée en arrière et posée sur un coussin oli se déroulaient de longues boucles , statue de marbre que le soleil illuminait en plein. On eût dit une martyre, au moment oti elle va être transportée dans les catacombes. Cela me semble un véritable chef-d'œuvre. Je me disais qu'Héléna avait été bien belle, et qu'elle avait dû beaucoup souffrir. Ce nom russe ou polonais ajouté à celui d'Héléna ne me confiait-il pas que Texil s'était ajouté pour elle à d'autres souffrances? Mais le reste était pour moi tout un mystère, ainsi que ces autres vies renfermées là -dessous, et c'est ce qui faisait ma grande peine, en parcourant ce vaste champ des morts.

Je n'aurais voulu passer indifférente devant la tombe d aucun être malheureux ou bon.

Il ne faudra rien moins que la trompette de l'Ange pour ranimer ces cendres et ces ossements. En attendant, tout cela se tait et don... mais les âmes!... Peut-

être bien sont-elles dans Pair, tout près de nous, y souffrant, y pleurant, y regrettant et désirant la vie pour en faire un tout autre usage que celui qu'elles en

ont fait et que nous en faisons

Oh! ce matin, le grand bonheur que j^eus d^entendre M. Delsarte, en parlant des sources de Fart (à la Sorbonne), ramener tout à Dieu, et soulever par là les applaudissements d'une jeunesse ouvrière, intelligente! J'en dirais encore long, si je ne tombais de sommeil

Dimanche 9 juillet, Paris. Fête du Sacré-Cœur.

J'ai communié, et je suis heureuse, au delà de tout.

Sur le pont Saint-Michel, tous les passants, vers quatre heures du soir, s'arrêtaient, les yeux fixés en Pair. Nous, nous avons fait de même, et vu là-bas, là-bas, bien haut, bien loin, une masse énorme, après laquelle pendait, au bout de deux ficelles, un rien du tout, vrai jouet d'araignée... Nadar est là-dedans avec quelques excentriques de son espèce, nous fiit-il expliqué.

Qu'y a-t-il donc en nous qui puisse dominer ainsi l'amour de la vie? Je le demandais à mon cœur qui battait un peu plus vite. — Qui sait? c'est peut-être une forme de la recherche de Dieu... Que de savants,

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d^esprits singuliers ne se rendent pas compte de leur folie, qui coule d'une source si pure!

Je disais : un mystère encore!

Voici son ombre, son aurore; Mon âme! Il va paraître enfin !

C'est égal, il vaut mieux risquer sa vie plus utilement. Et qu'est-ce que je ferais pendue dans cette nacelle? Comme j'arriverais honteusement dans Tautre monde, n'ayant

Voici que Ton a interrompu notre solitude et rompu le fil de ma réflexion philosophique.

Puisque je raconte ma journée à rebours, j'en viens à Péglise Saint-Vincent de Paul oti nous avons assisté aux vêpres et entendu un beau sermon sur Tamour de Dieu. Après la bénédiction, nous avons fait le tour de l'église, suivant la procession des saints qui s'en vont à Dieu, comme les fleuves, les rivières, les ruisseaux à rOcéan.

Quel admirable symbolisme de la vie humaine, qui est une marche calme dans le progrès^ tout en conservant à chaque individu sa personnalité frappante ! Chacune de ces belles têtes est un poème, une action, un exemple. La couleur semble empruntée à l'arc-en-ciel. Il y a dans ces regards levés ou baissés, dans ce mouvement uniqîiej qui tend au jugement de Notre-Seigneur, quelque chose de surnaturel et d'entraînant.

296 JOURNAL DE HARIE-EDMEE.

On s'émeut et Ton se sent meilleure. On remercie Dieu de ce qu'il n'a pas laissé mourir l'art chrétien. Au contraire, il le réveille et le ressuscite plus beau que jamais.

Hippolyte Flandrin, que vous êtes bien le véritable artiste selon le cœur de Dieu, et que je vous remercie!

Et ce matin ! Comment dirai-je qui nous voulions visiter, à qui nous voulions confier la conduite de notre âme, sans nous douter qu^il fût malade à ce point, lors de notre arrivée à Paris?

C'était un grand cœur que Henri Perreyvel

Hier, nous achetâmes la brochure de ses derniers moments; nous voulions savoir tout ce qui se rattachait à cette mort si précieuse devant Dieu. Nous n'avions pu assister à son enterrement, puisque nous avions ignoré le jour de sa mort, mais il nous fallait voir sa tombe, y prier pour cette âme à laquelle nous devons tant de nobles émotions, tant de confirmations dans Penthousiasme et la charité. Nous avons été au cimetière Montparnasse. On nous a conduites à cette tombe qu'il nous eût été impossible de trouver sans indication, car le nom de Henri Perreyve n'y est pas encore gravé, et la pierre du monument de famille y a été immédiatement replacée, sans laisser aucune trace de récente inhumation.

Ce que je savais de cette belle vie me revenait à la mémoire, et je priai là de bon cœur. Un monsieur en

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deuil vint prier quelque temps derrière nous, et s'agenouilla sur la pierre, après notre départ. Sans doute Pesprit du mort pouvait le reconnaître pour un parent, pour un ami. Nous, nous étions des étrangères, venues de bien loin, pour visiter aussi les tombes de sœur Rosalie et du P. de Ravignan.

Jeudi i3, le soir, perchée au sixième étage de Thôtel Watel, à Paris.

Je sors d'un admirable spectacle, plus beau, je suis sûre, que les opéras des plus grands maîtres. La scène était au ciel. Sur un fond gris violet, une masse de nuages glissaient lentement de Touest au midi , s*éparpillant avec une légèreté et des nuances de plus en plus claires, jusqu'à ce qu'au-dessus de ma tête il n'y eût. qu'une mousse argentée, sur un fond gris-perle ravissant. Une étoile brillait à l'est, comme un beau diamant. Tout cela m'absorbait, m'attirait; vraiment c'était une extase, car je ne pourrais dire ce qui me montrait Attila et sainte Geneviève là-dedans. Le mouvement des nuages me chantait ce beau poème de la victoire qui fut remportée sous ce même ciel.

Nous dévorons (c'est le mot) les lettres d'Hippolyte Flandrin, louées hier à prix d'or, ce qui te prouve, ô grand peintre, que pour augmenter notre admiration pour les amis de nos âmes, notre petite bourse n'est pas encore vid^.

Le va-ct-vient de Paris, le mouvement affairé

de la foule, tant de mystères à deviner sur tant de visages inconnus, qu'on ne fait qu'entrevoir, tout cela m'épuise et me fait mal. Il me semble que je suis dans un courant qui bouillonne, court et ne se hâte ainsi que pour se briser avec plus de violence contre des rochers énormes que rien ne pourra jamais ébranler.

C'est la presse des désirs ; moi je ne cours déjà plus. Cette indifférence qui est triste pourrait devenir salutaire, si la logique s'en mêlait.

Qu'est-ce qui a ouvert les couvents et peuplé le désert, sinon une vue distincte du but de la vie et de sa brièveté? Je sais bien qu'à Saint-Sulpice j'entendais, la semaine dernière, un beau et bon sermon sur la volonté de Dieu, qu'il faut reconnaître, surtout dans les devoirs de notre état. Mais cet état, on le choisit après la grâce 'de la vocation.

Ici, les églises sont édifiantes. On y rencontre en semaine des hommes, des femmes pauvres, de petits enfants qui semblent de premiers chrétiens ressuscites. Il y a dans leur regard une expression sublime. J'éprouve un bonheur indicible à rencontrer ces yeux tristes, doux, naKfs, profonds, joyeux, mais toujours calmes, comme si l'éternité s'y mirait déjà.

Mon Dieu, que la sainteté est belle ? Ici, on en a soif plus que partout ailleurs; sa divine splendeur me fascine et m'éblouit de plus en plus.

Versailles, lundi 3i juillet, avenue de Paris, n* 1.

Le temps est d'une beauté italienne qui nous enchante, lorsque, après le dîner, mère et moi nous partons pour visiter les splendeurs du palais. J^ai parcouru ainsi une partie des salons, puis rencontré la statue de Jeanne d'Arc, si pure, si blanche, si aimable, et que j'ai saluée de cœur, ainsi que son auteur, la belle et douce princesse Marie... Au milieu de portraits de rois et de reines, j'ai distingué celui de Philis de la Tour du Pin , héroïne morte à Tâge de vingt ans. J'aurais voulu bien connaître son histoire, car elle m'a saisie par sa beauté simple et son air courageux.

On est alors venu nous chercher en voiture, à la porte du château, pour nous conduire au petit Trianon.

Pauvre Marie- Antoinette ! gracieuse Lamballeî angélique Elisabeth î où est votre dernier jour de plaisir et de liberté enfantine dans les fraîches allées* de cette oasis?

Le souvenir de ces belles jeunes femmes, si nobles, si délicates, enlevées à cette vie de nymphes ou de bergères de Florian pour être jetées en prison , et de là sur les charrettes et les échafauds, m'a poursuivie tout le long de ma promenade.

Derrière moi ou devant, selon les caprices de sa course, une jolie fillette admirait aussi avec nous les charmantes allées, en compagnie de sa mère, de sa tante

et de sa cousine. Son père est un commandant, ancien ami de mon oncle. Il se promenait et causait avec lui. Je vois encore la délicieuse figure de cette jeune fille, sa démarche tour à tour leste ou nonchalante, le doux regard de ses yeux bruns, qui brillèrent de jeunesse et de plaisir, lorsqu'elle répondit à la question de mon oncle :

« Quel âge avez -vous , mademoiselle Yvonne? —

Je vais avoir quinze ans, monsieur » Et son

visage devint rosé, comme éclairé par un reflet de soleil couchant. Tout l'avenir brillait devant moi, sous les traits d'Yvonne. Elle a doublé le charme de notre promenade, que nous avons terminée par une visite aux voitures de gala, du sacre, etc

NANCY

Mercredi 23 août.

On m^a remis ce matin, à notre retour en Lorraine, une lettre arrivée pendant notre longue absence, lettre inespérée, belle et bonne, à propos de la Pologne, écrite par un de ses plus illustres défenseurs, lettre adressée à moi, Marie-Edmée, par M. de Montalembert. Je n'ose en croire mes yeux. Dans cette disposition de bonheur, je me suis fait jouer ce soir quelques morceaux de musique par Henriette ; ses

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jolies mains, en courant sur les touches, les caressaient avec une tendresse d^artiste, et la mélodie d'Emile Prudent, les Champs, nous a captivées Tune et l'autre, et a interrompu distractions et exclamations.

Oh! le beau poëme qui s'est composé alors dans ma tête!

Tout ce que j'ai vu, éprouvé, admiré par un beau matin de printemps, un beau midi de pleine fenaison, une douce soirée d'automne dans les champs de Romémont ou de Domremy, ou dans les vallées des Vosges, m'entourait, me pénétrait et me conduisait de la terre au ciel.

Qui croirait que même là-haut je retrouvais des prairies? et quelle bergère me recevait!

O Jeanne d'Arc! cette fois vous étiez avec Emilie Plater, Débora et mille autres de nos sœurs , braves et vaillantes comme elle. Je n'osais m'avancer au milieu de semblable compagnie, et je restais bien loin, écoutant rhistoire de votre vie contée par vous-même, et je pensais... Il y aurait là de quoi tenter un grand poète, un grand peintre, un grand musicien.

Dimanche 3 septembre , jour du couronnement de Notre-Dame de Bon-Secours.

J'ouvre mon esprit et mon cœur à la fête de ce jour, parce qu'il me semble qu'une douce joie est un devoir chrétien en pareille circonstance.

Le cardinal Mathieu est venu pour la cérémonie, et je Tai vu ce matin à la grând^messe.

Le bon Dieu nous envoie un magnifique soleil , doux et brillant, une brise caressante qui fera merveille dans les banderoles et les étendards. Nous suivons la procession, mais je ne m^inquiète guère de ce que je verrai ou non. Je coopère autant que possible au triomphe de la sainte Vierge. C'est là pour moi le principal.

Hier, en revenant du Sacré-Cœur, j'ai vu la couronne envoyée par le Pape. Elle est surmontée de notre cix)ix de Lorraine, et garnie d'émaux et de pierres précieuses admirablement, enchâssés.

Je n^ai pas encore inscrit dans mon journal une seule de mes contemplations du Couronnement de la sainte Vierge, par Fra Angelico. Lui seul a bien absorbé la moitié de mes visites au Louvre; aussi voilà que je le retrouve aujourd'hui entre la cérémonie terrestre et l'idéal mystique qui m'attire au plus haut des cieux. . . Et je regarde si attentivement, que bientôt je me sens plongée dans cet air vivifiant, inondée par cette lumière suavement brillante, au sein desquels respire et vit la multitude sainte rangée autour du trône. Au sommet de ce trône, la sainte Vierge s'agenouille, et penche la tête sous la couronne que Jésus-Christ tend vers elle. Il est impossible de peindre la grâce, l'humilité, la grandeur de cette figure voilée par un tissu céleste. En voyant

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les plis de son manteau bleu border la marche de marbre, on s'imagine avoir vu la sainte Vierge gravir ces degrés mystiques d'un pas incomparablement plus léger que le vol des anges. Que n'y a-t-il pas encore de beautés mystérieuses dans chacune de ces têtes, dans chacun de ces sourires* à la gloire de Marie f

Ce tableau est le plus éloquent des discours sur le bonheur éternel.

Dimanche 8 octobre.

Est-ce que vraiment cette félicité intérieure,

aussi indéfinissable que le printemps, la beauté, la tendresse, Pespérance qui colorait, parfumait pour ainsi dire toute la vie à mes yeux, aurait fait son temps comme toute chose? Les dieux s'en vont-ils déjà de mon âme?

Cette pensée m'attriste, mais ne me désespère pas. Il semble qu'entre ces morts et moi bien des années soient passées qui m'aient habituée à me passer d'eux et à organiser ma vie avec tant d'autres choses ! Mais quelles choses? Hélas! rien. Des vides, et voilà tout. Donc, en résumé, je me désespère de ne pas me désespérer.

Faut-il attribuer cette indifférence aux inquiétudes positives, matérielles de la vie, qui me harcèlent depuis quelque temps, ou bien à ce je ne sais quel vague que la tolérance qu'il faut bon gré mal gré subir dans Tat-

mosphère des idées hégéliennes contemporaines fait flotter entre la vérité et moi?

Pourtant Dieu sait si je résiste à l'épidémie !

Je m'attache aux principes avec Pénergie d'un noyé à une planche. Je ne lis que ce qui les défend. Les justes causes et les grands caractères me font toujours battre le cœur, et, Dieu merci, l'enthousiasme ne faiblit pas encore en moi. Mais quand il n'aboutit qu'à faire rougir ou pâlir, désirer et ne rien voir paraître; quand il écrase notre infirmité par la force qu'il réclame et nos moyens par la grandeur de son but, il n'est guère utile que pour l'autre monde. Oui , mais c'est le seul à gagner, celui-là. Marie-Edmée, ne l'oublie pas.

i8 novembre.

« Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu? »

Le sujet de ma tristesse est assez élevé pour que j'ose m'interroger ainsi.

Je viens de lire qu'il se prépare un complot infernal contre Jeanne d'Arc.

On forge ouvertement, dans des banquets institués dans ce but, les pièces, soi-disant authentiques, destinées à prouver : !• qu'elle n'a pas été brûlée; 2« qu'elle s'est mariée au sieur Robert des Armoises.

Depuis Igngtemps je connais cette Ëible, autorisée

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sans doute par les manœuvres de quelque aventurière. Mais la voir servir au découronnement systématique de ma sainte la plus chère me cause une douleur immense. Quelle rage de tout rabaisser! et quelle contagion d'incrédulité se trouve dans Tesprit du temps I

Ohl que n'ai-je un génie quelconque! Je vengerais notre admirable libératrice par un chef-d'œuvre en son honneur!

Samedi 25 novembre.

Sainte Catherine d'Alexandrie, je ne pense célébrer dignement votre fête qu'en vous priant de hâter par votre intercession la régénération intellectuelle des femmes, et surtout des Françaises.

Aidez-nous, avant toutes choses, à élever nos cœurs! Le reste nous sera donné par surcroît.

Entre mes rideaux je regarde dans le jardin , et me repose Pâme, à la vue de la tête pensive de Jeanne d'Arc. Elle paraît encore prier sa sainte, ou l'écouter avec cette obéissance humble et forte qui a produit de si grandes merveilles de puissance et de gloire. Je les salue toutes deux avec un amour et une admiration sans bornes.

Samedi 23 décembre.

Je viens de me confesser. En y allant, comme je traversais la place de Grève , à six heures du soir, par un

3o6 JOURNAL DE HARIE-EDMEE.

froid piquant, il ma semblé que le vent glacial qui me frappait les joues et pénétrait dans mes yeux se changeait en baiser de la mort. Quelle énergique tendresse!... De là à Dante, et du poëte à la réalité, à ce jour qui sera le dernier pour moi sur la terre, enfin à cette vie nouvelle près de laquelle celle-ci ne sera plus qu'un rêve de félicité ou un triste souvenir, il y avait comme une route que j'ai suivie, tout en regardant les étoiles. Comme elles sont lumineuses, ce soir! Que les anges sont donc heureux de connaître toutes ces merveilles ! A quoi servent-elles là-haut? Sont-elles peuplées d'intelligences qui pensent, de cœurs qui aiment, de vivants ou de jnorts?

Dimanche 24 décembre.

Je viens d'entendre un sermon prêché par un Père de l'Oratoire, à la chapelle des Cordeliers. Son sujet était la sainteté. Sa logique était serrée, sa forme d'une grande pureté, et le tout d'une clarté semblable à celle des étoiles.

La sainteté! grand et admirable thème, un peu laissé dans l'ombre, et qui suffirait pour rendre une famille , une cité, un. pays aussi heureux, aussi grand, aussi glorieux que possible, s'il était bien compris.

Oui vraiment, la seule gloire est dans la sainteté. Sur la terre , aussi bien que dans l'autre monde, elle seule est grande, noble et vraie. Pourquoi tous nos

ANNÉE i865. 3o7

efforts ne lendent-ils pas à devenir des saints? Il y a longtemps que je me répète la même chose. Ai-je avancé?

En esprit, oui^ mais, Seigneur, c^est à vousquUl faut rendre grâce de ce progrès, car il est tout de lumière, et je ne suis que de l'ombre éclairée

En vérité, non; mes actes, mes paroles, mes désirs, pour avoir changé d^horizon, n^ont pas quitté ce monde.

Mercredi 37 décembre.

Aujourd'hui, leçon de psychologie, sur la perception et la sensation définies, expliquées avec une clarté et un esprit charmant par M. Amédée de Margerie. Nous étions en tout six femmes, y compris mère, Marie- Emile et moi. Mais cet isolement ne m'intimide plus. Je pratique ma théorie sur la liberté, dans l'instruction des femmes, autant que je le puis, et agissant en toute simplicité : cela me fait grand bien à Vesprit par la leçon même qui m'instruit; à la volonté que j'exerce à faire ce que j'estime être le mieux quand même, et par-dessus les obstacles de société qui s'y opposent ; à toute mon âme enfin , qui , distinguant de plus en plus ses facultés diverses, saura les appliquer, les régir et les élever avec plus de certitude vers l'infini.

3o8 JOURNAL DE NARIE-EDMEE.

Dimanche 3i décembre.

Deux visites accomplies en personne, ce qui signifie que nous avons été reçues.

Deux intérieurs à la mode, non pas seulement par le confortable des meubles, mais par les idées, qui ne tournent guère que dans le cercle matériel; hors de là point d*horizon.

Ah! Dieu rompra un jour cette barrière, comme en Amérique, à la Guadeloupe et ailleurs. Je lisais hier soir dans les Annales de la Propagation de la Foi le récit des souffrances des missionnaires et de Tétat misérable des sauvages, puis les horreurs des guerres américaines.

Je frissonnais d^admiration et d'envie pour les uns, de pitié pour les autres, de reconnaissance pour tous; car en essayant de percer le mystère de tant d'infortunes, je ne pouvais y voir qu'une expiation de nos excès de luxe et de bien-être. Et j'avais honte de ce que nous appelons notre civilisation. Dieu, certainement, n'a pas créé le mal. Il le permet, il le laisse faire sans doute, mais il nous ordonne le bien, c'est-à-dire Taumône qui, en nous enlevant tout le superflu, rendrait aux misérables le nécessaire.

Ah ! qu'une immense société de pauvres , qu'un état de pauvres, un empire de pauvres serait une admirable et bonne terre pour le Christianisme! Par cette

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pauvreté, j^en tends la grande simplicité de Tâge d'or^ le travail de tous selon les forces physiques ou les facultés morales et intellectuelles, mais non l'exploitation de la paresse des masses.... Je.... Comme je me laisse entraîner hors de mon cadre! Est-ce qu41 s^agit ici d^économie politique? Pourtant j'y courais au grand galop.

C^est que si j^ai soif de vérité, j^ai non moins soif et faim de justice.

Hélas! j^oublie toujours que la terre ne peut en rassasier.

3lO JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

ANNÉE î866

Nouvelle année! Salut, ici comme partout ailleurs I Pourtant que n'apportes-tu pas? De qui seras-tu Pamie ou Tennemie?

Il me semble te voir descendre du ciel et monter de Tenfer, sous la double figure des esprits bons et mauvais qui présideront à tes œuvres.

Jamais tes épées n'ont été si bien cachées et tes boucliers si solides. Mais si les armes du bon ange sont trempées par Dieu lui-même, les mains qui les reçoivent sont-elles aussi fermes que celles des autres soldats?

A défaut de leur audace, avons-nous leur dévouement absolu? Vienne ce mois d'avril chanté par Victor Hugo, ne verrons-nous que des fleurs sortir de terre et de la rosée tomber dessus?

Dimaacfae 21 janvier.

Ce matin à deux heures, madame Voïard est morte. Nous avions passé la journée, la soirée d'hier et une partie de la nuit entre son lit et le fauteuil de sa pauvre fille. Que pouvais-Je faire, si ce n'est prier et réfléchir, durant ces longues heures d'agonie, douce comme

ANNÉE 1866. 3ll

les derniers moments d'une lampe? Elle avait déjà la beauté sculpturale et sévère de notre Philippe de Gheldres qui dort à la chapelle ronde. Son seul cri d'angoisse était : Mon Dieu! Nous lui récitâmes les prières de la dernière heure, traduites par elle-même si admirablement dans son livre du Calice, Elle pressait avec force son crucifix, et semblait s'en servir comme d'un bouclier contre des obstacles invisibles. Mais ces quelques signes d'agonie étaient calmes, comme l'avait été la vie de celle qui mourait. Sur son front, si digne de révéler sa belle intelligence, on voyait passer comme des ombres, sans doute les souvenirs.

Oh! oui, que se passait-il là, sous nos yeux, et qu'apercevions-nous, pauvres aveugles humains? L'âme de ce corps inerte se débarrassait peut-être du voile si lourd des sens et des jugements si ténébreux de la terre. Elle voyait clairement le passé et sans doute aussi l'avenir; elle préparait l'éternel voyage, le suprême examen; le pèlerin de quatre-vingts ans atteignait le but, ce but pour lequel l'âme a été uniquement créée

— Connais-tu le chemin de ce monde invisible? Dit Cébès; à ton œil est-il donc accessible?

— Mes amis, j*en approche, et pour le découvrir...

— Que feut-il?... dit Phédon. — Être pur et mourir.

Mourir est donc encore plus un bien ^u'un mal, quand on meurt de la mort du juste? Ah! je comprends

3l2 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

qu^elle soit précieuse aux yeux du Seigneur, et surtout qu^elle est salutaire aux vivants !

Aujourd'hui, à ma petite classe, j'ai continué mon histoire de sainte Geneviève à une douzaine d'esprits tout neufs.

Mon enseignement est encyclopédique et libre , s'il en fut. C'est une vraie promenade à travers champs, et champs de tout : histoire, géographie, catéchisme, arithmétique, astronomie même. Si je faisais trois leçons par semaine, je pourrais fnener cela à fin.

Le seul résultat est un éveil de la pensée, et du cœur peut-être, car ces enfants s'attachent autant à moi que moi à elles. Elles désertent les autres bancs pour venir s'entasser en grappes autour de moi , et rien ne m'entraîne à causer comme leurs yeux brillants fixés sur les miens, ou leurs questions originales, ou leurs réponses tantôt incertaines, tantôt assurées et tumultueuses comme celles d'un peuple souverain.

Pauvres chères petites, que je voudrais pouvoir leur être utile, les élever réellement! mais une heure par semaine à leur donner, c'est bien peu !

Jeudi 8 février.

Je viens de lire une intéressante vie d'artiste dans le magnifique ouvrage entrepris par Charles Blanc.

Pauvre et sublime Blake! est-ce que moi aussi je te traiterais de fou? Je suis un peu ta fille, sans avoir

ANNÉE 1866. 3l3

jamais entendu parler de toi. A ton génie près, je vis comme toi, peut-être mourrai-je de même. Le but de tes efforts, cette propagation des grandes idées, n^a-t-il pas toujours été le mien? Je sais bien qu^on Paccueille par un ridicule amer, qu^on sourit à cette préten* tion titanesque deyburmi, AHnsecte pensant. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le peuple de la plaine peut nier qu'il voie derrière la montagne ce que le hardi pèlerin lui montre du plus haut sommet?

Heureusement que la destinée humaine est d'escalader les collines, de monter toujours, pour voir mieux et plus loin. Cela raffermit dans le culte des grandes idées, et donne Tespoir d'une justice même terrestre, qui nous rendra compréhensibles et utiles à nos frères, aussi bien que nous sommes certains de la justice divine, qui récompensera l'intention avant tout.

J'ai rencontré aussi , dans une de ces livraisons , la douce figure d'Angelica Kauffmann, qui n'a aucune de mes sympathies. Cependant son article est trèsbénin. On voit que le charme de l'insignifiance du caractère attendrit le critique, et c'est à quoi j'attribue son indulgence plus qu'à l'espèce de politesse française dont il essaye de s'attifer.

Samedi 10 février.

Cette page blanche me £siit peur; je ne sais de quoi la remplir, et pourtant je m'y décide à tout hasard.

3l4 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.

parce que la date de ce jour me rap[>elle que je suis catholique depuis vingt ans.

Ah! pourquoi ne m'a-t-on pas traitée sous ce rapport comme les fils de Constantin, qui, si j^ai bonne mémoire, se réservaient la grâce du baptême pour le jour de leur mort, afin d'entrer sûrement au ciel? Voilà un regret bien lâche, bien déraisonnable, et dont je me repens déjà. Cest la crainte qui me le souffle, aujourd'hui que je compte mes années de voyage et que je regarde le peu de chemin parcouru.

M. C*** est venu , et nous Tavons reçu par un hasard de curiosité, car nous avions fermé notre porte. Je peignais, et nous causions très à Taise, au fond de notre cher petit ermitage... Dès que M. C*** fut assis, je lui présentai mon régiment d'études et d'inventions. En fait de bons conseils, je repris une leçon de plans, de valeurs, avec des encouragements à étudier sérieuse^ ment. Je ne demande pas mieux , à la condition qu'on ne m'enfermera dans aucun atelier. J'y ai vécu tout un mois, dans un atelier; et je ne sais si les jeunes gens y travaillent de même que les femmes, mais je sais bien par expérience qu'au milieu de ces dernières je n'ai rien fait de bon, et que je gagnais le spleen au contact de leur gaieté.

M. C*** ne me paraît guère comprendre cela. Tous les peintres qu'il voit et qui lui parlent de moi s'accordent, à ce qu'il paraît, pour me recommander les

ANNÉR 1866. 3l5

fortes études. Certes, je suis de leur avis, mais j^aurais beau disséquer mille cadavres et mesurer tous les antiques, je n''acquerrais jamais la science quMl £siudrait avoir pour satisfaire tous ces amateurs ; aussi je marche piano, continuant â chérir PArt pour Fldée, Pldée pour la Justice, et la Justice comme mon amour le plus ferme, que je veux propager autant que et comme je le puis.

Aujourd'hui cependant, pour la première fois, M. C*** m'a montré qu*il distinguait ma &çon de comprendre TArt.

<( — Vous cherchez avant tout l'idée, me dit-il, et vous ne voyez dans la forme qu'un moyen et non un but. » .

MOI. — «Certainement, monsieur; aussi je ne me crois pas ce qu'on appelle un tempérament d'artiste. Mon crayon me sert faute de langue ou de plume, voilà tout. Mais cela ne peut m'empécher de chercher la perfection de mon instrument, au contraire. »

Mardi 1 3 février.

Le cours m'a déplu aujourd'hui. Tant que certains catholiques s'obstineront à présenter toute libené comme intimement unie à l'anarchie et à l'hérésie, ils n'auront aucune raison de condamner ceux qui représentent le catholicisme uni à la tyrannie et à l'ignorance, et les haines ne s'éteindront jamais.

3l6 JOURNAL DE< MARIE-EDMEE.

Quand donc nous revétîrons-nous de justice à droite et à gauche, selon la libérale parole de saint Paul?

Mardi 20, le soir.

Il y aurait de curieux classements â faire parmi les événements de notre vie. Les uns appartiennent à Tensemble des &its généraux : nous souffrons , nous gémissons, nous jouissons, nous agissons avec la masse, pour nous-mêmes ou en dehors d^elle, pour elle seule. Les autres événements sont le résultat d'actes journaliers qui tiennent plus ou moins à nos relations avec les amis et les parents qui circonscrivent notre sphère de mouvement.

Cette sorte d^vénements est la seule dont certaine classe d'esprits compose sa vie. Il n'est donc pas étonnant que ces esprits-là soient bornés et pleins d'illusions sur eux-mêmes.

Enfin, nous vivons de notre âme, dans un monde supérieur , oCi s'arrête tout regard humain. Là , nous sommes libres; là, nous devenons saints ou impies; là, nous sommes nous, en face du seul juge infaillible ; là, s'entasse le grain retenu par le van de notre affection , et quand la plus simple circonstance nous fait examiner ce réduit intime, nous apprenons à nous connaître, par ce que nous y avons conservé ou apporté du dehors.

ANNÉE 1866. 3l7

C'est râtelier de notre vie, où se prépare dans l^ombre tout ce que le jugement dernier révélera.

Ah! que les saints ont raison de vivre toujours là, et de changer en sanctuaire ce qui n'est quelquefois qu'un taudis! Combien de tristesses nous nous éviterions, si nos autres vies ressemblaient à celle du dedans!... Pourquoi, même au seuil des âmes qui veulent être libres, les préjugés, et ce qu'on appelle faussement les convenances, montent-ils une garde si opiniâtre que le meilleur, le plus délicat de nos pensées n'en peut sortir en actes?

Défiance des autres, méfiance de nous-mêmes, que tu es opposée à la charité de PÉvangile, et comme tu nous trompes parfois sous le masque de la prudence ! N^est-ce pas, comme je sais me prêcher moi-même ! et voilà onze heures qui vont sonner Bonsoir, pauvre mélancolie !

Dinuinche 35 février.

Enfin! je viens d^entendre parler la langue de PÉvangile dignement, saintement, simplement et efficacement. Je sors éblouie par le génie et pénétrée de la, divine morale; tout cela par une admirable définition de la conscience. Je n'ose tenter la moindre analyse de ce sermon^ ni du bien qu'il a fait à mon intelligence et à ma volonté.

3l8 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.

Samedi 3 mars.

J'ai senti aujourd'hui le germe d'une vérité,

d'un droit dont Tépanouissement est réservé à l'avenir.

J'ai hâte de parler ici du véritable drame qui se jouait en moi et comme autour de cette chaire de la faculté, devenue pour un instant la tribune des droits de l'homme.

D'abord je vis (oui, j'ai vu des yeux de Tâme) celle que je voudrais réhabiliter au prix de tout ce que je pourrais donner : Charlotte Corday!

Et tandis que je suivais anxieusement les déductions du principe du droit de sauvegarde de la société, je croyais les entendre de sa bouche même qui ajoutait :

Eh bien, ne comprends-tu pas que ce principe de défense, jusqu'à la mort de cet adversaire, est légitimé, lorsque non pas une vie, mais des milliers de vies dépendent d'un seul homme, et qu'en regardant autour de soi, on ne voit que larmes, sang et désespoir? Quand on entend les sourdes imprécations d'un peuple tellement atterré par la peur qu'il ne sait plus que marcher à la boucherie ; quand on aime ce peuple d'un amour immense comme celui du Christ, et qu'on ne voit qu'un moyen de salut pour lui (moyen que la justice humaine emploie en définitive), et qu'il n'y a plus dejustice, est-ce vraiment un assassinat?

Le jury n'est-il pas cette multitude qui a mille fois

prononcé son jugement, et Taurait exécuté sans le péril à courir? Car ici, le bourreau ne sera pas un infâme suppôt salarié de la justice humaine, mais un vaillant champion de haute lice, qui jouera sa noble vie pour celle de ses frères.

Je m^arréte ici de ma longue défense que mon héroïne bien-aimée déroulait, en commentaire des paroles du professeur. Je manque de temps et aussi de calme pour cette étude de la justice humaine. Tout ce que je puis affirmer, en écoutant le cri de ma conscience, c^est que le droit de mort n'appartient pas à la société, qui ne peut donner la vie. Je sens cela, comme il y a un siècle ou deux peur-etre des âmes silencieuses et perdues dans la foule protestaient contre de faux droits dont on a fait justice. Donc... à l'avenir

Dimanche 25 mars.

Les Rameaux! Quel souvenir! je pourrais dire: quels souvenirs !

Triomphe et persécution , si proches l'un de l'autre. Au-dessus de tout, voici la grande et sublime scène qui se passa, un matin, aux portes de Jérusalem :

Un homme qui depuis trois ans guérit, console et ressuscite. Ceux qui furent malades, affligés ou morts s'avancent au-de/ant de lui , portant des palmes et criant : Hosanna! Les enfants qu'il laissait venir à lui

320 JOURNAL DE NARIE-EDMEE.

courent à sa rencontre par bandes joyeuses et confiantes, et sèment son passage de fleurs; puis viennent ceux qu'il a nourris, enseignés au désert.

Seigneur, y eut-il beaucoup de riches et de princes qui jetèrent leurs vêtements sur votre passage?

Mais les enfants prodigues, la veuve à Tobole, Madeleine, peut-on douter de leur empressement? Tous vous aimaient ou croyaient vous aimer en ce moment, et cinq jours après avoir salué en vous le Fils de David, combien parmi eux vous ont préféré Barrabas !

Je quitte des yeux les Juife et Jérusalem pour rentrer en moi-même, et me demande ce que je vous préfère si souvent, et combien de fois je vous ai accueilli avec autant d'amour que les enfants d^Israêl

Mardi 3 avril.

Je suis toujours en avance d^espoir sur le printemps, et trop confiante en son premier soleil. Je me suis gelée en ouvrant ma fenêtre dès ce matin.

Est-ce un enseignement autre que celui de l'hygiène? Peut-être sommes-nous aussi dans le mois d'avril de l'humanité... En tout cas, il y a des violettes; l'abricotier ressemble à un bouquet de fiançailles, et le ciel s'éclaircit, comme pour servir de fond à un triomphe de la sainte Vierge. Je ne fermerai dbnc pas les yeux, par prudence. Dieu est confiance, amour et charité. Il

nous veut semblables au petit enfant de TÉvangile, et nous ne pouvons imiter ce modèle que dans sa confiance et son amour.

J ^apprécie maintenant la douce beauté de la confiance en Dieu, et je ne saurais exprimer ma joie d'être éclairée par cette nouvelle étoile.

17 mai.

J^ai commencé le 23 avril et je viens de terminer le portrait, au pastel, d^une belle et grande jeune fille, aux traits fins et à Texpression angélique. Ses yeux noirs, oti Ton croirait voir briller la flamme créole, pénètrent plutôt de la beauté virginalement austère de sainte Catherine.

Je voudrais être Sellier, pour la retracer dignement, et donner ainsi une influence immortelle au rayonnement de cette belle âme qui me fait du bien.

J^ai découven en elle tout Pamour que j^ai pour Jeanne d'Arc. Nos meilleures causeries ont eu pour sujet ma légende et un petit poème qu^elle entreprend.

Elle m^a lu deux pages, très-correctes de style, trèspures et trè»-douces d^inspiration, sur Tensemble de la mission de Jeanne.

Le jour où nous avons parlé de tout cela, j^ai eu le cœur bien heureux.

Pourquoi les femmes, surtout les jeunes filles, plus

libres de leur temps , n'auraient-elles pas entre elles des

conférences littéraires et artistiques comme en ont les hommes, où les lectures et les œuvres d^art seraient critiquées et surtout louées, admirées en commun, oti les progrès intellectuels de la femme, son éducation morale, son développement physique, son vrai rôle enfin dans la société, seraient patiemment étudiés; conférences oti Tesprit religieux vivifierait et illuminerait le tout, où Pespérance, la foi^ la charité, Pamitié, la tendresse sMpanouiraient dans une pure et ardente liberté ?

Landi 2 foin.

Sous ma fenêtre, une rose blanche vient de s'effeuiller, à la pluie; il en reste deux ou trois pétales autour des étamines, et, sur le terreau noir, la masse des autres pétales se déroule comme une boucle de cheveux fraîchement coupée. Cela me fait penser à la douce biographie de Rosa Ferrucci, que je lisais tout à Theure : « Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre! »

Cette parole se réalise tous les jours sous nos yeux. Ils possèdent la terre, tous ces cœurs droits, naXfs et purs, ces esprits souples et humbles, à la volonté instinctivement tournée vers le bien, comme Taimant vers le nord. Ils la possèdent, c'est-à-dire qu'ils sont aimés comme ils aiment. Ils ne connaissent la douleur que par oui-dire, ou s'ils la pressentent pourtant, tout leur sourit, tout les soutient, ce sont des oasis vivantes dans Thumanité.

Leur raison d'être est de rafraîchir les yeux brûlés par les larmes et de fortifier l'espérance en un bonheur pariieût par la vue d^une âme heureuse même ici-bas.

Un autre grand charme de ce livre est d'avoir été écrit par Henri Perreyve. De temps à autre, Taigle nous entraîne vers le divin soleil, et je me livre à cette ascen-. sion avec bonheur.

Jeodi 14.

Hier, lendemain d^orage , le temps était magnifique, plein d^air et ruisselant de soleil. Comme nous allions à Malzéville, mère et moi, en longeant de beaux prés verts à demi fauchés , le parfum qui s^en exhalait me pénétra jusqu^au cœur par le souvenir des paroles que Ponsard prête à Charlotte Corday en semblable saison et à la même heure.

Que la soirée est belle, et comme on se sent vivre! L*herbe coupée exhale un parfum qui m*enivre; Ces dernières lueurs qui flottent au couchant Donnent à la campagne un aspect plus touchant, Et mon esprit ému suit le jour qui s'achève, Par delà Thc^izon , dans le pays du rêve

Ohl quand donc aurez-vous votre accomplissement, Rêves qui m'agitez, rêves de dévoûment?

Dois- je perdre en soupirs cette force de vie. Qui par des actions voudrait être assouvie? Ne puis-je concentrer, dans un noble dessein, Ces stériles désirs qui me gonflent le sein ?

Voilà certes de beaux vers qui m'ont frappé Tesprit et

touché le cœur, en souvenir du temps où ils m^auraient bouleversée; car j'ai volé souvent sur les ailes d*Icare, croyant que les nobks desseins étaient les plus hardis, le dévouement un héroïsme grec ou romain.

Grâce à Dieu, maintenant je connais mieux mes forces, et je me résigiie de bon cœur à n^ôtre pas héroïque, puisque je dois tendre à la sainteté, qui vaut encore mieux.

Puisque nous avons des renseignements moins vagues, je dois parler ici de la demande qu'on me £ait d^aller à Paris chez une dame riche et bonne qui s'intié^ resse à moi. Au premier instant Pinterprète de ce désir s'était fort mal expliquée. Nous avons ri de cette idée , venue à une étrangère, de mè prendre pour demoiselle de compagnie. Puis, ne pouvant nous arrêter à cette supposition, nous avons pensé que la personne était dans Terreur, et avons demandé d'autres explications, car la raison m'a dit que peut-^tre c^était là une bonté de la Providence, que mon talent gagnerait sans doute au séjour de Paris , séjour au moins temporaire , car je ne

suppose pas qu'il s'agisse ici de vœi^ perpétuels

Puisqu'on nous avait dit que la fameuse dame habitait Versailles, tante Nanine, en y retournant, m'avait promis de se renseigner elle-même, et voici que ce matin elle nous écrit qu*il lui est absolument interdit de nous dire ce qu'elle a découvert, mais qu'étant à même, comme je le serai dans cette nouvelle et brillante posi-

tion tout exceptionnelle, de voir les premiers Artistes de notre époque, elle espère beaucoup de bien potir moi de cette affaire. De là le conseil de ne pas refuser.

Nous trouvons cette demande , entourée de mystèftt, une chose bien singulière; mais je ne m'arrête pas du tout à cette pensée. Bien certainement, si jetais sûre de vivre toujours comme aujourd'hui; s'il n*jr avait pas un demain très-noir à l'horizon , je ne rnyiderais même pas ce feu follet étrange. Je suis si parfaitement heureuse avec ma bonne mère, dans notre cher ermitage! pourrais-je abandonner ce véritable paradis, au moment où je l'apprécie toujours plus? Tout est beau près de moi et pour moi. Ce que la vie a de meilleur se révèle chaque jour davantage à mon esprit et à mon cœur; il y a même des instants oii je me trouve trop heureuse. LMpine de tout cela est le pain quotidien de l'avenir et les douleurs inséparables d'une existence que Ton voudrait pouvoir adoucir.

Je livre ce fardeau à la volonté de Dieu ; qu'il le lie ou le délie, je suis prête; seulement, je n'ose regarder encore en face la séparation

Mercredi 37 juin

De Versailles, pas un mot sur la fée aux mystères, qui serait, d'après la version dernière, la princesse de B*** ou quelqu'un des siens.

S«medi 3o juia.

Ah bien oui! je n^en suis plus seulement à rêver de princesses, mais bien de plus haut encore! C*est une lettre de tante qui nous éclaire un peu (autant que ses serments le lui permettent) de : Peut-être! et de : Il se peut!

Si nous plaçons bien Vi sous le point, )e suis obligée de me pincer pour être sûre que je ne dors pas.

A ce propos , voilà ma fière humeur qui se redresse, et me fait dire que je refuse. Mais est-il permis de repousser ce qu'on est convenu d'appeler un tel honneur et un tel bienfait?

Je m'en veux presque d'être en présence d'une si étrange proposition que, dans aucun jour de mes rêve* ries, je n'aurais supposée. Du reste, j'ai un bon moyen

d'éprouver cette jolie féerie, et si elle résiste à la

grâce de Dieu.

Pourtant, je sens déjà mon cœur qui se gonfle de me séparer de mère. Il y aurait dans cet éloignement d'une ville où je dois vivre en anachorète bien des trésors que je n'apprécierais tout à fait qu'en les perdant.

Dimanche i*' juilleL

Tante Pauline m'a remis un mot de Marie-Emile, en ce moment à Versailles. Elle me dit, à propos du

ANNÉB 1866. 327

fameux mystère, qu^elIe a voulu plusieurs fois me Pexpliquer en quatre mots, et ne Ta pu, à cause du secret. Elle ajoute ces deux lignes : « Je Rengage seulement à méditer sur les Odettes qui charmaient les rois; avec cela je pense que Tapplication est frappante. ï>

Certes, je suis de son avis; mais cela ne m^explique encore rien (i).

Lundi 3 juillet, fSte du Magnificat.

Une belle fête aujourd'hui ! Le chant du Magnificat est un Te Deum bien autrement enthousiaste et pro« fond que celui de saint Ambroise et de saint Augustin. Il monte plus rapidement à Dieu, et descend plus riche de gloire sur Thumanité. Quand on se représente la Vierge de quinze ans, pauvre femme du charpentier, fille de cette race dure et grossière qui traitait le sexe d'Eve en esclave; quand on la voit sur le seuil de la porte d'Elisabeth dans sa simplicité sublime; quand on croit entendre sa voix d'enfiant lancer vers le ciel le cantique de sa reconnaissance, puis annoncer à la terre des prodiges dont notre époque peut admirer déjà le prélude, on ' tressaille de joie comme le Précurseur, et Ton espère que le Magnificat s'épanouira un jour dans

(i) V. sur tout ce passage mystérieux notre Introduction.

(Note de réditeur.)

toute sa splendeur sur une terre vraiment digne de rÉvangile.

Samedi 7.

Ici je n'ai pas dit un mot de ce clier voyage à Domremy, tant je redoute les projets. Avais-je tort en y pensant de pressentir un obstable invincible? Nous devions partir mardi. Sœur Gertrude avait répondu à notre demande (de nous trouver une chambre au village, que nous puissions habiter une semaine), en nous offrant Thospitalité dans la petite chambre de 1864.

J'attendais cet heureux exil qui, tout en nous faisant échapper aux fêtes nancéennes préparées pour la venue de rimpératrice, m'aiderait à poursuivre mon œuvre commencée, cet ouvrage privilégié de mon imagination, de mes rêves sur Jeanne d'Arc Et puis,

voici la lettre de Versailles qui nous oblige à rester à Nancy pour y attendre la solution de l'affaire en question. Si elle tient à la moindre avance de ma part pour être présentée à Sa Majesté, mère et moi déclarons d'avance que tout ce que nous pouvons faire est de ne pas accomplir notre si doux, si cher pèlerinage, et de rester ici.

Landi i6.

Comme il s'agit d'une fête nationale , et que j'ai tant fait que de renoncer à mon voyage à Domremy, je

sors de ma ccxjue sans le moindre ennui. Ainsi nous étions hier à la Pépinière, avec Violette, Renée, Marguerite et autres Feux de Bengale et lanternes de

Venise placées dans les arbres par milliers donnaient à la promenade un air féerique.' Nous revînmes à onze heures et demie avec une provision de merveilles dont je ne puis décrire la plus petite partie , car, pour toute beauté artificielle, mon esprit n'est que miroir.

A six heures.

Rien n'est venu, et je n^ai pas bougé de ma chambrette, où l'attente et Torage, deux tyrans sMl en fut, m'ont distraite de la lecture à laquelle ils me condamnaient. J'ai fouillé ma bibliothèque, et je me suis tour à tour promenée en compagnie de Marie Gjertz , du Père Gratry et de Maurice de Guérin, un peu aussi avec Raoul de Navery, à cause d'une étude que je faisais hier sur le roman catholique.

Dans l'enthousiasme, j'ai retrouvé avec plaisir la joute en apparence courtoise du spiritualisme et du matérialisme. De part et d'autre au moins, ce sont des âmes vivantes qui combattent, tandis qu'ailleurs ce sont de ces esprits mutilés par la vogue, des fantômes idéals sans couleur et sans libené. Mais combien y a-t-il de romans catholiques qui vaillent Fabiola ou Y Enthousiasme (qui même n'est pas- catholique)? Pour

330 JOURNAL DK MÀRIE-EDM ÉE.

moi, je ne connais qu'eux comme type, ce qui n^ôte en rien le mérite que je reconnais aux autres.

Il y a certaines pages du livre de Marie Gjertz tellement sincères et enthousiastes, qu*on sent frémir son cœur en les lisant. Les projets grandioses de cette femme de vingt ans me rappellent trop une époque de rêves semblables (seulement je n'ai jamais eu ni foi, ni espérance en mes chimères), pour que je n^éprouve pas un charme exceptionnel à les retrouver.

L^amitié qui m^épanouit le cœur me rend le sentiment de ce livre plus intelligible ; les délicatesses en sont fines, sans afféterie et toujours aussi vraies que les mouvements les plus violents, comme dans le caractère d^Einar, par exemple, ^intention religieuse, le but philosophique soutiennent et conduisent chaque personnalité, chaque événement avec une discrétion tout aristocratique. Le style est d^une souplesse incroyable à supposer chez une étrangère.

Les caractères, en un mot, me sont extraordinairement sympathiques.

Lundi 6 tout.

Hier fut plein de rayons et de nuages, à savoir lequel, du soleil ou de la pluie, l'emporterait et régnerait sur la semaine qui commence. Malgré cela j^aime à passer en revue mon dimanche.

Retrouvé mes petites filles de la classe , qui se sont

ANNÉE 1866. 33l

échappées dé leurs bancs , malgré Fair sévère de leur nouvelle maîtresse, pour m^étouffer de tendresse et m'assourdir de bonjours. Les chères petites f nous nous aimons vraiment beaucoup, et il m'a fallu du courage pour les renvoyer à leur dictée cérémonieuse, que j'eusse tant voulu leur achever.

Je me suis assise devant une demi - douzaine de délaissées, qu'une de mes anciennes avait déjà rendues sociables, en se faisant leur monitrice. Nous avons lu et commenté un peu l'Évangile du jour, celui de la guérison du sourd-muet qui fit soupirer le Christ.

L'une de mes petites élèves était bien intéressante. Comme artiste , elle serait pour moi un modèle ravissant, et je voudrais être riche pour avoir le droit d'épanouir par Pétude et la contemplation du beau cette âme de sensitive.

Jeudi 9, le matin.

On parle d'ambition , on parle des âmes fortes

qui aiment le pouvoir. Eh bien ! moi, je viens te dire, à toi, mon cher confident, mon ambition; elle est immense.

Mon espérance , et presque ma certitude , c'est d'exercer sur la marche du monde une influence, quelque imperceptible qu'elle soit; de ne pas mourir sans avoir imprimé, pour ma part, à force de désirs, de prières et de convictions , et aussi par quelques paroles

OU actes, une impulsion qui dure et qui concoure à ce prochain triomphe de la justice, de la lumière et de PÉvangile du royaume.

Voilà ce qui me console de la mort et de tout.

Oui, j^ai cette espérance, mon Dieu, et je saisqu^elle ne sera pas trompée.

Cela résume ma plus chère pensée; cela dégage le ressort de ma vie, tel que les événements et la grâce de Dieu ont fini par la perfectionner. Je viens de lire cela dans les Commentaires sur l'Évangile^ du Père Gratry, où je lis, pour ainsi dire, page à page, mes illumina-tions personnelles.

Mercredi 14 août.

Je viens de recevoir, sans doute comme souhait de fête , le modèle en plâtre de la tour oîi fut prisonnière Jeanne d^Arc, à Rouen, accompagné d*un charmant album que j^ouvre avec la curiosité fiévreuse d^apprendre à qui je dois cette attention si délicate et si ravissante. Je trouve une enveloppe renfermant une photographie de mon héroïne bien-aimée, et une cane sur laquelle il n^y avait que ces mots : a mademoi-

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