SELLE PAU SES AMIES DE CŒUR
Il m'est impossible de supposer à qui je dois cette marque d^une inappréciable bonté. Je suis stupéfaite et si émue que je renonce à Texprimer.
Quel abîme de fieiiblesse que nôtre cœur ! Cest lors-
qu'il déborde de bonheur qu^il sent le mieux Pinfirmité de toutes choses humaines pour le contenter. Au ciel , tout cela se transfigurera dans Tinaltérable paix.
J^ai placé sa tour sous ma chapelle ; une belle tige de lis la caresse de ses fleurs blanches perlées de taches rouges. Cest une en&nt qui vient de m^apporter cette fleur étrange, et la coïncidence m^a saisie.
Deux bcuTM et demie.
Cest la journée aux surprises, et celle que j^ai de plus à noter ici m^enchante, me délivre, et pourtant!
Louise de G*** vient, dit-on, d'être nommée lectrice de rimpératrice, cette place qui m'était offerte et destinée!
J'ai failli être élevée plus haut que je n'avais souhaité l'être dans mes rêves présomptueux et fantastiques d'enfant de huit ans! Je pouvais cependant tirer de cette position des résultats en rapport avec ces rêves ; revenir, je ne dis plus à la gloire, mais à l'utilité par la faveur; rencontrer des obstacles et des œuvres faits, à ce qu'il semble, pour raviver en moi cette audace de caractère que j'avais à quinze ans , et qui s'anéantit tous les jours dans la tranquillité de ma vie et la perfection de mon bonheur. Le grand et fatigant problème de notre position était résolu. Il est vrai que j'achetais tout cela de ma liberté, mais était*
ce pour toujours? — Et d'ailleurs, à quoi me sert-elle, cette liberté?... Et si je puis me rendre utile à d'autres; si enfin je puis réaliser le bien sous n^importe quelle forme, en ne sacrifiant que mes goûts indépendants et ma chère vie d'ermite, n'est-ce pas ici un devoir pour moi de faire ce sacrifice ?
Voilà comment je m'étais posé cette question imponante. Était-ce faillir à mes idées que de m'étre répondu oui}
Ma pensée devance ma plume à tel point que cette dernière ne saurait rejoindre sa maîtresse , en passant par le même chemin. Elle va donc faire un saut pour terminer cette page par un acte de confiance absolue en la providence de Celui qui donné le surcroît à ceux qui cherchent le royaume de Dieu et sa justice.
Oui , ce griffonnage m'a rendu la paix et Tespoir. Je suis heureuse de sonir de cette épreuve, sans avoir éprouvé un battement de cœur ambitieux, de plaisir ou de regret.
Mercredi 29 août, à Roméroont
Il me semble que je dois paraître moralement,
aux personnes qui s'occupentde moi ou qui m'aiment, telle que cette statue d'Agrippine voilée, qui est au Luxembourg, et qui s'avance portant l'urne funèbre.
En réalité, ce que je garde de plus précieux peut bien se prendre pour des cendres. Il n'est guère au
monde que les morts qui aient su tirer de mon cœur ses plus grands mouvements et soulevé ces orages qu'on a coutume d'attribuer aux passions les plus violentes. Pourtant, je crois aimer aussi parmi les vivants. Il ne faut pas toujours prendre au sérieux les médisances que je fais sur moi-même; quand je me trouve froide, c^est lorsque je me regarde avec les yeux des autres, et vraiment, j^en ai si fon Fapparence, que je finis par croire à une cause intérieure. Mais, pour me prouver le contraire, j'ai d^aussi bonnes preuves que celle du philosophe qui marcha pour démontrer le mouvement.
Nancy, 8 septembre, au retoar de Ronaémoat.
Notre petite maison était humide au retour, humide comme un tombeau. J'ai tout ouvert, secoué, frotté; mais ce jour est si triste que, retrouvant mon calme
et ma solitude, ïatoumia me saisit au cœur La
confiance et la prière parviendront seules à le chasser Aussi j'esp ère !
Mercredi 12 septembre, à Saint-Dié.
Je suis dans la grande salle et j'écris au son du piano de Marguerite. Il 7 a grand contraste entre les fleurs, les sourires, la beauté de ce qui m^entoure, et Tinconcevable tristesse que j'éprouve en le voyant. Je vis tout entière en ma journée d'hier, et je comprends
qu'il peut y avoir de Théroïsme à se mettre au diapason de ce qui nous entoure, parce que c'est un devoir, quoique la peine soit de vivre en nous.
Oh ! Justice , Liberté, et toi l'incarnation de ces deux mobiles de la société qui se régénère, toi, Jeanne d'Arc, mon seul réve^ donne-moi aussi un geste à accomplir! C'est à la musique que, certainement, je dots cette folle exclamation. Je me la pardonne, parce que je ne crois pas à la possibilité pour moi d'être jamais utile dans le sens héroïque du mot, avec l'accompagnement de ces douleurs, de ces triomphes, qui vaudraient mieux pour moi que la douceur d'une affection mêlée à la vie ordinaire. Je crains toujours l'amollissement , l'anéantissement de ma pauvre énergie!
Rien ne vaut un instant de solitude, devant le calme de la nature, pour vaincre la tristesse amèrede Tincertitude. Je l'ai éprouvé hier soir. .
J'étais montée la première pour me coucher, et notre chambre n'étant pas préparée, j'ouvris la fenêtre pour fermer les persiennes. La lune éclairait les allées, la pelouse et les branchettes de sapin, d'une lumière blanche et vaporeuse. Les étoiles scintillaient doucement; elles m'attirèrent, et je restai saisie parle charme qu'elles ont toujours exercé sur moi.
Alors, sans paroles , sans que ma volonté y fût pour rien, j'entrai en causerie avec le divin Q>nsolateur.
Mon Dieu, je suis malade et je me plains à vous, parce que je ne puis même tenter de me guérir sans vous qui avez dit : Je suis la vqie, la vérité, la vie.
Mercredi 19 leptembre 1866.
Bien qu^aujourd'hui j^aie raison d^étre triste et de souffrir, vous savez que le trouble ne vient pas de là« Mais la vérité , mon Dieu ! la foi et la charité semblent se livrer une grande bataille... Seigneur, que croire? à qui se dévouer?. ..
La réponse a été entendue; calme, simple, tendre comme celle d^une mère.
Je me suis retrouvée heureuse, confiante, décidée à mourir pour mon Credo et pour la liberté, le cœur plein d'amour pour Thumanité en général, et pour chacun de mes frères en particulier.
Nancy, 16 septembre, midi et quart.
V Angélus vient de sonner. J'avais ouvert la fenêtre et les volets du côté du soleil. Je travaillais , quand le premier coup de la cloche fit s^envoler, du coin de la nature qui m^entourait, toutes sortes de fraîcheurs et de tendres impressions qui gazouillèrent à mon cœur un langage de confiance oublié depuis longtemps. Je me mis à genoux, et à mesure que je prononçais la
douce et sublime prière, mon âme s*élevait naturellement, sans le moindre effort, jusqu^à Celui qui s'est fait chair et a habité parmi nous; Celui qui, pendant trente ans, a vécu du métier de son père adoptif, le charpentier ; Celui qui nous a révélé le seul bonheur présent et à venir, la justice; Celui qui nous ordonne l'amour et nous conseille la pauvreté; Celui qui est Tunique sagesse, la suprême beauté, la voie, la vérité, la vie.
O Jésus de Nazareth, annoncé par un ange, ayez pitié de nous, et rendez-moi douce et humble de cœur
Je viens de lire dans trois auteurs différents Parrivée de Jeanne d*Arc à Chinon. Que d^obstacles, mon Dieu! La seule histoire de ma sainte bien-aimée me convaincrait de Taction du monde surnaturel sur le nôtre, si je n^ croyais pas. Ce nom seul est pour moi le cordial du courage et de la piété.
Cet amour est au-dessus de toutes mes affections, comme une étoile fixe et brûlante qui m'envoie lumière et chaleur, selon qu'il fait nuit ou froid dans mon âme. C'est la seule beauté qu'aucun souffle n'a jamais ternie, que je ne me suis jamais repentie d'avoir aimée; la seule grandeur dont je n'ai pas douté.
Entre le ciel et la terre je la retrouve toujours prête à m*attirer de l'une à l'autre, à me soulever si je suis trop lourde, à m'entraîner si j'ai peur!..-.
Jeadi 3o.
Depuis ce matin je pense à la possibilité pour moi de vieillir, et cela sérieusement, quand je vois que bientôt je serai majeure.
Toute rhétorique à part, je comprends que je perds la fleur, Pespace, le mirage de la vie; le cercle de l'action va se rétrécir, sans que j'y aie vu paraître ces fées de mes premiers rêves, qui s'appelaient gloire folle ou folie de gloire, alors que je ne comprenais pas- ces noms.
Samedi.
Voilà que tous approuvent mon projet de partir pour Paris, afin d'essayer d'éclairer notre avenir. La raison , qui est la trouvaille d'un éditeur qui me procure de l'ouvrage, est cependant bien incertaine. Je suis bien gauche et bien peu civilisée pour oser tenter une démarche près d'une omnipotence quelconque! J'ai peur aussi de voir se fondre à ces tentatives le peu d'espoir qui me reste.
Mais qu'importe! je neveux avoir rien à me reprocher. Je veux tenter encore cette chance, avant de m'abandonner à la dérive du fleuve qui m'emporte, et je me raccroche à l'idée de partir jeudi avec ma tante.
PARIS
Mardi le 3o, au soir, boolevard des Martyrs, d* la.
Me voilà seule! et quoique entourée des meilleurs soins, comblée par les plus excellents amis, je me sens isolée.
Bonne mère , je suis encore petite , va ! puisque j^éprouve ainsi le vertige qui doit saisir Pen&nt , au premier pas qu'il fait librement. Voilà Phistoire de V intime. Mon être, considéré comme voyageur, a été privilégié de tout le confortable qui échoit aux millionnaires de notre époque.
VERSAILLES Versailles, vendredi 16 novembre, avenue de Paris, n* 1.
J'ai vingt et un ans depuis sept heures du soir. Il en est dix ; j'écris au lit, dans une chambre immense, après une journée commencée par entendre une messe à Notre-Dame de Lorette, après quoi mes adieux et remerciements très-émus au bon couple qui m'a si bien reçue. Je m'embarque pour Versailles, avec le panégyrique de Jeanne d'Arc par Henri Perreyre, et j'arrive sans avoir fait autre chose que pleurer d'admiration et d'amour en lisant cette sublime histoire.
Vingt et un ans! Mon Dieu, je vous remercie, et je vous demande la grâce de bien vivre et de bien mourir!
NANCY
Nancy, 10 décembre 1866
Je suis revenue depuis huit jours, rapportant une commande de douze dessins lithographiques pour Péditeur Bédelet, plus un petit ouvrage de Régis à illustrer (0, des souvenirs et de Texpérience surtout.
Il est certain que ce dernier voyage, où j'ai été prèsque entièrement livrée à moi-même, m'a feiit prendre pied dans la vie réelle d'une manière saisissante, et par conséquent m*a persuadée qu'il est des partis extrêmes à tenter en certaines occasions, quoiqu'on éprouve
bien des répugnances et bien des difficultés Puis,
je vieillis et je sens la beauté de la vie qui se fone à mes yeux ; je passe de longs jours à peser en moi-même chacune de mes pensées, avec la vérité absolue, ou tout au moins relative, et la poésie de toutes choses commence à m'échapper.
Je ne gagne rien à cela. Les dieux s'en vont et laissent les autels vides dépouillés des moindres fleurs.
(i) Mina V Incorrigible, de mademoiselle Monniot.
Je sens qu^un véritable désir me sauverait, et Pindifférence attiédit les facultés les plus ardentes de mon âme. Est-ce une punition de ma lutte persévérante contre mes brillantes chimères?... Heureusement que mon cœur est fort contre la logique ; j'aime toujours plus , malgré les pourquoi que je m'adresse à moimême.
Mon Dieu, tirez-moi de ces ténèbres! Oui, je vous aime, vous, la source et le but de mon être; je vous aime plus que la vie ! mais cette vie est le seul moyen de vous connaître , de vous gagner. D'ailleurs , pourquoi m'effrayer et m'asseoir paresseusement dans ma tristesse ? Combien d'hommes, de femmes, combien d'intelligences ont souffert, comme moi, ce que je souffre! J'appelle héros et sages ceux qui ont cru en la. beauté suprême et qui ont vécu sous ses lois. Je méprise comme des misérables ceux qui ont douté pour mal agir, ou ceux qui ont mal agi pour avoir trop douté.
Courage donc, mon âme , debout et marche, appelle à toi tes frères du ciel, tes amis les livres, et cherche dans la force, au lieu de t'affaiblir ainsi!
I*' janvier 1867, miauit.
Pluvieuse et triste journée! Je me décide à écrire, par un reste de superstition envers les fêtes et les souvenirs... Quant à dire ce que )e pense, impossible! ce que je sens , encore moins , car le raisonnement détruit en moi les sensations aussi bien que les sentiments.
Et pourtant. . . oh! pourtant, revenez, mes beaux rêves , mes anciennes amours , gloire , beauté de Tâme, vagues désirs d^une influence pratique d*abord, puis active, pure, réelle... Pourquoi vous ai- je méprisés? vous m^auriez peut-être conduite à un but quelconque sur la terre, et sûrement ailleurs!...
Je me vois de plus en plus infirme d*âme et de corps, à mesure que je comprends l'importance des actes. L^exemple des saints et des grands icaractères me rend seul un peu de goût pour la vie. Il me soulèverait parfois jusqu^à leur hauteur , mais certainement il me. faudrait agir pour un intérêt général, afin de persévérer.
Ma satisfaction personnelle est un mythe; je la perds sitôt que je l'entrevois et ne voudrais pas la retrouver...
344 JOURNAL DE MÀRIE-EDm£e.
Tout ce qui est mal, mauvais ou seulement petit dans le monde vient dé là.
Bonsoir, pauvre 1866! cache bien tout ce que tu m^as donné, emporte ma jeunesse, emporte la poésie de ma plus belle heure de vie I Et toi qui viens , année de mystère, peut-être de révolution, que feras-tu de moi?
Dimancbe i3 lanvier.
Mon esprit se rétablit peu à peu, comme un gouver* nement prudent après une révolution. J'essaye dy établir Tordre et non Vancien ordre. Mon imagination seule est le grand vaincu de ce bouleversement. Étaitelle donc le despote?
Il faut convenir alissi qu'on l'avait soumise ft de terribles épreuves.
Lundi 14 janvier.
Je vais commencer à vivre... Grflce à Dieu, je me réveille. Il ne me faut plus que du courage pour le défrichement. Je respire; je vois, à la lueur d^une nouvelle aurore, des faces nouvelles et plus complètes à toutes choses. Ma petitesse est plus misérable que jamais, mon espérance et mon audace plus vives qu^elles ne le furent, à Pépoc^ue de mon enthousiasme dUnstinct. Vive labeur! vive ma liberté, et gloire à Dieu!... Un jour, les pages énigmatiques de ce journal
me serviront à définir Tétat d*esprit duquel je 'sors en ce moment.
Vendredi 18.
Il fait un froid terrible... Ceux qui souffrent m^occupent à un point que je ne puis exprimer. Je me fais une telle idée du froid, de la âiim, de Tinquiétude du pauvre, que je souf&e d'être exempte de sa misère.
Samedi.
Midi! La cloche sonne en mort; le soleil brille sur la neige, et ce n^est qu^à force de surveiller trois feux dans notre bonbonnière d^appartement que nous ne mourons pas de froid... Bienheureux ceux qui sont morts!
Ah! si tout finissait làt Mais non. L^éternelle question de la vie se dresse plus terrible encore sur le bord de la tombe. Le par-delà y commence : vie d^expiation, qui n'est peut-être qu^une seconde vie. Dans quel monde? Ah! du moins la vérité sera conquise en Purgatoire; nous y souffrirons pour nous purifier et npus développer en beauté, mais avec la certitude, n'est-ce pas, mon Dieu?
L^âme ne sera plus comme un pauvre oiseau inquiet de trouver sa nourriture et son nid. Elle volera, n'ayant plus que la peine du vol..
Dimanche 3 février.
Merci , mon Dieu ! Vous me dirigez dans la voie du sublime , vous rallumez ma lampe. Ah ! pour achever cette œuvre de salut, rendez-moi la force de la porter, cette lampe, sans vacillement, sans incertitude!
Oh! oui, beauté ancienne, toujours nouvelle, c^est vous que j^aime, que je désire, que je commence à entrevoir, vous à qui je veux m'attachep pour toujours !
Mon Dieu ! quelle sérénité sur les hauteurs de cette beauté surhumaine qui m^attire à vous! Je le sens maintenant avec une force, une sûreté incomparables. Je ne veux plus essayer de raisonner contre le sublime; je veux Taimer simplement, y courir sans effort, le regarder toujours... De temps à autre, une lumière indéfinissable jaillit à mes yeux d^un mot, d'un sen* timent. Je comprends le nouveau commandement que Jésus-Christ apportait à la terre.
Vendredi i5 février.
Les heures, les semaines, les mois, vingt et une années de ma vie passent, ont passé, et qu^ai-je £eiit?
Oh I ce n*est pas la vaine et naïve ambition de mon enfonce qui me fait pousser ce glissement de regret;, ce n^est pas un nqm que j'aurais voulu laisser au
monde. Cest une œuvre que je voudrais emporter
là-haut !
Nos affaires ne vont guère mieux que celles de l'Europe, et de la France en particulier^ Cest, du petit au grand , une filiation malheureuse. Je n'en détourne les yeux que pour lire cette page de TÉvangile qui nous défend l'inquiétude au sujet des biens temporels. J'esjpère, ou du moins je veux espérer toujours.
Jeudi a 1 février.
Peut-être qu'un résumé bien calme et bien naïf de mes actions fait régulièrement chaque jour fixera mon caractère à quelque vérité de l'ordre matériel. Il faut absolument que je guérisse du mal de l'incertain appliqué à tout, oui , tout.
Je crois avoir passé le moment dangereux de cette crise morale, puisque je cherche le moyen d'en sortir, et que je constate en moi la trouvaille de quelque bon grain.
Oui, je deviens glaneuse, état de pauvreté par excellence, mais que je préfère à celui de Booz. Le doute, cette misère morale, est un état affreux, mais je ne regrette pas de l'avoir expérimenté jusqu'au fond. Il m'a fait apprécier le don si précieux de la foi, et m'a &it comprendre ce que je croyais savoir en religion et même en histoire, en tout, enfin f car la vie, pour
moi , nVst pas un composé d^actes et de pensées indépendants les uns des autres. Il me faut une source et un océan; or, je ne suis peut-être pas un ruisselet... si je n^étais qu'une mare?
Vendredi 11,
Tandis que je pensais aujourd'hui dans ma cellule d'artiste, et que je me sentais heureuse, ah! bien heureuse de vivre, on tinta une agonie... La mort est venue comme autrefois me parler, mais elle m*a ouvert un horizon plus immense que jamais : le ciel! et j'ai compris que depuis longtemps je n'avais pas pensé sérieusement à la mort. Il faut que j'y revienne... J'étais une voyageuse bien inconséquente de ne pas songer à ce moment d'extrême lassitude, de compte à rendre, de pont-levis à passer
Mes élans de foi deviennent plus nombreux, plus forts, mais il faut convenir que je souffre encore. Les tremblements de l'intelligence bouleversent souvent encore toute mon âme. Je donnerais ma vie pour quelques années d'action ferme et courageuse vers un but que pas un doute n'obscurcisse.
Croire, aimer, espérer, ô vertus du christianisme! il faut toujours revenir à vous pour trouver un peu de bonheur ici-bas.
Mardi 5 mars.
Uinquiétude me dévore. Certainement je ne pourrai supporter jusqu^à la fin de Tannée cette incertitude; car aujourd'hui j'ai saisi, tourné, retourné, torturé ce terrible point d'avenir que rien n'éclaircit, sans faire autre chose que nous attrister encore plus Tune et Tautre.
Je ne me sens capable de rien; je donnerais ma vie pour ma pauvre bonne mère; et je la vois changer, dépérir, en songeant que notre ruine tient peut-être à la faiblesse de mon caractère. Mon talent ne me sert de rien. Je m'ennuie de découragement... est-il possible que je sois tombée si bas !
Cette semaine , j'ai compris pourquoi l'espérance était une vertu. Maintenant il s*agit de l'acquérir. Oh! que le ciel me semble de plus en plus désirable et la vie courte f Que Dieu me fasse comprendre que je voyage, et non que je me repose !
Vendredi 8 mars.
C'était hier le premier jour de Carême. Je Tai saluée avec joie, cette époque de rénovation. Je sens que toute mon âme, aidée par l'esprit du christianisme, a vaincu les sophismes de la raison qui me représentait cette austérité idéale (que j'adore presque) comme un excès, comme un mal déguisé sous une vertu.
350 JOURNAL DE HARIE-EDMEE.
Je souffrais alors d'autant plus que mon doute était désintéressé, puisque ma conscience, toutes les préférences de mon cœur étaient pour l'austérité de la pénitence. Mais pourquoi mon cœur était-il aussi passionné pour ce qui répugne et ce que Ton déteste généralement? Ah! parce que je trouvais cela beau, sublime, et que je voulais suivre les traces du divin Maître, Taimer d^amour, Taimer jusqu'au sacrifice.
Encore des papillons noirs, des chauves-souris, de l'inquiétude! mais le cœur est tranquille. Je veux revivre décidément.
Hier 7 mars, à la chapelle Dominicaine, fête du docteur angélique. Je voyais un office de ce genre pour la première fois, et sa beauté austère, éblouissante, m^a mordue au cœur. Oh! la vie monastique! mais nous autres femmes, nous sommes exclues de là, comme de partout où Ton vit héroïquement. 11 fallut être hardie d^habitudes comme Pélagie pour mourir au désert sous un froc d'anachorète
J'ai Tâme tranquille, bien tranquille, ce soir, ainsi que l'esprit. C'est l'absolution qui a fait cela. Je suis très-décidée à repousser le maudit rationalisme qui, à mon insu, m'a fait douter de la beauté du sacrifice, uniquement destiné à nous dégager l'âme. Dieu est bon; je Taime, et pourtant je sens bien que je dois encore plus Paimer. Du moins la certitude qu'il n'y a que Lui dont mon âme puisse vivre m'a saisie de nou-
ANNÉE 1867. 35l
veau. Je voudrais que toutes mes affections fussent perfectionnées en Lui.
Samedi 33 mars.
Oh! le soleil!... Mon Dieu! pénétrez les âmes in* quiètes et désolées de Fineffable douceur dont votre grâce et la nature m^enveloppent ! La belle poésie de Lamartine me revient en ce moment. Oui, cette lumière éblouissante dans sa pureté, suave à Foeil dans ses anéantissements avec Tombée, cette chaleur à qui tout doit la vie est la plus saisissante image de la Charité. Amour immense, qui a son centre en Dieu, et dont la circonférence atteint les moindres êtres de la création.
Loodi a 5 , fête de l'Annonciation , dix heares da matin.
J'ai communié hier, et aujourd'hui je suis heureuse
Neuf heares du soir.
Et ce soir je suis triste; mais, grâce à Dieu, pas de découragement^ pas le moindre... oh! non! je veux être courageuse, forte; je comprends que Théroïsme m'est offert par la Providence dans des conditions tout autres que ce que j'ai rêvé et admiré dans mon enfance, mais non moins dignes de ce que j'ai de plus noble dans le cœur.
Jeadi 38
Mon Dieu ! quelle terrible phase nous passons!
Ma fenêtre est ouverte... Trouée de ma cellule sur la nature, ohl que tu m'as fait de bien dans ma vie! Par toi, je respire Fair vivifiant' de cette matinée de printemps. Je vois les rayons du soleil se glisser de branche en branche, du vieux sapin qui se ternit et se dépouille aux arbustes frêles qui s*émaillent de ver* dure et de boutons. Le ciel est bleu, tout semé de nuages blancs qui se déroulent voluptueusement entre nous et lui, comme si la neige de Phiver s^tait transformée pour adoucir Pâpreté des premiers rayons
Que se disent les oiseaux? Ils bâtissent leurs nids qui dureront six mois.
Bienheureux ceux qui meurent au printemps de la vie! mais plutôt bienheureux, selon TÉvangile, ceux qui souffrent, ceux qui sont doux, ceux qui sont pauvres, et les affamés de justice! Bienheureux ceux qui ne tiennent pas plus aux biens de la terre que rhirondelle à son toit, le passereau à sa branche, le voyageur au ruisseau qui le désaltère, le rayon aux fleurs qu^il épanouit !
Dieu m^a fait une grâce immense, que j^apprécie plus encore instinctivement que par l'esprit, car je suis tout entière sous son influence régénératrice.
Je veux maintenant. Mon Dieu, bénissez-moi,
aidez-moi, car sans vous, je le reconnais aujourd'hui avec une sincère conviction , sans vous je ne puis rien , rien pour atteindre le moindre bien.
Seigneur Jésus, rendez- moi douce et humble de cœur.
Musique qui s'unit au gazouillement d'un petit oiseau, que c'est doux! Il faut que je m'arrache à ce charme; car j'ai bien des choses à faire, étant artiste, fille et sœur, et surtout quand voilà mon feu qui s'éteint et que Theure du dîner approche... G)urage! à l'œuvre, ménagère!
Mardi a avril.
Je suis fatiguée! et de quoi? — De vivre, peutêtre... Après quelques jours d'activité et de courage quasi surhumain, je tombe dans l'abattement; la feiblesse morale paraît être passée, ainsi que la faiblesse physique, dans la moelle de mes os, dans les plus petites fibres de mon organisme. Il est vrai de dire pourtant que l'esprit et le cœur ne sont pas malades.
La nature est là, souriante; elle me convie à la joie. Mon devoir, devoir de reconnaissance envers le Créateur, notre Père, serait d'y puiser ma part d'allégresse Peut-être vais- je m'appliquer aujourd'hui à être joyeuse
Le soir.
Grâces soient rendues à Dieu pour le soleil d'aujourd'hui ! pour ce doux rayon d^afifection de famille et cette splendide journée commencée vaillamment et finie de même dans la foi en Dieu, Pespérance du ciel et Pamour de mes frères!
Samedi i3 avril.
Sortons de nous-mêmes, et ne donnons pas à la vie plus d^importance qu'elle ne doit en avoir dans la balance de Téternité... ceci à propos d'une fâcheuse nouvelle, reçue aujourd'hui.
Samedi 4 mai , six heures et demie du matin.
Le soleil! le soleil! Il me dilate, en même temps que Tair âpre du matin me fortifie et me dispose à la lutte ; je vais travailler courageusement. Je suis presque heureuse... Mon Dieu! bénissez, consolez ceux qui souffrent et ceux que j'aime !
Vendredi 16 mai , minuit.
La volonté de Dieu! Ce mot du Pater s'est édairci incomparablement pour moi aujourd'hui. J'y ai trouvé en effet cette douceur dont parlent les mystiques, et bien des mystères se sont épanouis, à cette lumière que j'appelle une grâce.
Je voudrais pouvoir exprimer cette étrange vision de la vérité par une parabole.
Si je le puiSf je le tenterai demain. Gloire à Dieu !
Mercredi 23 mai.
Amour, Dieu, résumé de T Incarnation du Christ, comme de la création du monde, je vous concentre dans mon cœur et vous répands sur ma vie. Soyez mon étincelle, mon pôle, mon abri suprême et ma consolation !
3o mai.
Hier, jour de PAscension, et anniversaire de la mort de Jeanne d^Arc.
Ce jour fera époque dans ma vie. J^ai vu clairement à quelle idée je devais consacrer toute mon âme.'Je Tai vu devant Dieu , à la lueur des flammes de ce bûcher, où fut offert en sacrifice le sang le plus pur de la France, et cette vue calme qui parcourait librement la série de mes désirs, de mes convictions, de mes moyens d^action, comme elle eût parcouru les anneaux d^une chaîne conduisant au but et marquant les étapes, cette vue, suivie de la plus ardente prière que j^aie faite en ma vie, vaut plus qu^un serment.
Mardi 4 juin.
Beaucoup d'activité aujourd'hui. Cela me prend comme unt fièvre de sagesse y si Ton peut associer ces deux mots pour exprimer une agitation qui n'est pas naturelle, et qui fasse plaisir. Je vais au Musée, où je découvre de grandes beautés , ce qui me révèle en moi une sottise extraordinaire et inconnue. Il est certain que la nature a déjà subi pour moi des transformations singulières, tout comme un beau corps enveloppé de plusieurs voiles, et s'en dépouillant, à mesure que Tété approche. L'écueil de ce bienfait de la grâce , que nous appelons l'expérience, pourrait bien être pour moi la morale de la fable le Lièvre et la Tortue : « A quoi sert de courir , » etc
Oui certes , mais j'ai plus haute idée de moi que du lièvre. Il me semble que je pourrais bien voler au lieu de courir... Et alors!... Alors, aidez-moi, Seigneur, pour que mes ailes ne fondent pas comme celles d'Icare ; et pour cela donnez-moi, je vous en supplie, au nom des ouvriers de la dernière heure, donnez-moi les ailes des saints : l'espérance et l'amour.
Je sais maintenant que l'amour est le dernier mot de la perfection, et je m'y jette comme j'ai enfoui mes vingt premières années dans le stoïcisme; mais il y a deux manières d'aimer de cet amour pur et divin.
S'attacher à la famille ou à un cercle restreint d'âmes
choisies, se dévouer à elles et jouir passivement en ces affections pures; ou bien admettre, après Dieu, un grand, un ardent amour, fort comme la passion, pur comme celui des anges , dont on se serve comme d^un levier pour détacher son cœur des autres biens de ce monde, et qui nous précède ou nous suive dans la voie d'un amour immense, universel, qui nous donne pour chaque être rencontré sur la route de Texil un cœur d^ami.
Cest le dernier qui fut celui des saints. Je le veux, ou je n^aimerai plus rien.
Il est grand, beau, fécond; il se développera dans mon cœur, où je le sens déjà brûler, dussé-je souffrir et lutter ainsi jusqu'à la mort.
Rien en moi n'est plus irrévocablement décidé, et je me sens la force de le vouloir , de Taccomplir jusqu^au bout. Encore une fois , je ne veux pas plus être dominée par un amour humain que par rien au monde. Je me briserais plutôt le cœur que d'y sentir peser une chaîne, fût-elle légère comme un brin de soie... J'ai le souvenir pour appuyer ma résolution.
Ah ! plaise à Dieu de me donner autant de force pour agir que pour résister!
Jeudi i8 juillet, flte de saint Vincent de Paul.
Pourquoi, Seigneur, avez-vous choisi la plupart de vos grands élus parmi les bergers ?
Qu'est-ce qu'un berger? C'est un homme pauvre ^ qui part le matin avec un morceau de pain noir et quelques pommes de terre pour se nourrir; un large et vieux manteau, d'étoffe la plus grossière, pour se couvrir; un bâton pour se défendre. Voilà pour ses intérêts terrestres : le strict nécessaire.
Il a quarante, cinquante moutons à conduire; il faut soigner chacun en particulier; avoir toujours l'œil ouvert , l'oreille au guet ; être prêt à quitter le troupeau pour chercher la brebis perdue. Voilà pour ses devoirs : dévouement et gouvernement.
Il est toujours seul , mais non pas sans ami ni sans amour; il a un chien, et outre son troupeau, une grande famille qui vit à l'ombre de sa prudence; il aime la nature.
Le berger du village (ce n'est pas moi , c'est l'expérience de tout temps qui le prouve), le berger du village, au milieu de ces pauvres paysans enfoncés dans la matière, qui vivent de la plus libérale et de la plus noble existence sans l'apprécier, le berger est l'élu de Dieu. Il est le poëte, l'artiste, le médecin, l'astronome. Il grandit si fort dans la solitude, que lorsqu'il faut frapper un grand coup, écraser les rois,
les forts, relever les faibles, Dieu Sait surgir un de ces hommes. Et ceux qui trembleront devant Moise , ceux qui écouteront chanter David, ceux qui fuiront devant Jeanne d^Arc, ceux qui jetteront leur bourse aux pieds de saint Vincent de Paul, croiront que le miracle se fait sur Theure, à leurs yeux. Ils oublieront que cette flamme qui brille sur un si grand théâtre s'est alimentée de tout ce qu'ils dédaignent chaque jour en' voyant passer l'humilité, la douceur, le dévouement , sous le grossier manteau du berger.
Samedis! juillet.
Encore une sainte entourée de moutons, blanche Marguerite, vierge qui fut déléguée du ciel pour instruire celle qui sauva la France. Merci , oh merci ? Priez encore pour nous.
Mercredi 24.
Je lisais mon journal de 1864 tout à l'heure... J^a vieilli, mon Dieu ! Je me fais Teffet , à cette époque, de n^avoir jamais posé le pied à terre... Avais-je des illusions? Non certes! Ce que je croyais alors, je le crois toujours , et pour de meilleures raisons; Texpérience a greffé sur ma nature fièrement idéale des fruits de réalité qui n'épuisent pas ma sève; ils l'utilisent, au contraire, et Tarbre n'en grandit pas moins. Une seule
36o JOURNAL DB MARIE-EDMÉE.
chose a tellement changé de nature en mol , que je lui voudrais trouver un autre nom, c^est la tristesse. J*en suis à douter si j^avais souffert jusqu^à Pan dernier. Mais quittons cette analyse de ma forteresse.
PARIS
Août.
Je dois mentionner ici la trouvaille de la Jeanne d^Arc dUngres, au musée du Luxembourg que je visitai en sortant de chez Hetzel.
Ce n^est pas le type sous lequel je me représente la vierge d'Orléans. Mais quelle force! Elle est debout, au coin de Pautel du sacre. Sa main gauche, appuyée sur Tautel, exprime ta tranquillité de la force ayant accompli son œuvre. Sa main droite tient énergiquement la hampe de Tétendard. Le dessin en est vraiment sublime. La tête, à demi tournée vers le ciel, respire la foi, l'action de grâce et Tamour. Elle avait été la première à la peine, il était bien juste qu'elle fût à l'honneur. Elle y est, et dans quel rayonnement de beauté!
La couleur de ce tableau le fait ressembler à un vitrail d'église, vu par un jour terne et sombre.
Cela porte sa date avec soi : Moyen âge... mystère...
ANNÉB 1867. 36l
VOYAGE A ORLÉANS (i)
Jeudi aa août
Le matin au Louvre; à cinq heures du soir, départ pour Orléans.
Après avoir constaté Pinsignifiance de mes
voisins, j'essayai, mais vainement, de me dégager de ma vie des deux derniers jours, afin de retrouver dans mon cœur assez d^élan, de force, pour tenter efficacement ma démarche à Tours. Je fermai les yeux et je passai ainsi deux heures à faire du calme dans mon âme, pour la rendre digne d^entendre la voix d^en haut. L*air frais de la nuit me tira de ce demi-sommeil apparent. Je me penchai à la portière et j^écoutai... le ciel,
A Test , c'est-à-dire en face de moi , sMtendait , sur la moitié du firmament , un gigantesque nuage noir à franges bizarres, qui dévorait le bleu foncé du ciel comme des têtes de chimères. A Thorizon , des éclairs le déchiraient de temps à autre par une bande rouge comme une barre de fer sur Tenclume; le terrain était plat, nu et terne. Au-dessus de cette scène de dévastation brillait une étoile, une seule, mais si
(i) V. llntroduction, sur ce voyage d*Orléans. (Note de Véd.)
radieuse qu^elle me semblait être celle des mages, et mon imiagination la remarqua bientôt dans le ciel, au point qui devait correspondre à Domremy. Dès lors, à quoi pensai- je?... Quoique je fen dise plus qu'il n^en faut pour me perdre, ô mon journal, tu ne sauras pas tout ce que je rêvai entre Paris et Orléans.
A six heures et demie j^arrivai... J'avais divorcé avec toute affection humaine; Jeanne d'Arc, je t'avais retrouvée.
« Oti madame veut-elle que je la conduise?
— Chez M. Saran, aubergiste, rue de la Gare. »
Je répondis cela devant les omnibus déjà remplis de voyageurs, lesquels ouvrirent de grands yeux pour se rendre compte de mes paroles... Le fait est que moi chez Taubergiste oti descendent les marchands de bœufs de l'Orléanais , c'était assez piquant pour des yeux non philosophes. Le facteur qui s'apprêtait à porter mon bagage sur une voiture s'arrêta court et me regarda aussi curieusement que les autres. Je l'examinai à mon tour et remarquai qu'il était jeune, beau et avait l'air intelligent. Il me le prouva bientôt en me tirant de la position critique de bête curieuse où m'avait placée ma franchise , en me disant :
tt Madame connaît peut-être Éléonore Saran ?
— Oui, répondis-je, elle a servi chez une de mes tantes.
— Alors , madame est la nièce de la baronne A***
et du général sous les ordres duquel Saran a servi autrefois?
— Précisément. »
Les yeux des voyageurs se remplirent de confiance. Mon facteur redressa la tête avec fierté, et, jetant ma caisse sur son épaule, il me fit traverser la rue. Saran était sur sa porte. Éléonore avait la migraine et dormait. Bientôt elle sut qui arrivait, et, sautant à bas du lit, elle me fit les honneurs d^une jolie chambre oîi je passai la meilleure nuit possible, après avoir bu un peu de vin et mangé un morceau de pain en souvenir de ce repas de Jeanne d^Arc !
Vendredi 23.
<i Ma chère Éléonore , lui dis-je en prenant le chocolat qu'elle m'avait fait élégamment servir, je viens ici voir Monseigneur, et dès ce matin je voudrais entendre la messe à la cathédrale. Où est-elle située?
— Je vous ferai conduire par une voisine, mademoiselle. »
Dès que la cathédrale m'apparut, je congédiai la voisine et je restai en contemplation durant un quart d'heure devant cet admirable monument historique, à méditer tout ce qu'il me rappelait. Il y avait longtemps que mon âme n'avait éprouvé un bonheur si calme. Je n'appartenais plus au dix-neuvième siècle. J'étais au delà du temps, dans ce monde supérieur où
Jeanne d^Arc avait puisé sa vocation sublime, où les artistes du moyen âge avaient cherché Pidéal du temple chrétien... J^entrai, j^entendis la messe à Tautel de saint François d^ Assise, cet amant sublime de la douce pauvreté. Puis, me recueillant, je dressai mon plan de campagne.
Pour obtenir l'audience , il faut s^adresser au grand vicaire, Tabbé Lagrange.
Est-il à la campagne avec Monseigneur, ou bien à Pévêché? A la sacristie, je trouve un obligeant vieillard qui me dit d'aller à la Chapelle.
<c Quelle chapelle?
— On nomme ainsi le village auprès duquel sont situés le château et le petit séminaire. Vous trouverez sur la place du Martroy un omnibus qui vous y conduira en une heure; il part à onze. »
Je rentre à mon domicile, je déjeune comme une princesse, j'écris à ma mère. Jetais mal renseignée, mais on me rend quelque espoir de trouver encore un véhicule pour partir ce jour-là, et à deux heures j'arrive en face de la statue équestre de Jeanne d'Arc.
Ce n'est pas encore digne d'elle , et pourtant la tête est magnifique; l'intention est bonne, mais grossièrement rendue. C'est un Deo gratias intelligible pour tous, mais qui n'exprime que cela et pas du tout le caractère idéal de l'héroïne. Toute femme de guerre chevaucherait ainsi. Les bas-reliefs, contraires à toutes les
règles de Fart, me plaisent beaucoup néanmoins; leur naïveté s'accorde avec la bonhomie bourgeoise du peuple sauvé.
Je ne les enlèverais pas, si je donnais à la statue le style qui lui manque, parce que le monument de cette fille du peuple, ange et soldat, vierge et patriote, demande un contraste. Les bas-reliefs seraient chargés de donner une date historique à la figure presque symbolique de notre nationalité... Je dis cela bien mal, mais je me comprends... A trois heures je grimpe en omnibus, tenant mon album sous le bras, et me sentant aussi faible que courageuse.
Mon cahier de notes dit ceci :
Mes voisines sont trois femmes intelligentes et pieuses. Deux sont sœurs, et ne doivent être mariées ni Tune ni Tautre; Tune, bien qu'ayant de vingtcinq à trente ans, serait d'une beauté parfaite, si ses grands yeux raphaëlesques se tournaient avec une langueur moins vague vers le ciel... L'aînée, moins régulièrement belle, a plus de vie, plus de souffrance; elles doivent appartenir à une très-honorable famille, mais peu de fortune et une vie de travail.
L'autre voisine revient de Rome. Elle parle vite et de tout. L'omnibus roule toujours entre des maisonnettes du faubourg, jusqu'à une certaine auberge devant laquelle on crie : La Chapelle! Je descends, et mes trois voisines s'ofifrant à me servir de guide , je les
suis dans une avenue d*oti fentrerois une grille , qui est celle du château. C'est un bâtiment à un seul étage, et qui paraît se reposer sur un gazon vert sombre, comme ces vieillards vigoureux qui représentent les fleuves dans les tableaux du Poussin. Seulement, mon château est moins classique ; ses petites briques rouges (car il me semble qu^il y a des briques) , ou les pierres dont les jointures se distinguent, lui donnent un air tout paternel.
Nous nous asseyons quelques minutes sur le parapet du fossé. Enfin Theure des audiences sonne. Je remets ma carte pour Tabbé Lagrange, et Ton m'introduit dans un. salon du rez-de-chaussée.
Je rouvre mon cahier de notes.
M. le grand vicaire ne se fait pas attendre, il m^écoute avec bienveillance. Je lui parlais comme je parle d'ordinaire à tout le monde (car personne n^a moins que moi le tact des circonstances» et ne professe autant la liberté et Tégalité), ce qui ne m'empêchait pas d'être émue. Comme toujours, dans les heures sérieuses de ma vie, je fus sincère autant qu'au jugement dernier, sans oser néanmoins exprimer le fond du saint des saints de mon cœur
Compliments à Tartiste ; restriction mentale sur l'arbre des fées. J'ai beau lui répéter que mon histoire est faite uniquement pour l'enfance, je vois qu'il ne comprend pas l'intention générale de mon œuvre. Il
me quitte , me prévenant qoe je pourrai voir Monseigneur dès que les autres jeunes femmes se seront confessées , et qu^il va'm'annoncer à lui.
Je rentre dans le grand salon... Je m^assieds dans le fauteuil près de la cheminée et je regarde ce qui m'entoure. La pièce est assez grande. En face de la porte qui m'a donné entrée par le vestibule , s'ouvre une large fenêtre dont les volets, fermés à cause de la chaleur , ne laissent entrer qu'un demi-jour, tamisé encore par deux rideaux de mousseline blanche. A travers cela je devine un vaste et calme horizon. Les oiseaux gazouillent, je les entends, ainsi que deux voix humaines , l'une brève et forte , l'autre voilée , qui murmurent dans la chambre à droite. Il sort, de ce côté, ma belle voisine d'omnibus, et sa sœur va prendre sa place. La jolie pénitente s'agenouille devant son fauteuil, et je la regarde prier, soupirer et même pleurer. Quelle pensée anime cette femme? La voyageuse de Rome, avec sa fraîche toilette et son air heureux et content d'elle-même, m'intéresse moins, bien moins que cette jeune femme de vingt-six ou vingt-huit ans, si simple, si belle et si pieuse. Il y a là une âme, peut-être un peu à l'étroit, mais enfin une âme qui se connaît
J'attends longtemps encore, le jour baisse. Enfin quelqu'un traverse le vestibule, ouvre la porte du petit salon, et sur le seuil un évêque s'arrête. C'était lui,
Mgr Dupanloup! Je Tai trouvé plus âgé que je ne m^y attendais... Il a grand air, une tête fiôre et fine. Il est naturel, comme tout hoinme qui ne peut paraître plus admirable qu'il ne l'est. Des sourcils énergiques, un sourire malin, un regard pénétrant, mais qui s^adoucit, et d^ailleurs brillant de franchise : voilà ce qu'il me parut tout d'abord.
Il me fait entrer dans le salon, et pendant qu'il lit la lettre de M. de Lacombe, j'invoque l'Esprit-Saint... Mon cœur bat outre mesure.
« Voyons d'abord cet album, n'est-ce pas, mademoiselle? »
Je l'ouvre, et j'essaye d'expliquer aussi clairement que possible le but et les moyens artistiques de mon œuvre; pourquoi, bien qu'elle soit à peine arrivée au quart , je viens déjà tenter une démarche qui m'aide à sa publication ; comment j'espère en la protection de l'évéque d'Orléans , etc
Sa Grandeur lève la tête après le sixième dessin. L'œil du grand homme fixe les miens ; je me tais , car j'y vois une idée
« Voulez-vous me permettre de vous dire au plus vite ce que je pense, mademoiselle? car je n'estime rien tant que ce qui va droit au but.
— J'écoute, Monseigneur.
— Eh bien, n'allez pas à Tours, ne faites pas paraître cet ouvrage, car vous êtes dans une voie fausse. >
— Que voulez-vous dire, Monseigneur? Est-ce que mon idée n^a pas chance de réussite ?
— Au contraire. Vos dessins ont beaucoup de charme, mais, croyez-moi , ne brodez pas de légendes une histoire sublime comme celle de Jeanne d'Arc. Pour la gloire de votre héroïne , en son nom , je vous demande le sacrifice de cette œuvre... Je vais vous donner de bonnes raisons. »
Je m'étais levée comme pour lutter à Taise contre le grand homme; son regard m'illumina. Je me résignai après avoir envisagé mon intention et m'être dit que je devais à la pureté de mon but le sacrifice des moyens. Je n'étais pas digne certainement de l'œuvre que j'avais entreprise. La soumission me coûta , mais )e n'hésitai pas une minute.
« Monseigneur, j'y renonce. Je n'irai pas à Tours. Maintenant, permettez-moi de vous expliquer mieux toutes mes raisons... »
Mais, à ce moment, l'émotion fut la plus forte; je sentis deux larmes rouler dans mes yeux, et n'ayant pu les retenir, puisque je parlais de mon vieil amour pour Jeanne d'Arc, je pleurai ainsi, au moins pendant une heure, plaidant la cause du roman historique dans les lettres, puis du symbolisme dans les arts, le tout pitoyablement , mais en écoutant ma conscience. Je ne reçus, en définitive, aucun éclaircissement de Mgr Dupanloup. Il me fit causer sur ma famille, et je
. SyO JOURNAL DE MARIE-EDMEE.
lui dis comment et pourquoi j'étais artiste... Le temps passa vite ainsi.
a II est tard, me dit le bon évêque, qui déjà m'appelait son enfant; vous êtes émue, fatiguée, et je ne veux pas vous laisser partir sans avoir causé avec vous de nouveau. Restez ici, je vais vous faire recevoir dans ma maison des Sœurs. Demain, vous communierez à ma messe de six heures.
— Monseigneur, je vous remercie, mais je ne puis malheureusement pas accepter votre invitation. J'ai prévenu mon hôtesse, qui est une ancienne domestique de ma famille, brave aubergiste d'Orléans, que je rentrerais le soir; je regrette vivement de ne pouvoir assister à votre messe... Mais que dis-je? si, je puis très-bien revenir ici demain à six heures.
— Non; vous seriez obligée de vous lever trop tôt, mon enfant; restez. Vous enverrez un mot à voire hôtesse, qui la tranquillisera.
— Mais, Monseigneur, avant de communier demain, à qui puis-je m'adresser en confession?
— Il y a plusieurs ecclésiastiques ici , mon enfant. Et puis , moi , je vous offre mon ministère avec bonheur.
— Quelle bonté, Monseigneur! »
Nous quittons la chambre; je suis Tévêque dans le vestibule, puis dans le jardin. Il appelle un domestique auquel il donne l'ordre de me conduire chez les
Sœurs, où je trouverai gîte et repos, et tout ce qu'il faut pour écrire.
Le domestique s'acquitte de son message auprès d'une bonne petite sœur converse, dont les yeux noirs interrogent ma mine désolée avec sollicitude. Elle m'ouvre la porte d'une jolie cellule, dont J'ouvre la fenêtre. On fait mon lit; j'écris à Éléonore. Je descends boire une tasse de café au lait que j'ai demandée ï)our mon souper, et je dis mes prières devant un ciel éblouissant d'étoiles; j'écris un mot à Monseigneur pour lui dire que j'accepte avec reconnaissance ce qu'il m'a ofiFert au sujet de ma confession du lendemain, et je me couche, en pensant à cette confession, dans laquelle je voulais éclaircir un peu ma vocation et bien d'autres détails intimes et nouveaux pour moi.
Jamais je ne me scrutai plus profondément; jamais l'esprit de sacrifice ne me déchira le cœur plus hardiment; jamais je ne vis moins d'espoir à l'horizon de ma vie... Et pourtant, le sommeil se jeta à travers tout cela. Je m'éveillai avant le jour, et je m'habillai à la lumière. Il faisait froid, j'avais bien plus froid à l'àme... Je priai et j'attendis longtemps, et je pensai bien des choses, et je pris de bien vaillantes résolutions ! On frappa à ma porte :
« Monseigneur fait prier mademoiselle d'arriver
au château avant cinq heures et demie. »
Le soleil se levait, un doux soleil d'automne'. Je
descendis, et j'empruntai à la petite religieuse un livre de prières. A travers la grille du château, je vis un ecclésiastique; il s'avança, m'ouvrit la porte, et je reconnus l'abbé La Grange. Nous causâmes longtemps sous les arbres de la grande allée. La vie de Jeanne d'Arc nous intéressait pour différentes causes : M. le grand vicaire avait fait le panégyrique de la vierge d'Orléans en 1866, et moi je reconnaissais en la vierge de Domremy non-seulement la libératrice de la France , mais celle des femmes et la fondatrice de notre nationalité; en un mot, la plus idéale figure de sainte et de martyre.
Au son de la cloche, nous nous séparâmes, et je fus introduite dans une petite chapelle boisée en chêne, meublée de six prie-Dieu, sur l'un desquels une jeune femme priait déjà. Monseigneur, en simple soutane noire, entre; il me confesse, et je communie à sa messe
J'étais émue plus encore que la veille, mais je ne pleurai pas; le grand évéque que je venais d'appeler mon père m'apparaissait sous un jour plus religieux que jamais; la fraternité de mon admirable religion m'élargissait le cœur. Je priai pour mon pays, pour la liberté sainte, pour le royaume de Dieu sur la terre, pour la canonisation de Jeanne d'Arc et pour la connaissance de ma vocation ; ma famille vint après.
A midi, je revins au château, Monseigneur m'ayant
dit qu'il voulait me parler plus longuement une dernière fois, et pour ce, il avait été décidé que je quitterais la Chapelle, en prenant Tomnibus de quatre heures du soir.
Au salon, M. le grand vicaire causait avec deux messieurs de grande mine et un fort intelligent ecclésiastique (sans doute Fauteur de Sainte Monique) y lorsqu'on m'introduisit. J'attendis quelques instants, puis Mon'seigneur me fit entrer dans la chapelle, car il avait, me dit-il, des conseils à me donner pour la direction de mon âme par mon intelligence.
En deux mots, je vis que le grand homme avait percé le mystère de ma vie morale : grands désirs, grande faiblesse.
« Fortifiez votre esprit par Pétude, et surtout par rétude de la religion; lisez tels et tels livres.
— Pour aboutir à quoi. Monseigneur? car je veux faire quelque chose... Mon talent d'artiste... oui, je le sais, et plus que personne dans cette position je dois m'instruire, fortifier ma volonté, me créer un appui en moi-même; car je ne me marierai jamais. »
L'évêque eut un sourire, ce sourire qui vient à tout le monde en entendant une jeune fille trancher aussi nettement sa destinée. Mais en quelques mots je le convainquis.
« Vous êtes étrange, me dît-il. Vous vous mettez
dans une position exceptionnelle ^ où il faut devenir sainte pour être d'accord avec ses principes.
— Que faire pourtant, Monseigneur? J'aime encore mieux devenir sainte; mais puisque j'en suis là, qu'est-ce que la sainteté, Monseigneur?
— La perfection par amour pour Dieu, mon enfant.
— Et qu'est-ce que l'amour de Dieu, Monseigneur?» L'évêque se recueillit... Je levai les yeux; il me
regardait.
(c Est-ce un sentiment ou un acte? »
L'évêque me regardait encore.
« C'est un acte, n'est-ce pas, Monseigneur? Cest une vie juste, n'ayant qu'un terme, Dieu... Cest beau .. cela fut possible... c'est difficile!
— Oui , mon enfant. »
Bientôt notre conversation redevint artistique... Le bon sens du grand évéque français traita bien cavalièrement le symbolisme. Là, certes, il ne me convertit pas. Il fut décidé que je n'abandonnerais pas ma Jeanne d'Arc, mais que je broderais l'historique en calquant Goerres.
Monseigneur daigna lire et approuver, avec une vivacité qui m'étonna autant qu'elle me fit de bien , le style et le genre de mes petits textes. Il regarda encore à deux reprises le contenu de mon album ; puis il se leva, me dit : Adieu (à Dieu), comme un père à son enfant, et je sortis.
A quatre heures et demie, je roulais vers Orléans. y y arrivai à cinq heures et demie, et, après avoir fait mes préparatifs, je me décidai à partir le soir même pour Paris, sans avoir vu la Loire, ni la campagne où Jeanne d'Arc avait vaincu et chassé l'Anglais. Je fis ce sacrifice à Tamitié, car Je désirais encore revoir une jeune fille que j'avais laissée à Paris, et surtout revenir le plus tôt possible à Nancy.
Nancy, dimanche 3 novembre.
Depuis deux jours , ma passion pour l'autre monde s'est réveillée plus ardente que jamais. Je voudrais devenir sainte, c'est-à-dire n'avoir qu'une seule intention , et agir sans relâche ni crainte. Faire du bien et moins de mal, aimer sans faiblesse, connaître et aimer toujours plus Tunique Vérité, le Dieu de mon salut, le Christ! Puis, je voudrais mourir, échapper à cette loi terrible de misère et d'incertitude, m'élever audessus de tant de petitesses, respirer à Taise dans l'Infini ; voir et posséder cet inconnu qui laisse un vide insondable dans mon cœur... Oui, je voudrais mourir !
Samedi 9.
Ah! le genre humain me dégoûte!... Où donc
se cachent les grands cœurs , fous de liberté , et qui
3y6 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.
choisiraient cent morts plutôt que d^obéir aux caprices d'un autre homme?
Être grand, c'est être bon, libre et fort. C'est vouloir le bien, c'est aimer la justice avec passion; c'est lutter contre l'injustice au prix de la paix et de sa vie.
Ah! c'est que la vie est terne, plate et mortellement ennuyeuse, et qu'il faut voir au delà pour songer à l'illuminer par une œuvre quelconque
Mon Dieu, rendez-moi la foi , l'espérance et Tamour! Plus j'avance, et plus cette terre me devient un combat. Oh! le ciel, la paix, la délivrance, Seigneur! Tournez mes yeux et mon cœur vers vous!
Dimanche lo.
« Le désir et l'amour sont les ailes de l'âme. » Qui donc a dit cela? Peu m'importe; si je me le rdppelle, c'est en relisant ma prière d'hier soir et me sentant plus près de Dieu. Oh! qu'il m'est doux, ce pays! En revenant à lui, je me demande comment je suis remontée dans cette sphère; comment je respire de nouveau l'air subtil et merveilleusement pur du royaume de Dieu... Oh! qu'il est doux, ce pays surnaturel, où nulle pensée de lutte ne trouble l'imagination! qu'il est bien fait pour moi ! que je le désire ! C'est là tout ce qui m'est resté de ma très-ardente indignation d'hier soir : le désir du ciel!... et pour me récompenser de l'effort que j'avais fait pour maîtriser en mon cœur la
haine du mal, soulevée au point où elle peut altérer la paix de Pâme, par une miséricorde toute paternelle, Dieu m'a fait voir quelques rayons de sa beauté; et ce soir, me sentant bonne, je me rappelle que )'ai admiré et beaucoup aimé tout le long de ce jour.
A trois heures, j^ai entendu le Père Félix. Son sujet , — la séparation de la société moderne et du Christianisme, cause des nouvelles souffrances intellectuelles, morales et sociales de cette société, — son sujet, pris en lui-même et dégagé de toute application accidentelle (et c'est, je crois, le point de vue chrétien), m'a ravie. Je n'en excepte pas Tapothéose de Tautorité, qu'il nous a montrée, par un coup de génie oratoire, au plus haut des cieux , immuable et féconde comme la Providence même.
Autorité, je te salue! car là, tu ne sers de masque ni à Néron, ni à Pierre le Grand, ni au conseil des Dix, ni à tant d'autres. Oui, là, tu es belle, et là, je te reconnais; ma chère Égérie, la Liberté, te rend humblement hommage, comme une fille à sa mère.
Romémont , luudi 3 5 novembre.
« Il est la résurrection et la vie. » Que Dieu soit béni!
Par combien d'émotions je viens de passer! ma
pauvre mère vient d'être bien malade. La voilà sauvée; elle se rétablira peu à peu. Merci, oh! merci, mon Dieu ! •
Mercredi 27.
(( Lavez-moi avec Thysope, et je serai purifiée, et je » deviendrai plus blanche que la neige. »
Et mes yeux se reposeront encore avec délices sur^ la virginale nature qui s'enveloppe depuis ce matin dans le voile immaculé de l'hiver.
O toi , qui donnes à ce coin du monde embrassé par mon regard une vie nouvelle; toi qui sur les débris inertes étends une douce parure, qui sur les traces de la dévastation jettes le plus éblouissant symbole de Tinnocence; toi. Seigneur, Dieu des Anges et des Vierges, et des Pénitents sublimes, fais à mon cœur, à toute mon âme et à toutes les âmes que j'aime la même grâce qu'aux douces plaines oîi je vis en ce moment.
Jeudi 38.
J'ai savonné tout à l'heure : l'air froid, l'eau savonneuse, mes mouchoirs, cols et bonnets passant du gris à la propreté m'ont vraiment fait du bien à la conscience ; je ne suis jamais si fière qu'après avoir fait œuvre de pauvres gens. C'est une espèce de communion avec l'humanité souffrante et, du même coup,
avec la nature bienfaisante; c'est un moyen de comprendre la volonté de Dieu, qui donne la vie aux méditations de l'esprit. Les saints fondateur^ des règles religieuses ont admirablement compris cela , en ménageant sa part au travail manuel dans les ordres savants.
Vendredi 29.
Hier, la petite sœur Ursule est venue tricoter durant deux heures avec nous. Il y a douze ans qu'elle instruit et élève les fillettes de Buissoncourt. Ainsi les premières communiantes qu'elle prépare en ce moment ont été bercées, par elle. Ce n'est pas une femme remarquable que sœur Ursule; mais la religion, qui a greffé ce faible rameau sur le grand arbre du sacrifice divin, lui a donné un charme à la fois calme et tendre, et assez d'énergie pour la tâche qu'elle accomplit avec tant d'amour.
Et quelle tâche ! Ah ! sans doute , si les devoirs de la mère de famille, de la sœur, de la fille, sont quelquefois pénibles , du moins la récompense est intimement unie au devoir; Pâme y puise sans effort une force naturelle, et s'adoucit dans la tendresse qu'elle donne et qu'elle reçoit. Mais accomplir sans relâche les mêmes devoirs, sans que l'on obtienne, dans un baiser, un regard ou seulement un sourire , la preuve qu'on est appréciée! repousser même le désir de cette
récompense, et marcher ainsi, les yeux au ciel, dans une voie hérissée d^épines !...
Divin Platon , aurais-tu rêvé que des milliers d'êtres humains passionnés , et faibles comme ceux que tu dédaignais pour disciples, s'offriraient à toutes les misères et suivraient avec persévérance un tel chemin pour les soulager?
O Christ! ô Jésus, Fils de Marie, soyez béni, soyez aimé, soyez admiré par toute mon âme pour le bien que vous avez révélé ! Que ma prière la plus ardente soit de vous demander ma part dans ce grand travail du dévouement chrétien ! Que votre grâce éclaire mon intelligence pour lui montrer la voie, qu'elle me fortifie pour la suivre! Mais que vous soyez en tout mon centre et ma fin suprême, ô Christ, ô Jésus doux et humble de cœur!
Lundi 2 décembre.
Seigneur, je suis lasse d'errer dans les plaines sans fin de la contemplation , et de remettre sans cesse au lendemain le choix d'une route. Faites-moi la grâce de vouloir agir, car maintenant j'ai vu. N'est-ce pas plus mal encore de reculer devant l'œuvre que de me croire capable (avec votre appui) de la tenter? Envoyezmoi votre Ange, et je partirai. Oui, Seigneur, donnezmoi ce grain de confiance en vous qui doit, selon votre parole, soulever les montagnes. Détachez mon cœur
ANNEE 1867. 38l
de son but même. Attachez-le fortement à vous seul et aux moyens qui pourront m'élever à vous.
Plus, que jamais je comprends mes devoirs de pauvre petite fille qui doit gagner son pain de chaque jour. Je me rends compte des difficultés, des misères de cette humble position, à mesure que j'essaye de les surmonter moi-même, et que le désir de les diminuer pour ceux que j^aime y tourne mon attention. Mais je me sens au fond du cœur un feu singulier qui grandit et demande, comn\e dès ma toute petite enfance, un aliment autre que Tamour de la famille. Ce désir fut longtemps inintelligible ; maintenant voici Theure de le nommer, car j^ai vingt-deux ans. Je ne désire plus, et je redoute, au contraire, la gloire et la domination. Je veux vouer ma vie à aimer, à soulager, à élever; et rien ne me dit que Tordre même de Saint- Vincent de Paul répondrait à mon désir. Il me revient de tous les âges de ma vie des souvenirs, des passions, des précédents, qui se groupent et me crient d'une seule voix : Dieu le veut!... En avant! Mais il faudrait être une sainte, un génie de science, ou seulement une reine, pour tenter cela!
Mon Dieu, vous m'avez donné une âme, rien de plus, mais une âme qui valut votre sang, et qui doit tendre vers ce qu'elle croit être le plus saint, le plus beau.
Jeudi 13 décembre, RomémonL
Voici le soir, le dernier soir de notre séjour à Romémont. Je me recueille pour remercier Dieu de rimmense grâce qu'il nous a faite ici, et des bonnes résolutions qu'il m'y a inspirées. Sursum corda, pauvre Marie- Edmée!... Oh! la neige!... pureté divine!
A Nancy.
Mon Dieu, je vous aime par-dessus toutes choses, et mon cœur se rouvre à cet amour comme une fleur au soleil. Si je me suis trompée aussi complètement. Seigneur, c'est que je craignais de manquer à votre loi. O Jésus, c'est vous que j'ai toujours aimé; c'est pour vous seul que mon cœur bat. Vous seul êtes l'Idéal! Gardez-moi comme votre fiancée, quoique rien ne me distingue religieusement au dehors. Voyez mon âme. Elle est faite pour vous.
Dimanche 23.
Je viens de communier, et j'écoute le carillon neuf de Saint- Epvre avec soulagement; je m'unis à la joie de la grande famille chrétienne, et j'accepte l'épreuve sans murmurer... C'est Theure du courage que Dieu seul peut donner; je le lui demande, et je le remercie de m'avoir délivrée du bonheur de la terre, où je m'énervais sans m*en douter.
DimaDcbe 29.
J'ai appris hier que Mgr Dupanloup avait écrit à M. de Margerie pour lui parler de moi. Ne pouvant venir me voir lui-même, M. de Margerie me fait prévenir quMl me recevra demain à midi et demi , pour m'entretenir au sujet de ma Jeanne d'Arc,
Lundi 3o.
A midi vingt-cinq minutes, j'étais à genoux devant notre vieille Notre-Dame de Pitié, à la chapelle ronde, priant la sainte Vierge de m'obtenir du Saint-Esprit ce don de la parole que je n'ai jamais à propos, ou bien de disposer à la bienveillance l'intelligent et spirituel professeur. J'ai lieu de croire que cette seconde partie de ma prière a été exaucée, mais je suis certaine que jamais de ma vie je ne fus aussi sotte... Mon habitude d'observation ne m'a servi de rien. Je tremblerais que M. de M. Margerie ne m'ait trouvée presque idiote ou un peu folle, si j'avais encore le désir de compter pour quelque chose, un jour ou l'autre.
Il m'a reçue avec la courtoisie que j'attendais de lui; il a commencé par me dire qu*après un dîner chez le curé de Saint-Thomas d'Aquin, Mgr Dupanloup lui avait longuement et presque exclusivement parlé de moi , etc
Mes dessins furent alors examinés, et jugés dans le sens des idées du grand évéque, mais avec cette indulgence temporisatrice qui me faisait espérer en M. de Margerie un médiateur. Mon album est resté chez lui. Après l'avoir revu, M. de Margerie écrira à Tévéque de Jeanne d'Arc , et pour peu qu'on me relève de mon vœu d'obéissance, je reprends mon vol, avec l'expérience des filets du chasseur , — et je te donne à l'enfance lorraine, ô chère légende qui dois lui montrer sur notre sol la trace des pas de ma sainte héroïne, afin qu'on l'aime, qu'on l'admire dans l'ombre de la pauvreté comme dans la splendeur du sacre, après l'enivrement de la victoire.
Mardi 3i décembre.
Qu'ai-je fait durant les trois cent soixante-cinq
jours qui m'ont vieillie d'une de ces années dont nous comptons si peu de la naissance à la mort? Aucune dans ma vie ne fut à la fois si vide et si encombrée; elle n'a laissé dans mon esprit que de la poussière, et dans mon cœur que des ruines. Il me semble avoir échappé à un cataclysme. Tout me semble plus beau, plus riche de bonheur, plus aimable que jamais, et je désire encore moins ce que j'aimais et ce que j'admire le plus, si ce n'est la pauvreté, la lutte et le sacrifice.
Je comprends mieux la vraie vie de la terre, telle que la comprennent les gens positifs, et pourtant j'aime
encore mieux Tautre, Pidéale, la vie chrétienhe, qui conduit à l'unique vie.
Est-ce donc une année de perdue?
A vous, mon Dieu, de juger; à vous de bénir mes efforts; à vous de me conserver la paix que malgré tout je sens régner au fond de mon âme, car vous Tavez promise non à ceux qui feraient le bien , mais à ceux qui auraient la bonne volonté.
Adieu pour toujours, année mourante; emporte avec toi fleurs, épines, racines de tout ce que tu as produit... Le sol labouré attend le grain du divin Semeur!
Vendredi 3 janvier.
Sainte Geneviève, priez pour la France, et protégezmoi!... Je suis fatiguée, et pourtant j'écrirais longtemps le récit des trois premiers jours de Tannée, s'il ne fallait pas obéir à mère, qui désire que je me couche en même temps qu^ellc... A toi donc les prémices de cette année de ma pensée, à sainte bergère, patronne de mon bien-aimé pays!
Lundi 6.
Aujourd'hui, à une heure, ma petite chambre, bien chauffée, bien organisée, s'ouvrait à mes trois premières élèves. Le rôle de professeur me plaît. J'aime cette communication des intelligences. Comme il m^eût été doux autrefois de me livrer à ce devoir, avec les encouragements de ma bonne mère!
Mercredi 8.
Je suis enfin dans mon élément d'utilité obligatoire. Il y a des instants oîi je suis presque heureuse de vivre. Je prends goût à ce que je fais, parce que souvent je le
trouve pénible; j'aime à me fatiguer. Il me semble qu'il est bon d'user ainsi la vie... Oh ! la mort! la morti terme heureux quand il est accompli, qui nous dévoile la Vérité, qui nous montre le Beau, qui nous jette dans le sein du Père. Qui me donnera des ailes pour l'atteindre plus vite?
Vendredi 10.
Il faut que je te confie y mon cher journal , la singulière position où je suis d^enseigner ce que je ne sais guère, et même ce que j'ignore complètement. J'ai fait à peu près comme Jean-Jacques Rousseau donnant un concert sans connaître la musique. Or, il fut bafoué, et obligé de quitter le théâtre de sovi fiasco, et pourtant il était Jean-Jacques.
Que n'ai -je pas à redouter, moi qui ne suis rien moins que le séduisant vagabond!
Voici le double fait :
Je dessine, n'est-ce pas? Donc, j'ai pu sans mensonge faire insérer dans un journal de la localité que mademoiselle Pau ouvrirait un cours de dessin. J'ai ajouté de peinture, parce que je fais des portraits au pastel depuis six ans, ce qui me permettra bien d'en enseigner les principes à n'importe qui. Enfin, j'ai vidé pas mal de tubes huileux, et usé passablement de couleurs d'aquarelle, voire même de porcelaine et de faïence.
Mais voilà que, sur la foi du journal et de ces deux mots peinture et dessin , madame de C *** m'annonce qu'elle désire apprendre Taquarelle, et Louise B*** que je lui apprendrai la perspective dont elle connaît déjà les principes élémentaires. En sais-je plus qu^elle sur ce chapitre ? Je l'ignore.
A Tune comme à l'autre le plus simple eût été de dire : J'ignore cela. Non, je ne Tai pas fait, plutôt par timidité que par vanité. Je me suis dit : J'apprendrai la perspective, et dans un mois je devrai en faire un cours à mes élèves ; quant à l'aquarelle , ce que j'en sais se perfectionnera par la pratique. Dès hier, je me suis donc réabsorbée dans un livre de géométrie, laquelle, ô miracle! m'est devenue plus intelligible cette fois, et, ce matin, je lavais hardiment l'esquisse de mon élève. J'ai pensé au fameux mot du triumvir : « Osons! » Ma main tremblait, et pourtant ce ne fut pas trop mal...
Ma confession est terminée.
Dimanche 19.
Hier soir, visite de M. de Margerie, qui m'apportait déjà la réponse de Mgr Dupanloup. Moyennant le sacrifice de ma Sibylle, texte et dessin, de ma sainte Catherine et de détails assez insignifiants, je peux marcher dans mon programme avec la bénédiction de l'évêque d'Orléans, et arriver au but avec l'aide
de M. de Margerie. Donc, je sacrifie... J'en demande pardon aux druidesses que je saurai bien retrouver (i).
Lundi 27.
La plainte est une faiblesse; pourtant Jésus > Christ, sur le mont des Olives, a dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort », et sur le Calvaire : ce Mon Père , pourquoi m'avez-vous abandonné?... » Il y a donc plainte et plainte. Et celle qui me fait ouvrir ce livre pour s'exhaler en une prière écrite est légitime. Ce n'est que dans cette croyance que je me permets de soulager mon cœur; si je pouvais céder ainsi à la lâcheté, je garderais le silence , dût mon âme subir une douleur plus accablante...
Triste journée... Pour comble, mère a eu la migraine. Nous nous sommes promenées quelques instants sur la pépinière. Le temps était beau ; le ciel net et pur comme un regard d^ange ; les rayons du soleil fondaient la
(i) Ceci fait allusion à une circonstance de la visite de Marie Edmée à Tévêque d'Orléans : Mgr Dupanloup s*était un peu scandalisé de ce nom païen de Sibylle donné à Jeanne d*Arc; mais Sa Grandeur oubliait que c'était bien le nom d'une des marraines de Jeanne, comme Jeanne le confirme elle-même dans son interrogatoire du 21 février 1430. Le grand évéque se rendit, je crois, car le prénom de Sibylle se retrouve dans le livre de Marie-Edmée.
(Note de l'éditeur.)
neige du matin. Je regardais cette éclaircie de la nature dans mon âme , miroir de bronze , où tout prenait une teinte lugubre. Je sentais en moi une lutte où quelqu'un s'inclinait, puis se redressait sous le poids écrasant de l'épreuve... Pauvre reste de jeunesse, à quoi bon ressusciter?
Oui, mon Dieu, je suis bien lasse!... Voici venir l'heure où je comprends que ma tête lourde et brûlante ne se reposerait que sur un cœur ayant battu pour moi, où des yeux brillants de tendresse sécheraient mes larmes en se fixant sur les miens, où le baiser, en rafraîchissant mon front , en dissiperait les nuages.
Je le comprends , et néanmoins il serait là, cet amour permis à tout être humain, que je la repousserais, cette consolation suprême , comme je m'en interdis le désir, et que, soulevant mon cœur de toutes les forces de ma volonté, je vous le confierais, mon Dieu, et ne l'abandonnerais qu'à vous !
Oui , prenez-le, Seigneur! Trop longtemps j'ai gardé pour moi ce trésor; ce talent, je Faî enfoui en terre, de peur de le perdre ou de le profaner. Je veux ne m'attacher qu'à vous; je veux vous aimer. Mon âme tombe en défaillance , hâtez-vous de la secourir.
O Marie, étoile de la mer , suprême beauté humaine, attire mon regard , illumine mon esprit et donne-moi quelque peu de cet amour que \u inspiras à tant de saints! Dépouille-moi de l'orgueil qui dessèche le cœur.
Lundi 2 mars.
Résolution : Faire hardiment et nettement ce qui me semble lé plus opportun. Haïr et fuir l'indécision dans les actes les plus insignifiants. C'est le germe d'un grand courage.
Donc , vendredi dernier , après avoir assisté au cours de M. de Margerie, je prends mon grand courage et je pénètre dans l'allée de la maison neuve, voisine de la nôtre, habitée par un artiste distingué, qui doit m'aider de ses conseils. Arrivée au premier étage , je m'arrête à regarder le jardin qui touche au nôtre, notre chère oasis, et l'ermitage, où je vois mère qui travaille, sans se douter de ma situation présente. Cette vue, qui' m'intéresse au premier étage, me ravit au second et m'exalte au troisième. Il faut pourtant m'arracher à ma prière à Jeanne d'Arc dont la charmante statue est là sous mes yeux. Je me retourne vers la porte et je me dis avant de sonner :
— Qu'est-ce que je viens lui dire, à ce monsieur? — Ah! c'est vrai. Je suis... Entends-tu, Marie- Edmée? tu es une jeune fille qui va peindre un éventail pour gagner ce que tu ne peux gagner en cousant ou en brodant. Et je sonne! J'attends! J'écoute... rien. S'il n'y était pas? Je sonne un peu plus doucement... Il n'y est pas. Voilà ma carte, et je me mets à regretter l'absence de l'artiste.
Huit jours passèrent là-dessus , et hier, enfin, j'ai pu recommencer ma visite.
Cette fois je fus reçue et introduite dans un ateliersalon , d'une simplicité artistique, dont Pélégance me frappa au premier coup d'œiL
Les premières paroles, cordiales et simples, eurent un à-propos qui mé donna très-bonne opinion du tact de cet artiste , pour lequel j'étais une sorte de solliciteuse. C'était une vraie profession de fraternité artistique, non de celle qui unit les intelligences (hélas! oti la trouver?), mais les intérêts. Faute de mieux, il est juste d'apprécier cela , car la rivalité est mauvaise conseillère, et il est professeur comme moi. Puis, vinrent Tes conseils.
« Mademoiselle, votre genre ne peut réussir, et pourtant il contient tout ce qu'il faut pour cela. Changez de sujet. Il faut amuser, égayer le public; soyez gaie.
— Impossible, monsieur, je ne le puis.
— Comment I vous qui avez une imagination unique, étonnante de fécondité; vous à qui l'on donne une poésie dont vous illustrez chaque vers et, au besoin, chaque mot, vous ne sauriez trouver un sujet agréable, banal, au goût du jour, enfin!
— Encore une fois, monsieur, je ne le puis pas, et je ne le veux pas. »
L'artiste recula tout surpris.
« Comment, mademoiselle! Mais alors M. X*** ne s^est donc pas bien exprimé? Je croyais que... vous vouliez... gagner de l'argent, et pour cela, il faut abandonner Part. Ainsi voyez moi (et ici voilà son histoire qui se place , puis la montre de ses œuvres) ! Ceci , qui est mon aquarelle préférée, mon chef-d'œuvre, ne trouvera pas d'amateurs , et cela, ce rouge, ce bleu, ce jaune, ce vert, m'est payé ce que je veux. Faites cela, et je vous en assure le placement.
— Impossible, monsieur!»... Et la plus éloquente, la plus noble profession de foi artistique me vint sur les lèvres. Pourtant je n'en dis rien , non-seulement parce qu'en définitive je suis obligée de gagner ma vie, mais surtout parce que j'avais affaire à un artiste pauvre aussi, à un père de famille qui, malgré sa théorie mercantile, avait encore plus de délicatesse d'âme qu'il n'en fallait pour voir une espèce de reproche dans l'exposé de mes principes. Et je le quittai , sachant que \t pouvais commencer ma peinture aussi bien sur parchemin que sur papier.
Mais quel sujet faire là<lessus? Certes, ni du Boucher ni du Watteau, même pour un éventail. Je ne sacrifierai pas au plaisir frivole! H s'agit pourtant d'utiliser mon talent avec intelligence... Et j'allais, je venais dans mon atelier, regardant ma peau de chagrin avec une inquiétude inouïe... Aussitôt Vidée me saisit... puis m'échappe, et alors je la poursuis par-ci par-là. Enfin,
je la tiens ! Cest une phrase poétique , assez banale pour être comprise, même d'une coquette.
// «y a pas de roses sans épines, ni d'épines sans roses!
Or, j'aurai la hardiesse d'écrire cela sur une banderole; puis, à l'aide de belles roses, d^épines et d'une couronne royale de France , je séparerai mon sujet; je l'encadrerai; enfin, je l'exprimerai d'un côté par les visages de la Vallière , de Marie Stuart ; de l'autre, par ceux d'Odette et de madame Elisabeth. Eurêka!
Veadredî i3 mars.
Ce soir, chemin de la croix, admirable office où la forme est presque à la hauteur de l'idée. Ce douloureux pèlerinage aux flambeaux , la forme variée de ces prières qui, de la méditation à la belle prose du Stabat, épuisent toutes les impressions de la supplication la plus ardente; ces enfants, ces pauvres, ces riches, suivant pêle-mêle et dans un respectueux silence la croix et les prêtres devant chaque station , qui devient à son tour le centre de la masse des fidèles acculés dans la nef... Tout cela, c'est une œuvre d'art religieuse, morale, philosophique, qui donne à la grande pensée du drame de Jérusalem une vie singulièrement forte et durable.
Samedi 14.
Oh ! oui, mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit est ravi de joie en Dieu , mon Sauveur.
Ma journée fut éblouissante de joie intime, et je ne saurais assez en remercier Dieu.
Lever à six heures. Avec mère à la messe , où nous avons communié. Retour par un doux soleil que nous retrouvons dans notre maisonnette. Ce même soleil nous attire dehors et nous décide à faire un tour de promenade sur la Pépinière. Quelle différence entre nos dernières promenades en cet endroit et celle d'aujourd'hui ! Mère causait... plus de silence, de froid, de givre ni de bise... Des gazouillements encore un peu âpres, mais vifs et joyeux. Une herbe déjà tendre et des ondulations de branches d'arbres et d'arbrisseaux , à faire croire que le zéphyr les caressait de son amoureuse haleine. Quelques enfants jouaient dans la grande allée. Un troupeau paissait dans un coin , tout en suivant son berger et son chien .. Nous regardions tout cela, et comme autrefois nous partagions nos impressions
Dimanche 1 5 mare.
Il y a des taches dans le soleil , Marie- Edméc!
Donc!
C'est égal, je continuerai à chercher le courage ,
rhéroïsme et la beauté morale à leur source. Bénissons Dieu de Tenvahissante tristesse qui tUnonde , ô mon âme , quand tu vois le rayon divin de l'enthousiasme pâlir sur un front admiré. Bénis Dieu, car il te détache ainsi d^un lien terrestre , il te fait gravir un échelon de Tescalier céleste entrevu par Jacob. Ne sens-tu pas que tu respires plus à Taise, à mesure que tu montes au-dessus de Phorizon héroïque de tes rêves d'enfant? Et pourtant, prends-y garde. L'ombre de ce progrès pourrait bien être la défiance et la froideur. Continue à chercher le bien dans tous ceux qui te déplaisent instinctivement, et à aimer Dieu en ceux que tu'aimes. Pas de mouvement rétrograde, ô mon âme! En avant! au contraire, pénètre-toi du seul véritable amour. Repousse autant les tentations du stoïcisme que celles de la tendresse humaine. Sois douce et humble, et laisse faire à Dieu.
Dimaoche 32 mars.
Il y a des instants où la vie prend en moi une
étrange force, une force insatiable. Je ne sais alors au juste ce qui me manque, car je ne désire rien, et pourtant! Cela m'arrive surtout quand je viens de jouir d'un bien qui m'est plus cher qu'aucun autre. Deux fois aujourd'hui j'ai éprouvé ce sentiment, qui est pour moi la preuve cenaine de l'immortalité de mon âme...
Que te faut-il donc , ô mon cœur?
Un autre monde, rien que cela!
Le fameux germe de mon enfance grandit et m^envahit Tâme, à certaines heures, d'une terrible manière. Est-ce faiblesse d^une volonté qui plie sous le fardeau du devoir, ou bien capacité d'être ou de faire plus que les circonstances ne me permettent d'accomplir ?
Poser la question, c'est la résoudre. Mon Dieu, rendez-moi forte. Oh! la force, la sublime et douce force chrétienne! qu'elle me pénètre jusqu'à la moelle des os! qu'elle me garde et me rende capable de surmonter les obstacles qui barrent mon chemin ! qu*elle me permette d'atteindre vaillamment le but que j'ai choisi !
Mercredi 25 mars.
Fête de l'Annonciation. Je vous salue, Marie, pleine de grâce ! Voilà ce que je crois, en adhérant d'esprit à la fête de ce jour. Je crois à la Vierge Mère, c'est-à-dire à l'accomplissement de l'œuvre suprême de la vie en dehors de la loi commune.
O mystère sublime, droit éternel de beauté à la virginité chrétienne, je te salue, je te bénis!... J'ai communié aujourd'hui. J'aime Dieu; mais cet amour n'est pas flamme, il est lumière. Il doit être doux, pourtant, d'éprouver pour le seul saint, le seul bon, cet inexprimable sentiment que toute perfection relative excite en nous. — Que faire pour cela? — Le demander, sans
doute; mais est-il désirable d^aimer ainsi Dieu sur la terre? Pour moi, je craindrais de douter tout d'un coup de la réalité de ce sentiment, s'il devenait ordinaire en moi. Je l'attribuerais à mon imagination , et je craindrais de tomber dans la prison affreuse du scepticisme. Et pourtant je vous aime, ô mon Dieu, je n'adore et ne veux aimer que vous.
Samedi 38.
M. de Margerie a eu la bonté de venir me voir aujourd'hui, pour me transmettre une nouvelle preuve de la sollicitude de Mgr Dupanloup. L'illustre évêque doit prêcher le. panégyrique de ma sainte bien-aimée. Cette cérémonie attirera nécessairement beaucoup de personnes par lesquelles Monseigneur me proposait de faire la réputation de mon Histoire de notre Petite Sœur, au cas où elle serait terminée, chose non pas seulement, mais matériellement impossible. J'exprime mon regret et ma reconnaissance à M. de Margerie.
Jeudi 9 avril.
Je suis accablée de tristesse, et celle-ci est bien forte, puisqu'elle a complètement étoufiFé la joie que me causait l'arrivée de mon bien-aimé frère- Mais je suis entrée dans une église. C'était la chapelle de l'hôpital Saint- Charles. Là, tout a pris
une voix pour me consoler, depuis les lauriers qui ornaient le tombeau divin jusqu'à la pieuse immobilité des Sœurs de Charité, en adoration devant Celui qui leur donne le courage le plus héroïque de tous ceux dont le cœur humain puisse être capable.
Et moi, je me désolerais, je m'anéantirais dans cette peine que j'ai tant méritée! car que de témérités j'ai à me reprocher à propos de ce que j'appelle mon talent ! Il est bien vrai que je rie sais rien , comme vient de le dire Hetzel à mon frère; que mon talent n'a aucune originalité; que j'ai la pleine conviction de mon inhabileté, et que peut-être je ne suis qu'une sotte. Mais qu'est-ce que cela?
Lundi 27 avril.
Je termine la troisième eau-forte de mon spécimen ; puis j'organise mon cours, durant lequel mère s'en va seule à la messe. Elle en revient me rapportant l'épreuve de l'eau-forte : Autour du Berceau. Je la regarde, cette gravure, et du coup me voilà décidée à interrompre ma publication. Pauvre chère petite histoire! que de vicissitudes déjà! Je fus téméraire, comme toujours, en acceptant cette idée de faire paraître en eaux-fortes un ouvrage dont le mérite est si problématique. J'en serai bien punie par la honte d'abandonner aux yeux de tant d'obligeantes personnes une œuvre qu'elles devaient soutenir.
J'ai vendu la peau de l'ours et je Tai payée du même coup.
Mais je crains de me rendre coupable d^une nouvelle lâcheté, si je m^engourdis dans cette sotte désolation. D'oïl me viendra la force? Je te vois, lumière divine! je te comprends, admirable sagesse! je fai souvent éprouvée, force surhumaine, et j'en suis là. ....
Donc, j'irai demain chez mon imprimeur, lui dire de terminer lentement ce tirage tant accéléré de la première page et de la couverture de mon album. Ce fonds, cette première pierre, m'obligera donc à poursuivre l'idée de l'œuvre telle que, mais je la remets à quand je saurai ce que je ferai.
Et tout un mois perdu ! car ces épreuves ont dévoré mon temps que j'eusse pu employer en études... Des visites, des correspondances, des écritures négligées, une habitude de fièvre contractée, etc. Voilà pour les perles.
Et la peine!... Je vais écrire à Mgr Dupanloup, pour le remercier et lui avouer ma dé&ite; à Lemercier, le lithographe, qui attend les cuivres, pour qu'il n'y compte plus; à M. de Margerie, pour lui dire que son dévouement s'est exercé au profit d'une imbécile... Quelle agréable tâche!
Mais voici pour le gain , après la peine et les pertes :
Une élève de plus à mes leçons gratuites!
Une vérité, dite par Hetzel : Je n'ai pas d'originalité.
Idem, par une autre personne : J'ai la poésie, et non le sentiment réel de la religion.
En somme, cela revient à cette autre vérité, que je ne vaux pas la place que je tiens au soleil, et que, si je n^étais vraiment persuadée du devoir de toute existence, je... Mais ce qu'on ne doit pas penser doit encore moins s'écrire. Allons, courage, pauvre fourmi !
Jeudi 14 mai.
Je me relève, comme le lilas blanc qui a fleuri sous ma fenêtre, et que Forage a presque brisé. Il n'a plus ni parfum, ni fraîcheur. En suis-je là, mon Dieu? Non , grâce à vous , Seigneur !
Je me suis confessée, et je me sens ranimée d'une façon vraiment miraculeuse. C'est ainsi que la greffe doit reprendre force et vie. O divin Cep, gardez -moi forcément !
Oserai -je avouer ici toute ma faiblesse, en disant que je reconnais devoir faire ce que je ne tente même pas? Marie, quand donc secoueras-tu la lâcheté qui te paralyse? Quand ouvriras-tu bien au large ce cœur torturé par le vide, et plus encore par le peu d'aliment que tu lui abandonnes à regret?
Lundi i8 mai , cinq heores du matin.
Bénissez la semaine qui commence, ô vous qui avez créé les jours et qui connaissez le nombre de ceux de ma vie.
Je suis une ouvrière de la dernière heure , mais vous êtes le généreux père de famille. Je ne puis rien de moi-même; je puis tout en Celui qui me fortifie.
« La vie est un voyage. » Voilà ce que saint Jean Chrysostôme me disait tout à l'heure. Je faisais ma lecture devant ma fenêtre au large ouverte; Pair frais du matin me caressait le front, et la douce lumière du premier soleil , en baignant tout le sommet des arbres du jardin, semblait à mes yeux l'aurore d'un jour éternel, tant elle était pure et brillante; et pourtant les paroles du Père de l'Église m'émurent délicieusement.
Il m'est permis d'espérer, de désirer mieux que tout ce qui est déjà si bon, si beau, si pur.
Un voyage! Il part de bon matin, le voyageur courageux, et il marche en pensant au but.
Est-ce que je marche, moi ? Est-ce que j'avance? Est-ce que le but excite mes efforts autant que mes désirs?
Il ne s'embarrasse de rien. Il ne demande à chacun des f>assants autre chose qu'une indication, un morceau de pain, un abri pour passer la nuit. Aucun ne lui doit de l'amour, puisqu'il ne doit plus le revoir;
ANNKE 1868. 403
mais lui, le voyageur, il leur doit la reconnaissance, et le secours au besoin , car il est leur hôte
Voyage donc , mon pauvre cœur !
« Je me lèverai, et j'irai vers mon Père. »
Dimanche 3 1 mai.
A force de m'entendre dire que je n'ai pas le cœur fait comme celui des autres, je doute quelquefois de ma sensibilité. Hier, à Theure anniversaire où l'on approcha la torche du bûcher de Rouen, j'ai relu tout le martyre de Jeanne d'Arc. Parvenue à son dernier cri : «Jésus! » je me suis sentie tellement ébranlée, que j'ai donné un libre cours aux sanglots qui me gonflaient la poitrine et aux larmes qui baignaient mes yeux.
Vendredi 12.
Quelle anomalie que le cœur humain !
Nos premiers parents ont dû mêler beaucoup d'amour à leur chute, car rien ne porte plus de traces d'un détraquement primitif que notre cœur.
Bon gré, mal gré, il faut qu'il souffre, ce pauvre cœur, et que ses moindres joies soient expiées par d'atroces douleurs.
Mon Dieu ! c'est que vraiment vous l'avez fait uni-
quement pour vous. , Pénétrez-moi de cette vérité qui
m'effleure sans cesse; elle m'obsède, et je la chéris. Plantez-la de force autour de mon cœur, comme une enceinte salutaire.
Mercredi 17.
Le Journal de la Meurthe et des Vosges m^apporie l'article de M. Paillart sur le commencement de mon ouvrage de Jeanne d*Arc. Il est impossible d'être plus délicat et plus perspicace que cet obligeant protecteur. Depuis sa poétique interprétation de Tidée de mon œuvre, jusqu'à ce sentiment reconnu de l'indépendance qui est Pâme de mon talent, comme il est le fond de mon âme, tout est ravissamment exprimé.
Lundi 32.
Mes épreuves me sont apportées ce matin par la fille du lithographe... Ce fut le signal de l'assaut des idées noires. Je crus une bonne fois de plus que jamais je ne pourrais graver; et puis, effrayée de ma faiblesse, je me remis au travail plus courageuse que jamais. Il s'agissait de terminer deux cuivres que mère se chargea de faire mordre à Tacide; puis d'aller porter mon spécimen aux Dames de la Retraite; puis de tenter auprès de mon imprimeur une démarche qui me permît de faire tirer l'encadrement rouge par le lithographe et l'impression noire par l'imprimeur lui-même.
Hier, fête de Dieu... les fêtes attendrissent; elles dilatent le cœur. Hier, j'ai senti que j'aimais beaucoup et partout, au ciel et sur la terre.
J'ai vu M. de Haldat du Lis et sa collection sur Jeanne d'Arc, et, grâce à lui, je possède en ce moment un carton plein des portraits de ma sainte bîen-aimée. Quelle joie pour mon orgueil , lorsque je découvre dans une gravure quelconque un trait de ressemblance entre Elle et moiî J'aime à me figurer .qu'entre la vigoureuse paysanne et la naïve bergerette un juste milieu pourrait bien être sinon ma longue et fluette personne, du moins mon visage.
Oh! pourquoi ne suis-je pas née de son temps? Je l'aurais approchée, Elle! Cette idée seule me bouleverse, au point que j'en pleure.
Je lis son procès, par M. O'Reilly.
Mon Dieu ! quand inspirerez-vous à votre Église la canonisation de votre fille de France?
Que je voie ce jour, et que je meure I
Vendredi 3 juillet.
Du calme! du calme! Seigneur! Et pourtant, je ne veux à aucun prix d'oisiveté, ni d'insensibilité. Aussi, je vois bien que je ne m'arrêterai plus en ce monde. Je cours vers le repos suprême; mais je sais où il est, du moins.
Aujourd'hui, on m'a offert de peindre à fresque le Saint-Rosaire dans la chapelle dominicaine, et pour ce, j'ai parlé au Père supérieur. Évidemment, je suis encore plus incapable de tenter ce travail que mon petit ouvrage, et néanmoins j'ose... Hélas! ma vie ne sera donc qu'un tissu d'audaces! je laisserai la trace d'une présomptueuse, moi qui sais si bien ce que je vaux! Il faut bien ajouter aussi que je compte sur un miracle... Mais oui! la chose en vaut la peine.
Vendredi 17 juillet.
Je voudrais organiser une œuvre en rapport avec les besoins du temps et avec mes idées les plus chères sur la régénération de la femme : l'élévation de Fâme, le fortifiement des caractères et la marche en commun vers le but suprême.
C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de Charlotte Corday. Un grand et noble cœur, la Judith française, mais plus pure, plus loyale que l'autre... et pourtant!... Ah! c'est qu'un monde les sépare.
Lundi 20 juillet.
Il y a au Louvre un tableau devant lequel j'ai senti la douleur poignante de l'extase. C'est la Sainte Marguerite de Raphaël.
Aujourd'hui, fête de cette jeune fille, princesse et bergère, qui fut en ce monde une beauté chrétienne, et qui descendit de Tautre pour inspirer à ma sainte bien-aimée la délivrance de mon pays.
Aujourd'hui, Pextase du Louvre m'étreint le cœur. Je n'ose pleurer pourtant! car j'ai plus de bonheur que la plupart des femmes et que je n'en mérite. Or, précisément ce bonheur me dégoûte de la vie, car il me rassasie sans me satisfaire.
Non, encore une fois, je n'ai pas un désir, sinon « toi, bienheureuse demeure de la cité éternelle! »
Là seulement je respirerai. Ici-bas, Tignorance et la faiblesse me lient, le dégoût me lasse, l'amour m'effraye, rindifférence me glace.
O sainte Marguerite , venez à mon secours !
Vendredi 3 1 juillet.
Donc, je rencontre des cailloux, des épines,
des ennuis. Tant mieux! Cela m'inocule une audace quasi passionnée. J'agis pour agir, d'abord. Je trempe ma volonté, j'aiguise ma pénétration, j'éprouve la. franchise, et je mesure dans l'histoire des projets analogues au mien.
Je vais ici même me passer la fantaisie de célébrer noblement, comme il convient, une compagne que
j^ai choisie entre mille, qui me console de la mauvaise fortune, et devra m'exhorter à utiliser la bonne pour le bien de mes frères et pour mon salut ; une compagne que j'ai formée du plus pur de mon amour, que j'ai désirée longtemps, que je possède enfin! et que je ne donnerais pas pour un trône, ni pour l'anneau de sainte Catherine elle-même.