SURSUM I
En haut, mon cœur! en haut, mon esprit I en haut, toujours en haut ! Toujours plus haut, mon but et mon désir!
Mon cri terrestre sera celui de Vive Labeur!.,. U travail, et rien que lui. Pas d'autre but ici -bas que celui du devoir accompli.
Enfin, celui qui te regarde, ô ma bague, ô ma compagne chérie, celui-là comprend-il les idées cachées sous les symboles que je réunis en toi?
Sois fière d'être burinée au signe triplement mystérieux de rÉtoile, qui veut dire lumière surnaturelle, inspiration, vocation divine, destinée; — de la Croix de Lorraine, qui signifie Patrie, amour, dévouement; — de la Fleur de lis , enfin , qui les unit Tune à l'autre, et qui est pour moi le radieux symbole de Pinnocence et de la liberté morale.
Emblème de la pureté , de cette vertu sublime qui nous dégage du honteux asservissement à la matière , rÉglise t'ouvre son admirable symbolisme; elle t'y offre la place d'honneur. L'archange Gabriel tend la main pour te saisir.
O Fleur de lis, parle-moi des Anges! Étoile, parlemoi du ciel! Croix de Lorraine, fais-moi donc agir, et donne-moi la charité!
Tu me suivras dans le cercueil, ô triste amie de mon pèlerinage, à moins qu'il ne se rencontre un cœur brûlant du même amour que le mien. Alors, reste sur la terre, et fais ce que dois. Amen ! (i)
(i) Cette bague, qui était une réalité et non une fantaisie litéraire, n'a pas suivi Marie-Edmée dans le cercueil. Elle est au doigt de sa mère, qui ne pouvait renoncer à cette chère et précieuse relique. Dessinée par Marie-Edmée et exécutée sous ses yeux, c'était Tcm blême visible de sa vie et de son âme.
(Note de l'éditeur.)
412 JOURNAL DE MAKIE-EDMKE.
Mardi 3 5 août.
Le sens de la vie positive me tire de nouveau en bas, et voilà sans doute la cause de Pimmense tristesse qui m'accable depuis ce matin... Je vais partir... Pourquoi? et comment?
— Pour étudier à Paris, durant un mois, d'après nature.
Comment? — Seule, en chemin de fer, pour aboutir à une maison religieuse, espèce de bercail où je mangerai et où je dormirai plus sûrement que dans un hôtel.
Seule! Oui. Mais est-ce que je n'ai pas tout arrangé pour cela? Est-ce qu'il n'est pas temps pour moi de faire l'apprentissage de l'abandon dans cette voie que je dois parcourir seule désormais?
PARIS
Mardi 8 septembre , fête de la Nativité de la Sainte Vierge.
O petite enfant, que nous aimons comme une soeur qui va partager nos luttes et nos soufiFrances ! ô fille des hommes, que la pureté fait resplendir d'une incomparable beauté! ô femme, toi chez qui le Sauveur puisera la vie! je t'aime, je t'admire et je te bénis audessus de toutes les créature^.
Jeudi 10.
L'art est vraiment divin quand il crée les Anges. Aujourd'hui, pouvant entrer plus tôt et sortir plus tard que les profanes, j*ai commencé ma journée dans un grand salon du Luxembourg, devant Parchange Raphaël, et je reviens du Louvre, où, seule et bien tard, j^ai longtemps admiré, dans un dessin de Lesueur, un beau corps planant dans les airs, à Taide de deux longues ailes. Cest une Renommée, puisqu'il s'agit de TOlympe, mais elle publie les victoires du Labarum et de Tolbiac, et non celle de Pharsale.
Lundi 14.
Hier matin, à Téglise de Notre-Dame, j*ai écouté avec émotion une homélie sur la résurrection du fils de la veuve de Naïm.
Vers quatre heures, après avoir écrit au préfet et à Gérald, je m'en fus au cimetière du Mont- Parnasse.
La tombe d'Henry Perreyve était mon vrai but ; après en avoir esquissé les lignes, je me mis à parcourir les allées des pauvres et des oubliés
!•' octobre
Je vais retrouver ma Lorraine, ma bonne mère, et bien d'autres cœurs dévoués. Merci , mon Dieu !
Celle semaine, entre autres faits mémorables, je suis entrée mardi, à onze heures du matin, dans la maison n* 34, rue Barbet de Jouy. J'y apportais mon petit cadre sur Henry Perreyve, et si j'osais tenter une pareille démarche, c'était avec l'appui et l'approbation des Dames de la Retraite de Paris, qui m'avaient obtenu un mot d'introduction du R. P. Adolphe Perraud, de l'Oratoire
Ma conscience me gourmandait un peu ; mon cœur battait bien fort, et j'eus besoin de m'exhorter au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité chrétiennes, pour entrer dans la maison qu'habite le P. Gratry.
Le grand philosophe , le charitable savant , me recul avec... indulgence. Je lui dis peu de paroles; il m*en répondit moins encore, assez cependant pour que je les conserve et les médite dans mon cœur, soit à titre d'inspiration , soit comme prophétie.
« Vous êtes de Nancy, mon enfant?... une ville généreuse, où je ne connais guère que M. Guerrier de Dumast, qui se dévoue tout entier au grand effort de la décentralisation. »
Puis, quelques instants après, au moment oîi il achevait d'écrire son nom sur le bel exemplaire de son dernier ouvrage qu'il me donnait comme souvenir, il me dit en me regardant jusqu'au fond de l'âme : * « J'écris : Courage! Mon enfant, me comprenezvous? La vie de la femme est ordinairement passive.
ANNÉE 1868. 4l5
Il n^en sera pas ainsi de la vôtre ; il vous faudra beaucoup de persévérance et d'énergie. »
Enfin ^ son dernier mot :
« Adieu, mon enfant! Soyez jusqu'à la fin une parfaite chrétienne. »
Chrétienne! mais, après Dieu, c'est grâce à vous que je le suis, ô lumineux et tendre génie. C'est la reconnaissance qui m'a fait accomplir cet acte audacieux que vous attribuez peut-être à la curiosité, à l'exaltation ou à la vanité.
J'emportai précieusement les deux volumes de la Morale et la loi de l'histoire. J'en ai commencé la lecture. Ils me font aimer la terre et la vie.
3 octobre.
Ce soir même, dit adieu à miss Jane *** Je
verrai toujours laérienne silhouette de cette jeune fiUe, lorsqu'elle entrait au réfectoire du couvent. Jamais une grâce aussi fière et souple ne s^est unie à tant de simplicité. Pendant combien de jours ai-je cru qu'elle avait mon âge tout au plus , que les gracieuses boucles qui encadraient son visage étaient blondes, que son teint avait la transparence de Talbâtre, et enfin qu'il était impossible d'être aussi mince , aussi pareille à un esprit!
Enfin, Miss vint me voir, et trouva moyen de me
4l6 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.
dire qu'elle avait trente ans! Le reflet de ses boucles brunes était argenté au lieu d*étre doré. En y regardant de très-près, je vis qu'elle était légèrement marquée de la petite vérole, et enfin... enfin, si Je ne pus la trouver moins gracieuse, — au contraire, — je constatai , à mon grand effroi, que j'étais bien moins forte, quoique aussi grande, qu'elle... Alors, alors, que suis-je?
Ces découvertes, au lieu d*être des désillusions, me confirmèrent dans mon fanatisme pour le reflet de la beauté morale sur la forme humaine. Miss fut toujours pour moi une vraie charmeresse; et dans tous mes rapports avec elle, je n*ai rien perdu de mon enthousiasme primitif... Pourtant, il me fallut bien constater qu'elle était Anglaise et non Irlandaise, comme je Tavais cru longtemps. Elle n'était pas catholique, et enfin son séjour dans les forêts d'Amérique, durant la guerre, se fit sous un toit de confédéré.
Qu'importe! Jamais parole ne fut plus élevée, plus intelligente; jamais regard plus vif et plus angélique, jamais sourire plus fin , jamais grâce plus réservée ne s'unirent à forme plus idéale.
Son portrait : Tête un peu petite, front très-élevé, cheveux partagés en bandeaux ondes et déroulés de chaque côté des tempes, relevés sur la nuque en couronne un peu aplatie, ce qui laissait deviner la forme par&ite du crâne; les yeux grands et bleu foncé, assombris encore par Tombre d'une arcade sourcilière très-
profonde; le nez droit et long; la bouche fine, petite, peu modelée, mais des dents ravissantes, un sourire éclatant de jeunesse; Tovale un peu anglais, c'est-à-dire allongé sans être fin, les mâchoires exprimées sous la souplesse des contours; des mouvements délicats; une main longue, mais ferme; uns démarche rapide , scandée. Je la verrai toujours, cette gracieuse apparition dont je cherchais le regard comme un rayon de soleil. Je la vois s'incliner en passant sous la porte vitrée du réfectoire, ramassant d'un geste mutin sa longue robe de mousseline, et s'échappant comme une gazelle dans les allées du jardin. Puis, quand les soirées devinrent plus froides, je la vois s'encapuchonnant sous une dentelle noire dont les barbes, jointes à ses boucles, encadraient son mignon visage, et la faisaient paraître encore plus jeune. Elle était charmante, charmante I
NANCY
Mercredi 28.
Hier me fut apportée une belle tête de mort
Je Pai reçue avec émotion et respect... En l'examinant j'ai compris pourquoi les pénitents en emportaient une dans leur Thébaïde. L'effroi mystérieux que j'éprouve pour la mort ressemble à une passion. Elle m'attire, me fascine et me soulève à une hauteur vrai-
4l8 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.
ment divine, au-dessus de la terre. Je me sens l'âme d^une Gauloise.
Lundi 2 novembre
Qu'est-ce que la vie? Aujourd'hui elle me semble plus éphémère que jamais. Son néant me serre Tâme quand je songe que j'y tiens encore. Je reviens du cimetière... En somme, je suis mal à Taise, et j'envie les morts... Mes yeux sont encore malades, mon travail est suspendu... je suis inquiète pour l'avenir.
Vendredi i3 noTembre, neuf heures du soir.
Mon Dieu! l'année dernière, à pareil jour, quel malheur tombait sur ma vie! La tempête n'a pas laissé de traces ; ma bonne mère est là , près de moi , me protégeant, me soignant comme si j'étais toujours petite, et moi je retrouve ma douce tranquillité d'autrefois... Je vous remercie , mon Dieu !
Récemment encore, j'ai failli perdre la vue; et voilà qu'il m'est permis de reprendre mon travail, ce travail qui n'est pas seulement le pain de chacun de mes jours, mais encore une affaire de conscience et d'honneur. Oui, mon Dieu, je vous bénis!
16 novembre.
Vingt-trois ans! Cela représente beaucoup de biens reçus de Dieu , de la famille et de la société, et partant beaucoup à rendre, sinon je rie serai qu'une ingrate. J'ai communié ce matin. Je voudrais sentir et penser toujours à certains moments où rien de la terre n'occupe plus mon âme. Oui , Dieu seul est grand ! seul il est amour! seul il peut combler Tinsatiable ardeur qui dévore en moi tout bonheur, sans être jamais rassasiée! Pourquoi donc ne suis-je pas encore fixée à Lui? Me faudra-t-il le désert, le couvent, ou n'y a-t-il que la mort?
Mardi 24 novembre-
Levée à six heures ; à la messe de six heures et demie à la cathédrale. Je remarque depuis quelque temps une jeune fille charmante qui glisse comme une ombre, et qui porte un voile violet sur un chapeau rond de feutre noir. Aujourd'hui , elle a quitté Péglise en même temps que moi. Elle a pris le trottoir à gauche de la rue de la Constitution, et moi Tautre. Tout en marchant ainsi, je me demandais : — Oti va-t-elle? Qu'est-ce qui l'attend ? Quels sont ses devoirs? — Ce n'était que de l'intérêt doux et réservé, car je ne retournai même pas les yeux quand je bifurquai à la place Royale. Voilà pourtant une simple démarche, un pli de voile, un mou-
vement de tête, qui m'ont pénétrée dès le point du joiir de sympathie et de douceur chrétiennes. Merci, mon inconnue ! Dieu te rendra ce bienfait de Texemple.
Mon cours, de une heure à trois heures; puis je vais chez les Dames de la Retraite, entendre le dernier sermon du P. Félix. Il y avait, comme hier, foule élégante et pieuse.
Nos rapports avec Dieu, tel était le sujet traité aujourd'nui. Est-ce parce qu'il s'adressait à des femmes que Porateur a tout basé sur Tamour? Je crois que, outre cette bonne raison, Tapôire en avait une meilleure, la justice de sa cause : Aimer Dieu! — Quand donc finira i-je par sentir ce que mon intelligence conçoit si bien?
Vendredi 1 1 décembre.
Ma vie devient de plus en plus active. Le temps vole et m'emporte à travers une atmosphère plus orageuse que jamais , celle de la réalité. Je sens que la terre s'affermit sous mes pas , ce qui ne me la fait pas plus aimer, hélas! Notre publication nous absorbe; mes cours de dessin, ma gravure, les rares visites que je fais, les vibites nombreuses que nous recevons, celles plus nombreuses encore que nous devrions faire, me tourmentent. Nous y perdons notre temps, notre bourse, et une partie de notre intime bonheur.
ANNÉK 1868. 421
Vendredi 35 décembre.
Noël! naissance!... Et voilà deux mille ans que ce mot, plein de douleurs et de larmes, est devenu cri d'allégresse.
J'ai prié de grand cœur, j'étais heureuse. J'ai pleuré, j'ai méJiti tout le jour sur le Deus pacis, que M. labbé V*** nous a traduit ce matin avec sa fougueuse éloquence. Enfin, j'ai vu les cierges s'éteindre et le jour finir, comme s'il n'était pas un des plus vivants de ma vie.
Jeudi 3i décembre f dix heurei d.i soir.
Je suis fatiguée... de tout!
Mais je proteste, 6 mon Dieu, et je soulève mon cœur, autant que possible, vers une réalité parfaite et certaine qui possède ce que rien ne peut me donner. Je suis comblée d'attentions, et de cadeaux, et de sourires; je ne manque présentement de rien. Je mène la vie que j'ai toujours rêvée ; je suis très-sérieusement aimée, et je sais tout ce qu'un sentiment réel et profond peut donner de vie au cœur. J'aime la vie et je l'apprécie, et pourtant mes yeux se remplissent de larmes, mon cœur bat plus vite , toute autre pensée disparaît, tout sentiment s'affadit en moi, quand je lève les yeux.
Si j'étais une sainte, je m'expliquerais cette dispo-
sitîon; mais j'agis encore bien souvent comme une âme éprise des faux biens de ce monde. Je m^explique la création des couvents pour s'y réfugier contre toute impression mondaine; mais je voudrais isoler mon cœur, en le laissant au milieu de tout ce qui peut le séduire. N'est-ce pas là une œuvre plus difficile et plus utile à mon état, et à mon temps, et à mon pays? Je le crois.
Adieu, ma jeunesse et mes dernières illusions, adieu! Je ne crois pas que je vous regrette, mais certainement je vous remercie. Plus le passé fut plein, plus vide est l'avenir I
Samedi 2 janvier.
Je viens de diviser mes jours et ma semaine, de numéroter mes occupations, de les planter, pour ainsi dire,~ et d'invoquer la grâce qui seule peut faire germer tant de grains avariés. Si je vois des pousses vertes, alors je recopierai ici mon fameux traité de libre échange avec ma bonne volonté... Je suis un peu émue, je me sens comme liée pour la première fois à une puissance irrésistible , ce qui me fait craindre de n'avoir jamais voulu sérieusement.
Première confession de Tannée. Résolutions nouvelles, mais plus profondes que sensibles. Je me méfie de moi
Lundi 4.
Ce soir, j'ai appris à lire, à écrire et à penser à mes chères enfants; puis j'ai écouté la lecture d'un joli conte de notre ami Laboulaye ; il fait bon avec mère !
C'est la fête de TÉtoile. Je vous adore, ô Fils de l'homme, pauvre et mortel ainsi que moi! Je vous adore, 6 mon Roi, et je vous aime!
Vendredi 8.
Une visite à ma pauvre infirme et ma leçon du soir à mes élèves de Saint-Joseph ont rendu Féquilibre à mon cœur. Mieux vaut Pespoir que la réalité. Je pousse ce cri à toute heure du jour, et pourtant H est aussi de singulières impressions, qui nous rappellent que nous sommes de la race humaine, éphémère et légère, qui vole...
... Où va toute chose, Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier.
Jeudi 14.
J'ai communié ce matin, et j'ai demandé la sagesse. L'Esprit-Saint a résumé sa doctrine; je Pai écouté. Il m'a dit : de mépriser ce qui passe, d'aimer ce qui dure éternellement, d'oublier le monde et de désirer le ciel, le jour et la nuit.
Mardi 36.
Ce matin, j'ai suivi rcnterremerit de mademoiselle Virginie Desmaretz qui, il y a cinq jours à peine, nous entretenait avec tant de bienveillance. Elle a fait le bien dans la mesure de ses forces, en toute simplicité de cœur, et les hommes lui ont rendu à ra mort Télogc que l'époux et les fils de la femme forte lui donnent en public, suivant les Livres saints.
Sans le Catholicisme, cette âme aurait-elle pu s'élever si haut? Je ne le crois pas. Et pourtant, grâce à son initiative, voilà des enfants de la classe pauvre patronnés et instruits; voilà des femmes de la classe aisée s'intéressant à leur sort, des jeunes filles apprenant à voir et à soulager la misère ; cela depuis vingt ou trente ans. Et c'est là l'œuvre d'une vieille fille.
Que Dieu la récompense et qu'il me fasse la grâce d'être aussi humble et aussi bienfaisante qu'elle.
Ce soir, lu pour la première fois la Jeanne d'Arc de Michelet. J'ai pleuré de saisissement. A part la réalité des visions, je m'aperçois que l'historien est, avec M. Wallon , celui qui comprend le mieux ma Jeanne d'Arc. Ce qu'il met en relief est ce qui m'a toujours frappée; ce qui l'attendrit m'a fait pleurer si souvent dans ma vie! Enfin, je suis radieuse. J'en oublie mes grandes peines; je sens une paix naïve et forte m'envelopper l'âme tout entière; il semble que je me suis rapprochée un instant de mon idéal bien-aimé, que je vais l'entrevoir, que j'en suis aimée comme je l'aime, et qu'elle va m'ouvrir les portes de l'éternelle cité oti se réfugient tous mes désirs.
Bien sûr, les visions ne dépendent pas de nous, car il me paraît que je devrais en avoir eu plusieurs de Jeanne d'Arc. Il est impossible qu'elle ait autant pensé à saint Michel que moi je pense à Elle.
Dimanche 7 février.
Mon étude principale en ce moment, ma grande affaire , est de me posséder.
La distraction me déflore Pâme au moins cent fois par jour. Rien ne m'afflige autant que cela.
Par distraction j'entends, ô mon Dieu, tout ce qui me détourne de vous, bien ou mal; tout ce qui fait trembler mon âme aussi légèrement qu'une aile d'abeille au souffle du vent de mai.
Le meilleur de mon être est à vous, comme la racine est à la terre, et quelquefois même au rocher; mais la surface! Un regard brillant ou sombre, un geste fier ou délicat, un mot, un pli de vêtement, un rayon de soleil sur un toit , mais surtout les yeux et les sourires m'émeuvent toujours plus que je ne le voudrais; c'est faible !
. , Samedi i3.
C'est la fée ravissante qui m'est apparue aujourd'hui. EUe avait un costume bleu de ciel, et des yeux brillants comme des gouttes de rosée au fond d'un calice de fleur. Je vais lui apprendre à peindre des éventails et des écrans.
Lundi 1 5.
J'étais fatiguée et morose comme le temps, malgré l'apparition de Tenchanteresse, En fait de peinture sur éventails, elle en sait presque autant que moi, et sur tout ce qu^elle veut apprendre , chaque professeur doit être de mon avis. Vraiment, c'est une jolie créature, du genre de Cléopâtre, naturelle et fine, douce et ardente, intelligente et folâtre; elle semble douée par toutes les fées de ce bas monde; elle me plaît comme une enfant gâtée plaît à son aïeule. Je serais homme que je n'en dirais ni plus ni moins.
Dimanche 21.
Aujourd'hui , voulant reporter son album à madame de G***, j'ai fait apparition dans son magnifique salon. C'est attrayant, le luxe des grands, et ce doit être pernicieux pour la force du cœur. Je pensais cela , et je pensais aussi mille fois sur ma démarche, que je trouvais toute naturelle, ce qui me préserva de rougir et de trembler.
Mais j'aurais pu trembler et rougir, et je m'humiliai doucement de cette faiblesse, en moi-même.
Me voilà déchargée du point noir... Mon dimanche a été bon. J'ai éprouvé quelque soulagement d'esprit; j'étais calme, et je me sentais bonne. J*ai fait ma classe avec joie. Le sourire dans un visage d'en&nt
pauvre vaut pour moi le soleil du printemps, et ce n'est pas peu dire.
Lundi 22 février.
J^ai fait mon choix dans les biens de ce monde; j'ai voué, j'ai consacré ma vie à ce que j'admirais le plus ; et plutôt que de me laisser détourner de mon but, je me ferais tuer. Cela est bien sûr, n'est-ce pas, Marie- Edmée?
Mais cette révolution a été lente et grave en
moi. Ce n'a pas été un éclair, mais bien un rayon de soleil. Aujourd'hui, je crois toucher au midi, car j'aime plus que jamais, et plus rien d^unique. Je préserve jalousement mon cœur de tout sentiment d'égoïsme ; je ne me garde pas pour moi-même, mais pour Celui qui se donne à tous, et cette consécration de tout mon être à l'Idéal vivant que j'aime de la plus grande force dont je sois capable, cette consécration m'incline à me faire la servante des serviteurs de Dieu. Je m'éprends toujours davantage de tout ce que je rencontre de bon, de simple et de petit. Cette disposition me donne un fonds de paix bien précieux dans l'activité de ma vie; je me vois vieillir sans inquiétude, et mon culte pour la mort se dégage des désirs qui m'assombrissaient tant autrefois.
Enfin, mon. Dieu, vous êtes bien doux pour ma pauvre âme en cet instant. Peut-être l'orage va-t-îl
revenir! Que votre volonté se fasse, et que mon cœur sache supporter, comme il sait aujourd'hui louer et bénir.
9 mars.
Lamartine est mort !
Quelque chose de moi semble le suivre dans l'autre monde. Oh! que je voudrais savoir ce qui s'est passé dans cette âme à l'heure oîi elle se sentit
Tremblante, à chaque haleine, Sur la nuit du tombeau!
Ce poëte, et les plus profonds sentiments de mon cœur, et les déchirements de la mort sont unis dans mon souvenir.
Lundi 12 avril.
Je ne suis pas bien sûre si je pense, dans la
beauté nette et profonde que je donne à ce mot, mais je voudrais penser. Sous la cendre qui m'étouffe le cœur, je veux ranimer l'étincelle que j'y garde encore. Je veux m'élever au-dessus de ce charme printanier qui s'exhale de tous les pores de la terre, de ces brises, de ces champs, àz ces parfums, de ces rayons qui m'attendrissent du matin au soir. Je sens qu'il faut dégager la vérité dont j'ai faim et soif; qu'il me faut distinguer sa voix, sa voix! Et cette voix, ô mon Dieu, c'est la
tienne, non pas seulement vague et parlant à notre instinct par une harmonie naturelle qui nous attire au bonheur; cette voix-là est grande, c'est le sens universel et mystérieux de la nature , c'est la cause de la création matérielle, c'est le chant de la Providence. Non pas seulement cela, il me faut plus; il me faut une parole intime qui réponde à l'insatiable désir de mon âme, et qui me paye des sacrifices que je veux te faire à toi, à toi seul.
Pour t'entendre ainsi, ô mon Dieu, je sais que le calme doit s'établir en mon cœur. Je dois rassembler toutes mes forces, me posséder telle que je suis, avec mes plus petites misères et mes meilleures intentions ; puis jeter à tes pieds, dans une humilité profonde, cet être infirme à qui seul tu peux rendre la santé.
O Fils de David, fais que je t'entende, que je te comprenne, et que je te prouve, à toute heure et en toute occasion, la force de mon amour!
Dans l'hymne du printemps qui m'émeut et me charme aussi bien que tous les êtres animés , quelle est donc la parole de vie pour mon àme?
J'écoute et j'entends :
La terre soupire et le ciel se dévoile , et du ciel tombent des pluies et des rayons en telle abondance que la terre est rassasiée. Alors, il vient du Sud un vent tiède et rapide qui caresse le sol nu , les branches noires et dépouillées, et la terre émue se prend à frémir et
ANNÉE 1869. 43l
s'entr'ouvre. C'est Theure où tout se renouvelle. Voici les bourgeons roses, les amandes vertes du lilas, les fleurdelisés des pousses de seringat, les pâquerettes à petites queues molles et pâles comme des têtes de petits enfants, écartant les tiges de Therbe. Les violettes cUes-mémes parfument nos sentiers, et le sommet des grands arbres se vaporise sous le firmament bleu
Et je comprends.
• La nature s'embellit pour devenir aimable; elle aime pour produire; elle produit pour servir, et elle sert pour accomplir sa destinée, qui est de prouver qu'elle aime à Celui qu'elle doit aimer.
Cette loi régit tous les êtres animés, et je ne puis m'en dégager, car je suis une créature aussi dépendante de mon principe que la fourmi ou le brin d'herbe. Et pourtant, de même que la plante la plus infime et l'arbre le plus immense ne produisent pas le même bien dans la nature que Tinsecte ou le lion, de même que les animaux ne perpétuent ù leur tour qu'une vie instinctive et matérielle, quoique doués de sensations plus vives et plus personnelles que celles des végétaux; de même la race humaine ne peut-elle, en répondant à l'inspiration de la nature, faire autre chose que d'aimer brutalement ou faiblement des êtres de son espèce et de rendre à l'humanité, pour prix de son amour, des créations imparfaites, misérables et éphémères comme elle?
Mardi i3, six heures et demie du matin.
O mon Seigneur! ô Rabboni ! tu viens de descendre en mon cœur; il a fait silence, et toute mon âme a entendu la réponse.
« Je t'ai donné l'exemple, afin que comme j'ai fait tu fasses ainsi toi-même. » (Évang. S. Jean, chap. xni, V. i5.)
Ainsi , je n'ai pas de loi plus sublime à suivre dans- Tamour que ta vie même. Où ne Taurais-je pas cherchée, cetie loi virginale et tendre, cette loi de dévouement et de détachement suprêmes, si j'avais eu le malheur de naître avant Toi, ou loin de ton Église?
Dans quel désespoir mon cœur ne serait-il pas enseveli , si j'avais dû, pour suivre la voie de tous les êtres, sacrifier la plus pure flamme de ma vie, ou bien la conserver dans un égoïsme que ma raison aurait taxé de démence et d'orgueil? Ainsi, folie ou malheureux abaissement, voilà de quels abîmes tu m*as sauvée, et Toi seul pouvais le faire. Oh ! par quels élans de cœur je te rends grâces !
Rendez-moi plus digne ou moins indigne de votre appel, Seigneur Jésus!
Dix heures et demie du soir.
Le printemps m'enivre de douceur. J'aime de plus en plus mon ermitage; et vraiment il le mérite, surtout
le matin, quand, au retour de la messe de six heures, j'ouvre portes et fenêtres afin de le pénétrer jusqu'au fond d'air et de lumière. Cest l'heure où je frotte, où je balaye, où j'essaye de donner à toutes les humbles choses qui m'entourent le plus de vertu, car je crois avec miss Mary que l'ordre est la beauté morale des choses.
De huit heures à onze heures, qui sonnent présentement, nous avons réuni les gravures et les textes de la seconde livraison, et je vais me coucher contente de moi.
Jeudi 6 mai.
« Veux-tu partir pour Orléans, Maric-Edmée?
— Oh! mèreî »
Et je me sentis les yeux pleins de larmes, et mon cœur, envahi par un désir immense, battit à se rompre, et je vis passer devant moi tout le cortège du triomphe... Je pressais du pied le pavé de la Grand'- Rue, et je m'appuyais contre la grille de la place du Mariroy; je m'inclinais sous la bénédiction du Bossuet moderne; je pleurais d'avance au nom de mon idole, retentissant dans la vieille cathédrale comme un écho de notre délivrance. Bref, je m'enivrai, d'abord à mon insu, puis volontairement, de mon enthousiasme, afin d'accroître le mérite de mon sacrifice, et ce sacrifice, je Tai fait.
J'aime sentir ainsi battre mon cœur pour un amour digne de lui ; c*est une preuve infaillible de ma force de vie, puisqu'elle éclôt en désirs fous, oui, vraiment insensés.
Aujourd'hui, je pense au ciel, l'Ascension m'attire, me soulève, et me navre le cœur en me laissant retomber dans l'exil des fils d'Eve. O mon Dieu, quand donc mon âme cchappera-t-elle aux misérables conditions de la vie humaine? Quand aborderai-je au rivage où j'attendrai paisiblement ceux que j'aime?
Samedi 1 5 mai.
Mort de M. Paillart (i). Il m'a fait du bien. C'est grâce à son encouragement que j'ai résolu de publier ma Jeanne d'Arc, et à l'appui de son influence et de son talent d'écrivain que j'ai dû le succès de cette publication. Il s'est intéressé à tout ce qui remplit ma vie : à mes dessins, à mes lectures, à mes enfants pauvres. Je lui dois la connaissance de bien des chefe-d'œuvre et les plaisirs délicats et utiles d'une conversation d'élite.
(i) Ancien magistrat, premier président honoraire de la cour de Nancy, et beau-père de ce brave général de la Charrière qui mourut de ses blessures, pendant le siège de Paris.
(Note de l'éditeur J
Mais ce que je ne puis dire, c'est le tact exquis avec lequel M. Paillart me protégea toujours, les attentions paternelles qu'il eut pour mon œuvre, et comme il savait bien forcer ma réserve hautaine et défiante à livrer quelques-uns des secrets de mon intraitable caractère. Alors il me raillait dans un compliment, ou me dénonçait à moi-même le défaut de la cuirasse par un sourire. C'était charmant à entendre, cette gronderie voilée sous les formes les plus élégantes et les moins familières.
Je crois y avoir gagné la connaissance de quelquesuns de mes défauts.
Donc, merci! Que Dieu vous rende tout ce que je vous dois, ô bon vieillard! Pour moi, qui ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance, je vous offre du moins celle du souvenir, et du meilleur souvenir, de celui qui prie toujours et qui regrette souvent.
Je viens de lire le panégyrique de Jeanne d*Arc par Mgr Dupanloup ; j'en sors pleurant comme je ne puis pleurer qu'en face de son bûcher.
Cette guerrière, cette enfant, cet archange, cet être incomparable absorbe tout mon amour. Elle est le seul sentiment immuable de mon cœur. J'ai douté de tout, hormis de sa mission divine; j'ai ri de tous mes enthousiasmes, et plus je vis, plus j'admire, plus je tombe
à genoux devant son histoire. J'ai tout méprisé, hormis
sa gloire ; je me repens de tous les battements de mon cœur qui ne Font pas eue pour objet, et pourtant Dieu sait que les plus violents ont été pour elle.
Dimanche 3o mai.
Elle est morte! Elle est donc morte, Jeanne
d'Arc!... Et nous croyons à la justice humaine! nous "en appelons à la voix du peuple! Nous avons un mot pour exprimer la reconnaissance! 11 y avait en ce temps-là dQS hommes qui se croyaient braves et qui Font laissée mourir, et ceux qui Pont condamnée étaient
prêtres de Jésus-Christ!
La terre me fait horreur, quand ce forfait se dresse devant moi dans toute sa vérité, au jour de son anniversaire, et j*ai peine à lutter contre le mépris des autorités qui s'empare de mon âme, car il n'y a pas à nier ce fait : les grands sacrifiés ne Pont pas été par la fureur aveugle et bestiale du peuple , et ce n'est pas un ennemi personnel qui les a poignardés. Non , chaque fois qu'un grand accusé est mis en cause, que ce soit un Socrate, une Jeanne d'Arc, comme lorsque ce fut Jésus- Christ, il y a là un tribunal en règle : des juges, des témoins, des hommes savants et sages, lesquels jugent et condamnent au nom de la Loi et de Dieu lui-même. Au nom de Dieu ! Et qui donc vous a reiKlu plus visible à nos yeux que ces ambassadeurs sublimes, ô Seigneur?
Est-ce TAréopage? est-ce Caïphe? est-ce Tévéque Cauchon? Ce sont eux pourtant qui décidèrent à votre place, et qui vont délivrer la terre de Socrate, de Jésus et de la vierge d'Orléans! Quelle infamie!
Mais à quoi sert mon indignation, ma colère? Est-ce que je veux prouver que l'autorité est mauvaise en elle-même? Non, certes, mais elle a commis les plus grands crimes, lorsqu'elle a servi les passions humaines, au lieu d'appliquer la justice impartiale, et je veux m'affermir, au cas où quelque autorité voudrait m'imposer son caprice comme une règle, ou son intérêt comme une loi.
Samedi 5 juin.
Ouvrir ce livre, c'est ouvrir mon cœur. Ce serait vrai pour un curieux, ce l'est cent fois plus pour moi. Mes livres et la nature suffisent à mon intelligence, mais il faut un confident à mon cœur. Cette humaine puissance du sentiment, que je n'ai pas le droit de tuer, m'obsède à certaines heures comme si j'étais le plus vulgaire des enfants des hommes, moi qui ne suis pas Minerve, hélas! mais qui veux du moins être, ou plutôt devenir digne d'être la fille de Dieu.
Alors, comme en cet instant, il suffit d'un nom prononcé, du parfum d'une fleur qui me rappelle une rose de l'année dernière, d'un souffle du vent de l'ouest, d'un soupir qui m'échappe sans que j'en aie conscience,
pour me faire pâlir, comme si quelque serpent m'avait mordue au cœur.
Alors, j'ouvre mon journal, et j'y répète pour la centième fois mon monologue cornélien, lequel dit que j'aime , mais que je ne veux pas aimer.
Dimanche i3.
Qui te peindra, ma fenêtre charmante?
Je viens m'incliner sur ton humble appui de vieux bois imitant le marbre, et si je penche ma tête à gauche pour mieux entrevoir les abords du jet d'eau, les grandes branches de la vigne vierge, encore d'un beau vert pâle, flexibles, mais déjà vigoureuses, me caressent les joues et se glissent dans mes boucles ; et moi qui n'aime pas la tendresse humaine, je viens de me surprendre baisant Textrémité d'une de ces guirlandes qui frôlaient mes lèvres presque amicalement.
Eh bien! oui, je t'aime, ô nature, création de mon Dieu! je t'admire! Je n'ai pas assez de fleurs, quoiqu'on m'en apporte un tribut quotidien; je ne vois pas assez de ciel, de rayons et d'eau courante, quoique je me promène plus que jamais; non, je n'en ai pas assez pour me lasser, moi qui me lasse de tout ; mais je jouis en paix et sans désir de ce que je puis embrasser de toi. Que m'importent les Alpes, l'Amérique ou l'Arabie? j'ai tout ce qu'il me faut dans mon coin du monde pour élever mon esprit vers le pays auquel je retourne.
Luadisi.
Je suis seule; la pluie cesse , et je rouvre ma fenêtre, presque toujours fermée depuis ce dimanche où j^ai fait ma dernière déclaration à la vigne vierge. J^ai bien envie de recommencer aujourd'hui; car à cette heure où je suis lasse de penser et de me souvenir, je me laisse vivre comme Peau se laisse couler, et mon cœur se jette sur la première beauté venue, comme un véritable enfant.
Donc, je regarde par ma fenêtre, vers laquelle il me semble que chaque arbuste tend sa branche la plus fournie; les fruits sont noués, les masses de verdure s'assombrissent, Tété vient. Oh! qu'il viçnne, et qu'il m'entraîne, et qu'il £asse plus vite que le printemps, car, si la vie est courte , il est des jours trop longs.
Mardi 29.
J'ai assisté aujourd'hui à une ordination
J'ai vu d abord une longue enceinte entourée par quelques familles au complet, aïeux, pères, mères, oncles et cousines, le tout plus campagnard que citadin, plus grossier que brillant, plus triste que joyeux. A l'intérieur, deux longues files de jeunes lévites à genoux sur des tapis rouges. Au fond, Tévéque et les vétérans du sacerdoce; dans Tair, un parfum d'encens et de
cire; puis les accents plaintifs et doucement victorieux des orgues, un quelque chose qui vous remplissait les yeux de larmes et le cœur d'effroi : c'était le sacrifice.
Mais pourquoi ces victimes? En me questionnant ainsi, j'ébranlai mon âme qui retentit comme un instrument oublié et heurté par hasard. Le son fut le souvenir
Je me souviens des offices dans Padmirable église de Saint-Nicolas de Port. J^avais quatre ou cinq ans; je ne savais pas dire correctement mon chapelet, mais je tressaillais de bonheur, à Tappel des cloches de la prière du soir. La poésie de mon enfance est là, cachée sous les piliers de cette cathédrale.
Qu'est-ce que Téglise sans le prêtre? Il était Tâme invisible de ce beau corps dont la splendeur m'illuminait dès Taurore. Jeunes victimes, vous êtes ce qu'ont été ces prêtres , vous serez à d'autres ce qu'ils étaient pour moi; grâce à vous, notre Église catholique se pare de la plus suave beauté visible. Merci , oh ! merci , au nom de mon enfance, au nom de la beauté!
Puis je vis se dresser devant moi notre saint et vénérable curé de Saint-Sébastien , mort cette année, prieur d'un couvent de Chartreux.
Il y a douze ans de cela! Que de soins, que de fatigues, de leçons et de lumières j'ai reçus de lui! Je lui dois la connaissance de ma religion, c'est-à-dire le seul bien qui fasse accepter la vie en l'éclairant.
Au nom de la Vérité suprême que j'ai reçue d'un des vôtres, merci?
Enfin, de ce jour de ma première communion à celui d'hier, que n'ai-je pas reçu du prêtre! Est-ce donc un homme qui m'a'fait tant de bien? — Non, le prêtre n'est plus un homme. Il s'étend là,, durant un quart d'heure, sur le pavé du temple, et ce jeune homme, tout à l'heure capable de redevenir un être vaniteux, grossier, obscène ou sottement heureux dans l'oisiveté et le plaisir, ce jeune homme se relève. ministre de Dieu. Et ce ministre ne meurt pas; il est partout le même, chaste, pauvre et laborieux, dévoué à tout étranger comme une mère l'est à son enfant. Voilà comment se fait le miracle : — Seigneur, je renonce !
Oh ? que tu es belle, ma sainte religion ?
Lundi 1 2 , dix heures du soir.
Suivre le cercueil où dort pour toujours une jeune fille de dix-neuf ans; voir la mère, le père et la sœur conduire son deuil; se rappeler que ce cadavre était, avant cette affreuse agonie de dix-huit mois, un des corps les plus beaux que j'aie jamais vus; se souvenir d'un charmant visage animé par des yeux de flamme; se rappeler qu'on a connu cette jeune fille dès l'âge de huit ans; voir un avenir de jouissances et de beauté
enfermé ainsi pour jamais dans un caveau mortuaire; donner une prière à Pâme de la jeune trépassée, voilà ce que j'ai fait aujourd'hui.
Vendredi 23 juillet.
Hier, de sept à huit heures du soir, j'ai été prier et dessiner au cimetière. J'étais seule, tante Pauline et mère devant venir au-devant de moi.
On devrait courir auprès des morts, lorsqu'on aime trop les vivants. Ce n'était pourtant pas l'intention de me guérir qui m'avait fait désirer cette visite. L'anniversaire du 22 juillet m'attirait auprès de cette poussière d*oîi je suis sortie, et qui fut elle-même le souvenir vivant de mon grand-père paternel.
La mort me magnétisait, me pénétrait, et au lieu de m'anéantir, de m'attrister, de m'oppresser, elle semblait me délivrer d'un poids extrême et me soulever hors de ce monde pour m'emporter ailleurs. Ailleurs? non dans un inconnu vague, mais dans la réalité des biens dont mon coeur savourait en ce moment le charme éphémère. Là oti ces ombrages, ces brises, ces chants d'oiseaux , ces fleurs, ces lumières voilées ne m'échapperont plus, à mesure qu'ils me ravissent, ou plutôt dans ce monde à moi, je ne les quitterai plus. Car c'est moi qui fuis le soleil, qui me fanerai avant la mort des fleurs, qui me tairai avant
rharmonie de la terre; les habitants de ce lieu me Tauestcnt.
Cela est sûr, bien sûr; cela seul est la vérité. La vérité! Qu'importe, ô vérité, que tu te caches derrière un fantôme ! c'est toi que je veux étreindre en me précipitant vers lui
Mercredi 4 août.
Dieu est admirable dans ses saints. On parle encore des hommes de génie; de temps à autre, une intelligence éclaire leur vie au fond de leur tombe; mais de cette •éphémère vision, que reste-t-il? Pour moi, rien que d^avoir fixé quelques instants la figure de ce moine, à la lueur de l'anniversaire de sa mort, qui eut lieu il y a cinq siècles, je suis éclairée, fortifiée et heureuse.
Le souffle de saint Dominique a rafraîchi mon âme, sans la délivrer de ses devoirs; je me retrouve dans la sphère élevée, lumineuse, oQ j'ai puisé ma première force d^amour; je me sens patiente et dévouée pour •ceux que j^aime.
Ce soir, je suis retournée au cimetière. Après avoir prié sur les tombes de famille et sur celle de notre ^and et saint général Drouot, à qui je vais demander une bénédiaion pour notre Lorraine, je me suis assise, «t j^ai dessiné la nuit qui tombait sur les saules et sur Jes croix.
O mort! levier puissant de Fâme; toi, le dernier
eflFort du courage; toi, Tépreuve suprême; toi, sur qui j'appuie ma faiblesse, et dans les bras de qui j'aspire à tomber, à Theure et au jour de Dieu! mort, c'est ici que je viens te connaître; dis-moi tes secrets, familiarise-moi avec ton eflfrayant visage; apprends-moi, je t'en prie, à vivre uniquement pour ne pas te redouter.
Samedi 7.
Que de confidences, que de fleurs de Pâme, belles, pures et fraîches, jetées chaque jour sur mon chemin, moi qui ne regarde jamais à mes pieds !
Lundi 9 août.
Je suis entrée dans la vie réelle par un court
mais douloureux passage, après avoir tout examiné au dedans et au dehors , comme Dante est entré en enfer , après avoir laissé derrière moi mon idéal, ainsi que Dante avait abandonné Tespérance au bord du gouffre. Mais le fond, le vrai fond de mon âme était-il heureux? Non, il n'était pas heureux!... Je l'endormais comme un gênant prophète, et je lui disais : Tais -toi! attends encore, encore un jour, un an; recueille, écoute, médite, et ne parle que lorsque tu seras bien sûr de posséder la vérité. Son jour est venu maintenant; il se dresse dans sa force, et, comme Samson, il brise tout et s'assied sur des ruines.
Il est mon bon génie, ma voix suprême, celle qui, dès Tenfance, m'appelait au désert, celle qui me crie du fond de toutes choses : Exilé, n'oublie pas la patrie! Je ne puis rien contre lui, et pour avoir lutté avec cette force divine, j'ai subi le sort de Jacob. Le jour se lève, je suis boiteuse ; mais j'ai conquis la mystérieuse possession de ma gloire future. J'ai vécu, j'ai lutté, et ma nouvelle force me donnera peut-être un nom, c'està-dire une place dans les rangs de l'armée du bien.
Qui est-ce qui se penche en moi , qui est-ce qui pleure, qui est-ce qui m'oppresse? C'est le vaincu.
Vendredi i3 août.
J'ai horreur du passager, de l'éphémère dans l'ordre des pensées ou des sentiments. S'il est beau de persévérer, ce n'est pas pour la persévérance seule, ni par orgueil , n'est-ce pas , mon Dieu ? mais bien parce que vous êtes immuable et que vous nous appelez à votre ressemblance. Il en coûte à ma pauvre petite âme, si mobile et si inquiète, de s'élargir au point d'embrasser chaque chose que votre providence y jette tour à tour.
Oui, cela est difficile parfois. Ainsi, qu'il serait doux, un jour d'hiver, de fermer sa porte et de s'asseoir au coin du feu avec un ami! L'âme éprouve quelquefois le désir de rétrécir l'horizon autour ds ce qu'elle aime le plus; de là naît tôt ou tard la jalousie.
Ainsi quMl est triste de voir sa demeure en ruine ou de se regarder seul et abandonné, ainsi Tâme repousse tout ce qu'elle aimait vivant et qu'elle voit mort. Ainsi le veut la nature matérielle et par là même éphémère^ ainsi ne le veut pas Dieu.