DOMREMY
Jeudi 2 septembre , dix heures du soir.
Ici depuis hier soir. Le sol que je foule est transfiguré pour moi. Il ne reste pourtant rien de Jeanne d'Arc, pas un atome de poussière authentique; rien, si ce n'est l'espace enfermé dans quatre murs et qui l'a contenue. Et qu'est<e que cet espace? De l'air, de la lumière, autre que l'air aspiré par elle, que la lumière qui éclaira ses yeux. Où la trouver, où la saisir, où l'étreindre? car il me prend, à certaines heures, un désir passionné de la voir et de mourir pour ne plus la quitter.
C'est alors pourtant que je me sens ici plus près d'elle; je crois à la communion des corps comme je crois à la communion des saints. Ainsi que notre premier père, nous sommes tous pétris de la terre natale... Oh!
Oh ! que je voudrais mourir ici !
Bulletin exact de ma journée. — Levée à six heures.
ANiNËE 1869. 447
Le ciel est encore un peu froid d'aspect, mais il se teint peu à peu en rose du côté de Téglise, et j'ouvre mes fenêtres pour saluer ses premiers rayons. Je prie, je fais ma chambre; je visite le Musée, qui a subi des réparations (ces fameuses réparations de 1866 que Sœur Gertrude nous signalait dans sa lettre, alors que nous lui demandions Thospitalité). — Où est-elle, Sœur Gertrude? — Au ciel avec sa sainte bien-aimée. Ce sont elles qui me reçoivent encore aujourd'hui, je le sens... La messe tinte. Ah! quel son dexrloche! Il m'entre dans le cœur par toutes les fibres , et je tremble d'émotion. A la messe, où je communie. Puis, au retour, Julie nous sert à déjeuner.
Qu'est-ce que Julie? Elle me l'a confié ce matin, tandis que j'attendais les sœurs et qu'elle pleurait, en me parlant de nos anciennes visites, car elle m'a reconnue, cette bonne Julie! Et moi, ingrate, avais- je remarqué cet atome de petite boiteuse, frêle comme une paille, sensible comme une jeune fille, tendre autant qu'une mère et plus douce qu'un mouton? Elle était la nièce de Sœur Ursule, et servait la maison de Jeanne d'Arc depuis vingt<inq ans. Pauvre douce vie du temps passé, amère aujourd'hui, fatigue et souffrance, toute l'histoire de Julie est contenue dans le peu qu'elle m'a dit.
Sœur Amélie, la supérieure actuelle , m'a frappée dès hier soir par son accueil aimable sans empressement, et
son regard brillant, intrépide et malin sans douceur, mais sans dureté. Elle est instruite, très-instruite et bien instruite, c'est-à-dire que tout se classe à merveille dans son esprit. Elle sort toute son érudition pièce à pièce avec un tact rare; elle observe ce qui lui tombe sous la main ou sous les yeux avec attention, mais rapidement, de manière à saisir le trait saillant sans les détails inutiles. Son esprit a la hardiesse légère et bienfaisante du chirurgien.
Sœur Clémentine est très-jeune, délicate aussi, mais par nature plutôt que par culture; ses yeux bleus, un peu rouges, ses mains fines et blanches, sa démarche légère et souvent indécise me font craindre que la vie du village ne la fatigue trop; son regard, où réclair du sourire sMteint si vite, est souvent un peu vague.
Les deux bonnes sœurs m'emmenèrent visiter le pierrier de. la Pucelle. Après une demi -heure de marche , nous arrivons devant un tas de cailloux plus gros que les précédents ; nous grimpons dessus, et nous constatons les fouilles récentes qu'on vient de faire en cet endroit. Ici, la cellule de Termite; là, un autel; partout les traces du feu... J'écoute Sœur Amélie faire ses réflexions, ei la finesse de son esprit, le bon sens froid et positif de ce caractère m'insinuent peu à peu le sens historique. Un homme du village accourt nous prévenir de l'arrivée de trois hauts et puissants visi-
teurs; il y en a eu déjà vingt-cinq aujourd'hui. Moi . je vais dire mes prières.