SAINT-DIÉ
1 1 septembre.
Ici depuis hier soir.
Je n'ai pu continuer à écrire, à Domremy, parce que je sentais beaucoup trop. Je vivais dans la nature, dans le ciel, et peu dans mon esprit, cette froide cellule ornée d'une tête de mort campée sur la colonne de stylite oîi j'apprends, entre, quatre murs, à discerner le mal du pire, le bien du mal et du mieux.
En résumé, j'ai beaucoup appris durant ce voyage, et je me sens un peu meilleure. Le pittoresque ne m'a pas manqué; il eût été curieux à décrire, mais j'ai tout laissé me suivre comme une volée de papillons... Tout! je me trompe. Voici des riens que j'ai expédiés à mère, et que je vais recopier ici, pour garder souvenir de ce pèlerinage, couronné d'étoiles et couvert de la poussière des grands chemins.
— Écrit en chemin de Jer, tout en regardant le paysage, et dans les entractes d'un opuscule de LV*.
45o JOURNAL DE MARIK-EDMÉE.
• !•' septembre , Frouard , onze heures et demie.
» La petite fille qui dormait à mes côtés s'éveille au nom de Jeanne, prononcé par sa mère, et je lui souris, comme bien tu penses.
» Un vis-à-vis me survient : c'est une jolie dame; elle a des yeux séduisants qui m^pouvantent, quand je songe aux victimes... Tu vois, mère chérie, que les impressions auxquelles jMchappc et celles que je vais chercher me hantent de droite et de gauche; je ne trouve pas dans la belle nature un apaisement complet. Le panthéisme de Wichnou m'a gâté PÉden de ce côté-ci. Or sus, Marie- Edmée! plongeons dans notre élément, ouvrons la pochette rouge et le livre blanc; méditons avec le Maître jusqu'à ce que la station survienne.
» Fontcnoy ! — Le fait est que Louis XIV est mort, et qu'il y a toujours de l'herbe où son cheval passa. Mais, ô Wichnou, ce n'était pas tant le fils de Louis XIII que l'idée de la domination qui fit ce grand orage dont l'écho nous renvoie le tonnerre à travers l'histoire... Et que ferions-nous, bon Dieu, si nous en étions réduits à ne vivre que de pain , à ne voir le Grand Tout qu'au milieu d'une pâquerette? Nous ferions ce que fit Wichnou, et nous serions très-heureux peut-être; mais je doute fort de ce bonheur, et j'aime mieux rouvrir mon livre, non sans t'avoir embrassée mille fois, mère chérie. Pardonne-moi mon pathos, et crois bien que
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je faime, après Dieu, mille fois plus que le Grand Tout,
» Pagny, midi et demi.
» Arrivée ici, Taffaire se complique. C'était le traiir de six heures qui trouvait une correspondance menant à Vaucouleurs, vers Domremyl Heureusement qu'une dame et sa fille, allant au même endroit, attendent une voiture, et m^offrent de la partager avec elles.
• Vaucouleurs , hdtel de Jeanne d'Arc , quatre heures du soir.
» Arrivée ici, moyennant deux francs, plus vingt centimes ici, vingt-cinq centimes là, des sourires à droite et à gauche, le tout pour attendre un nouveau Charybde ou un nouveau Scylla. A la poste, on me demande huit francs, et Ton m'impose un conducteur sourd comme un pot et un peu braque. La dame qui s'est érigée contre mon gré en patronnesse de moi se met en quête avec beaucoup d'obligeance pour me trouver ce que je demande fort énergiquement, savoir : quelque voiture à partager, ou d'honnêtes gens avec qui partager ma grosse place de huit francs et les périls que j'encours. La susdite dame, n'étant pas d'ici , ne trouve personne d'assez intelligent pour comprendre ce qu'il me faut. Enfin,, voilà qu'on me procure une voiture vernissée, élégante,, et le monsieur qui la conduit. Il a l'air bon , ce mon-
sieur, mais il n^est pas assez vieux et il est trop seul pour mériter ma confiance; il ne me semble bien disposé que pour mes bagages , sans doute parce que son intelligence se tourne vers Pembarras, comme Taiguille vers le pôle. Enfin y les gens qui me sont dévoués prétendent que j^ai une chance merveilleuse ; et d'ailleurs le monsieur, calculant ses places à donner, parle d^un enJEant qui doit en occuper une. Je suis brave, tu le sais, et pour preuve je dis un Ave, maris Stella; puis je fais apporter ma caisse, et j^entre dans Thôtel. Là, je me fais servir un verre de sirop dans une chambre où je m'enferme, où je fais ma toilette, et d'où je vois harnacher ma voiture. Donc, ce soir je serai à Domremy, où Ton me déposera en passant.
» Comme la poste de Coussey est au delà, ce griffonnage, jeté à la boîte, te dira que mon mo nsiur pousse la complaisance au delà de mon but.
» Mille baisers de ta fille, que Dieu protège, cela est visible : x* les dames à Pagny; 2* le marchand forain ici, car c'est à la foire que je dois cette chance; 3« la complaisance que Ton a partout pour moi malgré mon voyage à l'américaine. Qu'on m'appelle madame ou mademoiselle, je vais, je viens, et mon poignard ne dégaine pas.
• Toujours à Vaucoulcurs, cinq heures da soir (même lettre).
» Mais je ne resterai pas ici, oh! certes non! Voilà qui t^difiera sur mon esprit de conduite, sur ma chance, qui n'est autre chose que Vincognito de ta bénédiction maternelle, et sur les misères inséparables de la condition de voyageur, même quand on a une bourse dans sa poche et tout plein de bravoure au cœur. Écoute mon histoire, mère chérie :
» Quand j^eus paraphé le chapitre au crayon que tu viens de lire, je fermai ma lettre, et j'allai attendre la demie de quatre heures dans Téglise, où, sans tirer les verrous comme ici, je me sens chez moi. J'ai bien prié pour tous ceux que j'aime et pour arriver à Domremy sans avoir dégainé; car, pour être brave comme un lion, je n'en suis pas moins douce et prudente. Donc, j'ai prié mes saintes de faire plutôt un miracle que de me laisser courir Pombre d'un danger. Le miracle se fit, car, ayant regagné ma chambre (un taudis sans chaises, où il y a huit tapis et une toilette en marbre blanc), et ayant jeté sur ma voiture un regard de propriétaire, à l'endroit où j'avais vu ficeler mon bagage, je tressaillis, en apercevant ma susdite caisse à terre et la voiture gonflée par autre chose. Évidemment j'étais abandonnée. Alors jentendis une voix sous ma fenêtre. Cette voix disait :
» — Je ne sais pas comment il fera, mais il sera jolîment gêné!
» Et je vis un grand, beau et sot garçon de l'hôtel qui -m'abrite, lequel garçon parlait à une mince et pâle jeune femme qui me semblait être une ouvrière aisée, veuve et voyageuse. Alors je poussai ma persienne, 'et je hélai doucement Tindividu :
» — Eh bien! qu'est-il arrivé à ma caisse?
» — Dame, le monsieur qui vous avait offert une place -est très-embarrassé, parce qu'on lui a apporté de la marchandise, et que votre bagage est trop lourd.
» Vite je descends , et j'interpelle poliment la jeune femme et hardiment le sot Adonis :
» — Vous partez, madame?... — Avez-vous encore une voiture libre, monsieur?
» La jeune femme va à Neufchâteau avec son petit garçon. Elle voulait partir à huit heures du soir; elle -devance son départ à cause de moi. Je lui donne de trente à trente-cinq ans, et elle a un enfant : quel mentor parfait! Je Tai tirée des griffes de l'Adonis, qui lui ilemandait quinze francs pour son voyage. En marchandant avec ténacité, esprit, fermeté, audace, j'aî ^agné... un franc! Quel triomphe!
» Mon premier monsieur est survenu pendant l'affaire ; il s'est confondu en excuses , et je crois vraiment qu'il aurait pilé sa marchandise pour avoir le plaisir de faire route avec une si belle parleuse. Mais moi , j'ai redou-
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blé de politesse, et je Taî remercié d'un air d'autant plus satisfait que ce monsieur m'exhibait mes compagnons de route manques, au nombre desquels il n'y avait pas de compagnes. Décidément, je crains bien que ce ne soit un vrai commis voyageur, y compris la chaîne d'or, et, sauf la faconde et l'aplomb, il avait donc des chances à l'honnêteté; mais ses amis, mais les haltes qu'il devait faire!
» O mon étoile sainte et sublime, je te bénis!... J'ai été acheter du papier, de l'encre et une enveloppe pour te conter le tout avec grand détail. Bénis Dieu avec moi, mère bien-aimée. Je payerai cinq francs; par le courrier, il m'en coûterait quatre francs cinquante, et je ne ferais pas sûre de trouver une place, à cause de la foire de demain. Tout est donc pour le mieux
» Quelques minutes après, une jeune fille, assise au fond d'une voiture qui roulait sur le chemin de Vaucouleurs à Domremy, admirait la nature, tout en serrant son waterproof sur son cœur, à cause du vent du soir. Quand elle eut assez contemplé les tons chauds et vigoureux des forêts, la ligne amoureuse du fleuve qui se dessine à travers la plaine par un épanouissement de végétation , les ondulations vaporeuses des collines, les carrières béantes et les sentiers fleuris > la voyageuse regarda le fils de sa compagne. Il pouvait avoir de dix à douze ans, une petite sacoche passée en sautoir et de gros yeux vagues, et il était enfoui à la
droite de Marie-Edmée et à la gauche de sa mère. La petite veuve était en chapeau; elle ne parlait guère, et lorsque j'eus appris qu'elle était dans le commerce , lorsque j'eus compris qu'elle allait faire un grand voyage, je reportai mon attention sur les deux voyageurs du devant. L'un était une paysanne, l'autre, l'Adonis de rhôtel. Eh bien ! il était beau avec sa blouse et sa casquette en toile blanche. J*étudiai longtemps ce profil grec, cette silhouette élégante, ces gestes harmonieux et la couleur italienne de ce teint doré, de ces cheveux noirs et de ces yeux bleus, pour conclure ainsi : Qu'estce que le corps, sans Tâme?
» La nuit vint, et je m'assoupis jusqu'à ce qu'un vent frais, s'engouffrant dans mon voile, m'eût éveillée. Alors, je vis se dresser comme un doigt noir sur l'horizon :
» — Domremy? m'écriai-je.
» — Non, mademoiselle, c'est Greux, mais Domremy est à quelques pas.
» Et la voiture roule entre deux haies de chaumières sombres et basses. L*église est au bout. La statue de Jeanne d'Arc se détache du mur, et semble se pencher vers moi. Je la salue d'un élan d'amour passionné. La voiture s'arrête, et moins d'une demi-heure après je dors, à l'abri des grilles qui nous gardent, sous le toit où naquit, en 141 1, la libératrice de notre pays »
Voici ce que j'écrivais à mère le lendemain 2 septembre 1869, neuf heures du soir :
« Arrivée depuis hier, à huit heures du soir, ayant eu le moins froid possible, et un bon lit pour me réchauffer, et un affectueux accueil pour me donner du cœur. Levée à cinq heures , après une douce nuit, au premier rayon de soleil et au carillon d^une cloche neuve qui doit descendre du paradis. Ici, V Angélus sonne comme une fête. A la messe de sept heures ; au retour, déjeuner et causerie avec la sœur, qui parle beaucoup (elle doit en dire autant de moi) et très-bien, et très-savamment, et très-élégamment; bref, avec tant de perfection que je n'ose encore affronter Fénîgme de Thospitalité. Je remets à ce soir, et je vais me coucher, sans savoir si je payerai oui ou non, c'est-à-dire peu ou beaucoup, Tédifice de plume oQ je dois m'ensevelir. Remontée dans ma chambre, où je me mets à graver, et oii je me repose. Un peu avant midi, je vais à Téglise. Ici, la prière sort de Tâme comme le souffle de la poitrine. Je rentre, nous dînons en plein air; il y fait si bon, et les visiteurs sont si nombreux, que le dîner se prolonge jusqu'à une heure trois quarts. Je vais visiter M. le curé, et je trouve un simple, doux et fin vieillard, dans une humble maisonnette. Il me parle de mes études. — Car, me dit-il, vous n'êtes pas venue sans intention? — Et moi : — Non, monsieur
h curé; je viens croquer le pays. — Alors, vous resterez au moins quatre ou cinq jours? Comme je lui ai écrit que mon intention était de rester une huitaine et plus s'il était nécessaire, tu comprendras, mère, que cette question machiavélique me jeta un nuage sur les yeux. La sœur, qui est fine aussi, mais extrêmement polie, met un gros poids dans mon plateau pour me rendre l'équilibre, en disant : — J'espère bien que mademoiselle restera pour la fête? — Et quand, la fête? — De dimanche en huit. Je soupirai en disant un gros : Non, et je saluai mon vénérable pasteur. Au retour, exhibition de la moitié de mon ouvrage à la supérieure; mais un résumé tel que ce bulletin ne peut te donner, mère chérie, le compte rendu d'une séance pareille. Néanmoins, l'ouvrage plaît à sœur Amélie. Elle me parle des fillettes de Domremy, et bientôt on m'annonce que j'ai déjà quatre modèles qui m'attendent au jardin. Je joue décidément le rôle d'Assuérus. Mais, ô terreur! elles ont mis leurs habits de fête! Un grand artiste rugirait de désespoir; moi, je souris aimablement, disant qu'on est trop belles, et qu'il faudra revenir me voir demain, au saut du lit. En feisant cette leçon, je dessine deux jolis minois, qui sont affreux sur mon papier; après quoi, nous partons en campagne avec les sœurs. Nous arrivons au pierrier qu'on a fouillé récemment. A cet endroit, un peu
plus bas, fut le hêtre fatidique, la chapelle, Termitage. C'est ici que les voix vibrèrent, comme la mienne en cet instant. Vis-à-vis de nous s'étend la colline appelée le mont Julien, parce que l'empereur de ce nom y posa le pied. Le sol en est brûlé, comme si les empereurs avaient quelque privilège diabolique, et la tradition y distingue une éminence où le César faisait pendre nos aïeux récalcitrants. Ces souvenirs-là ont une douceur encourageante pour les sujets des rois. Retour, prière, souper, et je saute au lit, en pensant à toi, mère bien-aimée. »
■ 3 septembre , huit heures du matin.
» Je sors de la messe et du déjeuner, durant
lequel j'ai déjà vu et causé beaucoup. La sœur supérieure a le génie historique, fait de la médecine, et converse d'une manière remarquable. C'est une femme essentiellement pratique, mais qui descend volontiers au niveau de ces grands enfants qu'on appelle d'ordinaire poètes ou artistes. Elle m'infiltre le sens de la réalité d'une manière inquiétante, et néanmoins je n'ose lui offrir de payer mes dîners... Cela me chassera sous peu.
» Combien doivent coûter ici trois tentes, une pour nous, une pour Moïse, une pour Élie? car tel est décidément mon rêve. Il n'est peut-être rien autre chose
• que cet instinct de maturité qui fait tomber les fruits mûrs, et qui force les rentiers à se bâtir une maiscm avec cave et grenier. Quoi qu^il en soit, je me sens prendre racine ici ; je tourne à la métempsycose ami que. Je deviendrais roseau ou peuplier avec plaisir. Décidément, mère, je suis très-passionnée, mais de la façon qu'on appelle fanatisme, n'est-ce pas? Or, qu'importe!
» J^attends mes petites filles; en les attendant, je vais graver. Le soleil est boudeur, ce matin, mais ta fille, habillée de noir sous son waterproof^ vient d'avaler une tasse, ou plutôt une soupière de café. Ainsi, tranquillise-toi.
> Quatre heures du soir.
» Je vais monter au bois Cliesnu avec sœur Clémentine. J^ai croqué une demi-douzaine de fillettes depuis ce matin.
» Le soleil resplendit au milieu du ciel , et les petits moineaux , et le zéphyr, tout embellit mon chemin I
» Je suis partie. Ici et là, je frôle des maisons basses et noires; un jet de vigne ou quelque abricotier les égayé d'aventure; portes et fenêtres s'ouvrent complaisamment pour laisser passer le chat, les poules et la ménagère, ou bien pour me montrer à quoi se réduit le strict nécessaire du confortable chrétien.
» La rue s'élargit, en montant du côté du cimetière.
A ma gauche, le talus se dresse en un mur de terre, émaîUé de fleurs et de fruits des haies; de grands arbres, un peu tordus, les abritent, de distance en distance. Je partage leur ombre bienfaisante, car il fait chaud, jusqu^à ce que sœur Clémentine me fasse grimper, à travers les vignes, un petit sentier rocailleux comme un torrent. Je monte à reculons pour jouir de mon ascension par le développement du paysage; c'est ainsi que je vis pointer les uns après les autres une douzaine de clochers, les uns éblouissants comme des lances bien fourbies, les autres enfoncés dans Pombre comme un bec d'oiseau sous une aile. Je me les fis tous désigner par leurs noms, que j'inscrivais sur mon carnet. Pourquoi?
» Cette précaution anglomane, que je prenais d'instinct, me fit sourire de moi-même, car je reconnus preuve de l'influence de sœur Amélie sur mon esprit.
» — Et ce plateau hérissé de pierres noires et tranchantes où rien ne pousse, et qui se perd là-bas sous le ciel, quel est son nom, sœur Clémentine?
» — Nous sommes sur le plateau du bois Chesnu , ma demoiselle, et voici le bois, me répondit-elle, en s'éloignant de quelques pas.
» Je me dressai d'un bond , et mon regard plongea dans la direction de son doigt. Il y avait là une haie basse et vaporeuse qui bordait l'immense aridité du pla-
teau, mais il n^ paraissait ni houlette ni auréole, et pourtant... mes yeux se remplirent de larmes.
» — Allons-y, ma sœur, je vous en prie!
» Et sœur Clémentine me suivit durant un quart d'heure de course, à travers les cailloux tranchants et je ne sais quelle bise d'automne qui nous glaçait le visage, en dépit du soleil couchant et du ciel radieux qui nous enveloppait d'une aile bleue.
» Vu de près, le bois Chesnu n'est pas plus élevé que de loin , mais il est plus touffu. J'y veux entrer et n'y vois pas de sentier; qu'importe! je saute le fossé et je m'y précipite à tout hasard; je tombe à genoux sur un lierre et sous un chêne qui se rejoignent et me reçoivent dans leurs bras entrelacés. Que faire dans ce nid, sinon prier et oublier le temps, l'espace, la vie et la mort?
» Il faisait nuit lorsque je redescendis avec sœur Clé. mentine; j'emportais un rêve de plus qui m'a fait comprendre le ciel; en ce pays oîi le passé et l'avenir s'embrassent, oîi l'on verra ceux dont on baise les traces ici-bas, où l'Etre unique, la Source intarissable nous apparaîtra et nous désaltérera. »
« Domremy, 5 septembre.
» Ceci est pour te dire que j'arriverai mardi 7 à Saint- Dié, étant partie par le train de quatre heures. Je viens d'écrire mes dispositions à tante Pauline.
» Il est vrai que tu me manques beaucoup, mère chérie, et il est vrai aussi que, malgré Tamabilité exquise et digne de sœur Amélie , je sens bien que je pourrais abuser de Phospitalité. Voilà mes deux épines, hormis quoi, je suis au ciel, ou peu s^en faut. Mais il faut savoir échapper au bonheur avant qu^il nous échappe. Je me prends donc, je me ramasse cœur, esprit et forces , et je vais jeter tout cela , et ces paperasses, dans le courrier qui part demain pour Commercy. J'irai jusqu'à cette ville, et mardi soir je te dirai pourquoi.
» Mes dernières minutes sont précieuses; il me reste cent courses à faire, mille coins à revoir, le cimetière à visiter à cause de sœur Gertrude et sœur Ursule, et puis les visiteurs à éviter, car il en vient quelquefois qui me reconnaissent et me font bavarder. Le ciel me gâte. Tout est lumineux, doux et parfumé autour de moi; merci, ma bonne mère, de m avoir donné une si belle page dans ma vie. Je t'embrasse de tout mon cœur qui t'aime toujours, toujours plus! J'envoie de bons baisers à ceux qui t'entourent et que je me réjouis tant de revoir; puis, je vais terminer un dessin de la vieille statue que la sœur me demande.
» Au revoir ! Salut à Gérald , s'il se souvient de sa sœur; sinon, non. Ta fille très-heureuse. »
Je sortais d'une maison ouverte sur la rue, où le frais ipinois d'Angèle m'avait attirée. J'avais mangé
des noisettes avec son frère qui avait mal au pied et que j'observais, pour en faire mon Simon Musnier (i). J'avais causé avec sa grand'mère et chauffé mes mains au grand feu qui cuisait le souper de la famille. C'était au coucher du soleil, et j-avais le cœur à Taise. Au lieu de retourner à la maison, je montai le village. Là , je rencontre une bande de fillettes de trois à six ans. Nous nous connaissions, grâce à mes bonbons et à mes portraits.
« Bonsoir ! Où vas-tu, madame de Paris?
— Je vais au cimetière, petites. Bonsoir!
— Nous allons avec toi , veux-tu?
— Je vais prier le bon Dieu pour sœur Gertrude et pour sœur Ursule; si vous voulez être sages, je vous emmènerai.
— Emmène-nous! »
C'était gentil de voir ces petites têtes se presser autour de moi. Toutes les fillettes que nous rencontrions se joignaient à nous; elles marchotaient en soufflant un peu, car nous gravissions le sentier menant au bois Chesnu. Angèle finit par demander qu'on la porte, et je la prends dans mes bras, tandis que je passe à Marie Viardin mon sac de voyage et mon album. Le petit ange tourne ses bras autour de mon cou et me
(i) Ce frère d' Angèle est au)ourd*hui s:rgent-fourrier dans la compagnie du capitaine Gérald. (Note de l'éditeur '
regarde au fond des yeux, comme si elle voulait voir mon âme , tout en me disant des câlineries. Un autre brin de fillette s^empare de mon manteau, à droite; sa sœur fait de même , à gauche ; une troisième tient ma robe par devant, une quatrième est sur mes talons. On babille , on m'interroge, on baisse les yeux, à mesure que Ton approche du grand dortoir
11 m'est resté de cette promenade un instinct d'amour maternel. Cette enfant dans mes bras, ces têtes blondes et brunes , à Taile de mon manteau ; le Pater que nous avons dit, à genoux sur Fherbe d'une tombe de religieuse, mère des intelligences de deux générations de femmes ; les sourires et les caresses un peu timides de ces enfants; tout cela m'-a feit éprouver quelque chose de tendre et de fort qui m'a prouvé que Je ne suis pas incomplète. Ce je ne sais quoi m'est resté dans le cœur. Il éclaire Pamour de ma bonne mère pour me le faire mieux apprécier; il 'échauffe mon cœur, il attendrit ma voix et mon regard pour tous les petits enfants.
Le curé de Domremy vint voir l'artiste, il bénii mon intention; il paraît vraiment s'intéresser à ma légende.
Le lundi, je courus partout. Je stationnai au bord
de l'eau, dans l'église, où je copiai les saintes, oii je
fis bénir mon chapelet et ma bague, dans la sainte
maison, dans le musée, chez la mère d'Angéle, chez
.466 JOURNAL DE MARIJ^-EDMEE.
M. le Curé. Enfin, voici six heures; je ficelle ma ^caisse, je supplie sœur Amélie de me dire ce que je lui <lois : grande lutte qui n'aboutit qu'à me prouver ma sottise, et je m'élance vers le courrier. O douleur! il est rempli. Que pensera tante Pauline? que dira jnère? N'y a-t-il pas une voiture de libre?
On me dit que je partirai demain; j'en prends mon parti et je dors une fois de plus à Domremy.
Le mardi 6 septembre, à six heures du matin, voici /ce que j'écrivis à mère, au cas oîi quelque embarras nouveau surviendrait dans mon voyage :
a Hier soir, contre son ordinaire, le courrier de Neufchâteau était plein comme un œuf. Donc, j'ai remis mon départ à ce matin, en passant par Neufchâteau. De là à Toul, de là à Nancy, de là à Saint- Dié.
» Mais au cas oîi je serais encore déçue ce matin, je prépare ce mot qui te dira que j'existe et que je .suis soumise à toutes les incertitudes qui menacent un voyageur en chemin de fer.
» Ne m'attendez plus, chères excellentes personnes; j'arriverai comme un voleur ou comme un oiseau. Je me réjouis de vous revoir, ce qui n'empêche pas que je quitte Domremy avec une très-grande peine. J'y ai pris racine, et l'on commençait à me cultiver si bien que je me croyais en terre natale. Raison de plus pour me sauver, car j'ai peur des paradis ter-
restres. Je crains de perdre celui où il n'y aura pas de serpent. »
Ledit billet cacheté, je le mis dans ma poche et, suivie des bonnes sœurs, je courus attendre le courrier au bas du pont, en face de Téglise et de la maison. Le courrier vint, il était vide. Je me glissai dans un coin.
Voici un chiffon de papier oti jMcrivis le même jour, à propos de cet instant du départ. Je vais le consigner ici, en compagnie d*un certain livre que j'ai lu à Saint-Dié et qui exprime cent mille fois mieux que je ne saurais le faire ce que je pensai dans ma patache, en contemplant ce cher village que je quittais avec un vrai déchirement de cœur.
Récit de mon départ de Domremy et de mon retour à Nancy, écrit dans l'auberge de Soulosse, de deux à quatre heures du soir, le 6 septembre 1869.
Au revoir, bonnes sœursî... me voilà partie.
Le soleil fraîchement levé poursuit Tombre à travers les bouquets de peupliers et de saules ; il frappe le mur blanc de l'église "et il y trace avec énergie la silhouette de Jeanne d^Arc. Elle me montre le ciel. Est-ce donc là seulement que nous nous reverrons, ô ma sainte bien-aimée? Ta bouche entr'ouverte me crie-t-elle encore le cri de ton départ? Ad Deuml
Eh bien, moi aussi, je me fie à mon Dieu, partons! toi à ta splendide carrière; moi, à Thumble et heureuse part qui m'est destinée. Je tourne le dos à la ville oli Ton m'emporte, et de si loin que je peux, je regarde ton village, ma chère oasis. Les brouillards montent et dévoilent tout le fourré du bois Chesnu qui se colore par-ci par-là d'une teinte d'épi mûr; mais la vallée garde ses tapis verts , tout semés de grosses bétes qui semblent à peine des points sur des t. Je cherche le pierrier du regard. Hélas I il y a tant de pierriers et pas un ange pour me montrer le sien !
Domremy s'enfonce peu à peu comme un oiseau dans son nid. Oh! que j'ai été heureuse dans ce nid-là!
« Nous n'avons pas le droit de nous arrêter plus » d'un jour au bord de notre route. Le ciel nous » condamne au travail... Moi, plus qu'un autre, je » suis condamné à accomplir un dur pèlerinage. Il* » est dans le repos des délices infinies, mais nous ne » pouvons pas nous endormir dans ces voluptés , car » elles nous donneraient la mort.,. Elles nous sont )} envoyées en passant comme des oasis dans le dé- » sert, comme un avant-goût du ciel. Mais notre » patrie ici-bas est une terre inculte que nous sommes » destinés à conquérir, à civiliser, à affranchir de la » servitude. Je ne l'oublie pas, et déjà je me remets » en marche, souhaitant que la paix des cieux reste » avec ceux que j'aime. » (Fragment de L...)
Je ne vois plus que la Meuse. Elle, du moins,
elle coule toujours au même endroit. Je te salue, ruban limpide comme le firmament et Tétoile; tu m'offres seul une image de Tabsolu. Tu es, toi qui, dans rinstant même, fuis mon regard sans laisser de place vide. Quand on te détournerait de ton lit (ce qubn ne fera jamais), tu serais encore et longtemps de Peau. Ta forme ne peut changer comme celle de la colline. On t'enferme, on ne te déguise pas comme la terre, et nous te retrouvons partout simple et pure, comme nous retrouvons noire âme, en frappant sur notre cœur.
Béni soit mon Seigneur, pour notre sœur Teau qui est humble, précieuse et chaste!
Le château de Bourlémont est vaillamment
perché sur une colline assez élevée. De là, jadis, les seigneurs pouvaient surveiller le pays, à peu près comme les magisters surveillaient leurs élèves, dans le bon temps oîi la férule aidait la mémoire et ouvrait Tesprit. Mais sœur Amélie m'a dit que les anciens seigneurs de Bourlémont étaient aimés de leurs vassaux et passablement honnêtes, si Ton en croit la légende :
Un des barons de cette illustre race, fait prisonnier par Saladin, revint chez lui dans l'espoir de se pro-curer une rançon. Son espoir fut déçu; il retourna se constituer prisonnier de nouveau en Palestine. Le Grand Turc fut ému, car il embrassa Thonnéte baron,
et il lui rendit la liberté sans plus de caution. De ces bons seigneurs, il reste un beau château, et peut-être un héritier, qui est, je crois, le prince d'H***. C'est là un titre fort honorable sans doute, mais de gloire, je n'en vois point ici. La religion, Tépée, Thonneur ont cimenté ce nom de Bourlémont durant des siècles à ce sol fertile et charmant. Passé quarante kilomètres à la ronde , on n'entend plus même ce nom ; on ne le comprendrait plus. Et pas loin de là, à Pombre d'une pauvre église, la vue d'une simple
masure fait pousser un grand cri : Jeanne dlArc!
Que ce nom traverse le temps et l'espace et qu'il tombe dans une âme, il y germe, et peut éveiller en Pologne une Émilia Plater, ailleurs des héros ou des enfants de Dieu. Qui a fait cela?
Ohl l'idée! grandeur et force de l'idée! fécondité incomparable, je te salue. Je te salue surtout, ô toi qui nous a communiqué l'idée pure, Verbe divin, lumière qui est venue en ce monde et que les hommes n'ont pas connue! O Christ, adorable fils de l'homme, c'est en face de la nature que nous comprenons seulement votre Divinité. Les cités et leur existence factice, nos modes éphémères de jouir et de sentir, nos pensées •étroites, nos méprisables systèmes passent et passeront toujours. Qu'importe qu'un pygmée te renie dans leurs murs! nos campagnes subsisteront avec leurs fleuves, leurs vallées, leurs collines et leurs
habitants. La nature ne peut servir de trône qu^à unseul Dieu. O Jésus, Il doit être simple et grand plusqu'elle, et, comme elle, accessible à tous. Et qui donc sera ce Dieu, si ce n'est Vous?
Donc, je pensais ainsi dans ma carriole; Tair
était doux, le ciel incomparablement pur, et j'arrivai à Neufchâteau.
C'était la ville où je devais payer ma voiture, aller voir un mercier en gros, jadis instituteur à Domremy et auteur d'une vie de Jeanne d'Arc; parler à un libraire quelconque afin qu'il reçoive les livraisons adressées à sœur Amélie. Je m'acquittai de ces devoirs. L'instituteur fut grave, le libraire, homme intelligent et bienveillant, m'offrit lui-même son concours pour me trouver des souscripteurs. Il avait une tête magnifique, un peu celle de mon pauvre père; son magasin était au courant de toutes les nouveautés;, enfin, il me semblait être en pays de connaissance. J'achetai deux volumes d'une encyclopédie nouvelle (Histoire du moyen âge, et Philosophie), pour goûter une mie du pain que l'on donne à mon peuple. J'allai prier à l'église et y penser à Elle, mon étoile, dont l'attraction m'attire au ciel. Puis, j'arrive au bureau^ du courrier. J'assure et je paye ma place, je recommande ma caisse et, comme j'avais encore trois quarts d'heure d'avance, j'annonce que j'attendrai la voiture, là-haut sur la côte qu'on voit d'ici.
«Oui, madame, soyez tranquille, on vous prendra au passage. »
Pour être plus tranquille, je me fais encore affirmer par deux voituriers que je suis dans le bon chemin, et j'y reste assise sur une grosse pierre , dessinant un clocher.
Mon voyage deviendrait un composé de toutes les billevesées imaginables, si je disais ce à quoi je pensais là- haut. Rien de subjectif n'y contribuait. Mais ce fut intéressant, à ce qu'il paraît, car, lorsque j'entendis les grelots du courrier, il fuyait, à mes pieds, sur une autre route que la mienne.
J'eus un instant Tespoir qu'on m'apercevrait, et qu'en montant une seconde côte, visible à l'horizon, on m'attendrait. Je pressai le pas, ce qui ne servit qu'à me précipiter plus tôt dans un régiment que j'étais bien loin de prévoir. Grâce à Dieu, j'étais à pied, et ce régiment était à cheval. Puisque le contraire n'était pas possible, mieux valait cela que l'égalité. Je me servis de mon ombrelle le plus adroitement possible, ce qui ne m'empêcha pas d'effrayer les uns et de faire sourire les autres. Le fait est que moi sur une grande route, par un soleil tropical, sans escorte et marchant contre un régiment de hussards, c'était original. Cela ne servit qu'à me faire penser à Jeanne d'Arc allant à Chinon, ou peut-être même allant, pauvrette et seulette, de Neufchâteau à Toul, faire juger son fameux procès de mariage.
Voilà qu^au milieu des soldats j'avise un gamin leste et fort :
« Cours après la voiture qui monte la côte là-bas, lui dis-je; dis au conducteur qu'il m'attende, et je te récompenserai. »
Mon page s'élance, et je le suis. Il revient rouge, essoufflé et tout joyeux, me dire qu'on ne peut m'attendre, mais qu'on s'arrêtera à Soulosse une demiheure, et qu'en me dépéchant, j'y peux arriver. Je lui donne une pièce pour sa peine, j'ôte mon waterproof, je soupire et je prends mon parti de marcher sans espoir. Je ne rencontrai* qu'un berger sur ma route; il me dit que je n'arriverais pas à Soulosse avant une heure et demie, ce qui fut vrai.
Pour me distraire, je me mis à chanter des cantiques à Jeanne d'Arc ; cela ne m'empêcha pas de songer aux dangers qui hérissent les voyages et surtout les voyages des voyageuses. Par exemple : — Si quelque voleur sortait du bois qui est à ma droite? — S'il y avait un chien enragé dans ce fossé? — Si un fou furieux me donnait un coup de bâton? — Si quelque jeune officier m'offrait son bras pour me protéger? — Si une veine de mon cœur se rompait? — Si j'avais une extase, ou si je me donnais une entorse?
Eh bien, malgré toutes ces hypothèses, il me fut impossible d'avoir peur un seul instant, preuve que je suis une pécheresse endurcie.
Ce groupe de toits qui- remplit un des creux de la vallée et ce joli clocher si bien perché là-haut doivent s^appeler Soulosse; et là-bas, ce point qui remue sur la côte, c'est ma voiture, elle part; je suis perdue, c'est dit, et j'en suis consolée.
J'arrivai donc en philosophe; mais comme je mourais de soif, de fatigue et de chaleur, j'avisai l'auberge qui se trouvait à l'entrée du village.
Un gros homme roux était sur la porte. Je lui contai mon histoire très-brièvement; il alla chercher sa femme pour y comprendre quelque chose, et quand il en eut obtenu la permission de parler , il me répondit. Alors je sus : I* que pour un empire on n'attellerait aucun cheval à aucune voiture pour me conduire à Toul; 2« que le courrier venant de Toul repasserait à quatre heures du soir; 3» que celui retournant à Toul passerail à six heures; 4» que Ton consentait à me faire une omelette.
Après m*être lavée, peignée, bouclée, brossée, je mangeai mon omelette, et grignotant un morceau de pain pour mon dessert, je dressai mon plan de conduite. Mon sort se compliquait, à la pensée qui venait de m'envahir. Si le reste du régiment arrivait tout à l'heure à Soulosse et s'il y campait, on aurait bien le droit de me prendre pour une aventurière. J'appelai Taubergiste :
« Combien y a-t-il dç kilomètres d'ici à Toul?
— Trente-cinq. »
Impossible d'y atteindre à pied avant la nuit! Mais je ne pouvais supporter Tidée de coucher dans cette auberge, au cas où elle serait envahie par un régiment. Je me dis qu'il fallait me gagner quelque brave femme du village, et, dans ce. but, je fouillai du regard toutes les huttes habitées par de bonnes vieilles. Quand j'eus bien causé avec une jolie petite fille, que je Teus séduite par mes sourires et une médaille dorée, je me décidai à gravir la charmante colline, au sommet de laquelle mon aubergiste m avait conseillé d'aller dessiner le pays, en attendant mon courrier. Il m'avait dit qu'on appelait cette, église Saint-Élophc, et comme j'avais vu la statue de ce saint dans l'église de Domremy, je demandai sa légende.
« Dame! mademoiselle, c'est tout simple. Du temps de l'empereur Julien, il y avait ici un diacre appelé saint Élophe; il convertissait les idolâtres en compagnie de ses sœurs, sainte Épagnotte et sainte Manne; on les a fait mourir, en compagnie d'autres bons chrétiens comme eux. Il y avait sainte Suzanne, saint Eucher et beaucoup d'autres. Quand on eut coupé la tête à saint Élophe, il l'a. prise entre ses mains, il a monté la colline, et, arrivé là-haut oli vous voyez l'église, il s'est assis sur une grosse pierre qu'oq y voit encore. Là, on dit qu'il a prêché et converti des païens; après quoi , il est mort et on l'a enterré. »
O saint Élophe, protégez-moi? Et j'oubliai le régiment, et mon auberge, et mon projet de logement chez la grand'mère delà jolie petite fille... Je vivais du temps de Julien. La colline était déjà campée au-dessus de la rivière. On y montait à travers des fleurs aussi fraîches et sous un soleil non moins brillant. Le diacre, ses sœurs, sainte Suzanne, leur amie, saint Eucher et les autres avaient la même foi , le même ardent amour, la même espérance qui fait tressaillir mon âme, quand je vois une croix , ou quand je prononce le nom du Christ. Ma solitude se peupla d'un seul coup; la cohorte romaine aurait remplacé le régiment de hussards, que je n'aurais pas éprouvé la moindre inquiétude, et je continuai à gravir Tétroit sentier qui m'enfonçait dans la mousse, le lierre et les liserons blancs, comme une sainte dans une niche. Je parvins au plateau sans avoir vu , ni entendu personne.
J'entrai dans l'église nouvellement restaurée, mais qui a conservé sous le badigeon un air de vieille noblesse. On a même respecté certaine légende de saint Élophe que j'ai copiée et analysée durant une heure , après avoir prié de toute mon âme, devant la traditionnelle statue couchée dans le chœur, sans doute à la place oti l'on enterra le saint diacre. Ce fut là que je dis mon Angélus, au son joyeux de la cloche, sans que le sonneur devinât ma présence et sans que je le visse non plus. J'éprouvais un grand charme à être
agenouillée ainsi, près de la grossière statue de ce jeune Gallo-Romain, Tun des apôtres de mon pays. Ma gerbe de fleurs embaumait la pierre insensible et noire dans laquelle on avait sculpté son souvenir. Les oiseaux entraient et sortaient par les portes entr'ouvertes, après avoir voleté sans crainte autour de nos têtes. En les suivant de l'oeil, je m'apercevais, au dehors, que le petit mur du cimetière qui enclavait l'église et lui servait de balcon tranchait en blanc sur le ciel , où se découpait aussi le profil tourmenté d'un grand chêne. On aurait pu croire que la mer roulait en dessous de notre fière colline. Après le carillon de VAngeius, et sauf les petits cris inquiets des hirondelles, je n'entendis rien. Je m'enivrai longtemps de ce religieux silence, mais non plus dans Téglise, oti l'on ne doit pas rêver. J'étais passée dans le cimetière, et, après avoir visité toutes les tombes, je finis par m'asseoir dans l'herbe, au pied du marbre neuf qui recouvre la tombe du dernier curé, le restaurateur de l'église, le père des pauvres et le ministre du ciel, dans ce coin perdu de notre vieille patrie. A tous ces titres, il me semblait le connaître; mais si je m'assis près de lui^ ce ne fut pourtant qu'à cause de saint Élophe. Je venais de découvrir une vieille petite statue, débris de quelque pilier de l'église, qu'on avait jeté là, avec d'autres sculptures très-mutilées. Celle-là était entière. D'un côté, un vieil évêque tenant une crosse; de l'autre, un jeune homme aux longs cheveux ,
drapé à la romaine sous une saie gauloise, et tenant un livre ouvert. Évidemment c'était un saint Élophe représenté, avant son supplice, adossé contre son évéque dont il avait continué la mission. Cette jeune tête , moins lourde que la tête coupée, avait un caractère de noblesse, de grâce et d'intelligence qui mMntéressa vivement. Elle ressemblait beaucoup à une autre tête, presque enfouie dans le mur recrépi de Téglise. A droite de la porte d'entrée qui s'ouvrait devant moi , deux visages de femme jeunes et doux, à l'expression triste et chaste des chrétiens de la primitive église, se penchaient, à droite et à gauche du jeune diacre.
Assise dans les herbes vigoureuses du cimetière, sous un ciel pur et brillant, ne voyant que les branches du grand chêne noir et le mur bas auquel s'adossaient pêle-mêle les croix vieilles de cent ans et plus, devant la petite crypte qui protège l'énorme pierre où saint Élophe prêcha son dernier discours, je pensai beaucoup , tout en dessinant la statuette double.
Plus tard, lorsque je lus le livre déjà cité, je fus étonnée, saisie en lisant la page que je vais transcrire ici. Il me sembla qu'un ange avait transcrit mot pour pensée tout le poëme que la compagnie de saint Élophe, de sainte Manne et de sainte Épagnotte m'avait inspiré intérieurement sur le sommet de la colline qui fut baignée de leur sang, après avoir été le témoin de leur sainte et généreuse vie. J 'embrassais la colline et Dom-
remy dans une même passion, et Jeanne eut la meilleure part dans mon hymne muet.
« O mânes amies, âmes sympathiques! vierges qui avez comme moi marché dans le silence sur les tombes de vos sœurs! vous qui avez respiré ces parfums que je respire et cet astre qui me sourit! vous qui avez peutêtre aussi connu les orages de la vie et le tumulte du monde! vous qui avez aspiré au repos éternel et qui en avez senti Favant-goût ici-bas!
» O vous, suriout, qui avez ceint Tauréole de la foi et qui avez passé des bras d'un ange invisible à ceux d'un époux immortel, chastes amantes de l'Espoir, fortes épouses de la Volonté! me bénissez- vous, ditesmoi, et priez-vous sans cesse pour celle qui se plaît avec vous plus qu'avec les vivants? Est-ce vous dont les encensoirs d'or répandent ces parfums dans la nuit? Est-ce vous qui chantez si doucement dans ces mélodies de l'air? Est-ce vous qui, par une sainte magie, rendez si beau, si attrayant, ce coin de terre et de fleurs où nous reposons, vous et moi? Par quel pouvoir l'avez-vous fait si précieux et si désirable que toutes les fibres de mon être s'y attachent , que tout le sang de mon cœur s'y élance , que ma vie me semble trop courte pour en jouir, et que j'y veuille une petite place pour mes os, quand le souffle divin les aura délaissés? »
Le courrier me prit en passant, à peine avais- je ter-
miné cette prière. Il m'emporta à travers un charmant pays et plusieurs villages, jusqu^à Toul , oli je trouvai un train.
Arrivée à onze heures et demie du soir chez l'excellente tante, qui me reçoit à bras ouverts. Je dors bien, et le lendemain j'arrive à Saint-Dié où je rejoins mère et mon Gérald.
Jeudi 4 noTembref Nancy.
Semaine des morts. Cela viendra bientôt, mais j'ai peine à l'attendre,
<c O bienheureuse demeure de la cité éternelle! »
Tout en s'élevant au-dessus de la terre, il faut que notre âme s'y incline encore, et là, comme un miroir fidèle , il lui faut refléter tout ce qui passe sans en rien conserver. Ah ! qu'il serait plus doux et plus simple de se tourner uniquement vers vous , pays d'étoiles et de nuages! Mais être homme, et femme surtout, quelle horrible tâche d'équilibre à accomplir!
Oui, tu aimeras, ô mon cœur! maïs ici et non pas là, mais plus loin qu'ici, mais seulement jusque-là!
Tu croiras, ô ma raison î mais ce sera à force de poursuivre et de fixer la lumière ; mais en fermant les yeux et en garrottant tes ailes, quand la foi te mènera par ce chemin. Je suis lasse, et j'aspire... au repos éternel.
Mercredi 17.
J'ai vingt-quatre ans depuis hier. Je suis une femme par la maturité du cœur, une vieillesse par Tabsence du désir, une enfant par la sincérité de la conscience. Je crois en Dieu , j^aime le Christ, et je veux agir pour leur gloire; le tout avec passion. Auprès de ce foyer qui m^anime et me soutient assez pour que je sois heureuse, au milieu des choses incomplètes de la terre, toute flamme pâlit et tout sentiment se calme. Telle est ma nature, et j^en rends grâce à Dieu. Mais, ô nature! il faut te cultiver, et tu me coûtes beaucoup de peine... Quand donc viendra la moisson?
Landi 22.
Aujourd'hui il m'est venu à l'esprit une idée que je dois à Dieu d'abord, puis à mon bon ange, et que je ne veux pas oublier; c'est pourquoi j'écris :
« Poursuis ton chemin dans la force et la simplicité
de ton cœur; bois goutte à goutte la vérité dans Pheure
présente qui tombe du ciel pour alimenter ta vie. Dieu
seul est ton amour; il est ton espérance, parce qu'il est
seul la .source oti tu dois puiser le bonheur. Ce qui
t'inquiète est un nuage; il passera devant le soleil dont
il n'aura pas diminué la chaleur ni la lumière, et tu
retrouveras cette splendeur et cette douce influence
qui sont nécessaires à ton être obscur et froid.
» La cause! Mais ton instinct te crie son nom vivant. Les Sages de la terre et ceux qui se disent inspirés de plus haut répètent le cri de ton cœur. O mon âme! pourquoi donc es-tu triste et pourquoi te troubles-tu? Après rÊtre, cause suprême, il y a le bien et le mal <lont la raison d'éire est la loi. Tu la connais, cette loi , tu lui as voué ta liberté et la passion de ton cœur. Fais donc ce que tu dois et laisse faire à Dieu »
Et je suis rétablie sur le terrain solide et dans l'air pur de la confiance et de Tamour. Merci, voix céleste «et consolante, vous qui parlez à l'âme la plus infime et la plus humble le beau langage dont notre sœur Cécile avait appris le secret dans vos leçons mystérieuses! Merci, voix du silence, voix que notre sœur Jeanne entendit un jour avec Touïe, comme tout chrétien vous entend avec son âme !
Jeadi 9 décembre.
Être fidèle à mon journal! Deux avantages : i" celui •de devenir laconique, car j'aurai beaucoup à écrire et fort peu de temps ; 2« peser ma vie et la trouver légère. -Et, pour cela, être exacte à tout dire et très-attentive à m'observer. Mon intelligence a besoin de clarté; mon âme, et surtout ma volonté, a besoin d'une règle à la fois aiguillon et frein. Il me faut chercher tout cela partout, au dehors et au dedans
Seigneur! les enfants mangent le pain à la table du
Père; mais les petits chiens qui errent dans la salle ne peuvent^ils en lécher les miettes?
Seigneur, Seigneur, une miette de vérité! Pardonnez à l'orgueil de ma parole. Mon cœur se connaît et se reconnaît bien misérable.
Seigneur, répondez-moi I Le calme qui subsiste au fond de mon cœur est-il un endurcissement produit par l'orgueil?
Mardi 4 janvier.
Conversation avec X***. Je n'ai jamais rencontré une intelligence qui s'accordât mieux avec la mienne, et je crois bien que si cette personne comprend tout de même que moi, c'est qu'elle doit sentir à peu près comme moi. La liberté et la personnalité sont en elle une passion dévorante.
Uadoration du beau , la recherche du vrai , l'aspiration au bien parfait ne sont pas seulement en elle des manifestations supérieures de sa vie, elles sont sa vie. La priver de ce désir immense serait Tétouffer. Quelle grande et belle âme!
Je puis bien le dire, après avoir osé me comparer à elle^ car notre ressemblance ne tient qu'au sol qui nous a nourris, à Tair dans lequel nous croissons, au ciel vers qui nous tendons. Le chêne et le roseau sont tous deux des végétaux. Voilà l'analogie. Le chêne est puissant, le roseau est £aiible. Voilà ce qui les empêchera toujours d'être frères et d'agir en commun.
Mercredi 13.
Il y a deux tristesses : Tune qui nous révèle ce qui nous manque, et Tautre qui nous montre ce à quoi nous manquons. L^une tient à notre nature, et Pautre à notre volonté. L'une fait notre grandeur, l'autre prouve notre bassesse.
Comment naît la première? Je Tignore, mais je sais bien qu'elle fait souffrir sans impatience ; qu'elle adoucit le regard et la voix, qu'elle trompe la volonté, qu'elle attendrit le cœur et qu'elle endort tous les désirs.
La seconde s'agite en nous comme une couvée de serpents; elle nous étreint la gorge et nous inspire un dégoût invincible pour les choses et les hommes, et même pour Dieu ; et malgré cela elle nous pousse à la recherche de je ne sais quoi. Elle s'éveille en nous après un excès de n'importe quelle nature. C'est la punition immédiate de l'abus de la liberté.
La première s'appelle la mélancolie et* la seconde l'ennui.
Samedi 33.
Je connais maintenant la source de la sympathie que j'éprouve pour le Père Didon Dès l'âge de dix-sept ans, le Père Lacordairea conquis cette âme; il lui^a révélé le monde que j'ai reconnu pour ma patrie.
Nous ignorons les forces de notre âme; les circon-
486 JOURNAL DE MARIE-'EDMlvE.
Stances nous révèlent à nous-même plus que l'analyse la plus subtile ou la critique la plus sincère. Cest cela qu'on appelle Texpérience. Voilà ce qui m'inspire tant d'intérêt pour tant de choses. A cela tient l'ardente curiosité de mon enfance, quand je rêvais de vivre bohémienne et princesse, soldat et religieuse, actrice et fermière. J'aurais voulu incarner mille fois mon âme
Mardi i« féTiier, le soir.
Ma tête s'alourdit et mon cœur se gonfle... Sus, Marie- Edméel où t'en allais-tu? En Orient, n'est-ce pas?... Je voudrais, je voudrais... allons donc! Est-ce que vraiment tu veux quelque chose autre que mourir dignement?
C'est ainsi que je me relève et que je reprends courage. Je monte au-dessus de tout, et je regarde la réalité de ce qui m'attirait.
O Dieu, Dieu Sauveur, quand vous verrai -je? Quand me dégagerez-vous de ces liens qui m'empêchent de vous voir et de vous approcher? Mon âme est altérée, c'est bien le mot. Oui, j'ai soif, et toutes les sources humaines me dégoûtent ou s'épuisent, sans me rafraîchir les lèvres. Ne me dites pas que jç les ignore, hélas! Je les connais bien, et ce n'est pas à d'autre qu'à Dieu et à mon ange que je dois de n'être pas empoisonnée
Mardi i5.
Ma livraison est en retard; pauvres feuillets, oîr vous en allez-vous?... Ah! puisse un seul de vous, tomber sous les yeux d'un enfant, et lui donner aussi pour idéal ma sainte bien-aimée! Que je lègue ainsi à quelque jeune cœur le feu qui dévore le mien , cette flamme de Penthousiasme qui se ravive, au souffle de tous les grands génies ; cette flamme qui me préserve de la glace du stoïcisme et de la fange des épicuriens.
Mon Dieu, que je suis encore jeune! Et pourtant je vieillis, car je commence à comprendre que je pourrais vivre sans mes passions. Il y a des instants où je m'assieds, oîi je compte mon trésor; pas un sou n*y manque, hélas I oui ; mais le filet s'use.
Vendredi a a.
Le cours de M. de Margerie était charmant. If s'agissait de l'amitié, à propos de Montaigne et de la Boétie. Quelle singulière sympathie que celle de ces deux âmes! On n'y comprendrait rien, on crierait à la fatalité, si l'on ne connaissait que les deux sortesd'amitié dont M. de Margerie nous fit d*abord la juste analyse : Amitié d'intérêt, amitié de sympathie pure;, la première qui peut se résumer en deux mots, un.
être qui vous aime; la seconde, un être que nous aimons. L*amitié vertu contient ces deux essences, l'utilité et le charme; mais elle leur donne un but élevé qui les développe dans la beauté et la bonté, et les contient dans la juste mesure, nécessaire au perfectionnement des deux amis.
Montaigne, Tépicurien et le sceptique, n'en était pas moins un esprit dMlite, doué de qualités remarquables ; mais chez lui , les sens étaient les plus forts, et il est vraiment providentiel qu^un être spiritualiste Tait approché et en ait été aimé si passionnément.
La vertu vivante et attractive de la Boétie a dû conserver dans son âme les lueurs de religion qui ont éclairé sa mort, après avoir peut-étrç évité de plus grandes souillures à sa vie. Etienne de la Boétie lui-même a dû gagner beaucoup à cette communication d^àme avec Montaigne. Son penchant au stoïcisme Teût peut-être entraîné vers la dureté et la froideur, et vers la stérilité intellectuelle et morale qui résulte de ces deux tendances. A cet excès, Montaigne faisait, hélas! une fameuse digue.
Dimanche 20.
Quelle singulière machine que Têtre humain! Je suis dans une phase horriblement raisonneuse, à ce que dit mère, et grâce à Dieu, je crois qu^elie a
raison. Mais comment me tirer de là? — En suivant le fil de Teau? — Cela serait bon, si j'étais certaine d'être sur une paisible et modeste rivière; mais je sens qu'il n'y a pas de rives pour le flot qui me porte. Je puis être sur un océan ou sur un lac, et, si je m'abandonne à l'élément instinctif de ma vie, je puis rae briser contre les écueils, ou m'endormir dans une stabilité mortelle.
Vivre d'instinct, moi! mais quel est mon instinct d'abord? — Celui du marbre ou celui de l'aigle? — Je me sens l'un et l'autre. Quelque chose de moi s'harmonise avec tout, excepté avec la boue, et encore je comprends que la satiété fasse glisser de tous les plaisirs à toutes les infamies. Je comprends cela depuis que j'ai l'âge de raison.
Pas d'excès, le juste milieu. Quelle règle facile à suivre, si l'on pouvait la définir! Mais cet idéal est relatif à tant de vérités indéfinissables qu'il me semble impossible à contempler clairement.
Oh! le rassasiement céleste! Le ciel! le ciel!
Il y a des instants oti ce désir devient une passion plus ardente que tout ce que j'ai vu de passionné dans les autres cœurs. Ce cri part de mon âme que tout déchire aux heures de souffrance; il me soulage, et je me sens presque douce , en fermant ce livre oîi je l'ai exhalé.
Mercredi 2 mars.
(( L'ordre est parfait, si Ton aime Dieu plus que soimême, soi-même pour Dieu; le prochain, non pour soi-même, mais comme soi-même, pour Tamour de Dieu. Oh! que cela est droit, que cela est pur! Toute vertu est là dedans. » (Bossuet.)
Quel admirable commentaire du grand précepte de la loi nouvelle! Quelle règle simple à suivre pour pacifier son cœur, établir son esprit dans la justice et satisfaire toutes les aspirations légitimes de sa nature sans excès !
Dimanche ao.
J'attends, et je me réfugie dans la Providence, comme un enfant dans les bras de sa mère.
Jeudi 34.
Allons, courage, mon cœur! bats, palpite,,
fais-moi trembler, rougir, souffrir, tant que tu voudras vivre; qu'importe si tu ne jouis pas de ce qui passe, si tu palpites cent fois plus fort pour TÉternité, le Bien suprême et la Beauté !
Samedi saint.
c( Oli donc avez- vous mis mon Sauveur? Je le cherche, il n'est plus dans le tombeau»... Mon âme ne le cherche
plus dans la mort, car le Christ est ressuscité. Toi aussi, passe par les douleurs, les séparations, les déchirements, puis ressuscite au troisième jour. Mais imite le modèle incomparable; ne te laisse approcher par aucune tendresse humaine : Ne me touche\pas!
Samedi 7 mai.
Le mois de la Vierge a perdu sept étoiles. Notre jardin est aussi frais qu^une jeune fiancée. Moii* Moi, je regarde et n*ai qu'un vrai désir au fond du cœur : celui de ne pas survivre à ma belle saison.
Mais ce désir est humain et méprisable; il n'a guère de fortes racines, ô mon Dieu, puisqu'il ne vient pas de vous! Prenez-moi vieille ou jeune, pourvu que vous me preniez à l'heure de la miséricorde; ô mon Père, j'ai confiance en vous!
Finir un livre , cela ressemble à une mort. Et néanmoins, j'ai beau faire, je me crois encore jeune. Vanité! Je ne veux pas relire une seule page de ce livre, avant de le fermer pour longtemps. De quoi l'ai-je rempli? Des débris du printemps et des pailles de la moisson. Rien de marquant, et plus même de désirs pour la terre. Mon cœur est las, non de souffrir, mais de vivre. Voilà donc où j'en suis. Seigneur! Je suis une terre stérile. Seigneur Jésus, envoyez votre Esprit, et tout sera créé, et vous renouvellerez la face du monde.
Dimanche 8 mai.
Saint Michel, obtenez-nous de Dieu le don de Force. Soyez béni pour notre délivrance, et gardez-nous pour rheure du péril suprême l'invincible espérance de notre sœur Jeanne d'Arc.
Sœur, ange, amie, toi que j'aime de toutes les forces de mon âme; toi qui m'as sauvée de Pesclavage dans la personne d'une de mes aïeules; toi qui croyais à la justice, à la liberté, à la victoire, obtiens-moi quelques étincelles de ta foi , de ton espérance et de ta vaillante charité.
Aujourd'hui, pèlerinage à Bon-Secours; lu en chemin un passage du panégyrique de Jeanne d'Arc par Henry Perreyve :
Et exsultavit spiritus meus in Deo saluiari meo!
Dimanche 32 mai.
J'ai communié aujourd'hui. Il ne faut rien moins que ce récent souvenir pour effacer celui qui vient de dominer toutes les impressions de ce jour. Mais qu'il y réussit biani Alors mes yeux humides s'éclaircissent, mon cœur se soulève librement, je respire et me sens envahie par un calme doux et fort qui ne détruit rien sur son passage, mais qui fait place à Dieu.
O Christ! restez là, voyez; à cette place vide, où au-
cune idole n^a jamais pénétré, vous ne régnerez pas sur des ruines, mais sur un chaos dont votre parole seule peut tirer un monde. Jésus, vous êtes ma voie, ma vérité, ma vie! Vous m'êtes vraiment plus cher que tout ce qui m'est cher, et la mort qui me délivrera sera mon plus beau gain.
Lundi a3.
Chez madame d'H***, où j'ai esquissé la chambre mortuaire. Auparavant, tandis que nous examinions ensemble les différentes photographies de son mari, son fils est entré dans le salon. Comme il était en harmonie avec tout ce qui nous entourait I
Jeadi 9 juin.
Aujourd'hui, comme je donnais une leçon à un charmant petit garçon , il m'est venu à l'esprit que ce devait être un bonheur incomparable de chérir, d'élever, de soigner un petit être de cette sorte; cette idée ne m'était pas nouvelle; mais ce qui m'étonna, ce fut de sentir que ce frémissement tendre qui venait de m'émouvoir avait eu déjà d'autres causes. Oui, c'est ainsi que j'aime tout ce qui m'est cher en ce monde.
Lundi i3 juio.
Ce matin , le temps est splendide. L'étroit jardin du voisinage, oîi se trouve ma statue bien-aimée, s'est rempli de roses qui me parfument et s'épanouissent sous les caressants rayons de l'été, et néanmoins je suis triste.
Je m'interroge... Que te manque-t-il? car la tristesse est un vide qui réclame une plénitude. Que te faut-il donc? — En serai-je à cette heure oîi Ton me dit que J'arriverai comme toutes les femmes? Me faudrait-il aimer? Aimer; mais est-ce que je n'aime pas? Que manque-t-il à tout ce qui me séduit pour devenir des idoles? — Rien, si ce n'est chez moi la volonté de les adorer.
Et comme vous, ne suis-je pas attirée, émue, fascinée par les beautés humaines? Croyez-vous que je n'ai pas éprouvé leur incomparable puissance? Mais jamais, non jamais, elles ne m'ont vaincue; jamais elles ne m'ont absorbée tout entière comme cet attrait fort et doux qui me réclame avec une force dont le paroxysme doit être la mort. Quoi que j'éprouve, je sens que la passion humaine, si dévouée, si pure qu'elle soit, est une déchéance pour la femme; l'autre, la passion divine , nous élève et nous rassasie
Mercredi 1 5 jain.
Se laisser vivre I voilà ce qui me tinte aux oreilles à tout propos de conseil. Mais si j'adoptais ce principe, oli en serais-je, moi qui n'ai de vie personnelle que juste ce qu'il faut pour sentir que je suis ?
Dix heures du soir.
Qui m*aurait dit ce matin que je me coucherais ce soir au chant de la Marseillaise, entonnée sur la place royale de Nancy?... Jusqu'à deux heures, c*estun va-et-vient de nouvelles incohérentes. Survient M. M*** qui arrive de Toul , et qui parle à mère des préparatifs d'outre-Rhîn. Mère s'inquiète assez pour que je tressaille à mon tour. Bientôt mon cœur se gonfle de cette marée terrible qu'on appelle un pressentiment.
La Lorraine sera vendue et Gérald peut-être tué, rien que celai Mais Gérald peut devenir un héros, un Cincinnatus, et la Pologne ressusciter
Jusque-là, nous répétons à mère que ce bruit n'est peut-être qu'une ruse nouvelle, lorsque vers six heures je monte dans la chambre , oîi l'on m'appelle pour me montrer la dépêche télégraphique donnée par notre journal : Déclaration de guerre à la Prusse»
Que Dieu nous soit en aide, et qu'il nous pardonne! Oui, qu'il nous pardonne, car nous avons largement
mérité la punition qui s'avance. Plus que les autres crimes, la lâcheté ne se lave que dans le sang... O Pologne, ton abandon crie vengeance!
Le soir, dans la chapelle de Bon-Secours, tandis que mère allumait un cierge, la raison d'être des fléaux historiques, tels qu^une tyrannie, une guerre ou une peste, me tourmentait l'esprit.
L'expiation inerte et inutile est-elle un fait ou une loi du plan divin? Je crois que la douleur, pour la société comme pour Tindividu, est destinée à relever la nature humaine en la purifiant, mais à la condition d'être comprise.
Si quelques caractères énergiques réussissent à nous montrer nos fautes, il est clair que le châtiment nous les rendra sensiblement odieuses; nous les fuirons mieux, et nous marcherons plus allègrement vers ridéal. Sinon..., si la guerre est subie comme un égorgement de porcs, nous reculerons de quelques pas en arrière, et nous arrangerons notre bouge pour nous y rendormir. Plutôt mourir que voir cela?
Samedi i6.
En allant à la messe, je fais comme tout le public matinal, je lis la dépêche dernière. Cette pièce sera curieuse à étudier dans quelques siècles. Puisse-t-elle apprendre à nos arrière-neveux ce qu'il en coûte de dire : Oui, aux gens qui peuvent vous dire : Meurs!
A trois heures, lettre de Gérald. Dieu soit béni! Tondre, triste et courageux, voilà bien tout mon frère. Il clôt sa lettre, au moment où il apprend la nouvelle définitive. Maintenant, où est-il?
Lundi 25.
Trente mille hommes campent autour de nous. Ils sont allègres et beaux. On dit que la moitié de cela restera sur un champ de bataille, grâce aux machines prussiennes.
Je suis aride comme notre sol. Quelque chose est desséché en moi. J'ai soif de fraîcheur, d'ombre et de pain, autrement dît, de solitude. Ce qui m*attriste le plus, quand je redescends ainsi le courant qui nous emporte vers la mort, c'est d'avoir fait halte dans un îlot plus ou moins fleuri.
Vendredi 5 août.
Il pleut ce soir. J'allais dire : On pleure. C'est que tout est lugubre autour de nous. On bat la générale... Qu'est-ce que cela?
Dix heures du soir.
Nous venons de la gare. A peine si nous avons vu quelques braves gens isolés au coin des rues, sous les becs de gaz qui égouttaient sur leur tête; ces gens-là parlaient du départ immédiat de notre garnison.
Nous passons la porte (la porte où passent les morts que Ton conduit à Préville), nous tournons près de l'hôtel d'Angleterre, et la vaste place de la gare s'ouvre devant nous. Elle semble une grève éclairée tristement par deux cierges de femme de pécheur. Au delà de ses grilles, un bruit sourd et vague palpite, monte, éclate, de temps à autre, dans un cri quelconque. La foule est là. Que dit-elle? que fait-elle? Le dépôt s'en va. La garde mobile seule reste pour nous garder.
Lundi 8 août.
Samedi, mon Dieu, quel réveil!
Je me levai plus tard qu'à l'ordinaire, nous avions mal dormi. Jeannette annonce à mère qu'une grande bataille a été perdue, que cela se dit sur la place où sont affichées les dépêches. Mère se hâte et court sur cette place; elle en revient bientôt tout en larmes et ne me jetant que ces mots : « Wissembourg... Massacrés, surpris, la nuit! »
Il m'a semblé alors que quelque chose se brisait dans ma poitrine. Pauvre bonne mère! Nous pleurions ensemble; mais sa douleur était plus forte et la mienne plus accablante
Après avoir lu les premiers détails que le journal donnait sur cette affaire, la mort du général Douai, la tuerie des turcos, l'héroïsme des vaincus par le nombre,
il m'est venu Pidée que Je pourrais bien partir pour Wissembourg, le chercher blessé, le voir mort, ou même ne voir que la terre de ce lieu d'agonie de mon frère; qu'importe que ce soit peu, pourvu que ce ne soit pas rien !
Il me faut un sauf-conduit. J'irai le demander au général de Lacharrière, et j'y vais. Je rencontre sa fille Renée et sa mère. C'est la Providence qui nous rapproche, car madame de L*** venait précisément à la maison , demander si nous avions des nouvelles da Gérald. Je lui explique mon projet.
« Je vous comprends, me dit-elle; mais une femme^ seule... — Oh! madame, ne puis-je agir comme si: j'étais le frère de mon frère? » Elle paraît me comprendre et m'approuver, et me conduit à la subdivision.
Le général est seul , en bourgeois, devant une grandetable, perdue dans un immense salon démeublé. Il nous conduit dans sa chambre. Madame de L***, qui voit mon émotion, lui explique tout. Il tranche la question, en me disant que le 78' seul n'a pas donné. Il va aux informations, en revient et continue à me rassurer. Cependant il évite mon regard avec une sorte d'impatience fébrile. Néanmoins, je crois qu'il ne me trouve pas extravagante , et que j'aurais fini par obtenir un sauf-conduit si... ah! oui, si le chemin eût été libre. Voilà ce qui peut-être préoccupait tant le gêné-
rai. Il savait qu'en ce moment, à Theure même, le sol français était envahi et qu'on se battait à Wœrth
Journée da dimanche 7 août.
A six heures du matin, je vais à la gare, où je trouve la mère d'un officier du 74". Elle est là depuis la veille, à une heure. Pauvre femme! Je la décide à rentrer, chez elle prendre un peu de repos, après avoir demandé à Tune des demoiselles Ehrmann de la Saire prévenir de l'arrivée du premier train de blessés.
A l'entrée de la place royale, je suis abordée par l'excellent M. de R***. C'est lui qui me mène lire la dépêche affichée devant le théâtre. Elle se termine par ces mots : L'ennemi est sur le xERRrroiRE.
Ce coup m'a rendu je ne sais quelle forcé extraordinaire; je me suis retournée vers la place pour y trouver quelques hommes à qui jeter un cri d'espoir, je n'ai vu que des groupes abattus et disséminés.
J'arrive à la messe, où je pleure abondamment, sans remords d'être faible, car j'entends dire que le Christ a pleuré sur Jérusalem. O Lorraine, Lorraine I boulevard héroïque de la vieille Gaule, tu vas donc la livrer aux ennemis !
ANNÉE 1870. 5oi
Lundi.
Nous revenions jeudi soir du camp de Tomblaine, où j^avais dessiné le profil d'un cheval blanc pour ma dernière gravure de Jeanne d'Arc. Mon cousin Louis nous salua d^un bon et fin sourire, en voyant mère distribuer des cigares à un artilleur. Aujourd'hui le camp est désert; plus rien. J'essayai de dire mon chapelet.
Priez pour nous, maintenant, nunc! O Vierge Marie ! sur quelles misères j'appelle votre secours ! Où est mon frère, mon Gérald? Où va Tennemi? Que devons-nous faire?... Nous fuyons en ce moment... Pourquoi fuir? Qu'est-ce que je crains, moi? Rien. Ma pauvre mère, tout... Si j'étais utile à Nancy, je trouverais en moi de quoi persuader mère; mais puisqu'il ne m'est plus permis de soigner les blessés (i), que ferai-je? Je n'ai plus qu'à sacrifier mes goûts, mon désir de voir, d'entendre et d'agir quand même, à la satisfaction de ma bonne mère... Donc je fuis. En une demi-heure nous ficelons un paquet, fermons nos portes, et nous voilà parties. La nuit est venue, il pleut; nous sommes sept sur la voiture de Louis , cette même voiture que, jeudi nous rencontrâmes sur cette même route,
(i) Ceci fait allusion à un malentendu qui avait d'abord fait écarter les dames des ambulances. (Note de l'éditeur.)
en revenant du camp... Arrivée au château à onze Jieures; excellent accueil, mais bien triste nuit.
Journée du 8 août , à RomémonL
Quel beau soleil! Il dore nos chères prairies, il ■caresse les touffes de nos forêts, il baigne toute Poasis d^une lumière éblouissante qui peu à peu me communique une sorte d'espoir. Fanfan nous précède avec une charrette couverte de tout Pameublement que nous allons installer à l'Ermitage. Tandis que nous déchargeons les matelas, les lits, les tables et les chaises, les enfants du jardinier circulent eçtre nous... Pauvres petits, quUls étaient gentils à voir, à Tombre du vieux puits et jouant dans les herbes folles qui poussent autour! Notre agitation les amusait. Pouvaient-ils imaginer le lien mystérieux et terrible qui nous attachait, nous, si tranquilles au milieu des bois, aux scènes de carnage que nous pressentions, à quelques lieues de nous! Le carnage, la mort! choses et mots inconnus à ces êtres innocents auxquels tant de poitrines fortes et pleines de vie forment un rempart. Que Kle soins et de souffrances pour tirer un homme de vingt ans de ce bambin qui vacille et qui sourit à chaque pas! Et sur ces couchettes que nous installons, à l'abri des vieux murs, reblanchis à neuf, on étendra ces hommes de vingt ans mutilés, épuisés, déchiquetés... Par qui?...
ANNÉE 1870. 5o3
Journée da mardi 9 août.
Louis est allé nous chercher des nouvelles à Nancy. J'ai résisté à mon désir de le suivre. Je reçois une lettre d'Éléda qui me fait encore plus regretter d'avoir quitté ma ville, car elle me dit avoir passé la nuit à Pambulance internationale... Tout va bien mal. Le mouvement de recul continue. On livre notre Lorraine à rinvasion, pour sauver la France. Avec nos cousines Aimée et Louise, nous allons prier à la chapelle. Il était trois heures, je disais mon chapelet, et en ce moment j'ai repris mon espoir. Espérer pour qui? Pour l'avenir de la Justice. Qu'est-ce que Pindividu devant le progrès de Pldée? Encore une moisson nouvelle! Le grenier du père de famille se remplit... un jour la mesure sera comble.
Un jour! oh! oui, ce jour viendra, il luira sur des hommes vivants de notre vie! L'humanité regagnera enfin ce plateau supérieur d'où la vue s'étend sur le monde entier; elle appellera ses enfants comme la poule attire ses poussins sous ses ailes... La croix de notre Christ, débarrassée des oripeaux de l'orgueil et de l'ambition humaine, se dévoilera aux yeux de tous, telle que nos saints l'ont vue et adorée. Sa nudité sublime sera comprise, et on l'admirera.
J'étais rentrée dans notre chambre, lorsque j'entendis des voix d'homme sous ma fenêtre. On disait que
Bazaine avait pris le commandement en chef, et que Paris nous viendrait en aide... Je me couche avec l'espoir rapponé de la chapelle.
Journée du mercredi lo août.
. Le facteur arrive enfin au milieu du dîner...
Une lettre pour nous! La voici sans commentaire :
« Mardi , 3 heures.
(c Bonne nouvelle que je suis heureuse de pouvoir vous annoncer, mes chères amies. Notre cher Gérald n'a été blessé qu^à la jambe, légèrement, dit-on, et il devra arriver demain, dans la soirée, avec d'autres blessés. Nous tenons ce renseignement de deux soldats de sa compagnie que René vient de rencontrer; il les a interrogés, et, heureux de la nouvelle, il les a conduits au café. Il nous a envoyé chercher. Je les ai interrogés moi-même, je craignais trop de te donner une fausse joie, pauvre mère; mais ils connaissent bien Gérald, et je ne puis croire qu'ils se soient trompés, diaprés les détails qu'ils m'ont donnés. Ils ont ajouté une excellente chose à ce qu'ils m'ont appris, mais je veux laisser à Gérald le plaisir de vous l'apprendre. »
Immédiatement on fait atteler une voiture, et nous quittons Romémont emportant les vœux de nos excellents parents, qui nous croient si près d'être heureuses.
ANNÉE 1870. 5o5
Un petit coin du ciel me semblait redevenu bleu; mais quel orage sur le reste! Les chemins sont tout animés par des gens qui vont et viennent. Cercueil et Velaine sont dépouillés de leurs garçons et de leurs chevaux. En approchant de Nancy, nous voyons toute cette population errante dans les rues et sur les places. Nous sautons de la voiture et courons à la gare. Quel mouvement, là surtout!
L'ambulance nous reste fermée, et pourtant voici des trains qui arrivent. La bonne madame Ehrmann voit notre tristesse. Elle nous fait signe d'entrer, et nous installe entre la gare et l'ambulance; puis elle va chercher un jeune officier blessé qui arrive de Reisschoffen. Aucun renseignement par lui , puisqu'il n'est pas du régiment de Gérald. Le regard de ce pauvre jeune homme est navrant. Il semble avoir absorbé des horreurs indescriptibles.
Les membres du service de nuit sont arrivés.
Nous pénétrons à notre tour dans l'ambulance. Les Sœurs de Saint-Vincent sont aux fourneaux. Madame de C*** arrive; elle installe chacun et chacune à son poste. M. G***, le bon docteur, nous signale l'arrivée du premier train.
Une angoisse inexprimable me serra la gorge et m'étreignit le cœur. Arrivera-t-il, oui ou non?... Il ne vint pas... Il n'est pas venu.
Alors commença le défilé de nos héroïques soldats,
5o6 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.
échappés à la première boucherie. Les blessés les plus malades étaient introduits dans Fambulance; les jeunes gens de la ville soutenaient les blessés et nous aidaient à les servir. Les médecins pansaient les plaies, derrière les rideaux du fond. Le plus grand nombre de nos soldats arrivait exténué. Cétaient des cadavres ambulants. Peu de graves blessures, mais il leur avait fallu une force particulière pour arriver jusqu'à nous. Et quelle fuite! Leurs pieds étaient tellement enflés que la chair, forçant les trous des chaussures, formait des tubercules sur leurs souliers. Tous ou presque tous avaient gardé armes et bagages. L^un d^eux nous arriva porté sur la civière des mourants; il tenait son fusil entre ses jambes avec une ténacité incroyable, et ne donnait signe de vie que lorsqu'on voulait le lui enlever. Un autre que j'avais fait asseoir et qui buvait un peu de bouillon, en attendant qu'on le pansât, était courbé par tout un attirail de poudre pendu à ses épaules , et comme je voulais l'en débarrasser : « Oh! non, dit-il avec un éclair dans le regard, en me désignant le côté de Châlons, ces munitions nous serviront là-bas. »
Je vis tout à coup mère assise auprès d'un
soldat du 78". J'accours. Il était de la compagnie de Gérald, et comme il ignorait notre parenté avec son sous-lieutenant, il nous donna bien des détails. A l'en croire, Gérald, qui avait été blessé à la jambe, à la première affaire, aurait été fait prisonnier, après avoir reçu
une blessure très-grave au poignet. « Nous Tavons tous entouré en criant, dit ce brave garçon; mais le lieutenant Pau nous a dit : Bah! ce n'est rien. — Ahf c'est qu'il est courageux autant qu'il est bon pour le soldat, mais il ne pouvait plus se défendre » Mère le questionne sur la gravité de la blessure. Il parle d'amputation.
Hélas! on se croit prêt à tout supporter, quand l'imagination nous montre les douleurs possibles; mais que la réalité de ces douleurs est étonnante!
Les trains continuent à passer, et je me remets à servir le café, le bouillon et le vin aux blessés qu'on nous amène. Que de misères durant cette nuit! Nous attendions incessamment l'explosion qui devait détruire les ponts et entraver par là la marche de Tennemi; mais rien ne se fit entendre. Nous supposâmes alors que les Prussiens n'étaient pas encore si proches. Vers quatre heures du matin, et malgré la pluie torrentielle, nos compagnes nous quittèrent. Le personnel était réduit à trois ou quatre femmes, un prêtre et les médecins. Les blessés dormaient. Je descendis donc seule à la buvette pour désaltérer un train qui venait d'arriver. Ce service me donnait une espèce de fièvre. A la lueur vacillante du gaz que le vent fouettait avec rage, je n'apercevais que des yeux hagards ou des regards inquiets, des mains tremblantes et tendues vers moi, des uniformes souillés, et tout cela passant et repassant
5o8 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.
avec une activité fébrile. Tout à coup je me rappelle que je cherche encore des soldats du régiment de Gérald, et je regarde aux képis. C'est alors que je vois inscrit le numéro 68 ; ce n^était pas le 78* que je cherchais, mais (coïncidence étrange) je venais de servir de cantinière à Tancien régiment de mon pauvre père, celui qui fit la campagne de Rome en 1849.
A cinq heures et demie, nous retournons à la maison pour y dormir deux heures. Mais quel sommeil ! Ce lit avait été préparé pour Gérald ! Peut-être reviendrat-il aujourd'hui.
A huit heures, après avoir entendu la messe, nous retournons à Tambulance, et jusqu'à une heure de Taprès-midi nous distribuons vin et bouillon, à travers les grilles et sous une pluie qui ne laisse pas d'ajouter sa tristesse à nos angoisses. Nous sommes de retour au poste à deux heures et demie, et jusqu'à trois ou quatre heures nous continuons à servir peu de blessés et à voir que si nous étions mieux approvisionnés, nous pourrions sauver la vie à un grand nombre d'hommes. L'armée de Mac Mahon défilait en ce moment devant nous, et ce qui m'a le plus navrée dans le spectacle de cette horrible déroute , c'était le signe de la feim sur tous ces visages de Français* Où sont ceux qui devaient les nourrir?
Mademoiselle Julie Ehrmann m'entraîne dans un coin mystérieux, où elle a fait apporter une provision
de pains. Nous en remplissons plusieurs paniers. Nous nous armons de deux couteaux et nous allons sur le quai, où s'organise un train gigantesque, distribuer quelques bouchées de pain aux troupes qui ne peuvent aborder ni la grille, ni la buvette. Dans un de nos voyages, on m'enlève ma compagne, qu'on appelle à Pambulance. Je reste donc seule sur le quai, au milieu de ces malheureux que Ton engouffre dans les wagons. Je les regarde, me demandant ce qui me reste à faire... Les voilà tous ou presque tous en voiture. Plusieurs m'aperçoivent et me font signe qu'ils ont faim. Je me rappelle leur avoir promis du pain, lorsque ma compagne vidait son dernier panier. Je cours à la cachette ; je m'empare de trois grosses miches et je m'élance sur la voie , au bout du train qui n'a pu recevoir aucun secours. Ma charge, qui n'était que lourde, devient fort embarrassante, lorsqu'il s'agit de la distribuer. J'avise un jeune homme, blond fade, vêtu en civil et qui se trouve seul, sans rien faire, sous le pont à côté de moi.
« Auriez-vous l'obligeance, monsieur, de porter ces deux pains, tandis' que je partagerai le troisième? lui dis-je en lui montrant la pyramide qui me soutenait le menton. Je ne puis les faire porter aux soldats qui peuvent à peine tendre la main jusqu'à moi , ni poser ces pains dans la boue. » La pluie tombait toujours.
Le jeune homme recula d'un pas, croisa ses bras et
5lO JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.
me répondit avec un sourire insolent et un accent mélangé : «Oh! pour cela, non, mademoiselle!»
Moi aussi , )e reculai et regardai Pindividu en £ice. Une joie bizarre éclatait sur son visage. Je compris tout, je jetai mes pains contre la borne du pont, et toisant Tespion de la tête aux pieds , je lui dis : «c Je comprends votre refus, monsieur. Vous êtes Prussien ! » Mère vient à mon secours; nous débitons notre provision en grande hâte , ajoutant un mot, un serrement de main, un encouragement à notre morceau de pain.
Je puis témoigner ici en faveur de la générosité de nos pauvres soldats qui se passaient les uns aux autres la bouchée de pain que nous leur tendions; les premiers risquaient ainsi de ne rien avoir, au cas oti notre provision s'épuiserait. Leur discrétion était au moins aussi touchante ; ils ne réclamaient jamais pour euxmêmes et n'acceptaient pas deux morceaux à la fois. Ils nous remerciaient avec une vivacité fière et tendre, au nom de la force que nous leur rendions pour attendre et chasser l'ennemi. Nos pains sont distribués, mère court à la buvette, à la provision. Il n'y a plus rien , et dix ou quinze wagons retardataires sont accrochés au train gigantesque. Les soldats ne peuvent en descendre ; ils sont exténués et plus malades que les autres. Que faire? oh! angoisse inexprimable! Je tends mes mains vides aux mains tendues vers nous , je regarde les curieux entassés sur le pont ;
ANNÉE 1870. 5ll
aucun ne bouge. Pas un mot, pas une idée spontanée de dévouement ne leur vient en cette occasion, pas un secours. Il n^ a donc plus un Français parmi eux ! Mes yeux se remplissent de larmes, car je les invoque en vain, et les pauvres affamés, voyant mon geste désespéré, retirent leurs mains, agitent leurs képis et nous disent : « C'est bien, c'est bien, consolez-vous. On nous donnera encore du pain là-bas, là-bas! et nous attendrons bien encore. Merci tout de même, merci, petite mère (à maman) ! » Et à moi : « Merci , mademoiselle ! Vive la France I » Je m'enfuis avec mère. Nous ne rentrons pas dans l'intérieur de la gare. Nous restons devant le buflfet, regardant apporter les derniers blessés. Nous étions à cette place, lorsque passa devant nous un général que nous venions de voir injurié par un homme abject et indigne. Je me sentis une immense compassion pour ce chef de notre pauvre armée. J'ignorais et j*ignore son nom : je lui dis avec tout le respect qu'une fille doit à son père, avec l'amour d'une Française pour l'armée : «Au revoir, général! et que Dieu vous garde! » Mère lui dit aussi un mot d'espoir... Il nous regarda, et je vis son œil devenir humide : « Merci , mesdames ! » nous dit-il, en nous tendant la main.
Le quai était devenu presque désert. Le train était complètement rempli. Le sfHiet poussait son cri d'alarme continu et strident qui semblait un appel
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infernal à Tennemi que nous sentions à nos portes. Enfin, rimmense serpent s'ébranle; deux soldats s'élancent à la portière. Ils nous saluent , puis Tun d'eux s'écrie en nous montrant le côté de l'Orient (ce côté où les nôtres sont morts et d'où Tennemi va sortir) : « Tous partis! tous partis!»
Pauvre soldat! il avait l'air d'un insensé; il sanglotait. L'écume du désespoir sortait de sa bouche contractée... le train défile... Voilà nos wagons d'affamés qui passent devant nous. Pas un mot de plainte, de reproche; au contraire , des képis agités en Pair, des cris de « Vive la France ! » et « Merci ! » Puis. . . plus rien !
La gare semblait un sépulcre vide; nous ne vîmes plus que deux ou trois employés qui fermaient quelques portes autour de nous. Pas un des membres du comité de secours n'était resté sur le quai. A l'ambulance, tous avaient disparu... Nous reprîmes le chemin de la maison.
C'est alors que notre malheur se dressa devant nous, comme un spectre décharné et terrible... plus un uniforme ! plus un visage animé ! De rares figures inquiètes ou inconnues, des êtres effrontés ou tremblants de peur. En cet instant, je ne sais si je craignis la mort : mais sûrement je n'espérai plus vivre longtemps.
Les Prussiens allaient arriver, la nuit ou le lendemain. La fuite générale de tous ceux qui avaient pu
ANNÉE 1870. 5l3
payer leur voyage n'était-elle pas un signe des excès que nous devions redouter? Nous entrâmes à la chapelle, où je m'exhortai à la contrition dernière, en jetant un regard rapide sur les tristes pages de ma vie.
Rentrées chez nous, portes et fenêtres closes, le cœur soulagé et tranquille, je me sens très-courageuse. J'exhorte ma bonne mère, et nous nous endormons, en pensant à Gérald et en priant pour lui.
Vendredi 1 2 août.
Vers trois heures, Éléda et Jenny viennent nous chercher pour constater ensemble l'état de l'ambulance. Nous longeons le trottoir d'Amerval, au milieu d'une foule muette et palpitante. Qu'y a-t-il donc?
Au coin de la rue Stanislas et de la rue Saint-Dizier, voilà qu'un cheval se dresse au-dessus des têtes effarées de nos concitoyens. Mon Dieu , je n'oublierai jamais ce que j'ai ressenti en ce moment. Ces quatre hommes blonds et couverts de poussière qui s'avançaient au pas, l'arme au poing, l'œil anxieux, le front haut, c'était la punition divine , c'était la vengeance de l'Allemagne contre Napoléon !•' , c'était le talion du destin qui nous envoyait le contre-coup de la mort de la Pologne. Pauvre cher Nancy, il me semble que tu
es dénationalisé, depuis que ces chevaux prussiens ont
5l4 JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.
foulé tes rues; le soleil lui-même a Pair de venir d^outre-Rhin . . .
L^ange de la France s*en est allé... Mon cœur bat ^vec une violence qui me brise. Pourquoi pénètre-t-on :si facilement chez nous? N^est-ce pas une honte de ne voir aucun cadavre sous les fers de ces chevaux? Mais •on a tout enlevé à Nancy ; troupe armée, gendarmerie, ^arde mobile, tout a disparu, et ceux qui restent n^ont pas d'armes !
Dimanche 14 août.
Notre charmante place Stanislas est une écurie. Des cuirassiers blancs et des hussards de la mort circulent partout. Ces derniers sont les recrues de Silésie, Polonais catholiques, timides, aussi désolés d'entrer chez nous que nous de les recevoir.
Mardi 16.
Vers trois heures, nous allions chez Éléda, quand tious voyons de ioifi un officier bavarois marquer à la •craie toutes les portes de la rue. Un peu après, les régiments débouchent de tous côtés, se débandent et :s 'engouffrent partout. Nous voyons cela des fenêtres et des balcons de madame G***. Mère court à la maison «et elle en revient, nous disant qu^il y a cinquante soldats campés dans le jardin et sur les marches de notre escalier.
ANNÉE 1870. 5l5
Le chef de cette bande délivre notre pavillon, à la requête de notre propriétaire, et nous préservons ainsi nos chambres du premier, mais nous livrons notre salle à manger à Tennemi , qui décidément ne s*y comporte pas trop mal. Je verrai toujours le noble et beau visage d'un de ces pauvres soldats. Il ne mangeait rien , ne disait mot , et après avoir brossé son harnachement, il resta seul assis dans un coin de la petite cour. Il était beau de cette beauté polonaise, tristesse, fierté, sensibilité et délicatesse féminine de formes et de mouvements. Mère leur offrit de l'encre et du papier pour écrire à leurs familles , et elle revint me dire que j'avais deviné leur nationalité. Le soldat triste avait montré à mère son pays (frontière de la Pologne), sur une des cartes pendues dans mon atelier.
C Mercredi 17.
M. de R*** vint , dans la matinée, demander si nous
avions des nouvelles de Gérald, hélas ! Le jardin est
envahi comme la veille. Par-dessus le mur du jardin
voisin, je vois deux soldats bavarois qui écrivent. Ils
pleurent, les pauvres garçons? La famille, la patrie
est là devant eux, entre leurs larmes et cette lettre qui
parviendra peut-être, quand ils seront morts. Ohl
soyez maudits , vous qui séparez les enfants des mères ,
et les hommes de leur. pays !
5l6 JOURNAL DE MARIE-EDHEE.
Samedi 20 ou mardi 3o.
Impossible d'assigner une date certaine à l'incident qui me préoccupa tant cette semaine. Est-ce le lundi ou le mardi ? En tout cas , c'est un de ces deux jours; les demoiselles Ehrmann [nous parlèrent de ce premier train de blessés qui allaient arriver , de l'aide dont elles auraient besoin pour leur porter secours , et elles nous proposèrent de reprendre notre service à la gare.
Nous acceptâmes cette offre comme une grâce providentielle. Enfin nous soulagerions quelque douleur!
Quel singulier spectacle que celui du quai, oti je revenais pour la première fois depuis le départ de nos troupes! Deux tables étaient dressées, au bout du quai, et des Johannistes (i) étaient là, distribuant le bouillon, le pain, la viande et le vin aux jeunes gens qui les portaient à leur tour dans les wagons. Les demoiselles Ehrmann, Éléda, Jenny, mesdames de C*** et mademoiselle P*** faisaient le service. Je m'approchai comme elles des tables de distribution. De là, tandis que M. de Schwerin (un Johanniste) remplissait les bols de bouillon que je devais em-
(i) Infirmiers prussiens sous Tinvocation de saint Jean.
(Note de l'éditeur.)
porter, je regardai le train. Il était plein de blessés prussiens.
O ma France chérie, ô nationalité, ô patriotisme, quelle irruption tu fis alors dans mon cœur ! A cette idée que j'allais servir les ennemis de mon pays, une terreur répulsive m'étreîgnit la gorge. Sans doute, M. de Schwerin me vit pâlir, car il me sourit avec un air tout paternel et me rappela, dans son langage moitié français, que les femmes allemandes, chrétiennes comme moi, soignaient les nôtres. Ce jour-là, je fis mon service comme un automate, et je n'éprouvai un peu de soulagement qu'après avoir serré la main du seul soldat fiançais qui fût dans le train.
En allant à la gare , je ne faisais pas un acte antipatriotique, mais un acte de charité chrétienne. Et chaque jour , avec mes compagnes , j'allai coopérer à la distribution du pain et des secours de la croix rouge, munie de mon brassard. Je regrettais de n'avoir rien de personnel à donner sous ce couvert, quelques petits pains, des cigares , du chocolat; tout cela s'épuise vite, quand on le puise dans une bourse telle que la nôtre, bourse de veuve et d'artiste... Heureusement que mon ange gardien vint à l'aide de ma bonne volonté; il me suggéra l'idée de prendre les noms des prisonniers et l'adresse de leurs parents afin de rassurer quelque peu les familles. Bientôt ces demoiselles et quelques jeunes gens firent de même, et nous^expé-
5l8 JOURNAL DE MARIE-EDMEE.
diâmes ainsi des masses de billets dont j*espère que quelques-uns auront pu calmer des angoisses semblables aux nôtres.
Mercredi 3 1 août.
L'inquiétude de mère croissait toujours, et moi, je sentais mon espoir s'ébranler de plus en plus. Ce silence de mort nous semblait une tombe scellée sur un vivant.
Ce matin-là, vers dix heures, tandis que j'étais seule, on sonne et j'ouvre à une personne que je ne reconnus pas d'abord, tant son costume était simple et pâle son visage. C'était mon ancienne élève, Louise de G***.
« Madame votre mère y est-elle? — Non, madame. — Tant mieux! car je vous apporte des nouvelles de monsieur votre frère. » Je me sentis frémir jusqu'au fond de Pâme; mais elle, me rassurant au plus vite ; « Ne craignez rien, je viens* de recevoir un international qui a vu monsieur votre frère et qui vous apporte une lettre de lui... Mais vous savez qu'il est blessé ?... — Oui , madame. — Assez grièvement? » me dit-elle, en m' interrogeant du regard. — Je fis signe que oui. Je croyais qu'elle avait la mort de Gérald à m'apprendre et je me fortifiais intérieurement contre le premier coup de cette nouvelle. Madame de G*** me parla ensuite de la perte de deux doigts de la main
droite , puis d'une autre Wessure au poignet droit , quï avait nécessité l'amputation. Je compris alors les pré* cautions et le tact exquis qu'elle venait de déployer dans sa mission ; je la remerciai , et je saisis la lettre qu'elle me tendait comme une relique de martyr. Quoique l'écriture fût changée, c'était bien là notre Gérald, son incomparable modestie, sa sincérité, sa délicatesse. Tout était lui. Nous le retrouvions enfin t Oui, nous le possédions encore! et sans doute nous allions le revoir, carie porteur de cette lettre avait dit à madame de G*** que Gérald allait revenir incessamment, ce que d'ailleurs semblait confirmer la missive.
« Mettez votre chapeau et courez à la gare », me dit madame de G***. C'est ce que je fis pendant que mère allait visiter M. Cari de Reiss à l'hôtel de Paris.
Mère revint très-heureuse des détails qui lui furent donnés. Le messager lui était sympathique. Il lui fit espérer le retour de notre enfant pour le commencement de la semaine, c'est-à-dire du jour au lendemain.
C'est alors que nous nous installâmes presque complètement et journellement à la gare. Nous restions là , dans un coin , à voir passer les soldats prussiens , si différents des blessés du matin; et lorsqu'un wagon restait fermé, nous allions l'explorer du regard, croyant toujours qu'on y gardait un blessé. Rien un jour, rien le lendemain , rien un troisième jour. Rien, tou-
jours rien ! On commençait à douter autour de nous des renseignements donnés par M. de RV*. Je partis pour rhôtel de Paris oti J'espérais trouver l'aimable messager, quoiqu'un noble Johanniste m'eût affirmé que le prince de R***, ayant été malade, était allé se foire soigner à Pont-à-Mousson. La nouvelle dignité de notre fecteur ne m'importait guère , et je désirais si vivement le voir, qu'il me semblait le retenir à Nancy par l'intensité de mon désir. Je vais donc à l'hôtel. M. de R*** l'habite encore ; il y est malade. « Voilà ma carte » , dis-je au domestique qui redescend m'annoncer que je serai reçue à deux heures.
Le prince habite au fond d'un corridor. Évidemment ce doit être un homme fort simple et méritant Téloge que mère fait de lui. Je frappe, j'entre et je suis étonnée de le trouver sur un lit de camp. Est-il blessé? En tout cas , il est aussi beau qu'un héros. Je m'assieds dans le fauteuil qu'il a fait avancer par son ordonnance, et tandis qu'il s'excuse de m'avoir reçue étant couché , me disant qu'il croyait avoir une seconde fois la visite de ma mère, je le regarde attentivement.
Quel homme singulier, malgré sa parfaite simplicité"! Il parle un français correct et presque élégant. Ses phrases sont courtes; il me répète ce qu'il a dit à mère, rien de plus, si ce n'est que je ne dois pas douter de sa parole et que mon frère reviendra bientôt. Mais je ne vois rien venir, et les Prussiens eux-mêmes
semblent douter de ce retour, a Prenez patience ! votre frère avait encore un peu de fièvre ; le voyage ne s'effectuait ni rapidement, ni sûrement; voilà pourquoi je ne Tai pas ramené moi-même. Il attend que les communications soient plus faciles, et dans son état il fait bien. »
Est-ce un effet de Tespoir qu'il me conseille et du calme contagieux de ce fils du Nord? mais je me sens rassurée en l'écoutant. Il y avait en ce jeune homme un charme étrange qui pe m'a jamais été révélé que par lui. Je sais bien qu'il était couché, placé à contrejour, et que sa tête fine et sévère de lignes ressortait en ombre chaude, au milieu de l'auréole ardente de sa chevelure. Ses grands yeux bleus, au regard direct, avaient une transparence océanique. La jeunesse de cette nature semblait voilée par une douleur éternelle. Était-ce regret ou remords? Certainement la mort avait passé par là.
Je le quittai, au bout de quelques minutes, emportant une provision d'espoir et de patience. Elle fut bientôt épuisée par nos déceptions continuelles à la gare et par quelques on dit de ce genre : Le typhus règne aux ambulances; les communications sont dangereuses à la bifurcation, à cause du bombardement de Strasbourg; un amputé ne saurait voyager sans danger, avant quelques mois de repos... et cœtera!
Dimanche 4 septembre.
... J'allais et venais donc sur le quai, pensant à mon cher Gérald. Au bout de cinq minutes, mon plan fut arrêté. Je Texpose à M. D***, que je rencontre , me faisant concurrence avec lin carnet plein d'adresses, non de soldats, mais d*officiers. Il me comprend et m'approuve, et me conduit immédiatement au comte commandant des étapes. Madame de G***, qui parle allemand comme M. D***, explique mon projet de départ à Tofficier prussien qui se montre aussi fort sympathique à ma cause. Il me promet une recommandation. M. D*** se charge de me procurer un saufconduit en règle... Moi, je vais retourner à l'hôtel, demander au prince quels risques je cours en route.
Étaient-ce les officiers chamarrés qui causaient au fond du corridor contre la porte de M. de R***, ou bien un farfadet qui avait entendu ma confidence du quai de la gare, et lavait télégraphiée à rhôtel de Paris?
Je fus très-étonnée, quand M. de R***, ouvrant la porte, me dit pour salut :
« Est-il vrai, mademoiselle, que vous partez pour ReichshofTen ?
— Oui , monsieur, et j'ai recours à votre obligeance,, pour savoir si ce projet est praticable.
— Ce ne sera pas un voyage d'agrément , made-
moiselle; néanmoins, partez! Vous trouverez votre frère dans une maison voisine de Thôtel de TAngc d'or. Il y est bien soigné, et je souhaite que vous reveniez bientôt.
Lundi 5 septembre.
Matinée de préparatifs, d'agitation, et pourtant le trouble n'atteint ni mon esprit qui voit le but et dispose les moyens , ni mon cœur anxieux et plein de regrets. Je vais annoncer mon départ à X***, qui l'approuve , et je suis en règle avec le ciel.
A deux heures , je me dirige vers la gare avec armes, bagages et amis.
O Providence ! Providence ? ta bonté me gonflait le cœur de larmes d'admiration et d'amour. Qu'avais-je fait pour être ainsi entourée des bons et charmants visages qui se pressaient autour de mon wagon ?
Je vois M. de R*** qui erre au loin, et quoiqu'il n'ait fait. que me saluer froidement, quelque chose me dît qu'il s'occupe autant de mon voyage que mes amis.
« Qu'est-ce? — Bonjour, mademoiselle, je pars avec vous! — Vraiment, madame! Et vous allez... ? — Jusqu'à Reichshoffen ; je profite de votre départ. » Et ma compagne de voyage s'assied en face de moi. Le train s'ébranle.
« O mère , mère f aie bon courage ! va , je te le ramènerai. Au revoir! merci à tous! Priez pour moi. »
La portière se rouvre encore. Un vieux Johanniste et un jeune homme français se précipitent en notre compagnie. Je regarde encore mes cliers amis, ma bonne mère. Le train part. Mon Dieu, gardez-moi. Jeanne d* Arc, aide-moi.
{Ici j'ouvre mon carnet de voyage et je copie mes notes écrites au jour le jour. Je les commenterai , je les éclairerai suivant le besoin.)
Départ de Nancy à deux heures.
Compagnons de route : !• Madame H***, allant à la recherche de son mari, M. H. de Saint-Dié. Un civil allemand qui se trouvait être un commis voyageur, et le chevalier de Saint-Jean, presque un vieillard, mais parlant français à ravir. Il exhibe une foule d'objets plus gracieux et plus riches les uns que les autres , tous blasonnés et couronnés. C'est un comte et un chevalier de Malte, ayant pour grand maître le cardinal de Borgia tout simplement ; en plus , directeur général des haras de Silésie. Sa femme est d'origine française , son grand-père était quelque chose d'éminent dans le service de Marie-Antoinette. Lui, M. le comte, va heureusement la retrouver. Il a fini son service d'ambulance à Sarreguemines.
Notre chevalier n'entra dans ces détails intimes qu'après le départ de l'individu allemand, qui lui avait transmis les recommandations de M. de Schwerin à mon égard. En cet instant, il me sembla que notre
chevalier avait eu d'autres instructions, et je remerciai la vigilance de M. de R***. Si c'est une illusion, tant mieux!
Ma compagne, trés-expansive , causait avec notre aristocratique protecteur. Moi^ je pensais, je priais, j'attendais. A Sarrebourg, le train, qui ne marchait guère, s'arrête et ne bouge plus; on crie, on s'agite. Notre chevalier saute de wagon avec ses chevaleresques bagages et nous engage à en faire autant, puis il s'évade, sans doute à la recherche de son domestique... Nous voilà seules sur le quai , au milieu de soldats qui ont vidé leurs voitures et qui ne semblent pas comprendre plus que nous l'agitation de leurs officiers et du chef de train.
Coucherons - nous à Sarrebourg, oui ou non? Madame H*** ne parle plus; le chevalier ne revient pas. Je me fortifie à droite et à gauche par mon sac et le rouleau de la robe de chambre, puis j'attends; mais j'aperçois enfin le docteur Winkel auquel j'avais aussi été recommandée :
« Dieu soit loué! Que faisons-nous là, monsieur?
— On ne sait encore. . . prenez patience. . . on délibère.!. Tout à votre service, mademoiselle... » Et il passe outre. Enfin, grand cri auquel je ne comprends rien, puis grand mouvement qui m'explique tout. Le chevalier reparaît et nous entraîne. M. Winkel me dit qu'on part; nous sautons en voiture, et le train file comme
une barque sur un torrent. La nuit approche, la lune se lève , le wagon reste obscur, car on n^allume pas en temps de guerre. Nous traversons un pays ravissant. La vallée s'enfonce, les montagnes se dressent, plus noires et plus serrées autour de nous. Arrivés ici , on croirait qu'elles vont nous arrêter , et de fait, sans avoir atteint aucune gare, on ne bouge plus.
« Où sommes-nous ? — Pas loin de Lauterbourg, où nous allons chercher à souper si vous le voulez bien. — Comment donc ! on descend ici ? — Et Ton y couchera, mademoiselle, car on ne marchera plus d'ici à demain matin. »
Là-dessus, le chevalier va chercher son Caleb. Ma compagne est d'avis que, vu l'arrêt du train en pleine campagne et Téparpillement des troupes qui bivouaquaient déjà , nous ne pouvons rester seules dans notre voiture. En conséquence, elle atteint le chevalier, qui galamment s'empare de mon sac. Cinq ou six soldats nous suivent ou nous précèdent , et nous descendons vers les petites lumières qui nous désignent un village dans le lointain. La première auberge est pleine de soldats, la seconde nous ouvre sa porte. Nous soupons d'une omelette, de mon pâté, du chocolat de madame H***, et de pain noir, en compagnie du chevalier de Malte qui veut à toute force payer l'omelette , ce qui me fait prendre en grippe ma pauvre compagne que j'avais chargée des finances. Ce souper me pèse horriblement.
Oh! cette idée de l'ennemi, combien elle corrompt le sens chrétien ! Madame H*** finit par se procurer et par acheter le but de mon rêve depuis la tombée de la nuit : une chandelle dans un chandelier î Elle emporte sa conquête et me la raconte chemin faisant , tandis que je remarque combien le clair de lune donne grand air à notre escouade prussienne. On se croirait en Calabre, et notre chevalier ressemble à Fra-Diavolo. Après quoi , l'invasion première me revient en mémoire.
Où êtes- vous, montagnards? Qui que vous soyez, tirez, frappez, massacrez-nous! ces hommes sont Prussiens; ce train en est rempli. Nous, nous sommes deux égarées dont il ne faut pas tenir compte. Que je meure par vous ici, et j'en serai fière! Non, le train est immuable. Nous remontons en voiture. Je m'enfouis dans la robe de chambre, pour échapper au moins autant à la lueur crue de la chandelle qu'au froid glacial du vent qui souffle à travers la montagne, et je m'endors (i).
(i) Cette relation est interrompue par un second voyage. Marie- Edmée était en train de recueillir ses notes et de les transcrire sur son journal, lorsque de nouveau elle partit à la recherche de son frère, après les désastres de Tarmée de TEst. On sait la triste fin.
(Note de madame Pau.)
528 journal.de marie-edmée.