INTRODUCTION. XI
son journal seul le saura, de ne pouvoir saisir Tépée de Jeanne, et, comme une autre Emilia Plater, se jeter dans la mêlée. Soyez tranquille, une voix sainte l'avertira bientôt que Tépée de Jeanne n'appartient qu'à la France , et qu'à «Ile-même Dieu lui réserve d'autres aventures.
Une autre fois, ce sera le nom de Charlotte Cordayqui viendra tenter son imagination , et pour saluer cette figure généreuse, mais plus romaine que française, elle trouvera au bout de sa plume des accents élevés. Cette flamme s'apaisera d'elle-même sans s'éteindre, ou elle passera, épurée, dans quelque beau dessin , qu'on enverra vendre au profit des Polonais, ou dans quelque mélancolique portrait de Charlotte, auquel l'artiste donnera pour pendant la figure qui lui a paru s'en rapprocher davantage dans la Bible, l'héroïque veuve de Béthulie.
Enfin, loin de s'abandonner à l'inspiration malsaine des idées socialistes , quand elle se sentira prise pour le pauvre, pour le faible, pour l'opprimé en général, de quelque sympathie irrésistible, l'idée chrétienne se retrouvera sous la passion même ; voyez la grâce touchante que revêt chez elle la chimère elle-même :
« Ah! qu'une immense société de pauvres, qu'un État de pauvres , un empire de pauvres , serait une admirable et bonne terre pour le christianisme 1 Par cette pauvreté , j'entends la grande simplicité de l'âge d'or, le travail de tous selon les forces physiques ou les facultés morales et intellectuelles, mais non l'exploitation de la paresse des masses. »
Elle fait mieux que de formuler de tels rêves, elle cherche à les réaliser à sa manière, et chaque dimanche elle s'entoure de petits enfants pauvres auxquels elle fait l'aumône de l'enseignement. Elle s'apprend à elle-même qu'elle a seize ans, et que ce n'est pas l'âge où il faut
XU INTRODUCTION.
gaspiller les heures; et la meilleure façon de les employer, n'est-ce pas de les donner aux autres?
Oh 1 ne soyez nullement en peine de la manière dont elle va s'en tirer. Déjà , la première résolution de ses quatorze ans avait été de ne plus lire de ces petits livres enfantins dont le moindre inconvénient était de lui prendre la moitié de son temps. Cette pensée l'avait amenée à s'étonner de ce que les parents profitent si peu de ce besoin de croire , naturel aux enfants, pour leur donner à lire, au lieu de ces contes vains qui troublent les imaginations, de véri* tables histoires. Étrange remarque, on en conviendra, chez une jeune fille de quatorze ans, et qui était née dans son esprit du charme qu'elle avait éprouvé à lire dans Gœrres la vie de Jeanne d'Arc. Elle se demandait pourquoi on ne faisait pas lire aux enfants la vie des saints , puisqu'il faut à cet âge des récits merveilleux ; et comme chez elle tout la ramenait à sa passion familière, elle s'émerveillait de ce que Rome n'avait pas encore fait de son héroïne une sainte. Ce n'est pas elle qui pouvait hésiter à accepter le caractère surnaturel de la magnifique légende. « Dans ses victoires, dit-elle, ne reconnaît-on pas le doigt de Dieu, et si l'on veut absolument des miracles pour la canoniser, Jeanne n'en est-elle pas un vivant? » Ne serait-on pas tenté de s'écrier ici, en pensant à plus d'un historien moderne de Jeanne d'Arc : « Mon Dieu , je vous remercie de ce que vous avez cacHé ces choses aux superbes et de ce que vous les avez révélées aux petits enfants !»
De la part d'une intelligence si bien préparée, il n'y a pas à s'étonner du regard pénétrant qu'elle jette dans ces jeunes âmes, et de la voir, profondément imbue du sentiment du vrai, trouver des accents si justes pour y ramener ces pauvres enfants et les disputer aux tristes préjugés de la famille.