‹ Le journal de Tristan: impressions et souvenirsChapitre 9 sur 12 · IMPRESSION D'OCTOBRE · texte numérisé non relu

IMPRESSION D'OCTOBRE

Certes, l'automne de cette année n'est pas aimable. Ces monotones tombées de pluie, cette suite non interrompue de journées brumeuses sans un brin de soleil sont lamentablement tristes. Il me semble que je traverse une enfilade de pièces froides, démeublées ou délabrées, dans une demeure jadis joyeuse et dont les hôtes aimés sont partis pour toujours. Et cependant tel est le charme de Tarrière-saison que celle-ci, malgré ses ondées et sa maussaderie, a encore pour mes yeux des fêtes mélancoliques. L'autre matin, en longeant les Tuileries, je me suis arrêté à admirer la magnifique coloration des plates-bandes des parterres. Il y avait là une collection de dahlias d'une richesse et d'une variété de tons

vpaiment réjouissantes. C'était un régal pour un coloriste. — Le dahlia, pris isolément, manque de séduction. Cette grosse fleur régulièrement tuyautée est lourde et un peu vulgaire. Elle ressemble à l'éloquence de certains orateurs qu'il ne faut pas examiner de près, mais qui, grâce à la perspective théâtrale de la tribune, produit de Tefifet précisément par l'ensemble de qualités oratoires assez communes. Ces massifs de dahlias aux larges taches brunes, cramoisies, jaune clair, blanc crème et rose vif se détachaient aveoun relief violent sur le fond vaporeux et décoloré des feuillées jaunissantes. Les tons rouilles des marronniers, les pâleurs dorées des bouleaux, le gris argenté des saules formaient un cadre, délicat et léger comme une dentelle, à ces opulentes corbeilles de fleurs d'automne aux teintes éclatantes et harmonieusement fondues. Un ciel tourmenté, où de petits coins bleus se montraient ça et là dans les déchirures des nuages épais, ajoutait encore à la profonde mélancolie de cette suprême fête de la saison finissante. C'était le dernier acte de la féerie de Tannée, mais comme dans les féeries bien réussies, l'apothéose ne manquait ni de couleur ni de majesté.

IMPRESSION d'octobre. 115

Oui, en dépit des feuilles tombantes, des gazons mouillés et des brumes persistantes, ces Ans d'automne ont une poésie d'une pénétrante douceur.

Que j'aime le premier frisson dliiverî...

chantait Musset. Et, en effet, Tarrière-saison est l'heure intime et tendre entre toutes. C'est le temps où, après les écoles buissonnières à travers champs, on regagne son logis. On rentre chez soi et on rentre aussi en soi. On allume les premières bûches dans la cheminée et on allume également la première flambée dans le foyer intérieur de son esprit. Depuis un mois on n'avait pas touché un livre et on est tout heureux de couper les feuilles du volume qui arrive, imprégné de l'odeur humide de l'imprimerie. Les bûches de hêtre et de charme pétillent en éclairant la nudité de l'âtre encore vide de cendres, tandis qu'au dehors la bise d'octobre fait grésiller aux vitres les gouttes de pluie à demi gelées. Un bouquet de violettes exhale dans un verre son parfum quasi printanier. Ce

sont les mêmes rumeurs familières, les mêmes senteurs favorites, les mêmes impressions qu'avait déjà apportées l'automne de l'an passé, et l'automne qui l'avait précédé, et tous les automnes dont on se souvient. Il semble qu'on sente fleurir sous ses doigts l'amicale plante du Souvenir, dont la tige enfonce profondément ses racines au sol déjà vieux de l'enfance lointaine. Et on lit avec douceur le livre nouveau, en s'abandonnant à la nonchalance berceuse des habitudes retrouvées.

Assisté aujourd'hui à renterrement d'un collaborateur. Chaque fois qu'une cérémonie de ce genre me gratifie d'une demi-journée de vacance, je ne puis m'empêcher de songer à deux vers de Coppée, si ironiquement vrais, sur

Le cortège obligé

Des collègues heureux de ce jour de congé.

Aujourd'hui l'enterrement était purement civil. Cela devient de plus en plus fréquent. Tout en suivant du domicile mortuaire jusqu'au cimetière Montparnasse, le convoi maussade qui s'en allait lentement et assez piteusement par les rues boueuses, je constatais avec quel acharne-

ment farouche nous nous appliquons de plus en plus à décolorer et à prosaïser les événements joyeux ou tristes de notre vie terrestre. Hélas! je suis loin d'être un croyant et lorsque je m'en irai à mon dernier gîte, l'Eglise, si elle use de sa grande rigueur, pourra me condamner à des obsèques aussi froidement vulgaires que celles de ce matin. Pour celui qui meurt, la chose est assez indifférente en soi, mais pour ceux qui restent elle est peu consolante, et j'avoue que je n'en voudrais pas pour les êtres qui me sont chers. Il ne me plaît pas de voir supprimer brutalement la funèbre poésie qui s'harmonise si magnifiquement avec le grand mystère de la mort. Question religieuse à part, il me semble que le culte respectueux et attendri des morts exige quelque chose de moins sommaire et de moins pleutre que ce transvasement banal du corps dans la terre grasse du cimetière. Je sais bien que nous sommes à une époque scientifique où il est de mode d'éliminer le sentiment et l'imagination comme des causes d'erreur ; mais tous les théorèmes et toutes les formules algébriques ne modifieront pas le cœur humain; l'humanité aura toujours besoin de réchauffer la froideur de la vie

par des illusions, des images et des symboles. Quant à moi, j'ai encore un frisson dans le dos au souvenir de l'impression lugubre que me laissèrent les deux premiers enterrements civils auxquels j'assistai.

Le premier remonte déjà à de lointaines années. C'était à la campagne et sous le second Empire. J'avais fait la connaissance d'un vieil universitaire qui s'était retiré avec une jolie fortune dans un des villages de la montagne Langroise; un village enfoncé comme un coin au cœur d'une grande forêt, n'ayant pour horizon que des bois ou des friches montueuses, et relié au chef-lieu par d'impraticables chemins de traverse. Le vieux professeur était célibataire; il habitait une vaste et antique maison entourée d'un beau verger, et y vivait en philosophe, au miUeu de ses livres et de ses fleurs, un peu comme ï amateur de jardins dont parle La Fontaine :

Il était prêtre de Flore, 11 rétait de Pomone encore

Mais plus heureux que le vieillard de la fable, il avait en outre de joyeux « et discrets amis », qui venaient se chauffer à son feu, l'hiver ; se promener sous ses arbres, Tété ; et deviser à sa table en humant un vieux vin de Bourgogne, lampant et capiteux, queTancien universitaire réservait pour ces jours de fête. C'était un aimable homme, très fin et très lettré; sa conversation enjouée exhalait un bon parfum de latinité; ses doctrines philosophiques se ressentaient fort de la lecture assidue des Encyclopédistes, et son compatriote Diderot était, je crois, le seul dieu pour lequel il eût un culte. Lorsque je le connus, il était déjà atteint de cette terrible maladie à laquelle a succombé Ernest Bersot. Une affection cancéreuse lui dévorait lentement une partie du visage. Je le vois encore m'accueillant sur le seuil de son jardin, avec sa longue redingote brune, sa calotte de velours noir et sa joue rongée, que couvrait une large rondelle de taffetas. Ses yeux vifspétillaientd'espritetsabouchesouriait, malgré la douleur. Il ne se faisait plus d'illusions sur le dénouement prochain, mais Timminence de la mort mettait à peine une nuance de mélancolie à son enjouement, et sa conversation était

émaillée de beaux vers de Virgile qui s'épanouissaient comme d'antiques fleurs sur ses lèvres décolorées. 11 n'avait qu'un cauchemar, c'était le curé de sa paroisse, un Langrois fanatique et obstiné, qui s'était mis en tête de le convertir et qui chaque jour essayait en vain de pénétrer dans son logis. « 11 est, ma foi, fort têtu, nous disait-il en riant, mais à Langrois Langrois et demi; il aura beau se démener, il se cassera 16 nez contre ma porte ! » La porte ne s'ouvrit pas, en effl'et, et le vieux disciple de Diderot mourut dans l'impénitence finale; mais le lendemain le curé eut sa revanche ; malgré les supplications des héritiers, très pratiquants et très effarouchés du scandale possible, il refusa énergiquement de recevoir le corps de ce mécréant à l'église et de dire pour lui les prières des morts.

A cette époque-là et dans ces campagnes foncièrement catholiques, un enterrement civil était considéré comme l'abomination de la désolation. Le maire du village parcourut toutes les communes environnantes et supplia les amis et connaissances du défunt de ne pas manquer aux obsèques, afin qu'on suppléât au moins par le nombre à la pompe

absente du cérémonial religieux. Nous nous rendîmes tous ou presque tous à l'invitation. C'était par une matinée assez aigre de la fin de mars ; je me rappelle encore qu'aux approches du village, nous voyions déboucher de toutes les lisières des bois des groupes de campagnards endimanchés, se rendant par deux ou trois à la cérémonie, et marchant péniblement dans les chemins défoncés. Au seuil du jardin où jadis le vieux professeur m'avait accueilli avec une citation de Virgile et un sourire, le cercueil reposait sur deux tréteaux. L'Église ayant refusé de prêter les ornements funèbres, on avait recouvert la boîte de chêne d'un drap blanc parsemé de branches de sapin. Peu après mon arrivée, on se mit en marche pour le cimetière, sous un ciel plein de giboulées. Le convoi n'était suivi que par des hommes, braves cultivateurs pour la plupart, qui semblaient encore tout penauds d'avoir contrevenu aux injonctions du curé et qui cachaient leur mine ahurie sous leur parapluie de coton bleu. Aucune femme n'avait osé enfreindre les défenses ecclésiastiques; mais, dans la rue déserte qui conduisait au cimetière, derrière les fenêtres aux rideaux à demi tirés, ou entrevoyait un bout de coiffe blanche et on saisis-

sait au passage le geste d'une paysanne qui se signait avec effroi. Sous le poids de la bière, les porteurs en redingote noire trébuchaient dans la boue argileuse; ils avaient retroussé soigneusement le bas de leur pantalon et leurs grosses bottes ferrées rythmaient lourdement la marche du convoi. Le chien du défunt — un bel épagneul noir et blanc — s'était mêlé au cortège et se rapprochait insensiblement des porteurs. L'un des héritiers essayait de temps en temps de le chasser en agitant son chapeau, mais l'animal obstiné revenait toujours, inquiet, vers la bière, la queue basse, les oreilles infléchies et les narines flairantes. Quand on fut dans le cimetière, près delà fosse béante, les porteurs essoufflés mirent bas le cercueil; j^is, un maire du voisinage, ancien universitaire comme le défunt, déplia un papier, et la main sur la poitrine, la bouche majestueusement arrondie, lut un discours où il parlait de « l'Être suprême qui sonde les reins et scrute les consciences. » Les assistants,écarquillantlesyeux, écoutaient d'un air ébaubi ces phrases ronflantes, sans les comprendre. Quand il eut fini, la bière glissa dans le trou. Alors quatre paysans, ayant senti instinctivement que tout cela manquait de

prestige et qu'il fallait solenniser le mystère de la mort par quelque chose d'inusité, s'avancèrent avec leur fusil de chasse, et tous les quatre, l'un après l'autre, déchargèrent leur arme sur la fosse, tandis que l'épagneul hurlait dans un coin du cimetière...

Ma seconde impression, plus récente, s'est produite dans un milieu tout différent. C'était aux environs de Paris, peu d'années après la guerre, dans la saison où certains coins de la banlieue parisienne, avec leurs jardins fleuris de cytises, d'arbres de Judée et de lilas, semblent chanter voluptueusement la joie de vivre et de se bien porter. J'assistais au convoi d'un homme de lettres qui fut, à ses heures, un poète plein de verve et de talent et qui était venu mourir de la poitrine dans une maisonnette située à rai-côte, entre Sèvres et Bellevue. Dans les derniers temps de sa vie, le pauvre garçon avait deraandé'au journalisme un gagne-pain moins illusoire que la poésie, et ses amis politiques avaient décidé que son enterrement serait purement civil. Le corbillard

s'acheminait donc très lugubrement, à travers les rues montueuses et entre les murs des jardins verdoyants où des centaines d'oiseaux rossignolaient, jusqu'au plateau où se trouve le cimetière de Sèvres. L'assistance était nombreuse, composée d'éléments divers : journalistes, poètes, peintres et comédiens. Le défunt avait touché à tous ces mondes. Né dans un village, de parents paysans, il était tombé à Paris à dix-huit ans, avec un volume de vers lyriques dans sa poche, et depuis il avait mené une vie vagabonde, à la fois héroïque et burlesque, qui tenait de celle de Don Quichotte et de celle des personnages du Roman comique. Ayant tâté de tous les métiers, goûté de toutes les misères, et à travers cette vie de bohème, étant resté malgré cela honnête homme, gai compagnon et poète épris de son art, il était mort de fatigue et d'épuisement dans cette petite maison de Sèvres, en pleine saison printanière, à l'heure où les bois, dans l'exubérance de leur sève renouvelée, semblaient pris de cet enivrement lyrique qu'il aimait et qu'il chantait si bien. Au milieu de ces confrères recrutés en hâte et cheminant pêle-mêle derrière le corbillard, en causant de leurs affaires ou en écoutant gazouiller les fauvettes, la famille du

défunt était seulement représentée par le père, — un grand paysan encore robuste qui marchait en tête du convoi, chapeau bas, engoncé dans ses habits du dimanche, regardani d'un air consterné, tantôt le corbillard cahotant et tantôt la foule singulièrement distraite des amis de son fils. Quand, au cimetière, on fut arrivé à l'endroit où la fosse avait été creusée, les croque-morts eurent vite expédié leur besogne, et les fossoyeurs remontaient déjà les cordes qui avaient servi à descendre le cercueil dans la terre, que nous nous regardions tous, pris comme d'un scrupule de conscience en présence de cette façon piteuse dont nous nous séparions d'un poète. Personne n'avait préparé de discours, et cependant on sentait qu'à défaut de cérémonial religieux la mémoire du mort réclamait quelque chose. Chacun poussait le voisin du coude en l'excitant à prendre la parole, et chacun se dérobait ; c'était navrant. A la fin, au moment où les fossoyeurs impatientés commençaient à rejeter des gravats sur le cercueil, un confrère plus courageux s'avança sur le bord de la fosse, et murmura d'une voix hâtive : « Au nom de tous tes amis, grand poète, grand artiste^ adieu I » Je vois toujours la figure ahurie du robuste paysan

à tête grise, pendant cette lamentable fin de la cérémonie. Il avait Tair de se dire : « Pauvre gars, si c'est ainsi que les grands artistes meurent à Paris, tu aurais mieux fait de rester dans ton village où les cloches de chez nous auraient au moins chanté sur ton cercueil 1...»

Par ces maussades journées d'hiver, sous un ciel bas, sombre et froid qui étend sur Paris un plafond de brouillard, je longe tristement les quais où la Seine débordée roule sinistrement des eaux jaunes et menaçantes. Jamais l'ennui d'une vie enfermée entre les murs d'une grande ville n'a pesé plus lourdement sur mon cerveau. Les rues, dont un voife de brume clôt les deux extrémités, ont quelque chose du préau d'une prison. Il me semble que là-bas, en pleine campagne, l'hiver, même avec cette absence de soleil, doit être moins lugubre et moins oppressif, et je songe avec un regret nostalgique à ces froides matinées d'hiver oii, dans ma jeunesse, je parcourais à pied trois licues^de bois et de plaines

pour aller causer avec mon ami Jacques. Nous habitions deux bourgs perdus dans la forêt montagneuse qui borde la lisière du pays chàtillonnais. Dans ce temps-là, les routes vicinales n'existaient pas; nous ne communiquions que par des chemins forestiers mal frayés et de vagues traverses, enchevêtrées et difficiles à suivre. Mais nous ne nous en faisions pas moins de fréquentes visites en toute saison et par tous les temps. Nous nous étions rencontrés un jour au corn d*un bois, ayant chacun un volume de La Fontaine à la main, errant sous la feuillée comme deux ours las de leur solitude : Tun de nous deux avait dit à Tautre, comme dans la fable : « Viens t'en me voir. » Et comme dans la fable aussi :

Nous étions bons amis avant que d'arriver.

Que de joyeuses courses nous avons faites ensemble en ces jours de jeunesse, tantôt parmi les hautes futaies dégarnies, dont les feuilles sèches et poudrées de givre craquaient sous nos pieds, tantôt dans les friches de Buxières, où les cascades gelées suspendaient des girandoles au feuillage noir des buis! Le soir, après un dîner

de venaison, arrosé d'un verre de bourgogne, on allumait de claires flambées dans Tâlre, et pendant les longues heures de la nuit silencieuse, nous lisions des vers ou nous philosophions sur la deslinée humaine. L'aube pâle des matins d'hiver blanchissait déjà nos vitres sans rideaux, que nous déclamions et que nous discutions encore. Les gens qui nous logeaient, réveillés en sursaut sous leurs couvertures par l'éclat de nos controverses, se demandaient quels maniaques ils hébergeaient, et nous avions dans le canton une réputation de folie douce parfaitement établie. Les- Parisiens s'imaginent volontiers qu'il n'y a de vie intellectuelle qu'à P.aris, et qu'en province les esprits s'endorment, engourdis comme des marmottes pendant l'hivernage. Je vous assure que c'est une pure illusion. Pour n'être ni aussi actif ni aussi éclatant que celui de la capitale, le travail intellectuel de la province n'en est ni moins persistant ni moins productif. Au fond des campagnes solitaires, sous les toits des petites villes casanières, les cerveaux fermentent obscurément comme la sève au cœur des plantes perdues en pleine forêt, et l'épanouissement qui en résulte amène une floraison qui,

pour rester sauvage et ignorée, n'en est pas moins originale. Pour notre part, nous avions une sève juvénile et une chaleur de pensée que la pacifique solitude des bois ne parvenait ni à ralentir ni à attiédir. Nous entretenions notre enthousiasme comme un feu sacré, en Talimentant de tous les combustibles qui nous tombaient sous la main ; les pères de l'Église, l'histoire naturelle, la Bible, Shakspeare, les philosophes du dixhuitième siècle, tout y passait. Et que de belles discussions sous les hêtres, au bord des sources ; ou bien la nuit, parmi les grandes friches nues, tandis que la procession des étoiles cheminait dans le large ciel étendu au-dessus de nous !

Que d'exubérantes effusions lyriques en récitant à voix haute des vers de Musset à travers les champs, tandis que les paysans ébaubis relevaient la tête et suspendaient leur travail rustique pour suivre avec inquiétude notre gesticulation enthousiaste I Quand, devant mon miroir, je regarde ma tête d'homme mûr et rassis, je me sens pris d'un amer regret de ces années de poésie et de solitude, et je suis tenté de crier au temps, comme le rimeur de (îœthe : « Qieb meine

Jugend mit zmUcl/... Rends-moi, rends-moi ma jeunesse! »

Un matin de décembre, j'étais allé voir l'ami Jacques. C'était l'une des premières visites que je lui faisais et je n'étais pas sûr de trouver ma route à travers bois. Aussi étais-je parti en compagnie du piéton de Lamargelle qui devait me servir de guide et ne me quitter que lorsqu'il m'aurait mis dans le bon chemin. Le temps était sombre et noir comme aujourd'hui, et le givre couvrait de ses aiguilles scintillantes les moindres brindilles de la forêt assoupie. Tout en suivant les tranchées vaporeuses, le piéton me désignait prudemment des points de repère, en prévision du retour que je devais effectuer tout seul. — « Vous voyez ce champ, monsieur, disait-il, en me montrant un grand terrain nu, enclavé dans les bois, c'est le Champ-carré; c'est à partir d'ici que les sentiers s'embrouillent, mais je vais casser des branches à droite et à gauche afin que vous les reconnaissiez en vous en revenant. » — Et, le couteau à la main, il tailladait les cépées.

Quand nous fûmes arrivés à un carrefour, où venait s'embrancher la route forestière qui me conduisait à destination, il donna encore un coup de serpette dans un buisson d'épines noires : « Voici votre chemin, ajouta-t-il, et quand vous repasserez demain par ici, n'oubliez pas de prendre toujours à droite » ; là-dessus nous nous séparâmes avec une poignée de main, et je vis sa silhouette hâtive s'enfoncer dans le sentier des bois de Lamargelle, puis se rapetisser et s'évanouir dans la brume. Il m'avait mis dans la bonne voie; je n'eus pas fait cent pas que j'aperçus au tournant du bois de la Faye la brave figure épanouie et les longues jambes de mon ami Jacques, qui venait au-devant de moi en chantant à gorge déployée une tyrolienne, pour mieux marquer la joie qu'il avait de notre rencontre.

Pendant ces réunions en pleine solitude, nos plaisirs, bien que purement intellectuels, étaient délicieux : — la découverte d'un site pittoresque et non encore parcouru, la trouvaille d'une plante inconnue, la lecture d'un livre nouveau. — Et 1ère-

toupà rheure d'entre chien et loup, quand le crépuscule glissait mollement sur les bois d'un violet sombre, quand les fumées du bourg montaient toutes vers un ciel d'un bleu voilé, et que du haut d'une colline nous récitions ensemble « Pâle étoile du soir » de Musset ou la Tristesse d' Olympia !,,, C'était le plus beau de la fête et notre meilleur régal. Mais les plaisirs, même les plus purs, ressemblent, comme dit Robert Burns, « à des pavots qu'on cueille : »

You seize the flow'r, its bloom is shed ;

à peine avez-vous saisi la tige que les pétales s'effeuillent. — Après deuxjours de cette débauche poétique, il fallut se quitter, et Jacques me reconduisit par les bois de la Faye jusqu'au carrefour où le piéton avait coupé des branches pour me guider. Je reconnus le buisson d'épine noire tailladé à coups de serpe et je vis le sentier de droite qui s'enfonçait dans le taillis. — « Retrouveras-tu bien ton chemin ? me disait le brave Jacques, effrayé de cette complication de traverses entre-croisées. — N'aie pas peur, répondais-je en lui serrant la main, c'est toujours à droite, et d'ailleurs j'ai la

mémoire locale très développée. » — Là-dessus je m'eagageai bravement daas le sentier, et longtemps encore nous nous envoyâmes, sans nous voir, de longs cris d'adieu à travers le taillis.

Je marchai d*abord avec assurance pendant une bonne demi-heure, mais durant la nuit il était tombé une saupoudrée déneige, et cela avait suffi pour changer la physionomie des lieux; puis il y avait à droite plusieurs sentiers que je n'avais pas remarqués en allant; j'en pris un au jugé, croyant à chaque instant tomber sur le Champcarré, et, au bout d'une heure, je m'aperçus que j'avais complètement perdu la bonne voie. Dans ce pays solitaire, on peut faire des lieues sans rencontrer une âme, surtout en décembre; en outre, le taillis, à droite et à gauche, me coupait la vue et m'empêchait de m'orienter. Le mieux était de pousser droit devant moi et de m'en remettre au hasard ; c'est ce que je fis. Je dévalais au fond des combes silencieuses, je remontais à pic les revers des côtes boisées en suivant les tranchées les mieux ouvertes, et je ne parvenais pas à sortir de la forêt. Ajoutez à cela que le ciel était plein de neige, que l'heure avançait et qu'en décembre la nuit vient vite. Je commençais à

envisager la désagréable perspective de coucher à la belle étoile, quand tout à coup j'atteignis une lisière, et j'aperçus, couché au flanc d'un étroit vallon blanchi par le givre, un petit village qui m'était parfaitement inconnu. Je me hâtai d'y descendre à travers champs et je me renseignai près du premier paysan que je vis sur sa porte.

— Le village se nommait Santenoge, et j'avais encore trois lieues à faire pour gagner ma résidence, à travers bois. Santenoge du reste ne possédait pas d'auberge, et je n'avais de chance de trouver un gîtô qu'en m'adressant à M. le maire.

— Je m'acheminai donc, assez ennuyé, vers le logis du magistrat municipal.

Monsieur le maire mariait sa fille et, dès que j'eus fipanchi le seuil de sa porte, je fus accueilli par les notes sautillantes des violons. Dans une vaste pièce attenante à la cuisine, la table était dressée et les noceux, las de danser, se dirigeaient déjà vers la salle à manger. En ce pays de montagnes, on pratique encore l'hospitalité à la façon antique. Cinq minutes après, j'étais convié au dîner et je prenais ma part du festin à côté de

la mariée, une fraîche gâchette de vingt ans, qui se tenait toute droite et engoncée dans sa robe blanche. Le marié était un commis de forges qui semblait tomber en admiration bien plus devant la splendeur de son habit neuf que devant le frais minois de son épousée. Â Tun des bouts de la table, siégeaient les parents et les gens d*âge ; à l'autre, le petit monde des enfants; et entre ces deux extrêmes, toute la jeunesse endimanchée entourait les mariés d'une guirlande de visages printaniers aux lèvres souriantes. Les noceux avaient bon appétit; les quartiers de veau, les épaules de mouton et les cuissots de chevreuil disparaissaient en un clin d'œil, engloutis par ces robustes estomacs; les vins rpses du l^ontsaugeonnais et de la vallée de TÂube allumaient les yeux limpides et mouillaient les larges bouches gourmandes des convives. Au dessert, tous les dîneurs, jeunes et vieux , avaient leur pointe de gaieté. Un vieil oncle de la mariée se leva et entonna sur un air de psaume la traditionnelle et antique chanson de Jean Martineau :

Quéqu'tu donneras à ta femme le joar de tes noces, Martineau, Ohl Martîneau?

Puis les violons grincèrent de nouveau, et malgré les trois lieues de pays que j'avais dans les jambes, je dansai de bon cœur jusqu'à minuit. Quand il fallut se coucher, comme les chambres étaient déjà pleines d'hôtes, on me dressa mon lit dans une arrière -grange qui servait de pailler, non loin de retable où j'entendais le souffle rude des bêtes endormies. Enfoncé dans la plume, couvert d'un douillet duvet d'oie, je m'assoupis délicieusement en regardant les étoiles scintiller dans l'embrasure d'une gerbière ouverte tout au haut du pignon, entre une triple rangée de bottes de paille qui exhalaient encore un faible parfum de blé mûr...

Ce matin en longeant les quais, en face de la Seine qui roulait son eau jaune et gonflée, sous un ciel bas et menaçant, ce gai souvenir d'hiver m'est revenu au milieu des brouillards parisiens; et le regret de la jeunesse enfuie, mêlé à la nostalgie du plein air campagnard, m'a poursuivi jusqu'au fond des sombres couloirs de mon bureau.

Aujourd'hui, je suis allé flâner sur les boulevards, en quête d'un jouet convenable et point trop cher pour les étrennes du fils de mon chef, — un jeune moutard de cinq ans qui, au dire de sa famille, donne déjà les preuves d'un esprit extraordinairement précoce et absolument hors de pair. — C'est toujours l'histoire du hibou de La Fontaine :

Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons...

Tout en piétinant dans la boue et sous la pluie, le long des petites boutiques improvisées, qui encombrent le boulevard, je remarquais combien, dans ces étalages destinés à séduire les donneurs

de cadeaux à bon marché, la part faite aux jouets d'enfants est de plus en plus restreinte. Marchands de parfumerie, fabricants de cartes de visite à la minute, inventeurs de cachets en nickel inaltérable, libraires détaillant des photographies au rabais, il y a de tout, même un monsieur planté devant un tableau noir et qui vend une recelte pour faire des calculs à la vapeur. De loin en loin seulement apparaît une modeste échoppe, où des poupées et des polichinelles se balancent mélancoliquement entre deux lampes à pétrole. Dans les grands magasins, le jouet devient de pluis en plus une chose compliquée, luxueuse et quasi scientifique; dans les petites boutiques populaifes, il se raréfie et disparait. On dirait que les enfants d'aujourd'hui ne s*amusent plus. Après bien des hésitations et des recherches infructueuses, j'ai fait choix d'un théâtre; un théâtre de dimensions honnêtes, avec un fronton en cartonnage sur lequel on lit « Opéra » écrit en lettres d'or ; deux décors de rechange, une forêt et un salon; plus douze marionnettes tout habillées et pendues à un fil de laiton. J'étais fier de mon emplette: je me souvenais du temps heureux et lointain où le

cadeau d'un théâtre, au 1®*" janvier, m*avait procuré une de ces surprises joyeuses qui éclairent toute une vie d'enfant. En cheminant dans Ja bruine, mon cadeau sous le bras, je me remémorais ces délicieux réveils du premier matin de la nouvelle année, au fond de ma petite ville de province. L'angelus de six heures avait à peine tinté que déjà mes yeux grands ouverts fouillaient l'alcôve. Tout dormait encore à la maison, mais au loin, par les rues ténébreuses, résonnait l'aubade que les tambours de la garde nationale donnaient aux notables de Tendroit ; peu à peu les roulements rythmés se rapprochaient, on battait un ban devant notre porte, puis la rumeur s'assourdissait de nouveau et se perdait au fond des faubourgs. Les grises lueurs de l'aube blanchissaient la fenêtre, et, n'y tenant plus, je sautais hors du lit, j'allais pieds nus débiter mon compliment annuel à ma famille et j'apercevais le théâtre tant désiré, posé sur une console entre les deux croisées, et à demi enseveli encore dans une ombre mystérieuse qui grandissait Tattrait de ce cadeau inespéré*..

Ces ressouvenirs m'avaient d'abord pénétré d'admiration pour le joujou destiné à la progéniture de mon chef; puis, à mesure que je me rapprochais de la maison de ce solennel fonctionnaire, je sentais, — était-ce l'effet de la pluie ou le poids du paquet? — je sentais mon enthousiasme tomber comme une omelette soufflée qu'on laisse refroidir. Je ne suis pas un mondain et je ne fais à la femme de mon supérieur qu'une visite par an. L'idée de me présenter, avec mon théâtre sous le bras, dans ce salon où il y aurait peutêtre d'autres visiteurs, me donnait la chair de poule, et je commençais à avoir des doutes sur l'accueil réservé à mon cadeau. Arrivé à la porte cochère, j'étais presque tenté de rebrousser chemin. Enfin Je prends mon grand courage et j'entre. Escalier monumental, chauffé au calorjfère et recouvert d'un tapis qui assourdit discrètement le bruit des pas. Mon chef demeure au troisième. A chaque degré que je montais, je sentais s'accroître ma timidité naturelle et se poser devant moi une série de questions embarrassantes : — Entrerai -je tout de gô avec mon théâtre ou le laisserai-je discrètement dans l'antichambre, après avoir prévenu le domestique? Pourtant si l'enfant

SOUHAITS DU JOUR DE l'AN. 145

est au salon, peut-être serait-il préférable de lui offrir tout de suite mes modestes étrennes? — Je sonne, en proie à toutes ces perplexités. On m'ouvre, et dès l'entrée, en voulant me débarrasser de mon parapluie, je laisse choir mon paquet qui roule bruyamment sur le plancher.

Justement la femme de mon chef sortait du salon pour reconduire une visiteuse. Elle m'aperçoit agenouillé sur le parquet et ramassant mes marionnettes qui s'étaient éparpillées dans la chute ; je lui explique en bredouillant l'objet de ma visite, et, avec un sourire mal dissimulé au coin des lèvres, elle nous introduit, moi et mon théâtre, dans le salon plein de dames. — Je n'ai jamais su entrer dans un salon où il y a du monde.

— Il me semble que tous les yeux sont fixés sur ma chétive personne. Mes jambes flageolent, je me heurte maladroitement aux meubles et je me dirige cahin-caha vers l'enfant de la maison, que j'avise dans un coin, chevauchant un dada de carton presque grand comme nature. Le moutard, en veste de velours et en bas rouges, a déjà autour de lui un tas de jouets luxueux :

— écurie pour huit chevaux, chemin de fer à vapeur, forteresse bondée de petits soldats faisant

Texercice. — Au milieu de ces splendeurs, je pressens que mon pauvre joujou de bazar va faire triste figure, et ce pressentiment augmente encore ma timidité. — Paul-Emile, dit la mère avec une nuance de dédain poli dans Tintonation, remercie M. Tristan qui a la gracieuseté de t'apporter un théâtre. — Et moi, avec des doigts tremblants, je désemmaillotte mon oj^éra de son enveloppe de papier gris, et je mets mon offrande aux pieds de Paul-Emile, qui demeure majestueusement perché sur son cheval. Puis je me rassieds sur le bord de ma chaise; je ne sais trop que dire; d'ailleurs on ne songe pas à m'adresser la parole. La conversation a repris son cours un moment interrompu. La dame du logis, qui se pique de littérature, donne son avis sur Fédora et sur le dernier roman à la mode ; moi qui n*ai ni lu le roman ni vu la pièce, je me tiens coi sur ma chaise et j'écoute avec un vague sourire. Au bout d'un quart d'heure, je voudrais bien m'en aller, mais je ne sais pas plus sortir que je ne sais entrer, et j'envisage avec terreur le moment où il faudra me lever, saluer la maîtresse de la maison et me retirer sans me heurter de nouveau à un meuble. Je me résigne donc à rester en tête-à-tête avec

SOUHAITS DU JOUR DE L'aN. 147

Paut-Emile, qui, du haut de son coursier, contemple avec une indifférence méprisante mon pauvre théâtre de carton mal doré. J'ai la conviction que ce petit Parisien est profondément humilié de la mine piteuse que fait mon joujou plébéien parmi les jouets perfectionnés sortant de chez Giroux, et je me sens moi-même désagréablement mortifié. Je n'écoute plus le murmure des conversations ; je ne desserre plus lès lèvres ; j'observe curieusement la figure pâlotte de ce jeune blasé, qui se balance nonchalamment sur son dada de carton, et je lui adresse in petto un bout de discours :

a Jeune Paul-Emile, tu fais fi de mon théâtre ! Puisque je n'ai pas réussi à te plaire, je veux au moins t'offrir un souhait. Les souhaits sont les cadeaux de nouvel an des pauvres diables. Voici celui que je forme pour toi du fond du cœur : — Dans la vie, ne sois pas un timide. L'illustre Romain dont tu portes le nom n'en était pas un, et bien lui en a pris. La timidité est un péché capital. Elle a sa racine, non seulement dans une sorte de faiblesse nerveuse, mais surtout dans

une crainte exagérée du ridicule et dans une* préoccupation maladive de l'opinion des autres. Au fond de tout homme timide, il y a un orgueilleux tellement inquiet de savoir ce que le public pensera de sa propre personnalité, que cette inquiétude lui ôte toute sécurité d'esprit et toute initiative. Les timides, outre qu'ils se nuisent à eux-mêmes, — et j'en sais quelque chose, hélas l — sont des non-valeurs au point de vue social. Ils Ibnt faillite à la société de tout le fonds d'énergie vitale dont on les croyait doués, et qu'ils n'ont pas su mettre en valeur. Ah ! pour mon compte, petit Paul-Émile, combien de faillites de ce genre-là j*ai sur la conscience ! Manque d'initiative, mouvements de sensibilité paralysés par un sot respect humain, silences coupables quand il aurait fallu parler, et paroles stériles quand il aurait fallu agir. Si la fortune est à ceux qui osent, comme dit le proverbe, par un Juste retour, la malchance est le lot des timides, et franchement ils n'ont que ce qu'ils méritent. Je te souhaite donc, jeune Paul-Émile, d'avoir de bonne heure l'aplomb et la crànerie nécessaires pour marcher dans la vie saos défaillance. Aie le verbe haut, la parole facile, le regard assuré;

choisis-toi un bon tailleur, afin que tu ne sois pas ridicule dans tes vêtements ; rien ne pousse à la timidité comme la conscience d'être mal habillé. Tu arrives à une époque terriblement pratique, où ceux qui ne sauront pas jouer du poing et des coudes dans la foule risqueront fort d'être écrasés. Tu auras besoin de toutes les qualités que je te souhaite pour ton jour de Tan. Ah ! si Ton pouvait recommencer sa vie et se douer soi-même à sa naissance, comme les fées jadis octroyaient des dons à leurs filleuls, je me donnerais la vigueur d*un Hercule, la langue dorée de dix avocats, Tesprit positif d'un vieux commerçant et la crânerie de don Juan. Par contre, je me garderais bien de me gratifier d'une imagination rêveuse, ni d'une nervosité de sensitive, ni d'une modestie hors de saison. Mais on ne refait pas sa vie, et comme le dit Jean-Paul Richter, à propos justement d'une dernière journée de décembre, « ce qui est mort est mort, ce qui est passé est passé. » Je ne réveillerai pas plus les espérances qu'on avait pu concevoir de moi à mon berceau, que je ne réveillerai le son de ces tambours qui me donnaient l'aubade du jour de l'an dans ma petite ville de province. Je suis

pareil à une vieille diligence qui a déjà tant fait de chemin qu'elle en est toute démodée et poudreuse, et que bientôt on la remisera sous le hangar. Au lieu des aubades matinales, je n*entends plus, dans le réduit où je me tiens à Técart, que Tharmonie des derniers bruits du jour, quand le brouillard monte des vallées, quand les toits fument et que les lumières de la nuit s'allument une à une. Toi, Paul-Émile, du haut de ton dad^ de carton, tu commences tes premières chevauchées à travers la vie ; c'est pourquoi je te souhaite de te tenir bien en selle et surtout de savoir oser. » — II faut croire qu'en discourant ainsi, mentalement, j'avais la mine passablement grotesque, car Paul-Émile me dévisageait de cet air impertinemment curieux dont les enfants regardent les gens âgés et les fâcheux. Je me suis levé, j'ai salué timidement à droite et à gauche, et manœuvrant maladroitement à travers les jouets épars, les jupes à traîne, les fauteuils et les poufs, j'ai gagné la porte et m'en suis allé, suivant mon habitude, « Grosjean comme devant. »

La liste de mes bonnes fortunes n'a rien de commun avec la fameuse liste de celles de don Juan. Elle se borne à deux aventures, et encore vous allez voir qu'il n'y a pas de quoi en être trop glorieux. — En 185..., j'habitais Tours, et, subissant peu à peu l'influence du milieu, j'y étais devenu passablement mondain. La société que je fréquentais était surtout alimentée par la colonie étrangère, et composée d'éléments cosmopolites : familles anglaises venues en Touraine pour bien vivre et s'amuser à bon marché ; nobles Polonais portant le deuil de la patrie et mangeant gaiement au bord de la Loire les épaves d'une fortune disputée à la confiscation; Parisiens et Parisiennes en villégiature; et aussi, de-ci et de-là, quelques

aventuriers au nom sonore et à la tournure élégante, qu'on recevait un peu sur Tétiquette du sac. Dans ce monde amoureux de plaisir, j'avais remarqué deux femmes fort entourées et qu'on était sûr de rencontrer dans tous les bals où elles dansaient fiévreusement, côte à côte, comme deux sœurs, bien que Tune fût la fille de Tautre. — La mère, M"°V..., avait une taille svelle, d'éblouissantes épaules, des yeux magnifiques et paraissait encore jeune, grâce à de merveilleux stratagèmes de coiffure et de maquillage. Veuve d'un officier supérieur, elle n'avait pas de fortune, et même, dans ce monde qui ne regardait guère qu'aux apparences sans se soucier d'aller au fond des choses, on se demandait par quel miracle ces deux femmes, toujours en Tair et toujours en toilette, pouvaient nouer les deux bouts. La jeune fille, Sabine V..., comptait dix-huit ans à peine; elle était petite, nerveuse, mince de taille avec des épaules et une poitrine comparables en beauté à celles de sa mère, des cheveux bruns et abondants qui semblaient trop lourds et toujours prêts à se dénouer, de grands yeux d'un bleu noir un peu cernés, une peau blanche comme un bouquet de muguets, et un sourire étrangement inquié-

tant. Avec cela un fier profil de médaille syracusaine, un aplomb et un sang-froid gênants, un esprit très émancipé, dont les hardiesses et les curiosités vous donnaient la chair de poule. — Dn soir, à la Guettière, chez la comtesse P..., je me trouvai à table à côté d'elle. La Guettière est un adorable castel du xvi« siècle, situé à micôte dans la vallée de l'Indre. Les jardins dévalent en terrasse jusqu'à la rivière qui coule au milieu de la propriété, et de l'autre côté, sur la pente de la colline, un grand parc étage ses majestueuses futaies. Après dîner, on avait dansé, puis, comme il faisait une de ces tièdes nuits de juillet assez fréquentes en Touraine, on avait eu la bonne idée de souper aux flambeaux sur la pelouse. L'esprit endiablé de ma voisine m'avait mis en verve; pendant le dîner, j'avais lâché la bride à mes métaphores les plus lyriques et à mes paradoxes les plus fantaisistes ; bref, malgré ma gaucherie, ou peut-être même à cause de cette pointe de sauvage verdeur qui assaisonnait ma causerie, j'avais piqué sa curiosité et je l'avais intéressée. Aussi, après le bal et encore tout essoufflée d'une valse prolongée, elle me toucha le bras, et se penchant à mon oreille, elle mur-

mura : « Placez-vous près de moi au souper. » Il était charmant, ce souper à la belle étoile, avec des lumières courant dans les massifs, une odeur de chèvrefeuille et de magnolia qui semblait pleuvoir du ciel attiédi, et au loin la musique d'un orchestre qui nous jouait une valse langoureuse alors à la mode et qui s'appelle, je crois, le Torrent I Le Champagne avait émoustillé ma hautaine voisine, et moi-même, fasciné par le regard plongeant de ses yeux bleus, je me sentais pris d'une tendresse soudaine. Au dessert, les convives s'éparpillèrent au hasard. Sabine passa son bras sous le mien. « Je n'ai pas envie de dormir, dit-elle, et vous?... Si vous voulez, nous descendrons jusqu'à la rivière. » Si je voulais ! Je le crois bien. J'aurais souhaité qu'elle me demandât les étoiles, j'aurais été les lui décrocher. Nous descendions lentement le long des terrasses, sans trop parler, ayant tous deux le cœur gonflé de désirs mal étouffés. Quand nous fûmes au bord de l'Indre qui murmurait doucement en reflétant les étoiles, elle arracha distraitement des. brins de jasmin qu'elle piqua dans ses cheveux à demi dénoués, puis s'asseyant sur le parapet d'un mur à hauteur d'appui, elle croisa

les bras en regardant au-dessous d'elle la rivière vaporeuse, les prés fauchés, la futaie assoupie. «Quelle belle nuit! dit-elle d'une voix un peu étranglée, on voudrait aimer par une nuit comme celle-là. » J'avais le cœur plein et je perdais la tête ; je lui pris les mains et l'attirant à moi : « Je vous aime! » murmurai-je, et en même temps mes lèvres se posèrent sur les siennes. Elle resta un moment comme étourdie ; on eût dit qu'elle savourait lentement cet audacieux baiser. « Sabine, continuai-je complètement grisé, voulezvous être ma femme?» Elle eut l'air de se réveiller en sursaut, s'arracha de mes bras et partit d'un éclat de rire nerveux : — « Mon cher, reprit-elle de sa voix un peu rauque, avez-vous cent mille livres de rente? » — Et comme je restais stupide et abasourdi, elle continua en me serrant les mains convulsivement : « Je ne suis pas une femme possible pour les gens qui, comme vous, ont leur avenir et leur fortune à faire... Au bout de huit jours, nous nous en voudrions mortellement de nous être épousés 1 » Des larmes de honte et de désespoir me montaient aux yeux; elle s'en aperçut et eut pitié de moi. — « Croyezle, murmura-t-elle, vous avez eu ce soir le meil-

leur de moi; le reste ne vaut pas grand'chose,.. Oubliez-moi! » Brusquement elle me sauta au cou, me jeta un brusque baiser, puis ramassant ses jupes, elle s'enfuit sans tourner la tête, disparut dans l'ombre des terrasses, — et je n'eus même pas le courage de la suivre. Je restai à regarder couler Teau, qui semblait sangloter sous les nénufars aux roses blanches entr'ouvertes....

La chute de mon rêve fauché en pleine fleur me laissa pendant quelques jours très mélancolique. Pourtant, dégrisé peu à peu et ayant retrouvé mon sang-froid, je convins que Sabine avait raison et que nous aurions fait un triste ménage. Au bout d'un mois je quittai Tours pour n'y plus revenir, puis des années se passèrent, jetant leur cendre grise sur ce délicieux et court souvenir d'une belle nuit d'été. Cette impression dont j'avais cru la vivacité inaltérable s'estompa insensiblement et perdit de sa précision. L'exquise liqueur un moment savourée avec délices s'évapora, il n'en resta plus qu'un parfum affaibli, pareil à celui que garde un flacon qui a jadis ren-

fermé une essence précieuse. Je n'avais pas revu Sabine V..., mais j'avais parfois entendu parler d'elle. Je sus d'abord qu'elle avait fait le beau mariage qu'elle rêvait; plus tard j'appris que ce ■ mariage avait été suivi d'une séparation judiciaire dont l'éclat mettait le monde tourangeau en rumeur, et ce fut tout. — Huit ans après, au mois d'août, pendant une excursion aux Pyrénées, je m'étais arrêté à Gaulerels. J'avais fait pendant la journée une longue course à pied pour visiter le petit lac d'Estom, à l'extrémité du val de Lutour, et le soir, en sortant de table, j'étais allé flâner à la promenade du Mamelon vert, où il y avait de la musique. J'allais et venais à travers les groupes des baigneurs et des baigneuses, tout en admirant les derniers reflets du soleil couchant sur la neige des cimes opposées. En me retournant, je me croisai avec une jeune femme escortée d'une, dame déjà mûre, qui paraissait lui servir à la fois de femme de chambre et de demoiselle de compagnie. La promeneuse étant fort jolie, mes yeux s'arrêtèrent complaisamment à la considérer, et il me sembla retrouver dans l'ensemble de cette belle personne quelque chose de familier et de déjà vu. Au même instant ses

regards rencontrèrent les miens, et tout en passant, elle me salua d'un sourire. Je cherchais au fond de ma mémoire où j'avais pu connaître cette souriante promeneuse; je revins sur mes pas, nous nous croisâmes de nouveau et de nouveau nos yeux se rencontrèrent. Cette fois, après un moment d'indécision, elle s'arrêta, sourit tandis que je la saluais, et me tendant la main : a Eh quoi, dit-elle, suis-je donc si changée?... Vous ne reconnaissez plus vos vieux amis? » Je la voyais maintenant bien en face et il n'y avait plus de doute possible; j'avais devant moi Sabine V... C'étaient bien les mêmes cheveux bruns trop lourds, tombant à demi dénoués sur la nuque, le même pur profil de médaille, le même teint mat avec les grands yeux d'un bleu sombre, toujours de plus en plus cernés. Je murmurais des excuses et j'exprimais gauchement ma surprise ainsi que mon contenlement de la revoir; quant à elle, elle paraissait enchantée, et l'éclat joyeux de ses regards le disait clairement. Elle prit vivement un manteau que portait la dame de compagnie. « Vous pouvez vous en retourner, Félicie, ajouta-t-elle, monsieur me ramènera. » Nous allâmes nous asseoir sur des chaises qui bordaient la palissade.

et, bien que nous eussions beaucoup à nous dire, les commencements de la conversation furent assez embarrassés. « Vous êtes seule ici? lui deraandai-je. — Oui, seule. » Et tandis qu'elle* prononçait ce dernier mot, il me semblait qu'un sanglot se noufiit au fond de sa gorge ; puis, me regardant bien en face : — « Vous connaissez sans doute mon histoire? — Mais..., balbutiai-je, je crois... — Je vois à votre air que vous en savez assez... N'insistons pas là-dessus, je n'aime pas à me rappeler les choses désagréables... Enfin, je suis encore relativement heureuse, puisque je suis redevenue libre de mes actions. » Elle toussait légèrement. « Etes-vous ici pour votre santé? repris-je. — Oui, j'y soigne tant bien que mal une laryngite. Et vous?... — Oh ! moi, je suis venu en simple promeneur » — et je lui contai mon excursion au val de Lutour, la sauvagerie du site, les merveilles du petit lac d'Estom, si bleu dans son encadrement de cimes neigeuses. « Je ne le connais pas, dit-elle, mais vous me donnez envie de l'aller voir. » Elle renversa un moment sa tête en arrière et contempla l'azur limpide du ciel crépusculaire. « Que ce bleu du ciel est exquis, soupira-t-elle ; on voudrait pouvoir y mordre ! » t'or-

chestre jouait une valse. « La reconnaissez- vous? continua-t-élle ; c'est le Torrent. » Et nous testâmes silencieux, plongés tous deux dans les souvenirs d'autrefois. Elle eut un nouvel accès de toux. « Je crains que vous ne preniez froid, dis-je en me levant; nous ferions mieux de marcher. » Elle se leva à son tour et prit mon bras. Nous redescendîmes la promenade du Mamelon vert. Nous marchions lentement, ayant en face de nous les cimes des glaciers du Vignemale, qui semblaient briller d'une lueur phosphorescente, tandis que le reste des montagnes s'enfonçait déjà dans l'ombre. Vers l'ouest, dans l'échancrure de l'un des pics, une étoile luisait comme une perle d'or. — « Que je suis heureuse de notre rencontre! reprit-elle; savez-vous ce qu'il faudra faire? Demain, nous prendrons des chevaux et nous irons ensemble voir votre lac d'Estom. » La proposition n'avait rien que de séduisant. Passer une journée entière dans une complète solitude, en tête à tête avec cette Sabine que j'avais adorée et que je retrouvais si adorable encore ; il y avait là de quoi m'enthousiasmer, et cependant ce fut ce qui me refroidit. Je me souvenais qu'elle montait parfaitement à cheval, mais je savais aussi

que j'étais un détestable cavalier. L'idée de faire piteuse mine à ses yeux sur mon bidet de louage me donnait d'avance la chair de poule ; j'eus peur d'être ridicule et je répondis sottement que je partais le lendemain matin pour Luz, où j'étais attendu. « C'est donc un rendez-vous impossible à remettre? demanda-t-elle? en souriant et en me regardant au fond des yeux. — Impossible, balbutiai-je. —Ah! tant pis! murmurat-elle en se mordant les lèvres. » — Je me faisais pitié, et je mis le comble à ma maladresse en prenant des airs compatissants pour m'excuser de ne pouvoir lui donner cette distraction. — « Oh ! ne vous mettez pas en peine de moi ! répliqua-t-elle d'une voix sèche et sarcastique, je ne manquerai pas de compagnons de promenade... Mais vous avez tort, car qui sait quand nous nous reverrons?... Et il faut cueillir les plaisirs présents comme des fleurs qu'on n'est pas sûr de retrouver le lendemain. » Nous étions redevenus silencieux, l'air fraîchissait, et elle fut reprise d'un accès de toux. « L'humidité vous fait du mal, m'écriai-je, et vous devriez mieux vous soigner. — Bah ! dit-elle, dans deux mois j'irai à Menton, et le midi me remettra... Je n'aime pas

qu'on me parle de mes maux!... Courte et bonne, c'est ma devise. Voyez-vous, je suis une païenne, et j'ai pris la résolution de demander à la vie toutes les joies qu'elle peut encore me donner... Cela durera ce que cela pourra. — Et si vous tombez sérieusement malade? — Eh bien, je ferai comme les animaux, j'irai me cacher dans un coin pour mourir sans que personne en sache rien.» Nous étions arrivés à la porte de son hôtel, je lui pris la main et m'excusai encore. — « Que voulez-vous? dit-elle, c'était écrit... N'en parlons plus! » Elle me serra rapidement la main.

« Adieu ! » Et une seconde fois, avant de fermer sa porte, elle se retourna et me cria encore : « Adieu ! » tandis que je m'éloignais tout penaud et maudissant ma sottise.

— Et elle a tenu parole ; après une année d'une vie très accidentée, elle s'est si bien cachée pour mourir, que personne n'a appris sa mort que lorsqu'elle était déjà depuis un mois sous la terre d'un obscur cimetière de village.

Ce sont les esprits superficiels et les gens à courte vue, qui prétendent que notre époque n'a plus rien à démêler avec la poésie et le merveilleux.

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?

Y a-t-il dans les siècles antiques un drame plus poignant que la mort de Maximilien à Que-, retaro? une tragédie plus lamentable à la fois et plus héroïque que Teffrondrement de l'Empire à Sedan et la lutte désespérée de l'hiver de 1870- 1871 ? Laissez seulement les années mettre ces événements dans une perspective convenable, en les éclairant de cette poétique et mystérieuse lumière que donne l'éloignement, et vous en ferez

des épopées. Connaissez-vous parmi les légendes et les contes populaires du temps passé- une féerie plus étonnante que l'histoire de l'homme politique qui vient de disparaître avec les dernières minutes de l'an 1882? — Quoi de plus merveilleux que la brève et lumineuse destinée de celui que ses ennemis appelaient dédaigneusement « le fils du petit épicier de Cahors? » Au sortir de l'échoppe paternelle , il jette bruyamment la gourme fiévreuse de ses vingt ans dans les cafés du quartier Latin. Avec son éclatante verve méridionale il secoue et réveille la jeune génération d'alors, engourdie moralement par l'atmosphère stupéfiante du régime du Deux- Décembre. Brusquement, en pleine jeunesse, il arrive à la vie politique , et les gens du second Empire écoutent d'un air elYaré cette audacieuse et puissante éloquence qui se révèle par deux coups de tonnerre : le plaidoyer de l'affaire Baudin et le discours sur le plébiscite. La guerre est déclarée, Paris est investi. A travers la bise d'automne où sifflent les balles prussiennes, un ballon emporte le tribun et le jette dans un coin de la province, où, seul, avec sa foi patriotique, il va relever les esprits abattus, réchauffer la lutte

suprême et, et si tout le reste est perdu, sauver du moins Thoaneur de la France. Après la paix signée, après les dernières convulsions de la Commune, il s'agit d'établir au milieu de tant de ruines le seul gouvernement durable et possible, la République; le voilà de nouveau sur la brèche, à côté de Thiers. Le fils du petit épicier et « le petit bourgeois » se donnent la main, pour relever ce pays que les fils des classes dirigeantes ne savent plus conduire. Tandis que Thiers, avec son expérience des affaires et sa grande sagacité politique, panse nos plaies et nous regagne l'estime de TKurope, la chaude éloquence de Gambetta pénètre jusqu'au fond des masses populaires et conquiert les gens des campagnes à la cause républicaine. Comme le Irenn gaulois , le paysan jette son outil dans la balance du suffrage universel et la fait pencher vers la République. Pendant cette période de combat, Gambetta est partout à la fois; il passe à travers les colères des hommes du 16 mai, comme un oiseau de haut vol à travers des fils d'araignée,

Emportant toile et tout, Et ranimai pendant au bout,

Il étonne les gens parla chaleur de son enthousiasme, la souplesse et la subite maturité de son esprit. Il sait trouver les mots magiques qui ouvrent les cœurs et éclairent d'un trait fulgurant les situations. Quand la bataille est gagnée, quand « l'ère des difficultés commence , » ce tribun, qui a débuté par effrayer le bourgeois, en est arrivé à opérer ce miracle : que le bourgeois met sa confiance en lui et le considère comme sa seule sauvegarde. Aucune des épreuves qui grandissent encore les hommes vraiment supérieurs ne lui est épargnée ; ni l'ingratitude des majorités parlementaires, ni la jalousie des médiocres, ni les insultes de Tilote ivre. Et quand, assagi, affiné par le feu des luttes politiques et la pratique des hommes, il arrive à la pleine possession de son génie, la mort le marque du doigt. Un vulgaire accident y où la foule amoureuse du merveilleux veut voir des complications romanesques, une blessure de revolver le couche sanglant dans la petite chambre de Ville-d'Âvray. Il rend le dernier soupir en même temps que l'année. La nouvelle de sa mort remue toute l'Europe, consterne la France, et le pays lui fait, comme à Mirabeau, de royales funérailles.

Je réfléchissais à ces choses eu longeant la rue de Rivoli, le matin du 6 janvier. A Toccasion de cette fête funèbre, qui tombait précisément le jour des Rois! mon ministère était fermé, et j'allais , du haut d'une fenêtre amie, assister au dernier voyage de l'éloquent patriote. Mes modestes fonctions m'ont toujours tenu à l'écart de la politique , et je n'ai vu que de très loin l'homme illustre dont la mort est aujourd'hui considérée comme un deuil public. Un soir seulement, il m'a été donné de le contempler de près dans un salon à la fois politique et littéraire, où il venait comme jadis Vergniaud chez M"»® Roland. Il me semble le voir encore, au milieu d'un groupe d'artistes et de gens de lettres, nonchalamment étendu sur un divan, une rose rouge à la boutonnière , et laissant tomber de ses bonnes lèvres épanouies un rire sonore et communicalif. Il y avait dans sa physionomie ouverte et fine quelque chose qui disait la joie de vivre enfin d'une vie intelligente et large. Ses ennemis avaient beau le traiter de Génois et prétendre qu'un sang étranger coulait dans ses

veines, c'était calomnie pure. Cet esprit à la fois rabelaisien et lyrique avait toutes les qualités qui constituent le pur Gaulois : la netteté, la bonne humeur , la flamme et Tenthousiasme, Il était comme les vins de son pays de CahoVs :

ardent, séveux et coloré. Gambetta n'était pas simplement un discoureur habile ; son éloquence avait ce don qu'on ne rencontre guère chez les hommes politiques, et sans lequel il n*y a ni grands orateurs ni grands écrivains : la poésie. Il était poète et artiste, et cela donnait à sa parole un coup d'aile et une ampleur qui la tiraient hors de pair. De plus, il avait du cœur, et, à une époque sceptique et désillusionnée, il avait la foi ; non pas la foi étroite et inintelligente des sectaires, mais la foi chaude et robuste de ceux qui croient à la grandeur et à l'avenir de la patrie. Ces rares qualités agissent sur le peuple d'une façon autrement victorieuse que les démonstrations les plus savantes et que la dialectique la plus serrée. L'enthousiasme des foules va aux enthousiastes, comme , dans je ne sais quel conte oriental , les ferrures des navires volaient à une lieue de distance vers une certaine roche aimantée. Une attraction puissante entraînait vers Gambetla

vivant les masses populaires , et aujourd'hui son cercueil les attirait encore, faisant le vide dans tout Paris pour échelonner sur le parcours du funèbre cortège une haie d'un million de curieux.

Je me penchais pour regarder, dans la longue enfilade de la rue de Rivoli, celte population massée sur les trottoirs. Dans toutes les maisons, de Tentresol aux combles, les fenêtres étaient béantes et grouillantes de têtes attentives. Les balcons étaient encombrés. Des grappes humaines se suspendaient aux corniches des enseignes. Dans le fond de la rue, le soleil d'hiver faisait déjà briller les uniformes et les armes de la troupe; déjà le roulement assourdi des tambours voilés de crêpe résonnait lugubrement.

Un frisson ému secoua cette foule devenue subitement silencieuse. Le char drapé d'étendards tricolores s'avançait lentement avec ses couronnes et sa verte retombée de grandes palmes , et à mesure qu'il passait, des fleurs pleuvaient pieusement sur lui du haut des fenêtres. Et quand la première musique militaire joua tout

à coup eu sourdine la Marseillaise, on sentit qu'un même battement de cœur soulevait ces n^Uiers de poitrines et que presque toutes les paupières devenaient humides. C'était réellement l'âme de la France républicaine qui planait sur cette large voie si populeuse et si recueillie. C'était bien l'amour de la patrie commune qui avait rassemblé spontanément derrière le corps de ce grand patriote ces délégations arrivant chacune d'un coin de la France, et, avec leurs couronnes fleuries , apportant à l'illustre mort un peu du parfum et du sourire de ces provinces qu'il avait défendues aux jours de l'invasion. Malgré le deuil que jetait sur la ville cette mort inattendue, le spectacle d'une pareille spontanéité avait quelque chose de fortifiant et de rassurant. Jamais , depuis longtemps , la démonstration de là vivacité du sentiment patriotique ne s'était faite chez nous d'une façon plus saisissante. Chacun se disait intérieurement qu'en dépit du vide profond laissé par le grand citoyen qui disparaissait , rien n'était perdu , parce que cette France, qu'il avait aimée et relevée, restait palpitante et debout derrière lui.

Si douloureuses que soient les épreuves subies, un peuple ne doit pas désespérer, tant qu'il a conscience de sa vitalité. Tout en donnant à ses héros le culte d*admiration et de respect quMl leur doit, il importe qu'il se défende d'un fétichisme superstitieux. Ce qui fait la force des hommes vraiment supérieurs, des hommes de la trempe du grand orateur qui vient de mourir, c'est qu'ils ont cru en eux. Pour être fort, un peuple doit aussi avant tout croire en lui. « Le roi est-mort, vive le roi! » était le cri des vieilles monarchies. Dans les démocraties, il y a danger à s'imaginer qu'une personnalité, si haute qu'elle soit, est une sorte de talisman sauveur qui dispense la nation de penser et d'agir par soi-même. « Tout homme qui veut réussir, dit Emerson, doit croire d'abord que rien n'arrive par chance, mais que tout ce qui arrive est logique. » Quand un homme illustre vient à manquer à un peuple , c'est à ce peuple, s'il est doué de vitalité, à lui préparer des successeurs. Gambetta est mort, mais chaque année, parmi nous, une génération nouvelle arrive à la vie civique : faisons en sorte de donner à ces nouveaux venus une culture intellectuelle et morale qui les arme solidement

pour le combat de la vie. On ne récolte que ce qu'on a semé. Sachons faire lever sur notre terrain des germes choisis et robustes , afin que, parmi ces jeunes pousses de Tavenir, il se trouve à un moment donné des hommes capables de tenir tête aux événements, comme Gambetta tint tête aux envahisseurs de 1870. — Les foules ont une admirable perspicacité pour sentir ces choseslà et pour traduire leur sentiment avec une spontanéité énergique. Lorsque, dans le funèbre cortège, on vit s'avancer en masses serrées et silencieuses les polytechniciens, les normaliens, les étudiants portant une feuille verte à la boutonnière, et jusqu'aux députations des lycées, de tous côtés de longs applaudissements éclatèrent, tandis que des larmes mouillaient tous les yeux. — Avec son admirable instinct primesautier , le peuple parisien avait compris ce qu'il y avait de promesses rassurantes dans ce printemps de la nation, et avec des battements de main, derrière le Français qui venait de mourir, il saluait la France de l'avenir qui se levait.

J'avais seize ans passés, j'étais élève de rhétorique au collège de ma petite ville, et, déjà pris d'une forte dçfeiaiygeaison littéraire, je rimaillais éft. mauvais vëi» que je recopiais mystérieusement dans un ôahier à tranche dorée, sous le titre à' Élégies et Odelettes , et que je grillais de voir imprimés, sans avoir pourtant le courage de les montrer aux gens. Bien des fois , ayant plié dans ma poche un papier contenant la meilleure de mes élégies, j'avais rôdé à la nuit tombante aux environs de la boîte du journal de la localité, et, au moment d'y jeter mon œuvre, pris d'une subite défaillance, je m'étais enfui comme un homme qui est sur le point de faire un mauvais coup. J'étais douloureusement partagé entre le

désir de tirer ma lumière de dessous le boisseau, et la crainte du ridicule auquel j'exposais mes chères effusions manuscrites. Sur ces entrefaites, au moment où le printemps commençait à pousser sa pointe , et où notre théâtre municipal rouvrait ses portes à l'occasion de la foire de Tnai, le bruit se répandit qu'un poète était débarqué « dans nos murs. » Cela me donna une secousse. Dans ma ville natale, un poète était alors un oiseau aussi rare et aussi inconnu qu'un ibis ou un phénicoptère. Ce n'est pas que mon pays soit dépourvu de poésie ; au contraire, celle dont it est imprégné est d'une qualité très originale et très savoureuse pour qui sait la sentir. Malheureusement les indigènes , gens très sensés et très positifs , semblent n'avoir pas d'yeux pour la voir ; c'est une race particulièrement antipoétique, et on peut dire d'elle ce que Leopardi disait de ses compatriotes de Recanati :

Una gente Zotica...,cui nomi strani, e spesso Argumento di riso e di trastullo, Son dottrina e saper.

Sauf mon propre reflet dans un miroir, je n'a-

vais jusque-là jamais vu un poète en chair et en os. Celui qui venait d'échouer parmi nous se nommait Arsène Barberot ; c'est ce que j'appris en découvrant, derrière la vitrine de Tunique libraire de Tendroit, le premier numéro d'un, petit journal intitulé le Souvenir littéraire, dont ce confrère nouveau venu était le directeur et le seul rédacteur. — Immédiatement, je fus, comme bien vous pensez, l'un des rares acheteurs de ce premier exemplaire. Il contenait, indépendamment d'un long feuilleton dramatique, très élogieux pour les acteurs du théâtre, un choix copieux des poésies inédites d'Arsène Barberot : — Odes mélancoliques dans le goût lamartinien, élégies désespérées et amères , se ressentant de la lecture de Gilbert et du Chatterton d'Alfred de Vigny; — tout cela ne faisait qu'exaspérer mon désir de connaître ce frère d'Escousse et de Malfilàtre, que la mauvaise fortune avait jeté dans une ville aussi inhospitalière aux muses que la nôtre. On soir de drame, je le vis au théâtre. C'était un petit homme grêle , d'une trentaine d'années, à la figure déjà vieillie et flétrie , aux yeux d'un bleu pâle, aux cheveux blonds clairsemés ; vêtu d'un habit noir lamentablement râpé et

coiffé d'un chapeau de soie infiniment plus fatigué encore que son visage. A côté de lui était sa femme ; toute jeunette, vingt ans à peine, étriquéedans une pauvre petite robe de soie noire élimée; mais charmante avec ses yeux noirs, ses modestes bandeaux bruns plaqués sur les tempes, sa peau blanche et son air très chaste. La maigreur de ses joues et de sa poitrine la faisait ressembler à une vierge de Técole préraphaélite. J*avoue qu'Arsène Barberot ne réalisait pas pour moi ridéal du poète romantique : sa personne manquait d'ampleur et sa figure n'avait pas cette illumination olympienne qui devait être, selon moi, le signe caractéristique d'un homme dont le front voisine familièrement avec les nuées. En revanche , son aspect paraissait ravir d'aise les bourgeois ^ bons pères de famille , qui remplissaient les loges de leur rotondité de notables commerçants. « Voilà, semblaient-ils dire à leurs fils, voilà à quel degré de maigreur, de misère et d'aplatissement conduit ce détestable métier d'écrivailleur et d'enfileur de rimes... Que cela vous serve d'exemple et vous préserve de donner jamais dans de pareils travers ! ^) Et les grands garçons ricanaient, tout en lançant à la dérobée

des œillades dans la direction de la blanche et frêle compagne du poète.

En dépit de cette légère désillusion, i*étais de plus en plus mordu par le désir de faire ample connaissance avec Arsène Barberot, et de voir mes chefs-d'œuvre manuscrits publiés, au moins par fragments, dans son journal. Un beau dimanche, n'y tenant plus, je mis en poche une copie de mes deux meilleures élégies, et prenant mon grand courage je grimpai avec un battement de cœur Tescalier des bureaux du Souvenir littéraire, situés au deuxième étage d'une maison meublée d'assez piètre apparence. — Arrivé au sommet, très essoufflé, je lis sur une carie collée à la porte : « Arsène Barberot ; » je frappe timidement, on me crie d'entrer, j*obéis et je m'arrête un peu décontenancé à la vue de l'intérieur des « bureaux du Souvenir littéraire. » — Dans une chambre pauvrement meublée d'un lit, de quatre chaises et d'une table , et où le soleil de juin entrait à flots par la fenêtre sans persiennes, le poète en bras de chemise griffonnait à l'un

des angles de la table, tandis qu'à Vautre extrémité sa jeune femme, très sommairement vêtue, écossait des pois dans une vieille boîte de sardines. Devant la cheminée, les reliefs d'un maigre , déjeuner refroidissaient dans un poêlon de terre, et, en travers du lit, un enfant d*un an dormait, couché sur le ventre. Le poète me dévisageait d'un œil interrogateur, et sa femme, qui ne semblait nullement gênée d'être surprise en négligé, souriait de mon air ébahi. Elle était si jolie quand elle riait, que cela m'enhardit, et j'eus le courage d'expliquer assez clairement l'objet de ma visite. Le poète prit la mine d'un maître qui accueille un débutant, et, lisant mes vers à voix haute, me fit remarquer, — ce qui me confusionna fort, — quelques fautes de prosodie et plus d'une rime boiteuse. Néanmoins, il daigna m'encourager et me promit de publier l'une de mes élégies dans le prochain numéro du Souvenir.

Comme il finissait, l'enfant s'éveilla et se mit à pleurer. La jeune mère, ébauchant une petite moue ennuyée, laissa ses pois, ouvrit sans façon sa robe déjà à demi dégrafée et apaisa le marmot en lui donnant le sein. Ce que voyant, je me hâtai de balbutier un remerciement et je dégrin-

golai Tescalier, très ému par le souvenir de cette blanche poitrine et de ces deux yeux noirs éclairés d*une flamme passablement troublante.

Le poète tint parole. Le dimanche d'après, mon élégie parut dans le Souvenir, précédée de quelque lignes où Barberot semblait solliciter l'indulgence des lecteurs pour les débuts de cette jeune muse « encore inexpérimentée. » Cette introduction n'était pas absolument de mon goût, mais enfin il n'est pas de roses sans épines^ et je me consolai en respirant avec délices le parfum tout nouveau de ma poésie imprimée. A quelques jours de là, tandis qu'au fond du jardin paternel je relisais pour la trentième fois mon œuvre dans les colonnes du Souvenir , on sonna à notre porte; j'allai ouvrir et je me trouvai face à face avec Arsène Barberot. — Je venais, dit-il, vous rendre votre visite... Avez-vous été content de ma petite note servant de préface?... — Je balbutiai un vague remerciement et je l'emmenai dans le jardin. Il y fit deux ou trois tours en s'extasiant sur la couleur des roses et sur les

promesses des espaliers, puis brusquement : — A propos, ajouta-t-il, j'ai demain une petite traite à payer, il me manque dix francs... Et ma femme a pensé que vous auriez peut-être Tobligeance de nous les avancer? — C'était un coup droit, et il n'y avait pas moyen de reculer. Heureusement je les avais, les dix francs, dans ma bourse de collégien, car je n'aurais jamais osé les demander à mon père pour un pareil motif. La publication de mes vers dans le Souvenir l'avait déjà suffisamment irrité , la présentation de cette carte à payer Teût jeté hors des gonds. — Je m'exécutai galamment. Barberot empocha négligemment mes deux pièces de cent sous, et me serrant la main : — Je vous enverrai cela dans huit jours, dit-il; en attendant permettez-moi de vous faire le service de mon journal. — Là-dessus, il pirouetta sur ses talons et me laissa un peu refroidi , je l'avoue.

A partir de ce jour-là, quand je rencontrai mon poète, il n'eut pas Tair de me reconnaître. Cela m'étonna passablement . — Je comprends, me disais-je, qu'il ne me rende pas mes dix francs,

j'en ai fait le sacrifice; mais pourquoi diable m'évite-t-il? — Un soir, comme je traversais une brasserie installée dans un jardin et fréquentée par la jeunesse tapageuse de Tendroit , il me sembla apercevoir Arsène Barberot au milieu d'un groupe de jeunes gens attablés autour d'un respectable bataillon de cruchons de bière du pays. Le poète, toujours vêtu de son fidèle habit noir, paraissait en train de tremper sa poésie dans les chopes mousseuses et déclamait des vers à la lune, qui montrait justement les deux pointes de son croissant au-dessus des charmilles. — Hé! bel pensai-je, il se la coule douce, le frère d'Escousse et d'Hégésippe!... — Mais je n'étais pas au bout de mes surprises. A l'extrémité de l'une des charmilles, — la plus obscure — je faillis me jeter dans un couple tendrement enlacé, et à la faveur d'un rayon de cette même lune aux cornes d'or chantée par le poète, je reconnus la blanche, virginale et frêle M'"® Barberot au bras d'un grand brun aux robustes épaules. Je baissai le nez, et, tout rouge et déconfit ( pourquoi, je vous le demande?) je m'esquivai , plus ému et désillusionné que si j'eusse été Arsène Barberot en personne.

Peu de temps après, le Souvenir littéraire cessa de paraître, et un de mes camarades de classe m'en donna Texplication. — Tu sais, me dit-il, ton poète?... Eh bien sa femme a filé il y a deux jours avec La Morandière, le fils du banquier... Depuis, Barberot s'est mis à boire pour se consoler et il ne se dégrise plus.

— Le pauvre diable! j'ai été seul à le plaindre, ajouta Tristan tout en bourrant sa pipe...

— Et l'enfant ? demandai-je.

— L'enfant?... Il y a une providence pour les mioches. Il a été adopté par de riches fllateurs sans postérité, et ils n'en ont pas fait un poète , je t'en réponds !

Aimez-vous les jeunes filles? Moi, j'ai pour elles radmiration platonique et désintéressée d'un célibataire déjà mûr, qui frise la quarantaine et qui songe, non sans mélancolie, au temps lointain où son cœur battait et où il a manqué le coche du mariage. — Je me retourne pour les voir passer , mais elles passent sans me voir. Je devine à leur regard distrait que pour cet « âge sans pitié » je ne suis plus qu'un indifférent. C'est à l'impassibilité de ces jeunes visages qu'on peut constater l'approche de la maturité commençante. Au début, cela ne laisse pas d'être triste et humiliant, mais, avec un peu de philosophie, on s'y fait et on se résigne à n'être plus qu'un observateur bienveillant et sans

prétention. On rajeunit ses yeux en les posant de préférence sur des figures printanières, comme un vieil amateur d'horticulture, devenu pauvre, s'arrête devant l'étalage d'un marchand de fleurs et contemple avec un sourire admiratif les azalées couleur de chair, les chromatelles d'or p&le, les orchidées rares, qui iront s'épanouir dans les jardinières des gens riches.

Sur le chemin de ma maison à mon bureau, aux environs du quai Voltaire, il y a un cours de peinture dont la clientèle est toute féminine, et c'est un de mes plaisirs, le matin, de voir les je'unes filles qui fréquentent cet atelier s'y acheminer lestement, tantôt seules, tantôt deux à deux, portant leur boîte de couleurs ou leur carton de dessin et souvent aussi un petit sac contenant le déjeuner de midi. Vêtues de toilettes très simples aux nuances peu voyantes, coiffées de ces grands chapeaux maintenant à la mode, qui jettent une ombre douce sur le haut de la figure, elles ont presque toutes déjà un petit air sérieux, — l'air de filles qui sortent seules et qui

ont le sentiment de la responsabilité que leur impose cette liberté relative. Plusieurs sont jolies, d'autres sont plutôt laides, aucune n'est vulgaire ni banale. Elles ont toutes une personnalité intéressante; on devine dans chacune d'elles un caractère déjà façonné par les premières escaroiouches de la bataille de la vie , par l'habitude de réfléchir et de prendre spontanément une décision. L'une d'elles surtout m'a frappé. Elle débouche quotidiennement, à la même heure, du pont Royal , et marche du pas rapide et résolu de quelqu'un qui connaît le prix du temps. Elle a vingt-quatre ans à peu près et paraît laide à première vue. Ses os maxillaires sont trop saillants, son nez trop court, son front carré ; avec cela elle est pâle, et son corsage taillé en blouse dissimule mal la maigreur de son buste ; mais ses grands yeux sombres et purs ont une expression intelligente et chercheuse qui vous remue ; sa bouche bien modelée respire la grâce et la bonté, et cela corrige l'énergique gravité de ses traits. Cette iigure irrégulière et un peu maladive est éclairée par une radieuse lueur de pensée et de volonté. En elle, il y a déjà la femme éprouvée par les ditficultés de la vie; mais les yeux purs et ques-

Honneurs, la naïve bonté de la bouche disent aussi la jeune fille qui a conservé d'enthousiates illusions, et c'est ce qui fait la poésie et le charme de cette étrange personne.

Elles deviennent rares, les jeunes filles, comme deviennent rares les vins francs et les hommes d'État. Je parle naturellement des vraies jeunes filles. Je ne range pas dans cette catégorie ces niaises poupées vivantes , sans instruction et sans initiative, qui n'ont pas deux idées dans la tête et qui ne peuvent répondre oui ou non sans chercher leur réponse dans les yeux de leur maman. Je n'y mets pas non plus ces filles à la mode, qui ont été élevées en serre chaude dans une atmosphère mondaine et artificielle. Celleslà, n'ayant pas eu d'enfance, n'ont que l'apparence de la jeunesse ; elles se maquillent déjà à dix-huit ans comme de vieilles coquettes sur le retour; elles n'ignorent rien , parlent de tout avec une précocité et un aplomb eflfrayants, ont des allures garçonnières et, — stérilisées à force de fausse culture , — elles ne possèdent plus ni cœur ni

cervelle, ni enthousiasme ni sensibilité. — Non, la vraie jeune fille est comme une fleur qui a encore sur ses pétales le velouté de Tenfance, mais d'où s'exhale déjà l'exquis parfum de la femme. Elle est avant tout naturelle et simple, son esprit est plein de pudiques réserves et d'innocentes audaces. Elle s'est développée harmonieusement avec les années et pas été forcée par une culture hâtive. On lui a laissé toute sa spontanéité, toute sa grâce virginale. On l'a initiée à la vie, en lui apprenant de bonne heure à savoir se décider elle-même et à avoir la responsabilité de ses actions. Elle se montre telle qu'elle est, avec ses qualités et ses défauts, ses aversions et ses sympathies, et, comme tout ce qui est naturel , elle est un charme pour les yeux et le cœur. Si peu douée qu'elle soit sous le rapport de la beauté, elle plaît néanmoins, parce que ses yeux limpides et son franc sourire reflètent la santé et la gaîté de son âme. En un mot, elle est jeune, et elle emporte partout avec elle, comme une auréole, cette délicieuse couleur d'aube de la jeunesse. C'est d'elle qu'on peut dire avec le poète Nicolas Lenau : « Une jeune fille, c'est comme une promesse,

comme une vie humaine en bouton, toute prête pour l'épanouissement. »

J'ai goûté tout récemment cette joie de me trouver au milieu d'un groupe de vraies jeunes filles. C'était chez un de mes collègues du ministère , qui m'avait invité à partager son dîner de famille. J'arrivai de bonne heure, sans cérémonie, au sortir de mon bureau. Mon collègue habite tout au haut d'une de ces maisons du boulevard Saint-Michel , qui ont vue sur le Luxembourg et sur les coteaux de Saint-Cloud. De ses fenêtres ont voit le grand jardin verdoyant avec ses quinconces de marronniers, ses statues blanches, ses bassins miroitants; au delà, des masses de toits s'estompent de fumée, et tout au loin, de bleuâtres collines ferment l'horizon; un grand espace de ciel s'arrondit là-dessus. C'est plein d'air, de soleil et de gazouillements d'oiseaux. Si le spectacle du dehors est magnifique, en revanche l'appartement est modeste; l'antichambre est étroite et sombre, les pièces en enfilade sont honnêtement meublées de vieux moitiés de

noyer. Dans le salon , orné de quelques bonnes gravures du xviii® siècle, il y a d'antiques fauteuils en velours d'Utrecht, une « causeuse » qui date du temps de Louis-Philippe, une étagèrebibliothèque et, dans un angle, un piano droit encombré de musique, avec son tabouret dont la tapisserie est Tœuvre d'une des femmes de la maison. L'ameublement est pauvre, mais il n*est pas vulgaire ; on sent que ce petit salon est habité par des gens de goût. Il y a des fleurs fraîches partout, dans la jardinière , entre les fenêtres et dans les vases de la cheminée ; sur Tétagère sont rangées les œuvres de la plupart de nos poètes contemporains habillésd'une jolie demi-reliure. Quand j'entrai , le salon était plein de soleil , plein aussi du babil gai et léger de quatre jeunes filles de dix-huit à vingt-quatre ans. D'abord, la fille du maître de la maison, presque encore une enfant; ses traits arrondis et mignons ont ce quelque chose d'inachevé et d'indécis qui indique la transition entre l'adolescence et la jeunesse ; ses cheveux châtains plaqués sur les tempes sont réunis par derrière en une longue natte qui l?ombe très bas derrière le dos ; avec ses yeux bleus, ses joues d'un rose délicat, sa taille svelte

et son corsage plat, elle a l'air d'une vierge de Pérugin. La seconde... la seconde était ma jeune fille du quai Voltaire avec sa figure énergique et ses yeux sombres et purs. Elle avait ôté son chapeau, et ses cheveux courts, rejetés en arrière, moutonnaient autour de son cou. Elle me reconnut, nous nous étions tant de fois croisés à l'angle du Pont-Royal , elle allant à son atelier et moi à mon ministère ; — et un bon sourire éclaira sa physionomie concentrée et pensive. La troisième était une Parisienne de race, blonde, grassouillette , la taille bien formée , la figure spirituelle, allumée à chaque instant par un sourire étincelant qui creusait une fossette de chaque côté des joues et découvrait de jolies dents blanches. Aussi elle riait aux éclats, et sa gaîté montait en notes perlées vers le plafond bas du petit salon. La dernière, aussi jeunette que la fille du logis, sentait encore sa province. Elle était arrivée à Paris depuis peu pour faire du modelage à l'atelier d'un de nos maîtres sculpteurs, et elle avait la gaucherie naïve d'une petite fille élevée en sauvage, mais elle avait aussi la grâce et le parfum de la fleur sauvage. Rose , fraîche avec une vivacité d'eau courante, une verdeur fores-

tière, elle était tout enthousiasme; elle parlait avec animation de ses études de modelage , ses grands yeux bleus s'illuminaient et on y sentait passer la lueur du feu sacré.

Ces quatre jeunes filles sont compagnes d'atelier, toutes quatre dessinent ou modèlent , non pas en amateurs, mais sérieusement, courageusement, comme des filles qui veulent vivre de leur travail et qui se destinent à cette rude carrière artistique, où il y a tant de coureurs et si peu de vainqueurs. Elles ont la foi, elles ont rénergie , et , pleines encore de ces illusions qui dorent le beau ciel de la jeunesse, elles se croient capables de tous les efforts ; elles ont pris leur essor et volent à toutes ailes dans le bleu de Tespérance. Deux d'entre elles venaient déjà d'obtenir un premier succès, et la réunion à laquelle j'assistais avait pour but de fêter cette double réussite. J'écoutais le babillage amusant de ces quatre enfants si confiantes, si en dehors ; elles parlaient des rivalités de l'atelier, des petits mécomptes et des grosses illusions qui y foisonnent. Si, comme les fées des contes de Ma "nvère VOye, j'avais pu en ce moment disposer de quatre dons, j'aurais souhaité pour ces quatre boutons

de jeunesse Tépanouissemeat radieux sur lequel elles comptaient si ingénument, et que les aigres bises de la réalité font malignement avorter neuf fois sur dix.

Elles s'étaient groupées autour du piano. La blonde au rire éblouissant feuilleta un cahier de musique et, accompagnée par la petite sauvage aux yeux bleus, elle se mit à chanter quelquesunes de ces brunettes du xviii° et du xvii® siècle, recueillies par Wekerlin : Rosette y pour un peu d'absence; V Amour au mois de mai; Rochers inaccessibles, etc., simples et alertes chansons, aimées de nos grand*mères, gaies et tendres à la fois comme les rayons d'une matinée de printemps. Ces mélodies vieilloles, soupirées par cette voix limpide et fraîche, m'allaient doucement au cœur et à Timagination. Il me semblait assister au réveil de la Belle au bois dormant , si jeune et charmante dans son antique robe taillée « à la mode de ma mère-grand' ». Une flambée de soleil couchant venue par la fenêtre entrebâillée glissait sur ces quatre tètes de joUes filles, dorant les

frisons de leurs cheveux, rosant les blancheurs de leur cou et mettant des étincelles dans leurs yeux rieurs. — Ce soleil, celte musique, cette jeunesse , la suave odeur des résédas et des roses dont le petit salon était décoré , tout cela me grisait mollement, et, enfoncé dans mon fauteuil, les mains croisées, les paupières mi-closes, je me disais : Décidément , il y a des heures où il fait bon vivre !

Tout à coup la porte s'ouvrit et, dans la pièce si gaie et si lumineuse, entra une cinquième jeune flUe, toute frêle, toute mince, vêtue de noir, et dont la taille mignonne semblait encore râpetissée par les longs voiles de deuil qui l'enveloppaient. Ce fut comme une brume soudaine voilant le soleil ; la musique s'arrêta et les quatre enfants , redevenues sérieuses , s'avancèrent les mains tendues vers la visiteuse : — une amie de pension dont la maîtresse du logis me conta tout bas la triste histoire. — Elle était l'aînée de dix enfants, et le père, seul soutien de cette nombreuse famille, venait de mourir après une dou-

loureuse maladie qui avait dévoré les maigres ressources de la maison. Pour soutenir ses frères et ses sœurs, la jeune fille en noir avait accepté une position de maîtresse de français dans un pensionnat de Londres, et elle partait le soir même pour Boulogne, où elle devait s'embarquer le lendemain. Elle venait faire ses adieux à ses amies, et ses yeux rougis, ses lèvres agitées par un sanglot retenu à grand'peine, disaient toutes les angoisses de ce pauvre petit cœur si précocement meurtri. Les quatre jeunes filles avaient entouré leur amie , dont le vêtement noir faisait tache au milieu de leurs pimpantes toilettes d'été. Elles lui prodiguaient leurs meilleures caresses. Les souvenirs de la pension revenaient à la file, et, pour la distraire un peu des inquiétudes poignantes du présent, elles évoquaient tendrement la mémoire des jours d'autrefois : les causeries de la salle d'étude , les vers lus en cachette aux heures matinales du dortoir, les châteaux en Espagne édifiés à l'ombre des tilleuls du grand jardin... Mais tous ces échos de la vie de pension ramenaient involontairement au cœur de l'orpheline les préoccupations de l'heure présente. Elle souriait tristement et n'osait parler, de

peur de fondre en larmes. Au bout d'une demiheure, elle se leva en disant qu'elle avait encore tant à faire avant le départ. Toutes quatre l'embrassèrent longuement. C'était navrant , le contraste de ces quatre jeunes filles douillettement installées en pleine vie parisienne, au milieu de leurs proches et de leurs occupations familières — et de cette pauvre enfant de vingt ans, qui allait le lendemain mettre la mer entre elle et ses amis ; qui partait seule pour un pays inconnu, où, étrangère au milieu des étrangers, elle serait obligée de gagner son pain et celui de ses frères. Elle s'arracha aux embrassades, ramena son voile sur ses yeux mouillés et disparut dans l'antichambre obscure. Les jeunes filles rentrèrent graves et pensives ; elles venaient d'entrevoir à travers les crêpes de deuil de leur amie un coin des misères que la vie nous ménage ; et moi, le cœur serré, je songeais aux sanglots cruels qui devaient secouer la poitrine frêle de la petite orpheline , tandis qu'elle redescendait seule l'escalier.

En ce temps de gâchis moral , il y a des heures où Ton a soif d'un peu de musique. Au milieu et au-dessus des aigres discussions des politiciens et des journalistes, on voudrait entendre les accords d'une maîtresse symphonie qui calmerait soudain les cerveaux affolés, qui rassiérait les esprits déséquilibrés. « Il n'est, dit Shakespeare , d'animal si farouche dont la musique ne change peu à peu le tempérament. L'homme qui n'a pas une musique en lui-même et que n'émeut pas la douce harmonie des sons , est né pour la trahison, le vol et la perfidie. » Je me faisais ces réflexions hier, en écoutant de vieilles et toujours exquises mélodies , chez un ami , dans un quartier solitaire et silencieux où je m'étais

réfugié, loin du vacarme des trompes et des cors de chasse du mardi - gras. La musique nous délivre de l'élreinte grossière et oppressive de la réalité ; elle nous emmène dans une région supérieure où nous savourons à l'aise la subtile poésie des choses, où nous respirons le parfum de la fleur sans voir le terreau dans lequel plongent ses racines. Tout en me laissant aller au délicieux bercement des modulations mélodiques, j'évoquais le souvenir de certaines émotions musicales qui avaient laissé une date dans mon cerveau ; je me plaisais à en suivre la trace depuis l'âge où Ton a conscience de ses sensations; je les écoutais s'égrener dans ma mémoire, comme une gamme aux notes liées ou détachées, tantôt assourdies et tantôt vibrantes.. .

La première impression musicale un peu nette m'a été donnée par une romance jadis populaire, Ma Norrriandie, de Bérat, entendue dans ma petite enfance au coin d'une rue de ma ville natale. Je vois encore la rue étroite, bordée de boutiques, et devant une porte, les deuxchan-

teuses ambulantes qui répétaient en chœur le reftrain, l'une d'elles s'accompagnant sur une guitare. Les couleurs des devantures de chaque magasin , le costume fripé de ces deux cigales errantes, et jusqu'au son de voix aigu de celle qui faisait la partie haute dans le duo , tout cela m'est resté bien précis ; je n'ai qu'à fredonner les premières notes :

Je vais revoir ma Normandie, C'est le pays où j'ai reçu le jour...

pour retrouver la physionomie de ma petite ville en ce temps-là : — alors que la malle-poste traversait encore la grand'-rue, où les boutiques avaient une honnête mine provinciale et où leurs propriétaires ne s'étaient pas avisés de les accommoder à l'instar de Paris. Il y avait surtout dans cette romance une phrase où il était question des hirondelles ; elle éveillait dans mon cerveau d'enfant toute une série d'idées neuves et vagabondes. Sur l'aile de la mélodie, je m'envolais en esprit vers des horizons mystérieux ; là guitare bourdonnait doucement, et la voix de la chanteuse semblait elle-même monter comme les hirondelles et s'enfuir dans un pays féerique. —

Ma seconde impression date de l'adolescence. Je la dois à la sonate en la de Mozart , jouée par une fillette de quatorze ans sur un vieux piano qui avait des sons d'épinette. Moi, je travaillais à un thème latin , et , par la croisée ouverte , je voyais dans la chambre d*en face le dos maigre et les cheveux nattés de la petite fille assise devant son clavier. Les notes du thème montaient lentes, argentines, nettement cadencées dans Tair limpide du matin; puis les variations se succédaient, reprenant le motif du thème avec des développements d'une grâce et d'une suavité adorables. Et je sentais éclore, au fond de mon cœur, comme des primevères de mars, des désirs inconnus et chastement tendres, des troubles vagues et délicieux. J'éprouvais, pour la première fois, quelque chose de cette joie limpide et lumineuse qu'on ressent au commencement du printemps , en voyant la blanche et brève floraison des abricotiers, en respirant l'odeur fine et pénétrante des chatons des saules.

Vers la même époque , je trouve une sensation musicale d'un autre ordre mais également vive. — C*est en avril 1848. La principale rue de ma petite ville est pleine d'une foule de jeunes hommes coiffés d'un képi, vêtus d'une blouse grise qu'une écharpe rouge noue à la ceinture. C'est un bataillon de je ne sais quelle légion étrangère, dont le gouvernement provisoire s'est débarrassé en lui donnant pour objectif la délivrance de la Pologne, et en l'expédiant étourdiment à la frontière. Ces soldats de l'insurrection gagnent pédestrement Strasbourg et ils ont fait étape dans notre ville. Au soir tombant ils se rendent sous les fenêtres d'un certain orateur populaire, qui joue au tribun dans les clubs locaux, et là, massés dans toute la largeur de la rue, ils entonnent le Chant du Départ. Pour la première fois j'entends cet hymne large et vibrant sortir de cent bouches enthousiastes; il me semble qu'un souffle épique circule à travers la rue, et je me sens soulevé par une émotion inexprimable. Tout à coup on fait silence, le tribun paraît à sa fenêtre , — et comme il est doué de cette qualité indispensable aux tribuns : un organe retentissant comme un clairon , — sa voix cui-

vrée et emphatique résonne dans la nuit, laissant tomber sur toutes ces têtes grisées de musique les grands mots de « liberté , réveil des » peuples , fraternité des nations , » puis des hurrah éclatent et les gens de la légion étrangère regagnent leur auberge en entonnant le Chant des Soldats de Pierre Dupont. Et, de retour dans ma chambre d'écolier, j'entends encore au fond de la ville endormie ces voix harmonieuses et farouches à la fois, déclamer sur un rythme plein de menaces :

Toute l'EuPope est sous les armes, C'est le dernier râle des rois. Soldats, ne soyez pas gendarmes.

Soutenez le peuple et ses droits...

Porté sur cette mer mélodieuse du Souvenir, par une succession de vagues mollement ondulées, j'arrive à une verte et joyeuse saison de ma jeunesse, où, en compagnie d'un ami, je voyageais à pied, sac au dos, dans les montagnes des Pyrénées. — Un soir, au sortir de Barèges, après avoir traversé la montagne de

Toue et de verts pâturages tout fleuris de magnifiques iris violets, nous nous trouvions non loin du sommet du Pic de Bigorre , à l'endroit où le lac d'Oncet enfonce sa coupe verte dans la roche escarpée et schisteuse. — Maintenant qu'on a élevé un observatoire à la cime du Pic , je ne sais si le lieu de la scène a changé ; mais à cette époque, le décor était d'une grandeur et d'une sauvagerie admirables. — Sur la crête d'un col nommé la Hourque des cinq Ours y une pauvre auberge se dressait seule, collée aux flancs pierreux de la montagne. Le jour tombait, les contours abrupts des pâturages se reflétaient nettement dans l'eau vert sombre du lac ; éclairées par la dernière illumination du soleil couchant, les cimes neigeuses du Néouvielle et du Vignemale se détachaient en rose sur l'azur foncé du ciel , tandis que de l'autre côté, dans une échancrure du Pic , la nouvelle lune montrait sa corne d'argent. Tout était majestueusement silencieux; mais, au moment où nous approchions de l'auberge, un chœur de voix d'hommes et de femme monta doucement dans le crépuscule. Je ne saurais vous exprimer ce qu'avaient de poétique et de presque divin ces

voix chantant une chanson béarnaise de Despourrins au milieu de cette solitude. On eût dit Tidéale poésie des hauts sommets et des neiges éternelles s'exhalant tout à coup en accords féeriquement harmonieux. Et quand nous eûmes contourné la façade de Tauberge, nous trouvâmes que ces mystérieux choristes étaient tout simplement des ouvriers maçons et des servantes qui se délassaient de leur besogne quotidienne en répétant les chants populaires du pays de Bigorre. A côté de nous, deux touristes accompagnant une jeune fille de dix-huit ans , écoutaient également ce concert improvisé. Enveloppée dans les plis de son manteau sombre , la jeune fille paraissait très émue par le charme de la musique et la grandeur du paysage. Ses yeux bruns, Umpides, brillaient aux virginales lueurs de la lune naissante; — et pendant tout le reste du voyage, j'associai délicieusement le souvenir de ces bruns regards enthousiastes à l'impression de ce site grandiose et de cette harmonie rustique montant dans la nuit étoilée.

« Toute musique populaire est divinement belle, » disait le poète Lenau. Et il pouvait en parler savamment, lui qui était né dans ce pays de Hongrie, où les mélodies populaires éclosent comme des fleurs sauvages sous l'archet passionné des tsiganes. C'est justement à ces tsiganes que je dois une de mes dernières , et de mes plus persistantes jouissances musicales.

C'était pendant Tété de 1877, au moment de la grande Exposition; une société hongroise célébrait sa réunion annuelle par un grand banquet à la Varenne-Saint-Maur. Dans la vaste salle dont les fenêtres donnaient sur une île verdoyante de la Marne, toute la colonie hongroise était représentée : vieux Magyares à barbe blauche, artistes, ouvriers, et chaque convive avait amené sa femme ou sa fille. Autour des tables en fer à cheval, les toasts se succédaient, précédés de longs discours. Au moment où l'on débouchait le Champagne, on annonça l'arrivée des tsiganes de l'exposition, et tout à coup, dans le fond de la salle du banquet, la marche de Rakoçzy éclata au milieu d'applaudissements tumultueux. Le chef de la bande, Berkès Lajos, son violon à l'épaule, s'avançait comme un inspiré au milieu

des dîneurs, et, — grisé lui-même par sa propre musique, — il rythmait des yeux , des bras , dé tout le corps, le mouvement tantôt mélancolique et tantôt enragé de Thymne national.

Emportés par ces accents farouches, qui leur rappelaient la patrie, tous les Hongrois s'étaient levés, brandissant leur verre, et de tous les côtés des eljen frénétiques saluaient les tsiganes. — Après la marche, ils jouèrent les vieux airs du pays , ces mélodies magyares tantôt délicieusement amoureuses , tantôt imprégnées d'une tristesse navrante. Les violons disaient le chant avec largeur, la basse grondait, la clarinette lançait des notes aiguës comme des plaintes ; sur les cordes du Uimbalom , les marteaux , alternant rapidement, produisaient des vibrations pareilles au roulement d'un orage lointain. Des éclairs d'enthousiasme illuminaient les yeux, et les auditeurs tressaillaient, secoués jusqu'au fond de leurs centres nerveux par cette musique étrange et passionnée. Les Hongrois ne tenaient plus en place; leurs jambes s'agitaient impatiemment. On enleva les tables et les danses nationales, les tsardâs allègres , les graves palotâs , les valses languissamment voluptueuses ne cessèrent plus.

Aux premières blancheurs de Taube, en m'en revenant le long des berges frissonnantes et vaporeuses de la Marne , j'entendais encore au loin retentir l'orchestre vibrant et endiablé des tsiganes...

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