IV INTRODUCTION
que je traverse deux fois le jour pendant toute Tannée, je découvre à chaque instant d'intéressantes nouveautés. La comédie de la rue, « aux cent actes divers, » se joue pour moi tous les matins, et j'y goûte un plaisir qui ne me lasse jamais. Je collectionne des impressions en même temps que des fleurs, et à côté de mes cahiers de plantes desséchées, j'ai l'herbier de mes souvenirs, toujours jeunes et toujours vivaces.
Là dessus , mon ami exhuma d'un tiroir une liasse de papiers couverts d'une écriture dont la teinte changeante indiquait un travail laissé et repris bien des fois; il quitta sa pipe et me lut les pages que je transcris ici avec sa permission. — Ceux de mes lecteurs qui ont pris un peu de plaisir aux sauseries de Tristan dans Sous Bois, trouveront peut-être quelque intérêt à connaître le contenu de son herbier moral et intellectuel. C'est à leur intention que j'en détache des fascicules, et c'est à eux que j'offre ces fleurs et ces herbes d'antan.
LE
Ce malin, tandis que je longeais, les quais, le f nez en l'air et jetant les yeux à droite et à gauche, distraitement,
Comme un poète qui prend des vers à la pipée
OU comme un employé se rendant à son bureau,
mon attention a été tout à coup sollicitée par la [ vitrine d'un libraire où étaient étalées les planches coloriées d'un ouvrage sur les Lépidoptères éCBurope, Je me suis arrêté tout rêveur devant la planche des Vcinesses et je les ai salués comme de vieilles connaissances. Ils étaient tous là, les
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beaux papillons des prés et des bois : les grands nacrés fauves, mouchetés de taches brunes, les vulcains striés de feu, les paons de jour aux ailes ocellées, et les mars aux couleurs changeantes comme ces étoffes de soie qu'on a baptisées du nom de flammes de punch. J'ai poussé un soupir en songeant que nous étions en plein dans la saison où les vanesses lélles-dames voltigent au long des blés, et où les morios font chatoyer dans la pénombre des allées forestières leurs ailes brunes lisérées de jaune pâle. Ahl si je n'étais pas attaché à mon ministère ainsi qu'une chèvre à son piquet, comme je m'en irais vitement dans les bois de Ghevreuse ou de Compiègne recommencer ces vagabondes chasses aux lépidoptères, qui me réjouissaient quand j'étais écolier ! Et la vue des planches de papillons m'a rejeté insensiblement bien loin dans les souvenirs d'autrefois, en me rappelant ma première aventure d'amour.
J'avais seize ans et, à travers une longue fièvre de croissance, je venais de passer péniblement de l'enfance à la puberté. Je me vois encore ;
j'étais un maigre adolescent tout en jambes et tout en bras comme un faucheux. J'avais poussé trop vite ; cela se reconnaissait à mes pantalons et aux manches de ma veste qui ne s'étaient pas allongés en proportion, et* qui étaient maintenant trop courts de deux bons doigts ; cela se reconnaissait également à ma voix fiûtée et à ma figure pâle, dans le bas de laquelle les poils follets d'une barbe naissante commençaient à blondir. Pour me redonner du corps, on m'avait recommandé les promenades au grand air, et je partais dès le matin pour les bois avec mon ami d'enfance, Mélasippe Herbillon, le fils du juge de paix. Ce Mélasippe était un solide garçon, joufflu et membru, industrieux et positif, qui avait hérité des goûts de son père pour l'entomologie. Il ne sortait jamais sans son filet de gaze verte et sa boite à insectes, doublée de bandes de liège ; et peu à peu il m'avait initié aux mystères et aux joies de la chasse aux papillons. Pendant des soirées entières nous nous montions l'imagination en regardant les collections de son père, et nous rêvions de prendre à notre tour dans nos filets un de ces beaux mars aux ailes changeantes, que nous n'avions jamais vus vivants.
Le mars {Vdnessa Iris) est uq lépidoptère assez rare chez nous, et de plus il ne se laisse pas attraper facilement. Très défiant, se posant peu, il a des coups d'aile brusques qui mettent en défaut l'adresse du cliasseur. Pour réussir à le prendre, il faut de Thabileté et de la patience. Par les chaudes matinées de juin, on va se mettre à raffut dans une allée forestière, ni trop sombre, ni trop ensoleillée, et on attend silencieusement le passage de ce capricieux papillon, après avoir, en guise d*appât, répandu sur le sol quelques beaux crottins de cheval aussi frais que possible, car ce magnifique diuTTie awyol puissant, à Taile soyeuse, à la tournure aristocratique, a des goûts déplorablement dépravés. L'odeur des roses le laisse insensible et il n'a de prédilection que pour les excréments ou les putréfactions les plus faisandées.
Un matin donc, Mélasippe et moi, nous étions partis pour la forêt de Trois-Fontaines, avec l'idée bien arrêtée de conquérir ce phénix des lépidoptères. Mélasippe portait avec précaution, dans un petit panier, Tappàt indispensable, recueilli dès
PAPILLONS BLEUS. h
l'aube dans l'écurie paternelle. Arrivés en plein bois, nous avions choisi une belle allée ombreuse et fraîche, où de svelles dip:itales roses poussaient vigoureusement sur le talus; nous avions, de distance en distance, répandu le précieux crottin de cheval, dont le fumet devait, pensionsnous, attirer les 7?iars à foison, et, assis chacun au pied d'un hêtre, silencieux, Tœil au guet, la main sur le filet de gaze verte, nous attendions, le cœur palpitant. — Il faisait un temps à souhait : clair soleil trouant les branches entre-croisées et semant sur le sol herbeux une pluie de petits ronds dorés; peu de vent, juste assez pour transporter à une certaine distance l'odeur attirante de notre amorce. — Malgré cela, le dieu Mars n'apparaissait point. De vulgaires papillons blancs et quelques argus bleus effleuraient seuls d'une aile insoucieuse l'appât que nous avions apporté de si loin.
— Les crottins se sont desséchés en route, disait mon camarade ; les marSy qui sont malins, sentent bien que ce n'est pas de la marchandise fraîche.
Et Mélasippe, qui était un garçon pratique et sans^ vergogne, me proposait déjà d'employer un
b LE JOURNAL DE TRISTAN,
moyen plus naturaliste et plus efficace, quand je lui saisis le bras :
— Chut! murmurai-je en lui montrant la voûte verte et lumineuse formée par les retombées des hêtres, en voici un !
En effet, glissant dans un rais de soleil, un mars venait d'apparaître dans la pénombre, ainsi qu'un personnage de féerie, — pimpant, frais et lustré comme s'il sortait de sa chrysalide. Déjà, tandis qu'il descendait, les ailes éployées, et se balançait majestueusement dans un vol horizontal, nous pouvions admirer sa robe chatoyante qui passait du brun au bleu, suivant les jeux de lumière. Il était presque au niveau du sol. Impatient, je m'élance, je donne un coup de filet et ne prends que du vent. Je l'avais raté et, comme pour me narguer, il battait des ailes... Je le poursuis avec rage, je le manque encore et je le vois fuir hors d'atteinte et disparaître finalement dans les fouillées.
— Maladroit! s'écriait Mélasippe avec humeur, tu sais bien qu'il ne faut jamais poursuivre le mars ; ça l'effarouche et il ne revient plus!...
Il ne revint plus, en effet, et, après une bonne
demi-heure d'attente, nous nous sentîmes l'estomac creusé par le grand air et l'émotion.
— Allons déjeuner à Robert-Espagne, me dit mon compagnon; mon cousin, qui est boulanger, mettra les petits pots dans les grands pour nous recevoir.
J'ai encore dans les yeux le charmant paysage, plein de gaieté et de soleil, qui s'offrit à nous quand nous sortîmes du bois. Au milieu des prés, des chènevières et des cerisiers rouges de fruits, le village de Robert-Espagne éparpillait ses maisons blanches, dont les eaux vertes de la Saulx baignaient les façades. A droite, près du pont, un moulin tournait au soleil ses roues emperlées de gouttelettes scintillantes; à gauche, dans les noyers, des fumées bleues montaient au-dessus des toits de tuiles brunes. Des canards, suivant le fll de la rivière à la queue leu-leu, jetaient de temps en temps leurs notes nasillardes auxquelles répondait le coup de clairon des coqs. Il y avait de sourds bruissements de faux dans les prés, et de joyeux cris d'enfants dans les vergers ; et quand nous arrivâmes près de la maison du bou-
langer, une friande odeur de pain chaud nous caressa délicieusement les narines.
Ce fut la boulangère qui vint nous ouvrir, et, tout ébloui en sortant du grand soleil, je ne distinguai d'abord que confusément les objets dans la cuisine obscure, dont les volets étaient fermés et les rideaux tirés.
— Bonjour, cousin! dit la boulangère en reconnaissant Mélasippe, vous arrivez juste à point ; mon mari chauffe le four et je vais vous faire de la galette. ,
Elle a\iait un joli son de voix qui me charma, et m'étant peu à peu habitué à l'obscurité, je me mis à examiner la cousine. — C'était une jeune femme de vingt-deux ans à peine, blanche, fraîche, grassouillette, avec d'épais cheveux châtains frisottants, et de grands yeux rieurs, dont la couleur d'un bleu violet me rappelait les teintes changeantes du mars que nous venions de manquer. Vu la saison et aussi à caXise de sa besogne de pâtissière, elle était sommairement vêtue d'une jupe d'indienne à raies blanches et lilas et d'une chemise serrée au cou par une coulisse, mais dont les manches courtes laissaient voir jusqu'au coude ses bras potelés, sur l'un
desquels il y avait un petit signe noir. Dans un coin de la cuisine, près du dressoir, les éléments de la galette étaient déjà préparés sur la maie : la Qne fleur de farine, dans une corbeille d*osier, le beurre enveloppé de feuilles de vigne, les œufs battus dans un large saladier de faïence verte et rouge, le plateau rond pour pétrir la pâte et les petits morceaux de lard taillés comme des dés. Et tout en souriant, tandis que Mélasippe allait trouver le boulanger dans son fournil pour lui souhaiter le bonjour, la boulangère se mit en devoir de confectionner la galette promise.
J'étais resté seul avec elle dans la grande cuisine fraîche et sombre, où il faisait bon. A travers les volets clos et les rideaux de toile à carrés blancs et rouges, un rayon de soleil filtrait et sablait de points d'or le bassin de cuivre placé horizontalement sur le seau de fer-blanc, près de la pompe. Ce même rayon teignait en rose le carrelage de la salle et venait mourir dans les cheveux fous et sur la nuque blanche de la boulangère. Elle me tournait le dos, de sorte que
je pouvais admirer tout à loisir ses épaules tombantes dont la ehemise de toile accusait les délicieux contours, sa taille souple, ses hanches arrondies, et les mouvements aisés et élégants de tout son corps, tandis qu'elle pétrissait sa pâte. Elle avait arrosé d*eau tiède la farine amoncelée sur le plateau, et un nuage poudreux s'élevait autour d'elle comme une auréole. De temps en temps, elle se retournait pour m'adresséria parole; je voyais ses petites dents à travers ses lèvres entr'ouvertes par un sourire, et les longs cils de ses yeux légèrement saupoudrés de fleur de farine.
Elle semblait considérer avec un mélange de sympathie et de pitié ma taille frêle, trop élancée, et ma maigre et pâle figure d'adolescent. Et moi, avec cette fatuité du collégien qui sent sa barbe poindre, je m'imaginais déjà avoir produit une impression romanesque sur cette accorte et appétissante campagnarde. Peu à peu, la première verdeur de la jeunesse commençant à pousser ses bourgeons, et le souvenir des lectures défendues que j'avais faites au collège me revenant à la mémoire, je me montai la tête. Certaines pages des Confessions de Jean-Jacques m'avaient for-
PAPILLONS BLEUS. Il
tement remué et m*avaient doaaé le désir de rencontrer une aventure analogue à celle des cerises. Pourquoi ne trouverais-je pas, à mon tour, une demoiselle de Graffenried ou une madame Basile qui me regarderait d'un œil tendre ? Et pourquoi la boulangère ne serait-elle pas cette âme compatissante? Son mari devait être un rustre, laid et mal éduqué ; elle devait en être lasse, et d'ailleurs ses yeux riants semblaient indiquer qu'elle n'était pas sévère. J'avais lu dans mes livres qu'il ne s'agissait que d'oser, et, ma foi, l'occasion était propice, la boulangère ayant les mains occupées à pétrir sa pâte...
Là-dessus je me levai sur la pointe des pieds avec un affreux battement dé cœur, et tout à la volée, je posai mes lèvres gloutonnement sur l'un des bras nus, à l'endroit où était le petit signe noir. Brusquement elle se retourna, ébaubie, et je devinai à un rapide flamboiement de ses yeux bleus que, si ses deux mains n'avaient pas été engluées de pâte, elle m'eût, dès le premier moment, allongé un joli soufflet. Mais elle vit ma longue figure suppliante, et devint miséricordieuse. D'ailleurs les femmes nous savent tou-
jours gré des admirations, même audacieuses, qu'elles excitent en nous. Elle sourit, se contenta de me donner une légère chiquenaude qui m'enfarina le nez, et murmura :
— Eh bien, monsieur ! Eh bien !...
Et comme elle achevait, mon ami Mélasippe rentra, accompagnant le boulanger, qui s'écria d'une belle voix de chantre :
— Le four est chaud... enlevons la galette!
Le boulanger était un fier gas de vingt-huit ans, grand, bien découplé, large des épaules ; ses bras nus et musculeux semblaient taillés dans le marbre sous la couche de farine qui les blanchissait; il avait une forêt de cheveux-bruns plantés bas sur son front carré, des yeux bruns limpides et francs, la barbe frisée ; en un mot, c'était ce que les paysans, dans leur langage énergique, appellent « un beau mâle. »
Tandis que je me détournais pour cacher ma confusion, et aussi pour enlever la poudre accusatrice qui me mouchetait le bout du nez, j'aperçus dans la vitrine d'un buffet le reflet de ma taille
frêle, de ma poitrine étroite, de ma blême et longue figure de pierrot, et mentalement je fis entre le maître et seigneur de la boulangère et mon maigre individu une comparaison qui n'était pas à mon avantage. A côté de ce robuste gaillard, j'avais l'air d'un brin d'osier en face d'un beau jeune chêne ; et quand je ne me le serais pas dît, les regards admiratifs que la boulangère lançait à son mari^ me le disaient assez. Du coup, mes velléités amoureuses s'envolèrent pour ne plus revenir, comme le mars aux ailes irisées s'était envolé dans la forêt de Trois-Fontaines ; — je redevins le collégien affamé que j'étais dix minutes avant, et je n'eus plus d'yeux que pour la galette.
Elle était succulente au sortir du four ; épaisse, onctueuse avec de belles boursouflures dorées, et un parfum de lardons rissolés qui faisait venir l'eau à la bouche. Nous la dégustâmes en l'arrosant d'un petit vin rose du cru, qui pétillait dans les verres. — Ainsi finit mon premier roman d'amour à la Jean-Jacques. Il y a trente ans de
cela, mais parfois, tout en minutant mes expéditions, j'y resonge encore et je vois, entre les pages noires et blanches d'un dossier, luire comme Taile azurée et changeante du mars les yeux bleus souriants de la boulangère.
Dernièrement, dans une maison amie, je me suis trouvé à table près d*un des anciens membres du comité de la Commune. Ces rencontres sont assez fréquentes dans le monde parisien. Néanmoins, les ombres de mon père, le plus conservateur des fonctionnaires, et de magrand'tante, la plus royaliste des vieilles filles, ont dû en tressaillir dans leur tombe. Ces braves gens auraient levé leurs mains au ciel avec indignation s'ils avaient pu voir leur héritier partageant le pain et le sel avec un enragé disciple d'Hébert et de Chaumette. A sa notoriété comme révolutionnaire, mon voisin de table joignait le mérite plus solide et plus appréciable d'être un écrivain très original. Sa conversation pleine d'humour, sa
verve mordante et gouailleuse m'amusaient, et je me disais que, .en somme, il était beaucoup moins noir qu'on ne me l'avait fait. Au milieu d'une discussion liltéraire, quelqu'un vint à prononcer le nom de La Fontaine. Aussitôt, je vis mon homme prendre une attitude hostile; un éclair farouche s'alluma dans ses yeux durs, et il s'écria : « La Fontaine, encore un que je haisi » J'essayai de protester timidement. Il me lança un second regard furibond, dans lequel je reconnus l'iconoclaste qui jadis voulait supprimer Dante et Homère, sous prétexte qu'il était ennuyé de les entendre appeler de grands poètes. Il s'inquiétait peu de mon opinion, à moi obscur comparse; mais la sienne m'avait blessé à fond, je ne lui pardonnais pas sa haine pour un de mes dieux.
J'ai certaines pierres de touche qui me servent à juger les gens et me déterminent à leur ouvrir ou à leur fermer mon cœur. Ainsi celui qui n'aime ni les bêtes, ni les arbres, ni La Fontaine, peut être le plus honnête homme et l'esprit le plus cultivé du monde, il ne me sera jamais sympa*
thique. Eût-il, d'autre part, cent belles qualités, nos atomes crochus ne s'accrocheront pas. Ce qui m'a donné précisément pour celui qu'on appelle improprement « le fabuliste » cette admiration tendre et profonde, c'est cet amour des arbres et des animaux qui éclate dans chacun de ses vers. C'est par là qu'a commencé notre intimité. Au collège, où on enfermait volontiers notre admiration dans le cercle étroit et classique de la littérature très noble, très correcte, mais un peu trop pompeuse du grand siècle, La Fontaine a été pour moi comme une fenêtre ouverte sur la nature. La poésie de Racine et même de Corneille, malgré des beautés sévères de premier ordre, me semblait toujours sentir le renfermé; avec La Fontaine, je respirais en plein air. Au sortir de la lecture du VÂrt poétique ou des Odes de Jean- Baptiste Rousseau, j'étais tenté de m'écrier comme M<°«Guillon dont parle Tallemant des Réaux, lorsqu'elle s'en alla à la campagne après s'être guérie de sa passion pour le président Le Cogneux :
a Ah! voilà de l'herbe, voilà des moutons! Avant cela, je ne voyais pas ce que je voyais ! ... » Plus je me familiarisais avec ce volume des Fables, plus j'y faisais de découvertes. La Fontaine, bien
que soD œuvre soit peu considérable, a cela de commun avec Gœthe qu'il est su perla tivement suggestif ; il touche à tout ce qui intéresse Tesprit humain : art, philosophie politique, galanterie, nature; il a le don de faire jaillir de partout des sources fécondes. Si discret que soit son coup de baguette, il n'en retentit pas moins jusqu'au tréfonds de la pensée, et tout d'un coup l'eau vive de la réflexion se répand avec un bruit clair et sonore. En trois ou quatre vers il pose de graves questions que nous agitons encore aujourd'hui :
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite; Peut-être même ils sont remplis De Démocpites infinis.
(Démocrite et les Abdéritains),
Avant Darwin il se préoccupe de l'origine des espèces et de la sélection {F Education, liv. VIII, fable 14). Il est le premier à protester contre les étroites doctrines physiologiques de Descartes et de Malebranche, et à proclamer l'esprit des bêtes {les Deux Rats, le Renard et V Œuf ; — les Souris et le Chat'huant), Il est Je premier à se servir en vers du mot propre, quelque familier qu'il soit, et à débarrasser la poésie française de la périphrase
SUR I.A FONTAINR. 19
guindée ainsi que des expressions prélendues poétiques :
Je trouve bien pea d'herbe en tous ces r&leliers, Cette litière est vieille, allez vite aux greniers; Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. Que coûte-t-il d'ôter toutes ces araignées!
(LCEil du Maître),
Ud poète de Técole réaliste n*aurait pas dit les choses avec moins de cérémonie. — Et avec cela de quelle souplesse et de quelle abondance il est doué; comme dans cette comédie « aux cent actes divers » il sait changer de ton sans effort apparent! Charmant et spirituel dans Zâ^Ji^^^ Veuve, le Mari, la Femme et le Voleur, Tircis et ÂrfiOr rante; tendre dans les Deux Pigeons, rêveur dans le Songe d'un habitant de Mogol, peintre de mœurs dans le Jardinier et son Seigneur, le Savetier et Financier, la Femme et le Secret, Im Devineresses, il devient presque tragique dans le Paysan du Danube et délicieusement mélancolique dans le Vieillard et les trois Jeunes Hommes. Tantôt il peint un tableau d'intérieur qui vous fait songer aux. maîtres hollandais (Zé? Vieille et les deux Servantes), tantôt il rime un fabliau dans le goût de Rabelais, tantôt il nous
emmène en pleine féerie {les Aventuriers et le Talisman), Et, sur tous ces sujets si dissemblables, il répand avec bu art exquis la fleur de sa poésie si naturelle, si lumineuse et si vraiment française.
Je pensais à tout cela, Tautre matin, dans les bois jaunissants de Sèvres et de Chaville, en feuilletant un petit livre publié en Angleterre sur notre poète. Les étrangers font pour nos écrivains ce que nous ne faisons pas pour les leurs, ce que nous ne faisons pas même assez pour nos propres richesses littéraires. Ils les mettent à la portée des lecteurs dans de jolies éditions où chaque auteur est étudié au point de vue biographique et critique, avec de fidèles traductions d'extraits choisis de son œuvre. C'est ainsi que les Anglais possèdent dans la collection de M*** Oliphant dès étudesanalytiques sur Pascal, Molière, Montaigne, Rabelais, Saint-Simon, Corneille, Racine, M™® de Sévigné et La Fontaine.
Tout en cheminant sous les châtaigniers effeuillés, je lisais dans mon petit livre un passage où le critique parle très judicieusement des qua-
lités d*observation du fabuliste : « Sa coaDaissance des oiseaux et des quadrupèdes était plus sympathique que scientifique Néanmoins, malgré
les fautes de La Fontaine contre Thisloire naturelle, ses animaux sont tous délicieusement vivants dans un sens, et dans le sens le plus essentiel au plaisir des lecteurs... Les acteurs des fables de La Fontaine ont une personnalité originale. Le chien, le renard, le lapin ne parlent pas seulement comme nous imaginons qu'ils pourraient parler, mais ils pensent comme nous concevons qu'ils pourraient penser. » — Voilà qui est juste, me disais-je, et je me répétais en même temps certain passage de la fable intitulée : Le cochon, la chèvre et le mouton, où il semble qu'on entende grogner dom Pourceau :
Il est un sot^ Repartit le cochon ; s'il savait son affaire, Il crierait comme moi da haut de son gosier ;
Et cette autre personne honnête
Crierait tout du haut de sa tète.
Ils pensent qu'on les veut seulement décharger, La chèvre de son lait, le mouton de sa laine.
Je ne sais pas s'ils ont raison,
Mais quant à moi, qui ne suis bon
Qu'à manger, ma mort est certaine;
Adieu mon toit et ma maison.
J'étais arrivé à la lisière du bois qui touche a Vélizy, et je m'aperçus tout à coup que le temps s'était couvert et qu'une oadée commençait à tomber. Un vrai temps d'arrière-saison :
Il pleut, le soleil lait, et Técharpe d'Iris
Rend ceux qui sortent avertis Qu'en ce mois le manteau leur est fort nécessaire...
N'ayant pas de manteau, j'entrai dans un cabaret qui est voisin du bois et je m'y fis servir un grog près de la fenêtre ouverte. De ma place, je voyais un coin de lisière aux feuillages roussis et dorés par Taulomne, puis la plaine de Vélizy où, de loin en loin, des charrues retournaient la terre brune, tandis que des bandes de bruants volaient sur le ciel gris. Devant ce coin de nature, je revenais à mon La Fontaine, et je constatais une fois de plus combien mon poète favori avait le sens du paysage et du pittoresque.
On peut être un poète paysagiste sans être un descriptif. Il suffit de trouver le mot juste, le trait caractéristique résumant l'impression de ce qu'on
veut rendre. La Fontaine est un grand artiste en cette matière; il a le mot qui fait image, le trait lumineux qui ensoleille tout un paysage. Lisez les quatre vers qui décrivent le clos campagnard dans la fable du Jardinier et son Seig7ieur\ il vous vient tout de suite au nez une odeur maraîchère, mélangée du parfum des fleurs rustiques dont le brave homme a orné chichement son jardinet « fermé de plant vif. » — N'avez-vous pas la sensation brûlante d'une journée d'été dans une campagne montueuse et sans ombre, quand vous commencez la fable du Coche et de la Mouche?
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé^ Et de tous les côtés au soleil exposé^ etc.
Avec quelques touches de couleur, La Fontaine vous fait entrer dans le vif de la vie rustique; il vous dira simplement :
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
et vous aurez devant les yeux tout le tableau des semailles. Il vous décrira l'huitre
Blanche, ^asse et d'un goût à la voir non pareil,
et 11 VOUS fera venir Teau à la bouche.
Il a de ces bonheurs d'expressions, de ces trouvailles de mots qui vous donnent immédiatement la vision complète d'un coin de bois, d'un bord de rivière, d'une prairie :
L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours^
Ou bien :
Un pré plein d'herbe et fleurissant...
Ou encore :
... Quant aux bois, Le bruit des cors, celui des voix, N'a donné nul relâche à la fuyante proie...
Dans toutes ses fables on sent luire le grand soleil et circuler le plein air des champs. La campagne qu'il décrit, c'est celle des environs de Paris, c'est surtout celle qu'il contemplait du haut de son coteau de Château-Thierry : les collines couvertes de vignobles et de luzernes, avec des lisières de bois au sommet; les prairies bordées de saules avec la Marne sinueuse au travers; les villages aux maisons basses, ceintes de vergers et de jardins; un pays de vignes et de forêts, riant à l'œil, plein de lumière ; « demi-
bourgeois, demi-manant. » — Pareille à ces oiseaux aquatiques qui foisonnent dans les prairies de la Marne, sa poésie se tient souvent à fleur d*eau ou au ras du sol, mais parfois aussi, comme Talouette, elle a de hardis coups d*aile et s'envole par delà ce modeste horizon. On rencontre cà et là chez lui des veï*s d*une mélancolie toute moderne :
Solitude où je trouve une douceur secrète.
Lieux que j 'aimai toigours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter Tombre et le frais? Ohl qui m'arrêtera sous ces sombres asiles?
Et encore :
Âurait-il imprimé sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?...
Cela sonne à l'oreille comme une strophe lamartinienne.
Tandis qu'à la fenêtre du cabaret, je repassais ainsi une à une toutes les fables du Bonhomme, la pluie avait cessé; à l'ouest, le soleil couchant rougissait la masse opaque des nuées ; des cris d'oiseaux piaillards montaient dans les aubépines
couvertes de leurs fruits cramoisis. Le ciel crépusculaire, la plaine vaporeuse et fuyante, les bois aux feuillages rouilles, formaient un ensemble en harmonie avec ma situation d'esprit. Empoigné d'une émotion qui aurait bien fait rire mes camarades du ministère, je levai mon verre à la hauteur du soleil couchant et je portai un toast au poète des bêtes et des plantes, à Jean La Fontaine.
Il y avait, celte année, à Texposition du cercle Saint-Arnaud, un tableau de Cazin, qui accaparait Tattention parce ce qu'il donnait une note bien personnelle et bien intime. — Cela représentait un coin de la place d'une petite ville ou d'un gros bourg, à la nuit tombante, quand les lumières commencent à s'allumer aux vitres des logis clos. Il avait plu, les pavés étaient encore humides de la dernière averse ; une diligence dételée et boueuse était échouée dans un angle de la place absolument déserte ; les boutiques baignées d'ombre, où scintillait à Tintérieur la lumière avare d'une petite lampe, disaient la vie recluse et casanière, l'ennui pénétrant et la somnolence de la province. — En regardant cette toile, je ne
pouvais m'empêcher de penser à la place de Damvillers, telle que je l'avais vue, voilà bientôt vingt-cinq ans. Je retrouvais toutes les sensations quej'avaiséprouvées, lorsqu'à vingt-deux ans j'avais été, forcément, pendant tout un mois, l'hôte de ce bourg perdu au fond de la Meuse. J'arrivais de Paris, et j'étais à un âge où l'on supporte mal la solitude. Damvillers offrait peu de distractions et était absolument dénué de ressources intellectuelles. Les livres me manquaient et j'étais réduit à me servir de compagnie à moimême. Que de soirées mélancoliques j'ai passées, accoudé à ma fenêtre et regardant le crépuscule descendre sur les toits de tuile brune qui encadraient platement le parallélogramme irrégulier de la grande place maussade. — Les cultivateurs rentraient des champs ; les cheminées des cuisines flambaient pour le souper; à travers les vitres sans rideaux, je suivais, à la lueur du foyer, le va-et-vient intérieur de chaque maisonnée. Dans un coin de la place déjà envahie par l'ombre, une massive voiture verte de marchand ambulant sommeillait à côté d'un déballage de faïences étalées à terre, et dont la blancheur vernissée s'allumait parfois au reflet d'un rayon
venu des fenêtres de l'hôtel de la Croix d'or. Ma seule distraction consistait à écouter le caquetage de deux ou trois fillettes assises à la porte du ferblantier, ou à regarder un groupe d'enfants de huit à dix ans, jouant à la balle le long du mur noirci d'une antique bâtisse qui datait de l'occupation espagnole. Je ne me doutais guère alors qu'au nombre de ces gamins à la blouse déchirée et aux cheveux blonds en broussaille, qui se démenaient confusément dans cette demiobscurité, se trouvait un des maîtres futurs delà peinture contemporaine, et que ce nom de Bastien, jeté chaque soir par des voix enfantines et répété par l'écho de la place solitaire, serait plus tard connu et acclamé, dans le monde des arts, par tous ceux qui admirent ie talent si original de Bastien-Lepage.
Le peintre du Portrait du grand-jpère, des Foins, de la Récolte des pommes de terre^ de Jeanne DarCy est né à Damvillers, dans une maison blanche, à volets gris, qui se trouve à l'un des angles de la place dont j'ai parlé. Le
logis est pesté le même : simple, avenant, avec sa cuisine gaie et hospitalière, ses recoins amusants et rustiques. C'est là que Bastien-Lepage s'est imprégné de cette saveur du terroir qui donne à ses œuvres un accent si sincère et si personnel ; c'est là qu'il a été élevé par une mère tendre, vaillante et dévouée, comme j'en souhaiterais une à tous les artistes. Encore aujourd'hui il habite son pays natal pendant une bonne partie de l'année ; il y a conçu et exécuté ses meilleurs tableaux. — Lorsque je suis revenu à Damvillers, dernièrement, pour lui rendre visite, j'ai retrouvé la grande place à peu près semblable à ce qu'elle était il y a vingt-cinq ans ; une statue en bronze du maréchal Gérard, dressée au milieu du rectangle, altère seule sans l'animer la physionomie de ce bourg pacifique. Quand la voiture a tourné le coin de la rue, j'ai de loin reconnu nos hôtes qui nous attendaient sur le pas de la porte : le grand-père avec son bonnet grec, sa barbe blanche et sa tête puissante, socratique et un peu narquoise ; le peintre et sa mère, souriants et les mains tendues; autour d'eux^ Basse, le caniche, Golo et Barbeau, les deux chiens courants, bondissaient avec de joyeux
abois pour nous souhaiter la bienvenue. Après les embrassades et les bonnes causeries de la première heure, nous avons été visiter Tatelier que l'artiste s'est fait construire tout au haut de la maison, sur remplacement d'un vaste grenier, et nous y avons vu Tesquisse du tableau que notre ami vient d'envoyer au Salon de cette année. Cette toile exécutée en plein air, dans le jardin du grand-père, est certainement une des plus remarquables et des plus personnelles qu'ait faite le peintre. Elle a pour sujet V Amour au village. — Le jour tombe ; au seuil d'un jardin campagnard, un gars de vingt ans, qui vient de botteler les gerbes et qui est encore vêtu de ses jambières de cuir, cause appuyé contre une barrière avec une jeune fille qui tourne le dos aux spectateur; ce qu'il lui dit, on le devine à la façon dont il tord gauchement l'extrémité de ses doigts rugueux, et aussi à l'air attentif et embarrassé à la l'ois de la fillette. On sent qu'ils parlent peu, mais que l'amour s'exhale de chacune de leurs paroles difficilement articulées, comme l'eau filtre goutte à goutte des fentes d'un rocher. Autour d'eux, dans le maïx verdoyant, l'été épanouit de robustes floraisons rustiques ; des arbres
fruitiers jeunes et vieux s'enlèveut en légères silhouettes sur une perspective de potagers qui montent en penle jusqu'aux maisons du village, dont les toits bruns et le clocher pointu bordent un ciel crépusculaire, doucement vaporeux.
Tout cela, baigné dans une lumière sobre et assourdie, est d'une exécution merveilleuse. La tète de la jeune fille, avec ses courtes nattes tombant sur ses épaules, son profil perdu, son dos d*un modelé si jeune et si chaste, sont des morceaux exquis ; la figure énergique et si ingénument amoureuse du jeune botteleur est charmante d'expression : les mains, le buste, le vêtement sont magistralement traités. Ce n'est pas l'amour bêtement sentimental des romances ; c'est l'amour franc et sain du paysan à vingt ans. 11 y a dans cette toile une poésie sincère et mâle, qui est réconfortante et savoureuse comme l'odeur des blés mûrs en été.
Le lendemain, bien qu'il fît froid et qu'il y eût encore des plaques de neige au revers des collines grises, qui enserrent Damvillers dans une sorte
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de large cirque, nous sommes allés nous promener à travers champs. Quand on a passé cinq mois d'hiver à Paris, il est doux pour un rural de revoir de la vraie terre et de vrais arbres. En ce temps de Pâques précoce, comme dit Orgon :
La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.
A part quelques chatons de saules qui commencent à jaunir, les bois n'ont encore point de verdure. Mais les champs labourés ont une belle couleur brune ; tout le monde est dehors, les alouettes commencent à gazouiller et les cimes des hêtres prennent déjà ces tonalités rougissantes qui indiquent la sève en travail et le bourgeon en train de se gonfler. Nous cheminons dans la direction du village de Réville, qui enfonce ses maisons disposées en forme de V dans une sorte de combe creusée en pleine forêt. Tous les gens du village sont occupés à bêcher leurs jardins, et il y a dans ce coin de pays une animation qui dit le retour du renouveau. Nous voilà bientôt en plein bois; autour de nous les hêtres dressent leurs fûts d'un gris argenté; sur le fond des taillis où les cornouillers épanouissent leurs
fleurs d'un jaune pâle, les chênes noueux et puissants découpent leur armature noire.
— Tenez, nous dit Bastien-Lepage, on a reproché à mon Bûcheron du dernier Salon d'être planté dans un paysage sans air... Eh bien, nous voilà sous bois, et les branches n'ont pas encore de feuilles; voyez cependant comme la figure humaine se détache peu du fouillis des arbres et des arbustes I Ceux qui ont prétendu que le fond de mon tableau du Père Jacques manque d'air, n'ont jamais regardé un homme marchant sous une futaie. Du reste, il y a beaucoup de routine et de préjugé dans ce reproche qu'on fait à la perspective de mes tableaux de plein air. C'est de la critique de gens qui semblent n'avoir jamais contemplé un paysage, qu'accroupis ou assis. Quand vous vous asseyez pourpeindre, vous voyez naturellement un site d'une tout autre façon que si vous étiez debout. Assis, vous apercevez plus de ciel, et vous avez plus d'objets : — arbres, maisons ou êtres animés, — se découpant en silhouettes sur ce ciel, ce qui donne rillusion d'un recul plus considérable et d'une aération plus large. Mais ce n'est pas ainsi que le paysage s'offre communément à nos yeux. Nous
le regardons debout, et alors les objets animés ou inanimés des premiers plans, au lieu de se profiler sur le ciel, se silhouettent sur des arbres, sur des champs gris ou verts. Ils se détachent avec moins de netteté et, par places, se mêlent confusément avec les fonds, qui alors, au lieu de reculer, semblent venir sur eux. Nous avons besoin de refaire l'éducation de notre œil, en regardant sincèrement comment les choses se passent dans la nature, au lieu de tenir pour vérités absolues des théories ou des conventions d'école et d'atelier...
Les heures s'écoulentainsi enintimes causeries, en douces fumeries de pipes le long des talus boisés. Les merles sifflent gaiement; de temps à autre nous découvrons dans le fourré une fleur qui nous annonce que décidément le printemps approche : une anémone Sylvie aux pétales d'un blanc de lait ou une branche de joli-bois, toute couverte de fleurs roses qui se sont épanouies avant les feuilles et qui donnent à la plante une physionomie japonaise. Le crépuscule velouté mollement les bois de hêtres qui prennent de riches teintes bistrées ; là-bas, dans les maisons de Réville, les âtres s'allument pour le repas du
soir et de lentes fumées bleues montent au-dessus des toits; dans le fond, sur la route resserrée entre deux pentes boisées, un troupeau de moutons, de chèvres et de porcs dévale bruyammeat, poussé par le berger enveloppé dans sa limousine, tandis que deux chiens noirs vont et viennent en jetant de longs aboiements. — La forte poésie du terroir meusien s'exhale puissamment de la forêt assombrie et des labours, où miroitent çà et là des flaques d'eau. Et nous nous en revenons pleins d'une béate quiétude où perce seulement le regret de partir le lendemain.
Et le lendemain^ adieu Damvillers, adieu la maison hospitalière et amicale, adieu les bonnes causeries d'art au long des bois ou au coin du feu :
Le cheval est là à la porte.
Sellé, bridé, prêt à partir...
Je regarde avec un regret mélancolique la fenêtre de la petite maison où, dans ma jeunesse, j'ai passé tant d'heures ennuyées. Maintenant, je voudrais presque y habiter et y rêver encore. Les
sonnailles résonnent sur le cou des chevaux de Tomnibus où nous montons. Sur le seuil, le peintre, sa mère et le grand-père nous sourient une dernière fois ; Basse, Golo et Barbeau bondissent et aboient autour de Tomnibus qui s'ébranle et nous emporte avec un bruit de ferraille; — et la grande place solitaire avec sa rigide statue du maréchal Gérard disparait au détour de la rue.
Elles sont devenues fort à la mode, ces plantes mystérieuses à physionomie étrange, que les botanistes, dont le vocabulaire grec et latin « brave rhonnêteté 9, ont baptisées du nom significatif d!orchidée$. En elles tout s'unit pour piquer la curiosité. Leur antique origine d'abord; — comme la plupart des plantes à un seul cotylédon : fougères, prêles, graminées, liliacées, elles ont poussé les premières dans Thumus encore à demi submergé de notre globe adolescent; — puis les couleurs vives, le parfum pénétrant, la structure originale de leurs fleurs, pareilles à des mouches ou à des papillons ; — enfin, la forme même de leur racine composée de deux bulbes arrondies, rapprochées, charnues, qui leur ont
valu, iDdépeadamment de leur nom générique, une réputation aphrodisiaque fort contestable. Elles sont en ce moment choyées par les horticulteurs; seulement, comme toujours, ce sont les espèces étrangères qui bénéficient de cet engouement, tandis que nos espèces indigènes restent ignorées ou dédaignées. Nul n*est prophète en son pays ; et cependant Dieu sait ce que nos bois, nos prairies et nos pâtis voient fleurir d'orchidées, depuis le rarissime ophrys 8aboi de Vé- ^«^ jusqu'à la délicate et frêle néottie en spirale^ qui élève à peine au niveau du gazon ses minuscules hélices de fleurettes blanches et parfumées ! Je songeais à cet injuste oubli, l'autre dimanche, tout en longeant les prés qui s'élèvent jusqu'à la lisière des bois de Chaville. En deux jours, il y avait eu un brusque changement de décor ; les vents aigres d'avril avaient fait place à une chaude brise du sud-est et le printemps s'était soudain montré dans toute sa gloire. Cent sortes de verts mariaient leurs nuances sur les flancs boisés des coteaux ; l'or naissant des jeunes feuilles de chêne, la molle verdure des hêtres et des charmes, le frisson léger des bouleaux, le gris cendré des trembles, encadraient harmonieusement le vert
intense de la prairie où miroitait le bleu d'un étang ceint de roseaux et de saules. Je cueillis dans le talus humide le premier « orchis taché »; je contemplai avec joie ses feuilles oblongues ponctuées de noir, son épi de fleurs carminées et je me rappelai mes herborisations d'autrefois. Parmi le chœur infatigable des oiseaux chanteurs : rossignols, merles, fauvetles et pinsons, la voix sonore et pleine du coucou se détachait, tantôt proche et tantôt lointaine, comme un incessant rappel du temps enfui, comme un mélancolique « souviens-toi !» — et une belle strophe de mon ami André Lemoyne me revenait mélodieusement en mémoire :
Et rhomme ancien qui songe aux printemps d'autrefois, Oubliant pour un jour le nombre des années, Écoute la voix d*or des heures fortunées Et va silencieux en pleurant sous les bois...
Tout en cheminant le long des berges de Tétang des Écrevisses, je revoyais la pelouse en pente, à la lisière des bois de Fains, où j'avais trouvé jadis mes plus belles orchidées. Cette côte est
charmante, avec des bois à son sommet et uûe source à ses pieds ; une source vive, embaumée de menthe et de reine des prés, et d'où monte une délicieuse fraîcheur. A droite, la forêt ourle d'une frange d'ombre les friches montueuses et gazonnées. Â gauche, le petit village de Fains s'adosse à des vergers et à des plantations abondamment arrosées, sur lesquelles plane une buée transparente. Au fond l'Ornain serpente dans les prés, entre une double rangée de saules et de peupliers ; et de l'autre côté de la vallée, les collines opposées relèvent leurs épaules arrondies que drapent des vignes à la verdure luisante. C'est là que j'ai fait mes plus précieuses trouvailles : l'ophrys mouche au tablier élroit, bleuâtre et velu ; l'ophrys abeille avec son périgone aux trois ailes purpurines; l'épipactis rouge à odeur de vanille, et son frère, l'épipactis à feuilles lancéolées avec ses belles fleurs d'un blanc mat; l'ophrys à un seul tubercule, aux mignonnes fleurs verdàtres exhalant une exquise senteur de miel. — En même temps, je revoyais le vieux botaniste qui me donnait mes premières leçons. C'était un vieillard rageur, long, sec et mince comme une bille de fagot, à la figure glabre
et blafarde, au nez et au menton saillants, se rejoignant presque comme dans les profils de polichinelle. Sa vie n*avait pas été heureuse ; il ne riait jamais, et, misogyne convaincu, il ne souffrait pas qu'une femme entrât dans sa chambre, où son riche herbier était rangé dans des casiers, le long des murs. Il faisait son lit lui-même, et, ses jambes maigres lui refusant quasi le service, il se consolait dans la compagnie de ses plantes qu'il reclassait sans cesse. Je lui apportais mes trouvailles dans lesquelles il se taillait la part du lion, prenant les plus beaux échantillons et ne me laissant guère que les plantes endommagées. Gomme compensation, il ouvrait un de ses cahiers ; avec des précautions méticuleuses, il soulevait un à un les fascicules de papier jauni et me contait Thistoire de chaque plante, avec la description des lieux où il Tavait trouvée. Alors il se déridait et devenait presque bavard. Il; ouvrait aussi lentement certains casiers de sa mémoire et en tirait de curieuses anecdoctes du vieux temps. Son père avait été Tun des députés de la Convention, et il se souvenait de l'avoir accompagné dans sa petite enfance jusqu'à la porte de cette salle des séances où avaient grondé de si
orageuses tempêtes. Un jour, en montant Tescalier de la Convention en compagnie de son père et d'un député de Verdun, ils s'étaient croisés avec Marat, et Vami du peuple^ ayant lancé au passage je ne sais quelle injure au conventionnel verdunois, avait reçu de lui un maître coup de pied au bas de Tépine dorsale. Mon vieux botaniste s'animait en me décrivant ce coup de pied épique et la figure grimaçante de Marat, devenue verte de rage. Et dans cette pièce soigneusement calfeutrée, exhalant une vague odeur pharmaceutique, ces souvenirs d'un temps lointain s'harmonisaient avec les formes desséchées et les parfums rances de toutes ces plantes d'autrefois, couchées et endormies dans leur linceul de papier Joseph...
Toutes ces orchidées indigènes qui, de mai à juin, fleurissent dans nos prés, dans les allées de nos bois, sur les pelouses sèches de nos pâtis» sont des merveilles de forme et de couleur. Pas une famille de plantes n'offre plus de types divers, nuancés et variés au gré d'une fantaisie charmante. Je m'étonne toujours que noire art
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industriel et décoratif n*ait pas encore songé a tirer parti des ressources que lui offrent des modèles si originaux et si à portée de la main. Nos artistes décorateurs se sont longtemps ingéniés à inventer des fleurs imaginaires, d'un dessin et d'une coloration froidement conventionnels, tandis qu'ils n'avaient qu'à regarder à leurs pieds pour trouver des motifs d'une grâce et d'une nouveauté pleines de saveur. Les Japoilais, si sincères et si ingénieux observateurs, nous ont montré le chemin. Les Anglais, qui n'ont pas notre goût, mais qui ont plus que nous le sentiment et Tamour de la nature, commencent à utiliser au profit de l'art industriel, les ressources de leur flore locale. Si nous n'y prenons garde, ils deviendront de meilleurs et de plus intéressants décorateurs que nous. Le chic tue notre art décoratif. J'y voudrais plus d'imprévu, plus de sincérité et de naturel; l'étude de plantes sauvages telles que nos orchidées donnerait aux productions de nos artistes une jeunesse et une grâce inattendues. Quoi de plus élégant et de plus richement varié que les formes et les couleurs de nos épipactis? Où trouver plus de fantaisie, plus d'originalité que dans les déchiquetures et les nuances de Tophrys fre-
lon^ du sabot de Vénus ^ du Satyrion ou de Tophrys^w? d'oiseau? Tige^ délicates et frêles; feuilles hastées, lancéolées, tachetées ; fleurs en panaches, en éperons, en thyrses, en spirales; tantôt étalées, tantôt laciniées, tantôt frissonnantes et légères comme des ailes ; couleurs passant du blanc pur au blanc verdâtre, du rouge sombre au mauve le plus tendre, du brun doré au bistre violacé, du vert pâle au jaune chamois; ces plantes étranges ont la verte saveur de la réalité et le mystère attirant des choses vues en rêve.
Après avoir herborisé autour des étangs, je m'en suis revenu à travers prés dans la direction du village, et de là j'ai gagné la station. Bien qu'il fût de bonne heure encore, déjà des promeneurs, chargés de grosses bottes de jacinthes bleues, attendaient le train venant de Versailles. La station de Chaville est la plus charmante des stations de la rive gauche. Située en plein bois, a mi-côte, elle niche dans la verdure, et, en cette saison, elle est toute fleurie de lilas, de cytises et de boules de neige. Sur la pelouse qu'en-
cadre le jardinet du chef de gare, un orphelinat de jeunes filles avait fait halte sous la conduite de deux ou trois sœurs grises. Il y avait là une trentaine de fillettes, de six à dix-huit ans, toutes uniformément vêtues de la robe noire à pèlerine en pointe, et coiffées du bonnet blanc ruche, sous lequel se montraient à peine les cheveux relevés à la chinoise. Sous Tapparente uniformité du costume, la plus curieuse variété de physionomies s'offrait à l'analyse des observateurs ; visages pàlis et visages roses, yeux vivement écarquillés et regards dévotement baissés, joues enfantines aux contours arrondis et joues creusées par quelque mal héréditaire, figures de jeunes béguines et minois déjà allumés par une vague coquetterie. Los plus petites s'étaient couchées dans rherbe ; les aînées, groupées près de la barrière, tournaient des regards alanguis vers les lilas en fleurs, dont leurs narines dilatées semblaient aspirer le parfum avec une secrète sensualité. On sentait que ce premier soleil de mai et cette nature printanière les avaient peu à peu enivrées. Deux sœurs grises, sveltes, minces sous la grande cornette blanche, se tenaient à l'écart, près de la haie verdoyante, et surveillaient
silencieusement leur troupeau. Elles aussi paraissaient avoir subi Tinfluence du renouveau. La course à travers bois avait animé leurs joues pâles et leur avait donné une vive et délicate nuance rose, pareille à celle de mes orchidées. L'une d'elles, appuyant les deux mains sur son parapluie, regardait rêveusement les feuillées moutonnantes; Tautre tortillait machinalement dans ses doigts un brin de lilas, et, sous la cornette, ses yeux étaient comme baignés d'une lueur de désir et de regret. — Et ces deux élégantes silhouettes grises, ces figures d'enfants, ce noir et ce blanc dans la verdure, formaient un tableau si exquis et si neuf, que je m'en arrachai à grand'peine, quand le train sifflant et fumant arriva devant la station.