‹ Le journal de Tristan: impressions et souvenirsChapitre 6 sur 12 · MISÈRES D'EMPLOYÉS · texte numérisé non relu

MISÈRES D'EMPLOYÉS

Le long de l'escalier J qui conduit à ma division, i'airencontré l'autre matin une vingtaine déjeunes gens de dix-huit à dix-neuf ans, portant les uns un rouleau de papier à la main, les autres un livre sous le bras. A leur toilette correcte, à leur tournure provinciale, et aussi à leur mine inquiète et timidement obséquieuse, — ils me saluaient tous, moi, obscur plumitif, — j'ai reconnu des candidats surnuméraires qui venaient de subir leur examen. — Pauvres garçons! Tout en les regardant défiler d'un air gauche et dépaysé dans la pénombre des couloirs, je lisais sur leur figure presque imberbe les insomnies de la nuit qui précède Texamen, les transes de l'attente, la crainte d'un échec, l'âpre désir de sortir de l'épreuve avec un bon

numéro qui leur assurerait un rang honnête dans les cadres de l'administration. — Et tout cela, me disais-je, pour avoir le droit de faire un stago gratuit de deux ou trois ans dans des bureaux pleins d'odeurs de vieux papiers, et pour passer ensuite les plus vertes saisons de leur jeunesse au fond de quelque bourgade où ils tiendront une caisse et chiffreront des recettes I Le défilé mélancolique de ces futurs employés m'a rejeté de vingt ans en arrière et m*a fait revoir nettement un épisode de mes débuts dans la carrière administrative.

J'avais fini mon surnumérariat et on venait de m'appeler à un emploi rétribué. Encore tout remué par les embrassades et les recommandations de ma famille, je grimpai dans le train se dirigeant vers la résidence du chef de service qui devait me remettre ma commission. Arrivé à C..., je courus chez ce fonctionnaire que je trouvai piétinant dans son cabinet. Il ne me laissa pas le temps d'achever mes salutations : — Vous voici enfin! s'écrîat-il, je vous attendais avec impatience. Votre prédécesseur a été surpris puisant dans sa caisse,

MISÈRES d'employés. 51

il s'agit de lui fermer les mains au plus vite ; j*ai envoyé en avant uninspecteur qui vous installera. Prenez une voiture, rendez-vous dans le plus bref délai à V..., et surtout, monsieur, n'imitez pas le déplorable exemple de celui auquel vous allez succéder! — Là-dessus il me congédia; je me hissai avec mon petit bagage dans un cabriolet traîné par un locatis, et fouette cocher! Nous partîmes à travers des campagnes désertes^ coupées de forêts dont les massifs s'épaississaient à mesure que nous avancions. — Chemin faisant, je ruminais l'aventure de mon prédécesseur et je cherchais qu'elle sorte de garçon pouvait être cet employé assez hardi pour toucher aux deniers de l'État. — Sans doute quelque fils de famille ayant des goûts de dépense et des appétits de plaisir, hors de proportion avec ses maigres appointements. Je me le représentais hardi, jeune, fringant, enragé chasseur, coureur de prétentaine, bref, menant la vie à grandes guides, et je me demandais quelle figure je ferais, moi, pauvre novice, en présence de ce viveur. Tandis que je me plongeais dans mes réflexions, le jour s'embrunissait et nous approchions du terme de notre voyage. A la lisière d'un bois, le conducteur me montra

du bout de sou fouet les fumées de quelques masures tapies au creux de la forêt, comme des œufs au fond d'un nid, et me dit : — Voici V...! — Je fis une grimace de désappointement. Même dans mes plus sombres accès d'humeur noire, je n'avaisjamais entrevu la possibilité d'être enterré dans un pays aussi perdu. J'écarquillais les yeux pour examiner à travers le crépuscule ce misérable bourg où j'étais condamné à vivre. Je distinguai le mince clocher d'une église, deux ou trois fermes, puis quelques maisons bourgeoises dont les toits de tuile rouge tranchaient au milieu des toitures grises d'une trentaine de chaumières basses et comme écrasées sous le poids d'une couverture de pierres plates. — Chez qui allonsnous? reprit le conducteur. — Je lui donnai le nom de mon prédécesseur, mais il ne le connaissait pas. — Descendons à l'auberge, répondit-il, il n'y en a qu'une. . . ; les employés du gouvernement doivent y manger...

L'auberge du Lion-d'Or avait l'abord peu hospitalier. Dans la cuisine où nous entrâmes en

MISÈRES d'employés. 53

quittant la voiture, des rouliers buvaient bruyammeat au bout d'une longue table, dont Tautre extrémité était encombrée de piles d*assiettes sales. La cheminée, où une marmite bouillait sur un feu de souches, faisait face à Talcôve où couchaient les maîtres du logis. Au fond d'un couloir contigu on entendait gémir par intervalles les hans ! d'un mitron en train de pétrir le pain, — car l'hôte cumulait les fonctions de cabaretier et de boulanger. Dans la cuisine rarement balayée, régnait une odeur mixte d'alcool, d'oignon et de mauvais tabac. Une grosse servante assez jeune, haute en couleur, aux cheveux ébouriffés sous un bonnet fripé, alla, en traînant ses pieds dans de vieilles savates de lisière, prendre ma malle sous le tablier du cabriolet, tandis que je demandais à l'hôtesse si l'inspecteur logeait chez elle.

— Oui, monsieur, il est justement en train de dîner... Je vais l'appeler, dit-elle en ouvrant une porte dont le châssis vitré laissait voir une pièce voisine pauvrementéclairée. — L'inspecteurarriva et je me nommai.

— Ah! vous êtes le nouveau titulaire, murmura-t-il à voix basse, en me jetant un regard à la fois investigateur et compatissant. Votre pré-

décesseur est à table, je ne lui ai pas. encore annoncé sa suspension et il ne se doute de rien... Comme il est inutile de le mortifier devant ses commensaux, si vous m'en croyez, vous garderez l'incognito jusqu'après dîner. — Cette attention délicate de ce supérieur pour son subordonné en disgrâce me toucha; je jugeai que j'avais affaire à un brave cœur et à un galant homme. Nous entrâmes dans la salle où l'hôtesse avait mis mon . couvert, et où trois autres convives achevaient leur potage : — l'huissier du canton, un commis de forge, — et mon prédécesseur. A la vue de ce dernier, je tombai de mon haut, tant le personnage ressemblait peu à l'idéal mauvais sujet que j'avais imaginé. C'était un petit homme maigre, Huet, gauche et taciturne, aux joues blafardes et rasées, au regard terne sous des paupières rougies, aux cheveux blonds et rares. II était vêtu comme un séminariste, parlait peu et, de temps à autre, puisait dans une tabatière une prise qu'il reniflait lentement. On lui aurait donné trente-cinq ans, bien qu'il n'en eût que vingt-six, et il paraissait complètement éteint. Une fois le dessert enlevé, quand les autres pensionnaires eurent quitté la salle, l'inspecteur s'adressant à lui et me mon-

Page 1