‹ Le journal de Tristan: impressions et souvenirsChapitre 7 sur 12 · MISÈRES D^EMPLOYÉS · texte numérisé non relu

MISÈRES D^EMPLOYÉS

trant, dit : « Monsieur Fischer, j'ai le regret de vous annoncer que vous êtes suspendu de vos fonctions... Voici votre successeur. » Je m'attendais à un coup de théâtre. Il n'en fut rien. Fischer ouvrit sa tabatière, renifla une prise et répondit flegmatiquement : « Je m'en doutais. » Nous montàmesau bureau, qui était situé dans l'auberge même, pour procéder à la reddition des comptes. Les écritures étaient dans le plus pitoyable désordre et nous eûmes toutes les peines à nous y retrouver. L'inspecteur fulminait. Il se trouvait lui-même un peu compromis par suite de la trop grande confiance qu'il avait accordée à ce triste comptable, et il était furieux. L'autre restait impassible et ne répondait aux objurgations les plus violentes qu'en pliant les épaules et en bourrant son nez de tabac. De guerre lasse, n'en pouvant rien tirer, nous établîmes la caisse tant bien que mal et nous allâmes nous coucher.

Le lendemain, dès le matin, l'inspecteur et moi, assis au coin du feu de la salle, nous nous entretenions de ce cas étrange, nous demandant quels

db LE JOURNAL DE TRISTAN.

désordres mystérieux avaient bien pu, dans un pareil trou, déterminer la gêne de Fischer et le poussera mettre la main sur Targent de sa caisse. L'hôtesse entra en tapinois; c'était une femme alerte, maigre, ayant passé la trentaine, plate comme une planche, mais ayant Toeil vif, la physionomie éveillée et la langue bien pendue. — « Est-ce vrai, dit-elle, que ce pauvre M. Fischer a perdu sa place? » — Mon chef répondit affirmativement, en questionnant à son tour Thôtesse sur la vie que menait l'employé et sur l'origine de ses dépenses. — Ah ! monsieur, il ne voyait personne et ne sortait jamais... Il restait des quatre heures d'horloge assis sur une chaise basse au coin du feu de notre cuisine, sans dire ni ue ni mice, crachant dans les cendres et tournant ses pouces comme un irmocerU, — Mais alors où passait son argent? — La dame avait pris un air discret : — Ah ! voilà!... Ma fine^ je peux bien vous confier ça, puisque vous êtes son chef... La vraie vérité, c'est que M. Fischer avait une iorme amie. — Mais vous dites qu'il ne sortait pas? — Il n'avait pas besoin de sortir, puisque son objet demeure ici. . . C'est notre servante. — Cette grosse fille aux joues de pommes de Calville? — Juste-

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ment... Il enr était devenu bête; il n'avait d'yeux que pour elle, ajouta l'hôtesse d'un ton aigre où perçait une pointe de jalousie, et il lui écrivait des lettres... C'est ce qui fait que j'ai découvert le pot aux roses; j'ai trouvé sa correspondance en fouillant dans le linge sale de Rosalie, et, dame, j'en ai pris connaissance... Non, de ma vie je n'ai lu des bêtises pareilles ! — Là-dessus elle tira de sa poche un paquet de chiffons de papier, couverts d'une écriture grêle, et elle nous le laissa en nous recommandant le secret...

Nous dépouillâmes feuille à feuille la correspondance du malheureux Fischer. Il y avait de quoi en effet plonger l'hôtesse dans un ahurissement complet et nous-mêmes nous n'en revenions pas. Figurez-vous des lettres rédigées dans le style de Werther, à l'adresse d'une servante d'auberge. C'était un débordement de sentimentalité naïve, une débauche de lyrisme allemand. Le pauvre garçon y analysait par le menu les moindres Incidents de sa passion à la fois héroïque et grotesque ; il avait poussé la folie erotique jus-

qu'à écrire plusieurs de ses billets avec le sang des piqûres qu'il se faisait au doigt, et on voyait sur le papier noirci la trace jaunie de ce sang lymphatique et appauvri. La donzelle ne paraissait du reste apprécier que médiocrement cette sentimentalité nuageuse, cela se devinait aux reproches tendres et aux plaintes ingénues dont Fischer entrecoupait ses effusions platoniques. — Le malheureux était devenu complètement fou, me dit l'inspecteur en jetant le paquet de lettres au feu ; c'était cette créature qui lui soutirait son argent!... —Peu après, nous vîmes la servante entrer dans la salle ; je la trouvai plus rustaude et plus sordide encore que la veille. Ses cheveux noirs emmêlés étaient durs et gros comme des crins, ses robustes appas crevaient l'étoffe graisseuse du casaquin de flanelle ; ses mâchoires massives et son front étroit lui donnaient une expression bestiale ; néanmoins, on comprenait que ses dents très blanches, ses yeux d'un bleu riant et ses joues rouges avaient pu, à la rigueur, faire impression sur un malheureux garçon faible d'esprit, relégué loin du monde civilisé, désœuvré et assoiffé d'amour.

— Que cela vous serve de leçon, jeune homme!

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me dit l'inspecteur quand nous fûmes de nouveau seuls. Voilà le danger auquel Tadministratien expose, sans s*en douter, les débutants qu'elle jette à vingt-quatre ans dans ces trous de campagne. De la ville ou ils vivaient dans un milieu relativement mondain et intelligent, on les transplante sans transition dans un village où il n'y a souvent ni un livre à lire ni une personne cultivée à voir intimement. Dépaysés parmi des campagnards dont ils ne comprennent ni ne partagent les habitudes, ayant pour commensaux de hasard des marchands ambulants ou des commis voyageurs de dernière catégorie, peu absorbés d'ailleurs par leur besogne administrative, ils tombent tout d'abord dans un morne accablement. S'ils ne savent pas réagir, en se créant une occupation capable de les arracher à l'influence de ce milieu assoupissant, ils sont perdus. Le désœuvrement les amène peu à peu à prendre les goûts et les plaisirs des gens qui les entourent. 11 y en a qui deviennent joueurs, d'autres qui, comme Fischer, s'amourachent d'une maritorne et finissent par l'épouser ; il y en a qui font pis encore et qui, acoquinés à une table de cabaret, s'enivrent jusqu'à l'abrutissement. Une

vie gâtée, UDe famille au désespoir, ud caractère d'homme avili, voilà le résultat. C'est pourquoi, dès le début, je me permets de vous crier :

« Garde à vous 1 » Ne laissez pas Tennui vous mettre le grappin sur Tépaule, trouvez un travail qui vous absorbe et vous oblige à sortir du traintrain de votre vie de tous les jours ; ayez un dada. Chassez aux papillons, tournez des bilboquets, collectionnez de vieilles faïences, faites des vers même, si le cœur vous en dit, mais occupez votre corps et votre esprit, sinon gare à la dégringolade morale et intellectuelle !...

La situation de Fischer, entre le chef qui Tavait suspendu et l'employé qui lui succédait, était à la fois fausse et pénible. Bien que son engourdissement moral l'eût quasi réduit à l'état d'une marmotte pendant l'hiver, et, bien que la grosse Rosalie exerçât toujours sur lui la même séduction, il finit par comprendre que la position n'était plus tenable et il se décida à partir. Un matin, nous entendîmes tinter sur la route les grelots du courrier qui devait l'emmener. Tandis que nous le

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reconduisions et qu'on chargeait sa malle sous la bâc^e, la servante aux robustes appas était debout sur le seuil, occupée à décrotter de lourds souliers de charretier. Il s'approcha d'elle, lui murmura quelques mots à peine intelligibles, puis, comme notre présence l'intimidait, il lui glissa dans la main sa dernière pièce de cent sous, et monta dans la voiture, en lan^jant à cette sirène d'auberge un dernier regard hébété et tendre. Le conducteur fouetta ses chevaux, qui prirent le trot. La grosse Rosalie avait relevé la tête, ses yeux bleus et ses dents blanches étincelaient au soleil; elle regarda un moment le courrier poudreux qui fuyait sur la route, puis, d'un air indifférent, elle se remit à décrotter la chaussure du roulier, tandis que les grelots de la voiture tintaient plus faiblement dans le lontain...

Une fois seul, je suivis le conseil de l'inspecteur, et j'eus un âMa : la botanique. La flore des bois de V... était très riche, et j'avais de l'occupation pour longtemps. Malgré cela...

— Malgré cela?... interrompit un camarade à

qui je coDtais ud jour cette histoire, est-ce que vous avez subi les mêmes tentations que Fischer? — Pas tout à fait ; mais il y a eu du tirage, et quand Tadministration me fit sortir de V..., il était temps ; je commençais à trouver que mon hôtesse avait des yeux d'un joli gris et une maigreur intéressante.

Cette fois, j'ai pris le chemin des écoliers pour me rendre à mon ministère, et, parti de chez moi le jeudi de l'Ascension, je ne suis rentré que le lundi d'après ; c'est ce que, dans l'argot des bureaucrates, on appelle faire le pont. J'ai profité du rapprochement des deux jours de fête pour pousser jusqu'à Tours où j'avais jadis été surnuméraire, et, comme un collectionneur de papillons pique au mur les lépidoptères curieux qu'il a pris au vol, je note ici les impressioûs de ces trois jours d'école buissonnière.

Ceux qui visiteùt la Touraine pour la première fois sont, le plus souvent, déçus tout d'abord par

l'aspect de ce plantureux pays qu'on appelle le Jardin de la France. Ce jardin, qui est surtout un vaste verger, leur paraît généralement un peu plat et privé de ces accidents de terrain qui font la variété du paysage. La largeur des vallées, le peu de relief des coteaux qui les bordent causent une désillusion. Mais quand on a vécu quelque temps dans cette Touraine qu'arrosent quatre grands cours d'eau : la Loire, le Cher, l'Indre et la Vienne; quand on a visité ces quatre vallées, si peu distantes et cependant d'un caractère si différent, on est pris peu à peu par le charme de cette royale province et on comprend cette beauté particulière qui consiste surtout dans l'ampleur des lignes, la grandeur des horizons et la richesse de la végétation. Ici, comme dans les tableaux des maîtres hollandais, le ciel entre pour les trois quarts dans la valeur du paysage. Rien ne peut rendre la splendeur et la majesté des soleils couchants dans la vallée de la Loire. Pour se bien pénétrer de cette beauté spéciale, il faut aller se promener le soir sur ce magnifique pont de quinze arches qui est à l'entrée de Tours et qui fait l'orgueil des Tourangeaux. Si Ton se tourne du côté du levant, on a devant soi une île verdoyante

que la Loire baigne amoureusement de ses eaux moirées ; à droite, la ligne des quais que dominent les deux tours de la cathédrale de Saint- Gatien, et que limite comme une grosse borne ronde la lourde tour de Guise ; puis de longues files de peupliers, de nouvelles îles dont les massifs de verdure baignés d'une lumière blonde semblent barrer toute la vallée. Enfin, tout au fond, au delà de ces verdures ensoleillées, la Loire reparaît tout à coup, resplendissante comme un lac; les massifs lumineux montent en gradin par derrière jusqu'à Vouvray, et au faîte de la dernière colline verte, le château de Moncontour tranche comme une éblouissante tache blanche. — Du côté du couchant, Taspect est tout autre, le soleil descend à l'horizon formé par les arches du viaduc du chemin de fer du Mans; Teau et le ciel en sont comme embrasés, et sur cette chaude teinte empourprée, le couvent des Dames blanches, les maisons de campagne et le coteau de Saint-Cyr s'enlèvent vigoureusement en masses qui vont du lilas clair au violet sombre. Au milieu des arbres presque noirs, la fine aiguille du clocher de Saint-Cyr monte svelte vers la première étoile. L'eau a pris des teintes orangées, le ciel

d'une ampleur admirable est tout pommelé de nuages dorés et roses qui se reflètent dans le fleuve, et qui peu à peu se fondent dans une tendre couleur lilas. Du côté de la ville les fumées du soir estompent peu à peu les toits aigus des vieux quartiers, la tour carrée de Charlemagne, le clocheton de la maison de Tristan; une bande de corneilles quitte les sommets de la tour de THorloge et, traversant lentement le ciel bruni, gagne les tours de Saint-Gatien, qui lui servent d'abri pour la nuit. L'eau a gardé encore une coloration d'un vert argenté; peu à peu elle change de teinte, et sa vaste nappe majestueuse passe du vert au bleu sombre, puis tout se fond dans une ombre veloutée ; on ne distingue plus que les masses noires des coteaux et des quais, au-dessus desquels le ciel arrondit sa large voûte trouée de milliers de points d'or.

L'un des attraits de cette ville de Tours, c'est la variété d'aspects qu'elle ofllre, dans un espace assez restreint, à des yeux d'observateur ou d'artiste. A côté des blancs hôtels du Mail, de la

rue des Fossés-Saint-Georges et de la Préfecture, confortables, coquets, silencieux, enfoncés dans des massifs de fleurs et de grands arbres, il y a la rue Royale et la rue de la Scellerie avec leurs magasins tout flambants de lumières, le soir ; leurs cafés bruyants, leurs luxueuses pâtisseries, leurs trottoirs pleins de flâneurs. Tout cela représente le Tours élégant, mondain et sensuel. Mais, à deux pas de là, il y a le vieux Tours du temps de Charles VIII, avec ses maisons à tourelles et à pignons, ses façades vermoulues aux étages surplombants, aux poutres et aux portes curieusement sculptées, ses enchevêtrements de ruelles étroites et tortueuses, où s'agite une population de cabaretiers, de fripiers et de filles. Enfin il y a le Tours clérical et silencieux des environs de la cathédrale. C'est le quartier le plus original et le plus solitaire. J'y suis allé flâner ce matin et j'y ai passé une bonne heure recueillie. L'endroit n'a pas changé depuis cinquante ans ; il est tel aujourd'hui que Balzac l'a magistralement décrit dans son beau roman du Curé de Tours. Derrière l'archevêché et le chevet de Saint-Gatien, dans ce qu'on appelle les « cloîtres, » il y a une petite place que je recommande à tous les rêveurs, à

tous les artistes et à tous les romanciers. Elle s'arrondit à Tombre des gigantesques arcs-boutants de Tabside, entre de grands murs de jardins et d'austères bâtisses à mine claustrale. Deux ou trois petites rues tortueuses et peuplées de couvents y aboutissent; mais pas un passant, pas un bruit de voitures. Dans l'encoignure fortnée par une massive porte cochère, un antique tilleul étend sa verdure épaisse au-dessus des petits pavés sertis d'herbe. Derrière les vieux murs qu'escalade une vigne vierge ou une glycine, on devine des logis béats où de vieux chanoines vivent dorlotés par de respectables dévotes. Une grille à claire-voie laisse voir un de ces logis tranquilles, précédé d'un jardinet orné de caisses de grenadiers et de lauriers-thyms. Les fenêtres entr'ouvertes sont voilées de rideaux blancs; sur le palier, un prêtre cause doucement avec une vieille dame en bonnet. Dn sacristain traverse la place sur la pointe des pieds, avec le même recueillement que s'il marchait dans une église. Deux sœurs aux amples jupes grises s'enfoncent lentement dans l'une des petites rues d'en face, et leurs cornettes à ailes font deux taches blanches dans l'ombre froide des grands murs. Le

silence religieux qui tombe sur cette place n'est rompu que par une petite cloche de couvent qui sonne une messe, et par les cris des corneilles qui croassent tout là-haut, au sommet des tours de Saint-Gatien.

Le chemin de fer de Vierzon, qu'on prend pour aller à Chenonceaux, côtoie la vallée du Cher. C'est là surtout que la Touraine apparaît comme un jardin herbeux/ fleuri et bien afiruité. Pas un coin de terre sans culture, sans arbres et sans fleurs. Â droite et à gauche, de larges prairies déroulent au soleil leurs nappes mordorées; au revers des coteaux, les trèfles incarnats couleur lie de vin alternent avec les seigles argentés, les blés déjà en épis, les vignes couvertes de grappes en boutons. Des massifs d'acacias épanouis jettent au vent leurs pétales comme une neige parfumée, et dans les vergers, les cerisiers inclinent leurs branches toutes rouges de fruits mûrs. Dans un fouillis de grands arbres, Chenonceaux montre bientôt ses blanches tourelles aux toits en éteignoir. On y descend du village par une longue

avenue de hauts platanes et Ton n'aperçoit le château que lorsqu'on en est tout proche, tant il bien enseveli sous les futaies de son parc. Tout le monde à peu près connaît la physionomie de Cbenonceaux, telle que la donnent les gravures ou telle qu'on la voit dans le décor des Huguenots; mais ni l'art du dessinateur, ni l'habileté du décorateur ne peuvent rendre la grâce éblouissante de ces tourelles se détachant merveilleusement du fond delà verdure, la sveltesse aérienne des cheminées sculptées, la majesté sobre de cette longue galerie jetée comme un pont sur la rivière, la fraîcheur du site, l'exquise harmonie des tons et des lignes. Au moment où je demande la permission de visiter l'intérieur, les hôtes du château sont en train à déjeuner. Une friande odeur de nourriture embaume le vestibule à voûte ogivale, orné de vieilles armes et de bahuts, que traverse d'un air imposant un domestique portant sur un plat un cantaloup à mine succulente.

L'aspect de cette primeur éveille en moi des appétences gourmandes et me met l'eau à la bouche; je suis du coin de l'œil le melon aux côtes d*un vert doré jusqu'à ce qu'il ait disparu derrière les battants de la salle à manger, et j'emboîte le

pas derrière la concierge, qui, pour me faire prendre patience, me conduit dans les piles du pont, oùje dois visiter les cuisines, la boulangerie et la salle à manger des domestiques. J'avoue que celte partie de Tédifice, située presqu'à fleur d*eau, n'est pas Tune des moindres curiosités du château. Pour ma part, je ferais avec délices ma salle à manger du réfectoire des domestiques. Je regarde avec des yeux pleins de convoitise cette pièce sobrement éclairée, où les reflets de Teau courante et ensoleillée font danser des moires dorées sur les parois des voûtes en arc de cloître; la table de chêne ciré couverte d'assiettes a fleurs, les vaisseliers garnis de faïences rustiques aux couleurs gaies, les escabeaux de bois sculpté; et ma foi, oubliant le cantaloup de tout à rheure, j'éprouve des sensations analogues à celles de don César de Bazan, dans la maison de Ruy Bios y quand on lui remet un billet doux ; je serais tenté de m'écrier, comme lui, mais dans un autre ordre d'idées :

Je me contenterais fort bien de la servante I Après les cuisines, j'ai parcouru les principales

pièces ; la chambre de Catherine de Médicis, le cabinet de Louise de Vatùdémont, le salon de Diane de Poitiers, la galerie où Jean-Jacques fit jouer le Devin de village. J*ai vu de curieux portraits historiques et d'admirables meubles, mais tout cela me tourbillonne dans la tète et me laisse un souvenir un peu confus. L'impression la plus vive que j'aie conservée de cette rapide visite, c'est un grand corridor du premier étage, où une jeune femme de chambre de dix-sept ans disposait des masses de roses dans des corbeilles de faïence, près d'une fenêtre ouverte par laquelle on apercevait, entre les meneaux de pierre blanche, les grands arbres du parc, les prés verdoyants et le Cher aux eaux d'un bleu argenté. Les portraits des duchesses et des royales maitresses du temps des Valois se sont effacés de ma mémoire, mais je vois encore le délicat profil de cette petite chambrière au bonnet tourangeau, se penchant sur des monceaux de roses et se détachant sur le clair paysage du fond.

Langeais, situé entre Tours et Saumur, est un

despluô beafox types de Fàrchitecture niilitàire du xv^ siècle. 3e Pai visité aujourd'hui des salles l)asses aux créneaux. J'ai vu la àalle où se toarièrent Charles VIII et Anne de Bretagne; j*ai admiré la chapelle et le mobilier, digne de Cluny, et les beaux portraits historiques de la reiûe Ann'é, dé Catherine de Médicis, de M"« de La Val* lièrë, des' deux Mancini. Quand nous somtoes arrivée dans lés combles, la sériante qui m'accompëgnait m'a conduit à Textrémité d'un couloir soihbrei où s'(mtpe une étroite fenêtre percée dans un ihur épai^ dé deux: mètres, et m'a dit : « Mainlenant pefûcheÉ-vous. ))^-^ Je me sois penché et J'ai' poussé une exclamatlotï joyeuse.

A cent pieds au-dieasoùs de moi, sur la gauche, bouMonnaît le bourg de Langeais avec ses toits d'hrdôfee; à droite, m fouillis d'ai^bres en fleurs, cytises, acacSas, arbres dé Judée, encadrait les ruines grises de Tancien donjon; et devant moi s-étendait au loi» la vaste et luxuriante vallée de la Loire, bdrdéé d'une marge de collhaes basses, coujpée de cultures chatoyantes, semée de noyers aux cimes arrondies». Le fleuve étincelait comme de l'argent fondu et tranchait èur le vert doré des prairies. De temps en temps la Loire entr'ou-

vrait deux grands bras éblouissants et étreignait avec amour une île ceinte de hauts peupliers. Cette noble rivière a la séduisante beauté des femmes du xvi° et du xyii® siècles. On dirait que le reflet des royales maîtresses qui se sont promenées le long de ses rives est resté sur ses eaux et leur a donné cette grâce superbe. II y a de la passion, une passion de grande dame, dans la façon dont la Loire embrasse les molles îles verdoyantes qui, de distance en distance, se détachent de son lit comme de magnifiques émeraudes. Ainsi Agnès Sorel, Diane de Poitiers, Marguerite, La Vallière devaient presser contre leur poitrine éblouissante leurs amoureux couronnés. A une ile succédait une autre île, puis une autre, jusqu'à ce que leurs formes se confondissent avec l'eau et disparussent dans une brume verdoyante. Le ciel était plaqué de larges nuages blancs qui voguaient sur le bleu comme de grands navires; par intervalles le soleil se voilait, puis rayonnait de nouveau, et à chaque rayonnement tout le paysage resplendissait : — les hauts peupliers qui bordaient les îles se reflétaient dans Teau calme et ces nouvelles îles renversées faisaient un effet magique. La lumière ruisselait, Tair tremblotait.

LE PONT. 7t)

des abeilles bourdonnaient dans les massifs des jardins. Tout au loin, j'aperçus une tache dont rintense blancheur tranchait sur l'horizon ; c'était le château de Saumur, situé à dix lieues de Langeais.

Le soir, avant de reprendre le train de nuit qui devait me ramener à Paris et à mon ministère, j'ai erré dans ce quartier du vieux Tours où j'ai demeuré il y a vingt ans, quand j'étais jeune. J'ai eu un plaisir mélancolique à reconnaître les rues aux noms bizarres où j'avais promené jadis mes illusions et mes projets d'avenir : rue du Serpent-Volant, rue du Boucassin, rue de la Galère. Au détour d'une ruelle, j'ai reconnu les fenêtres de la maison que j'avais habitée ; mon cœur a battu plus vite, et un moment il m'a semblé que le temps n'avait pas marché, que j'allais franchir le trottoir aux pierres usées et rentrer dans mon logis de surnuméraire... Hélas I il y a vingt ans de cela, vingt longues années I et si ma jeunesse se mettait à la fenêtre de mon ancienne chambre, elle ne reconnaîtrait plus le

rêveur d'autrefois dans oe .quadragéaaira à la barbe poivre et sel,, au dos.ai;ropdi parles.BtaÉionspr^)loDgées devant un.pupiilre .d'expéddtioïmaipe.., lia.Bviit tombait,, le quartier s;*empUssait.d*Qbscu^ rite; je suis revenu dans la rue Roy ale« pleine de promeneurs et illuminée par Téclairage des magasins. Sur la place de THÔtel-de-Ville, les clairons sonnaient la retraite comme autrefois; ils passerepl auprès de moi, battant le pavé de leurs, pas cadencés. et. emplissaati'air des, soQoritésde leurs ekU^vi;es;..puis les pas s'amortirent^les clairon^ au.loip résonnèrent toujours plus sourdement, et il me.sewWait que c'était. ma jeunesse qui s'ëloin gnait impiloye^Memeut en jetant dans la nuit des carrefours, ses dernières .fanfares déclinantes. *

sôuvenirs'd'une nuit D'^ÉTÉ

du. içpncours de peinture. pouç. le. OTix. dç Hoju^.j^ réyeUlé, çft moi des souxenftacei9.d^p.uis longtemps epdorpiieis. Cette année, oomwe. prçsque tpujoiïra, Ja .poésie classique, avait feit Ies.jfrai3.du,.tbè(ne

AfiUlle çfmTTowicmtTA ArÇci'Tm'mnm, Etw ï»^ ft^isïTftppQlé MU, autre QQpcpursdu, teTPps.dç. ^n, jpuneiç^e, dppt 1^. sujpt ftv^it .été . égalemçftt m\' Pî•.u^t§ hViiifi(i^,.:T7;M^tis (j^ppprtm^, à ÂçhUk U^^TmsfoTi^ei par^J^lminf Lç3..^Quyçnir^^ ^içnni.e. ,ra (Jjt.Ç^eoige S^nd,.SQpt .pçirpil^ à;d.e.5 çompa^ïipft^ qui dprroeat enchaîné?.;. il suffit 4*eA ç^veiUj^r ua pour quQ, tpute }ja feaAde tijessaUlp ej se dresse sur ,sç^ pieds-, J^çiç. Ipiptaiflps WPres-

sions d'une soirée, qui avait précédé Texpositioû de ce concours de 1866, ont été brusquement évoquées par Fa vue des dix toiles des légistes de cette année, représentant toutes, dans des postures diverses, le bouillant fils de Pélée au moment où il sent la main mystérieuse d'Athénê aux yeux pers se poser sur sa blonde chevelure.

Au commencement de juillet 1866 , j'avais été invité à dîner à Versailles, dans une maison hospitalière et amie, où les artistes et les poètes étaient accueillis à cœur ouvert. — « Ne manquez pas de venir, m'écrivait l'aimable maîtresse du logis, vous vous trouverez en compagnie de fervents amis de la poésie; de plus, je vous ménage une surprise pour le dessert. » Je n'avais garde de faire faux-bond. A six heures, j'étais à Versailles, dans une des rues les plus calmes du quartier Saint-Louis, sur le seuil d'une maison blanche et avenante, qu'entourait à demi un jardin plein de grands arbres et de rosiers grimpants tout en fleurs. La plupart des convives étaient déjà arrivés , tous poètes et tous jeunes. J'en connaissais déjà quelques-uns de nom, pour avoir lu leurs vers dans le premier Parnasse de

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Lemerre. L'un d'eux, V..., petit, pâle, l'air fatal, le sourire sardonique et l'œil un peu égaré, était le plus intransigeant des impassibles; pour lui, la poésie consistait uniquement dans le choix et Tarrangement de certains mots étranges, aux rîmes opulentes et aux sonorités bizarres ; à ses yeux , un sonnet sans défaut était celui où on faisait entrer le plus grand nombre possible de coupes ingénieuses et d'épithètes rares, sans un soupçon d'émotion, ni même d'idée. Comme je lui objectais qu'une pareille poétique devait produire des œuvres d'une froideur glaciale, il me regarda de son air de pince-sans-rire et me répondit d'un ton solennel de prêtre égyptien : « Monsieur^ le marbre aussi est froid ! » Un autre, Henri C...» l'œil extatique, le sourire fin, très naïf et très enthousiaste malgré ses poses d'homme désabusé, chantait le Nirvanah et la vanité des illusions terrestres. Il nous récitait d'un air bon enfant des vers tout embrumés de mélancolie :

Oh ! je suis hanté, hanté par un rêve, One idée étrange à me rendre fou !

Le soir, quand sur moi la lune se lève, Je sens qu'en mon crâne il se fait un trou...

Pourquoi donc vraiment ai-je rinfortifn?

De seul \<A-has sentir en mon front Tomber d'aussi' haut, hélas 1 que la ïiine 4ieB pleurs qui saqs doute un 6oir< me tueront Y

Et pourquoi, hanté d'un mal Incurable Qui me vient ronger comme un crinilnel, Partager ainsi le sort misérable-, L'étemel enoul du ciel éterjQel Y ] ..., . ....

,JLtfi\,n[iaîtress6 de la, mftisottj qiyqc ur, sourira iaduIge^t, écoutait cette ppésie fnnè})rç ,.,tput..çji inett«nit des fleUjTS.surljgf tftble qi^'on aya^t drçs^i^ dans le jard.ip, S9u?,le§ arbi^es. Not^^ . étiofts ijijyli assis autour du potage, quatnd ijei derniesT. convive Jît impétueuse^ient §oni appf^r^ipip,. ,0a r^tç-; cu^il|it,,ayeçdesppig9ée$. de ipaip çt.pp, we.le présent r.a.M^ Hpnri Regnault. », Je, fus \vfi]axér, diateii^ept frappé de ce^t^ in(livi4waj^é j^pergiqpç, généreuse,. loyale et bien vivpi^te. fl y ayaU ^^. 'S jeuneçse elj .(}e Yen-avanX dapp tqii^e .^^ p.çrsonne : dan^sa t^te.fière, a^ firent large, ^uOTont^ d'une forêt de cheveux crépus, dans ses yçux chercheurs, profonds et étincelants, dans sa voix vibrante. Il arrivait de l*École des beau x^arts, où il était en loge depuis quelques semaines déjà» et il était en proie à toutes les flèyres de Texé-

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cutiQn;..Tout .en dinaat, avec cette expaasioa et cette .verve .qui caractérisâient.sa astuce commun lûcative et m dehors « .il nous contait ees doutes et ses préoccupation? : il s'était mis avec ardeur au travail,. mais rin^piratioa ne venait pas; jq figure de sa TAétis lui déplaisait , il la trouvait baaale et^û'aj'ant plasquedeux semaines devant lui avpnt la clôture du concours , il se décourageait et voyait déjà tout perdu... Néanmoins, la jeunesse remontait à la surface de ce découragelaeot, .et il faisait gaiement honneur à Texcellent diner de notre hôtesse. ...

Le vin de Bourgogne avait délié les langues , les disoussioû^ surTart et la poétique, parnçis^ sienne avait recommeacéde plus belle, iquan4 un fpou-frou de jupes soyeuses, traînant contre les bordures ides platesnbandes, nous fit tourner la têta. T^ C'était la.. surprise annoneée pour. le

desaertv • . -• • • .

. . Je vis s'avancer dansi . l'encadrement vert . de^ massifs une jeune fille de dix^huit ans à peine^ de taille moyenne, admirablement faite, blanche, blonde avec des yeux et- desi sourcils noirs « .un lajige.^roQt intelUgeat, une bpuche. mignonne et impérieuse.., des traits Termes et purs et une

démarche de jeune déesse. Dans mes cahiers de ce temps-là, je retrouve des vers rimes en son honneur (nous lui en avons tous^fait , alors , car tous nous avions pris feu à première vue), et où j'avais essayé de rendre l'impression de cette

Figure saîsiesante A la lèvre mobUe, à la mate pâleur :

Blonds cheveux, longs yeux noirs, narine frémissante, La bouche d'un enfant et le front d'un penseur.

Je la reconnus tout d'abord pour Tavoir remarquée au concert Pasdeloup, où elle applaudissait avec enthousiame la symphonie en ut mineur et le prélude de Lohengnn. Pendant qu'on la saluait et qu'on l'entourait , la maîtresse de la maison me conta en quelques mots son histoire. Elle habitait Versailles avec son père, un vieux savant qui l'avait élevée d'une façon excentrique. Très intelligente, remarquablement douée, elle composait des mélodies d'une couleur originale sur des vers qu'elle rimait elle-même. — Vous l'entendrez tout à l'heure, ajouta notre hôtesse, et vous serez émerveillé.

Après qu'on eut pris le café et fumé au jardin, on rentra au salon et la jeune fille se mit au piano

SOUVENIRS d'une NUIT d'ÉTÉ. 83

sans se faire prier. — En effet, on ne nous avait pas trop vanté son talent. Pendant plus de deux heures, elle nous charma avec son étrange voix de contralto, tantôt sourde et presque rauque, tantôt extraordinairement vibrante. Ses mélodies avaient une couleur éclatante, un rythme bizarre, quelquefois caressant et berceur comme un murmure d'eau courante, d'autres fois saccadé et emporté comme une galopade de chevaux sauvages. Elle les chantait d*un air inspiré, la tête haute, les narines palpitantes, avec une fougue capricieuse pareille à celle qu'apportent les Tsiganes à Texécution de leurs isardàs. Je me rappelle surtout un morceau qu'elle nommait le Chant du Chamelier et où revenaient souvent ces deux vers :

Au pays où le ciel flambe

Le grand sphinx s'est endormi.

Quand elle attaquait ce refrain aux notes graves et chaudes, il nous semblait être transportés en plein Orient. Nous avions la sensation du désert illimité et brûlant, où de vigoureux profils de palmiers se découpent sur un ciel aux rougeurs d'incendie, tandis qu'auprès des chameaux âge-

tiouillés la voix du chamelier i^'eavole dans le silence du soir; avec les filets de fuiliëe qui mon-t tent en ligue ëroite et mince dans Tair calme.

Nous battions des mains, nous ne nouel possédions plus. RegnauH surtout était comme enivré par celte musique ; ses yeux étinoelants restaient fixés sur la chanteuse, et dans sob enthousiasme exubérant, il s'écriait t « G*.esl une déesse, c'est une Walkyrie! » Qiiand le piano fit silence, il élait{>rès de minuit; mais nous étions montés  un tel diapason que nous ne pou^Vions plus nou^ quitter. Quelqti'un, voyant le ciel plein d^éloiles; proposa une promenade dans les bois de Satory, qui étaient Voisins; on accueillit la proposition avec des cris d© joie, et nos hôtes, toujours aima* bies, eurent la bonté de nous y accompagner, ne voulant ni gâter notre plaisir, ni laisser sans chaperon la jeune.musicienne au milieu de cette bande de poètes écervelés. Nous voilà grimpant comme dès fous le long dés sentiers de chèvres jusqu'afu sommet du bois^ La nuit ëtait tiède, le blair de lune promenait sa féerie à travers les fiitaie^; les châtaigniers en fleurs exhalaient tine odeur pénétrante. De temps «n temps une voix chantait, ou bien une ardente discussion' esthé-

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