SOUVENIRS D*ONE NUÏT D'ÉTÉ. 8S
ticfoe s*ëlevaît soas les brancheà. H. C..., d*unc voix creuse, tançait des iTftpi'écatiohs lyriques aux boui^eôfe :' ..
Viv^z doj3c, mangez donc, dormez (M)mn)e les bèics^
Msds n'allez pas dans nos chemins, Et prenez toujours gardé en raillant les poètes, : Ato fuudros' qu'ils oât dans les mains I
Je nO suis pas bien sur qu'a ee niomenMà cha" eoD (le nous ne fût pas sérieusemeot persuadé qu'il était eo train de passer d^m^dieu tout au fiàoins. Regtiault, inquiet et nerveux, allait d\in groupe à l'autre, parlant de poésie, de musique, pvis tout à coup tombant dans de profonds silen^ ceSi' A uner lisière, les étoiles reparurent, on se mit a causer astrologie, et notre jeune chanteuse ppopo3a à Regnault'de lui dire la bonne aventure. Je la: voilà toujouts,:la tète à demi envelopj^e d'un châle rouge, tenant gravement la main de Tar^ tiste qui I s'était agènouiUé, tandis que le poète V*.w frottait aitumettes sûr • allumettes pour per* meUre à la devineresse de distinguer la ligne de vie et'la tigne de fortune. Nous revînmes par la pièce. des Suisses; en rentrant à Versailles, près de la grille qui ouvre sur la rue de l'Orangerie,
les gens de l'octroi, dévisageant d'un œil soupçonneux cette bande de promeneurs attardés, nous demandèrent si nous n'avions rien à déclarer :
— Nous avons de la poésie ! cria l'un des plus exaltés, et nous continuâmes notre route en emplissant de rires fous la rue endormie. Cela dura jusqu'au petit jour, et les premières clartés de l'aube nous surprirent groupés autour de V... qui récitait à voix haute le monologue de Hamlet.
jeunesse ! ô bon temps des illusions toujours renouvelées et des enthousiasmes sans rime ni raison ! Nous croyions tous n'avoir qu'à tendre la main pour cueillir la renommée, comme un beau fruit aux branches du chemin. La tête pleine de rimes, de projets de drames et d'épopées, nous partions à la poursuite de la gloire comme les Argonautes à la conquête de la Toison d'or. Combien depuis sont revenus la tête basse, les pieds las et les mains vides!...
Quelques semaines après, l'exposition des concours de peinture pour le prix de Rome s'ouvrait à l'École des beaux-arts. J'y courus, et la première chose qui me frappa dans la toile de Regnault fut la tête de Thétis, où je retrouvai la saisissante figure de notre chanteuse des bois de
SOUVENIRS d'une NUIT d'ÉTÉ. 87
Satory. C'étaient bien les traits purs et fiers, l'attitude, Vincessu patuil dea de la jeune musicienne. Le lendemain de notre course à travers bois, le peintre était arrivé tout en fièvre dans sa loge, il avait bouleversé son tableau, modifié la composition et substitué à la Thétis banale et conventionnelle celte jeune et mcâestueuse déesse qui s'avance en soulevant le rideau de la tente, la tête haute, droite, avec une épaisse chevelured'or retombant sur son dos comme une crinière. Regnault eut le prix et partit pour Rome en 1867. Je le perdis de vue, mais j'assistai et j'applaudis à ses rapides et éclatants succès des Salons de 1869 et de 1870. Nous devions nous rencontrer pourtant une fois encore, dans un bois, le 19 janvier 1871, — à Buzenval ; — mais cette fois sans nous voir, pendant une sombre et froide soirée d'hiver, traversée par les éclairs des coups de feu et les sifflements des obus. Coïncidence étrange : ce sinistre bois de Buzenval où Regnault, couché dans les feuilles sèches, expirait frappé par une balle prussienne, deux lieues à peine le séparaient de la futaie de Satory, où j'avais entendu le peintre plein de verve et de jeunesse chanter à la clarté des étoiles...
Hélas I oh S09U les neig^es i'cmtm? Que sout devenus tou3 les enthousiastes comp^igQOQs do cette poétique auit d'été? Quelques-uos de ces poètes du Pâmasse qui déclamaient avec tant de véhémence contre. Tindifférence des bourgeois, sont,àrbeure qu'il est, de boas.et pla/^ides pères de famille- La bloûde musicienne de Versailles, plle> du moins»; avec, une persévérance et une force de volonté rares chex une femme, a continué .à marcher en quête de la Toison d'or. X*hiver: deih nier, on a, exécuté, au concert Pasdeloup, une symphonie héroîjque de sa composition qui a fait connaître son nom au grand public^ et qui a été très. applaudie, -rrr H. G... a presque complètement abandonné la poésie pour la médecine.. -n Quant à V. . . , qui nous, récitait Je. monologue de Eçmltety ^ après avoir essayé un peu de tout.: drame, roman, politique, -r par une singulière: ironie, ide la destinée, il a dû son meilleur succès^ à. une de ces /Charges à. froid qui sont maintenant à,,U mo4e. C'est lui qui a écrit le monologue du BU--, èogueÉ^qul esit.l'un. des triomphes de GoqueUi^ cadet, .
vin
Comme je quittais, ce matin la porte coehère de ma maison, uaohiôa sortit en même temps que moi, f-n.mai» viotemment, — coutraint et forcé par. un vigoureux coup, de balai de ma coU: ciei^By qui .tient à la propreté du porche confié à ses^.soiiis,e(. qui avait surpris lemalheurei^x tofUr ^a^ au. moment où .^ s?y. oubliait. Je regardai le coupabla qui .détalait . la; que^e. . entre lesi jambes.: c'était uaxîlûen apparlienant à ^cetta espèce intelr ligen|;e4ui tient.du renard et du lûup,..rrr iauve de couleur avec des. mouchetures. noires sur .la tête,; tes .oreiJXes. mobiles,, le . poil . épais, et mouflu, les jambes jlnes, la queua en panache.. étalée,. Il manquait d^ distinction, mais son. museau pointu, ses yeux noirs , luisants, ses .oreilles expressives liû donnaient beaucoup de physionomie. . .
A vingt pas de la porte, il se retourna avec le geste d'un gamin qui vient de faire une bonne larcé. Puis, ne se sentant pas poursuivi, il ralentit le pas et s'arrêta, comme moi, près d'un rassemblement formé autour d'un camion, dont l'un des chevaux s'était abattu. Le camionneur, avec force jurons, venait de relever le pauvre animal dont les genoux écorchés saignaient. Une vieille femme, coiffée d'un madras, s'était approchée du cheval ; elle le plaignait doucement en lui caressant tendrement le front d'une main, tandis que de l'autre elle tirait de son cabas un morceau de pain, et elle l'offrait en guise de consolation au quadrupède écloppé, qui ne se fiaisait pas trop prier pour y goûter. C'était un groupe touchant que celui dé ce cheval aux jambes saignantes et de cette femme du peuple lui sacrifiant le pain de son déjeuner. Il y a de bonnes gens au monde^ et à Paris plus que partout ailleurs. C'est peutêtre la ville où l'on aime le mieux les bêtes. Cela se reconnaît à la quantité d'animaux familiers : chiens, chats et oiseaux, que la population associe à sa bonne ou à sa mauvaise fortune. Qui aime les bêtes, aime les gens, et il y a chez le peuple parisien un fond A'afectuosité qui fait
qu'il lui sera beaucoup pardonné. En quittant le rassemblement, je retrouvai mon chien qui trottinait à quelques pas devant moi. Bien qu'il eût un petit air pressé, il ne paraissait pas se diriger vers un but bien déterminé; cela.se voyait aux façons insouciantes avec lesquelles il coupait les rues transversales et à l'indifférence qu'il mettait à cheminer tantôt sur Tun, tantôt sur l'autre trottoir. Évidemment, il parcourait la ville en flâneur. Balzac a consacré quelque part tout un chapitre à cette question : Où va une fewme qui sort? Où peut bien aller u% chien qui sort?... Quelque diable me poussant, je résolus de tirer la question au clair et de suivre mon chien*loup partout où il lui plairait de me conduire.
Il y avait gros à parier qu'il ne me conduirait pas à mon ministère ; mais le temps était beau, le pavé sec, et dans l'air soufflait je ne sais quel vent d'école buissonnière. Le chien tourna le coin de la rue Bonaparte, dans la direction de l'Institut, et j'emboîtai le pas derrière lui. Il trottinait gaiment, la queue demi couchée et ses
deux. oreilles* battant en mesure de chaque c&t^ de sa: tê^. fureteuse.. Il traversa, la chaussée et s*arrêta un moment à mâcher de^ br|ns d'herbe poussés entre }es grillagea qui protègeqt les pla-; tanesdu quai. Évidemment il était :dégà. passé par là, il savait qu'à Tombre de. ces. arbres la chiendent pousse, dans. la. terre molle qu'on a amassée autour de leur pied, et il avait franchi la chaussée avec . l'intentM)n de s'administrer . quelr ques brins .dp ce^ie bonne .herbe . rafraîchissante. Il y avait dans cet acte très, prosaïque toute uae démonstration lumineuse . de . la. réalité, de la pensée >chQz cet a^nimaL J^ops ne sommes, plua ap temps; où. les Cartésiens soutenaient. que .les. animaux sont de simples. machines; mais,il,y.a encore beaucoup de gens qui mettent tous les actes des bêtes sur le compte de l'instinct. C'est se contenter à peu de frais. Pour moi, il était clair que le ehien • s'était souvenu d'abord qu'il pousse des brins d'herbes au pied des arbres, plantésen bordure par la* ville de Paris, puisqu'il s'était déterminé à quitter son trottoir pour aller goûter de eetteherbe, del'autre côté delachaussée,.Il y avilit donc là tvois faits distincts : n^moire, réflexion^ volonté«..0v, si o<;Hnme le .pi^éteBdaU
mon professeur de philosophie, tqul. fait psiychologique suppose chez l'agent la faculté de le. produire», «M)n chien.se trouvait posséder trois facultés de r&me,.ce qui pour.. un >animal me parait d4jà un assezij|oli lot. Non seulement le. qbien se souvient, mais chez lui cette faculté de la mémoire a une puissance très remarquable. J'en ai connu un qui avait dû, à cause d'une bronchite aiguë, être mis en traitement chez Sanfourche, à l'hôpital des chiens,, en haut de la cue.de Clichy. Il est probable que ce.toutou^ un chien aimé, et gftté dans sa famille,, n'avait pas été complètement satisfait du régime de l'hôpital^ car chaque fois que son maître montait avec lui la rue de Clichy, il s'arrêtait brusquement à. la hauteur de la rue deVintimille, et il n'y avait pas d'objurgation ou de caresse qui pût le. décider à passer devaijtt rétablissement détesté. J'en ai. connu un autre qui conduisait, tous les matins, sa jeune mai^ tresse â son cours, eu compagnie de la femme de chambre. Il avait remarqué que la domestique, après, avoir escorté la jeune Me jusqu'au sommet de l'escalier,. en redescendait. aussitôt, et.il s'çtQUJlil qu'il ^tf^it Jnutye ij^ gravir, ctiaquç mçitiR, upe trentaine de. marçhesf poyr avoir
à les redescendre ensuite. Il s*arrêtait invariablement à dix pas de la maison, s'asseyait sur son séant, et lançant à ses deux compagnes un aboiement très bref, il leur signifiait en son langage qu'il était ménager de ses pas et qu'on le retrouverait au retour.
Je reviens à mon chien-loup. Il avait laissé son herbe et s'était dirigé vers l'entrée du pont des Arts, à l'endroit où est assise une vieille femme qui vend des fleurs le malin, et des journaux le soir. La marchande était en train de déjeuner d'une côte de porc frais et d'un morceau de pain ; le chien, mis en appétit sans doute parles vertus apéritives du chiendent, la contemplait d'un air hypocritement bon enfant ; et moi, je les regardais tous deux du coin de Tœil, tout en feuilletant les bouquins du parapet pour me donner une contenance. Un petit trottin de modiste marchanda sur ces entrefaites une mince botte de roses, et pour mieux montrer ses fleurs, la vieille déposa son déjeuner sur la seconde marche de l'escalier du pont. L'ouvrière demandait un rabais d'un sou, la hou-
quetière tenait ferme, et pendant ce débat, zeste 1 mon vagabond s'était emparé sournoisement de l'os de côtelette ; quand la marchande s'aperçut du vol, il était déjà loin, à l'autre extrémité du pont des Arts. La vieille jetait les hauts cris; j'avoue que j'étais un peu honteux moi-même de ma quasi-complicité avec ce maraudeur auquel j'avais, pour le moment associé mon existence. Pour faire taire mes scrupules,i'achetai des roses à la bonne femme et j'allai rejoindre le voleur. Allongé sur les planches du pont, Tos entre les pattes de devant, il le rongeait en hâte et jetait de temps à autre un œil inquiet du côté de rinstitut. Il avait conscience de son crime et il en redoutait les suites : un nouveau fait à mettre à l'acquit de l'esprit des bêtes. Non seulement mon chien avait de la mémoire et de la volonté, mais il avait le sentiment, ou tout au moins une vague notion du juste et de l'injuste. Pour mieux se garer des poursuites et du châtiment possibles, il alla achever son os sur le trottoir du quai du Louvre, et en attendant qu'il lui plût de continuer notre promenade, je m'appuyai contre le parapet et je regardai le paysage.
L'endroit est charmant. À gauche, la colonnade
96 LE JOURNAt DE TRISTAN.
du Louvre et Saitit-Germàin-rAuxerroist adroite, dans ua frisi^oDûement de Terdure, l'Hôtel de la Monnaie avec sa frise d'oii se détachent d^àériennes statues de femmes, semblables à dé éveltes oiseaux posés sur la corniche d*tin toit ; puis, en face, an milieu du ruissellement moiré de la Seine, le tefre-plein verdoyant du Pont-Neuf, les maisons de la Cité d'où s'élancent les flèches de la Sainte-Ghapelle et de Notre-Dame ; enfin les lignes fuyantes des çuais dans tte vaporeux lointains. Bt tout cela si mouvementé, si bien baigné dans une joyeuse lumière d'argent; les bateaux^ qui passent, les voitures qui se croisent, la fbul^ qui se répand le loflg des trottoirs, les arbres qâî foisonnent de tous côtés et ajoutent à la gfidié du décor. Il y a surtout, sut* là berge du quai du Louvre, un saule qui fait depuis lodigtempsinon bonheur. Ses radnes, qui trempent dans l'humide gravier de la Seine, lui ont donné une vigueur et un développement exceptionnels. Bien qu'il ait été ébranché, il y a deux ou trois ans, paf un orage, il a encore une magnificence luxuriante et il balance au moindre veut ses élégantes et puissantes ramures avec une grâce tèute féminine. Que de beaux arbres, il y: a ainsi, dans Paris,
auxquels on n'accorde pas une admiration suffisante! Les robustes peupliers du quaiConti, près de te Frégate ; le massif forestier des bains des Toileries; celui du Pont-Neuf ; Forme gigantesque des Sourds et Muets; Mlée des platanes, maintenant à denii massacrée, qui longe la grille du Luxembourg du côté de la' rue Bonaparte. Nous ne sommes pas assez fiers de nos beaux arbres, et nous devrions les protéger comme des monuments historiques contre les fantaisies barbares d'une édilité peu reispectuèuse...
J'en étais là de mes réflexions quand mon chien s'est décidé à reprendre ses pérégrinations vaga^ bondes. II m'a mené le long du quai devant lesb^m* tiques où Ton vend des oiseaux . Tout ce quartier est plein d^une animation qui m'a toujours r^oui ; les oiseaux de toutes provenances et de toutescouleurs voltigent et piaillent dans les cages. On en a pour des heures à baguenauder et à régaler ses yeux. Le chien s'était arrêté devant un grillage où des poules dé Hôudan secdiaieiit leur tête ewlpanachée et ébouriffaient leurs plumes. Il les regar-
dait avec une convoitise passionnée; son poil en était hérissé, ses yeux jetaient des éclairs, et des frissons couraient le long de son échine, tandis que son museau pointu poussait les mailles du grillage. Il y avait là un curieux phénomène d'atavisme; ce chien devait compter dans ses aïeux quelque renard, grand étrangleur de volailles, et, devant ces malheureuses poules de Houdan, tous ses instincts de fauve s'étaient réveillés. Pour prévenir un esclandre, je fis mine de le menacer du bout de ma canne. Le malicieux animal jugea à propos de crier comme s'il avait été réellement battu, et détala en me lançant un regard furieux. Je me remis à le suivre; mais il flairait en moi maintenant sinon un ennemi, du moins un fâcheux, car il se retournait de temps en temps et, me retrouvant derrière lui, il piquait une nouvelle course capricieuse à travers les rues; de sorte que j'avais grand'peine à le suivre.
Dieu sait où il me mena. Nous visitâmes ensemble le parvis de Notre-Dame, l'hôtel Lesdiguière, lepontd'Àusterlitz, le Jardin des plantes,
la montagne Sainte-Geneviève, le Panthéon, puis nous redescendîmes le boulevard Saint-Michel. La capricieuse hôte continuait à jouer cent mauvais tours de sa façon, gourgandinant avec ses semblables, aboyant aux passants, agaçant les chevaux des voitures. Même devant l'étalage d'un marchand de meubles, elle n'eut pas honte de lever irapudiquement la jambe et de contaminer abondamment une commode Louis XV. Décidément ce compagnon de rencontre devenait compromettant. Sur le quai des Âugustîns, la fatigue commençant à me raidir les jarrets et, ma passion se calmant, je me souvins de mon ministère.
J'avais des remords; je ne songeais pas sans ennui aux dossiers qui m'attendaient, et j'appréhendais de trouver à mon retour, sur mon pupitre, une note rédigée par mon garçon de bureau et contenant cette unique phrase menaçante :
a M. le chef de division vous demande! » Je traversai la chaussée pour consulter l'horloge d'une station de voitures. —Trois heures ! — Déjà? — Allons, me dis-je, c'est l'heure de la collation de lettres présentées à la signature ; je me glisserai en tapinois dans mon bureau, pendant que le chef sera occupé de sa révision...
Je m*achemiaai vers le miaistère, sans plus m'occupep du chien-loup. Mais, coïncidence étrange, il m'accompagnait toujours et semblait suivre la même direction que moi. Quand j'arrivai devant Thôtel, je fus stupéfait de le voir 3'élaocep sous le porche avant moi. — Avais-je donc affaire au barbet diabolique du docteur Faust? — Il bondissait dans l'escalier, et quand il fut dans le couloir de notredi vision, pour comble de perfidie, il se mit à aboyer furieu3ement« Toutes les portes s'ouvrirent; sous-chef, rédacteurs, commis accoururent au bruit de ce glapissement infernal.. Et soudain, au milieu de. cette algarade, je vis la maudite bête, avec des remuements de queue et des cris de joie, s'élancer, vers .un solennel personnage) dont je connaissais trop bien, hélas! la mine sévère et les hmettes d'or. — Pas de chance ! — J'avais fait l'école buissonnière. en compagnie du, chien de mon chef de division.
ha révolta. dç. Tfiutpç jour au lycée liouis-lor Gran4 f^t le i)ruit qu'oa a dq.qpq c^utour (Je çejtte éçhai|ffo|arée ^ei^m^^PQtaeh^s, ont rfmi,eûé ipes souvenirs vers le vieux collège de pyoyiftc.^ o.ù j'ai, pendant sept ans, grignoté les amères racines de la science universitaire. Ce n'était qu'un simple collège communal, pourtant il avait une antique origine et de respectables, quartiers de noblesse, ayant été fondé en 1581, par Gilles de Trêves,, ^pyen de la collégiale.de Saint-Maxe et ami d'Antoine le Bon, duc dç Lorraine et de Bar, De plus^ an point dçi vue architectural, il avait et il a encore aujourd'hui, malgré son état de délabrement, une pittoresque tournure et une mine imposante. Il est adossé au revers du coteau que
couronnait jadis le château ducal, et des hauteurs des vignes voisines Tœil plonge sur ses quatre façades noircies et sa toiture quadrangulaire de tuiles brunes, à Tun des angles de laquelle ud étroit clocher élève son frêle campanile couvert d'ardoises. C'est au faîte de ce clocher que, de mon temps, une cloche à la voix grêle tintait quatre fois par jour pour annoncer l'entrée et la sortie des classes. — Les externes attendaient l'ouverture des portes sous une voûte aux cintres sculptés, feuillages, décorés d'entrelacs et de cartouches. Sur l'un de ces cartouches, on lit ces deux vers latins qui sentent d'une lieue leur poésie scolastique :
Stet domus bœc donec fluctus formica marinos Ebibat, et totum testudo perambulet orbem.
Hélas ! j'ignore si cette fourmi altérée et cette tortue marcheuse, dont nous nous moquions fort dans notre jeune temps, ont accompli leur tâche, mais le souhait n'a pas été exaucé : les murs bâtis par Gilles de Trêves n'abritent plus leur peuple d'écoliers. La ville a maintenant un lycée qui s'élève là-bas, tout au 6ord de la rivière, et qui ressemble à une banale caserne, tandis que
le vieux collège sert de magasin militaire. J'y suis petouFné à mon dernier voyage et j'ai repassé sous le porche que j'avais tant de fois franchi, avec la conscience inquiète d'un gamin qui ne sait pas ses leçons et qui a la perspective d'un pensum ou d'une consigne pour le jeudi suivant. La grande cour intérieure avait conservé sa physionomie d'autrefois. Ses cloîtres à piliers carrés régnaient toujours le long des façades, supportant les balustrades des galeries à jour, où se lisait encore, sculpté dans la pierre, le monogramme de Gilles de Trêves. Sur les murs lavés par la pluie, au-dessus des portes des classes, je déchiffrais les mots : Cinquième, troisième j rhétorique^ mathématiques spéciales inscrits en lettres noires, et je pouvais suivre de porte en porte les étapes de mes jeunes années.
C'est là, entre ces quatre façades noircies, percées de larges fenêtres nues à petits carreaux verdâtres, que mon enfance et mon adolescence ont tenu. C'est là que j'ai eu des émotions, des transes, des chairs de poule et des souleurs
dont la vivacité m'effraye encore aujourd'hui,* Parfois, il ip'arrive de rôverque. je suis d&nou-t veau écolier^ que. je traverse la cour 'Carrée, que j'entre dana. la classe de ipathématiquesetiqu'on me fait aller au tableau pouriiémontrw les.pro-priétés de& apgles alternesnexteraes . et alternes-^ internes, -r et je. me réveille. baigné de.sueur« J*avoue hum))lementque je ne suis, pas 4e. ceux qui parlent du «. bon temps du coUège » avec des mines attendries et des larmes, dans. la. voix, rr-r Je soutiens qu'on j prend un ayant-goût de. toutes les misères et de tous les , déboires que le monde réserve. aux hommes faits^ et que ces misères .e| pes amertumes sont décuplées, par l'acuité des sensations à cet âge tendre et profondément impressionnable de Tenfancç. Il me souvient ton-» jours qu'ayant de. bqnne. heure été. tourmenté de la manie de rimer, j'avais recopié mes vers élégiaques et amoureux sur un cahier de papier rose avec ce titre en belle ronde : « Rêveries du Soii^. » Mon professeur de seconde saisit le malheureux cahier et içut la barbarie d'en lire le contenu en pleine classe. Pendant une heure je subis le supplice, d'entendre mes pauvres strophes lamar^ tiniennes^ déchiquetées en lambeaux et livrées à
la risée d'une quinzaine de garnemeots impi^ toyf^bles. Je me demande comment mes cheveux n'ont pas blanchi ce jour-là, et j'afRrme que dans la suite les plus cruels articles d'éreintemenf m'ont paru confits ea douceur, à côté des raille-r ries brutales et des huées qui accompagnèrent la lecture de mes infortunées Rêveries du Soir.
Je suis de l'avis de La Fontaine :
..... Je ne sais béte au monde pire Que l^écoliet si ce n'est le pédant.
La race des collégiens a toujours été une race sans pitié et poussant jusqu'ai la férocité le be-r soin de jouer çle mâchants tours à ses maîtres. A propos de cette émeute du lycée Louis-le-Grand^ on a beaucoup parlé de la diminution du respect pour le principe d'autorité. On a voulu y voir u^ signe des temps, la marque des envahissements de l'esprit révolutionnaire. Ceux qui s'effarouchaient de la sorte étaient de bonne foi, j'aime à le pi^nser ; mais ils avaient sans doute perdu le souvenir de leurs belles années de collège.. Quant. à
moi, je déclare que, de mon temps, nous ne valions pas mieux. Nous n'avions ni plus de respect, ni plus de discipline que les potaches d'aujourd'hui ; seulement, comme dans notre humble collège communal nous étions peu nombreux dans chaque classe, notre perversion et notre indiscipline se traduisaient en manifestations moins éclatantes. Les méchants instincts de l'enfant ressemblent à certaines plantes qui ne fructifient convenablement que lorsqu'elles poussent en masse sur un même point. Dans la famille et pris séparément, l'enfant est généralement un bon petit diable qui se contente de jouer en faisant patte de velours; groupé avec ses semblables et enfermé dans un collège, il devient féroce et montre ses griffes. Cette agglomération de gamins produit une sorte de fermentation morale dans laquelle les vibrions de la méchanceté et de Tindiscipline se développent et se multiplient comme â plaisir.
A l'époque où j'étais en quatrième, un vent de dissipation et d'insoumission me faisait tourner
la tête et m'insufflait dans la cervelle toute sorte d'inventions perverses. Chaque fois que je passais devant le réduit noir et fortement verrouillé qui servait de cachot, et qui était situé au bas de l'escalier, la vue de cette geôle dont Tintérieur m'était encore inconnu exerçait sur moi une sorte d'attraction malsaine et de curieuse terreur. J'étais possédé de Tenvie de tâter à mon tour de la prison et d'ajouter cette auréole du martyre aux lauriers que m'avaient déjà valus les bonnes farces que je jouais à mon professeur. Ce dernier était un gros homme un peu sourd, apoplectique et rageur, que nous avions surnommé le Bœuf, à cause de sa démarche pesante et de son front bombé, surmontant deux yeux ronds et saillants. De son vrai nom, il s'appelait M. Dordelu, et sur nos tables noires, tailladées à coups de couteau, nous gravions irrévérencieusement la charge du « bœuf Dordelu » accommodé en façon de bœuf Apis. Hanté sans cesse par le désir de faire connaissance avec la cage du rez-de-chaussée, il n'est pas de vilains tours que je n'aie inventés afin de pousser à bout cette patience bovine. Seulement je ne voulais pas me faire prendre grossièrement sur le fait, j'y mettais de la coquet-
terie, j^éxécutais mes tours en artiste, et quand j'avais réussi à dépister les rècherbhes de Dordelu, je ne me sentais pas de joie, ayant eu en même temps les transes du coupable qui va être pincé, et la volupté d'avoir échappé encore une fois à la prison.
Une après-midi d'été, j'eus l'idée d'emporter avec moi un mien cochon d'Inde et de l'enfermer adroitement dans Tintérieur de Ténorme poêle en fonte qui décorait la classe. J'avais eu le raffinement de pourvoir le prisonnier d'une carotte appétissante, afin qu'il se tînt coi pendant la première demi-heure. Mais une fois la carotte mangée, l'aimable rongeur commença dé se trouver mal à Taise dans sa froide cage de fonte, et tout à coup un grognement aigu et mystérieux retentit dans le sileiice relatif de la classe. On était en train de réciter les leçons, et debout devant la chaire, je venais de psalmodier le premier vers du second chant de TEnéide :
Gonticuere omnes întentique ora tenebant...
A ce cri étrange, M. Dordelu relève la tête, regarde d'un œil soupçonneux ses huit élèves et s'exclame :
— Qui a mugi ?
Pour toute réponse, des rires rentrés sous des lèvres convulsivement agitées, puis un second grognement suraigu.
. Cette fois M. Dordeiu avise un élève qui se pinçait la bouche, et le désignant d'un doigt irrité :
<c Maginot, dit-il, c'est vous qui avez mugi. — Moi, m'sieu? — Oui, vous!... A la porte! » Et Maginot sort en protestant de son innocence.
« Maintenant, continuez la leçon ! » Je reprends : « Conticuere omnes... » Mais je suis de nouveau interrompu par la plainte impatiente de mon infortuné cochon d'Inde.
Nouvel élève accusé d'avoir mugi, nouvelle expulsion rageusement ordonnée. La classe se vidait peu à peu, mais M. Dordeiu poursuivait impitoyablement ses exécutions, tant qu'à la fin nous restâmes seuls, lui dans sa chaire, moi debout et ânonnant :
Inde topo pater ^Eneas sic orsus ab alto...
Et le cochon d'Inde se mit à geindre de plus belle. Cette fois, M. Dordeiu n'y comprenait rien, et jamais je ne vis figure plus effarée.
— Comment, on a encore mugi?... C'est toi, petit drôle !
— Moi, m'sieu? Je récitais...
Le grognement recommençait plus perçant.
— Alors je relevai hypocritement la tête et, contemplant la face ahurie du professeur, j'insinuai effrontément : — C'est peut-être vous, m'sieu?
— Le vase déborda, M. Dordelu se précipita hors de sa chaise, ouvrit la porte du poêle... Et ce jour-là, moi et mon cochon d'Inde nous fîmes connaissance avec le cachot noir situé au bas de l'escalier.
Le cachot est toujours là, avec sa fenêtre en soupirail sur la cour. Et tandis que je me promenais sous les cloîtres, tous ces souvenirs d'enfance me bourdonnaient dans la tête ; mais aucun d'eux n'était accompagné du regret de ce tempslà ni du désir d'y revenir. La seule souvenance qui eût laissé dans mon cœur une impression douce, c'était celle des touffes de giroflées sauvages qui poussaient entre les vieux murs et qui fleurissaient aux environs des Rameaux. Quand je voyais les corolles brunes s'ouvrir aux tiédeurs
d'avril, en répandant une fine odeur d'amande amère, je me disais que les congés de Pâques étaient proches. Avec le son des cloches qui carillonnaient, le samedi-saint, il me venait comme un souffle d*écoIe buissonnière, et je saluais amicalement les giroflées jaunes qui m'annonçaient à la fois le retour du printemps et les vacances pascales.