‹ Le journal des orchidéesChapitre 19 sur 192 · MONSIEUR LE COMTE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE COMTE

J'ai déjà eu l’honneur de vous entretenir de mes études sur l’emploi de l’eau nutritive. Je ne compte en publier les résultats qu’au bout de la troisième année, et si M. LINDEN veut alors les faire connaître dans son journal j'en serai heureux, car dans ma conviction mes études seront d’une grande utilité aux horticulteurs et conduiront à une culture toute nouvelle et véritablement intensive.

- Pour le moment donc, je me borne à vous faire connaître quelques faits curieux.

Vous savez que, lors de la chûte des feuilles des Lycaste et des Odontoglossum, on remarque souvent à l'extrémité des pseudobulbes un bourgeon peu développé.

Cela n’a rien d'étonnant. La nature a placé, dans presque toutes les plantes, un bourgeon à l’aisselle de chaque feuille; suivant les circonstances, il s’éteint ou se développe soit en feuilles, soit en fleurs.

Dans les Cattleya, ce bourgeon donne ordinairement naissance à des fleurs.

Or, depuis que j'emploie l’eau nutritive, j'ai eu plusieurs fois l’occasion de voir ce bourgeon se développer complètement au sommet des pseudobulbes de mes Odontoglossum.

D'abord c’est un O. Alexandrae qui, sans préjudice de sa floraison normale, a porté au sommet une hampe de cinq fleurs normalement constituées, qui se sont épanouies et ont duré aussi longtemps que les autres.

Un O. pulchellum a produit au même endroit deux feuilles adventives et un embryon de pseudobulbe. | ‘ Enfin je viens de constater qu’un O. Pescatorei qui porte une belle hampe florale développe par surcroît des boutons à l’extrémité du pseudobulbe.

Je crois ces faits exceptionnels; en tout cas ils ne sont pas fréquents, et il est à mon avis assez remarquable qu'ils se soient produits la même année, et que j'en puisse citer trois exemples sur une vingtaine de sujets.

Il est possible qu'après une culture intensive de quelques années ces anomalies deviennent plus fréquentes. Les Orchidées sont ce qu’on appelle en horticulture des plantes faciles à ébranler. Ce qui le prouve, c’est la modification qui se produit presque toujours, sous nos climats, dans la forme et la dimension de leurs organes. On peut tout attendre de plantes qui montrent de pareilles dispositions; voyez aussi comme elles se prêtent à l’hybridation! Mais je m’arrèête... Je serais heureux de connaître votre opinion sur les faits que je viens de vous signaler en attendant un exposé plus complet.

Agréez etc. E. Roman.

Cette lettre soulève une question des plus importantes, sur laquelle je suis particulièrement heureux de voir l’attention des cultivateurs d’Orchidées attirée par un expérimentateur aussi judicieux et aussi éclairé que mon honorable correspondant; toutefois, puisqu'il veut bien me demander mon avis à ce sujet, je ne ferai aucune difficulté d’avouer que j'éprouve à l’égard de tous les stimulants, engrais, etc., une répugnance insurmontable. J'en ai trop vu les mauvais effets, en dernier lieu chez un amateur de ma connaissance qui avait, ily a trois ans, une collection de Cypripedium magnifiques; je les ai revus dernièrement dans l’état le plus pitoyable, les trois quarts morts ou mourants : ils avaient été traités au guano, et payaient cher la splendeur qu’ils avaient atteinte pendant les deux premières années.

Je sais bien qu’à certaines époques, à certaines doses, très faibles, et pour certaines espèces, on peut employer des stimulants avec succès, à intervalles éloignés; je crois fort bien qu’on pourrait trouver scientifiquement, et en pratiquant des expériences 17 anima vili, les doses et les modes d’emploi appropriés, permettant de donner à la végétation une activité plus grande sans danger; et si cela est possible, je crois que ce sera réalisé grâce aux recherches de M. ROMAN, parce qu’elles ont été pratiquées dans un espace de temps assez long pour pouvoir être concluantes, et parce qu'il est mieux qualifié que personne pour les conduire avec la précision scientifique nécessaire. Mais, ce but fût-il atteint, j'éprouverais encore des scrupules à répandre la nouvelle recette.

Il est des armes dangereuses qu’il ne faut pas laisser à la portée des imprudents. Il est des remèdes qu’un médecin seul peut employer.

L’arsenic est recommandé aux arthritiques; la belladone est utile dans certaines affections cardiaques. Mais laisserons nous à notre cuisinier le soin de mélanger ces substances à nos aliments ? — Il me semble qu’il en est un peu de même des stimulants chimiques appliqués aux Orchidées. — J'attends

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grand bien des recherches entreprises par M. RoMAN, et les faits signalés dans sa lettre semblent présager des résultats hautement intéressants; mais je craindrais de laisser un remède aussi dangereux entre les mains de toute personne qui ne possèderait pas une expérience consommée. Je crois que l'emploi des stimulants ne pourra jamais se vulgariser.

Comte DE MoRa.

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