‹ Le journalChapitre 5 sur 10 · NOTRE PREMIER JOURNAL QUOTIDIEN · texte numérisé non relu

NOTRE PREMIER JOURNAL QUOTIDIEN

La concurrence, on le voit, avait de bonne heure enfanté la réclame, et le honiment était déjà, au milieu du xviii^ siècle, en pleine floraison ; mais aucun de ces affamés de lucre ou de fumée ne s'était avisé, ou ne s'était senti la force de chercher le succès dans l'amélioration de la condition matérielle du journal; c'était toujours le même format exigu, la même périodicité restreinte. Cependant l'Angleterre avait eu dès 1702 un journal quotidien, Daily Courant. Disons, en passant, que les fondateurs de cette feuille avaient adopté un format de moitié plus petit que le format usité ; et sait-on pourquoi? « Afin d'épargner au public au moins la moitié des impertinences que contenaient les journaux ordinaires. » Ne serait-ce pas plutôt afin de s'épargner à eux-mêmes la moitié de la peine qu'ils auraient eue à remplir tous les jours un journal du format habituel, à cause des difficultés de diverse nature que devait présenter à cette époque une publication quotidienne? Ce furent bien évidemment ces difficultés qui arrêtèrent si longtemps chez nous les journalistes et leurs éditeurs.

Quoi qu'il en soit, ce fut seulement en 1777 que le progrès accompli depuis soixante-quinze ans par le Daily Courant fut réalisé, en France par la création du Journal de Paris.

Le prospectus de cette nouvelle feuille avait été lancé au commencement de novembre 1776, et il avait causé une immense sensation. On le comprendra quand on aura lu son luxuriant programme; voici, en effet, ce qu'elle promettait :

L'annonce des livres le jour même où ils auraient

paru, ainsi que des cartes géographiques, des estampes, de la musique, avec le prix, l'adresse du libraire, l'interprétation du titre, les j'ournalistes se réservant, en outre, de donner des notices plus longues et plus détaillées, lorscjue ces nouveautés le mériteraient ;

Ces légères productions de l'esprit, ces madrigaux, toutes ces pièces de poésie, fruit du bon goût et de la gaieté décente ; ces bons mots , ces anecdotes , auxquels la nouveauté semble ajouter du prix;

La description des fêtes particulières , le répertoire des spectacles de Paris, les modes, la construction des édifices publics et particuliers, le nom des artistes qui y seraient employés;

Le récit des actions vertueuses dans tous les genres ;

La valeur des comestibles et fourrages ;

L'arrivée des grands, celle des savants et des artistes étrangers , avec des notions sur le genre de sciences qu'ils cultivent et d'arts qu'ils professent , leur demeure, leur départ;

Le bulletin de la maladie des personnes dont la santé intéresse le public, soit par le rang qu'elles occupent ou les dignités dont elles sont revêtues, soit par la réputation dont elles jouissent;

L'objet des édits et déclarations , des arrêts des cours souveraines, des jugements et ordonnances des tribunaux ; les jugements rendus la veille dans les causes intéressantes ; les vacations des tribunaux; les mutations dans les offices de judicature, de finance et autres ; le changement des officiers publics , les bénéfices vacants dans les églises de Pans, les cérémonies religieuses et le nom des prédicateurs;

Des détails sur les paiements de l'Hôtelde- Ville , comme la lettre et le nom des payeurs, etc. ; le cours des effets publics et du change de Paris, les numéros sortis de la Iroue de fortune ;

Les observations astronomiques du jour, les observations météorologiques de la veille, les aurores boréales et autres phénomènes du ciel, etc., etc.

Et cela tous les jours! C'était à n'y pas croire; mais le luxe avec lequel on monta les bureaux

dans un hôtel loué au milieu d'un des quartiers de Paris les plus chers, témoignait de la confiance que les fondateurs avaient dans leur entreprise, et le public ne demandait qu'à la partager : un journal quotidien! quelle bonne fortune pour la curiosité publique, et pour l'industrie !

Mais aussi quelle menace pour les journaux qui tenaient le haut du pavé, et même pour la multitude des petites feuilles qui pullulaient dans la capitale, renfermés tous dans une spécialité plus ou moins étroite, et, en tout cas, ne paraissant qu'à des intervalles plus ou moins éloignés ! Aussi y eut-il dans le camp des journaux un toile général contre le privilège accordé au nouveau venu ; et les protestations de tous ces feuillistes étaient d'autant plus fondées qu'ils payaient pour la plupart une forte redevance au département des affaires étrangères.

Malgré toutes les clameurs et les oppositions, le Journal de Paxis parut au jour fixé par le prospectus, le l^"" janvier 1777. Et dès le premier numéro, les éditeurs donnaient plus qu'ils n'avaient promis, en surface du moins. Leur journal, en effet, ne devait se composer que de quatre pages in-octavo, et dès le début « ils s'assujettissaient au format in-quarto, qui, s'il doublait leurs frais, leur assurait les moyens de remplir plus strictement leurs engagements avec le public ». Ce n'était cependant pas trop encore pour toutes les matières qu'ils devaient embrasser, car l'in-quarto de cette époque n'était guère plus grand que l'hioctavo actuel, et un numéro du Journal de Paris serait fort à l'aise dans une colonne de nos grands journaux.

Aussi ce premier numéro si avidement attendu était-il assez maigre : un bulletin astronomique

.';t météorologique, un article sur VÀlmanach des Muses, une annonce de librairie, trois ou quatre faits administratifs et judiciaires, deux événements, un bon mot et l'annonce des spectacles en font tous les frais, mais avec une perle : une lettre de Voltaire, datée de Ferney le 22 décembre 177G. Cette lettre faisait dire aux mauvaises langues de la Correspondance secrète : a Les rédacteurs du Journal de Paris n'ont pas manqué de suivre la leçon du chevalier de Hutlidge dans sa comédie du Bureau d'esprit; ils ont orné leur première feuille d'une lettre du papa grand homme. Celte lettre, comme on le doit bien penser, renferme des éloges... » Voltaire, en effet, approuvait le plan de la nouvelle feuille, qui lui paraissait aussi sage que curieux et intéressant, et, à défaut d'un concours que son grand âge et les maladies ne lui permettaient pas de promettre, il se comptait au nombre des premiers souscripteurs.

Les épigrammes ne pouvaient manquer au nouveau journal, dans ce temps si fertile en ces jeux d'esprit; en voici une des meilleures :

Fournissez-vous à la boutique

Des journalistes de Paris :

Tout s'y trouve, vers et physique,

Calembours, morale, critique.

Et de Tencens à juste prix :

Monstres de la foire et musique,

Voltaire et l'Ambigu-Comique,

Courses aux jockeys et paris.

Danseurs de corde et politique.

Finances et vol domestique,

Liste des morts et des écrits ;

Si la lune est pleine ou nouvelle.

S'il pleut, s'il vente, ou bien s'il gèfe.

Et, si les foins sont renchéris

Il en rend un comj)te lidèle :

Les journalistes de Paris

Ont la science universelle.

Ce n'est pas tout, car leur pamphlet Est d'un usage nécessaire Pour compléter le ministère De l'apothicaire Cadet.

Il y avait, en effet, parmi les fondateurs du nouveau journal, un apothicaire, dont le nom, par parenthèse, s'est perpétué de la façon la plus honorable dans la pharmacie parisienne. Ce devait être nécessairement matière à facéties; on répandit, entre autres, la suivante :

On lisait au sacré vallon

Un nouveau journal littéraire :

« Quelle drogue ! » dit Apollon.

— Rien d'étonnant, répond Fréron, Il sort de chez l'apothicaire,

— Quoi! dit Linguet sur son haut ton, Un ministre de la canule

Voudrait devenir notre émule !

— Oui, dit I^a Harpe; que veux-tu!

Cet homme, ayant toujours vécu Pour le service du derrière,

Doit compléter son ministère En nous donnant un torche-cu.

Les autres fondateurs du Journal de Paris^ avec Cadet, étaient Corancez et Dussieux.

Cadet, d'Ussieux et Corancez!

Ah ! les jolis noms pour l'histoire !

Un jour ils y seront placés.

Cadet, d'Ussieux et Corancez.

Par eux les Gacons, les Visés.

Verront s'éclipser leur mémoire.

Cadet, d'Ussieux et Corancez, Ah ! les jolis noms pour l'histoire !

Cadet, d'Ussieux et Corancez Sont trois lettrés de conséquence.

Par qui seront-ils elFacés Cadet, d'Ussieux et Corancez ?

Prenez leur journal et lisez,

Vous direz en toute assurance :

Cadet, d'Ussieux et Corancez Sont trois lettrés de conséquence.

Etc., etc.

Cela se chantait sur Tair des Triolets, et valait bien assurément les aménités qu'échangent trop souvent les journalistes d'aujourd'hni.

Le Journal de Paris eut même l'honneur d'être traduit sur la scène de la Comédie-Française, dans une de ces pièces à tiroir comme on en faisait déjà, et qui ressemblaient assez, pour le fond, à ces revues de l'année dans lesquelles nos petits théâtres font, chaque hiver, assaut d'esprit (?). La pièce en question avait pour titre : Molière à la nouvelle salle, ou les Audiences de Thalie. Thalie et Melpomène reçoivent Molière dans le nouveau temple qu'on vient de leur élever; elles l'instruisent des révolutions que les lettres, le goût, l'art dramatique, ont éprouvées depuis qu'il a quitté la terre. De là une diatribe à laquelle Melpomène n'aurait pris aucune part si elle se fût un peu plus respectée, diatribe quelquefois gaie, mais plus souvent violente, contre les spectacles forains, les tragédies et les comédies modernes, les dictionnaires, les almanachs, les journaux, et nommément le Jowrna/ de Paris.

Les « très circonspects et très patients » rédacteurs dédaignèrent, comme bien on pense, de répondre à une pareille attaque ; cette prudence leur valut ce camouflet :

O d'Ussieux, Cadet, Corancez!

Comme on vous a bernés! comme on vous a tancés!

Mais Corancez, d'Ussieux, Cadet, Ont toutes les vertus, le sang-froid du îjaudet;

Et Cadet, Corancez, d'Ussieux, N'en écrivent pas moins, n'en écrivent pas mieux.

Mais l'heureux tiiumvirat prenait très bien son parti de plaisanteries qui étaient, en quelque sorte, la consécration de son succès; il avait, d'ailleurs, de bien autres soucis. La lutte, en effet, se poursuivit longtemps entre le nouveau journal et les anciens, mais plus particulièrement avec la Gazette de France, sur le terrain des annonces. A ces querelles de boutique, ajoutez les embûches que ne cessait de lui tendre la jalousie. Sa quotidienneté même et sa popularité lui faisaient une situation assez périlleuse; mêlé comme il l'était au mouvement quotidien de la grande ville, à ses passions, il était impossible qu'il ne commît pas de temps à autre quelque imprudence, que l'envie était toujours prête à exploiter. Pensez aussi ! une entreprise qui rapportait plus de cent mille francs de produit net! il y avait là de quoi éveiller bien des convoitises. On réussit bien, en effet, à faire suspendre plusieurs fois le trop heureux journal, mais on ne parvint pas à déposséder ses propriétaires, fortement soutenus par l'opinion publique. Un journal de tous les matins, dit Garât, était tellement approprié au goût des Français et à la vie de Paris, qu'on ne faisait plus de déjeuner où celui-là ne fût à côté du chocolat ou du café à la crème. On s'étonnait qu'on eût pu vivre si longtemps sans journal, et l'on ne voulait plus s'en passer. Aussi le Journal de Pans alla-t-il sans trop d'encombre jusqu'au début de la révolution, ou il se transforma, comme toutes les feuilles qui existaient alors (1).

(1) A défaut des curiosités dont abondent les commencements de ce premier de nos journaux quotidiens, et qui ne sauraient trouver place ici, qu'on me permette une petite anecdote qui y a trait. J'ai consacré ailleurs au Jownal de

Gazettes de Hollande, — Gazettes clandestines. Nouvelles à la main.

Nous avons vu que les gazettes étrangères avaient été admises de bonne heure en France. Elles y étaient naturellement très recherchées, au grand déplaisir des propriétaires de notre Gazette, qui ne cessèrent, depuis Renaudot, de réclamer contre ce qu'ils appelaient la violation de leur privilège. De ces gazettes, les plus nombreuses, et celles aussi qui intéressent le plus notre histoire, sont celles de Hollande, assez importantes pour que je leur aie consacré un volume spécial. Ne pouvant entrer ici dans aucun détail

Paris un chapitre assez étendu pour qu'un larron des plus osés ait pu y découper une douzaine de feuilletons, qu'il publia, à grand renfort de trompette, dans un journal ami, comme étant son œuvre exclusive, et sans faire la plus petite allusion à YHistoire de la presse ni à son auteur. Si habitué que je fusse à être pillé, la chose me parut un peu forte, et je hasardai une timide réclamation. La réponse qui me fut faite mérite d'être mise sous verre :

« Je suis loin de vous contester l'honneur d'avoir réuni sur rhistoire du journal en France le recueil de documents le plus considérable qui existe Les documents publics n'appartiennent à personne en propre ; l'usage en appartient au premier venu.

« Vous croyez peut-être que Napoléon a des réclamations à faire à M. fkiers, qui s'est servi de ses actes pour écrire l'histoire du Consulat et de l'Empire ? » .'.'.'

Quant au reproche de n'avoir pas fait la moindre allusion à la source où il avait puisé :

« Vous comprendrez aussi que la publicité périodique (le journal, je suppose) ne comporte pas de notes; on ne met de notes que dans un livre » .'//

Après cela il ne me restait plus qu'à tirer l'échelle.

iii- ces « véhicules des médisances de l'Europe >», comme les appelait Bayle, je me bornerai, pour mettre frti à une confusion qui dure depuis deux cents ans, à faire remarquer qu'il n'y a jamais eu de g-azette portant le titre de Gazette de Hollande, comme on dit toujours, et qu'il n'en est point qui mérite qu'on lui donne ce titre par préférence aux autres. C'est peu à peu que l'usage s'était introduit de désigner sous ce nom toutes les feuilles venant de la république des Provinces-Unies ; mais chaque ville quelque peu importante de la Hollande eut sa gazette française, quand elle n'en eut pas plusieurs.

Quoi qu'il en soit, certains aventuriers littéraires, voyant la faveur qui s'attachait à ces importations, étaient allés fonder à l'étranger des feuilles destinées à la France, et dont ils obtenaient facilement l'introduction moyennant une rétribution annuelle, qui variait suivant mille considérations. Il s'établit ainsi sur nos frontières de véritables fabriques de journaux politiques et littéraires.

^ous citerons en première ligne celle établie à Bouillon, et dont le fondateur mérite de nous arrêter quelques instants. C'est, en effet, une des figures les plus curieuses du journalisme; c'est le premier faiseur, le premier entrepreneur de journaux que nous rencontrions. Il s'appelait Pierre Rousseau, et, comme il était né à Toulouse, il avait de bonne heure ajouté à son nom celui de sa ville natale, sans doute pour se distinguer de ses célèbres homonymes. C'était là peut-être une prétention quelque peu ambitieuse; elle donna lieu à l'épigramme suivante :

Trois auteurs que Rousseau l'on nomme, Connus de Pans jusqu'à Rome,

Sont différents, voici par où :

Rousseau de Paris fut grand homme, Rousseau de Genève est un fou, Rousseau de Toulouse un atome.

Cet atome n'était pourtant pas sans une certaine valeur, comme on va le voir. Venu bien jeune encore chercher fortune à Paris, Rousseau y avait débuté par quelques pièces de théâtre qui avaient eu assez de succès. On le voit ensuite agent ou correspondant littéraire de l'électeur palatin, en même temps qu'il est attaché à la rédaction de V Affiche de Paris. Ces doubles fonctions lui donnèrent l'idée dé faire un journal, et il songea d'abord à en établir le siège à Manheim, où son protecteur lui promettait plus de liberté qu'il n'en aurait eu à Paris ; mais il se décida finalement pour Liège, ville qui tenait de sa position l'avantage d'être comme un centre d'où l'on pouvait aisément faire circuler un ouvrage dans toute l'Europe.

Il y fonda le Journal encyclopédique, qui fournit une des plus longues et des plus honorables carrières (1756-1793, 288 vol. in-12). L'objet premier de ce recueil avait été de rassembler, chaque quinzaine, tout ce qui se passait en Europe de plus intéressant dans les sciences et les arts; mais il était bientôt devenu l'un des organes les plus vifs et les plus dévoués du parti philosophique; et c'est à cela surtout qu'il dut de faire un certain bruit dans le monde et d'être proclamé par Voltaire « le premier des 173 journaux qui paraissaient tous les mois en Europe ».

Rousseau, d» reste, avait, au dire même de ses détracteurs, préparé le succès de son journal avec une rare habileté, lit-on dans un factum publié à l'occasion des démêlés que lui suscitèrent ses

opinions philosophiques. « Il l'avait recommande par un prospectus des mieux tournés, qui séduisit non seulement toute la ville de Liège, mais encore nombre de savants et de gens de lettres en Italie, en France, dans les Pays-Bas, en Allemagne, etc.

u M. Rousseau tendit encore à son arc une corde infaillible pour le débit d'un ouvrage, fùt-il le plus mauvais du monde; corde par le seul moyen de laquelle la première , quelquefois la seconde édition d'un livre, sont vendues et payées avant que les critiques aient eu le temps de mettre la main à la plume : c'est l'abonnement avec les postes de France et d'Allemagne, Les fermiers généraux préposés à Paris sur cette partie des fermes donnèrent les mains au partage des frais de transport. M. Rousseau, outre la diminution des frais en faveur des abonnes et la facilité de l'abonnement, y gagnait l'expédition plus prompte des envois et l'étendue de la distribution. Il écrivit en même temps au prince de la Tour-Taxis, grandmaître souverain des postes de l'Empire, en lui adressant son prospectus, une lettre insinuante, pour lui demander le même avantage. Ce prince, très porté à encourager les sciences, se prêta de la meilleure grâce du monde à l'arrangement proposé par M. Rousseau, lui accorda tout ce qu'il voulut, et donna ses ordres à tous les directeurs des bureaux de poste de sa dépendance.

« L'attention du nouveau journaliste ne se borna pas là. Il répandit son prospectus dans les principales villes de l'Europe; il en adressa des exemplaires aux ministres de Vienne, de Versaille.*!, de Bruxelles, et il eut la satisfaction d'en voir plusieurs se mettre au rang de ses souscripteurs ; il en trouva jusque dans le sacré collège... MM. les encyclopédistes et les libraires, intéressés au succès du journal, en procurèrent enfin un assez bon nombre, à Paris et dans les provinces. M. de Voltaire accourut au secours : il fut enchanté de trouver un journaliste dévoué qui se prêtât, pour son

propre intérêt, à faire parvenir au public les annonces de ses ouvrages, leur désaveu, leur analyse, leur éloge, leur apologie »

Tout avait donc été bien combiné pour le succès ; mais Rousseau n'avait pas rétiéclii au .danger qu'il y avait à introduire un journal philosophique dans une ville qui n'était rien moins que philosophe. Le clergé liégeois n'eut pas de cesse qu'il n'eût chassé le loup de la bergerie, et il finit par obtenir des docteurs de Louvain mi jugement solennel qui condamnait le Journal encyclopédique, en même temps qu'un mandement du prince-évéque lançait contre lui l'interdiction. Rousseau, alors, transporta ses presses à Bruxelles, où son journal continua à paraître pendant deux à trois mois ; mais l'impératrice Marie- Thérèse, cédant aux représentations du nonce du pape, refusa de le laisser s'y établir, et il dut bientôt chercher un autre asile. Il en trouva un assuré à Bouillon, dont le prince lui accorda un privilège de trente ans, avec la permission d'établir des presses dans sa capitale, Rousseau paya noblement l'hospitalité qui lui était ainsi donnée. Jl fonda à Bouillon un établissement très important, connu sous le nom de Société ti/pographique de Bouillon, et qui tourna à l'honneur et au profit de cette ville. Outre le Journal encyclopédique , qui prit dès lors un grand essor, il sortit de cette imprimerie plusieurs autres recueils périodiques, tous fondés, édités et en partie rédigés par Rousseau ; nous citerons : un Journal de jurisprudence ; un Hecueil philosophique et littéraire de la Société typographique ; une Gazette salutaire, destinée ù faire connaître par des extraits les meilleurs livres allemands, anglais, français, sur la médecine, la

chirurgie, la matière médicale, et à signaler les découvertes et les progrès de la science; enfin, un journal politique, la Gazette des gazettes, plus connue sous le nom de Journal de Bouillon, qui jouit pendant trente ans d'une réputation méritée.

Une lettre écrite de Bouillon, en 1765, fournit de curieux détails sur cette usine littéraire et son fondateur:

Rien de plus singulier, y lit-on, rien de plus louable, que la fortune de M. Pierre Rousseau, de Toulouse, qui, d'auteur médiocre et méprisé à Paris, est devenu un manufacturier littéraire très estimé et très riche. Il préside , comme vous savez, au Journal encyclopédique , à la Gazette salutaire et à la Gazette des gazettes ou Journal politique. Vous ne sauriez croire combien ces trois entreprises lui rendent. Pour le concevoir, imaginez qu'il est à la tête d'une petite république de plus de soixante personnes, qu'il loge, nourrit, entretient, salarie, etc., dans laquelle tout travaille, sa femme, ses enfants, sa famille ; que le manuscrit, l'impression, la brochure, la reliure de ces ouvrages périodiques se font chez lui, et que, malgré les frais énormes de cette triple production, et j'ajouterai malgré leà impôts de toute nature que ses journaux avaient à payer, en France notamment, il met encore 20,000 fr. nets de côté, au point d'être aujourd'hui en marché d'une terre de 180,000 livres, qu'il est à la veille d'acheter, et qu'il compte payer argent comptant.

On lit, en outre, dans les Souvenirs et Causeries du président Boyer :

En 1781, P. Rousseau était à Paris, et y occupait une très confortable position, grâce à l'esprit de conduite et à l'entente des affaires dont il était éminemment doué. Il était encore propriétaire du Journal de Bouillon, feuille très accréditée et dont la vogue était

fort lucrative. Il tenait une très bonne maison et recevait fréquemment à sa table les hommes les plus distingués de l'époque dans la littérature et les sciences, notamment l'abbé Barthélémy, le physicien Charles, l'abbé Raynal, d'Alembert, Marmontel, Lemière, Thomas, Dorât, Favart, etc.

On sait, de plus, que Rousseau était en correspondance assez suivie avec Voltaire, Tl y a dans tout cela assez de titres, assurément, pour mériter à P. Rousseau une place lionoi*able dans la galerie des journalistes.

Mais le privilège de la Gazette recevait bientôt des atteintes plus graves encore. Entraîné par le mouvement, cédant aussi, bien évidemment, à des considérations politiques, le gouvernement en était venu à permettre à quelques journaux de s'imprimer en France, à Paris même, mais cependant, pour sauver le principe, sous la rubrique d'une ville étrangère. Nous voyons, notamment, cette faveur accordée à Ch. Panckoucke.

Nous connaissons déjà ce célèbre éditeur pour l'avoir rencontré au Mercure^ La fortune de ce recueil n'avait pas longtemps contenté son ambition ; les lauriers de P. Rousseau l'empêchaient de dormir, il voulait à toute force faire tomber le Journal de Bouillon. Dans ce but, profitant de la condescendance du gouvernement, il avait obtenu, à la fin de 1772,Pautorisation de faire imprimer à Paris, mais sous la rubrique de Genève, une nouvelle feuille, qu'il intitula; Journal historique et politique y-maiis qui est demeurée connue sous le nom de Journal de Genève. Cette feuille, résumé fidèle de toutes les gazettes et papiers publics de l'époque, et qui avait d'ailleurs sur les autres du même genre l'avantage de paraître trois fois par mois,

obtint un assez grand succès, mais elle ne parvint pas à tuer celle de Rousseau. Panckoucke alors chercha à renforcer sa ligne d'attaque. Il acheta V Avant-Coureur, une feuille industrielle et littéraire très intéressante, et, pour la rajeunir encore, il la transforma, ou, pour nous servir de ses expressions, il en joignit les droits à une Gazette de littérature dont il venait d'obtenir le privilège ; puis il se rendit acquéreur de celui d'un Journal de politique, et il obtint la permission de réunir ces deux feuilles en une seule, sous le titre de Journal de 'politique et de littérature, qui devait se publier à Paris sous la rubrique de Bruxelles, et qui prit le nom de cette dernière ville. Il en confia la rédaction, avec un traitement de dix mille livres par an, à l'avocat Linguet, qui depuis quelques années remplissait la France de son bruit.

Il est à remarquer que ce ne fut pas sans hésitation que le fougueux avocat se jeta dans cette carrière, pour laquelle il était si bien fait : il avait en effet peu d'estime pour les journalistes, qu'il définit quelque part « des cirons périodiques qui grattent répiderme des bons ouvrages pour y faire naître des ampoules ».

Il faut bien le dire, ce mépris pour le journalisme était alors général, au moins chez les gens de lettres, qui ne pouvaient se résigner à la critique, et ne cessaient de déverser l'injure sur ces misérables feuillistes. Brissot, prenant vers la même époque, la rédaction du Courrier de V Europe, disait : « 11 fallait bien des considérations pour me faire voir en beau ma position sociale, et ces occupations de journaliste, si peu estimées. Bayle, me disais-je, a bien été précepteur, Postel goujat de collège, Rousseau laquais d'une marquise.

Honorons le métier, il ne me déshonorera point. » Et Grimm, qui faisait, lui, du journalisme épistolaire, écrivait : « Les journaux sont devenus une espèce d'arène où l'on prostitue sans pudeur et les lettres et ceux qui les cultivent à l'amusement de la sottise et de la malignité. » 11 va sans dire que la sottise et la malignité, qui sont le nombre, ne voyaient pas les choses du même œil, et que la vogue allait aux plus méchants, aux plus batailleurs.

Quoi qu'il en soit, on voit que la pâture périodique ne manqua pas au xviii»^ siècle. Ajoutons que la curiosité publique, la malignité môme, trouvaient encore un aliment fort goûté dans la presse clandestine, dans les nouvelles à la main, les gazettes manuscrites, plus ou moins secrètes, que l'abondance de journaux de toute nature n'avait pas empêchées, comme je l'ai dit, de continuer leur petit commerce, grâce à l'avantage qu'elles avaient sur ces derniers d'être beaucoup plus libres et plus complètes, de pouvoir faire circuler des nouvelles dont la censure ou l'autorité supérieure n'auraient pas permis la publication.

La plus célèbre des manufactures de bulletins, au XVIII» siècle, fut le salon de M'"^ Doublet de Persan. Cette dame, « très connue en France et chez les étrangers » , pour parler comme les éditeurs des Mémoires secrets , tenait à Paris ce que l'on appelait un bureau d'esprit, c'est-à-dire qu'elle réunissait chez elle des gens de lettres, comme le faisaient M™^^ de Tencin, du Delfand, Geolfrin, et M^i" Lespinasse. Son salon jouit pendant près d'un demi-siècle d'une grande célébrité. On y donnait, dit Grimm, la principale attention aux nouvelles. M™® Doublet en tenait registre. Chacun, en arri-

vant, lisait Ja feuille du jour, et l'augmentait de ce qu'il savait de sûr. Les valets copiaient ensuite les bulletins, et s'en faisaient un revenu en les distribuant au public. Les Mémoires sêerets pour servir à l'histoire de la république des lettres, généralement connus sous le nom de Mémoires de Bachaumont, du nom du président delà paroisse, comme on appelait le salon de M™° Doublet, ne sont autre chose que la reproduction d'une partie de ces bulletins. Or, à en juger par cet ouvrage, les nouvelles à la main émanées de ce cercle fameux étaient assurément, et de beaucoup, les plus amusants journaux du temps; c'était une véritable chronique, dans l'entière acception du mot, chronique assez peu limée, mais abondante et nourrie. A côté de ces petites feuilles, les ancêtres de ce que nous appelons aujourd'hui le petit journal, le journal de jnœurs, le journal satirique, il y avait •le véritables gazettes manuscrites, au ton grave et sérieux, et l'on en trouve jusqu'aux approches «Je la Révolution; ce qui s'explique par l'insuffisance de notre Gazette officielle, et par le privilège •lont elle jouissait et qui ne permettait pas, ou ne |)ermettait que très difficilement, qu'une autre gazette imprimée pût s'établir à côté d'elle.

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