PHYSIONOWIE DE L'ANCIEN JOURNAL
Quelques données techniques et statistiques.
Il est fait assez fréquemment allusion, dans les écrits du xviii" siècle, à la masse de journaux dont la France et l'Europe auraient été dès ce temps-là
inondées — c'est l'expression. On peut croire que ce débordement était très relatif, mais les données à cet égard manquent absolument, et force nous est de nous contenter de quelques rares et vagues énonciations, comme celle de Voltaire proclamant le Journal encyclopédique le premier des 173 journaux paraissant alors en Europe, et celle de Laharpe disant du Journal de Paris qu'il venait s'ajouter aux 28 journaux qui paraissaient déjà dans la capitale. Ce dernier chiffre concorde avec une liste, que j'ai sous les yeux, des journaux qui s'imprimaient ou circulaient à Paris deux ans après, en 1779 : ils étaient alors au nombre de 41, dont 14 venaient de l'étranger.
Pour ma part, de longues recherches ne m'ont donné à enregistrer, de 1631 à 1789, que 350 journaux ou recueils périodiques dans tous les genres.
Dans l'origine, le format des journaux était, nous le savons déjà, des plus exigus. Les journaux littéraires sont en général in-12, quelques-uns seulement in-8°, bien que leur prototype, le Journal des Savants, ait toujours été in-4°. Les gazettes sont généralement déformât in-4°. Quelques-unes ne se composent d'abord que d'un simple feuillet, et encore imprimé assez souvent d'un seul côté, tantôt en longues lignes, tantôt sur deux colonnes. Mais elles ne tardent pas à avoir toutes quatre pages, et de bonne heure même un certain nombre, les gazettes de Hollande, par exemple, publient un supplément régulier.
Pour les titres , nous en avons assez mentionné au courant de la plume pour qu'on se fasse une suffisante idée de leur variété. En 1777, un nouveau journal s'intitulait Feuille sans titre, par cette raison que « la foule des ouvrages périodiques qui couvrait la face de l'Europe rendait presque im-
possible le choix d'une dénomination dont la différence avec les autres fût marquée ».
Les premières gazettes ne paraissaient qu'une fois par semaine ; mais d'assez bonne heure elles parurent deux fois, quelques-unes même trois fois. Les mercures , les revues, ne paraissaient généralement qu'une fois par mois, rarement deux. Il en était de même des journaux littéraires, qui devinrent ensuite presque tous hebdomadaires.
Le prix variait naturellement selon la périodicité, selon l'importance, le volume du journal. Les plus importants coûtaient 18 livres pour Paris, 24 pour la province; cependant l'Année littéraire, hebdomadaire , coûtait 24 et 32 livres ; le Journal de Paris, quotidien, 24 et 30 livres; le Mercure, iQ volumes par an, 24 et 32 livres. Le Journal des savants, 141ivraisons par an, ne coûtait que 16 liv. 14 sols et 20 liv. 4 sols. Les gazettes étrangères, qui paraissaient deux fois par semaine , sauf celle de La Haye, qui venait trois fois, coûtaient, en 1779 ; celle d'Amsterdam 48 liv., celle de Glèves 42, les autres 36.
Je n'ai rien trouvé de précis sur le mode de distribution des premiers journaux; mais il y a tout lieu de croire qu'ils étaient criés et vendus dans les rues, comme les feuilles volantes dont ils procédaient. Nous avons vu qu'il en était ainsi pour la Gazette, et, de plus, que de pauvres femmes allaient l'acheter au bureau de la grande poste, et la distribuaient, pour 30 sols par mois, aux personnes qui la voulaient lire. Il est supposabie que l'administration des postes, que l'on voit ainsi intéressée, je ne sais à quel titre , à la vente dans Paris, était chargée du transport et de la distribution en province, il paraîtrait même qu'à une certaine époque elle en avait fait l'objet d'une
spéculation quelque peu scandaleuse, au point d'avoir porté jusqu'à 40 écus le prix annuel des gazettes de Hollande, qui ne lui coûtaient qu'environ 24 livres d'achat.
Disons enfin qu'alors, comme aujourd'hui, les journaux se trouvaient dans la plupart des cafés; on les lisait, en outre, dans certaines boutiques du quai des Augustins, dans les charniers des Innocents, etc. CoUetet, dans son Tracas de Paris (16t)0}, parle ainsi des curieux qui se pressaient dès lors sur lequai des Augustins pour lire les gazettes :
Mais, en faisant chemin, regarde, Sans t'an*êter k la moutarde.
Tous ces lecteurs de nouveautés Dans ces boutiques arrestés.
L'un sur son nez met sa lunette Afin de lire la gazette, Escrite en prose, escrite en vers, Des nouvelles de l'Univers.
C'est un plaisir, pour ces lectures, De voir les diverses postures.
Parmi ces gens, en voilà deux Fichés tout droits comme des pieux.
D'autres rangés sous étalages Tout ainsi comme des images, Ceux-là dessus un banc pressés, Ceux-ci sous la porte entassés :
Car chaque boutique est si pleine Qu'on n'y saurait tenir qu'à peine.
Celui qui lit plus promptement Prête à l'autre un commencement.
Un autre curieux demande Une gazette de Hollande, Et celui-ci celle d'Anvers:
Cet autre lit la lettre en vers, Non de Loret, fils du Parnasse, Mais de celui qui le remplace.
Et qui fait si bien aujourd'hui, Que Loret ressuscite en lui.
C'étaient là les premiers cabinets de lecture; ce n'est qu'au milieu du xviii^ siècle que (Jes lieux de
réunion plus confortables, des salles littéraires, des cabinets académiques de lecture, vinrent offrir aux nouvellistes des commodités longtemps inconnues.
Cette esquisse de l'ancien journalisme, si sommaire qu'elle soit, peut donner une idée suffisante du développement qu'il avait pris, dans la dernière moitié, surtout, du xviii" siècle. En somme, le rôle des journaux à cette époque fut plus considérable, leur action fut plus marquée, qu'on ne paraîtrait généralement disposé à le croire , et la voie était largement frayée déjà quand éclata l'explosion de 1789.