‹ Le journal philosophique de BerkeleyChapitre 3 sur 55 · L'Essai sur la Vision · texte numérisé non relu

L'Essai sur la Vision

Un grand nombre de passages du Commonplace) Book se rapportent soit à la Ihéorie de la vision, soit à des problèmes d'optique, et, h mesure que l'on avance vers la Hn de l'ouvrage, ces passages deviennent de plus en plus fréquents. La Nouvelle théorie de la vision^ publiée en 1709, « absorbait évidemment

(1) Traité de la nature humaine^ 1'* Part., sect 7.

Dans VAlciphroti, Berkeley corrige son noininalismc absolu : il admet l'emploi légitime de l'idée de force, pourvu qu'on accepte également les notions morales du moi, de la grâce, etc.

(2) AlcipJiron^ Dialogue VII, sect. 5-7; SiriSy 323-335.

(3) Defence of Free Thinking in Mathematics^ sect. 45-48.

l'esprit de Berkeley , selon Texpression de Mr. Fraser (*), ainsi que la sublime conception du monde matériel dans sa dépendance nécessaire du monde spirituel qu'il exposa dans son livre des Principes, en 1710. » Effectivement la vue est Torgane principal qui nous fournit les premières données de la matière. C'est par l'idée d'extériorité que Berkeley entreprend sa critique générale du monde visible , n'insinuant ainsi que prudemment et par degrés les principes de la philosophie nouvelle. A ce point de vue , on peut dire que V Essai sur une nouvelle théorie de la vision est la préface dans laquelle Berkeley prépare les esprits à accepter les conceptions hardies des Principes et de^ Dialogues.

Il se proposera d'expliquer, dans son Essai, comment à laide de signes visuels, nous pouvons interpréter les qualités tangibles de nature hétérogène et sans connexion avec les premières. Voici comment il résume lui-même son livre : « Les objets propres de la vision constituent le langage universel de la

nature C'est par les informations qu'ils nous donnent que

nous sommes surtout guidés dans toutes les affaires et dans toutes les occupations de la vie ... Ils ne nous suggèrent point les choses signifiées en vertu de quelque ressemblance ou identité de nature , mais seulement par une association habituelle que l'expérience nous a fait remarquer entre eux. {*)

(( L'erreur commune des opticiens , d'après laquelle nous jugeons de la distance par les angles , enracine le préjugé d'après lequel nous voyons les objets au dehors et éloignés de l'esprit. )) (■')

Ne semblc-t-il pas que cette pensée exprime toute la portée de VEssai sur la vision? Or , où se trouve-t elle ? Dans la première partie du Commonplace Book.

Pour rendre sa pensée plus claire , Berkeley la développe sous plusieurs formes. « Les auteurs des traités d'optique, dit-il plus loin ('•), font fausse route dans leurs principes sur la manière de juger des grandeurs et des distances. . . La distance

(1) Préface du Commonplace Book.

{2) Essai^ sect. 147. — Trad. Beaulavon et I^arodi.

(3) Cmpl, Book, p. 30.

(4; Ibid., p.43

n'est pas perçue , les angles optiques ne sont pas perçus. De quelle manière perçoit-on donc Tétendue par la vue ? (')... Par l'acte pur de la vision , nous croyons percevoir la distance , or cela n'est pas; nous croyons aussi percevoir les solides, pourtant cela n'est pas; nous croyons aussi percevoir l'inégalité des objets vus sur un même angle, ce qui n'est pas (')... Nous croyons que si la vue venait de nous être donnée, nous jugerions de la distance et de la grandeur des objets, comme en ce moment. Il en est de même des notions si positives que nous avons sur la situation des objets. » (^]

Ouvrons Y Essai aux premières pages, qu'y lisons- nous? « Que la distance est imperceptible dans sa nature propre... f*J Puisque ces angles et ces lignes ne sont pas eux-mêmes perçus par la vue , il résulte que l'esprit ne juge point par eux de la distance des objets. » (*)

Il faut remarquer , cependant, que le côlé négatif de la Ihèse est seul longuement développé dans le Commonplace Book. Gomment percevons-nous la distance à défaut des angles et des lignes ? Voilà ce que V Essai nous apprend Par les sensations musculaires qui accompagnent l'acte delà vision et auxjucllcs sont associées les idées de distance. (>\s sensations sont immédialcMnent perçues : elles ne sont le résiiltat d'aucun raisonnement, d'aucune démonstration et !e premier venu peut en faire l'expéi-ience. a On ne saurait croii'c tjue les animaux, les enfants , ou même les gens adultes et raisonnables , toutes les fois qu'ils ap 'rçoivent qu un objet s'approche ou s'éloigne d'eux, le fassent en vertu dune démonsliation géométi-i([ue (")». Notons en passant cette résistance de Berkeley, sur le terrain du sens commun vulgaire, contre les maliiémalicicMis et les savants en général. (^. est la première escarmouche ;iv;nil le combat.

(\) Cmpl Book, p. 72.

(2) Ibid., p. 7^1.

(3) lôict, p. 8:{.

(îj Ess(u, sert. 1 1.

(b) Essai .^ sect. li^.

(6) Essai, sect. 24.

En ce qui concerne Thétérogénéité de Tétendue visuelle et de l'étendue tangible, qui sera plus tard une des analyses les plus fécondes de la première philosophie de Berkeley, elle est continuellement soutenue dans le Commonplace Book, Pour l'établir, il a recours à l'hypothèse de Taveuglc-né.

Voici quelques extraits du Journal dans Tordre où ils ont été écrits :

(( Vous ne pouvez pas dire que le minimum tangible ressemble, est identique au minimum visible, sous prétexte que ce sont des minima à peine perçus et presque des riens. Vous pourriez aussi bien prétendre que le minimum tangible est semblable ou identique à un son si faible qu'il est à peine perçu. (•)

« Un homme dit qu'un corps paraît aussi grand qu'avant quoique l'idée visible que ce corps fait naître soit moindre que ce qu'elle était, c'est pourquoi la grandeur ou étendue tangible du corps est différente de l'étendue visible. ... (')

(( Que pouvons-nous voir hormis les couleurs ? Que pouvonsnous sentir hormis le dur, le doux, le froid, le chaud, le plaisir, la douleur ? Pourquoi ne pas goûter et sentir l'étendue ? Pourquoi ne pas juger les étendues tangibles et visibles comme hétérogènes ? Pourquoi du moins ne sont-elles pas considérées comme aussi hétérogènes que le bleu et le rouge ? (^)

« Ce que je vois n est qu'une variété de couleurs et de lumière. Ce que je sens est dur ou mou, chaud ou froid , rugueux ou lisse, etc. Quelle ressemblance y a-t il entre ces idées ? Un tableau peint avec une grande variété de couleurs atïecte le toucher d'une manière uniforme. (^)

(( Ce qui paraît uni et rond au toucher peut , au regard , paraître tout autrement. D'où pas de connexion nécessaire entre les idées visibles et les idées tangibles. » (*)

(1) Cmpl. Book, p. /il, r2) Ibid,, p. 55.

(3) Ibid., p. 68.

(4) Ibid., p. 75.

(5) Ibid., p. 78.

(( Les mesures fixes, pouces, pieds, etc, appartiennent à l'étendue tangible, non à letendue visible. » (*)

Reportons-nous maintenant aux sections 49, 55, 59, 61, 65 de VEssai. Dans lune d'elles, Berkeley dira , que c ce n'est jamais un seul et même objet que Ton touche. Ce que Ton voit est une chose et ce que Ton touche est aulre chose. »

Examinant Tidée de grandeur et la manière dont nous la percevons, il distinguera la grandeur visible de la grandeur tangible : l'une variable, l'autre fixe. Dans la section 55 , l'idée est clairement expliquée. (( La grandeur de l'objet qui existe en dehors de l'esprit et qui est à une certaine distance, continue à être toujours invariablement la même ; mais l'objet visible qui change sans cesse , selon que nous nous approchons ou que nous nous éloignons de l'objet tangible , n'a pas de grandeur fixe et déterminée. Toutes les fois, dès lors, que nous parlons de la grandeur d'une chose, par exemple d'un arbre ou d'une maison, nous devons entendre la grandeur tangible. »

Quand il s'agit de mesures fixes, il faut donc entendre les grandeurs tangibles invariables et déterminées.

« Un pouce visible n'est pas lui-même une grandeur déterminée une fois pour toutes et ne peut dès lors servir à marquer et déterminer la grandeur de quelque autre chose (*). » La même idée est brièvement exprimée dans le Journal. « Les mesures fixes, pouces, pieds, etc.', appartiennent à l'étendue tangible, non à l'étendue visible. » (3)

Que la distance , la grandeur , ne sont perçues qu'indirectement par l'intermédiaire d'autres idées, comme la honte est perçue par la rougeur du visage, c'est également une des affirmalions les plus fréquentes du Journal et de Y Essai. En voici une preuve tirée, en premier lieu, du Journal : « J'ai vu la joie dans son regard. J'ai vu la honte sur son visage ; c'est de la même manière que je vois la figure ou la distance. » ('}

(1) CmpL Book, p. 82.

(2) Essai, sect. 61.

(3) CmpL Bock, p. 82.

a Nous voyons la grandeur de la môme manière que nous voyons la dislance. Et nous voyons l'une et l'autre de la même manière que nous voyons la honte ou la colère dans les regards d'un homme, etc. (') )) D'après ce qui précède, il ressort clairement que la distance et la grandeur sont indirectement perçues par le moyen d'autres idées que nous apprenons à interpréter par l'expérience. Or ces signes ne sont associés aux idées de grandeur ou de distance que d'une manière conventionnelle. En d'autres termes, il aurait pu arriver que tel signe par lequel nous avons l'habitude de percevoir la grandeur ou la petitesse, le rapprochement ou léloignement d'un objet, indique exactement le contraire. Cette théorie de la contingence des signes visuels sera reprise et étendue plus tard, aux lois naturelles en général. La voici indiquée dans un paragraphe du Journal philosophique ; nous savons déjà qu'elle n'est pas négligée dans VEssai sur la vision. « D'où il ressort clairement que les idées de la vue qui maintenant sont associées à l'idée de grandeur, pourraient avoir été associées à l'idée de petitesse et vice-versa ; car il n'y a pas de raison nécessaire pour qu'un grand angle, la faiblesse (des couleurs), la vision distincte, sans tension (des muscles) représentent une grande él endue, plutôt qu'un grand angle, la vigueur et la confusion (^). » Il suffit de se reporter aux sections 58, 59, 62, 63 où il est question de l'absence de toute relation nécessaire entre les grandeurs visibles et les grandeurs tangibles et de l'impossibilité d'inférer l'une de lautre d'une manière certaine et infaillible « Les grandeurs visibles les plus considérables pourraient avoir été associées avec les grandeurs tangibles les plus petites et les avoir introduites dans nos esprits. » (^)

Qu'elle que soit la nature de cette relation constamment observée entre l'étendue visible et l'étendue tangible, elle n'en existe pas moins Comment peut-on l'expliquer ? Comment Berkeley en rend-il compte, dans \ Essaie (*) les Principes et VAlciphron ? Nest-ce pas une sorte de langage que l'Auteur des

(1) Essai ^ sect. 05.

(2) Compl. Book, p. 73.

(ù) Essai, sect. 73.

(4) Ibid., sect. 59.

choses parle à Thomme et à toutes les créatures en vue de leur propre intérêt, de leur conservation personnelle? Parle sens de la vision nous sommes avertis des dangers que l'étendue tangible pourrait faire courir à notre corps. Grâce à la lecture rapide de ce langage dont le sens nous est rendu plus clair par l'expérience et l'habitude, et qui nous met en relations directes et continuelles avec le Créateur, nous pouvons éviter la peine, rechercher le plaisir. Or que dit Berkeley dans son Cahier de Notes ? « Quoique les choses eussent pu être autrement, il est utile que le même objet qui est matière visible soit aussi matière tangible ou quelque chose de bien approchant. » (*)

Voilà le germe de la théorie métaphysique exposée dans le quatrième dialogue d'Alciphron , où , selon M. Georges Lyon, cette psychologie de la vision, esquissée plus haut , donne naissance à une théologie rationnelle. (*)

Dans ce rapprochement du Journal et de VEssai ^ nous avons passé sous silence quelques problèmes d'optique qui embarrassaient alors les savants : tel est celui de la grandeur apparente de la lune à Thorizon, dont il est fait mention à plusieurs endroits du Commonplace Book ('), et qui est longuement exposé (sect 67- 78) dans VEssai.

Par contre , nous devons signaler le goût manifesté pour les expériences précises au sujet de l'hypothèse de Taveugle-né, sur laquelle Berkeley revient sans cesse. (*) On connaît la solution donnée par Locke du problème de Molyneux : cette même solution est adoptée par Berkeley dans le Commonplace Book et plus tard, dans V Essai sur la vision. {'^)

En résumé, dès le temps où il écrivait son journal , toutes les principales théories émises en 1709 étaient déjà soit en germe , soit complètement développées ; telles sont l'invisibilité de la distance et de la grandeur ; le caractère hétérogène des idées

(i) Cmpl, Book^ p. 56.

(2; L Idéalisme anglais au XVIJI^ siècle, chap, sur Berkeley.

(3) Cf. p. ex. p. 68 du Cmpl, Book.

(i) Ibid., pp. 12, 59, 60,62, 65.

(5) Essai, sect. 132.

tangibles et des idées visibles ; l'utilité des signes visuels par rapport aux qualités tangibles des objets ; Tinopossibilité pour Taveugle-né de percevoir, avant toute expérience locomotrice, l'extériorité des objets, ou plutôt 1 identité des sensations visuelles et des sensations tactiles ; enfin le langage universel parlé par le Créateur à ses créatures et le vaste symbolisme du monde sensible. Toutes ces théories, dont quelques unes étaient des découvertes, sont déjà dans le Commonplace Book. Elles y sont jetées pêle-mêle, au hasard des lectures et méditations quotidiennes. Mais on peut , en les mettant en ordre , comprendre sans peine , comment elles ont fourni tous les matériaux nécessaires à la composition de VEssai,

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