La Matière
« Nous ne connaissons pas le sens des expressions, réalité, étendue, existence, pouvoir, matière, lignes, infini, point, et bien d'autres qui sont constamment employées, alors que peu de notions claires et déterminées leur correspondent dans notre esprit. (*)
(( Une cause de beaucoup d'erreurs et de confusion a été Tignorance du mot réalité. » (')
Nous croyons qu'il est bon de commencer la critique de la matière telle qu'elle est exposée dans le Commonplace Book par ces deux passages importants. On peut dire, en effet, que le principal reproche que Berkeley fait aux matérialistes, c'est d'avoir cru à la réalité d'une idée abstraite et inaccessible aux sens. Nous venons de voir combien il avait déjà, dans VEssai^
(1) Cmpl. Book, p. 22.
(2) Ibid.f p. AS
signalé le danger des abstractions. Il y revenait dans l'introduction aux Principes. Les trois dialogues d'Hylas et le Philonous sont employés à démontrer l'impossibilité de concevoir une matière absolue, indépendante de Fesprit ; une telle conception est reléguée au nombre des idées abstraites des philosophes car la foule l'ignore et ne croit pas à l'existence de ce substratum inconnu. Une grande partie de l'œuvre de Berkeley est remplie par cette lutte contre les idées générales abstraites. Hume la considère comme la plus importante. Sur nulle autre question Berkeley n'est plus inspiré , plus abondant , plus persuasif. Comme il redoute son penchant excessif vers la raillerie, il se promet d'être calme. » Il veut convaincre ses lecteurs de la vérité du « Principe ». Pour cela , il entrera d'abord dans leurs vues, en ne changeant les formes ordinaires du langage qu'avec prudence. Il triomphera par la logique et la force de ses raisonnements sans s'appuyer sur l'autorité des grands hommes.
Telle est la clarté du « Principe » nouveau que Berkeley ne peut tirer vanité de l'avoir découvert , car il suffit d'ouvrir les yeux pour voir. Il croit toutefois avoir trouvé la vraie définition de l'existence, a J'insiste principalement sur la découverte de la nature, du sens, de l'idée d'existence... Je crois que c'est tout à fait nouveau. Je suis sûr que c'est nouveau pour moi. » (^)
Enumérant sous une forme très concise les arguments qu'il se propose de développer, Berkeley écrit en formules brèves: «Toutes nos connaissances portent sur des idées. Toutes les idées viennent du dehors ou du dedans » (*). Par cette double affirmation , il indique sa future théorie de la connaissance. Il incline donc vers le sensualisme de Loke. S'il adopte cette théorie , il a pourtant hésité un moment. C'est ainsi qu'il se proposait tout d'abord de « ne pas parler de la sensation et de la réflexion, mais, au lieu de la sensation , se servir de la perception ou de la pensée en général. )) (3)
(1) Cmpt. Book, p. 17
(2) Principes, sect. 1 Cmpl, Book, p. 89.
(3) Cmpl. Book, p. 27.
Ainsi toutes nos connaissances se réduisent à des sensations ou à des idées. Par conséquent, toute réalité repose, en dernière analyse, sur nous-mêmes. La critique de toutes les idées venues du dehors, étendue, solidité ou résistance, mouvement, la dépendance de toutes ces idées à Tégard de l'esprit ; Télimination de ridée de substance matérielle , en tant que réalité distincte des idées perçues ; la conception d'un monde sensible soumis aux lois de la volonté divine : telles sont les idées principales que nous devrons retrouver indiquées dans le Journal philosophique, s'il est vrai qu'il contient en germe la doctrine des Principes.
Une tendance des plus fortes nous porte à croire à l'extériorité des objets des sens. Bien que cette croyance ne soit pas niée elle doit être bien comprise. Elle n'est pas absolue ; elle n'est en définitive qu'une idée. D'où vient donc que nous la rapportons à quelque chose autre que nous? Pourquoi pensons -nous de même à l'égard de l'étendue, du mouvement et de ce qu'on nomme généralement les qualités premières , car , pour ce qui est des qualités secondes , on reconnaît généralement qu'elles n'existent que dans notre esprit ? Comment se fait-il que certaines idées soient ouvertement reconnues par tous comme existant seulement dans l'esprit et que d'autres soient généralement reconnues comme existant hors de l'esprit , et dans l'esprit seulement ?
Réponse. — Parce que, suivant leur degré de plaisir ou de douleur, les idées sont accompagnées de désir , d'effort et d'autres actions qui supposent la volition. Or, de l'aveu de tous, la volition existe dans l'esprit. » (^)
Telle est la réponse que Berkeley fait à la question posée par lui-même. Si les qualités premières des corps sont jugées extérieures à notre esprit, c'est qu'elles sont moins effectives que les qualités secondes : chez elles la douleur et le plaisir n'existent qu'à l'état latent. Mais « on peut prouver que ces qualités dites premières n'existent pas dans la matière , de la même manière qu'on prouve que les qualités secondes n'y existent pas. » (*)
(i; Cmpl, Book, p. 39. — Dialogues d'Hy las et de Philonous, Dial. I. (2) Cmpl, Book, p. 59.
Prenons par exemple, en premier lieu, Tidée de solidité. Que pouvons-nous entendre par cette idée, sinon une sensation de résistance au mouvement des membres du corps ? « Si quelqu'un demande ce qu'est la solidité, qu'il prenne une pierre entre les mains et il l'apprendra. » (*)
Nous croyons également et en second lieu à l'existence de rétendue en dehors de toute relation avec Tintelligence. « L'hypothèse d'une étendue séparée de toutes les autres qualités tangibles et visibles ; le fait de la considérer comme une idée en elle-même a fait croire qu'elle existait hors de l'esprit » ('). Or une telle conception repose sur une idée abstraite : il est impossible de se représenter l'étendue sans couleur, largeur, ou autre qualité sensible. « L'étendue ou longueur sans largeur, ne paraît pas autre chose que le nombre de points qui se trouvent entre deux points quelconques. Elle paraît consister en une simple proportion, une référence de l'esprit. » Dans une note marginale, Berkeley développe ainsi sa pensée : « L'étendue sans largeur, non percevable, intangible, ne peut pas être conçue : c'est une erreur où nous conduit la doctrine des idées abstraites. . . (') L'étendue est une sensation, c'est pourquoi elle n'est pas hors de l'esprit. . . (*) Je m'étonne qu'on ne puisse voir une vérité si évidente, à savoir que l'étendue ne peut exister sans une substance pensante. (^) » Ce n'est pas que l'étendue soit une propriété de l'esprit, mais elle ne peut en être séparée : au contraire, l'esprit peut être conçu indépendamment d'elle (*), En quelle mesure l'idée d'étendue peut-elle être dite extérieure à nous ? En ce qu'elle ne dépend pas de notre volonté C^), elle
(1) Cmpl. Book^ p. 63; Locke cité par Berkeley. Voici le passage de l'-Ê'^^at : « Si quelqu'un demande ce que c'est que la solidité, je le renverrai à ses sens pour s'en instruire : qu'il mette entre ses mains un caillou ou un ballon ; qu'il tâche de joindre les mains et il connaîtra bientôt ce que c'est que la solidité. » Essai^ L. II, ch. IV, § 6.
(2) Cmpl Book, p. 88.
(3) Ibid.
(4) Ibid., p. 59.
(5) Ibid., p. 79.
(6) Ibid.
(7) Ibid., p. 57.
ife fait point partie de ces idées que nous pouvons faire naître à notre gré, elle s'impose à nous parce qu'elle appartient à une série cohérente d'idées venues du dehors. Ailleurs Berkeley ajoutera que ces séries d'idées cohérentes sont le langage parlé par l'Auteur de la nature et le moyen qu'il a choisi pour se faire connaître à l'esprit limité des hommes.
En quel sens peut-on dire que l'étendue appartient à l'esprit ? En ce qu'elle ne peut être conçue que par l'esprit et dans l'esprit. « Qu'un homme, les yeux fermés, se représente par l'imagination, le soleil et le firmament, vous ne direz pas que cet homme ou son esprit soit le soleil ou la chose étendue, quoique ni le soleil, ni le firmament ne soient pas hors de son esprit (^))). Il semble donc qu'il n'y ait pas opposition, incompatibilité entre l'étendue et l'esprit, mais qu'elle soit au contraire dépendante de l'esprit (-). Ainsi disparaît la dualité de la chose pensante et de la chose étendue que les Cartésiens avaientvoulu établir. 11 n'y a qu'une substance concevable: c'est l'esprit. C'est à cette affirmation que revient la négation de la substance étendue. Conclusion toute naturelle, car, d'une part, Berkeley avait reconnu que l'étendue ne pouvait être conçue sans aucune qualité sensible et, d'autre part, ces qualités sensibles ou secondes, de l'aveu des philosophes eux-mêmes, n'existent que dans l'intelligence.
Que restera-t-il de la matière dépouillée successivement de ses qualités secondes, de solidité, d'étendue? Certains attribuent à. la matière le pouvoir d'agir sur les organes parle mouvement. Or ce que l'on appelle de ce nom n'est pas une idée simple : la preuve en est qu'elle ne peut être conçue distincte de l'objet auquel le mouvement est appliqué (^). Il nous serait impossible de percevoir le mouvement, « s'il n'y avait pas diversité dans les couleurs (^) ». Berkeley émet l'hypothèse de l'existence d'une boule unique dans le monde (•'). Dans ce cas, « elle ne pourrait
(\) Cmpl. nook, p. 58.
(2) Ibid., p. 60.
(3) Jbid., p. 12.
(i) Ibid..^ p. 56.
(5) Ibid., 1). 57.
pas être mise en mouvement, il ne pourrait pas y avoir de variété d'aspect ». La perception du mouvement paraît donc dépendre de rétendue colorée : elle n'est rien d'absolu, existant d'une existence indépendante de nous-mêmes. Conclusion : a Le mouvement' est urie" idée absiraite, c'est-à-dire, il n'existe pas une telle idée capable d'être conçue par elle-même (') ». Ainsi le mouvement ne peut pas être immédiatement perçu (^); il constitue une relation entre plusieurs objets ; il n'existe pas en lui-même ; comme l'étendue elle-même, le mouvement en soi est une abstraction des philosophes. Toute cette théorie se trouve résumée dans la section 1I'2 des Principes. (( Il ne me semble pas qu'il puisse y avoir d'autre mouvement que le mouvement relatif, de telle manière que pour concevoir le mouvement, il faut concevoir au moins deux corps dont la dislance ou la position réciproque varie. D'où il vient que s'il n'existait qu'un corps unique, il ne pourrait pas être mû. »
Un peu plus loin, Berkeley soutient la même idée, à savoir que « tout mouvement absolu, exclusif de toute relation extérieure, est incompréhensible ». Voilà comment l'idée du Commonplace Book est confirmée àdi\\?,.\Q?> Principes.
Où placerons-nous donc la source du mouvement puisqu'elle n'est pas dans la matière, puisqu'il n'est, à proprement parler, qu'une passion et que, dans ce phénomène, comme dans tous les autres, la matière reste inactive, impuissante? Cette source ne peut se trouver que dans l'esprit, seul agent véritable, et capable d'imprimer le mouvement aux corps. N'est-ce pas Tidée dominante an de Motii'l
« Lorsque je demande si A peut mouvoir B, si A est un être intelligent, je veux dire seulement que la volonté de A que B soit mû, est accompagnée du mouvement de B » ("'). Le passage suivant résume en quelques lignes toule la théorie causale des Principes et du de Moiii. « Nous devons soigneusement distinguer deux sortes de causes : les .causes physiques et les causes
(1) Cmpl, Book., p. 5G.
(2) Ibid., p. 71.
(3) Ibid., p. 13.
spirituelles. Les causes physiques peuvent être plus exactement appelées occasions. Nous pouvons pourtant, par simple déférence, continuer à les appeler causes, mais il est entendu que ces causes ne font rien (•) ». Nous savons maintenant combien cetteidée, reprise quinze ans plus tard, etlonguement développée, a permis à Berkeley de démontrer Tinefficacité et Timpuissance de toutes les causes physiques et d'attribuer le pouvoir causal à la volonté seule. Il ne faut pas oublier que le point de départ de cette belle analyse de lidéc de force se trouve dans la critique de ridée de mouvement, tel que Berkeley le conçoit dans son Journal philosophique.
Nous pouvons résumer en deux propositions essentielles toute la thèse du de Molu.
1" Il n'y a rien d'actif dans la matière, parsuite rien qui puisse être regardé comme principe du mouvement. Quand nous avons extrait de l'idée de corps toutes les qualités sensibles : étendue, figure, impénétrabilité, etc., il ne reste plus rien. Si nous supposons Texistence d'un principe caché, source du mouvement, ne faisons-nous pas l'aveu de notre ignorance ? (')
2® Tournons-nous donc vers la. chose pensante, ou esprit.
En nous-mêmes nous trouvons le pouvoir de mettre les corps en mouvement. Nous avons le pouvoir de remuer nos membres, de nous-mêmes. Les corps n'ont pas le pouvoir moteur : ils sont passifs dans l'état de repos ou de mouvement, même dans leur résistance.
Action et réaction, attraction, choc, répulsion, sont des vocables utiles aux sciences mécaniques, mais aucune réalité ne leur correspond dans le monde sensible : ces phénomènes sont l'œuvre d'un agent incorporel (^). A l'esprit seul appartient le principe du mouvement ; ce fait s'appuie sur l'expérience et sur le témoignage des esprits les plus éclairés : Aristote parle d'un premier moteur immobile; Platon, dans le Timée, suppose qu'un esprit invisible anime le monde. Descartes conçoit Dieu comme
(i; Cmpl. Book, p. 55. Berkeley dit ailleurs : « Nous ne pouvons conee» voirde pouvoir actif que la volonté. >Cf. aussi plusieurs sections de la^iri*..
(2) De Motu, sect. 22 - 24.
(3) Jbid., sect. 25, 26, 27, 30.
le principe des piiouvements naturels. Tous s'accordent à reconnaître que tous les corps de cet univers sont mus par un esprit tout puissant suivant certaines lois fixes et uniformes (^). La cause véritable du mouvement est donc de nature métaphysique. Bien que les sciences mécaniques déterminent les lois suivant lesquelles les corps agissent les uns sur les autres, elles doivent laisser au philosophe le soin de remonter à l'origine de ces lois. En résumé, le principe du mouvement n'est pas extérieur à Tesprit ; cette notion n'est pas plus absolue que celle d'étendue et que celle de solidité. Non seulement l'esprit est nécessaire pour concevoir ces qualités, mais d'autres idées telles que l'idée de temps, de substance, d'existence, n'ont pas plus de réalité en dehors de la perception, de Tintelligence. 11 est impossible, en effet, de concevoir quoi que ce soit en dehors de Tesprit. « Le monde dépourvu de pensée est un nec quid^ nec quantum, nec quale. . . . Quel spectacle élonnant que le monde dépourvu de toute intelligence (^) ! » De la réalité extérieure , quelle qu'elle puisse être, nous n'avons qu'une conception certaine : c'est celle qui vient de nos sens, de notre propre esprit. Il en est ainsi par exemple du concept de temps. Certains philosophes en font une idée abstraite, indépendante, absolue. . . Or il nous est impossible de nous représenter une telle idée. Quand nous examinons de près le contenu de cette notion, nous ne découvrons qu'une succession de nos propres idées ou sensations, succession que nous désignons par les termes d'avant ou d'après. « Le temps est la série des idées qui se succèdent l'une à l'autre.. . La succession est expliquée par les termes d'avant, entre, après, et par le calcul {*)... Le temps est une sensation : c'est pourquoi il n'existe que dans l'esprit (*). » Dans cette théorie, l'idée d'éternité est constituée par (( une série d'idées innombrables. » (')
{\) De Motu^ sect. 32.
(2) Cmpl. Book, p. 59.
(S) Ibid,, p. 58,
(4) Ibid.^ p. 59.
(5) Ibid,
L'auteur des Principes restera fidèle aux idées du Commoi place Book. Il se reconnaîtra incapable de former Fidée abstrai de temps.
(( Chaque fois que je cherche à me représenter une idée sir pie du temps dont la succession des idées de mon esprit e exclue, d'un temps qui se déroule uniformément et auquel partie pent tous les êtres, je me perds dans des difficultés inextric blés. )) (^j'Dans une lettre à Johnson (-), reproduite par Frase Berkeley est encore plus explicite : « Je suis d'avis que la su cession des idées (ou phénomènes), constitue le temps et n'en e pas simplement, comme le croient Locke et d'autres philosi phes, la mesure sensible. »
Exister ou penser sont donc une seule et même chose : il i a point d'existence concevable sans pensée. Nous arrivons air à la formule du principe dont la découverte remplissait d'c gueil le jeune étudiant de Trinity College et dont les côns quences lui paraissaient si heureuses et si importantes : «• Eti exister,' c'est percevoir ou être perçu,, « Il n'y a pas d'existen abstraite, absolue. Quand la chose existante perçoit, c'est i esprit : quand elle est perçue c'est une idée. Mais la perceptii n'existe pas hors de la volition et la volition est le propre ^ l'esprit : par conséquent, l'esprit seul, ou la chose qui perço existe. « Je ne sais pas ce qu'ils entendent par. choses consid rées en elles-mêmes : c'est un non-sens, un jargon (^1. . . L'exi tence consiste à percevoir ou à être perçu, (ou bien à vouloi c'est-à-dire agir.) Il est impossible que rien existe que ce q pense et ce qui est pensé. » (^)
Non seulement tout ce qui est porru existe, mais, en un c( tain sens, tout ce qui est imaginé existe aussi. <(. Mais, dire vous, une chimère existe-t-olle ? Je réponds : elle existe, en qui que sorte, si elle est imaginée ('). » L'idée d'existence, sépar de la perception, n'est qu'une forme vide, inconnue de la fou'
(1) Principes^ sect, 98.
(2) Ibid., p. 312, note de Fiaser.
(3) Cmpl. Book, p. 53.
(4) Ibid.^ p. 10.
(5) Ibid., p. 15,
«. Ce n'est pas le vulgaire, mais les scolastiques qui. ont inventé le terme d'existence, suppose une idée générale abstraite (^). .. Il y avait une odeur, c'est-à-dire on percevait une odeur. Nous voyons ainsi que le langage ordinaire confirme ma théorie. » (^)
Dans q^uelques endroits du Journal, Berkeley paraît admettre une sorte d'existence virtuelle, en taisant des corps tantôt une corribinaison de pensées, tantôt une combinaison de forces pouvant faire naître ces pensées. « Considérés comme pouvoirs, les corps existent, quand ils ne sont pas perçus; mais leur existence n'est pas actuelle. Quand je dis qu'un tel pouvoir existe, je ne veux pas dire autre chose que ceci : c'est que, si, pendant le jour, j'ouvre les yeux, et regarde de ce côté, je verrai cette chose, le corps (•''). » Le lieu de ces pouvoirs paraît être Dieu lui-même, si l'on en juge par le passage suivant : a Les corps existent, même quand ils ne sont pas perçus, en puissance dans l'Etre actif ('•). » Taine définira plus tard le corps : une possibilité permanente de sensations.
Il semble bien que ce pouvoir parfait simple, capable de produire les idées sensibles doive être idenlitié avec ce que Berkeley entendra plus tard par Tordre sensible établi par Dieu, l'ensemble des lois fixes par lesquelles l'Auteur de la nature parle aux hommes, et révèle sans cesse son existence, ce qui, dans le système de Berkeley, constitue la partie positive de la théorie de la matière, ou de la réalité du monde extérieur, dont les pages précédentes ont surtout exposé la partie critique et négative. S'il faut, en effet, avouer que Berkeley s'est surtout proposé de détruire la croyance d'une substance matérielle, qu'il a mieux réussi à ruiner les entités métaphysiques telles que l'étendue, l'existence, le mouvement, qu'à établir l'existence d'un absolu nouveau, d'une réalité unique, l'esprit, il n'en a pas moins cherché à échapper au scepticisme, par plusieurs moyens. Après avoir tenté de démontrer cpie l'hypothèse de la matière est inutile.
(1) Cmpl. Book,^. 43.
(2) ma., p. 28.
(3) Ibid., p. 82.
(4) /6ic?„ p. 80,
dangereuse et contradictoire, il a voulu fonder sur une base solide notre croyance en la réalité des corps. Et cet effort est visible dès le Commonplace Book. Sans doute Berkeley affirme que « toutes nos sensations peuvent exister sans ces intermédiaires (figures, mouvements, grandeurs variées) et nous ne pouvons môme concevoir comment ils seraient d'aucune façon capables de les produire. (') » Ce quelque chose d'inconnu, support imaginaire des qualités sensibles, est inutile. « Montrez que le besoin de cette substance se fait sentir et je vous accorderai qu'elle existe (^). » Cette hypothèse est également dangereuse en ce qu'elle ferait de Tétendue un « Etre éternel, immuable, infini, incréé, à côté de Dieu. (^) » Elle est enfin contradictoire, car l'étendue n'est qu'une idée et « elle ne peut exister dans une chose dépourvue de pensée (*). » Malgré le grand nombre et la vivacité des arguments dirigés contre l'hypothèse d'une substance matérielle inconnue et non percevable, arguments que Philonous reprendra plus tard contre les objections d'Hylas, Berkeley ne veut pas être accusé de a chasser la substance du monde raisonnable. » Il prétend ne repousser que le a nec quid, nec quantum, nec quale, ce qui n'a jamais existé, ne fut jamais imaginé ou conçu '/) » Il raille l'idée émise par Locke, d'après lequel « nous manquerions d'un sens spécial pour percevoir les substances ("). » Comme si toute connaissance pouvait porter sur autre chose que des idées î
Berkeley atfirme qu'il est plus assuré que Locke de l'existence des corps et prétend, aveu imprudent qu'il corrigera plus fard, en avoir non seulement une connaissance sensible, mais une connaissance démonstrative. Or parce dernier mot il entend (( la collection de pouvoirs dans un subslralum inconnu. (') » Sil hésite parfois à se prononcer sur les essences réelles et les essences verbales, les « enlia rationis •> et les « entia realia » que
(1) Cmpl. Book, p. 16.
(2) Ibid., p. 33.
(3) Ibid., p. 8L
(4) /bid., p. 82 et 83.
(5) Ibid., p. 20.
(6) Ibid., p. 44.
(7) Ibid», p. 63.
tantôt il veut confondre (*), tantôt distinguer (^), le plus souvent il soutient que seules les idées des sens sont réelles, aussi réelles que jamais.
S'il désigne par le terme « idée » ce qui auparavant était appelé (( chose », cela n'enlève rien à la réalité. Ce n'est pas lui qui doit être appelé sceptique, bien au contraire. En voulant distinguer les idées des sens des choses en soi ou réelles, on paraît croire que les corps ne peuvent être complètement connus ; on est conduit au scepticisme, car on désespère de pouvoir jamais conformer les idées aux choses. Si on évite de séparer Tidée de la chose, au contraire, on suppose que notre connaissance sensible est adéquate, qu'il n'y a pas de différence entre Tobjet et l'idée de cet objet (^). On évite ainsi de tomber dans Terreur des Cartésiens, de Malebranche en particulier, qui « parle d'idées des sens venant de je ne sais quoi et semblables à je ne sais quoi. ('*) » Il ne croit pas enfin que les sens nou^ trompent, comme ces philosophes. « Je suis certain de ce dont Malebranche paraît douter, de Texistence des corps. (')
«. Je suis pour la réalité plus que tous les autres philosophes. Ils ont mille doutes et ne sont certains que d'une chose, c'est que nous pouvons être trompés. J'affirme directement le contraire (^). Les idées des sens sont les choses réelles ou archétypes. Les idées de l'imagination, les rêves, etc., sont les copies, les images des premières (^) ». Que parle-l-on de comparer les choses aux idées ? « Personne a-t-il jamais vu autre chose que ses idées ? »
(1) Cmpl. Book^ p. 23. « Stérile est li distitictioa ealre les essences réelles et les essences vertales ».
(2) Ibid, y p. 15. « Suivant une doctrine la distinction entre Tons rationis et Tens reale, est conservée ».
(3) Ibid., p. 30.
(4) Ibid.^ p. 5i.
(5) Ibid., p. 38 et 87. « Nos yeux et nos sons ne nous informent pas de l'existence de la matière » etc. Cf. aussi p. 50.
(6) Ibid., p. 21,
Il semble que Berkeley doive aboutir à un subjectivisme complet. Il n en est rien cependant Nous avons vu qu'il se défendait de cliasser la substance du monde raisonnable. Il ne veut pas supprimer la moindre réalité. « Il y a une loi, dit-il, ou cours de la nature... D'après mes principes, il y a une réalité; il y a des choses; il y a u.nQ rerwn natura... (') Les philosophes perdent leur matière abstraite ou non perçue. Les mathémaliciens perdent leurs sensations insensibles. Les profanes perdent leur divinité étendue. Que perdent les autres homhommes, dites-le moi ? Ouant aux corps, nous les conservons toujours. )) (~)
Il suffit de parcourir les Principes de fa Connaissance pour s'apercevoir, au premier abord, que toutes les idées que nous venons d'exposcu' s'y retrouvent mais plus coordonnées, et plus claires, principalement dans la première partie. On y verra : que Texistence est identifiée à la perception, ce qui est l'essence même du Principe; qu'il n'y a pas des modèles ou originaux des choses dont nos idées ne seraient que des copies (sect. 7 j ; qu'il ne peut y avoir d'étendue, ni de mouvement en général, parce que ces deux notions sont relatives (sect. 11); qu'une matière considérée comme substratum de l'étendue est inconnaissable par lessens ou le raisonnement ; que dans l'hypothèse de cette existence, il nous est impossible de définir de quelle manière le corps pourrait agir sur l'esprit (sect. 18 et 19) ; que l'existence absolue des choses non pensantes est contradictoire (sect. 23) ; que Berkeley ne supprime en rien la réalité des choses (sect. 3^|, l^obj.); que le réel et l'intelligible se confondent, ou plutôt que c(î (ju on entendait par réalité inconnue, n'existe pas ; que la distinction entre les choses et les idées a été une source de scepticisme (sect. S(), 87) ; (jue rien n'est plus certain que l'existence des idées.
(l) Cmpl. Book, p. 83 et 84.
C^') Ibid.. p. 91.
En résumé, « lés idées imprimées sur les sens sont les choses réelles, ou existent réellement; c'est ce que nous ne nions nullement; ce que nous nions, c'est qu'elles puissent exister, indépendamment des esprils qui les perçoivent, ou qu'elles soient semblables à des archétypes existant hors des esprits, puisque l'existence d'une sensation ou d'une idée consiste à être perçue et puisqu'une idée ne peut ressembler qu'à une idée. En outre, les choses peuvent être dites externes par rapporta leur origine, en ce qu'elles ne sont pas produites en dedans par l'esprit luimême, mais bien imprimées par un Esprit distinct de celui qui perçoit... » (^)
Les physiciens ont beau prétendre que l'essence des choses résiderait dans des qualités internes inconnues, que les sens nous trompent, qu'il y aurait une cause naturelle cachée des apparences sensibles : mouvement, altraction, gravitation universelle, ne sont que des mots.
Il n'y a qu'une cause efficiente véritable, Fespril (s3cL D'J-lOi)). Nous ne croyonè pas utile de poursuivre le rapprochement du Commonplace Book avec les Dialogues : on retrouverait, sous une forme différente, dans la réfutation méthodique des nombreuses objections d'Hylas, les mêmes idées que dans le Principes.
2°. — LEsprit
Si les choses proprement dites n'ont d'existence que par leur relation avec notre esprit, (ou avec celui du Créateur), elles ilépcndent d'une cause spirituelle que l'on peut appeler esprit, âme, mais que Berkeley désigne surtout sous le nom de volonté. « L'âme est la volonté à proprement parler et en tant que distincte des idées. » (^) C'est la force, la réalité cachée, manifest tée par les effets sensibles ou idées. Celles-ci, sont passives et
(1) Principes^ sect. 89.
(2) CmpL Book, p. 16,
inertes: celle-là est essentiellement active. Il semble que Berkeley conçoive la volonté, cause des phénomènes, comme un véritable absolu dont nous ne pouvons rien dire, sauf qu'elle se révèle continuellement par les idées. (') S il ne se résout pas à lui appliquer le nom d' « acte pur » (*) qu'il trouve trop scolaslique, il affirme que c'est la chose qui veut, agit, opère, pense. « L'esprit, la chose active, ce qui est l'âme et Dieu, c'est la volonté seule. Les idées sont des effets, des choses impuissantes. » [^}
Il n'y a pas dans la nature de causes véritables, mais des signes, des occasions, des co-existences de faits.
« Il est puéril de la part des physiciens de rechercher la cause des attractions magnétiques. Leur recherche ne porle que sur des idées existantes. » (*)
Cette pensée exprimée au début du Journal pourrait servir d'épigraphe au de Moiii. Nous l'avons notée précédemment dans l'analyse de l'idée- de mouvement.
Berkeley revient plusieurs fois sur cette idée. Il distingue soigneusement les causes physiques et les causes spirituelles, (') attribuant à ces dernières seules l'efficacité véritable. Tduie activité est refusée à la matière, accordée à l'esprit. « J'affirme qu'il n'y a pas, à proprement parler, d'autres causes que des causes spiritueltes, rien d'actif en dehors de l'esprit. » («) Ce pouvoir actif, il l'appelle volonté. (') Berkeley a hésité entre cette doctrine et le phenomenisms pur auquel aboutira la critique de Ilumo. Le passage du Commonplace Book où cette tendance curieuse apparaît est d'ailleurs isolé. Le voici : (( Consultez, fouillez le jugement, qu'y trouverez-vous, sauf quelques perceptions ou idées ? Ou'entendez-vous par le mot esprit ? Vous entendez soit une chose que vous percevez, soit
(1) Cmpl. Book, p. 49.
(2) Jôid., p. 56.
(3) Jbid., p. 55.
(4) Ibid., p. 7. Cette pensée exprimée au début du Journal pourrait servir d'épigraphe au de Motu. Nous l'avons notée précédemment dans l'analyse de l'idée de mouvement.
(6) Ibid.^ p. 55. 'i.
(7) Ibid., p. 67 et 69.
une chose que vous ne percevez pas. Une chose non perçue est coniradictoire. Nous sommes en cette matière, étrangement trompés par des mots. IJ esprit est un amas de perceplions. Supprimez les perceptions et vous supprimez l'esprit. Etablissez les perceptions et vous établissez l'esprit. » (*) 11 est bon d'observer que cette pensée se trouve dans la première partie du Journal. Elle disparaîtra dans la seconde où ses théories prennent plus de précision, où il oppose sans cesse la volonté aux idées. Là, il critique Hobbes « qui ne dislingue pas la volonté des idées, » qui ne « tient aucun compte des choses qui ne sont pas des idées. » (*) Or, au nombre de ces choses, se trouve la volonté proprement dite, ou principe agissant. Et Berkeley refuse de se moquer de cette expression des scolastiques : la volonté veut.
Un peu plus loin (^) il écrira : « l'esprit, ou l'inteHigence, n'est ni une volition, ni une idée. »
Berkeley trouve «dangereux de faire de Tidée et de la chose des termes convertibles, ce qui serait le moyen de prouver que les esprits ne sont rien o (*). 11 s'arréle à la conception d'un esprit composé " d'existence, de vouloir et de perception au sens large du mot. )) (^)
Quelle idée pouvons-nous avoir de la volonté? Selon Berkeley dont la pensée n'est pas ici très claire, nous ne pouvons pas connaître cette force spirituelle, parce que nous ne connaissons que des idées : or, la volonté est par essence distincte des idées. Il n'y a pas, il ne peut y avoir d'idée sensible de l'ame.
(( Nous ne sommes pas capables de percevoir, contempler, la volonté, comme toute autre de nos idées, parce qu'en réalité ce n'est pas une idée, et il n'en existe aucune idée. » C)
Non seulement nous ne pouvons pas connaître la nature de la volonté, mais cela serait contradictoire, car « une idée ne peut
(1) Cmpl. Book, p. 27.
^2) lôid., p. 50, (3) IBid.^ p. 55.
(i) I5id., p. 57.
(5) I5id., p. 69.
(6) Ibid., p. 33.
ressembler qu'à une idée. » Pourquoi ne pouvons-nous' pas connaître « ce substratum inconnu des volitions (*) ? » Parce qu'il est (( acte pur » et parce qu' « aucune perception, (c'est-à-dire aucune idée), ne peut être l'image ou la ressemblance de ce qui estentièrementactif, nullement passif, c'est-à-dire la volonté. » (^j Nous savons combien Berkeley a insisté sur ce point : la passivité des idées, par suite linactivité, l'impuissance de la matière. Sa théorie de l'esprit est la contre partie de sa théorie du monde sensible. En résumé la source des idées est inconnue et inconnaissable ; « la volition ou volonté n'est pas imaginable » dans sa nature propre : son existence nous est révélée grâce aux eiïets sensibles qu'elle produit. (^)
La volonté a sa raison en elle-même : il est inutile de chercher un autre principe d'où elle dérive. C'est à tort que Locke voudrait la faire naître du malaise : ce mobile, ou tout autre, n"est qu'une idée, or « toute idée est impuissante et ne peut pas déterminer la volonté. » (*)
D'ailleurs, pourquoi ne supposerions-nous pas que c'est le plaisir qui a détermine, précède et constitue l'essence de la volition (5) » plutôt que le malaise ? Enfin, « de ce que Dieu et les esprits bienheureux -ont une volonté », ne tire-ton pas un argument contre Locke ? Comment concevoir en effet que « la volonté divine ne puisse s'exercer sans malaise préalable ? » (^)
La pensée de Berkeley est incertaine, en ce qui concerne les rapports de la volonté et de l'entendement. Il semble qu'il assimile l'un à l'autre : la pensée, source des idées, n'est qu'un des aspects sous lesquels la volonté se manifeste, car, pour Berkeley, la volonté est pénétrée d'intelligence et « un agent aveugle est une contradiction » (')
« Il ne faut pas, dit-il, que je donne le jugement comme une facullé on jxirtie de rintelligencc. Il faut que je comprenne le
(i) Cmpl. Book, p. o7.
(2) lôid., p. 41.
(3) IBid., p. 49.
(4) lôid., p. 34.
(5) Jbid., p. 32.
(0) JBid., p. 3L (7) IBïd.^ p. r)i.
jugement et la volonté dans le lerme « esprit » par lequel j'entends tout ce qui est actif. . . Ne pas dire que le jugement ne diffère pas des idées particulières, ou que la volonté ne dilTère pas des volitions particulières. » Dans un paragraphe précédent, Berkeley est encore plus explicite. « La pensée ellemême, ou Taction de penser, n'est pas une idée, c'est un acte, c'est-à-dire une volition, c'est-à-dire encore, en tant qu'elle s'oppose aux effets, la volonté. » (')
« Il ne faut pas abstraire le jugement de la volonté : l'un et lautre ne sont pas différents de l'esprit par lequel nos facultés sont actives. » (^)
Si, d'une part, « le jugement est en (juelque sorte un acte, » (^) et si la volonté est essentiellement la chose active, ces deux pouvoirs de l'esprit se complètent. « 11 semble que la volonté et l'entendement, les volitions et les idées, ne peuvent être séparés et que l'une ne puisse exister sans Tautre >) (^). En résumé, l'esprit, volonté et intelligence, nous est rendu sensible par les volitions et les idées — et ces deux principaux pouvoirs de l'esprit ne sont pas séparés l'un de l'autre, car la volonté est dirigée par l'intelligence, et le jugement peut, de son côté, être considéré comme la pensée en action.
Bien que l'empirisme et le mépris des idées abstraites dominent dans le Commonplace Book nous y pressentons déjà dans quelques passages le rôle des formes intellectuelles ou * • notions ' introduites plus tarJ dans les Principes. En effet, avant d'avoir déclaré qu'il ne « comprend pas ce qu'est l'entendement pur » (^), que nous « n'avons pas d'idée des opérations de l'esprit )) (''), ce qui est évident, si l'on entend par idée une image sensible des états ou actes intellectuels, Berkeley s'était déjà demandé s'il
(0 Cmpl Book, p. 51.
(2) Ibid., p. 57.
(3) Ibid., p. 52.
(4; Ibid., p. 54.
(5; Ibid,, p. 51.
(6) Ibid., p. 71.
n'était pas (( préférable de ne pas désigner par le terme d'idée les opérations de l'intelligence, et de réserver ce même terme aux choses sensibles » ('). Cette opposition des idées et des notions indiquée dans le Journal est établie dans la section 142 des Principes. « Nous ne pouvons pas dire, à strictement parler, que nous ayons une idée d'un être actif ou d un acte, quoique nous puissions dire que nous en avons une notion » (*). En ce qui concerne la théorie de la volonté que nous venons d'esquisser d'après les données du Journal, on la trouvera tout entière dans les Principes. On y verra clairement que toute activité est attribuée à Tesprit, seul agent véritable caché sous les apparences mécaniques et sensibles, que l'attention, la gravitation, sont improprement appelées des causes par les physiciens, et qu'en dernière analyse, la volonté divine produit tout et dirige tout, selon des lois que nous pouvons connaître mais non démontrer, car elles n'ont rien de nécessaire (^). Cette idée de contingence des lois naturelles, principe fondamental de l'idéalisme de Berkeley, est déjà exprimée à deux reprises dans le Journal de Trinity College où la nature est considérée comme « l'ordre des choses établi par la libre volonté de Dieu » (*) et où, repoussant toute idée de connexion nécessaire entre les phénomènes, Berkeley déclare que « tout résulte de la liberté, tout est volontaire )) (•). On retrouvera également dans les Principes cette idée que la volonté est une force échappant à la perception et d'une nature entièrement distincte des idées variables, dépendantes, sans existence propre en dehors de l'esprit. (") De même enfin que cette force, Tame, a prise pour la volonté, » apparaît dansle Commonplace Book, «comme incorruptible, immortelle» (') de même, son caractère « indivisible, incorporel , inétendu, et,
(1) Cmpl. Book, p. 17.
(2) Cf. aussi sect. 89, Principes (2' éd.).
(3) Principes, sect. 105, 106, 107.
(4) Cr)^')l. Book, p. 49.
(5) Ibid., p. 58.
(0) iVî^in. , sect. 135etsuiv, (7) Cmpl. Book., p. 51.
par suite, incorruplil^lc » (') qui lui est reconnu clans les Principes, la protege contre les changements ou dissolutions auxquels les autres corps sont soumis.
Notre àme n'est pas entièrement dépendante de Dieu, elle a un pouvoir limité, mais propre : nos mouvements ne sont donc pas réglés par la toute-puissance divine. « Nous mouvons nous même nos jambes, c'est nous qui voulons leur mouvement. En cela je m'éloigne de Malebranche. » (-) Mais si la puissance de TEsprit Suprême se limite d'elle-memeà Tégard des êtres créés, elle est absolue dans le monde sensible que dirige sa volonté.
Y a-t-il d'autres volontés en plus de la volonté divine et de la mienne? Berkeley ne paraît pas encore avoir cherché à sortir du subjectisme radical où sa doctrine le conduit, en ce qui concerne les autres esprits. Comment croire à lexistence d'autres esprits finis comme le mien, puisque je ne connais que des idées? Par quel moyen pourrai-je passer de la connaissance de mon moi à celle d'autres « mois » semblables? Nous savons comment Berkeley a résolu la difficulté dans les Principes. [^) Il ne l'a pas abordée dans le Commonplace Book. Il est plus explicite sur le passage de l'existence du moi à l'existence de Dieu considéré comme le grand ordonnateur des phénomènes du monde sensible.
Non que sa pensée, à cet égard, soit exempte de tâtonnements, car il hésite sur la nature de ces pouvoirs capables de faire naître des pensées, que nous appelons des corps, sur le degré d'indépendance de ces collections de forces, vis-à-vis de la perception. Tantôt il affirme l'existence de ces pouvoirs, existence toute virtuelle (\\ tantôt il se décide à « ne pas faire mention de ces combinaisons de pouvoirs » et à déclarer que « les choses^ les effets même, existent réellement, même quand ils ne sont pas actuellement perçus, mais toujours par rapport à la perception. » (^)
(1) PWnc, sect. 141.
(2) Cmpl. Book, p. 2i.
(3) Sect. 145. « Nous ne i)Ouvons connaître l'existence d'autres esprits que par leurs opérations ou par les idées qu'ils font naître en nous, » etc.
(4) Cmpl Book, p. 80.
(5) Ibid., p. 50.
Il ne peut être question ici que de la perception d'autres esprits ou de la mienne. Ces idées venues du dehors sont celles dont la fixité, la coordination, garantissent lexislence, mais dans un autre esprit plus puissant que l'esprit des hommes. Car (( nous ne sommes pas la cause de ces idées . C'est pourquoi il y a quelque autre Cause qui les produit ; il y a un Etre qui veut ces percepiions en nous. (*) » Noire volonté n'est pour rien dans les changements que nous percevons autour de nous et que notre perception nous fait connaître en les réalisant pour nous : « Ces idées sont indépendantes de la volonté humaine, dira l'auteur des /V//K77:>6^s^ donc un autre Esprit doit les produire. {')
Or ces phénomènes suivent un cours régulier que nous appelons le cours de la nature : a Cette régularité, cet enchaînement des choses naturelles » sont lœuvre de 1' « Esprit éternel, infiniment bon, sage et parfait f^). » Nous voyons Dieu à travers la nature; a il n'en est pas loin de nous (^j. . La cause de tous les phénomènes naturels est en Dieu seul. Il est inutile de rechercher des causes secondes. »(')
Cette pensée, au début du Commonplace Book, inspire toute Tœuvrc de Berkeley. C'est aux causes secondes, d'ailleurs improprement appelées causes, que certains philosophes, que les savants, s'arrêtent, dansleur aveuglement. Mais leur science n'interprète que des signes (''), des idées co-existantes : la vraie cause, l'esprit, demeure cachée derrière la série visible des ell'ets.
Cet Esprit suprême qui a le pouvoir d'annihiler les esprits finis et le monde, le connaissons-nous aulrenient que par son œuvre ?
(1) Cmpl, Book, p. 18.
(2) Princ, sect. 140.
(3) Ibid.
(4) Ibid., sect. 150.
(5) Cmpl. Book, p. 10. V. aussi p. 17. « Pas de partage entre Dieu ôt la nature (ou causes s3condes), dans mon système. »
(6) Ibid., p. 84.
Sans doute, nous avons à lutter contre « la pauvreté du langage, » autant peul-etre que contre <( l'obscurité et la confusion des pensées. (') » Sans doule, « il est absurde de prouver l'existence de Dieu par son idée, » car « nous n'avons pas Tidée de Dieu, c'est impossible. (^) » lAlais nous pouvons légitimement inférer l'existence de Dieu de l'existence du monde. « Chacune de mes sensations qui résulte des lois naturelles connues, de la nature et qui vient du dehors, c'est-à-dire qui est indépendante de ma volonté, démontre l'existence d'un Dieu inétendu, incorporel, omniprésent, omnipotent, etc. (^) » Nous ne pouvons supposer en lui que l'existence de quelques attributs. Nous a'avons pas le droit de faire de Lui un être étendu (*), comme Hobbes et Spinoza, de le considérer comme un agent aveugle, car (( agent aveugle est une contradiction (') , » nous venons de le dire plus haut.
Il nous est permis de croire que Dieu connaît toutes les idées, même Tidée de douleur C^). « Entre un homme et un ver de .erre, il existe une grande dilTérence ; on peut supposer, entre l'homme et Dieu, une différence semblable, une différence infiniment plus grande. » (')
C'est par cette image naïve que Berkeley essaie de nous faire comprendre la grandeur des attributs divins.
On trouvera peut-être dépourvues d'originalité ces notes sur Dieu; mais 1 intérêt que présente cette conception dans le système de Berkeley réside surtout dans son rapport avec la causalité naturelle et la contingence du monde sensible. Nous venons Je retrouver les traces de cette relation dans le Journal de jeunesse. Il nous reste à examiner l'idée de Dieu considéré comme le principe fondamental de la morale. (")
(1) Commonplace Book ^ p. 71.
(2) Ibid., p. -48.
(3) Ihid., p. 54.
(4) Ibid., p. 52.
(5) Ibîd., p. 51.
(6) /ôîc?., p. 37. Cf. Dialogues d'IIylas et de Philonous, (S*).
(7) Ibid., p. 33.
(8) Ibid., p. 19.