‹ Le journal philosophique de BerkeleyChapitre 8 sur 55 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En résumé, le Commonplace Book est un ensemble de notes présentant un grand intérêt et que l'on peut classer en deux groupes distincts : l*' Les remarques proprement scientifiques, surtout de mathématiques et d'optique. Ce groupe occupe une grande partie du cahier ; c'est une sorte de brouillon de la Théorie de la Vision. Tantôt le jeune étudiant fixe le résultat de ses réflexions sur Tinvisibilité de la distance, sur le cas de Taveugle-né, sur les angles optiques. Tantôt, dans ses remarques sur les mathématiques et les mathématiciens, il envisage des problèmes particuliers tels que : la quadrature du cercle, la nature des lignes et du point, les infinitésimaux ; ou bien, comprenant qu'il aura les mathématiciens pour adversaires, il prévient l'attaque, en examinant les notions fondamentales sur lesquelles ils s'appuient. Cette critique de leurs méthodes , dégénère alors en satire très vive contre le dogmatisme et l'orgueil des savants.

2° Le second groupe des notes du Journal est constitué par des notes philosophiques ; il a trait à toutes les questions qui intéressaient alors les esprits en matière philosophique. A travers les idées nombreuses que relève le jeune philosophe dans ses lectures quotidiennes de Descartes, Malebranche et Locke, les trois auteurs le plus souvent cités (^), une idée

(1) Le nom de Locke revient presque à toutes les pages. Après Locke, Descartes et Malebranche sont le plus souvent cités, tandis que Spinoza l'est à trois reprises (pp. 52, 53, 5i,)Leibuiz (p. 85) etBayle (p.O,) une seule fois.

Cf. l'index des auteurs cités à la fin de notre traduction du Cmpl. Bk.

originale naît, s'affirme et se développe, c'est la conception nouvelle de l'idée d'existence dont il revendique la découver.te et qui est la base de ce qui est désigné dans le Journal sous le nom de « Principe », De cette conception, dont la vérité pour lui ne fait pas de doute, il tire déjà les conséquences logiques, en rappliquant à l'idée abstraite de matière et à la connaissance sensible en général. Il croit être parvenu à chasser toute idée de substance matérielle, ce grand obstacle à la toutepuissance de Dieu. Ce système est limmatérialisme.

Si le philosophe du Commonplace Book, trop absorbé par la découverte de ce principe nouveau, ne se préoccupe pas encore assez de trouver le moyen d'échapper au subjectivismc radical de son système, il entrevoit du moins le rôle essentiel de l'esprit, considéré comme la cause véritable des phénomènes. Rien n'existe en dehors de ce qui perçoit ou est perçu, rien n'est actif que la volonté : d'où toute réalité et toute causalité reviennent à l'esprit. Cette source cachée des phénomènes, la volonté, est inconnaissable, dit le Commonplace Book. Nous ne pouvons avoir l'idée que des choses sensibles. L'auteur des Principes dira plus tard que nous pouvons avoir des notions des opérations de notre esprit. Le métaphysicien de la Siris, enfin, dédaignant la connaissance phénoménale, élèvera au-dessus de tout, les opérations de l'esprit divin, en la volonté duquel résident les lois contingentes du monde sensible.

Nous avons poursuivi le rapprochement de chacune des productions de Berkeley, avec le Commonplace Book, dans Tordre de leur publication, et nous avons pu prouver que les matériaux qu'il contient sont tout préparés pour les ouvrages futurs.

En lisant Popuscule tout entier, on pourra se convaincre que nous n'en avons pas exagéré l'importance ; que non-seulement la première philosophie de Berkeley, celle de V Essai, des Principes^ des Dialogues et du de Molu, s'y trouve en germe, mais que tels arguments, telles formules, revêtent parfois la môme forme dans le Journal que dans le Traité. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, si l'on se rappelle l'époque à laquelle ces notes ont été prises.

La première page porte en effet la date 1705. Comme Berkeley a continué de rédiger son Journal pendant trois ans environ, les dernières notes n'ont précédé que de peu de temps Y Essai sur

la i»/sfo/i qui est de 1709 et le Traité des Principes qui a été publié en 1710.

Nonnseulement nous nous sommes efforcé de discerner dans le Commonplace Book, les grandes lignes de la philosophie des Principes, mais aussi le système de morale utilitaire qui, ébauché dans le Discours sur l obéissance passive, est complètement développé dans VAlciphron, V Analyste ou la Défense de la libre pensée en malliématiques. Dans tous ces ouvrages de la jeunesse ou de Tâge mûr nous avons retrouvé les liens qui les rattachent au Cahier de notes de 1705.

Poussant plus loin les investigations , nous sommes allé chercher jusque dans la Siris les éléments d'un parallèle qu'on ne trouvera sans doute pas aventureux entre cette production de vieillesse et le Commonplace Book, en insistant tour à tour sur les dissemblances et les analogies qui se présentent entre la première et la dernière expression de la pensée Berkeleyenne.

Nous nous plaisons à espérer qu'à travers notre traduction et nos analyses, quelque insuflisantes qu'elles soient, on ne manquera pas de retrouver ce qui constitue le fond de cette pensée si élevée, si propre à soutenir les plus nobles aspirations de l'âme humaine : une force mystérieuse, mais intelligente et consciente, produisant les phénomènes et les ordonnant à son gré, ou plutôt d'après les principes universels de la raison, puisque la volonté et l'entendement sont unis dans la Cause suprême; le monde sensible offert par le Créateur à ses créatures comme un magnifique discours dont elles cherchent à découvrir le sens ; un vaste symbolisme derrière lequel se voile TEtre véritable, seul agent, seule cause ; 1 univers tout entier soumis à l'influence de la toute-puissance divine qui est en même temps la bonté infinie, telle est la solution du problème métaphysique proposée par Berkeley.

Il n'y en a peut-être pas de plus consolante et de plus belle. Cette solution est assurément des plus ingénieuses, et si les données en étaient contestées, si on ne voulait pas admettre certains principes essentiels, ce qui ne serait pas sans péril pour la doctrine elle-même, on ne pourrait du moins refuser de reconnaître, que le problème lui-même et les difficultés qu'il soulève, forment un admirable stimulant de la pensée.

et;,

" COMMONPLACE BOOK "

Page 1