LES DEUX VOISINS
Ceô sjrur îlDtôiwê'.
Le vent du soir s'était élevé dans la vallée , les rayons du soleil couchant jouaient à travers les dentelures roses de la cathédrale , et les sommets les plus éloignés des Vosges commençaient à se noyer dans la brume. Les faubourgs deThann, silencieux pendant le jour, avaient repris un au^ de vie; les ouvriers étaient de retour des fa-
briques et causaient sur les seuils, tandis que les jeunes filles chantaient dans l'intérieur des maisons , en préparant le repas du soir.
Un vieux soldat sortit d'une maisonnette sur laquelle on apercevait un écriteau de jardinier-fleuriste; il était suivi d'une femme âgée et malade, qui semblait lui faire des remontrances.
— Au nom de Dieu, Frantz , dit celle-ci , avez-vous bien réfléchi à ce que vous allez faire? M. Koffmann, notre voisin, vous propose mille francs pour lui céder le bail du jardin avec la maisonnette , et vous refusez ?
— Je refuse , répondit Frantz brusquement , en s'asseyanl sur le banc de pierre ; j'ai mes habitudes ici.... pais, tu l'as vu, Tenfant ne le veut pas.
— C'est vrai , murmura la malade avec
un soupir; je n'y comprends rien; Williams, si raisonnable d'ordinaire, dit aussi qu il faut rester. Dieu sait comme M. Kofïmann va être en colère !
— Que nous importe ?
— Oh ! que nous importe î . . . Vous trouvez qu'il ne nous a point fait assez de mal déjà?... Qui est-ce qui a cherché à vous chasser de Thann?... qui est-ce qui a décrié Williams dans tout le pays?... Si nous n'avions pas eu un fils aussi laborieux et aussi habile, il y a longtemps que nous serions par les chemins avec la besace sur le dos.
— Et c'est pour m'engager à faire ce que Koffmann me demande, que tu me rappelles tout cela, vieille folle ?
— Oui, car c'est en faisant ce qu'il nous demande que nous obtiendrons du repos.
Pourquoi nous eu veut-il, cet homme, sinou parce que vous lui aveg toujours teï3u
tête? Vous ne vous êtes pas montré bon voisin avec lui, Frantz; qu'aviez-vous besoin, par exemple, de le forcer à couper ses acacias parce qu'ils s'étendaient sur notre jardin? ça ne gênait guère...
— N'avait-il pas obligé le voisin Scbubert, un pauvre diable, à abattre un figuier qui le gênait encore moins?
— Ce n'était pas votre affaire. Dites plutôt, Frantz, que vous avez été bien aise de faire enrager M. Koffmann, ])arce que vous ne l'aimez pas.
— Qui est-ce qui dit que je Taime? tonnerre!... il faudrait avoir de lamilié à revendre pour aimer un pareil Prussien.
— Taisez-vous, Frantz, on peut nous entendre ! . . .
— Qu'est-ce que ça me fait?.. . un renégat qui a passé sa cocarde tricolore au savon , dès que les autres se sont montrés, et qui
m'a traité de brigand quand je suis arrivé ici avec un bras et une jambe de moins!... Non, que je ne lairae pas^ le pékin; et quoiqu'il soit riche, qu il soit maire, et qu'il ait une croix , qui lui sera venue probablement d'héritage, je ne lui conseille pas de manger à ma gamelle, ou gare les doigts!...
La vieille femme haussa les épaules et secoua la tête en grommelant quelques lamentations, auxquelles son mari parut faire peu d'attention; mais tout à coup elles interrompit , Ombragea ses yeux de la main pour mieux voir, et sVcria :
— Voilà Williams qui revient par le petit sentier.
Frantz regarda du côté qu'indiquait Marthe.
— Pourquoi donc marche- t~il ainsi la tète basse? demanda-t-il.
— Seigneur Dieu! on croirait qu'il pleure, ajouta la veille femme.
L'invalide se leva brusquement.
— Qu'est-ce que cela signifie?
Dans ce moment Williams débouchait de lamelle dans le faubourg, et se trouva face à face avec ses parents.
—Qu'as-tu donc, qu'as-tu donc, Williams?
s'écria Marthe , en lui prenant le bras.
— ■ Moi , ma mère ? rien, répondit le jeune homme embarrassé.
Et par un mouvement instinctif, il porta la main à ses yeux comme pour y essuyer une dernière larme. Un geste de son père l'avertit de ce mouvement, il rougit et voulut s'en aller; mais Frantz le retint.
— Est-ce que t» n'as plus de confiance en nous, garçon? demanda- t-il.
— Tous savez bien le contraire , mon père,
— Alors, tu vas nous conter ton chagrin. Tous trois rentrèrent dans la maison, et
la porte fut soigneusement fermée. Quand Williams se trouva seul avec ses parents, il se laissa tomber sur une chaise et ne retint plus ses larmes.
— Parle, qu'as-tu? répétait Marthe éperdue.
— Laisse, femme ; tu vois bien qu'il en a trop gros sur le coeur; laisse-le se soulager d'abord.
Mais l'embarras arrêtait Williams autant que la douleur ; il n'avait point eu la force de retenir ses larmes, et maintenant il n'avait point celle d'en expliquer la cause. Or plus la honte prolongeait son silence , plus ce silence augmentait Ja honte.
11 y avait déjà longtemps qu'ilétait là, ses sanglots commençaient à s'apaiser, et il ne paraissait pas plus disposé à parler qu'en arri-
vant. Il avait répondu par un signe négatif
à toutes les questions que son père lui avait
adressées.
— Il faut qu'il soit malade ou qu'il ait trop bu , s'écria le vieux soldat impatienté.
— Williams, avoir trop bu! — Quand Tavez-vous vu entrer seulement au cabarel?
En parlant ainsi, Marthe s'approcha de son lils avec un instinct de femme; elle lui passa un bras autour du cou , l'embrassa et lui dit presque à l'oreille :
— Est-ce que tu es amoureux , mon enfant?
Williams cacha son visage dans le sein de sa mère.
— Amoureux, reprit Franlz; eh bien!
faut-il donc pour cela se transformer en fontaine?... Est-ce que tuas peur d'élre grondé, conscrit?... Parbleu! Quand on est amoureux, on se marie...
LE JOURNAU^sTE. 141
— C'est impossible !
— Tu aimes donc une femme mariée?...
Il fit signe que non .
• — Mais qui alors , raille dieux î . . . Parle , et ne nous laisse pas comme ça la main sur le bassinet...
— Cher enfant, répéta Marthe, en caressant les cheveux du jeune homme ^ n'aie donc pas peur; ne sais-tu pas que nous voulons avant tout ton bonheur ?
— 'Oh! ma mère! ma mère ! si vous sa-
viez
— Dis-nous seulement son nom, Williams.
II voulut se dégager des bras de sa mère ; mais elle le serra avec force.
— Son nom î son nom! répéla-t-elle avec prière.
— Eh bien ! balbutia le jeune homme.
— Eh bien?...
— C'est la nièce de M. Koffmaun.
Deux exclamations de surprise et de douleur retentirent en même temps ; Marthe s'était reculée en joignant les mains; Frantz avait laissé tomber sa pipe.
— La nièce de M. Koffmannî... Mille dieux! tu es donc fou?
— Est-ce bien possible , mon pauvre garçon? dit Marthe. Mademoiselle Elisabeth !.. Mais tu ne la connais pas !
— Oh ! pardonnez-moi , ma mère ; elle venait tous les soirs sur la terrasse.
— Et tu lui parlais?...
— Oui , ma mère .
— Jésus Dieu! si M. KofFmann savait cela!
— 11 le sait, car il a fait partir Elisabeth.
— Qu'est-ce que tu dis?
— Et je ne la verrai plus!... Je ne sais même pas où ils Font conduite.
— Au diable Rolfmann et tous les siens I s'écria Frantz , en repoussant sa chaise avec violence: c'est un voisinage de malheur pour nous! J'aurais dû me défier de quelque chose , en te voyant rester si tard , tous les jours, au fond du jardin. Mais comment tout cela est-il arrivé ? qui t'a fait faire la connaissance de mademoiselle Elisabeth?...
— C'est bien long à dire , mon père.
— Voyons , conte-nous ça , reprit Marthe j fais- nous ta confession, mon pauvre enfant.
Williams hésita encore un instant, puis s'écria :
— Au fait , il vaut mieux que vous sachiez tout maintenant; je ne sais pourquoi \ j'ai honte avec vous , qui êtes si bons pour moi.
Les deux vieilles eens s'assirent.
— Quand nous sommes venus loger ici, il y a six ans , continua Williams , vous savez, mon père, que M. Koffmann avait déjà été injuste et dur pour vousj aussi, je lui en voulais, et j'aurais été content de l'humilier si je l'avais pu. Je cliercliais même à lui montrer que je ne l'aimais pas. Toutes les fois qu'il venait sur la terrasse avec ses fils, j'avais bien soin de passer droit sans leur rien dire , et, s'ils m'appelaient pour avoir des lleurs , je leur répondais le chapeau sur la tête , comme ils me parlaient. Avec les hommes, ca ne me coûtait guère d'être insolent, j'y trouvais même du plaisir ; mais quand mademoiselle Elisabeth venait , c'était plus difficile, .l'avais ouï dire qu'on la rendait malheui'euse , et je la voyais quelquefois, quand elle était seule sur la terrasse , regarder si tristement du côté de la campa-
gne, qu'en passant devant elle, ma main se portait, malgré moi, à mon chapeau.
Un jour que je taillais la treille qui se trouve au niveau de la terrasse, et que jetais caché par les vignes , j'entendis M. Koffmann lui rappeler qu'il Tavait élevée par charité, et lui reprocher le pain qu'elle mangeait chez lui ! ... La pauvre créature pleurait à chaudes larmes ; mais l'oncle n'y prenait pas garde. Je sentis dans ce moment tout ce qui me restait de mauvais sentiments contre mademoiselle Elisabeth se fondre dans mon cœur ; il me sembla qu'elle n'était plus de la famille Koffmann, puisqu'elle était si malheureuse, et, à partir de ce jour, je la saluai respectueusement.
Je ne sais pas si elle s'aperçut de ce changement, mais, de son côté, elle devint phis amicale et plus causeuse. Souvent,
quand elle se trouvait seule, elle s'appuyait à la balustrade et me faisait des questions sur la manière de cultiver les fleuri. Peu â peu les conversations devinrent plus longues : elle me parla de vous, de ma mère, de mon oncle le pasteur, chez qui j'avais étudié dans mon enfance.
Quand nous avions causé longtemps, elle me chantait quelques beaux airs allemands, que j'apprenais en l'écoutant.
Elle revint ainsi tous les jours, et j'en pris rhabitude sans m'en apercevoir.
Quand le soir arrivait, j'avais besoin de la voir comme on a besoin de respirer et de dormir. Elle aussi semblait heureuse de venir. Un jour que toute la famiile Koffmann était absente, elle se montra plus tôt. Notre beau cactus rouge avait fleuri le matin même; dès qu'elle parut je lui annonçai cette bonne nouvelle.
— Comme je voudrais le voir ! dit-elle.
— Qui vous empêche de venir? répondis-je; mon père et ma mère vous recevront bien.
— Oh ! non, on pourrait me voir entrer chez vous, et si mon oncle le savait, il ne me le pardonnerait pas.
Une idée me vint; j'allai chercher mou échelle double et je la portai contre la terrasse.
— Descendez par ici, dis-je à mademoiselle Elisabeth, personne ne vous verra, et vous pourrez admirer notre cactus.
Elle refusa d'ahord; mais je la priai tant qu'enfin elle se décida.
Peu de temps après, d'autres plantes rares fleurirent dans la serre, et elle vint les voir de la même manière. Elle finit par s'accoutumer à descendre ainsi dans notre jardin de temps en temps. Je lui apprenais à
lO.
connaître les fleurs, et souvent nous restions assez tard ensemble sous les charmilles. Ces entretiens me jetaient dans un bonheur inexprimable ; je ne me rappelle pas aYoir passé d'aussi douces heures depuis le temps où je me sauvais de chez mon oncle pour aller lire quelque roman au bord du Rhin. Je ne me demandais pas pourquoi la présence de mademoiselle Elisabeth m'était si bienfaisante, j'en jouissais comme les enfants jouissent du soleil: j'étais triste lorsque je ne la voyais pas, joyeux aussitôt qu'elle paraissait. Ellemême était ainsi, et nous nous étions souvent avoué combien nous avions besoin Tun de l'autre.
Un soir que mademoiselle Elisabeth m'avait raconté assez au long combien eUe était malheureuse chez son oncle, je m'étais attendri en l'écoutant, et nous nous étions
oubliés plus tard que de coutume ; tout à coup , des voix se firent entendre sur la terrasse : on appelait Elisabeth.
— Dieu ! c'est mon oncle, dit la jeune fille épouvantée.
La voix retentit de plus près et avec un accent irrité.
— S'il me voit ici, je suis perdue, répétât-elle. Williams, où me cacher?
Je Tentraînai sous le berceau de vignes; presque aussitôt, M. KofFmann parut sur la terrasse, avec un de ses fils.
— Où s'est donc cachée cette malheureuse? s'écria- t-il ; elle n'est point ici, et cependant voilà sa broderie sur le gazon .
— Elle est peut-être chez le voisin, observa en riant le jeune homme .
Elisabeth frissonna et se cacha presque dans mes bras; mais M, Koffmann avait haussé les épaules.
— Il s'agit bien de plaisanterie , dit-il , d'un ton de mauvaise humeur ; regardez si elle est par hasard dans le kiosque j je vais encore la chercher dans le jardin.
A ces mots , tous deux s'éloignèrent.
— Ils sont partis, dis-je à la jeune fille.
Mais elle ne m' écoutait pas : le visage appuyé contre mon épaule, elle s'était mise à sangloter. Je me sentis ému jusqu'au fond du coeur, et je pris ses mains dans les miennes.
— Au nom de Dieu, mademoiselle Elisabeth, lui dis-je , ne vous désolez pas ainsi !
— Oh! comment reparaître devant mon ^ oncle? murmura- t-elle.
— Montez de suite, il ne saura rien.
— Je n'oserai jamais; songez qu'il peut
être là... S'il allait me voir.
— Eh bien! est-ce donc un si grand
mal, après tout, d'être descendue dans notre jardin pour voir des fleurs?
— Il ne me croira pas j je le connais , Williams; il est capable de me chasser.
Cette idée que M. Koffmann pourrait i^envoyer sa nièce , au lieu de m'effrayer, me causa un sentiment de joie ; je ne sais pas au juste ce que j'entrevis dans ce moment, mais je ne pus m'empêcher de répondre :
— Eh bien ! tant mieux!
Mademoiselle Elisabeth fit un mouvement de surprise.
— Ah! si vous vouliez, continuai-je , mon père et ma mère sont si bons! et vous seriez plus heureuse près de nous que dans votre famille.
Je ne sais ce qu'elle comprit , mais elle tressaillit et s'éloigna de moi avec confu-
sion; je crus que je Tavais offensée , et je
sentis mes yeux se remplir de larmes.
— Pardonnez , mademoiselle , lui disje, j'ai parlé comme un fou ; je sais bien que c'est impossible, et que vous ne voudriez pas vivre chez de pauvres gens comme nous.
— Ah! toujours! s'écria-t-elle en tombant dans mes bras.
Son accent me pénétra jusqu'au coeur.
— Est-ce possible? est-ce possible? vous voudriez venir?...
— Partout... avec vous, Williams!
Je sentis un nuage me couvrir les yeux, et je fus près de m'évanouii' de bonheur.
Elisabeth fut quelque temps sans pouvoir revenir j son oncle avait des soupçons et la surveillait. Quand je la vis plu-
sieurs jours après, elle se montra timide et confuse; mais elle ne rétracta rien de ce qu'elle avait laissé échapper , et je pus de nouveau m'assurer qu elle m'aimait.
Cette situation durait depuis un mois ; nous nous voyions à de rares intervalles, mais nous nous écrivions régulièrement et nous cachions nos lettres sous un des pots de fleurs de la terrasse. Hier, je venais d'en déposer une au lieu convenu, lorsque j'aperçus tout à coup M. Koffmann ; je me retirai précipitamment et je rentrai à la maison pour ne point donner de soupçons. Lorsque je retournai peu après, ma lettre n'était plus là. Je pensai qu Elisabeth avait pu venir la prendre et j'attendis une réponse; mais ce matin il n'y avait rien sous le pot de fleurs : J'ai espéré tout le jour; enfin, le soir venu, je n'ai pu y tenir, je suis sorti pour guet-
ter quelqu'un des domestiques de M. Koffmann et l'interroger, s'il était possible; j'ai trouvé tout à l'heure Jérôme , et j'ai appris de lui que mademoiselle Elisabeth était partie aujourd'hui avec son oncle.
— Et tu ne sais point où elle est allée ? demanda Marthe.
— • On n'a pu me l'apprendre : on a dit seulement dans la maison qu'elle ne reviendrait plus;... mais je la chercherai partout, jusqu'à ce que j'aie découvert où on la cache.
— Et si tu ne la trouves pas?
— Si je ne la trouve pas ! . . . répéta Williams ; oh ! si je ne la trouve pas ! . . .
— Pardieu! tu l'oublieras, dit Frantz.
— Oh non ! mon père !
— - Que feras -tu alors !
Le jeune homme ne répondit rien, mais, jetant sur le vieux soldat un re-
gard qui le fit tressaillir , il sortit sur-lechamp.
Toutes les recherclies de Williams pour découvrir la retraite d'Elisabeth furent infructueuses, et l'absence d'iiidications qui pussent le guider l'obligea bientôt à les suspendre. Deux mois se passèrent sans amener aucun changement. Le jeune fleuriste ne parlait ni de son amour ni de sa douleur ; mais il devenait plus sombre et plus pâle chaque jour. Ses parents , effrayés, essayaient vainement de le distraire . A toutes leurs consolations , il secouait la tête tristement, et, s'ils insistaient davantage , il sortait sans répondre. C'était un désespoir muet et docile en apparence , mais impossible à repousser, et qui s'infiltrait à travers tout ce qu'on voulait lui opposer. Frantz connaissait son fils pour une de ces natures in-
vincibles par leur souplesse même, et qui ne cèdent que pour revenir à leur première attitude. Il comprit que l'on tenterait inutilement de guérir ce cœur acharné à sa peine , et qu'il fallait que son fils épousât la nièce de M. Kofïmann ou qu'il mourut.
Une fois cette conviction acquise , le vieux soldat eut bientôt pris son parti. Il résolut d'aller voir son voisin dès le lendemain.
Il employa seulement le jour qui lui restait à préparer ce qu'il lui dirait. A force d'y penser , sa démarche, qu'il avait jugée hasardeuse d'abord, lui parut plus sure. Il se donna à lui-même de si bonnes raisons , il répondit si victorieusement à tous les arguments que M. Koffmann pourrait mettre en avant , qu ilne douta plus de la réussite. !Nous avons tous éprouvé à certaines heures de ces folles confiances nées d'une méditation exaltée. Notre conviction est alors si
profonde que nous la croyons irrésistible , et , certains de voir la vérité , nous n'admettons pas même qu'un autre puisse la nier. L'idée qui nous a longtemps préoccupés passe alors pour nous à Tétat de fait visible : ce n'est plus un principe discutable^ c'est une évidence.
Frantz était d'ailleurs un esprit juste, mais naïf. Il avait cette logique qui va toujours en ligne droite sans s'embarrasser des détails, et qui pense avoir prouvé qu'une cbose doit être faite, lorsqu'elle a démontré q«,'elle est équitable ; logique populaire que les babiles appellent étroite parce qu'elle est simple , et qu'ils repoussent comme les affrancbis des Césars repoussaient les boissons sans apprêts , parce qu'ils trouvaient trop difficile d'y mêler leurs poisons. Frantz avait toujours vécu en soldat : il ne connaissait que les vices du camp, et n'entendait rien
aux paradoxes , ces faux- fuyants d'invention civile au moyen desquels les vertus douteuses cachent leurs défaites. Croyant naïvement que la raison était partout et toujours la raison, il ignorait que chez les hommes capables la logique change comme l'ameublement , selon le lieu , la saison et la fortune.
Dès le lendemain il se rendit donc chez Mv iKoffmanu et demanda à lui parler ; maïs le fabricant était occupé ; on lui répondit qu'il fallait attendre. Cette première difficulté déconcerta un peu l'assurance de Frantz. En se trouvant au milieu de ce salon élégant, ' n entendant, à côté , le bruit de l'argenter'e et les rires des nombreux domestiques de soh voisin, il porta involontairement les veux sur son pauvre habit et commença à craindre le résultat de sa démarche. Il cherchait bien à se raffer-
mir eu se rappelant ses raisonnèinénts , mais il ne leur trouvait plus la même puissance ; une sorte de découragement instinctif, augmenté par l'attente, le gagnait d'instant en instant. Puis , une circonstance puérile en apparence et cependant importante lui enlevait toute sa confiance. En se préparant à T entrevue qu'il allait avoir, il avait toujours calculé que M. Koffmann le recevrait dans son cabinet ; c'était là qu'il s'était placé par la pensée; son exorde, ses mouvements, ses raisons, tout s'était disposé dans sa tête d'après ce lieu qu'il connaissait, et le changement de théâtre pour le débat qui allait s'ouvrir déroutait ses prévisions. Il avait espéré voir le fabricant à l'écart , sans crainte d'interruplions, et au lieu de cela il allait lui parler dans un salon de passage, portes ouvertes et au bruit du couvert qu'on desservait !
Or il comprenait instinctivement qu'il serait moins fort et moins libre sur ce nouveau théâtre. |M. KofFmann ne lui serait plus livré seul , il se sentirait chez lui, entouré de sa maison , de sa richesse. Frantz était dans la situation d'un général qui aurait marché à l'ennemi avec la certitude de le vaincre , et qui le trouverait campé ailleurs. C'était un nouveau plan de campagne à combiner.
Toutes ces raisons réunies ôtèrent insensiblement au vieux soldat sa résolution ; si bien qu'il délibérait déjà sur les moyens d'éviter l'entrevue qu'il était venu demander, lorsque M. Koffmann parut.
A l'aspect de Frantz , il fronça le sourcil et lui demanda brusquement ce qu'il voulait.
— Je voudrais vous parler , répondit Frantz en balbutiant-
— Faites, mais vite ; je n'ai point de temps à perdre.
— Je désirerais qu'on ne nous entendît pas, ajouta l'invalide, pensant toujours au cabinet.
— Il n'y a personne ici.
Le vieux soldat jeta les yeux autour de lui comme pour s'en assurer, et tourna son bonnet de police avec embarras; il faisait des efforts évidents mais inutiles pour parler; il avait complètement oublié son exorde.
Après avoir attendu un instant, Koffmann fit un mouvement pour sortir.
— Yous reviendrez quand vous saurez ce que vous avez à me dire, murmura- t-il avec
humeur.
Frantz se sentit rougir.
— Je sais pardieu bien ce que j'ai à vous dire! répliqua- t-il; mais je cherche la manière devons arranger cela poliment.
n. II
— Vous , poli ! . . . vous avez donc besoin de moi ?
— Ni de vous , ni de personne î
— Alors 5 bonsoir.
— Doucement! s'écria Frantz , qui , à mesure que les paroles de Koffmann lui fouettaient le sang, retrouvait toute son assurance; doucement, monsieur le maire; je vais vous expliquer la chose sans préparations, puisque vous y tenez. Vous avez conduit votre nièce je ne sais où ; pour riez-vous me dire pourquoi ?. . .
Le fabricant rougit jusqu'aux yeux.
— Qui vous a permis de m'adresser une pareille question? s'écria-t-il.
— Si vous ne voulez pas le dire, je le dirai, moi. Vous avez renvoyé mademoiselle Elisabeth parce qu'elle aimait mon fils Williams.
— Taisez- vous.
— Tout à l'heure vous me disiez de parler...
Koffmann fit un geste de colère.
— Que voulez- vous, enfin? demanda- t-il.
— C'est précisément la question que j'allais vous adresser, monsieur le maire. Que voulez-vous ? séparer Villiams de votre nièce ; mais croyez-vous que ça les empêchera de s'aimer? Yous les tuerez, voilà tout. Williams est déjà aux trois quarts mort, et je parie que mademoiselle Elisabeth n'est pas mieux.
— Que m'importe?
— Rien , c'est possible; je sais que votre
nièce était traitée ici comme un chien de
tambour. Yous ne seriez pas fâché de lui
voir six pieds de terre par-dessus la tête :
c'est un moyen commode de se débarrasser
des nièces qui restent à notre charge
Mais je viens vous en proposer un autre....
Puisque cette pauvre fille vous gêne tant,
laissez-la épouser Williams.
Koffinann fit un pas en arrière.
— Est-ce une moquerie?
Et voyant le vieux soldat prêt à protester qu'il parlait sérieusement :
— Ma nièce épouser un jardinier! mais vous êtes fou, bonhomme !
— Pas si fou , monsieur Koffmann , car ce jardinier la rendra heureuse , tandis qu'ici vous la faites mourir. Nos vrais parents sont ceux qui nous aiment, et à ce titre vous n êtes guère l'oncle de votre nièce.... Je sais bien que ça vous humilierait de voir une Koffmann arroser des platesbandes et vendre des fleurs.
— J'aimerais mieux la jeter à la rivière une pierre au cou! s'écria Koffmann, exaspéré à cette image.
LE JOUl\i\ALISTE. 165
— Je vous crois, je vous crois bien, dit l'invalide en secouant la tête : vous êtes un homme comme il faut, vous; mais mademoiselle Elisabeth porte déjà une pierre au couj c'estlenomde Koffmann, un nom trop lourd pour une pauvre fille sans dot et sans bons parents.... Et voyez pourtant ce que c'est que le monde : vous donneriez votre nièce à un banqueroutier qui aurait fait fortune, à un libertin sortant des mains de son médecin j mais à un brave garçon qui est jardinier, allons donc, vous tenez trop à l'honneur de votre famille pour ça ! Du reste j'avais pensé à la chose avant de venir, et j'ai un moyen de tout arranger : donnez votre nièce à mon fils , et le lendemain des noces nous quittons Thann pour n'y plus revenir; j'ai des parents en Suisse; nous irons nous établir à Bâle , et vous n'entendrez plus parler de nous.
— Assez! assez! s'écria M. Koffmann hors
de lui Une pareille insolence! oser me
demander ma nièce! Sortez.
— Ainsi, vous refusez.
— Sortirez-vous j misérable?
Frantz pâlit , se redressa sur sa jambe de bois, et, remettant son bonnet de police ayec un geste de défi.
— Misérable ! répéta- t-il : c'est vrai qu'il y a un misérable ici; mais c'est toi, Pierre Koffmann, toi qui as tenuTétrier des cosaques et qui leur aurais tiré leurs bottes s'ils t'avaient montré la cravache ! Oses-tu bien seulement lever les yeux devant un vieux soJdat, méchant poltron qui as acheté un fils de veuve pour se faire tuer à ta place !
Ah! je suis un misérable! mais sais- tu
bien que ce sont des misérables comme moi qui ont défendu ta peau pendant vingt ans , et qui se sont fait mettre en morceaux pour
te donner le loisir de t'enrichir et de devenir insolent ! . . . Tu fne méprises parce que je suis pauvre, moi je te méprise parce que tu es lâche. Tu as refusé ta nièce à mon filsj mais , prends-y bien garde : nous avons fait dans la vieille garde des choses plus difficiles que de marier deux amoureux. Je ne te dis que cela.
A ces mots, Frantz sortit en jetant à M. Koffmann étourdi un regard de menace et de mépris.
11 venait de partir lorsqu'on annonça au maire que la directrice des postes demandait à lui parler.
Madame Duval était une femme sur le retour, mais dont on avait autrefois cité la beauté. Elle se disait issue d'une famille noble et prouvait son origine distinguée par l'incessante persistance de ses sollicitations et son habileté à obtenir les faveurs qu'elle
sollicitait. Réduite à exercer cette habileté sur un petit théâtre , elle n'en montrait que mieux peut-être toutes les ressources de son esprit ingénieux. Nulne savait mieux qu'elle préparer de longue main la réussite de chaque entreprise, amener l'occasion de rendre un service à la personne dont il fallait obtenir la chose désirée, sonder les avenues souterraines de chaque vanité. Elle s'était peu occupée de vertu , sachant que c'était chose rare j mais elle avait étudié les faiblesses de chacun des hommes qu'elle connaissait: c'était comme des anses par lesquelles elle les prenait pour s'en servir au besoin. Indifférente au bien ou au mal, mais uniquement occupée du succès , elle se conduisait à l'égard des vices comme les racoleurs d'autrefois à T égard des jeunes garçons , les choyant avec amour et les caressant doucement pour les enrôler plus sûre-
ment. A la cour, madame Duval eût été une femmie comme la princesse des Ursins ou madame de Maintenon ; à Tliann, c'était simplement une personne entendue qui avait réussi à se faire accorder successivement un bureau de poste , une loterie et un débit de tabac.
Au moment où elle se présenta à M. Kofifmann , celui-ci était encore tout ému de la scène qu'il venait d'avoir avec Frantz ; aussi reçut-il la directrice d'un air contrarié. Madame Duval feignit de ne pas s'en apercevoir. Elle parla d'abord de choses indifférentes, puis arriva au but de sa visite. Il s'agissait d'une perception à obtenir pour son neveu, jeune homme fort connu dans l'endroit par son adresse au billard. M. Koffmann était trop occupé dans ce moment de ses propres affaires pour songer beaucoup à celles des autres. Il répondit va-
170 LE JOURÎNALISTE.
guement qu'il désirait être agréable au neveu de madame Duval , mais que les concurrents étaient nombreux.
— Je le sais , dit la directrice ; cependant, recommandé par vous , mon neveu réussira sans doute.
— Dé trompez- vous , madame , j'ai peu de pouvoir. Je ne voudrais pas vous donner une espérance vaine.
— Cependant vous êtes lié d'amitié avec le préfet.
— Amitié officielle et de politesse , voilà tout.
— Le receveur général n'a-t-il pas épousé une de vos cousines ?
— En effet , une cousine au dixième degré ; il y a fort longtemps que nous ne nous sommes vus.
— Mais monsieur votre frère a une grande
influence comme député : si vous aviez la bonté de lui écrire
— Mon Dieu , ce serait inutile ; il est mal dans ce moment avec le ministère; il s'est fait une loi de ne rien solliciter.
— Voilà qui est fâcheux , dit madame Du val sans se déconcerter. J'espère que M. le maire voudra bien du moins apostiller la pétition de mon neveu.
— Volontiers, madame.
La directrice tira plusieurs papiers de son sac et parut chercher la pétition.
— Les états de service de M. Duval... ce n'est pas cela — Voyons, qu'est-ce que ceci?... la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire pour m'assurer que mon neveu serait nommé percepteur. . . Je ne sais pourquoi j'ai apporté tout cela Encore une
lettre... Ah! je sais... celle que j'ai oublié de distribuer au facteur.,. C'est pour le fils
de Frantz , là à côté ; il paraît qu'il connaît
quelqu'un à Huningue.
— A Huningue, dites-vous?...
— Mais oui , voyez le timbre . . .
Koffmann prit la lettre et ne put retenir
une exclamation.
— Est-ce que vous connaissez l'écriture? demanda madame Duval, en levant la tète.
Le fabricant ne répondit rien; mais il tourna la lettre en tous sens , comme s'il eût voulu la lire à travers Tenveloppe.
— Ah ! voilà enfin cette pétition , reprit madame Duval, en lui présentant un papier.
Kotïmann s'approcha d'une table pour poser l'apostille qu'il avait promise.
— Veuillez Tappuyer vivement , dit la directrice d'une voix calme et en se penchant vers le fabricant j vous avez toujours été si excellent pour moi Aussi, vou-
drais-je trouver l'occasion de tous prouver ma reconnaissance. •
— Voyez , dit KofFmann , en lui présentant la pétition , je demande cette nomination au nom de tous les amis de la religion et du roi.
— Mille remercîments. Il est nien fâcheux seulement que vous n'ayez pu nous recommander au préfet.
En parlant ainsi, la directrice tendait la main vers la lettre de Huningue, qui était restée sur la table.
— Attendez , dit vivement KofFmann , je ■vais lui écrire.
Il se rassit et écrivit au préfet. Comme il mettait Tadi^esse :
— Je vais expédier tout cela sur-lechamp, dit madame Duval , dès que j'aurai remis à Frantz la lettre pour son fils.
— ^ Pardon, interrompit Koffmann , je
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yeux aussi vous donner un mot pour le receveur général; nous sommes presque cousins germains. Il vous appuiera chaudement.
Il se remit à écrire une seconde fois.
Madame Duval reçut cette nouvelle recommandation avec mille protestations de gratitude; mais son oeil se portait toujours sur la lettre de Huuingue.
— Désirez-vous encore quelque chose ?
demanda le maire.
— Mon Dieu... , monsieur , je n'ose.
— Je devine , quelques lignes pour mon frère , n'est-ce pas? Au fait , je me rappelle maintenant qu'il s'est réconcilié depuis peu avec le ministère. Je vais lui demander cette nomination comme un service personnel...
Voilà... Êtes-vous contente?
— Cest-à-dire que je ne sais comment vous remercier.
— Cela n'en vaut pas la peine ; je suis trop
heureux de pouvoir faire quelque chose pour mes amis.
En parlant ainsi, M. Koffmann reconduisait la directrice jusqu'à la porte.
A peine celle-ci fut-elle fermée, qu'il revint à la bâte^ saisit la lettre que madame Duval avait oublié de reprendre , et lut ce qui suit :
(( Mon ami , (( Mon oncle a tout découvert : il m'a foret cée à partir subitement, et je suis mainte- (( nantà Huningue , entourée de gens que (( je n'ai jamais vus et qui me traitent comme « une coupable dont la famille veut cacher (( la honte. Depuis mon arrivée je songeais « à vous écrire. Aujourd'hui seulement (( j'en ai trouvé les moyens. Ne pleurez (( point de mon absence , Williams , car elle « sera lacause d'une réunion plus prochaine.
(f Jamais, peut-être, je n'aurais trouvé la (( force d'avouer à mon oncle notre affection; c< maintenant qu'il Ta découverte , je n'ai (( plus rien aménager. Désormais, mes pa- (( rents sont mes ennemis ; je ne suis plus (( seulement pour eux un objet de dédain , (( mais de haine. Il ne me reste donc que « vous , Williams ; vous seul déciderez de (( mon sort. Je suis majeure , libre de mon « choix; s'il le faut, j'en appellerai à la jusce tice . Yoyez si vous voulez me prendre pour (( votre femme , et si vous le voulez , venez <( me chercher avec votre mère , je vous at- « tendi^ai et je vous suivrai.
Elisabeth Koffmanjn.»
Le fabricant demeura longtemps pensif après cette lecture. 11 commençait à craindre que tous ses efforts pour empêcher cet odieux mariage ne fussent inutiles. Il con-
naissait Elisabeth : c'était un caractère doux, mais inflexible dans ses résolutions , et qui, une fois enhardie à vouloir j ne reculait plus. Il ne pouvait espérer de tenir toujours sa retraite cachée à Williams ; une circonstance, une lettre parvenue pouvait tout lui apprendre , et dès lors l'union des deux amants devenait inévitable ! Préoccupé de ces tristes
pensées , il se rendit à la mairie à l'heure accoutumée.
Il avait déjà apposé sa signature au bas de quelques passeports et de quelques certificats , lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur la liste des jeunes gens appelés à satisfaire à la loi du recrutement. Tout à covip le nom de Williams Hauffer frappa son regard.
— Est-ce le fils de Frant2 l'invalide ? demanda-t-il au secrétaire.
— Lui-même , monsieur.