‹ Le journalisteChapitre 4 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

Koffmann fit un mouvement, et, après avoir réfléchi un instant :

• — Alors nous sommes sauvés, murmurat-il.

Quinze jours après, une centaine de jeunes gens, attendant le moment du tirage, étaient réunis devant la mairie de Thann. C'était un spectacle à la fois singulier et curieux que celui de cette foule où les visages et les attitudes révélaient encore plus peutêtre la classe que le caractère. En général, les plus riches semblaient inquiets; on eût dit qu'ils calculaient tout bas le prix du remplaçant que le sort pourrait les forcer d'acheter : les pauvres, au contraire, attendaient avec une joyeuse insouciance. C'est que, pour ceux-là, il s'agissait d'argent; pour ceux-ci, de huit années de leur vie seulement! Et qu'est-ce que huit années, quand on est jeune?... quelques feuilles ar-

rachées à un arbre verdoyant, quelques fleurs foulées aux pieds dans un parterre splendide. Et pourquoi, en effet, tiendraiton alors à ce temps que Ton hâte de ses voeux et que Ton pousse vers l'avenir par toutes sortes d'aspirations? On connaît le prix de Tor parce que l'on sait ce qu'il coûte à acquérir ; le travail et la souffrance servent d'unité de mesure ; mais la vie ! Dieu nous la donne pour rien !

Cependant, au milieu de ces jeunes ouvriers qui attendaient leur sort avec calme, il en était un dont tous les traits et tous les mouvements exprimaient l'inquiétude ; c'était Williams Hauffer.

C'est que lui redoutait , pour plus d'une cause, l'arrêt qui lia it être prononcé parle hasard. Ses premières années s'étaient écoulées dans un presbytère au bord du Rhin, et il ne l'avait quitté que pour entrer chez

le botaniste qui lui avait appris à cultiver les Heurs. Ainsi accoutumé, dès son enfance, aux impressions douces et aux aspects paisibles, il avait toujours éprouvé une répulsion secrète pour la vie de soldat. Marthe le savait, et, dans ses prévoyances de mère, elle avait voulu préparer à son fils le moyen d' échapper aux chances du recrutement; mais des maladies et des pertes imprévues avaient dérangé ses calculs. Frantz, du reste, s'était toujours prêté de mauvaise grâce à ce projet, qu'il appelait une lâcheté de femme. Soldat pendant vingt années, il avait conservé tous les préjugés des camps, et, pour lui, tout homme qui n'avait point payé au pays son impôt de sang était coupable ou inutile. Élevé à cette forte école de 98, où rien d'ordinaire n'était permis, et où chacun avait puisé le pouvoir des prodiges, Frantz était parti à

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quinze ans pour défendre le territoire ; il avait parcouru une partie de l'Europe la baïonnette en avant, et ne s'était arrêté qu'en i8i5, sur notre dernier champ de bataille, où il avait laissé la moitié de ses membres et sa chère cocarde. L'invalide ne comprenait point que tout avait changé depuis, et que l'armée n'était plus la frontière vivante de la France, mais une force oisive que le pouvoir méditait de tourner contre la nation.

L'impossibilité de racheter Williams, si le sort le désignait , Tavait donc peu tourmenté jusqu'alors : peut-être même y avait-il eu des heures où , de vieux souvenirs se réveillant , il avait désiré voir son fils sous l'uniforme^ mais depuis qu'il connaissait Tamour de celui-ci pour mademoiselle Elisabeth, ces velléités militaires avaient fait place à Tinquiétude. Il voulait avant tout le bonheur de

Williams, et il sentait que son départ pour l'armée eût anéanti tout ce qui pouvait lui l'ester encore d*espérance.

Cependant M. KofFmann avait fait tout préparer dans la grande salle de la mairie. Lui-même avait vérifié les bulletins contenus dans Turne fatale; les portes furent enfin ouvertes et le tirage commença.

Déjà le sort avait prononcé pour un grand nombre : le tour de Williams approchait, lorsqu'on l'appela dans la foule; c'était la servante de madame Duval, qui venait le chercher de la part de sa maîtresse.

— Est-ce qu'elle aurait reçu une lettre pour moi? demanda le jeune homme, qui pensa sur-le-champ à Elisabeth.

— Je ne sais , mais madame a dit de ne pas revenir sans vous.

— J'y vais, j'y vais, dit Williams en s'élancant hors de la salle.

— Madame Duval le reçut avec un air de • mystère qui le confirma dans ses espérancesj elle le fit passer du bureau dans son salon et ferma la porte avec soin.

— Mon cher Williams, lui dit-elle, je sais que vous êtes un garçon rangé , un bon fils, et je vous ai toujours voulu du bien.

Le jeune jardinier balbutia un remerciment.

— J'ai quelque chose à vous apprendre ; mais il faut auparavant que vous me promettiez le plus grand secret.

— Je vous le jure, madame.

— Surtout que M. Koffmann ne sache point que je vous ai parlé.

— Sur mon honneur, il ne le saura point.

— Voici ce que c'est : vous avez une belle collection de cactus que vous désirez vendre; or, je sais que M. Koffmann veut l'a-

voir à tout prix, et qu'il a chargé une tierce -

personne de l'acheter pour lui.

Williams regarda madame Duval avec étonnement.

— Vous comprenez qu'un homme riche comme votre voisin ne regardera pas à une centaine de francs de plus, si vous ne cédez pas trop vite ; j'ai voulu vous avertir pour que vous ne vous laissiez pas surprendre. Il est juste que les gens riches paient leurs fantaisies. — Eh bien! vous ne me remerciez pas, Williams?

— Pardonnez-moi, pardonnez-moi, murmura le jeune homme.

Mais son désappointement lavait étourdi.

Madame Duval ne parut point remarquer son trouble ; elle le retint encore assez longtemps , et ne lui permit de se retirer qu'après avoir regardé la pendule.

Williams allait regagner la mairie , lorsqu'il s'entendit appeler: c'était sa mère qui accourait, en lui montrant une lettre. Williams s'élança à sa rencontre avec un battement de coeur.

— Elle a été apportée par un marchand qui vient de Huningue, dit Marthe.

Le fleuriste regarda l'adresse : c'était d'Elisabeth !...

Il ouvrit la lettre d'une main tremblante et la parcourut. A mesure qu'il lisait, ses traits semblaient s illuminer ; tout à coup , un cri de joie lui échappa.

— Ce sont donc de bonnes nouvelles ? demanda Marthe.

— Ma mère ! ô ma mère ! si vous saviez.

elle est à Huningue elle m'aime to

jours... elle m'a écrit plusieurs fois

— Est-ce possible?...

— Et elle me dit qu elle veut être à moi, malgré son oncle!... elle me prie d'aller

la chercher avec vous O mon Dieu!

Comprenez-vous? j'épouserai Elisabeth!...

mais embrassez-moi donc, bonne mère...

Nous allons partir de suite de suite,

n'est-ce pas ? . . . Elle nous attend. . . venez , venez... Oh! je ne crains plus rien maintenant ! . . .

— Pas même un mauvais numéro ? demanda une voix haletante.

Marthe et Williams se retournèrent.

Frantz était derrière eux pâle et tendant de la main qui lui restait un bulletin ouvert, sur lequel se trouvait le chiffre 3 ... La mère et le fils reculèrent.

— Je n'ai pas tiré ! s'écria le jeune homme.

— Non 5 mais comme le maire s'était arrangé pour que tu ne fusses pas là quand ton tour est venu , il a tiré pour toi — , et il a la main heureuse, le maire , comme tu vois!

La mère voulut se récrier.

— Paix! dit Franlz d'un accent rude; vas-tu faire faire la parade à ton chagrin ? . . . Renfonce tes larmes ; tu auras le temps de pleurer à la maison.

En parlant ainsi, l'invalide se dirigea vers le faubourg qu'ils habitaient j tous deux le suivirent. Marthe retenait avec peine ses sanglots , mais Williams était silencieux. La nouvelle que lui avait apportée son père l'avait si subitement frappé , qu'on eut dit un homme foudroyé au milieu de sa joie. La vie et la pensée semblaient arrêtées en lui ; il marchait comme dans un rêve, n'entendant que des rumeurs confuses et voyant

tout tourner autour de. lui. Quant à Frantz, il allait devant avec une sorte de résolution terrible. Son corps endolori de cicatrices s'était l'edressé, sa jambe de bois frappait plus fortement la terre ; par instant sa main se crispait sur le bâton de houx qui aidait sa marche. Ils ari*ivèrent enfin à leur maisonnette. Marthe se laissa tomber sur le banc de pierre en fondant en larmes ; Williams demeura debout devant elle, et Frantz tira machinalement sa pipe , qu'il plaça éteinte entre ses dents.

Tout à coup les sanglots de la mère redoublèrent ; ses yeux venaient de tomber sur le fatal numéro, qu'elle avait gardé sans s'en apercevoir.

— Dieu est bien dur pour de pauvres gens, dit-elle avec désespoir ; qu'avons-nous fait pour mériter ce coup?... et justement quand Williams pouvait être heureux.

— Oui.... oui..., murmura Frantz; c'est toujours ainsi ; quand par hasard il tombe une part de butin à un pauvre diable , le père éternel la lui reprend bien vite ; lui aussi il n'en a que pour les grosses épaulettes ! . . . Une drôle de boutique encore que le monde du bon Dieu !

— Et penser que sans ma maladie nous aurions de quoi lui acheter un remplaçant. . . Oh! pourquoi ne suis-je pas morte il y a trois ans?

— Oh! ne dites pas cela, ma mère, ne dites pas cela î

— Toi, partir. . . mon Dieu! . . . toi, partir, reprit la vieille femme en serrant Williams dans ses bras ; mais est-ce bien sûr que

nous ne pouvons pas te racheter? En

vendant tout ce que nous avons, nos fleurs. . . nos meubles... tout... tu nous resterais, du

moins.... tu ne serais point séparé d'Elisabeth!

— Et il lui offrirait un lit de paille pour cadeau de noces, n est-ce pas, vieille folle? repartit Frantz, en haussant les épaules.

— Taisez -vous, dit Williams , voilà M. KofTmann qui ventre chez lui; cachezlui vos larmes , ma mère.

— Ah! s'écria Marthe en se levant, M. Roffmann, il peut nous sauver, lui...

Et elle courut à la rencontre du maire. Celui-ci recula à son aspect ; il voulut l'éviter, mais elle lui barra le passage.

— Vous nous avez offert mille francs pour vous céder la maison et le jardin que nous occupons, dit-elle, nous acceptons. Monsieur, oh! nous acceptons.

Au premier instant, Koffmann avait craint des reproches ou des injures ; mais lorsqu'il

vit qu'il s'agissait d'une demande, il reprit toute son assurance.

— A mon tour, je ne veux plus , reprit-il.

— Je vous en prie, monsieur! je

vous en conjure à mains jointes, ne nous refusez pas cette soinme.

— Il fallait me prendre au mot.

— Eh bien! donnez-nous moins , monsieur KofFman... Huit cents francs seulement.

— Non.

— Six cents.

— Non, non...

— Ce c£ue vous voudrez ! . . . Pour avoir le reste, nous vendrons tout ce que nous possédons... Donnez-nous ce que vous trouvez juste.

— Rien.

Marthe se tordait les mains de désespoir.

— Ma mère, dit Williams en l'attirant à lui, ne priez paj ainsi.

i92 LE JOURNALISTE.

— Laisse , laisse , mon gaixon, dit Frantz, qui avait contemplé cette scène avec une sorte de calme farouche; le voisin s'amuse; les larmes de ta mère lui coulent dans le coeur comme un baume ! . . . Le champ de bataille lui est resté , il se réjouit , c'est dans Tordre.

— Ceci est une leçon pour les gens qui veulent s'adresser à plus fort qu'eux, dit Koff mann avec un sourire méchant ; vous reviendrez dans huit ans, voisin Frantz, me demander la main de ma nièce.

— Cela est inutile , répondit le vieux soldat ; car elle est disposée à se passer de votre consentement.

Le fabricant dressa la tête.

— Montre-lui la lettre, Williams, continua l'invalide.

Le jeune homme hésita un instant; mais, sur un geste de son père, il présenta le

billet d'Elisabeth à Koffmann. A peine celui-ci y eut-il jeté les yeux, qu'il devint rouge décolère.

— Qui a apporté cette lettre? s'écria-t-il.

— Qu'importe? elle est claire, n'est-ce pas?

— Au fait, reprit Koffmann, je suis fou; est-ce que ce mariage est possible maintenant? Williams va partir...

— Et s'il ne partait pas ?

— Yous voulez le racheter?

— Peut-être !

Koffmann le regarda avec étonnement.

Le vieux soldat fit un pas vers lui, les lèvres frémissantes et la moustache hérissée... — Koffmann, je t'ai dit, il y a quinze jours que dans la vieille garde nous avons fait des choses plus difficiles que de marier deux amoureux ! . . . .Rappelle- toi cela . . . Tu vois que ta nièce épousera Williams malgré toi... Il

ne reste plus qu'à le racheter : eh bien ! je

puis le faire.

— Vous, mon père? s'écria le jeune fleuriste. •

— Oui, Williams, dit l'invalide en pressant son fils contre son coeur... Emhrassemoi, enfant... plus fort... Et toi, ma vieille... ta main !... J'ai trouvé le moyen de vous rendre tous heureux !

— Et lequel?

— Vous allez le savoir, dit-il en s'élançant vers la maison.

Williams, Marthe et Koffmann lui-même firent un mouvement pour le suivre; mais à peine avaient-ils touché le seuil, qu'un coup de feu partit; Frantz, couvert de sang, vint tomber à leurs pieds. Le fils et la mère jetèrent un cri horrible et étendirent les bras pour le soutenir; mais le vieux soldat glissa de leurs mains :

— Laissez, dit-il, j'ai tiré près du cœur !

Et se tournant vers Koffmann par un effort désespéré, il lui montra Williams en murmurant : *

— Fils unique de veuve. . . exempt du servicemilitaire...

LES FEMMES POÉTIOUES.

£tB itmmeô ^oHxqnt^.

Lia femme poétique est, comme le racahout des Arabes et les bretelles eu caoutchouc, une découverte de notre siècle.

Son apparition date de la restauration : contemporaine des poèmes de M. Guiraud et des Méditations de Lamartine , elle a seulement subi à diverses époques de notables modifications.

Sous ]a restauration, la femme poétique ne fut guère qu'une Jiéroïije d'élégie , allani, à la messe et mourant d'une maladie de poitrine. L'air était alors au marivaudage platonique, à la langueur et au catholicisme. On avait un amant imaginaire, espèce d'évéque in partibus , auquel on accordait un empire idéal; l'adultère demeurait à l'état d'idée , et n'avait guère d'autre but que de procurer à l'âme des émotions. On recommençait sous une autre forme le temps des pastorales et des bergers du Lignon ; à cette époque, la femme poétique, pâle, rêveuse, échevelée , ne fut donc pas précisément une femme , ce fut plutôt une vignette anglaise. Mais bientôt vinrent les modes moyen âge : les artistes laissèrent pousser leur barbe pour ressembler à Benvenuto ou à Michel-Ange, les marchands de pendules substituèrent des chevaliers en cuirasse à leurs

Romains indécents, et les devants de cheminée nous apprirent l'iiistoire de France d'après le bibliophile Jacob. La femme poétique fit alors allonger la taille de ses robes sur le devant , elle s'assit dans un fauteuil gothique, derrière des vitraux de gaze peinte, et suspendit à sa ceinture un porte-visite en forme de missel; la vignette anglaise s'était faite châtelaine.

L'amour descendit aussitôt de ses hauteurs éthérées et prit une forme plus palpable. Le moyen âge avait été dévot et voluptueux; on plaça une madone dans le boudoir , mais on eut soin de suspendre audessus un rideau que Ton tirait à l'occasion. Mystique et sensuelle , la passion prit ainsi un caractère romanesque, pieux et fébrile. Chaque châtelaine voulut devenir, derrière ses tapisseries , une nouvelle Françoise de Rimini ; les étudiants en droit

remplacèrent les pages séducteurs ; les feuilletonistes tinrent lieu de troubadours, et les sous-lieutenants sortant de Saint-Cyr furent les nobles jouvençaux récemment armés chevaliers . On jura par la Pâques-Dieu ou par sa bonne dague de Tolède , et les pâtissiers moulèrent Notre-Dame en pain de Savoie.

Si cette crise moyen âge fut l'une des plus fécondes pour la femme poétique , elle lui devint aussi parfois Toccasion de désappointements cruels. Nous n en citerons qu'un exemple entre mille.

C'était près de Tours , au fond d'une de ces "villa charmantes, perdues dans les marronniers sauvages , les acacias et les amandiers. Là vivait une jeune femme qui passait ses journées à lisser ses cheveux, à lire des romans moyen âge et à regarder par la fenêtre, comme soeur Anne, si elle ne voyait

rien venir. Devant la villa s'élevait une tourelle féodale à demi ruinée , douloureuse perspective pour la jeune femme, qui maudissait chaque jour sa chambre élégante et ses persiennes peintes. Oh! que n eût-elle pas donné pour habiter la tour séculaire et s'accouder à ses créneaux démantelés ! . . . Quelle joie d'avoir un oratoire dans l'épaisseur d'un mur ! de s'asseoir près d'une cheminée dont un propriétaire de Paris ferait un logement de garçon complet ! de se promener comme une ombre chaque soir sur les dalles de la plate-forme! . . . Par malheur il y avait dans la villa un mari , homme grossier, qui craignait les rhumatismes et les fluxions, prétendait que les logements étaient faits pour y vivre à l'aise , non pour y rêver , et qu'après tout la , tourelle était meilleure à voir au clair de lune qu'à habiter. La châtelaine prenait son mal en patience , regret

U04 LE JOURiNALiSTË.

tant les jours où des chevaliers errants

venaient enlever à leurs tyrans des belles

désolées.

Souvent le soir», penchée à son balcon, elle regardait à l'horizon comme si elle eût attendu le preux qui devait la délivrer ; elle l'appelait dans sa pensée , et quand le mari, qui avait froid , ordonnait de fermer la fenêtre , une romantique larme humectait les cils de l'héroïne abandonnée.

Un jour pourtant qu'elle était assise derrière ses stores baissés, il sembla que Dieu avait entendu ses muettes prières et qu'il voulait l'exaucer. Elle aperçut au loin un cavalier richement vêtu qui s'avançait au galop vers la villa ! en passant près du balcon, l'inconnu s'inclina avec grâce, puis disparut. La jeune femme n'avait point encore eu le temps de se remettre de cette singulière apparition lorsque le cavalier repas-

sa rapidement devant la fenêtre, et porta les deux mains à son cœur. La châtelaine, tout émue, ne savait que penser. Mais bientôt l'homme mystérieux se montra de nouveau; cette fois il s'élança debout sur son palefroi, cueillit une branche d'acacia sous le balcon et la cacha dans son sein avec un mouvement passionné. La jeune femme se sentit troublée jusqu'au fond de l'âme. Quel était cet homme qui osait lui exprimer son amour avec la déhcatesse hardie des anciens preux? Sa tournure était guerrière, ses traits élégants, son coursier superbe,- nul doute que ce ne fut un amant mystérieux qui depuis longtemps cachait dans son coeur une passion chevaleresque. Cette pensée fit rougir la châtelaine d'orgueil et de joie. Elle chercha du regard l'inconnu; il était sous le balcon et lui envoyait un baiser; cette fois elle se retira confuse , mais non

irritée;' la hardiesse du chevalier n'étaitelle pas celle des temps héroïques ?

Elle était encore singulièrement préoccupée de l'aventure cpii venait de lui arriver lorsque son mari rentra.

— As -tu vu ce cavalier qui a passé plusieurs fois devant notre porte? lui demandat-il.

La jeune femme devint pâle; son mari avait évidemment tout découvert, et une scène de sang se préparait.

— Je Fai vu , dit-elle à voix basse , mais avec une résolution sublime.

— Eh bien! moi je lui ai parlé.

— Il veut dire qu'il Ta tué, pensa la châtelaine.

— Je r avais vu faire des signes sous notre fenêtre, et cela m'avait intrigué.

— Plus de doute , nous sommes perdus !

La jeune femme fut sur le point de tomber à genoux, mais elle n'en eut pas la force.

— Et sais-tu quel est cet étranger mystérieux? reprit-il.

— Je rignore, balbutia la yictime en baissant la tête et prête à recevoir le coup mortel.

— UnécuyerduCirque-Franconi qui répétait une scène d'Estelle et ISémorin,

La châtelaine eut une migraine de huit jours, et fit condamner la fenêtre qui donnait sur le chemin.

Du reste, la femme poétique moyen âge dura peu. Alexandre Dumas, qui avait contribué à la créer, l'abandonna bientôt pour l'Andalouse , femme poétique d'un genre spécial.

L'Andalouse est née indifféremment dans

]a|rue de Grenelle ou dans la rue aux Ours, pourvu qu'elle ait les yeux noirs, la jambe fine, et qu'elle porte le poignard. La femme poétique qui a adopté ce type parle comme un poème épique, et vit comme une danseuse; elle change d'amants à volonté.

C'est un être tout de caprice et d'émotions , une lionne , un torrent , une lave. Elle se mettra à vos pieds et vous embrassera l'orteil, pour peu que vous le permettiez; mais surtout soyez-lui fidèle, car elle est femme à s'empoisonner avec trois gouttes d'eau de Cologne.

Comme beaucoup d'autres choses, l'Andalouse n est du reste qu'une vieillerie à la mode , c'est à peu de chose près la marquise de la régence avec ses attaques de nerfs et sa devise : courte et bonne ; on a seulement jeté un peu d'hypocrisie poétique sur le cynisme d'autrefois.

Toutes les femmes à poignard n'ont pas cependant le sang aussi africain; nous en connaissons une de nature fort calme , qui met en vers les sept Psaumes de la pénitence, et vit avec son mari comme T épouse d'un marguillier. Elle porte poignard, parce que son grand-père avait pour aïeule une Espagnole, et pour défendre sa chasteté contre les cochers de cabriolet.

Il existe une autre variété de femmes

poétiques fort nombreuse de nos jours ,

mais à laquelle nous ne connaissons point

de nom : ce sont les femmes amoureuses de

r excentricité ; celles qui gardent une mèche

de cheveux de Lacenaire et écrivent des

lettres d'amour à Fieschi. Le seul moyen de

fixer leur attention est de sortir de la foule

à quelque titre que ce soit; il faut être au

moins bâtard pour leur plaire; mais pour

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