Petit fait de pou d'importance qui n'a pu être identifié
de jamaiz dire mot de luy. Et disoit qu'il voulloit estre celluy qui porteroit la première nouvelle à ses ennemiz ; s'ilz estoient les plus foebles, ilz s'enfuiroient ; et, s'ilz estoient les plus fors, il les en desconfiroit plus aisé. Et disoit qu'il povoit bien mettre guetz et garder entour sa compaignie sans advertir ses ennemiz et leur faire savoir sa venue, et qu'on doit tousjours mener ses gens ensemble jusques au combatre ; et, quant on est à combatre ses ennemiz, on peut bien avoir ailes et les doit-on avoir et gens devant, selon la faculté et puissance qu'on a. Les ailes doivent estre aux costez et les gens qu'on met devant doivent estre devant l'enseigne, affîn qu'elle ne soit portée par terre et que l'on n'y puisse joindre dès le premier coup. Mais il s'entend que les gens qu'on met devant, et aussi les ailes, doivent estre si prez les ungs des aultres qu'ilz s'entresecourent et s'entrevoient, voire de si prez qu'ilz se puissent secourir en ung moment, « bien, dit le Jouvencel, que l'en doit avoir « derrière la bataille ancores quelque petit nombre de « gens, qui doivent regarder là où est le besoing pour « y secourrir; et que, selon la puissance des gens « que l'on a, se doit-on gouverner. Car il y pourroit « avoir si petit nombre de gens qu'ilz ne pourroient « faire tant de batailles. Ains auroient besoin d'estre « tous ensemble. Mais je vous di bien que, quelx- « conques gens qu'il y ait, grans ou petiz, il n'est nul « besoing faire savoir sa venue, ne d'avoir courreurs, « sinon là où sont les grans puissances, qui sont con- « tens (ju'on saiche leur venue et (}ui ne se pevent « celer. Ceux-là ont besoing d'avoir gens devant, dei'- <ï l'ière et de tous costez pour eulx garder et pour
« savoir de la convine de leurs ennemyz; et propre- « ment n'ont-ilz pas nom courreurs, mais ont nom « gardigeurs. Car ilz sont miz pour garder l'ost et « pour regarder la convine de leurs ennemiz. Cour- « reurs sont gens qui courrent payz pour aller au « gain et non pas pour combatre, sinon sur eulx def- « fendant; ceux-là doivent courre et racourre. Aussi ' « est-il une autre manière de coureurs, que l'on envoyé « courre devant une place pour faire saillir ceulx de « dedens dehors; ou sur ung ost, quant il est fortiffié ; « ou sur gens qui sont les plus fors, pour eulx faire c< chasser; ou en une escarmouche, pour mettre ses « gens en desarroy ou pour chargier à leur advan- « taige, quant ilz le treuvent; ceux-cy sont nommés « coureurs. Mais je vous dy que, quant vous allés « délibérer de combatre ou lever ung siège sur vos « ennemys, fors ou foibles, vous devez aller vousc( mesmes porter la nouvelle, et ne devés point faire « sçavoir vostre venue par coureurs ne autrement « que vous puissiés. »
Après ceste destrousse et grâce que Dieu eut faitte au Jouvencel, il s'en retourna à Crathor ^ plus envyé d'amys et d'ennemys que il ne fut oncques. Et, quant le Jouvencel eut fait son butin et ses hommes et ses chevaulx bien reposez, le séjour lui ennuya et dist à lui-meismes et puis à ses compaignons : « Pourtant se « Dieu nous a donné de bonnes et grandes fortunes et « que nous soyons bien à nos aises et que nous ayons « gaigné de l'argent, si n'est-ce pas pourtant pour
1. A partir de cette phrase le texte redevient le même dans tous les manuscrits. (Voir les variantes p. 135-139.)