‹ Le JouvencelChapitre 23 sur 184 · Voir Commentaire, § XXIX · texte numérisé non relu

Voir Commentaire, § XXIX

90 LE JOUVENGBXi.

ceste Duyt. Ainsi passèrent tant qu'ilz virent le jour, et, au point du jour, montèrent à cheval et vindreot devant la ville où estoit le duc de BaudoyD se mettre en bataille. Et envoya le Jouvencel ung herault, nommé Grathor, devers le duc Baudouyn luy présenter la bataille. Et le duc Baudouyn manda au Jouvencel que, pour venir où il estoit, il savoit bien qu'il avoit requiz tous ses bons amyz pour l'acompaigner, et qu'il n'estoit que avec son ordinaire ; ainsi, il ne luy povoit pas acomplir pour ceste heure ce qu'il lui demandoit, dont bien luy desplaisoit; et qu'il s'en allast, de par Dieu! son chemin. Et luy envoya par son herault Estance vins et viandes. Mais il fit grans dilligences de toutes pars d'assembler gens pour trouver le Jouvencel par ses pais, avant qu'il fust à l'ostel.

Ainsi s'en revint le Jouvencel par ses pas ; et, quant il fut au soir à son logeiz, le duc Baudouyn l'envoya rafreschir, celle nuyt, par aucung nombre de gens. Et frappèrent sur son logeiz et le firent crier alarme et coucher en bataille toute la nuyt ; et luy eschappa bien le tiers de ses prisonniers. Et fut prins ung archier de la compaignie du duc Baudouin, en eulx retirant, à qui le Jouvencel dist : c Vrayement, le duc Baudouyn c nous a bien eschauffé ceste nuyt le vin qu'il nous € fît boire hyer mâtiné t Et l'archier lui respoDdist : € Encores ne vous reposerez-vous pas ; car il y € a assez payz entre cy et l'ostel pour vous faire crier € alarme. » Et ung des souldoyers du Jouvence demanda à l'archier : c Penses-tu que le duc Baudouyn

1. Var. : « Vrayement le duc Baudouin nous a bien eschauffés, ceste nuyt, et le vin qu'il nous ûst boire, hier au matin, nous a bipn cher vendu. • C. E.

LB lOirVEIfGEL. 91

c nous combate entre cy que nous soyons en noz gar- € oisons? » — € Je n'en sçay rien, dît Tarchier; et, se € je le savoye, si ne le dyroie-je pas. » — c Si ferez € oe, dist le souldoyer, ou on le vous fera bien dire. » Et fust dit que on geisneroit l'archier pour luy en faire dire la venté. A quoy le Jouvencel respondit : c Non ferez ; ce ne seroit pas honnestement fait ; il sembleroit que vous eussiez trop grant paour. Il ne feroit pas comme loyal homme de dire ce qu'il sauroit de son party ; et on ne doit pas contraindre ung homme à faire ne dire ce qu'il sauroit de son party, ne contraindre de dire ou faire chose contre son honneur, sinon que ce feust ung crimineulx ou homme qui autreffoys eust fait quelque mauvaistié. Ce n'est pas l'usance de la guerre. Aussi ne vous doit-il pas asseurer ; car vous ne vous devez fier ne deffier en la paroUe de vostre ennemy. Tenez vous tousjours sur vostre garde, ainsi que doivent faire gens de guerre ; car ilz se doivent tenir tousjours pour deffiez. »

Ce matin, se partist le Jouvencel avecques ce qui luy estoit demeuré de sa proye, et tant chevaucha qu'il vint en ung logeiz prez de Crathor, environ vu lieues ; et, là, fit grans gardes et gros guet. Et, le lendemain, quant il fut jour, ses trompettes sonnèrent, et il fist monter à cheval cincquante lances que le Mareschal de GraUior mena quelque ung quart de lieue hors le logeiz, et envoya gens de toutes pars descouvrir le payz. Puis monta à cheval, luy et tous ses gens, et envoya le cappitaine de Crathor, o tout aultres cincquante lances, droit à Crathor et, devant, grant foyson de coustilleurs et gens desarmez pour descouvrir le

92 LE JOUVENGEL.

payz, car il ne se doubtoit plus qu'il n'avoit fait tout k voyaige ; et, aprez le cappitaine de Grathor, tous ses prisonniers et son bagaige; et puis quelque viogt-etr cincq lances que noena le cappitaine de Sardine ; et puis le sire de Roqueton avecques tous les archiers; puis aprez le Jouvencel o toutes ses enseignes et une bonne grosse tourbe de gens le plus serré qu'il povoit; car à l'arrivée de la place sont les grans perilz et daogiers. Et ainsi, conune le Jouvencel chevauchoit pour s'en aller, arriva le duc Baudouyn au logeiz où le Jouvencel avoit couchié la nuyt, et ne trouva riens, dont il fut bien courroucié, fors que aucuns de ses courreurs virent le Mareschal de Grathor, qui demouroit tousjours derrière o ses cinquante lances. Et des gens legiers du Mareschal, qui estoient demourez darrière, virent les courreurs du duc Baudouyn et vindrent à leur maistre et dirent : c Certes, nous avons veu gens, c Seurement, le duc Baudouyn vous chevauche. » Et incontinent le Mareschal manda au Jouvencel quMl fist serrer ses gens ; ce qu'il feist et les mist tous, celle nuyt, en la ville de Grathor et n'en demoura nul dehors. Et, se n'eust esté que les gens du Mareschal virent les gens du duc Baudoyn, les garnisons, qui estoient venuz au mandement du Jouvencel, eussent logé dehors, et eust peu faire le duc Baudouyn une grosse chose celle nuyt. Mais les courreurs du duc Baudouyn adviserent le Jouvencel tellement qu'il fut sur sa garde et ne peust le duc Baudouyn riens faire. Et, pour ce, on ne doibt envoyer nulles gens devant, quant on va sur ses ennemyz, qui ne les envoyé en tappinaige ou en manière qu'on ne les voye point.

Le duc Baudouyn fut bien courroucié de avoir ainsi

perdu sa peine ^ et dist à ses gens : c Se vous me eusc siez voulu croire, nous eussions frappé sur les c enseignes du Jouvencel, quant il tenoit l'escalle ou c petit villaige de la Francheville ; car il n'estoit € demeuré o luy ne o ses enseignes que bien petit de € geos; et on fait aucuneffoys plus à cincq cen^ € hommes qu^jjjk ne feroit à deux mille une autref- € foys. Pour é^hdre noz gens advenir, nous l'avons € perdu. Et noSreussions peu faire quelque chose ; car € nous estions assez gens, se nous y feussions allez, c tandis qu'il estoit à tenir ses enseignes en Tescalle, à € attendre ses gens à venir de courre. Vous le eussiez c destroussé, luy et ses enseignes, et puis ses gens, € comme ilz retournoient de courre, chaînez comme € hérissons, les ungs aprez les aultres ; vous en eussiez € eu tel marché que eussiez vouUu. Car il n'est tel, € quant gens vont courre en pays, que de frapper sur € les enseignes ; car tout va au gaing et ne demeurre c que peu de gens à l'escalle. Mais je n'en ay peu estre € creu; et failloit attendre Gaultier et Guillaume à € venir ; et, tandiz que le chien chye, le loup s'en va € au boys. »

Or s'en retourne le duc Baudoyn par ses petiz pas, travaillé et desplaisant. Et retournons au Jouvencel, lequel festoya tous les chevaliers, escuiers et cappitaines qui estoient venuz à son mandement, grandement et notablement.

D'une question qui se meust pour ung butin â^ung

prisonnier.

Ainsi, conune ilz se raffraischissoient à la ville,

i. Var. : t sa proie. * G.

vindreot plusieurs debatz de butins et d'autres chcwes par devant le Jouvencel. Et, entre aultres, vint le débat d'ung bon prisonnier, lequel estoit eschappé au retour, la nuyt que le Jouvencel coucha à Francheville. Ainsi qu'il s'en alloit, aucuns des gens de la compaignie du Jouvencel, qui venoient encores de leur adventure, le rencontrèrent et le prindrent et didjjhnt qu'il estoit leur acquiz. Geulx qui Ta voient perd^^Boient que non et qu'ilz ne le dévoient point perdre. sMucoup de raisons furent aleguées d'une part et d'autre ; et, en codclusion, il fut dit par le Jouvencel et autres, tant degeos de guerre que de gens de justice, qu'il estoit à ceulx qui l'avoient recouvré et qu'ilz avoient fait grant ser* vice à toute la compaignie de l'avoir repriz. Car, s'il s*en feust aie, il eust peu estre cause de les faire destrousser ; il eust ad verty les ennemiz et dit toute la convine du Jouvencel. Pour ce, fut dit que, tant qu'on est sur les diamps et en payz de guerre ou prez de ses ennemiz, que chascun garde son prisonnier; car qui le pert de veue, depuis qu'il est hors des barrières et des escoutes, il est gaigné et acquiz à cellui qui le treuve, pour les grans inconveniens qui en pevent advenir. Mais, en payz de paix, ung homme qui perdroit son prisonnier, il le peult poursuir par toute l'obéissance de son party et quelque temps qu'il y ait qu'il l'a perdu; car c'est son meuble. Si ung hcMnoiede son party Ta trouvé et il l'ait prins et gardé, cellui à qui il est eschappé n'en doit payer que les despens; car tous ceulx d'ung party sont tenuz à le faire les ungs pour les aultres. En payz de paix, il ne peult faire préjudice au pays ne au party, et, en pays de guerre, il en peult venir trop de maux, et ung bien par-

LB JOUVBNGEL. 95

ticolier ne doit estre préféré au bien publique. Pourquoy est dit que tel prisonnier ainsi recouvré demourra à oelluy qui Ta prins.

D^aucuns debatz qui se meurent à cause (Taucuns

prisonniers.

Ung autre débat vint ^ par devant le Jouvencel d*ang homme d'armes du party du duc Baudouyn, qui avoit esté pris en ceste course, et, ainsi qu'il arrivoit à Grathor, il dit tout bas à ung de la garnison qu'il congnoissoit : c Mon maistre n'a point pris ma c foy. » Lors l'homme de Grathor dist à l'homme d'armes du duc Baudouyn : c Donne-moy ta foy. » Lequel la lui donna. Et, sur ce, l'homme d'armes de Grathor, qui fut le plus fort, le osta à ne sçay quelz compaignons qui le menoyent, et le emmena. Et en le emmenant il dist à l'homme d'armes de Grathor : c II < en y a encore ung qui vault mieulx que je ne fais, € à qui on n'a point demandé sa foy. » Et lui bailla enseignes telles que Tliomme d'armes de Grathor le sercha tant qu'il le trouva dedans la ville de Grathor et pareillement prist sa foy. Le débat en vint devant le Jouvencel, et fut la chose fort plaidoyée d'une part et d'autre; et fut trouvé que les prisonniers n'avoient point donné leur foy. Ainsi furent adjugez; l'ung à rhonmie d'armes de Grathor, c'est assavoir celluy qu'il avoit osté à ceulx qui Tavoient priz, hors l'entrée de k ville et hors les barrières ; et celluy qu'il eust assermenté dedans la ville fut adjugé au cappitaine de Grathor. Et, pour ce, n'oublient pas les compaignons

i. Le texte porte : t D'ung autre débat qui vint, etc. »

96 LE JOUVENGBL.

d'assermenter leurs prisonniers quant ilz vont aux champs ; si seront que saiges.

D'une autre manière de débat.

Ung autre débat vint devant luy d'ung homme d'armes de sa compaignie, qui estoit proprement de sa maison, lequel fut à butin de sept à huit de ses compaignons en ceste course. Ainsi que ilz courroient payz, ilz rencontrèrent les ennemiz et escheut que cest homme d'armes print ung très bon prisonnier et avecques ce gaigna chevaulx et argent. Ainsi qu'il chevauchoit, rencontra une autre bande de l'armée du Jouvencel, où il s'abutina. Et, pour faire brief, ce jour il se abutina à un ou v bandes, et en chascune bande avoit vn ou vin ou x hommes ; et toutes les bandes gaignerent peu, excepté luy. Mais tant plus eust gaigné et plus eust perdu ; car il convint qu'il fit bon à toutes les bandes où il s'estoit abutiné de son butin. Car la première bande voulut avoir part à tout ce qu'il avoit gaigné et voullurent que son gaing fîist departy à six ou sept qu'ilz estoient, et disoient qu'il n'avoit pas puissance de abutiner les autres en leur part. Pareillement voulurent toutes les aultres bandes qu'il leur fist bon le butin qu'il avoit gaigné. Il ne le dit à nul qu'il eust aucun abutiné avecque lui ; mais s'abutinoit à tous, pensant qu'il deust avoir butin en tous les butins où il se boutoit, et pensoit pas qu'il deust faire à tous part de ce qu'il gaigneroit. Et, par ce, fut condempné à faire le butin bon à tous. Ce qu'il avoit gaigné se pouvoit monter à deux mille escuz ; et fallut qu'il les doublast cincq foys et qu'il aportast ces

deux mille escuz à tous les butins, où il s'estoit abu- Uné. Ainsi se monta à la somme de x mille escus qu'il fut contraint de faire bonne. Mais, pour ce qu'il estoit bonune de bien, chascun eust pitié de lui et fut quitte seullement pour ce qu'il avoit gaigné. Ainsi il ne gaigna riens par sa convoitise. Et icy est la fin de ce dixneufiesme chappitre et après s'ensieut le vingtiesme.

CHAPPITRE XX.

Cofnmenty après la prinse de Francheville et des prisannierSy les cappitaineSy chevaliers et escuiers prindrent congié du Jouvencel en le mercyant de ce quHl les avoit fait gaigner. Comment il fist venir devant lui tous les prisonniers qui prins avoient esté à la course dessus dicte^ et voult que les nobles et gens d^ guerre et ceu^x des villes fermées payassent rançon et que tous les autres fussent délivrez ^ en leur remonstrant que doresenavant fussent bons et loyaulx au Roy et eulx porter comme vrays subgects doivent faire ^ et ainsi leur donna congié.

Aprez ces jugcmens fais, les cappitaines, chevaliers et escuiers prindrent congié du Jouvencel, du cappitaine de Grathor et autres gens de bien, qui estoient à la ville, et remercièrent le Jouvencel de ce qu'il les avoit fait gaigner, et lui dirent qu'ilz estoient tousjours à son commandement et, toutes les foys qu'il lui plairoit les mander, qu'ilz seroient tousjours prestz et appareilliez de venir. Et, au départir, parla à tous les cappitaines, chevaliers et escuiers qui estoient là, et appointa d'envoyer quérir tout le peuple commung H 7

qui avoit esté prins en ceste course, et de le délivrer, excepté les nobles et toutes gens de guerre et ceufac des villes fermées qui faisoient guerre. Et leur dit les parolles qui s'ensuivent : c Mes amiz, obéissez au Roy, nostre souverain seigneur, à qui vous estes, et à ses commis ; et vous en allez chascun chieox soy. Et je ne vous demande aultre chose et me suffist de vous avoir monstre que le Roy, vostre souverain seigneur et le mien, a bien puissance de vous aller quérir et de vous pugnir, se vous lui desobéissez, et que le duc Baudouyn ne son Roy n'ont point puissance de vous en garder. Et luy povez dire : Puisque vous n'avez puissance de nous garder et garantir, il fault que nous paions le tribut à cellui à qui nous le devons payer. Nous sommes gens tributaires et ne sommes pas gens de defTence. Et, puisque vous nous avez mis en vostre obéissance et subgeotion et que par force vous nous tenez et possidez, deffendez-nous ; car force nous est que nous payons le tribut à ceulx qui ont la puissance. > Et vous ne vous grèverez guercs à dire ces parolles ne à les faire de fait, pour ce que vous ne pourriez donner provision au contraire et aussi que de droit vous estes tenuz de ainsi le faire. Mais le Roy, vostre souverain seigneur et le mien, ne vous requiert pas de dire plus avant ad ce que voz ennemyz et les siens peussent trouver occasion de vous en faire mal, et ne vouidroit requérir aucun de son dommaige. Mais les parolles que je vous ay dictes sont bien pour vostre dommaige excuser, affin que puissez payer au Roy le tribut qu'il lui appartient. Il veult bien mettre Dieu et la raison devers luy et avoir l'amour

LE JOirVENCEL. 99

< de ses bons subgez et loyaulx amis. Pour ce, faictes c pour luy ce que vous pourrez, et il employera son c corps, sa vie et toute sa chevalerie et le surplus de c tous ses biens pour vous mettre hors de la main de c ses ennemyz et des vostres. > Ainsi donna congié ad oe peuple, qui s'en alla^

CHAPPITRE XXI.

Comment deux gentilshommes vindrent au Jouvencel et lui demandèrent congié de combaire^ Vun à pié et r autre à cheval^ contre deux des gens du duc Baudouin ; et comment , a grant requeste de gentilzhommes , leur donna^ combien qu'il n'en estoit pas bien content pour les inconveniens qui en pourroient advenir^ deduitz et remonstrés par le Jouvencel en ce présent chappitre; et d'aucuns stilles^ subtillitez et enseignemens de combatrCj tant à cheval comme à pié.

Et^ aprez vindrent devers lui deux gentilzhommes qui lui demandèrent congé de faire armes, l'ung à cheval et Tautre à pié; lequel congié il refusa. Mais, par force de requeste de chevaliers, escuiers, dames et damoiselles, il fut contraint de leur donner, et dist que c'est une chose qui n*est point à faire, sinon sur 8oy deffeodant; et, se n'eust esté que ces deulx gen-

1. Le Commentaire, § XXIX, dit que Jean de Bueii avait pris dans son expédition de Louviers près de douze cents prisonniers. Lorsqu'il apprit l'approche de Talbot, il relâcha presque tous ceux de nationalité françalBe, en leur enjoignant d'envoyer à Dreux dans un délai fixé un homme de chaque paroisse pour servir dans les armées du Roi.

Page 1