Var. : « getta sa lance du premier coup. » B
pour ce qu'il en estoit bien pris à Tautre de Tavoir fait; et suivit sa lance de si prez qu'il trouva aon adversaire empeschié de sa lance, de son pavoix et de sa hache, tellement qu'il ne s'en peust oncques despescher, et lui donna de bons coups avant que l'autre peust mettre remède à son fait. Touteffoys l'autre estoit puissant homme de corps plus que n'estoit l'homme du Jouvencel. Mais nonobstant faillist-il qu'il perdist sa hache, pour se demesler de son pavoix et de sa lance qu'il n'avoit peu gecter. Et lui donna l'homme du Jouvencel sur les mains tellement que la hache jusques à terre chust. Si mist l'homme du duc Baudouyn la main à l'espée ; car c'estoit tout ce dont il se povoit aider. Et tousjours cuidoit approudier de son adversaire ; mais il ne povoit ; car tousjours l'autre besongnoit o la pointe de sa hache. Et tellement dissimula l'homme du Jouvencel, en déboutant tousjours son ennemy de luy et en gardant son aleine, que ung coup l'homme du duc Baudouyn mist le pié jusques bien prez hors de la lisse, et fut demandée justice par les amis de son adversaire ; et les quatre escoutes du champ prindrent les deux champions jusques à tant que le jugement en fut fait. Et fut trouvé que le pié n'estoit que sur le bort et ne passoit point oultre. Et, s'il eust esté trouvé qu'il fut passé oullre, il eust eu le pié coupé ou se fut rendu. Puis furent remis en Testât en quoy ilz est oient et leur laissa l'en faire. Et chascun fit son effort, comme par avant. Touteffoys l'homme du Jouvencel dissimula tousjours et alla et vint tant parmy la lisse en combatant son homme, que le soleil fut couché. El, sur ce, ses amyz demandèrent justice en disant qu'il avoit vaincu son homme
et qu'il avoit protesté en entrant au champ qu'il oombatroit comme deffendeur. Et combatoient à toute oultrance, sauf que le Jouvencel ne voulust point qu'ilz feissent le serment et voullut payer la finance à qui la gaigneroit. Et disoit qu'il avoit gaigné pour ce qu'il estoit deffendeur et que l'autre le devoit conquérir dedans soleil couchié, ou autrement il le tenoitpour vaincu. Et disoit par ces raisons qu'il auroit l'honneur et Taisent.
Sur ce, la chose fut mise en conseil et fut debatu d'une part et d'autre. Et fut dit, puisque l'homme du Jouvencel avoit combatu comme deffendeur et l'autre ne l'avoit desconfit dedans le soleil couchant, que rhonneur et l'argent luy demouroit.
Nonobstant le Jouvencel fit grant honneur à l'homme du duc Baudouyn pour ce qu'il estoit venu combatre devant luy et le mena soupper avec luy et luy donna ung très bon cheval ; car il avoit combatu bien et vaillament. Mais nonobstant il ne fut pas content et se plaingnist au duc Baudouyn, lequel lui dist qu'il avoit tort et que, puisque son adverse partie estoit deffendeur, il le devoit oultrer dedans le soleil couchié, ou aultrement il perdoit sa cause.
CHAPPITRE XXII.
Comment le duc Baudouyn envoya toute sa puissance^ cependant que les armes se faisoient devant le Jot^ vencely et entra ou pats de ses ennemis à grosse compaignie de gens d'armes et exilla et destroussa gens de guerre en logis et autrement; et comme il vint mettre le siège devant une ville nommée Aslonne
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et la prinst (Tassault; et le premier homme qui y entra fut ung varlet de chevaulx , dont vint gnmt question pour sçavoir si on le devoit anoblir ou non.
Aprez ceste bataille faicte, il sembla au duc Baudouyn que le Jouvencel estoit amusé à veoir bire armes et à faire du seigneur et qu'il ne lui souvenoit plus de la guerre. Et entreprit de chevauchier et manda toute sa compaignie et puissance ; et de longue main avoit envoyé quérir gens devers son roy pour luy faire quelque bon service. Et, quant il eust son armée bonne et grosse, il entra ou payz de ses eonemyz et exilla payz et destroussa gens d'armes en logeiz et aultrement, qui ne s'en doubtoient point. Et tant chemina par ses journées qu'il vint mettre le siège devant une ville qui avoit nom Aslonne^ La ville n'estoit pas des plus fortes et ne doubtoit point ; et la trouva despourveuc de gens et promptement la batiat et desempara les avant-murs. Et, si peu de gens qu'ih estoient dedans, firent une saillie dont ilz furent reboutez bien lourdement. Et pour l'esmeute de ceste saillie les gens du duc Baudouyn se gecterent dedans les fossez et donnèrent l'assault tellement qu*ih entrèrent dedans ; car il y avoit si peu de gens qu*ib ne la povoient deifendre. Et entra ung varlet de dievaulx le premier dedans la ville, dont il fut fait grant feste et fut dit de prime face que le duc Baudouyn le devoit ennoblir et faire chevalier et lui donner grans rentes.
1. Var. : c Eslonne. » B. — « Alosne. » G. E. F. — he Commet' taire ne donne pas la clef de ce nom et notre texte contient trop peu de détails pour qu'on puisse identiBer avec certitude la prise û\islonne avec un fait connu.
LE JOUVEffCEL. 113
Et, sur ce, le duc Baudoyn assembla soq conseil et Ait la chose bien debatue d'une part et d'auitre ; et pour conclusion il fut dit que le duc le devoit bien avoir pour recommandé et lui faire des biens et enocHres le devoit ennoblir pour le povoir que son roy lui avoit donné, mais que chevalerie est trop grant chose et dœt estre donnée en bataille ou au Sainct Sépulcre pour rhonneur de Nostre-Sauveur Jhesus-Grist, et que en assault chevalerie ne se doit pas donner, sinon à ceulx qui en sont exbraictz d'ancienneté et que leurs prédécesseurs Tayent desservie et soyent nobles d'antiquité, combien que en assault et en toutes dioses de guerre ung vaillant homme se doit exercer et partout peut bien faire vaillanmient et dont il doit avoir honneur et louenge et estre rémunéré. Mais la droicte vaillance de l'homme est de combatre en champ là où il n'y a baye, ne buisson, ne fossé, ne fortification nulle entre deux et que on marche les ungs contre les aultres; et congnoist l'on bien que nul ne* s'en peut repentir; car tourner le doz n'y vault riens ne la retraicte. Quant on joingt à son ennemy, on le voit face à face, qui est grant hardement de l'attendre. Quant on est joinct avec lui, il faut vaincre ou mourir. Pour ce, peust l'on bien dire qu'il est vaillant qui va jusques là et a le cuer de y tenir pié ferme. Et ceulx-là gaignent bien chevalerie de quelque estât qu'ilz soient, mais qu'ilz soient gens sans reproche et qu'ilz n'aient bit nul villain cas. Encore di-je que un homme non noble ne peult estre fait chevalier, sinon de la main du Roy, laquelle le ennoblist en ce faisant. Mais ung homme qui est noble de lignée ou ennobly du Roy pour sa vaillance, peut estre fait chevalier u 8
114 LE iOUVEIfCKL.
de la nmin d'ung simple chevalier. Et, si ung homme non noble se faisoit faire chevalier d'autre maio q«e de celte du Roy son seigneur naturel, le peut et doit faire prendre de son auctorité et le faire amener ung fumier, ses espérons dorec chaussez, et les lut foi coupper et dégrader de sa chevalerie ; car chevalerie requiert et présuppose noblesse premièrement. Ccnfai qui vont à Tassaull se retirent quant il leur plaiit et quant les coups leur cnnuyent, et en ont bien la eoug» noissance. Hz ne voient que la muraille, ilz ne voieot point leur ennemy et scaivent bien que leur enneny ne joindra point avecques eulx, s'il ne leur plaîst. Û je vous dy que la plus fierre chose de ce monde est de vcoif ung l>on homme d'armes viz à vit de aoy et (|uant il n'y a riens qui le destoume de venir devers soy, fors les coups que on lui donne. Et, pour ce, je di que c'est le principal chief de l'honneur et de b graot vaillance que la bataille et là oùcculxqui neaoot point nobles pevent acquérir Testât de noblesse. Mais les roys ont des p^[^eminences que aultres cappituoet et chiefs de guerre n'ont pas, et pevent faire des che» valiors à leurs plaisances, pour |M>rter le doré* en leivs salles ou en leurs cliambres, de gens enrichiz; et œuh là sont chevaliers de chambre, des(|uieulx je ne pwle point ; car le roy les peult faire à telle heure qu*U hij plaist.
Ainsi fut conclud que le compaignon qui avoît esté à l'assault auroit de l'argent, mais qu'il ne |>oint chevalier.