‹ Le joyeux garçonChapitre 3 sur 9 · IO · texte numérisé non relu

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Le supplice de Mme Morand-Fargueil commença le lendemain dès la première heure, et passa en raffinement toutes ses espérances. Elle savait les habitudes de Mme Valvin, femme d’action, qui ne perd point le temps aux marches ni aux contremarches, enfin qui omet, si l’on peut dire, les cérémonies du salut avant l’assaut ; et elle pensait que la catastrophe dût avoir lieu ce jour même, qu’au départ d’Eric le sort en serait jeté, qu’à son retour elle connaîtrait le fait accompli par intuition, et qu’entre les deux elle n’aurait qu’à fermer les yeux et attendre, comme on fait quand on sent venir un coup inévitable. Elle ne prévoyait pas les longs délais, le soupçon, le doute, les alter-

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natives, l’anxiété, plus cruelle cent fois que la plus cruelle certitude.

Elle se réveilla, grâce à la fatigue d’hier, une grande heure plus tard que de coutume; c’était toujours cela de gagné, mais elle ne le prit point ainsi. Quand nous sommes de méchante humeur, nous en usons avec nous-mêmes comme les gens pointilleux qui croient qu’on ne fait rien qu’à dessein de leur être désagréable. Elle se reprocha d’avoir dormi trop tard comme si elle l’eût fait exprès. Elle fut vexée comme un condamné à mort, qui a pris soin par coquetterie d’être réveillé tous les jours avant l’aube, et qui, justement le jour de son exécution, dort à poings fermés quand on entre chez lui pour l’aviser de la fâcheuse nouvelle. De même encore de ce gredin qui, sur la guillotine, criait à la foule : « Allez dire au père Grévy qu’il est un assassin », elle cria, mentalement, à l’adresse de Mme Valvin, quelque chose d’analogue, mais elle remplaça le mot « assassin » par un autre, moins dramatique.

Puis elle prêta l’oreille : elle était dans un état d’hyperesthésie, elle aurait entendu l’herbe pousser; et elle perçut distinctement un bruit dans la chambre d’Eric. On remuait! Or, depuis même qu’il sortait l’aprèsmidi avec Mme Morand-Fargueil, il avait gardé l’habitude hygiénique de faire un tour seul le matin.

— C’est Victor qui balaie? demanda-t-elle à a femme de chambre d’une voix altérée.

Elle attendit la réponse comme un arrêt. jUgénie, sans se douter que chacune de ses aroles était un coup de poignard pour son afortunée maîtresse, repartit :

— Non, madame, mais monsieur Eric n’est as allé au Bois ce matin.

(( Qu’est- ce que cela peut vouloir dire? » se emanda Morand-Fargueil. Cette irrégulaité n’avait rien de mystérieux. Eric, qui avait égligé sa correspondance ces jours derniers, privait à sa famille. Il avait surtout hâte écrire à René Morand-Fargueil pour lui anoncer, en français, qu’il ferait tout à l’heure connaissance de « master » Marcel Valvin. ais Mme Morand-Fargueil ne pouvait se payer une explication si élémentaire, ni, au surus, la deviner ; et elle imagina qu’Eric avait noncé à sa promenade matinale pour se chonner quatre heures durant, à l’intention ; Mme \alvin. Elle en fut scandalisée autant l’un disciple de saint Labre qui taxe de péché soin du corps, et par représailles elle se moia de lui âprement. « Quel ridicule, gronit-elle, si, pour aller jouer avec ce gamin, il îst habillé comme hier pour mon bridge ! Il 1 sait pas comme il est mal en jaquette ! » Elle mutait en soupirant : « ... et comme il est ieux en veston ! » Elle se rappela une certaine

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